LEE ÉTAIT ASSIS, LA FIGURE EN PLEIN DANS LA CLARTÉ DE LA LAMPE
cette nuit le corps inanimé de làCarlotta.
L'allée qui longeait l'eau, en face de l'île, se trouva garnie d'une foule nombreuse. On avait fait apporter des sièges, et tous les pensionnaires de l'hôtel étaient là, animés de l'étrange curiosité que donne le voisinage de la mort.
Le ciel était pur, l'air calme et doux. Malgré le murmure des voix, le grand silence du lac était sensible, et chacun avait Ja certitude qu'aucun chant ne
s'élèverait ce soir de là-bas, du côté de la grosse masse enténébrée de l'île mère !
Assis en face de madame Belvidera, Gabriel Dompierre, accablé, tournait la tête tantôt vers la jeune femme et tantôt vers cette grande plaine immobile où s'était mirée une période si émue de sa vie. Ni l'un ni l'autre des deux amants n'osait parler. Mais tous deux comprenaient le sens du mystère que la nature impitoyable semblait avoir représenté devant eux et pour eux. Car l'illusion de la vie est telle que la plupart des événements et des choses y paraissent vraisemblablement organisés pour ou contre chacun de nous.
Ils se rappelaient cette voix entendue sur le lac, dès la première soirée de leur séjour, cet attrait irrésistible qui le' avait placés côte à côte dans une même barque, à la poursuite de la séduction flottante qu'avait été la jolie marchande de fleurs. Et, chaque soir, la chanson ardente et naïve avait été une invitation nouvelle à l'amour. Cette mélodie les avait été chercher, les avait attirés, fascinés, jusqu'à ce qu'elle les berçât aux bras l'un de l'autre dans la barque amarrée sur le sable, aux environs des lauriers roses. Quelle volonté cachée, quel caprice inconnu avait prémédité et exigé leurs baisers, leurs extases et jusqu'à leur douleur présente ?
Et la figure de Carlotta grandissait dans leur esprit. Certaines paroles de Lee leur revenaient à la mémoire, et ils ne souriaient plus du poète qui avait salué en cette fille des Borromées le génie du lac et des îles. Qu'est-ce exactement que
Le Parfum des Des Borromées
IOI
la réalité, dans le monde ? A quel point précis se difterencie-t-elle du rêve ?
Maintenant, il avait disparu, le joli dieu du lac et des îles. Jamais plus aucune de ces rives ne recevrait l'image de sa beauté, ni ses fleurs., ni ses chansons !
Une curiosité invincible fit lever Gabriel. Il avait hâte de savoir l'impression de l'accident sur cette étrange cervelle.
Machinalement, monsieur et madame Belvidera se levèrent avec lui et le suivirent. Ils portaient le poids des événe-
ON VIT UNE DERNIÈRE FOIS LA FIGURlS DE CARLOTTA.
Le vent sévère de l'arrière-automne allait disperser les mille parcelles desséchées des ombrages que son charme avait pénétrés. Tout allait se faner, se dénuder et mourir ; tout ce pays serait prochainement dépeuplé. Les îles Borromées étaient 3ans âme.
Très peu s'aperçurent de la barque de Lee, qui aborda aux marches situées près de l'endroit où se trouvaient monsieur et madame Belvidera et Dompierre. Avec son grand chapeau et son manteau romantique, le poète traversa la foule comme une ombre. Il marchait à grands pas et d'une allure précipitée.
ments, et parlaient peu. Ils se promenèrent de long en large dans le jardin des annexes, où Gabriel les avait entraînés ; ils firent le tour du jet d'eau au perpétuel murmure. Le jeune homme leva la tête:
on allumait la lumière dans la chambre de Lee. Gabriel allait surprendre la figure
Iles Borromées
de l'Anglais, savoir !... Mais le moyen était, par trop indiscret; il essaya d'entraîner ses compagnons. Mais tout à coup, il leur dit, sans pouvoir se maîtriser :
— Regardez !
Ils levèrent la tête. Lee était assis, la figure en plein dans la clarté de la lampe ; il venait de se mettre à sa table de travail, simplement, mais ses mains étaient inertes, tombées devant lui, et, pour la première fois, de sa vie d homme, peutêtre, des larmes coulaient le long de ses joues glabres.
— Regardez ! regardez !
Dompierre raconta ce qu'il savait des
relations de Lee et de la marchande de [leurs.
— C'était donc lui ! s'écria M. Belvidera.
— Le malheureux !
— Il souffre de son orgueil abattu ; mais que n'a-t-il pas souffert avant de pouvoir pleurer comme cela !
— Oui, dit madame Belvidera, cela se voyait sur sa figure. Maintenant il sera moins laid.
Ils restaient tous les trois immobiles et très émus devant ce baptême de la douleur d'amour qui achevait de faire d'un poète un homme.
On vit une dernière fois la figure de Carlotta, environnée de tout ce que la saison pouvait encore fournir de fleurs. La petite blessure de la tempe était invisible, et le repos de la mort idéalisait à peine ses traits qui avaient toujours été beaux et tranquilles.
Quand la bière, où ce corps charmant était couché à demi découvert, parut sous le portail de la petite chapelle à' Isola Madré, un frisson parcourut l'assistance composée de personnes innomblables massées dans le parterre étroit, juchées sur l'appui des fenêtres, sur les escaliers, sur la terrasse supérieure, et répandues fort loin dans les jardins. Ce peuple
des îles et des lacs d'Italie, presque païen encore, avait un mouvement de révolte de ce qu'on lui ravît une si grande beauté.
Mais tout disparut promptement, et les gens trop éloignés, qui n'avaient pas entendu le bruit sourd de la chute du cercueil dans la terre et qui se haussaient sur la pointe des pieds, n'aperçurent plus que les fleurs que chacun jetait et qui se superposaient en une sorte de montagne croulante et sans cesse surélevée.
Après quoi, des centaines de barques s'éloignèrent de l'île dans toutes les directions. De petites lames dures agitaient le lac, et toutes ces coques de noix vacillaient. La crainte du danger détourna les esprits de la tristesse de ce que l'on venait de voir et de tout ce que l'on sentait d'irrévocablement révolu. En mettant le pied à terre, madame Belvidera s'approcha de son amant et lui dit :
— Adieu, mon ami ; nous partons.
Il s'attendait à tout. Cependant, il
porta la main à la gorge, comme s^l se sentait étouffer.
— Quand ?
— Tantôt, après déjeuner.
— Tantôt ! fit-il atterré... alors... c'est fini !
— Allons ! dit-elle, soyez raisonnable ! Dompierre monta chez lui. Il ne se
sentait pas le cœur de déjeuner. Les dernières semaines de sa liaison avaient été douloureuses ; cependant il eût souhaité qu'elles durassent longtemps.
Il entendit Lee, qui demeurait enfermé dans sa chambre depuis la mort de Carlotta. Autre drame, terrible et muel peut-être pour toujours. Il s'accouda à la fenêtre et attendit que l'omnibus de l'hôtel vînt s'ouvrir devant la porte du hall et ensevelir à jamais pour lui, dans son coffre aux lettres dorées, Luisa !
Luisa emportée, disparue ! dans un instant ! dans l'instant qui vient !...
Ces minutes d'exaspération ne sont pa£ assez longues. Et pourtant il lui a semblé que le temps du déjeuner n'en finissait pas. Mais qu'il voudrait donc demeurer là des jours, dans l'attente d'un moment- ou Luisa paraîtrait, oh ! même de loin, là-
Iles Borromées
bas, au tournant d'une allée! Il écoute le bruit incessant du jet d'eau; il n'a pas la force de tourner la tête du côté du massif des cyprès.
C'est fait. Il vient d'apercevoir la lourde voiture. Un cri retentit. Il a reconnu sa voix. C'est elle qui appelle la fillette.
— Luisa !
Son appel se prolonge et se perd dans les jardins. Il voit de loin l'enfant qui court, les cheveux au vent.
Il descend. M. Belvidera vient à lui, les mains tendues ; il s'excuse de partir si rapidement ; il est rappelé par dépêche.
Gabriel lui répond par quelques phrases de politesse.
Voilà madame Belvidera qui descend, avec des paquets, des ombrelles, des plaids. Elle demande à madame de Chandoyseau si son chapeau n'est pas posé de travers. Elle a oublié un gant ; elle tait remonter la femme de chambre. Elle appelle la petite Luisa que tout le monde embrasse.
— Nous ne sommes pas en retard, au moins ?
L'omnibus est là, béant. Les malles sont posées sur l'impériale en lourd échafaudage ; on a retiré la petite échelle accrochée à la tringle de fer, et un homme est debout à la portière de la voiture. M. Belvidera distribue les derniers pourboires.
— Allons ! allons !
Madame Belvidera, qui n'a pas eu seulement le temps de serrer la main de tout le monde, se tourne vers Dompierre, et, avec un sourire très bon, très aimable :
— Adieu, monsieur, dit-elle.
Il s'incline et prend la main qu'elle lui donne.
— Adieu, madame.
C'est aussi simple que cela.
Monsieur, madame Belvidera et l'enfant sont installés, avec deux étrangers dans l'omnibus. Le portier galonné en ferme la portière à grand bruit, et soulève sa casquette. Alors, de l'intérieur, ce sont
des sourires et des signes de main. Le fouet du cocher a claqué. Le véhicule s'ébranle, et dans le temps de quatre secondes, il a tourné sur la route et disparu.
Et on entend l'appel mélancolique, le long sifflet du bateau qui approche de l'embarcadère.
Ceux qui restaient allèrent se promener. A part quelques connaissances assez indifférentes, il n'y avait plus autour de Dompierre que les Chandoyseau et Ghislaine. Le révérend Lovely et sa femme étaient partis, et Lee était là-haut tout seul.
On ne craignait plus le soleil ; le lent tonneau d'arrosage avait interrompu sa promenade des beaux jours de torpeur, et les pluies fréquentes lavaient les allées.
Gabriel sentait approcher le chagrin qui déborde, éclate et se répand comme un fleuve qui a crevé ses digues. C'était une sourde rumeur grossissante qui semblait lui monter de la poitrine à la gorge, et qui se portait aussi sur la vue qu'elle brouillait peu à peu. Car le fait lui-même n'est presque rien en comparaison de son retentissement : l'adieu, l'omnibus et la dernière ligne du profil qui disparaît au tournant de la route, c'est à présent que cela pénètre et opère son ravage !
Il était tenté de fuir. Il avait eu plusieurs bonds en avant ; il avait préparé le mot de congé : « Vous permettez ?... » ou: « Pardon!... » Mais sa nature de voluptueux se rebellait inconsciemment contre le vide épouvantant qu'il allait éprouver dans la solitude. Et il restait par lâcheté dans la compagnie d'un homme nul et de ces femmes dont il sentait que l'une au moins était pleine de tendresse pour lui.
Parler de n'importe quoi ; s'impatienter