DARZAC
Et Rouletabille regarda M. Darzac.
Celui-ci, comme nous tous, était sous le coup de la lumineuse démonstration du jeune reporter. Nous étions tous partagés entre une épouvante nouvelle et une admiration sans bornes. Comme tout ce que disait Rouletabille était clair ! clair et enrayant ! Encore là nous retrouvions la marque de sa prodigieuse et logique et mathématique intelligence.
M. Darzac s'écria :
— C'est donc comme cela qu'îZ a pu entrer dans la Tour Carrée avec un déguisement qui lui donnait, sans doute, toutes mes apparences,
et qu'il a pu se cacher dans le placard, de telle sorte que je ne l'ai pas vu, moi, quand je suis venu ensuite faire ici ma correspondance en quittant la Tour du Téméraire où je laissais mon lavis. Mais comment le père Bernier lui a-t-il ouvert!...
— Dame! répliqua Rouletabille qui avait pris la main de la Dame en noir entre les siennes, comme s'il eût voulu lui donner du courage... Dame! c'est qu'il a bien cru avoir affaire à vous !
- — C'est donc cela, qui explique que, lorsque je suis arrivé à ma porte, je n'avais qu'à la pousser. Le père Bernier me croyait chez moi.
— Très juste! puissamment raisonné !
obtempéra Rouletabille. Et le père Bernier, qui avait ouvert à la première manifestation Darzac, n'a pas eu à s'occuper de la seconde, puisque, pas plus que nous, il ne l'a vue. Vous êtes certainement arrivé à la Tour Carrée dans le moment qu'avec le père Bernier nous nous trouvions sur le parapet, en train d'examiner les gesticulations étranges du vieux Bob parlant, sur le seuil de la Barma Grande, à Mrs Edith et au prince Galitch...
— Mais, fit encore M. Darzac, comment la mère Bernier, elle, qui était entrée dans sa loge, ne m'a-t-elle point vu et ne s'est-elle
point étonnée de voir entrer une seconde fois M. Darzac alors qu'elle ne l'avait pas vu ressortir ?
— Imaginez, reprit le reporter avec un triste sourire, imaginez, monsieur Darzac, que la Aîère Bernier, dans ce moment-là — au moment où vous passiez... c'est-à-dire : où la seconde manifestation Darzac passait — ramassait les pommes de terre d'un sac que j'avais vidé sur son plancher... et vous imaginez la vérité.
— Eh bien, je puis me féliciter de me trouver encore de ce monde !...
— P'élicitez-vous, monsieur Darzac, félicitezvous ! . . .
— Quand je songe qu'aussitôt rentré che:^ moi f ai fermé les verrous comme je vous Vai dit, que je me suis mis au travail et que j'avais ce bandit dans le dos ! Ah ! il eût pu me tuer sans résistance!...
Rouletabille s'avança vers M. Darzac.
— Pourquoi ne l'a-t-il pas fait? lui demandat-il, les yeux dans les yeux.
— Vous savez bien qu'il attendait quelqu'un !
Et M. Darzac tourna sa face douloureuse du côté de la Dame en noir.
Rouletabille était maintenant tout contre
M. Darzac. Il lui mit les deux mains aux épaules :
— Monsieur Darzac, fit-il, de sa voix redevenue claire et pleine de bravoure, il faut que je vous fasse un aveu ! Quand j'eus compris comment s'était introduit le « corps de trop » et que j'eus constaté que vous ne faisiez rien pour nous détromper sur l'heure de cinq heures à laquelle nous avions cru, à laquelle tout le monde, excepté moi, croyait que vous étiez entré dans la Tour Carrée, je me trouvais en droit de soupçonner que le bandit n'était point celui qui, à cinq heures, était entré dans la Tour Carrée sous le déguisement de Darzac! fai pensé, au contraire, que ce Dar^ac-là pouvait bien être le vrai Darzac et que le faux, c'était vous! Ah! mon cher monsieur Darzac comme je vous ai soupçonné!...
— C'est de la folie ! s'écria M. Darzac. Si je n'ai point dit Theure exacte à laquelle j'étais entré dans la Tour Carrée, c'est que cette heure restait vague dans mon esprit etqueje'n'y attachais aucune importance !
— De telle sorte, monsieur Darzac, continua Rouletabille, sans s'occuper des interruptions de son interlocuteur, de Témoi de la Dame en noir et de notre attitude plus que jamais effarée à tous, de telle sorte que le vrai Darzac venu du dehors pour reprendre sa
place que vous lui auriez volée — dans mon imagination, monsieur Darzae, dans mon imagination, rassurez- vous !.. . — aurait été, par vos soins obscurs et avec Taide trop fidèle de la Dame en noir, mis en parfait état de ne plus nuire à votre audacieuse entreprise ! . . . de telle sorte, monsieur Darzae, que j'ai pu penser que, vous étant Larsan, Vhomme qui fut mis dans le sac était Darzae ! .., Ah! la belle imagination que j'avais là ! ... Et Tinouï soupçon ! . . .
— Bah ! répondit sourdement le mari de Mathilde... Nous nous sommes tous soupçonnés
Rouletabille tourna le dos à M. Darzae, mit ses mains dans ses poches et dit, s'adressant à Mathilde, qui semblait prête à s'évanouir devant l'horreur de l'imagination de Rouletabille.
— Encore un peu de courage, Madame !
Et cette fois, de sa voix « perchée » que je lui connaissais bien, de sa voix de professeur de mathématiques exposant ou résolvant un théorème :
— Voyez-vous, monsieur Darzae, il y avait deux manifestations Darzae... Pour savoir quelle était la vraie et quelle était celle qui cachait Larsan... mon devoir, monsieur Darzae celui que me montrait le bon bout de ma raison,
était d'examiner sans peur ni reproche, à tour de rôle, ces deux manifestations-là... en toute impartialité! Alors, j'ai commencé par vous. . . monsieur Darzac
M. Darzac répondit à Rouletabille :
— En voilà assez, puisque que vous ne me soupçonnez plus ! Vous allez me dire tout de suite qui estLarsan !.. Jele veux ! je l'exige !...
— Nous le voulons tous !... et tout de suite ! nous écriâmes-nous en les entourant tous deux.
Mathilde s'était précipitée sur son enfant et le couvrait de son corps comme s'il eût été déjà menacé. Mais cette scène avait déjà trop duré et nous exaspérait.
— Puisqu'il le sait! qu'il le dise !... qu'on en finisse ! s'écriait Arthur Rance...
Et, soudain, commeje me rappelais quej'avais entendu les mêmes cris d'impatience à la cour d'assises, un nouveau coup de feu retentit à la porte de la Tour Carrée, et nous en fûmes tous si bien « saisis » que notre colère en tomba du coup et que nous nous mîmes à prier, poliment, ma foi, Rouletabille de mettre fin le plus tôt possible à une situation intolérable. Dans ce moment, en vérité, c'était à qui le supplierait davantage, comme si nous comptions là-dessus pour prouver aux autres, et peut-être à nousmêmes, que nous n'étions pas Larsan !
Rouletabille, aussitôt qu'il avait entendu le second coup de feu, avait changé de physionomie. Tout son visage s'était transformé, tout son être semblait vibrer d'une énergie farouche. Quittant le ton goguenard avec lequel il parlait à M. Darzac et qui nous avait tous particulièrement froissés, il écarta doucement la Dame en noir qui s'obstinait à le vouloir protéger; il s'adossa à la porte, il croisa les bras, et dit :
— Dans une affaire comme celle-là, voyezvous, il ne faut rien négliger. Deux manifestations Darzac entrantes et deux manifestations Darzac sortantes, dont l'une de celles-ci J^n^ le sac! Il y a de quoi s'y perdre ! Et 'maintenant encore je vo\idra,is bien ne pas dire de bêtises!... Que M. Darzac, ici présent, me permette de lui dire : j'avais cent excuses pour le soupçonner !...
Alors, je pensai : « Quel malheur qu'il ne m'en ait pas parlé ! Je lui aurais évité de la besogne et je lui aurais fait « découvrir l'Australie ! »
IM. Darzac s'était planté devant le reporter et répétait maintenant, avec une rage insistante :
— Quelles excuses !... Quelles excuses!... — Vous allez me comprendre, mon ami, fît
chose que je me suis dite, quand j'ai examiné les conditions de votre manifestation Dar^ac à vous, est celle-ci : « Bah ! si c'était Larsan ! la fille du professeur Stangerson s'en serait bien aperçue ! » Evidemment, n'est-ce pas?... Evidemment !... Or, en examinant l'attitude de celle qui est devenue, à votre bras M'^^Darzac, j'ai acquis la certitude, Monsieur, qu'elle vous soupçonnait tout le temps d'être Larsan.
Mathilde, qui était retombée sur une chaise, trouva la force de se soulever et de protester d'un grand geste épeuré.
Quant à M. Darzac, son visage semblait plus que jamais ravagé par la souffrance. Il s'assit, en disant à mi-voix:
— Se peut-il que vous ayez pensé cela, Mathilde?...
Mathilde baissa la tête et ne répondit pas.
Rouletabille, avec une cruauté implacable, et que, pour ma part, je ne pouvais excuser, continuait:
— Quand je me rappelle tous les gestes de M""* Darzac, depuis votre retour de San-Remo, je vois maintenant dans chacun d'eux l'expression de la terreurqu'elle avait de laisser échapper le secret de sa peur, de saperpétuelle angoisse... Ah! laissez-moi parler, monsieur Darzac... il faut que je m'explique ici, il le faut pour que
tout le monde s'explique ici ! . . . Nous sommes en train de « nettoyer la situation» !... Rien, alors, n'était naturel dans les façons d'être de M'^'Stangerson. Laprécipitation même qu'elle a mise à accéder à votre désir de hâter la cérémonie nuptiale prou vait le désir qu'elle avait de chasser définitivement le tourment de son esprit. Ses yeux, dont je me souviens, disaient alors, combien clairement : « Est-il possible que je con^ tinue à voir Larsan partout^ même dans celai qui est à mes côtés^ qui me conduit à V autel, qui m'eînporte avec luit «
)) A ce qu'il paraît qu'à la gare, Monsieur, elle a jeté un adieu tout à fait déchirant ! Elle criait déj à : « Au secours ! » au secours contre elle, contre 5'aj5?^W6"^^/... et peut-être contre vous?... Mais elle n'osait exposer sa pensée àpersonne, parce qu'elle redoutait certainement qu'on lui dît. . . »
Et Rouletabille se pencha tranquillement à l'oreille de M. Darzac et lui dit tout bas, pas si bas que je ne l'entendisse, assez bas pour que Mathilde ne soupçonnât point les mots qui sortaient desabouche : « Est-ce que vous redevenez folle?»
Et, se reculant un peu :
— Alors, vous devez maintenant tout comprendre, mon cher monsieur Darzac!... et cette étrange froideur avec laquelle vous fûtes, par
la suite, traité; et aussi, quelquefois, les remords qui, dans son hésitation incessante, poussaient M""*" Darzac à vous entourer, par instants, des plus délicates attentions !... Enfin, permettezmoi de vous dire que je vous ai vu moi-même parfois si sombre, que j'ai pu penser que vous aviez découvert que M""^ Darzac avait toujours au fondd'elle-mème, en vous regardant, en vous parlant, en se taisant, la pensée de Larsan !... Par conséquent, entendons-nous bien. . . ce n'est point cette idée «que la fille du professeur Stangerson s'en serait bien aperçu » qui pouvait chasser mes soupçons, puisque, malgré elle, elle s'en apercevait tout le temps ! Non ! Non ! mes soupçons ont été chassés par autre chose ! . . .
— Ils auraient pu l'être, s'écria, ironique et désespéré, M. Darzac... ils auraient pu l'être par ce simple raisonnement que, si j'avais été Larsan, possédant M"* Stangerson, devenue ma femme, j'avais tout intérêt à continuer à faire croire à la mort de Larsan ! Et je ne me serais peint ressuscité !... N'est-ce point du jour où Larsan est revenu au monde, que j'ai perdu Mathilde?...
— Pardon ! Monsieur, pardon ! répliqua cette fois Rouletabille, qui était devenu plus blanc qu'un linge... Vous abandonnez encore une fois, si j'ose dire, le bon bout de la raison î... Car
celui-ci nous montre tout le contraire de ce que vous croyez apercevoir !... Moi, j'aperçois ceci : c'est que, lorsqu'on a une femme qui croit ou qui est très près de croire que vous êtes Larsan, on a tout intérêt à lui montrer que Larsan existe en dehors de vous!
En entendant cela, la Dame en noir se glissa contre la muraille, arriva haletante jusqu'aux côtés de Rouletabille, et dévora du regard la face de M. Darzac, qui était devenue effroyablement dure. Quant à nous, nous étions tous tellement frappés de la nouveauté et de l'irréfutabilité du commencement de raisonnement de Rouletabille que nous n'avions plus que l'ardent désir d'en connaître la suite, et nous nous gardâmes de l'interrompre, nous demandant jusqu'où pourrait aller une aussi formidable hypothèse ! Le jeune homme, imperturbable, continuait...
— Mais si vous aviez intérêt à lui montrer que Larsan existait en dehors de vous, il est un cas où cet intérêt se transformait en une nécessité immédiate. Imaginez... je dis imaginez, mon. cher monsieur Darzac, que vous ayez réellement ressuscité Larsan, une fois, une seule, malgré vous y che^ vous y aux yeux de la fille du professeur Stangerson, et vous voilà, je dis bien, dans la nécessité de le ressusciter encore, toujours,
en dehors de vous... pour prouver à votre femme que ce Larsan ressuscité nest pas en vous 1 K}ii\ calmez-vous, mon cher monsieur Darzac ! ... je vous en supplie. . . Puisque je vous ai dit que mes soupçons ont été chassés, définitivement chassés !... C'est bien le moins que nous nous amusions à raisonner un peu, après de pareilles angoisses où il semblait qu'il n'y eût point déplace pour aucun raisonnement... Voyez donc où je suis obligé d'en venir, en considérant comme réalisée l'hypothèse (ce sont là procédés de mathématiques que vous connaissez mieux que moi, vous qui êtes un savant), en considérant, dis-je, comme réalisée l'hypothèse de la manifestation Darzac, qui (d^tvous cachant Larsan. Donc, dans mon raisonnement, vous êtes Larsan ! Et je me demande ce qui a bien pu arriver en gare de Bourg pour que vous apparaissiez à l'étatde Larsan auxyeux devotre femme. Le fait de la résurrection est indéniable. Il existe. Il ne peut s'expliquer à ce moment par votre volonté d'être Larsan !...
M. Darzac n'interrompait plus.
— Comme vous dites, monsieur Darzac, poursuivait Rouletabille, c'est à cause de cette résurrection-là que le bonheur vous échappe... Donc, si cette résurrection ne peut être volontaire, elle n'a plus qu'une façon d'être... c'est d'être accidentelle !... Et voyez comme toute
l'affaire estéclaircie... Oh ! j'ai beaucoup étudié l'incident de Bourg... je continue à raisonner... ne vous épouvantez pas... Vous êtes à Bourg, dans le buffet... Vous croyez que votre femme, ainsi qu'elle vous l'a annoncé, vous attend hors de la gare... Ayant terminé votre correspondance, vous éprouvez le besoin d'aller dans votre compartiment, faire un peu de toilette... jeter le coup d'œil du maître es camouflage sur votre déguisement. Vous pensez : encore quelques heures de cette comédie, et, passé la frontière, dans un endroit où elle sera bien à moi, défmitivementàmoi, jemettrai bas le masque... car ce masque, tout de même, il vous fatigue... et si bien vousfatigue-t-il, ma foi, que, arrivé dans le compartiment, vous vous accordez quelques minutes de repos . . . Vous l'entendez donc ! . . . Vous vous soulagez de cette barbe menteuse et de vos lunettes, et, juste, dans le même moment, la porte du compartiment s'ouvre... Votre femme, épouvantée, ne prend que le temps de voir cette face sans barbe dans la glace, la facedeLarsan, et de s'enfuir, en poussant une clameur épouvantée... Ah ! vous avez compris le danger ! . . . Vous êtes perdu si, immédiatement, votre femme, ailleurs, ne voit pas Darzac, son mari. Le masque est vite remis et vous descendez à contre-voie par la glace du coupé et vous arrivez au buffet avant votre
femme qui accourt vous y chercher!... Elle vous trouve debout... Vous n'avez pas même le temps de vous rasseoir... Tout est-il sauvé ? Hélas! non... Votre malheur ne fait que commencer. . . Car Tatroce pensée que vous êtes peutêtre ensemble Darzac et Larsan ne la quitte plus. Sur le quai de la gare, en passant sous un bec de gaz, elle vous regarde, vous lâche la main et se jette comme une folle dans le bureau du chef de gare... Ah ! vous aviez encore compris ! Il faut chasser l'abominable pensée tout de suite. . . Vous sortez du bureau et vous refermez précipitamment la porte, et vous aussi, vous prétendez que vous venez de voir Larsan ! Pour la tranquilliser, et pour nous tromper aussi, dans le cas où elle oserait nous dévoiler sa pensée... vous êtes le premier à m'avertir... à m'envoyer une dépêche!... Hein? comme, éclairée de ce jour, toute votre conduite devient nette ! Vous ne pouvez lui refuser d'aller rejoindre son père... Elle irait.sans vous!... Et comme rien n'est encore perdu, vous avez Tespoir de tout rattraper... Au cours du voyage, votre femme continue à avoir des alternatives de foi et de terreur. Elle vous donne son revolver, dans une sorte de délire de son imagination, qui pourrait se résumer dans cette phrase : « Si c'estDarzac, qu'ilme défende ! etsi c'estLarsan, qu'il me tue!... Mais que je cesse de ne plus
savoir ! » Aux Rochers Rouges, vous la sentez à nouveau si éloignée de vous que, pour la rapprocher, vous lui remontrez Larsan ! . . . Voyezvous, mon cher monsieur JDarzac ! tout cela s'arrangeait très bien dans ma pensée... et il n'y avait point jusqu'à votre apparition de Larsan, à Menton, pendant votre voyage de Darzac à Cannes, pendant que vous vîntes au-devant de nous, qui ne pouvaitleplusbètementdumonde s'expliquer. Vous auriez pris le train devant vos amis à Menton-Garavan, mais vous en seriez descendu à la station suivante qui est celle de Menton et, là, après un court séjour nécessaire dans votre vestiaire urbain, vous apparaissiez à Tétat de Larsan à vos mêmes amis venus en promenade à Menton. Le train suivant vous remportait vers Cannes, où nous nous rencontrâmes. Seulement, comme vous eûtes, ce jour-là, le désagrément d'entendre, de la bouche même d'Arthur Rance qui était, lui aussi, venu audevant de nous à Nice, que M""^ Darzac n'avait pas vu cette fois Larsan et que votre exhibition du matin n'avait servi de rien, vous vous obligeâtes, le soirmème, à lui montrer Larsan, sous les fenêtres mêmes de la Tour Carrée, devant lesquelles passait la barque de Tullio!... Et voyez, mon cher monsieur Darzac, comme les choses, en apparence les plus compliquées, devenaient tout à coup simples et logiquement
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explicables si, parhasard, mes soupçons devaient être confirmés !
A ces mots, moi-même qui avais cependant vu et touché V Australie, je ne pus m'empêcher de frissonner en regardant presque avec apitoiement Robert Darzac, comme on regarde un pauvre homme sur le point de devenir la victime de quelque effroyable erreur judiciaire. Et tous les autres, autour de moi, frissonnèrent également pour lui, car les arguments de Rouletabille devenaient si terriblement possibles que chacun se demandait comment, après avoir si bien établi la possibilité de la culpabilité, il allait pouvoir conclure à l'innocence. Quant à Robert Darzac, après avoir montré la plus sombre agitation, il s'était à peu près calmé, écoutant le jeune homme, et il me sembla qu'il ouvrait ces yeux étonnants, extravagants, au regard affolé, mais très intéressé j qu'ont les accusés au banc d'assises quand ils entendent M. le procureur général pJrononcer un de ces admirables réquisitoires qui les convainquent eux-mêmes d'uncrimeque, quelquefois, ils n'ont pas commis ! La voix avec laquelle il parvint à prononcer les mots suivants n'était plus une voix de colère, mais de curieux effroi, la voix d'un homme qui se dit : « Mon Dieu ! à quel danger, sans le savoir, ai-je bien pu échapper! 1)
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— Mais puisque vous n'avez plus ces soupçons, Monsieur, fit-il, retombé à un calme singulier, je voudrais bien savoir, après tout ce que vous venez de me dire, ce qui a bien pu les chasser?...
— Pour les chasser, Monsieur, il me fallait une certitude ! Une preuve simple, mais absolue, qui me montrât d'une façon éclatante laquelle était Larsan de deux manifestations Darzac ! Cette preuve m'a été fournie heureusement par vous. Monsieur, à l'heure même où vous avez femné le cercle^ le cercle dans lequel s'était trouvé « le corps de trop ! » le jour où, ayant affirmé — ce qui était la vérité — que vous aviez tiré les verrous de votre appartement aussitôt rentré dans votre chambre, votis nous ave^ menti en ne nous dévoilant pas que vous étie^ entré dans cette chambre vers, six heures et non point, comme le père Bernicr le disait et com^ne nous avions pu le constater nous-mêmes, à cinq heures!
Vous étie^ alors le seul avec moi à savoir que le Darzac de cinq heures, dont nous vous parlions comme de vous-même n'était point vous-même l Et vous n' avie^ rien dit ! Et ne prétende^ pas que vous n'y attachiez aucune importance à cette heure de cinq heures, puisquelle vous expliquait tout à vous, p-uisqu'elle vous apprenait qu'un
autre Dar^ac que vous était venu dans la Tour Carrée à cette heure-là^ le vrai ! Aussi, après vos faux et onnements, comme vous vous taisez ! Votre silence nous a menti! Et quel intérêt le véritable Dar^ac auraitil eu à cacher qu'un autre Dar^ac qui pou^ vait être Larsan était venu avant vous se cacher dans la Tour Carrée} Seul, Larsan avait intérêt à nous cacher quil y avait un autre Dar^ac que lui! des deqx manifestations DARZAC LA FAUSSE ÉTAIT NÉCES- SAIREMENT CELLE QUI MENTAIT ! Ainsi mes soupçons ont-ils été chassés par la certitude !
LARSAN C'ÉTAIT VOUS ! ET l'HOMME QUI ÉTAIT DANS LE PLACARD, C'ÉTAIT DARZAC !
— Vous mentez ! hurla en bondissant sur Rouletabille celui que je ne pouvais croire être Larsan.
Mais nous nous étions interposés et Rouletabille, qui n'avait rien perdu de son calme, étendit le bras et dit :
— Il y est encore!...
Scène indescriptible ! Minute inoubliable ! Au geste de Rouletabille, la porte du placard avait été poussée par une main invisible, comme il arriva le terrible soir qui avait vu le mystère du « corps de trop »...
Et le « corps de trop » lui-même apparut!
Des clameurs de surprise, d'enthousiasme et d'effroi remplirent la Tour Carrée. La Dame en noir poussa un cri déchirant :
— Robert!... Robert!... Robert!
Et c'était un cri de joie. Deux Darzac étaient devant nous, si semblables que toute autre que la Dame en noir aurait pu s'y tromper... Mais son cœur ne la trompa point, en admettant que sa raison, après l'argumentation triomphante de Rouletabille eût pu hésiter encore. Les bras tendus, elle allait vers la seconde manifestation Darzac qui descendait du fatal placard... Le visage de Mathilde rayonnait d'une vie nouvelle ! ses yeux, ses tristes yeux dont j'avais vu si souvent le regard égaré autour de Vautre^ fixaient celui-ci avec une joie magnifique, mais tranquille et sûre. C'était lui ! C'était celui qu'elle croyait perdu ! et qu'elle avait osé chercher sur le visage de l'autre, et qu'elle n'avait pas retrouvé sur le visage de l'autre, ce dont elle avait accusé, pendant des jours et des nuits, sa pauvre folie !
Quant à celui que, jusqu'à la dernière minute, je n'avais pu croire coupable, quant à l'homme farouche qui, dévoilé et traqué, voyait soudain se dresser en face de lui la preuve vivante de son crime, il tenta encore un de ces gestes qui, si souvent, l'avaient sauvé. Entouré de toutes parts, il osa la fuite. Alors nous comprîmes la
comédie audacieuse que, depuis quelques minutes, il nous donnait. N'ayant plus aucun doute sur l'issue de la discussion qu'il soutenait avec Rouletabille, il avait eu cette incroyable puissance sur lui-même de n'en laisser rien paraître, et aussi cette habileté dernière de prolonger la dispute et de permettre à Rouletabille de dérouler à loisir une argumentation au bout de laquelle il savait qu'il trouverait sa perte, mais pendant laquelle il découvrirait, peut-être, les moyens de sa fuite. C'est ainsi qu'il manœuvre si bien que, dans le moment que nous avancions vers l'Autre Darzac, nous ne pûmes l'empêcher de se jeter d'un bond dans la pièce qui avait servi de chambre à M"" Darzae et d'en refermer violemment la porte avec une rapidité foudroyante! Nous nous aperçûmes qu^'il avait disparu lorsqu'il était trop tard pour déjouer sa ruse. Rouletabille, pendant la scène précédente, n'avait songé qu'à garder la porte du corridor et il n'avait point pris garde que chaque mouvement que faisait le faux Darzae, au fur et à mesure qu'il était convaincu d'imposture, le rapprochait de la chambre deM"'^ Darzae. Le reporter n'attachait aucune importance à ces mouvements-là, sachant que cette chambre n'offrait à la fuite deLarsan aucune issue. Et cependant, quand le bandit fut derrière cette porte, qui
fermait son dernier refuge, notre confusion augmenta dans des proportions importantes. On eût dit que, tout à coup, nous étions devenus forcenés. Nous frappions! Nous criions! Nous pensions à tous les coups de génie de ses inexplicables évasions !
— Il va s'échapper!... Il va encore nous échapper !...
Arthur Rance était le plus enragé. Mrs Edith, de son poignet nerveux, me broyait le bras, tant la scène Timpressionnait. Nul ne faisait attention à la Dame en noir et à Robert Darzac qui, au milieu de cette tempête, semblaient avoir tout oublié, même le bruit que l'on menait autour d'eux. Ils n'avaient pas une parole, mais ils se regardaient comme s'ils découvraient un monde nouveau, celui où l'on s'aime. Or, ils venaient simplement de le retrouver, grâce à Rouletabille.
Celui-ci avait ouvert la porte du corridor et appelé à la rescousse les trois domestiques. Ils arrivèrent avec leurs fusils. Mais c'étaient des haches qu'il fallait. La porte était solide et barricadée d'épais verrous. Le père Jacques alla chercher une poutre qui nous servit de bélier. Nous nous y mîmes tous, et, enfin, nous vîmes la porte céder. Notre anxiété était au comble. En vain nous répétions-nous que nous allions entrer dans une chambre où il n'y avait
que des murs et des barreaux... nous nous attendions à tout, ou plutôt à rien, car c'était surtout la pensée de la disparition, de l'envolement, de la dissociation de la matière de Larsan qui nous hantait et nous rendait plus fous.
Quand la porte eut commencé de céder, Rouletabille ordonna aux domestiques de reprendre leurs fusils, avec la consigne, cependant, de ne s'en servir que s'il était impossible de s'emparer de lui^ vivant. Puis, il donna un dernier coup d'épaule et la porte étant enfin tombée, il entra le premier dans la pièce.
Nous le suivions. Et, derrière lui, sur le seuil, nous nous arrêtâmes tous, tant ce que nous vîmes nous remplit de stupéfaction. D'abord, Larsan était là ! Oh ! il était visible! On ne voyait que lui dans la chambre. Il était tranquillement assis dans un fauteuil, au milieu de la pièce, et nous regardait de ses grands yeux calmes et fixes. Ses bras s'allongeaient aux bras du fauteuil. Sa tète s'appuyait au dossier. On eût dit qu'il nous donnait audience et qu'il attendait que nous lui exposions nos revendications. Je crus même discerner un léger sourire sur sa lèvre ironique.
Rouletabille s'avança encore :
— Larsan, fit-il... Larsan, vous rendezvous?...
Mais Larsan ne répondit pas.
Alors Rouletabille le toucha à la main et au visage, et nous nous aperçûmes que Larsan était mort.
Rouletabille nous montra à son doigt le chaton d'une bague qui était ouvert et qui avait dû contenir un poison foudroyant.
Arthur Rance écouta les battements du cœur et déclara que tout était fini.
Sur quoi, Rouletabille nous pria de quitter tous la Tour Carrée et d'oublier le mort.
— Je me charge de tout, fit-il gravement. C'est un corps de trop^nulsc s'apercevra de sa disparition !
Et il donna à "Walter un ordre qui fut traduit par Arthur Rance :
— Walter, vous m'apporterez tout de suite « le sac du corps de trop » !
Puis, il fit un geste auquel nous obéîmes tous. Et nous le laissâmes seul en face du cadavre de son père.
Aussitôt, nous eûmes à transporter M. Darzac, qni se trouvait mal, dans le salon du vieux Bob. Mais ce n'était qu'une faiblesse passagère et dès qu'il eut rouvert les yeux il sourit à Mathilde qui penchait sur lui son beau visage
OÙ se lisait répouvante de perdre un époux chéri dans le moment même qu'elle venait, par un concours de circonstances qui restait encore mystérieux, de le retrouver. Il sut la convaincre qu'il ne courait aucun danger et il la pria de s'éloigner ainsi que Mrs Edith. Quand les deux femmes nous eurent quittés, Mr Arthur Rance etmoiluidonnâmesdes soins qui nous renseignèrent tout d'abord sur son curieux état de santé. Car, enfin, comment un homme que chacun de nous avait pu croire mort et que l'on avait enfermé, râlant, dans un sac, avait-il pu surgir, ainsi vivant, du fatal placard ? Quand nous eûmes ouvert ses vêtements et défait, pour le refaire, le bandage qui cachait la blessure qu'il portait à la poitrine, nous connûmes au moins que cette blessure, par un hasard qui n'est point si rare qu'on le pourrait croire, après avoir déterminé un coma presque immédiat, ne présentaitaucunegravité.Laballe qui avait frappé Darzac au milieu de la lutte farouche qu'il avait eu à soutenir contre Larsan, s'était aplatie sur le sternum , causant une forte hémorragie externe et secouant douloureusement tout l'organisme, mais ne suspendant en rien aucune des fonctions vitales.
On avait vu des blessés de cet ordre se promener parmi les vivants quelques heures après que ceux-ci avaient cru assister à leurs derniers
moments. Et moi-même, je me rappelai — ce qui acheva de me rassurer — l'aventure d'un de mes bons amis, le journaliste L..., qui, venant de se battre en duel avec le musicien V. . . se désespérait sur le terrain d'avoir tué son adversaire d'une balle en pleine poitrine, sans que celui-ci ait eu même le temps de tirer. Soudain le mort se souleva et logea dans la cuisse de mon ami une balle qui faillit entraîner l'amputation et qui le retint de longs mois au lit. Quant au musicien qui était retombé dans son coma , il en sortit le lendemain pour aller faire un tour sur le boulevard. Lui aussi, comme Darzac, avait été frappé au sternum*.
Comme nous finissions de panser Darzac, le père Jacques vint fermer sur nous la porte du ^salonquiétaitrestéeentr'ouverteetjemedemanlais la raison qui avait bien pu pousser le bon- Lomme à prendre cette précaution, quand nous sntendîmes des pas dans le corridor et un bruit [singulier comme celui d'un corps que Ton traiterait sur un plancher... Et je pensai à Larsan, et au sac du « corps de trop », et à Rouletabille !
Laissant Arthur Rance aux côtés de M. Darzac, je courus à la fenêtre. Je ne m'étais pas trompé ;