‹ Le parfume de la dame en noirChapitre 4 sur 26 · LE PETIT PECHEUR D ORANGES · texte numérisé non relu

LE PETIT PECHEUR D ORANGES

Comme le soleil, perçant enfin un ciel de nuées, frappait de ses rayons obliques la robe d'or de Notre-Damede-la-Garde, je descendis vers les quais. Les grandes dalles en étaient humides encore, et, sous nos pas, nous renvoyaient notre image. Le peuple des matelots, des débardeurs et des portefaix, s'agitait autour des poutres venues des forêts du Nord, actionnait les poulies et tirait sur les câbles. Le vent âpre du large, se glissant sournoisement entre la tour Saint-Jean et le fort Saint-Nicolas, étalait sa rude caresse sur les eaux frissonnantes du Vieux Port. Flanc à flanc, hanche à hanche, les petites barques se tendaient les br^s où s'enroulait la voile latine, et dansaient en cadence. A côté d'elles, fatiguées des roulis lointains, lasses d'avoir tangué pendant des jours et des nuits sur des mers inconnues, les lourdes carènes reposaient pesamment, étirant vers les cieuxen loques leurs grands mâts immobiles. Mon regard, à travers la forêt aérienne des vergues et des hunes, alla jusqu'à la tour qui atteste qu'il y a vingt-cinq siècles des enfants de l'antique Phocée jetèrent l'ancre sur cette côte heureuse, et qu'ils venaient des routes liquides d'Ionie. Puis mon attention retourna à la dalle des quais, et j'aperçus le petit pêcheur d'oranges.

Il était debout, cambré dans les lambeaux d'une jaquette qui lui battait les talons, nu-tête et pieds nus, la chevelure blonde et les yeux noirs ; et je crois bien qu'il avait neuf ans. Une corde passée en bretelle sur l'épaule soutenait à son côté un sac de toile. Son poing gauche était campé à la taille, et de la main droite il s'appuyait à un bâton, long trois fois comme lui, qui se terminait tout là-haut par une petite rondelle de liège. L'enfant était immobile et contemplatif. Alors je lui demandai ce qu'il faisait là. Il me répondit qu'il était pêcheur d'oranges.

Il paraissait très fier d'être pêcheur d'oranges et négligea de me demander des sous comme font les petits vauriens sur les ports. Je lui parlai encore ; mais cette fois

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il garda le silence, car il considérait attentivement l'eau. Nous étions entre la fine taille du Fides, venu de Castellamare, et le beaupré d'un trois-mâts-goélette venu de Gênes. Plus loin, deux tartanes arrivées le matin des Baléares arrondissaient leurs ventres , et je vis que ces ventres étaient pleins d'oranges, car ils en perdaient de toutes parts. Les oranges nageaient sur les eaux ; la houle légère les portait vers nous à petites vagues. Mon pêcheur sauta dans un canot, courut à la proue, et, armé de son bâton couronné de liège, attendit. Puis il pécha. Le liège de son bâton amena une orange, deux, trois, quatre. Elles disparurent dans le sac. Il en pécha une cinquième, sauta sur le quai et ouvrit la pomme d'or. Il plongea son petit museau dans la pelure entr'ouverte et dévora.

— Bon appétit ! luifis-je.

— Monsieur, me répondit-il , tout barbouillé de jus vermeil, moi, je n'aime que les fruits.

— Ça tombe bien, réphquai-je ; mais quand il n'y a pas d'oranges ?

— Je travaille au charbon.

Et sa menotte, s'étant engouffrée dans le sac, en sortit avec un énorme morceau de charbon.

Le jus de l'orange avait coulé sur la guenille de sa jaquette. Cette guenille avait une poche. Le petit sortit de la poche un mouchoir inénarrable et, soigneusement, essuya sa guenille. Puis il remit avec orgueil son mou choir dans sa poche.

— Qu'est-ce que fait ton père ? demandai-je.

— Il est pauvre.

— Oui, mais qu'est-ce qu'il fait ?

Le pêcheur d'oranges eut un mouvement d'épaules.

— ïl ne fait rien, puisqu'il est pauvre !

Mon questionnaire sur sa généalogie n'avait pas l'ait de lui plaire.

11 fila le long du quai et je le suivis ; nous arrivâmes ainsi au « gardiennage », petit carré de mer où l'on tient en garde les petits yachts de plaisance, les petits bateaux

bien propres d'acajou ciré, les petits naviresi d'une toilette irréprochable. Mon gamin les considérait d'un œil connaisseur et prenait à cette inspection un vif plaisir. Une embarcation jolie, toute sa voile dehors — elle n'en avait qu'une — accosta. Cette voile était immaculée, gonflait son albe triangle, éclatant dans le radieux soleil.

— Voilà du beau linge ! fit mon bonhomme. Là-dessus, il marcha dans une flaque, et sa jaquette,

qui décidémentle préoccupait au-dessus de toutes choses, en fut tout éclaboussée. Quel désastre ! Il en aurait pleuré. Vite, il sortit son mouchoir et essuya, essuya, puis il me regarda d'un œil suppliant et me dit :

• — Monsieur ! je ne suis pas sale par derrière ?...

Je lui en donnai ma parole d'honneur. Alors, confiant, il remit encore une fois son mouchoir dans sa poche.

A quelques pas de là, sur le trottoir qui longe les vieilles maisons jaunes ou rouges ou bleues, les maisons dont les fenêtres étalent la lessive des chiffons multicolores, il y avait, derrière des tables, des marchandes de moules. Les petites tables étalaient les moules, un couteau rouillé, un flacon de vinaigre.

Comme nous arrivions devant les marchandes et que les moules étaient fraîches et tentantes, je dis au pêcheur d'oranges :

— Si tu n'aimais pas que les fruits, JQ pourrais t'offrir une douzaine de moules.

Ses yeux noirs brillaient de désir et nous nous mîmes, tous deux, à manger des moules. La marchande nous les ouvrait et nous dégustions. Elle voulut nous servir du vinaigre, mais mon compagnon l'arrêta d'un geste impérieux. Il ouvrit son sac, tâtonna, et sortit triomphalement un citron. Le citron, ayant voisiné avec le morceau de charbon, était passé au noir. Mais son propriétaire reprit son mouchoir et essuya. Puis il coupa le fruit et m'en offrit la moitié, mais j'aime les moules pour ellesmêmes et je le remerciai.

Après déjeuner, nous revînmes sur le quai. Le pêcheur d'oranges me demanda une cigarette qu'il alluma avec

une allumette qu'il avait dans une autre poche de sa jaquette.

Alors, la cigarette aux lèvres, lançant vers le ciel des bouffées comme un homme, le bambin se campa sur une dalle au-dessus de l'eau, et, le regard fixé tout là-haut sur Notre-Dame-de- la-Garde, il se mit dans la position du gamin célèbre qui fait le plus bel ornement de Bruxelles. 11 ne perdait pas un pouce de sa taille, était très fier et semblait vouloir emplir le port.

Gaston Leroux.

Le surlendemain Joseph Joséphin retrouvait sur le port M. Gaston Leroux qui venait à lui le journal à la main. Le gamin lut l'article et le journaliste lui donna une belle pièce de cent sous. Rouletabille ne fit aucune difficulté pour Taccepter. Il trouva même ce don fort naturel. « Je prends votre pièce, dit-il à Gaston Leroux, à titre de collaborateur. » Avec ces cent sous, il s'acheta une magnifique boîte à cirer avec tous ses accessoires, et il alla s'installer en face de Brégaillon. Pendant deux ans, il s'empara des pieds de tous ceux qui venaient manger en cet endroit la traditionnelle bouillabaisse. Entre deux cirages, il s'asseyait sur sa boîte et lisait. Avec le sentiment de la propriété qu'il avait trouvé au fond de sa boîte, l'ambition lui était venue. Il avait reçu une trop bonne éducation et une trop bonne instruction primaire pour ne point comprendre que, s'il n'achevait pas lui-même ce que d'autres avaient si bien

commencé, il se privait de la meilleure chance qui lui restait de se faire une situation dans le monde.

Les clients finirent par s'intéresser à ce petit décrotteur qui avait toujours sur sa boîte quelques bouquins d'histoire ou de mathématique et un armateur le prit si bien en amitié qu'il lui donna une place de groom dans ses bureaux.

Bientôt Rouletabille fut promu à la dignité de rond de cuir et put faire quelques économies. A seize ans, ayant un peu d'argent en poche, il prenait le train pour Paris. Qu'allaitil y faire? Y chercher la Dame en noir. Pas un jour il n'avait cessé de penser à la mystérieuse visiteuse du parloir et, bien qu'elle ne lui eût jamais dit qu'elle habitât la capitale, il était persuadé qu'aucune autre ville du monde n'était digne de posséder une dame qui avait un aussi joli parfum. Et puis, les petits collégiens eux-mêmes qui avaient pu apercevoir sa silhouette élégante quand elle se glissait dans le parloir, ne disaient-ils point ! « Tiens ! la Parisienne est venue aujourd'hui : » Il eût été difficile de préciser l'idée de derrière la tête de Rouletabille, et peut-être bien l'ignorait-il lui-même. Son désir était-il simplement de « voir » la Dame en noir, de la regarder passer de loin comme un dévot regarde passer une

sainte image ? Oserait-il l'aborder? L'afFreuse histoire de vol dont l'importance n'avait fait que grandir dans l'imagination de Rouletabille n'était-elle point toujours entre eux comme une barrière qu'il n'avait pas le droit de franchir? Peut-être bien... peut-être bien, mais enfin il voulait la voir, de cela seulement il était tout à fait sûr.

Sitôt débarqué dans la capitale, il alla trouver M. Gaston Leroux et s'en fit reconnaître, et puis il lui déclara que, ne se sentant aucun goût bien précis pour un métier quelconque, ce qui était tout à fait fâcheux pour une créature ardente au travail comme la sienne, il avait résolu de se faire journaliste et il lui demanda, tout de go, une place de reporter. Gaston Leroux tenta de le détourner d'un aussi funeste projet, mais en vain. C'est alors que, de guerre lasse, il lui dit :

— Mon petit ami, puisque' vous n'avez rien à faire, tâchez donc de trouver « le pied gauche de la rue Oberkampf ».

Et il le quitta sur ces mots bizarres qui donnèrent à réfléchir au pauvre Rouletabille que ce galapias de journaliste se moquait de lui. Cependant, ayant acheté les feuilles, il lut que le journal V Epoque offrait une honnête récompense à qui lui rapporterait le débris humain qui manquait à la femme coupée en

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morceaux de la rue Oberkampf. Le reste, nous le connaissons.

Dans le Mystère de la Chambre Jaune^ j'ai raconté comment Rouletabille se manifesta à cette occasion et de quelle façon aussi lui fut révélée du même coup, à lui-même, sa singulière profession qui devait être toute sa vie de commencer à raisonner quand les autres avaient fini.

J'ai dit par quel hasard il fut conduit un soir à l'Elysée où il sentit passer le parfum de la Dame en noir. Il s'aperçut alors qu'il suivait M'^^ Stangerson. Qu'ajouterai s -je de plus ? Des considérations sur les émotions qui ont assailli Rouletabille à propos de ce parfum lors des événements du Glandier et surtout depuis son voyage en Amérique ! On les devine. Toutes ses hésitations, toutes ses « sautes » d'humeur, qui donc maintenant ne les comprendrait pas? Les renseignements rapportés par lui de Cincinnati sur l'enfant de celle qui avait été la femme de Jean Roussel avaient dû être suffisamment explicites pour lui donner à penser qu'il pouvait bien être cet enfant-là, pas assez cependant pour qu'il pût en être sûr ! Cependant son instinct le portait si victorieusement vers la fille du professeur qu'il avait toutes les peines du monde parfois à ne point se jeter à son cou, à se retenir de la presser dans ses

bras et de lui crier : « Tu es ma mère ! Tu es ma mère! » Et il se sauvait, comme il s'était sauvé de la sacristie pour ne point laisser échapper en une seconde d'attristement ce secret qui le brûlait depuis des années !... Et puis, en vérité, il avait peur!... Si elle allait le rejeter!... le repousser!... Téloigner avec horreur !... lui, le petit voleur du collège d'Eu ! lui... le fils de Roussel-Ballmeyer !... lui rhéritier des crimes de Larsan !... S'il allait ne plus la revoir, ne plus vivre à ses côtés, ne plus la respirer, elle et son cher parfum, le parfum de la Dame en noir !... Ah! comme il lui avait fallu combattre, à cause de cette vision effroyable, le premier mouvement qui le poussait à lui demander chaque fois qu'il la voyait : « Est-ce toi ! Est-ce toi la Dame en noir? » Quant à elle, elle l'avait aimé tout de suite, mais à cause de sa conduite au Glandier sans doute... Si c'était vraiment elle, elle devait le croire mort, lui!... Et si ce n'était pas elle,... si par une fatalité qui mettait en déroute et son pur instinct et son raisonnement.., si ce n était pas elle... Est-ce qu'il pouvait risquer, par son imprudence, de lui apprendre qu'il s'était enfui du collège d'Eu, pour vol?... Non! Non! pas ça!... Elle lui avait demandé souvent :

— Où avez -vous été élevé, mon jeune

ami? Où avez-vous fait vos premières études?

Et il avait répondu :

— A Bordeaux !

Il aurait voulu pouvoir répondre : « A Péking ! »

Cependant ce supplice ne pouvait durer. Si c'était « elle » , eh bien, il saurait lui dire des choses qui feraient fondre son cœur.

Tout valait mieux que de n'être point serré dans ses bras. Ainsi, parfois se raisonnait-il. Mais il lui fallait être sûr !... sûr au delà de la raison, sûr de se trouver en face de la Dame en noir comme le chien est sûr de respirer son maître.,. Cette mauvaise figure de rhétorique qui se présentait tout naturellement à son esprit devait le conduire à l'idée de « remonter la pistç ». Elle nous mena, dans les conditions que l'on sait, au Tréportet à Eu. Cependant, j'oserai dire que cette expédition n'aurait peut-être poini: donné de résultats décisifs au yeux d'un tiers qui, comme moi, n'était pas influencé par V odeur , si la lettre de Mathilde, que j'avais remise à Rouletabille dans le train, n'était tout à coup venue lui apporter cette assurance que nous allions chercher. Cette lettre, je ne l'ai point lue. C'est un document si sacré aux yeux de mon ami que d'autres yeux ne le verront jamais, mais je sais que les doux reproches qu'elle lui faisait à

l'ordinaire de sa sauvagerie et de son manque de confiance avaient pris sur ce papier un tel accent de douleur que Rouletabille n'aurait pas pu s'y tromper, même si la fille du professeur Stangerson avait oublié de lui confier, dans une phrase finale où sanglotait tout son désespoir de mère, que « l'intérêt qu'elle lui portait venait moins des services rendus que du souvenir qu'elle avait gardé d'un petit garçon, le fils de l'une de ses amies, qu'elle avait beaucoup aimée, et qui s'était suicidé, « comme un petit homme », à l'âge de neuf ans. Rouletabille lui ressemblait beaucoup ! »

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