‹ Le parfume de la dame en noirChapitre 5 sur 26 · PANIQUE · texte numérisé non relu

PANIQUE

(f^J^^ijON... Mâcon... Lyon... Certainement, I ^feji là-haut^ au-dessus de ma tête, il ne <ujS@ dort pas... Je l'ai appelé tout doucement et il ne m'a pas répondu... mais je mettrais ma main au feu qu'il ne dort pas !... A quoi songe-t-il ?... Comme il est calme! Qu'estce donc qui peut bien lui donner un calme pareil?... Je le vois encore, dans le parloir, se levant soudain, en disant : « Allons-nous-en ! » et cela d'une voix si posée, si tranquille, si résolue... Allons-nous-en vers qui? Vers quoi avait-il résolu d'aller ? Vers elle^ évidemment, qui était en danger et qui ne pouvait être sauvée que par lui ; vers elle, qui était sa mère et qui ne le saurait pas!

« C'est un secret qui doit rester entre vous et moi ; l'enfant est mort pour tous, excepté pour vous et pour jnoi ! »

C'était cela sa résolution, cette volonté subitement arrêtée de ne rien lui dire. Et lui,

le pauvre enfant, qui n'était venu chercher cette certitude que pour avoir le droit de lui parler ! Dans le moment même qu'il savait, il s'astreignait à oublier ; il se condamnait au silence. Petite grande âme héroïque, qui avait compris que la Dame en noir qui avait besoin de son secours ne voudrait pas d'un salut acheté au prix de la lutte du fils contre le père ! Jusqu'où pouvait aller cette lutte ? Jusqu'à quel sanglant conflit? Il fallait tout prévoir et il fallait avoir les mains libres, n'est-ce pas, Rouletabille, pour défendre la Dame en noir?...

vSi calme est Rouletabille que je n'entends pas sa respiration. Je me penche sur lui... il a les yeux ouverts.

— Savez-vous à quoi je réfléchis ? me dit-il... A cette dépêche qui nous vient de Bourg et qui est signée Darzac, et à cette autre dépêche qui nous vient de Valence et qui est signée Stangerson.

— J'y ai pensé, et cela me semble, en effet, assez bizarre. A Bourg, M. et M""^ Darzac ne sont plus avec M. Stangerson^ qui les a quittés à Dijon. Du reste, la dépêche le dit bien : « Nous allons rejoindre M. Stangerson. » Or^ la dépêche Stangerson prouve que M. vStangerson, qui avait continué directement son chemin vers Marseille, se trouve à nouveau avec les Darzac. Les Darzac auraient donc rejoint

M. Stangerson sur la ligne de Marseille ; mais alors il faut supposer que le professeur s'est arrêté en route. A quelle occasion ? Il n'en prévoyait aucune. A la gare, il disait : « Moi, je serai à Menton demain matin à dix heures. » Voyez l'heure à laquelle la dépêche a été mise à Valence et constatons sur l'indicateur l'heure à laquelle M. de Stangerson devait normalement passer à Valence à moins qu'il ne se soit arrêté en route.

Nous avons consulté l'indicateur. M. Stangerson devait passer à Valence à minuit quarante-quatre et la dépêche portait « minuit c^uarante-sept », elle avait donc été jetée par les soins de M. Stangerson à Valence, au cours de son voyage normal. A ce moment, il devait donc avoir été rejoint par M. et M""® Darzac. Toujours l'indicateur en main, nous parvînmes à comprendre le mystère de cette rencontre. M. vStangerson avait quitté les Darzac à Dijon, où ils étaient tous arrivés à six heures vingtsept du soir. Le professeur avait alors pris le train qui partait de Dijon à sept heures huit et arrivait à Lyon à dix heures quatre et à Valence à minuit quarante-sept. Pendant ce temps les Darzac, quittant Dijon à sept heures, continuaient leur route sur Modane et, par Saint-Amour, arrivaient à Bourg à neuf heures trois du soir, train qui doit repartir normale-

ment de Bourg à neuf heures huit. La dépêche de M. Darzac était partie de Bourg et portait l'indication de dépôt neuf heures vingt-huit/ Les Darzac étaient donc restés à Bourg, ayant laissé leur train. On pouvait prévoir aussi le cas où le train aurait eu du retard. En tout cas, nous devions chercher la raison d'être de la dépêche de M. Darzac entre Dijon et Bourg, après le départ de M. Stangerson. On pouvait même préciser entre Louhans et Bourg ; le train s'arrête en effet à Louhans, et si le drame avait eu lieu avant Louhans (où ils étaient arrivés à huit heures), il est probable que M. Darzac eût télégraphié de cette station. Cherchant ensuite la correspondance Bourg- Lyon, nous constatâmes que M. Darzac avait mis sa dépêche à Bourg une minute avant le départ pour Lyon du train de neuf heures vingt-neuf. Or, ce train arrive à L)^on à dix heures trente-trois, alors que le train de M. vStangerson arrivait à Lyon à dix heures trente-quatre. Après le détour par Bourg et leur stationnement à Bourg, M. et M'"^ Darzac avaient pu, avaient dû rejoindre M. Stangerson à Lyon, où ils étaient une minute avant lui ! Maintenant, quel drame les avait ainsi rejetés de leur route ? Nous ne pouvions que nous livrer aux plus tristes hypothèses qui avaient toutes pour base, hélas la réapparition de

Larsan. Ce qui nous apparaissait avec une netteté suffisante, c'était la volonté de chacun de nos amis de n'effrayer personne M. Darzac de son côté, M"'^ Darzac, du sien, avaient dû tout faire pour se dissimuler la gravité de la situation. Quant â M. Stangerson, nous pouvions nous demander s'il avait été mis au courant du fait nouveau.

Ayant ainsi approximativement démêlé les choses à distance, Rouletabille m'invita à profiter de la luxueuse installation que la Compagnie internationale des Wagons-Lits met à la disposition des voyageurs amis du repos autant que des voyages, et il me montra l'exemple en se livrant à une toilette de nuit aussi méticuleuse que s'il avait pu y procéder dans une chambre d'hôtel. Un quart d'heure après, il ronflait; mais je ne crus guère à son ronflement. En tout cas, moi, je ne dormis point. A Avignon, Rouletabille sauta de son lit, passa un pantalon, un veston, et courut sur le quai avaler un chocolat bouillant. Moi, je n'avais pas faim. D'Avignon à Marseille, dans notre anxiété, le voyage se passa assez silencieusement ; puis, à la vue de cette ville où il avait mené tout d'abord une existence si bizarre, Rouletabille, sans doute pour réagir contre l'angoisse qui grandissait en nous au fur et à mesure que nous approchions de

l'heure à laquelle nous allions « -savoir », se remémora quelques anciennes anecdotes qu'il me conta sans paraître du reste y prendre le moindre plaisir. Je n'étais guère à ce qu'il me disait. Ainsi arrivâmes-nous à Toulon.

Quel voyage ! Il eût pu être si beau ! A l'ordinaire, c'était avec un enthousiasme toujours nouveau que je revoyais ce pays merveilleux, cette côte d'azur aperçue au réveil comme un coin de paradis après l'horrible départ de Paris, dans la neige, dans la pluie ou dans la boue, dans l'humidité, dans le noir, dans le sale ! Avec quelle joie, le soir, je posais le pied sur les quais du prestigieux P.-L.-M., sûr de retrouver le glorieux ami qui m'attendrait, le lendemain matin, au bout de ces deux rails de fer : le soleil !

A partir de Toulon, notre impatience devint extrême. A Cannes, nous ne fûmes point surpris du tout en apercevant sur le quai de la gare M. Darzac qui nous cherchait. Il avait été certainement touché par la dépèche que Rouletabille lui avait envoyée de Dijon, annonçant l'heure de notre arrivée à Menton. Arrivé lui-même avec M""^ Darzac et M. Stangerson, la veille à dix heures du matin, à Menton, il avait dû repartir ce matin même de Menton et venir au-devant de nous jusqu'à Cannes, car nous pensions bien que, d'après

sa dépêche, il avait des choses confidentielles à nous dire. Il avait la figure sombre et défaite. En le voyant, nous eûmes peur.

— Un malheur?... interrogea Rouletabille.

— Non, pas encore !... répondit-il.

— Dieu soit loué ! fit Rouletabille en soupirant, nous arrivons à temps...

M. Darzac dit simplement :

— Merci d'être venus !

Et il nous serra la main en silence, nous entraînant dans notre compartiment, dans lequel il nous enferma, prenant soin de tirer les rideaux, ce qui nous isola complètement. Quand nous fûmes tout à fait chez nous et que le train se fut remis en marche, il parla enfin. Son émotion était telle que sa voix en tremblait.

— Eh bien, fit-il, il n'est pas mort !

— Nous nous en sommes bien doutés, interrompit Rouletabille. Mais, en êtes-vous sûr ?

— Je l'ai vu comme je vous vois.

— Et M""*" Darzac aussi l'a vu ?

— Hélas ! mais il faut tout tenter pour qu'elle arrive à croire à quelque illusion ! Je ne tiens pas à ce qu'elle redevienne folle, la malheureuse !... Ah ! mes amis, quelle fatalité nous poursuit!... Qu'est-ce que cet homme est revenu faire autour de nous?... Que nous veut-il encore ?...

Je regardai Rouletabille. Il était encore plus sombre que M. Darzac. Le coup qu'il craignait l'avait frappé. Il en restait affalé dans son coin. Il y eut un silence entre nous trois, puis M. Darzac reprit :

— Ecoutez ! il faut que cet homme disparaisse!... il le faut!... On le joindra, on lui demandera ce qu'il veut... et tout l'argent qu'il voudra, on le lui donnera... ou alors, je le tue! c'est simple !... je crois que c'est ce qu'il y a de plus simple!... N'est-ce pas votre avis ?...

Nous ne lui répondîmes point... Il paraissait trop à plaindre. Rouletabille, dominant son émotion par un effort visible, engagea M. Darzac à essayer de se calmer et à nous raconter par le menu tout ce qui s'était passé depuis son départ de Paris.

Alors, il nous apprit que l'événement s'était produit à Bourg même, ainsi que nous l'avions pensé. Il faut que l'on sache que deux compartiments du wagon-lit avaient été loués par M. Darzac. Ces deux compartiments étaient reliés entre eux par un cabinet de toilette. Dans Tun on avait mis le sac de voyage et le nécessaire de toilette de M'"® Darzac, dans l'autre, les petits bagages. C'est dans ce dernier compartiment que M. et M*"^ Darzac et le professeur Stangerson firent le voyage de Paris

à Dijon. Là, tous trois étaient descendus et avaient dîné au buffet. Ils avaient le temps puisque, arrivés à six heures vingt-sept, M. Stangerson ne quittait Dijon qu'à sept heures huit et les Darzac à sept heures exactement.

Le professeur avait fait ses adieux à sa fille et à son gendre sur le quai même de la gare, après le dîner. M. et W^" Darzac étaient montés dans leur compartiment (le compartiment aux petits bagages) et étaient restés à la fenêtre, s'entretenant avec le professeur, jusqu'au départ du train. Celui-ci était déjà en marche, quand le professeur Stangerson, sur le quai faisait encore des signes amicaux à M. et M""^ Darzac. De Dijon à Bourg, ni M. ni M'"*' Darzac ne pénétrèrent dans le compartiment adjacent à celui dans lequel ils se tenaient et dans lequel se trouvait le sac de voyage de M"" Darzac. La portière de ce compartiment, donnant sur le couloir, avait été fermée à Paris, aussitôt le bagage de M'"° Darzac déposé. Mais cette portière n'avait été fermée ni extérieurement à clef par l'employé, ni intérieurement au verrou par les Darzac. Le rideau de cette portière avait été tiré intérieurement sur la vitre, par les soins de M""® Darzac, de telle sorte que du corridor on ne pouvait rien voir de ce qui se passait dans le compartiment. Le rideau de

la portière de l'autre compartiment où se tenaient les voyageurs n'avait pas été tirj. Tout ceci fut établi par Rouletabille grâce à un questionnaire très serré dans le détail duquel je n'entre point, mais dont je donne le résultat pour établir nettement les conditions extérieures du voyage des Darzac jusqu'à Bourg et de M. de Stangerson jusqu'à Dijon.

Arrivés à Bourg, les voyageurs apprenaient que, par suite d'un accident survenu sur la ligne de Culoz, le train se trouvait immobilisé pour une heure et demie en gare de Bourg. M. et M""" Darzac étaient alors descendus, s'étaient promenés un instant. M. Darzac, au cours de la conversation qu'il eut alors avec sa femme, s'était rappelé qu'il avait omis d'écrire quelques lettres pressantes avant leur départ. Tous deux étaient entrés au buffet. M. Darzac avait demandé qu'on lui remît ce qu'il fallait pour écrire. Mathilde s'était assise à ses côtés, puis elle s'était levée 'et avait dit à son mari qu'elle allait se promener devant la gare, faire un petit tour pendant qu'il finirait sa correspondance.

« C'est cela, avait répondu M. Darzac.

Aussitôt que j'aurai terminé, j'irai vous rejoindre. »

Et, maintenant, je laisse la parole à M. Darzac :

— J'avais fini d'écrire, nous dit-il, et je me levai pour aller rejoindre Mathilde quand je la vis arriver, affolée, dans le buffet. Aussitôt qu'elle m'aperçut, elle poussa un cri et se jeta dans mes bras. « Oh ! mon Dieu ! disait-elle. Oh! mon Dieu ! » Et elle ne pouvait pas dire autre chose. Elle tremblait horriblement. Je la rassurai, je lui dis qu'elle n'avait rien à craindre puisque j'étais là, et je lui demandai doucement, patiemment, quel avait été l'objet d'une aussi subite terreur. Je la fis asseoir, car elle ne se tenait plus sur ses jambes, et je la suppliai de prendre quelque chose, mais elle me dit qu'il lui serait impossible d'absorber pour le moment même une goutte d'eau, et elle claquait des dents. Enfin, elle put parler et elle me raconta, en s'interrompant presque à chaque phrase et en regardant autour d'elle avec épouvante, qu'elle était allée se promener, comme elle me l'avait dit, devant la gare, mais qu'elle n'avait pas osé s'en éloigner, pensant que j'aurais bientôt fini d'écrire. Puis elle était rentrée dans la gare et était revenue sur le quai. Elle se dirigeait vers le buffet quand elle aperçut à travers les vitres éclairées du train, les employés des Wagons-Lits qui dressaient les couchettes dans un wagon à côté du nôtre. Elle songea tout à coup que son sac de nuit, dans lequel elle avait mis des bijoux, était

8o LE PARFUM DE LA

resté ouvert et elle voulut immédiatement aller le fermer, non point qu'elle mît en doute la probité parfaite de ces honnêtes gens, mais par un geste de prudence tout naturel en voyage. Elle monta donc dans le wagon, se glissa dans le couloir et arriva à la portière du compartiment qu'elle s'était réservé, et dans lequel nous n'étions point entrés depuis notre départ de Paris. Elle ouvrit cette portière, et, aussitôt, elle poussa un horrible cri. Or ce cri ne fut pas entendu, car il n'était resté personne dans le wagon et un train passait dans ce moment, remplissant la gare de la clameur de sa locomotive. Qu'était-il donc arrivé? Cette chose inouïe, affolante, monstrueuse. Dans le compartiment, la petite porte ouvrant sur le cabinet de toilette était à demi tirée à l'intérieur de ce compartiment, s'offrant de biais au regard de la personne qui entrait dans le compartiment. Cette petite porte était ornée d'une glace. Or, dans la glace, Mathilde venait d'apercevoir la figure de Larsan ! Elle se rejeta en arrière, appelant à son secours, et fuyant si précipitamment qu'en bondissant hors du wagon elle tomba à deux genoux sur le quai. Se relevant, elle arrivait enfin au buffet, dans l'état que je vous ai dit. Quand elle m'eut dit ces choses, mon premier soin fut de ne pas y croire, d'abord parce que je ne le

DAME EN NOIR 3t

voulais pas, l'événement étant trop horrible, ensuite parce que j'avais le devoir, sous peine de voir Mathilde redevenir folle, de faire celui qui n y croyait pas ! Est-ce que Larsan n'était pas mort, et bien mort !... En vérité, je le croyais comme je le lui disais, et il ne faisait point de doute pour moi qu'il n'y avait eu dans tout ceci qu'un effet de glace et d'imagination. Je voulus naturellement m'en assurer et je lui offris d'aller immédiatement avec elle dans son compartiment pour lui prouver qu'elle avait été victime d'une sorte d'hallucination. Elle s'y opposa, me criant que ni elle, ni moi, ne retournerions jamais dans ce compartiment et que, du reste, elle se refusait à voyager cette nuit! Elle disait tout cela par petites phrases hachées... elle ne retrouvait pas sa respiration... elle me faisait une peine infinie... Plus je lui disais qu'une telle apparition était impossible, plus elle insistait sur sa réalité! Je lui dis encore qu'elle avait bien peu vu Larsan lors du drame du Glandier, ce qui était vrai, et qu'elle ne connaissait pas assez cette figurelà pour être sûre de ne s'être point trouvée en face de l'image de quelqu'un qui lui ressemblait ! Elle me répondit qu'elle se rappelait parfaitement la figure de Larsan, que celle-ci lui était apparue dans deux circonstances telles qu'elle ne l'oublierait jamais, dût-elle

vivre cent ans ! Une première fois, lors de l'affaire de la galerie inexplicable, et la seconde dans la minute même où, dans sa chambre, oh était venu m'arrêter ! Et puis, maintenant qu'elle avait appris qui était Larsan, ce n'étaient point seulement les traits du policier qu'elle avait reconnus; mais, derrière ceux-là, le type redoutable de l'homme qui n'avait cessé de la poursuivre depuis tant d'années!... Ah! elle jurait sur sa tète et sur la mienne, qu'elle venait de voir Bàllmeyer ! . . . que Ballmeyer était vivant!... vivant dans la glace, avec sa figure rase de Larsan, toute rase, toute rase... et son grand front dénudé !... Elle s'accrochait à moi comme si elle eût redouté une séparation plus terrible encore que les autres !... Elle m'avait entraîné sur le quai... Et puis, tout à coup, elle me quitta, en se mettant la main sur les yeux et elle se jeta dans le bureau du chef de gare... Celui-ci fut aussi effrayé que moi de voir l'état de la malheureuse. Je me disais : « Elle va redevenir folle ! » J'expliquai au chef de gare que ma femme avait eu peur, toute seule, dans son compartiment, que je le priais de veiller sur elle pendant que je me rendrais dans le compartiment moi-même pour tâcher de m'expliquer ce qui l'avait effrayée ainsi... Alors, mes amis, alors... continua Robert Darzac, je suis sorti du bureau du chef

de gare, mais je n'en étais pas plutôt sorti que j'y rentrais, refermant sur nous la porte précipitamment. Je devais avoir une mine singulière, car le chef de gare me considéra avec une grande curiosité. Oest que, moi aussiy Je venais de voir Larsan ! Non ! Non ! ma femme n'avait par rêvé tout éveillée... Larsan était là, dans la gare... sur le quai, derrière cette porte.

Ce disant, Robert Darzac se tut un instant comme si le souvenir de cette vision personnelle lui ôtait la force de continuer son récit. Il se passa la main sur le front, poussa un soupir, reprit :

— ■ Il y avait, devant la porte du chef de gare, un bec de gaz et, sous le bec de gaz, il y avait Larsan. Evidemment, il nous attendait, il nous guettait... Et, chose extraordinaire, il ne se cachait pas ! Au contraire, on eût dit qu'il se tenait là, uniquement pour être vu !... Le geste qui m'avait fait refermer la porte devant cette apparition était purement instinctif. Quand je rouvris cette porte, décidé à aller droit au misérable, il avait disparu !... Le chef de gare croyait avoir affaire à deux fous. Mathilde me regardait agir sans prononcer une parole, les yeux grands ouverts, comme une somnanbule. Elle revint à la réalité des choses pour s'enquérir s'il y avait loin de Bourg à Lyon

et quel était le prochain train qui s'y rendait. En même temps, elle me priait de donner des ordres pour nos bagages ; et elle me demandait de lui accorder que nous irions rejoindre son père le plus tôt possible. Je ne voyais que ce moyen de la calmer et, loin de faire une objection quelconque à ce nouveau projet, j'entrai immédiatement dans ses vues. Du reste, maintenant que j'avais vu Larsan, de mes propres yeux oui, oui, de mes propres yeux vu, je sentais bien que notre grand voyage était devenu impossible et, faut-il vous l'avouer, mon ami, ajouta Darzac en se tournant vers Rouletabille, je me pris à penser que nous courions désormais un réel danger, un de ces mystérieux et fantastiques dangers dont vous seul pouviez nous sauver, s'il en était temps encore. Mathilde me fut reconnaissante de la docilité avec laquelle je pris immédiatement toutes dispositions pour rejoindre sans plus tarder son père, et elle me remercia avec une grande effusion quand elle sut que nous allions pouvoir prendre quelques minutes plus tard — car tout ce drame avait à peine duré un quart d'heure — le train de neuf heures vingt-neuf, qui arrivait à Lyon à dix heures environ, et, en consultant l'indicateur des chemins de fer, nous constations que nous pouvions ainsi rejoindre à Lyon même M. Stangerson.

Mathilde m'en marqua encore une grande gratitude, comme si j'avais été réellement responsable de cette heureuse coïncidence. Elle avait reconquis un peu de calme quand le train de neuf heures arriva en gare; mais, au moment d'y prendre place, comme nous traversions rapidement le quai et que nous passions justement sous le bec de gaz où m'était apparu Larsan, jie la sentis-encore défaillir à mon bras et, aussitôt, je regardai autour de nous, mais je n'aperçus aucune ligure suspecte. Je lui demandai si elle avait encore vu quelque chose, mais elle ne me répondit pas. Son trouble cependant augmentait, et elle me supplia de ne point nous isoler mais d'entrer dans un compartiment déjà aux deux tiers plein de voyageurs. Sous prétexte d'aller surveiller mes bagages, je la quittai un instant au milieu de ces gens, et j'allai jeter au télégraphe la dépêche que vous avez reçue. Je ne lui ai point parlé de cette dépèche parce que je continuais à prétendre que ses yeux l'avaient certainement trompée, et parce que, pour rien au monde, je ne voulais paraître ajouter foi à une pareille résurrection. Du reste, je constatai, en ouvrant le sac de ma femme qu'on n'avait pas touché à ses bijoux. Les rares paroles que nous échangeâmes concernèrent le secret que nous devions garder sur tout ceci vis-à-vis de

M. Stangerson, qui en aurait conçu un chagrin peut-être mortel. Je passe sur la stupéfaction de celui-ci en nous découvrant sur le quai de la gare de Lyon. Mathilde lui raconta qu'à cause d'un grave accident de chemin de fer, barrant la ligne de Culoz, nous avions décidé, puisqu'il fallait nous résoudre à un détour, de le rejoindre, et d'aller passer quelques jours avec lui chez Arthur Rance et sa jeune femme, comme nous en avions été priés instamment, du reste, par ce fidèle ami delà famille.

... A ce propos, il serait peut-être temps d'apprendre au lecteur, quitte à interrompre un instant le récit de M. Darzac, que Mr Arthur William Rance qui, comme je l'ai rapporté dans le Mystère de la Chambre Jaune, avait nourri pendant de si longues années un amour sans espoir pour M"° Stangerson, y avait si bien renoncé, qu'il avait fini par convoler en justes noces avec une jeune Américaine qui ne rappelait en rien la mystérieuse fille de l'illustre professeur.

Après le drame du Glandier, et pendant que M"" Stangerson était encore retenue dans une maison de santé des environs de Paris, où elle achevait de se guérir, on apprit, un beau jour, que Mr William Arthur Rance allait épouser la nièce d'un vieux géologue de l'Académie

des sciences de Philadelphie. Ceux qui avaient connu sa malheureuse passion pour Mathilde et qui en avaient mesuré toute l'importance jusque dans les excès qu'elle détermina — elle avait pu faire, un moment, d'un homme, jusqu'à ce jour sobre et de sens rassis, un alcoolique — ceux-là prétendirent que Rance se mariait par désespoir et n'augurèrent rien de bon d'une union aussi inattendue. On racontait que l'affaire, qui était bonne pour Arthur Rance, car miss Edith Prescott était riche, s'était conclue d'une façon assez bizarre. Mais ce sont là des histoires que je vous raconterai quand j'aurai le temps. Vous apprendrez alors aussi par quelle suite de circonstances les Rance étaient venus se fixer aux Rochers Rouges, dans l'antique château fort de la presqu'île d'Hercule dont ils s'étaient rendus, l'automne précédent, propriétaires.

Mais, maintenant, il me faut rendre la parole à M. Darzac, continuant de raconter son étrange voyage.

— Quand nous eûmes donné ces explications à M. Stangerson, narra notre ami, ma femme et moi vîmes bien que le professeur ne comprenait rien à ce que nous lui racontions et qu'au lieu de se réjouir de nous revoir, il en était tout attristé. Mathilde essayait en vain de

paraître gaie. Son père voyait bien qu'il s'était passé, depuis que nous l'avions quitté, quelque chose que nous lui cachions. Elle fit celle qui ne s'en apercevait pas et mit la conversation sur la cérémonie du matin. Ainsi vint-elle à parler devons, mon ami (M. Darzac s'adressait à Rouletabille), et alors je saisis l'occasion de faire comprendre à M. Stangerson que, puisque vous ne saviez que faire de votre congé, dans le moment que nous allions nous trouver tous à Menton, vous seriez très touché d'une invitation qui vous permettrait de le passer parmi nous. Ce n'est pas la place qui manque aux Rochers Rouges, et Mr Arthur Rance et sa jeune femme ne demandent qu'à vous faire plaisir. Pendant que je parlais, Mathilde m'approuvait du regard et ma main, qu'elle pressa avec une tendre effusion, me dit la joie que ma proposition lui causait. C'est ainsi qu'en arrivant à Valence je pus mettre au télégraphe la dépèche que M. Stangerson, à mon instigation, venait d'écrire et que vous avez certainement reçue. De toute la nuit, vous pensez bien que nous n'avons pas dormi. Pendant que son père reposait dans le compartiment à côté de nous, Mathilde avait ouvert mon sac et en avait tiré un revolver. Elle l'avait prmé, me l'avait mis dans la poche de mon paletot et m'avait dit : « Si on nous attaque, vous nous défendrez I »

Ah ! quelle nuit, mon ami, quelle nuit nous avons passée!... Nous nous taisions, nous trompant mutuellement, faisant ceux qui sommeillaient, les paupières closes dans la lumière, car nous n'osions pas faire de l'ombre autour de nous. Les portières de notre compartiment fermées au verrou, nous redoutions encore de le voir apparaître. Quand un pas se faisait entendre dans le couloir, nos cœurs bondissaient. Il nous semblait reconnaître son pas... Et elle avait masqué la glace, de peur d'y voir surgir encore son visage ! . . . Nous avaitil suivis?... Avions-nous pu le tromper?... Lui avions-nous échappé ?... Etait-il remonté dans le train de Culoz?... Pouvions-nous espérer cela?... Quant à moi, je ne le pensais pas... Et elle ! elle !... Ah! je la sentais, silencieuse et comme morte, là, dans son coin... je la sentais affreusement désespérée, plus malheureuse encore que moi-même, à cause de tout le malheur qu'elle traînait derrière elle, comme une fatalité... J'aurais voulu la consoler, la réconforter, mais je ne trouvais point les mots qu'il fallait sans doute, car, aux premiers que je prononçai, elle me fit un signe désolé et je compris qu'il serait plus charitable de me taire. Alors, comme elle, je fermai les yeux...

Ainsi parla M. Robert Barzac, et ceci n'est

point une relation approximative de son récit. Nous avions jugé, Rouletabille et moi, cette, narration si importante que nous fûmes d'accord, à notre arrivée à Menton, pour la retracer aussi fidèlement que possible. Nous nous y employâmes tous les deux, et, notre texte à peu près arrêté, nous le soumîmes à M. Robert Darzac qui lui fit subir quelques modifications sans importance, à la suite de quoi il se trouva tel que je le rapporte ici.

La nuit du voyage de M. Stangerson et de M. et M™^ Darzac ne présenta aucun incident digne d'être noté. En gare de Menton-Garavan, ils trouvèrent Mr Arthur Rance, qui fut bien étonné de voir les nouveaux époux; mais, quand il sut qu'ils avaient décidé de passer chez lui quelques jours, aux côtés de M. Stangerson, et d'accepter ainsi une invitation que M. Darzac, sous différents prétextes, avait jusqu'alors repoussée, il en marqua une parfaite satisfaction et déclara que sa femme en aurait une grande joie. Egalement, il se réjouit d'apprendre la prochaine arrivée de Rouletabille. Mr Arthur Rance n'avait pas été sans souffrir de l'extrême réserve avec laquelle, même depuis son mariage avec miss Edith Prescott, 31. Robert Darzac l'avait toujours traité. Lors de son dernier voyage à San-Remo, le jeune professeur en Sorbonne s'était borné, en pas-

sant, à une visite au château d'Hercule, faite sur le ton le plus cérémonieux. Cependant, quand il était revenu en France, en gare de Menton-Garavan, la première station après la frontière, il avait été salué très cordialement, et gentiment complimenté sur sa meilleure mine par les Rance qui, avertis du retour de Darzac parles Stangerson, s'étaient.empressés d'aller le surprendre au passage. En somme, il ne dépendait point d'Arthur Rance que ses rapports avec les Darzac devinssent excellents.

Nous avons vu comment la réapparition de Larsan, en gare de Bourg, avait jeté bas tous les plans de voyage de M. et de M'"^ Darzac et aussi ^vait transformé leur état d'âme, leur faisant oublier leurs sentiments de retenue et de circonspection vis-à-vis de Rance, et les jetant, avec M. Stangerson, qui n'était averti de rien, bien qu'il commençât à se douter de quelque chose, chez des gens qui ne leur étaient point sympathiques, mais qu'ils considéraient comme honnêtes et loyaux et susceptibles de les défendre. En même temps, ils appelaient Rouletabille à leur secours. C'était une véritable panique. Elle grandit, d'une façon des plus visibles, chez M. Robert Darzac quand, arrivés en gare de Nice, nous fûmes rejoints par Mr Arthur Rance lui-même. Mais, avant

qu'il nous rejoignît, il se passa un petit incident que je ne saurais passer son silence. Aussitôt arrivés à Nice, j'avais sauté sur le quai et m'étais précipité au bureau de la gare pour demander s'il n'y avait point là une dépêche à mon nom. On me tendit le papier bleu et, sans l'ouvrir, je courus retrouver Rouletabille et M. Darzac.

— Lisez, dis-je au jeune homme.

Rouletabille ouvrit la dépèche, et lut :

« BrignoUes pas quitté Paris depuis 6 avril ; certitude. »

Rouletabille me regarda et pouffa.

— Ah çà ! fit-il. C'est vous qui avez demandé ce renseignement? Qu'est-ce que vous avez donc cru ?

— C'est à Dijon, répondis-je, assez vexé de l'attitude de Rouletabille, que l'idée m'est venue que BrignoUes pouvait être pour quelque chose dans les malheurs que font prévoir les dépêches que vous aviez reçues. Et j'ai prié un de mes amis de bien vouloir me renseigner sur les faits et gestes de cet individu. J'étais très curieux de savoir s'il n'avait pas quitté Paris.

— Eh bien, répondit Rouletabille, vous voilà renseigné. Vous ne pensez pourtant pas que les traits pâlots de votre BrignoUes cachaient Larsan ressuscité ?

— Ça, non! m'écriai-je, avec une entière mauvaise foi, car je me doutais que Rouletabille se moquait de moi.

La vérité était que j'y avais bien pensé.

— Vous n'en avez pas encore fini avec BrignoUes ? me demanda tristement M. Darzac. C'est un pauvre homme, mais c'est un brave homme.

— Je ne le crois pas, protestai-je.

Et je me rejetai dans mon coin. D'une façon générale, je n'étais pas très heureux dans mes conceptions personnelles auprès de Rouletabille, qui s'en amusait souvent. Mais, qette fois, nous devions avoir, quelques jours plus tard, la preuve que, si Brignolles ne cachait point une nouvelle transformation de Larsan, il n'en était pas moins un misérable. Et, à ce propos, Rouletabille et M. Darzac, en rendant hommage à ma clairvoyance, me firent leurs excuses. Mais n'anticipons pas. Si j'ai parlé de cet incident, c'est aussi pour montrer combien l'idée d'un Larsan dissimulé sous quelque figure de notre entourage, que nous connaissions peu, me hantait. Dame ! Ballmeyer avait si souvent prouvé, à ce point de vue, son talent, je dirai même son génie, que je croyais être dans la note en me méfiant de toutes, de tous. Je devais comprendre bientôt — et l'arrivée inopinée de MrArthur Rancefut pour beaucoup

dans la modification de mes idées — que Larsan avait, cette fois, changé de tactique. Loin de se dissimuler, le bandit s'exhibait maintenant, au moins à certains d'entre nous, avec une audace sans pareille. Qu'avait-il à craindre en ce pays ? Ce n'était ni M. Darzac, ni sa femme qui allaient le dénoncer ! ni, par conséquent, leurs amis. Son ostentation semblait avoir pour but de ruiner le bonheur des deux époux qui croyaient être à jamais débarrassés de lui ! Mais, en ce cas-là, une objection s'élevait. Pourquoi cette vengeance ! N'eût-il pas été plus vengé en se montrant avant le mariage ! Il l'aurait empêché! Oui, mais il fallait se montrer à Paris ! Encore pouvions-nous nous arrêter à cette pensée que le danger d'une telle manifestation à Paris eût pu faire réfléchir Larsan? Qui oserait l'affirmer?

Mais écoutons Arthur Rance qui vient de nous rejoindre tous trois, dans notre compartiment. Arthur Rance, naturellement, ne sait rien de l'histoire de Bourg, rien de la réapparition de Larsan dans le train, et il vient nous apprendre une terrifiante nouvelle. Tout de même, si nous avons gardé quelque espoir d'avoir perdu Larsan sur la ligne de Culoz, il va falloir y renoncer. Arthur Rance, lui aussi, vient de se trouver en face de Larsan î Et il est venu nous avertir, avant notre arrivée là-bas,

pour que nous puissions nous concerter sur la conduite à tenir.

— Nous venions de vous conduire à la gare, rapporte Rance à Darzac. Le train parti, votre femme, M. Stangerson et moi étions descendus, en nous promenant, jusqu'à la jetée-promenade de Menton. M. Stangerson donnait le bras à M'"^ Darzac. Il lui parlait. Moi, je me trouvais à la droite de M. Stangerson qui, par conséquent, se tenait au milieu de nous. Tout à coup, comme nous nous arrêtions, à la sortie du jardin public, pour laisser passer un tramway, je me heurtai à un individu qui me dit : « Pardon, Monsieur ! » et je tressaillis aussitôt, car j'avais entendu cette voix-là ; je levai la tête : c'était Larsan ! C'était la voix de la Cour d'assises ! Il nous fixait tous les trois avec ses yeux calmes. Je ne sais point comment je pus retenir l'exclamation prête à jaillir de mes lèvres! le nom du misérable! Comment je ne m'écriai point : « Larsan!... » J'entraînai rapidement M. Stangerson et sa fille qui, eux, n'avaient rien vu; je leur fis faire le tour du kiosque de la musique, et les conduisis à une station de voitures. Sur le trottoir, debout, devant la station, je retrouvai Larsan. Je ne sais pas, je ne sais vraiment pas comment M. Stangerson et sa fille ne l'ont pas vu I . . .

— Vous en êtes sûr? interrogea anxieusement Robert Darzac.

— Absolument sûr!... Je feignis un léger malaise ; nous montâmes en voiture et je dis au cocher de pousser son cheval. L'homme était toujours debout sur le trottoir nous fixant de son regard glacé, quand nous nous mîmes en route.

— Et vous êtes sûr que ma femme ne l'a pas vu? redemanda Darzac, de plus en plus agité.

— Oh! certain, vous dis-je...

— Mon Dieu ! interrompit Rouletabille, si vous pensez, monsieur Darzac, que vous puissiez abuser longtemps votre femme sur la réapparition de Larsan, vous vous faites de bien grandes illusions.

— Cependant, répliqua Darzac, dès la fin de notre voyage, l'idée d'une hallucination avait fait de grands progrès dans son esprit et en arrivant à Garavan, elle me paraissait presque calme.

— En arrivant à Garavan ? fit Rouletabille, voilà, mon cher monsieur Darzac, la dépêche que votre femme m'envoyait.

Et le reporter lui tendit le télégramme où il n'y avait que ces deux mots : « Au secours ! »

Sur quoi, ce pauvre M. Darzac parut encore plus effrondré. .

— Elle va redevenir folle ! dit-il, en secouant lamentablement la tête.

C'est ce que nous redoutions tous, et, chose singulière, quand nous arrivâmes enfin en gare de Menton-Garavan, et que nous y trouvâmes M. Stangerson et M""* Darzac, qui étaient sortis malgré la promesse formelle que le professeur avait faite à Arthur Rance, de rester avec sa fille aux Rochers Rouges jusqu'à son retour, pour des raisons qu'il devait lui dire plus tard et qu'il n'avait pas encore eu le temps d'inventer, c'est avec une phrase qui n'était que l'écho de notre terreur que M'"* Darzac accueillit Joseph Rouletabille. Aussitôt qu'elle eut aperçu le jeune homme, elle courut à lui, et nous eûmes cette impression qu'elle se contraignait pour ne point, devant nous tous, le serrer dans ses bras. Je vis qu'elle s'accrochait à lui comme un naufragé s'agrippe à la main qui peut seule le sauver de Tabîme. Et je l'entendis qui murmurait : « Je sens que je redeviens folle ! » Quant à Rouletabille, je l'avais vu quelquefois aussi pâle, mais jamais d'apparence aussi froide.

LE FORT d'hercule

UAND il descend de la station de Garavan, quelle que soit la saison qui le voit venir en ce pays enchanté, le voyageur peut se croire parvenu en ce jardin des Hespérides dont les pommes d'or excitèrent les convoitises du vainqueur du monstre de Némée. Je n'aurais peut-être point cependant, — à l'occasion des innombrables citronniers et orangers qui, dans l'air embaumé, laissent pendre, au long des sentiers, par-dessus les clôtures, leurs grappes de soleil, — je n'aurais peut-être point évoqué le souvenir suranné du filsde Jupiter et d'Alcmène si tout, ici, ne rappelait sa gloire mythologique et sa promenade fabuleuse à la plus douce des rives. On raconte bien que les Phéniciens, en transportantleurs pénates à l'ombre du rocher que devaient habiter un jour les Grimaldi, donnèrent au petit port qu'il abrite et, tout le long de la côte, à un mont, à un cap, à

une presqu'île, qui l'ont conservé, ce nom d'Hercule, qui était celui de leur dieu ; mais, moi, j'imagine que, ce nom, ils l'y trouvèrent déjà et que si, en vérité, les divinités, fatiguées de la poussière blonde des chemins de THellade, s'en furent chercher ailleurs un merveilleux séjour, tiède et parfumé, pour s'y reposer de leurs aventures, elles n'en ont point trouvé déplus beau que celui-là. Ce furent les premiers touristes de la Riviera. Le jardin des Hespérides n'était pas ailleurs, et Hercule avait préparé la place à ses camarades de l'Olympe en les débarrassant de ce méchant dragon à cent têtes qui voulait conserver la Côte d'Azur pour lui tout seul. Aussi je ne suis point bien sûr que les os de VElephas antiquuSy découverts il y a quelques années au fond des Rochers Rouges, ne sont pas les os de ce dragon-là !

Quand, descendant tous de la gare, nous fûmes arrivés, en silence, au rivage, nos yeux furent tout de suite frappés par la silhouette éblouissante du château fort, debout; sur la presqu'île d'Hercule, que les travaux accomplis sur la frontière ont fait, hélas ! disparaître depuis une dizaine d'années. Les feux obliques du soleil qui allaient frapper les murs de la vieille Tour Carrée, la faisaient éclater sur la mer comme une cuirasse. Elle semblait garder encore, vieille sentinelle, toute rajeunie de lumière, cette baie

DAME EN NOIR loi

de Garavan recourbée comme une faucille d'azur. Et puis, au fur et à mesure que nous avançâmes, son éclat s'éteignit. Uastre, derrière nous, s'était incliné vers la crête des monts ; les promontoires, à l'Occident, s'enveloppaient déjà, à l'approche du soir, de leur écharpe de pourpre, et le château n'était pliis qu'une ombre menaçante et hostile quand nous en franchîmes le seuil.

Sur les premières marches d'un étroit escalier qui conduisait à l'une des tours, se tenait une pâle et charmante figure. C'était la femme d'Arthur Rance, la belle et étincelânte Edith. Certes, la fiancée de Lammermoor n'était pas plus blanche, le jour où le jeune étranger aux yeux noirs la sauva d'un taureau impétueux; mais Lucie avait les yeux bleus, mais Lucie était blonde, ô Edith!... Ah ! quand on veut faire figure romanesque dans un cadre moyenâgeux, figure de princesse incertaine, lointaine, plaintive et mélancolique, il ne faut point avoir ces yeux-là, my lady ! Et votre K chevelure est plus noire que l'aile d'un corbeau. K Cette couleur n'est point dans le genre angé- K^ lique. Etes-vousun ange, Edith? Cette langueur ^y est-elle bien naturelle? Cette douceur de vos traits ne ment-elle point ? Pardon, de vous poser

t toutes ces questions, Edith ; mais, quand je vous ai vue pour la première fois, après avoir

été séduit par la délicate harmonie de toute votre blanche image, immobile sur ce perron de pierre, j'ai suivi le regard noir de vos yeux qui s'est posé sur la fille du professeur Stangerson, et j'ai vu qu'il avait un éclat dur qui faisait un contraste étrange avec le timbre amical de votre voix et le sourire nonchalant de votre bouche.

La voix de cette jeune femme est d'un charme sûr ; la grâce de toute sa personne est parfaite ; son geste est harmonieux. Aux présentations dont Arthur Rance s'est naturellement chargé, elle répond de la façon la plus simple, la plus accueillante, la plus hospitalière. Rouletabille et moi tentons un effort poli pour conserver notre liberté ; nous formulons la possibilité de gîter ailleurs qu'au château d'Hercule. Elle a une moue délicieuse, hausse les épaules d'un geste enfantin, déclare que nos chambres sont prêtes et parle d'autre chose.

— Venez ! Venez ! Vous ne connaissez pas le château. Vous allez voir !... Vous allez voir!... Oh! je vous montrerai la Louve une autre fois... c'est le seul coin triste d'ici! c'est lugubre ! sombre et froid ! ça fait peur ! j'adore avoir peur !... Oh ! monsieur Rouletabille, vous me raconterez, n'est-ce pas, des histoires qui me feront peur!...

Et elle glisse, dans sa robe blanche, devant

nous. Elle marche comme une comédienne.

Elle est tout à fait singulièrement jolie, dans ce jardin d'Orient, entre cette vieille tour menaçante et les frêles arceaux fleuris d'une chapelle en ruine. La vaste cour que nous traversons est si bien garnie de toutes parts de plantes grasses, d'herbes et de feuillages, de cactus et d'aloès, de lauriers-cerises, de roses sauvages et de marguerites, qu'on jurerait qu'un printemps éternel a élu domicile dans cette enceinte, jadis la baille du château où se réunissait toute la gent de guerre. Cette cour, de par l'aide des vents du ciel et de par la négligence des hommes, était devenue naturellement jardin, un beau jardin fou dans lequel on voit bien que la châtelaine a fait tailler le moins possible et qu'elle n'a point tenté de ramener, trop brusquement, à la raison. Derrière toute cette verdure et tout cet embaumement, on apercevait la plus gracieuse chose qui se pût imaginer en architecture défunte. Figurez-vous les plus purs arceaux d'un gothique flamboyant, élevés sur les premières assises de la vieille chapelle romane ; les piliers, habillés de plantes grimpantes, de géranium-lierre et de verveine, s'élancent de leur gaine parfumée et recourbent sur l'azur du ciel leur arc brisé, que rien ne semble plus soutenir. Il n'y a plus de toit à cette chapelle. Et elle n'a plus de murs... Il

ne reste plus d'elle que ce morceau de dentelle de pierre qu'un miracle d'équilibre retient suspendu dans l'air du soir...

Et, à notre gauche, voici la tour énorme, massive, la tour du xii** siècle que les gens du pays appellent, nous raconte Mrs Edith, la Louve et que rien, ni le temps, ni les hommes, ni la paix, ni la guerre, ni le canon, ni la tempête, n'a pu ébranler. Elle est telle encore qu'elle apparut aux Sarrasins pillards en 1107, qui s'emparèrent des îles Lérins et qui ne purent rien contre le château d'Hercule ; telle qu'elle se montra à Salagéri et à ses corsaires génois quand, ceux-ci ayant tout pris du fort, même la Tour Carrée, même le Vieux Château, elle tint bon, isolée, ses défenseurs ayant fait sauter les courtines qui lareliaientaux autres défenses, jusqu'à l'arrivée des princes de Provence qui la délivrèrent. C'est là que Mrs Edith a élu domicile.

Mais je cesse de regarder les choses pour regarderies gens, Arthur Rance, par exemple, regarde M""' Darzac. Quant à celle-ci et à Rouletabille, ils semblent loin, loin de nous. M. Darzac et M. Stangerson échangent des propos quelconques. Au fond, la même pensée habite tous ces gens qui ne disent rien ou qui, lorsqu'ils se disent quelque chose, se mentent. Nous arrivons à une poterne.

— C'estceque nous appelons, dit Edith, toujours avec son affectation d'enfantillage, la Tour du Jardinier. De cette poterne, on découvre tout le fort, tout le château, le côté Nord et le côté Sud. Voyez !...

Et son bras, qui traîne une écharpe, nous désigne des choses... >

— Toutes ces pierres ont leur histoire. Je vous les dirai, si vous êtes bien sages...

— Comme Edith est gaie ! murmure Arthur Rance. Je pense qu'il n'y a qu'elle de gaie, ici.

Nous avons passé sous la poterne et nous voici dans une nouvelle cour. Nous avons le vieux donjon en face de nous. L'aspect en est vraiment impressionnant. Il est haut et carré ; aussi le désigne-t-on quelquefois sous cette appellation : la Tour Carrée. Et, comme cette tour occupe le coin le plus important de toute la fortification, on l'appelle encore la Tour du Coin... C'est le morceau le plus extraordinaire, le plus important de toute cette agglomération d'ouvrages défensifs. Les murs y sont plus épais que partout ailleurs et plus hauts. A mi-hauteur, c'est encore le ciment romain [qui les scelle... ce sont encore les pierres entassées par les colons de César.

— Là-bas, cette tour, dans le coin opposé, continue Edith, c'est la Tour de Charles le Téméraire, ainsi appelé parce que c'est le duc

io6 LE PARFUM DE LA

qui en a fourni le plan quand il a fallu transformer les défenses du château pour résister à l'artillerie. Oh ! je suis très savante... Le vieux Bob a fait de cette tour son cabinet d'études. C'est dommage, car nous aurions eu là une magnifique salle à manger... Mais je n'ai jamais rien su refuser au vieux Bob!... Le vieux Bob, ajoute-t-elle, c'est mon oncle... c'est lui qui veut que je l'appelle comme ça, depuis que j'ai été toute petite... Il n'est pas ici, en ce moment... Il est parti, il y a cinq jours, pour Paris, et il revient demain. Il est allé comparer des pièces anatomiques qu'il a trouvées dans les Rochers Rouges avec celles du Muséum d'histoire naturelle de Paris.. Ah! voici une oubliette...

Et elle nous montre, au milieu de cette seconde cour, un puits, qu'elle appelait oubliette, par pur romantisme, et au-dessus duquel un eucalyptus, à la chair lisse et aux bras nus, se penchait comme une femme à la fontaine.

Depuis que nous étions passés dans la seconde cour, nous comprenions mieux — moi, du moins, car Rouletabille, de plus en plus indifférent à toutes choses, ne semblait ni voir, ni entendre — la disposition du fort d'Hercule. Comme cette disposition est d'une importance capitale dans les incroyables événements qui vont se produire presque aussitôt notre arrivée

aux Rochers Rouges, je vais mettre, tout d'abord, sous les yeux du lecteur le plan général du fort tel qu'il a été tracé plus tard par Rouletabille lui-même...

Vieux Chanesu dit encore Tour du Coin Ja Tour Carrce

Tour Ronde de Charles /« Tèmèrûir»

iCabmttt d'étude»

du Vie UK Bob)

Ce château avait été construit, en 1140, par les seigneurs de la Mortola. Pour l'isoler complètement de la terre, ceux-ci n'avaient pas hésité à faire une île de cette presqu'île en coupant l'isthme minuscule qui la reliait au

io8 LE PARFUM DE LA

rivage. Sur le rivage même, ils avaient établi une barbacane, fortification sommaire en demicercle, destinée à protéger les approches du pont-levis et des deux tours d'entrée. Cette barbacane n'avait point laissé de trace. Et l'isthme, dans la suite des siècles, avait retrouvé sa forme première ; le pont-levis avait été enlevé ; le fossé avait été comblé. Les murs du château d'Hercule épousaient la forme de la presqu'île, qui était celle d'un hexagone irrégulier. Ces murs se dressaient au ras du roc et celui-ci, par places, surplombait les eaux qui, inlassablement, le creusaient, si bien qu'une petite barque eût pu s'y abriter par calme plat et quand elle ne craignait point que le ressac ne la rejetât et ne la brisât contre ce plafond naturel. Cette disposition était merveilleuse pour la défense qui n'avait guère, dans ces conditions, à craindre l'escalade, de quelque côté que ce fût.

On entrait donc dans le fort par la porte Nord que gardaient les deux tours A et A' reliées par une voûte. Ces tours, qui avaient fort souffert lors des derniers sièges par les Génois, avaient été un peu réparées par la suite et venaient d'être mises en état d'être habitées par les soins de Mrs Rance, qui en avait consacré les locaux à la domesticité. Le rez-de-chaussée de la tour A servait de logis

aux concierges. Une petite porte s'ouvrait dans le flanc de la tour A, sous la voûte, et permettait au veilleur de se rendre compte de toutes les entrées et sorties. Une lourde porte de chêne bardée de fer, dont les deux vantaux étaient repliés depuis d'innombrables années contre le mur intérieur des deux tours, ne servait plus de rien tant on l'avait trouvée difficile à manier, et l'entrée du château n'était fermée que par une petite grille que chacun ouvrait, maître ou fournisseur, à volonté. Cette entrée était la seule qui permît de pénétrer dans le château. Comme je l'ai dit, passé cette entrée, on se trouvait dans une première cour ou baille fermée de tous côtés par le mur d'enceinte et par les tours ou ce qui restait des tours. Ces murs étaient loin d'avoir conservé leur hauteur première. Les courtines anciennes qui rejoignaient les tours avaient été rasées et étaient remplacées par une sorte de boulevard circulaire vers lequel on montait de l'intérieur de la baille par des rampes assez douces. Ces boulevards étaient encore couronnés d'un parapet percé de meurtrières pour les petites pièces. Car cette transformation avait eu lieu au xv^ siècle, dans le moment où tout châtelain devait commencer à compter sérieusement avec l'artillerie. Quant aux tours B, B', B' qui avaient

no LE PARFUM DE LA

longtemps encore conservé leur homogénéité et leur hauteur première, et pour lesquelles on s'était borné à cette époque à supprimer le toit pointu qui avait été remplacé par une plate-forme destinée à supporter de l'artillerie, elles avaient été plus tard rasées à la hauteur du parapet des boulevards et l'on en avait fait des sortes de demi-lunes. Cette opération avait été accomplie au xvii® siècle, lors de la construction d'un château moderne, appelé encore Château Neuf bien qu'il fût en ruines, et cela pour déblayer la vue dudit château. Ce Château Neuf était placé en C C,

Sur le terre-plein des anciennes tours, terreplein entouré lui aussi d'un parapet, on avait planté des palmiers qui, du reste, avaient mal poussé, brûlés par le vent et Teau de mer. Quand on se penchait au-dessus du parapet circulaire qui faisait tout le tour de la propriété en surplombant le roc avec lequel il faisait corps, roc qui, lui-même, surplombait la mer, on se rendait compte que le château continuait à être aussi fermé que dans le temps où les courtines des murs atteignaient aux deux tiers delà hauteur des vieilles tours. La Louve avait été respectée, comme je l'ai dit, et il n'était point jusqu'à son échauguette, restaurée, bien entendu, qui ne dressât sa silhouette étrangement vieillotte au-dessus de l'azur méditerra-

DAME EN NOIR m

néen. J'ai dit aussi les ruines de la chapelle. Les anciens communs W adossés au parapet entre B et B' avaient été transformés en écuries et cuisines.

Je viens de décrire ici toute la partie avancée

Idu château d'Hercule. On ne pouvait pénétrer ■ dans la seconde enceinte que par la poterne H que Mrs Arthur Rance appelait la Tour du Jardinier et qui n'était, en somme, qu'un épais pavillon défendu autrefois par la tour B'^ et par une autre tour, située en C, et qui avait entièrement disparu au moment de la construction du Château Neuf C C Un fossé et un mur partaient alors de B'^ pour aboutir en I à la Tour de Charles le Téméraire, avançant, en C, en forme d'éperon au milieu de la baille et barrant entièrement toute la première cour qu'ils fermaient. Le fossé existait toujours, large et profond, mais le mur avait été supprimé sur toute la longueur du Château Neuf et remplacé par le mur du Château luimême. Une porte centrale en D, maintenant condamnée, s'ouvrait sur un pont qui avait été jeté sur le fossé et qui permettait autrefois les communications directes avec la baille. Or, ce pont volant avait été démoli ou s'était effondré, et, comme les fenêtres du château, très élevées au-dessus du fossé, étaient encore garnies de leurs épais barreaux de fer, on

pouvait prétendre en toute vérité que la seconde cour était restée aussi impénétrable que lorsqu'elle était entièrement défendue par son mur d'enceinte, au moment où le Château Neuf n'existait pas.

Le sol de cette seconde cour, de la Cour de Charles le Téméraire, comme les anciens guides du pays l'appelaient encore, était un peu plus élevé que le niveau de la première. Le roc formait là une assise plus haute, naturel piédestal de cette colonne colossale, prodigieuse et noire, de ce Vieux Château, tout carré, tout droit, d'un seul bloc, allongeant son ombre formidable sur le flot clair. On ne pénétrait dans le Vieux Château F que par une petite porte K. Les anciens du pays ne l'appelaient jamais autrement que la Tour Carrée, pour la distinguer de la Tour Ronde, dite de Charles le Téméraire. Un parapet semblable à celui qui fermait la première cour, reliait entre elles les tours B", F et L, fermant également la seconde.

Nous avons dit que la Tour Ronde avait été autrefois rasée à mi-hauteur, remaniée et refaite par unMortola, sur les plans de Charles le Téméraire lui-même, à qui il avait rendu quelques services dans la guerre helvétique. Cette tour avait quinze toises de diamètre extérieurement et se composait d'une batterie basse dont le sol était placé à une toise en

contre-bas du niveau supérieur du plateau. On descendait dans cette batterie basse par une pente, aboutissant à une salle octogone dont les voûtes portaient sur quatre gros piliers cylindriques. Sur cette chambre s'ouvraient trois énormes embrasures pour trois gros canons. C'est de cette salle octogone que Mrs Edith eût voulu faire une vaste salle à manger, car, si elle était admirablement fraîche à cause de l'épaisseur des murs, qui était formidable, la lumière du rocher et l'éblouissante clarté de la mer pouvaient y pénétrer à volonté par ces embrasures-meurtrières qui avaient été agrandies en carré et formaient "maintenant des fenêtres garnies, elles aussi, de puissants barreaux de fer. Cette tour L, dont l'oncle de Mrs Edith s'était emparé pour y travailler et y caser ses nouvelles collections, avait un terre-plein merveilleux où la châtelaine avait fait transporter de la terre arable, des plantes et des fleurs, et où elle avait ainsi créé le plus étonnant jardin suspendu qui se pût rêver. Une cabane, tout habillée de feuilles sèches de palmiers, formait là un heureux abri. J'ai marqué, sur le plan, d'une teinte grise, tous les bâtiments ou parties de bâtiments qui avaient été, par les soins de Mrs Edith, disposés, agencés et restaurés pour l'habitation immédiate.

Du château du xvii" siècle dit Château Neuf, on n'avait réparé en C, au premier étage, que deux chambres et un petit salon, pour les hôtes de passage. C'est là que Rouletabille et moi devions coucher; quant à M. et M'"^ Robert Darzac, ils habitaient dans la Tour Carrée dont nous aurons à parler d'une façon plus particulière.

Deux pièces, au rez-de-chaussée de cette Tour Carrée, restaient réservées au vieux Bob qui couchait là. M. Stangerson habitait au premier étage de la Louve, au-dessous du ménage Rance.

Mrs Edith voulut nous montrer elle-même nos chambres. Elle nous fit traverser des salles aux plafonds effondrés, aux parquets défoncés, aux murs moisis ; mais, de-ci de-là, quelques lambris, un trumeau, une peinture écaillée, une tapisserie en loques, attestaient l'ancienne splendeur du Château Neuf né de la fantaisie d'un Mortola du grand siècle. En revanche, nos petites chambres ne rappelaient en rien ce passé magnifique. Elles en avaient été nettoyées avec un soin qui me toucha. Propres et hygiéniques, sans tapis, badigeonnées, laquées de clair, meublées sommairement à la moderne, elles nous plurent beaucoup. J'ai dit que nos deux chambres étaient séparées par un petit salon.

DAME BN NOIR 115

Comme je faisais le nœud de ma cravate, l'appelai Rouletabille, lui demandant s'il était prêt. Je n'obtins aucune réponse. J'allai dans sa chambre, et je constatai avec surprise qu'il en était déjà parti. Je me mis à sa fenêtre, qui donnait, comme les miennes, sur la Gourde Charles le Téméraire. Cette cour était vide, habitée seulement par son grand eucalyptus, dont, à cette heure, l'odeur forte montait jusqu'à moi. Au-dessus du parapet du boulevard, j'apercevais l'immense étendue des eaux silencieuses. La mer était devenue d'un bleu un peu sombre à la tombée du soir, et les ombres de la nuit étaient visibles à Thorizon de la côte italienne, s'accrochant déjà à la pointe d'Ospédaletti. Aucun bruit, aucun frisson, sur la terre et dans les cieux. Je n'avais observé encore un pareil silence et une pareille immobilité de la nature qu'à la minute qui précède les plus violents orages et le déchaînement de la foudre. Cependant, nous n'avions rien de tel à craindre et la nuit s'annonçait, décidément, sereine...

Mais quelle est cette ombre apparue? D'où vient ce spectre qui glisse sur les eaux ? Debout, à l'avant d'une petite barque qu'un pêcheur fait avancer au rythme lent de ses deux rames, j'ai reconnu la silhouette de Larsan ! Qui s'y tromperait, qui tenterait de s'y tromper ? Ah ! il

ii6

n'est que trop reconnaissable. Et si ceux devant lesquels il vient ce soir étaient disposés à douter que ce fût lui, il met une si menaçante coquetterie à s'exhiber dans toute sa figure d'autrefois, qu'il ne les renseignerait pas davantage en leur criant : « C'est moi ! »

Oh ! oui, c'est lui! C'est lui ! C'est le grand Fred. La barque, silencieuse, avec sa statue immobile, fait le tour du château fort. Elle passe maintenant sous les fenêtres de la Tour Carrée, et puis elle dirige sa proue du côté de la pointe de Garibaldi vers les carrières des Rochers Rouges ^ Et l'homme est toujours debout, les bras croisés, la tête tournée vers la tour, apparition diabolique au seuil de la nuit qui, lente et sournoise, s'approche de lui par derrière, l'enveloppe de sa gaze légère et l'emporte.

Maintenant, en baissant les yeux, j'aperçois

' Voici un croquis de la côte méditerranéenne, entre Menton et la pointe de la Mortola, indiquant la situation des Rochers Rouges et de la presqu'île d'Hercule :

Page 1