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Le pari. Avec un discours critique

INFINI. RIEN. — Notre âme est jetée dans le corps, où elle trouve nombre, temps, dimensions. Elle raisonne là-dessus, et appelle cela nature, nécessité, et ne peut croire autre chose.

Lunité jointe à l'infini ne ïaugmente de rien, non plus quun pied à une mesure infinie.

Le fini s'anéantit en présence de l'infini, et devient un pur néant. Ainsi notre esprit devant Dieu ; ainsi notre justice devant la justice divine. Il n}) a pas si grande disproportion entre notre justice et celle de Dieu, qu entrel' unité et l'infini. Il faut que la justice de Dieu soit énorme comme sa miséricorde. Or, la justice envers les réprouvés est moins énorme et doit moins choquer que la miséricorde envers les élus.

Nous connaissons qu'il y a un infini, et ignorons sa nature. Comme nous savons qu il

est faux que les nombres soient finis. Jonc il est vrai qu il y a un infini en nombre. Mais nous ne savons ce quil est : il est faux quil soit pair ; il est faux qu il soit impair ; car, en ajoutant l'unité, il ne change point de nature ; cependant cest un nombre et tout nombre est pair ou impair (il est vrai que cela s'entend de tout nombre fini). Ainsi on peut bien connaître quil y a un Dieu sans savoir ce qu'il est.

N'y; a-t-il point une vérité substantielle, voyant tant de choses qui ne sont point la vérité même ?

Nous connaissons donc l'existence et la nature du fini, parce que nous sommes finis et étendus comme lui. Nous connaissons l'existence de l'infini et ignorons sa nature, parce qu'il a étendue comme nous, mais non pas des bornes comme nous. Mais nous ne connaissons ni l'existence ni la nature de Dieu, parce qu'il n'a ni étendue ni bornes. Mais par la foi nous connaissons son existence ; par la gloire nous connaîtrons sa nature. Or, fai déjà démontré

quon peut bien connaître Vexhtence d'une chose sans connaître sa nature.

Parlons maintenant selon les lumières naturelles.

S'il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque n'ayant ni parties ni bornes, il n a nul rapport a'vec nous. Nous sommes donc incapables de connaître ni ce qu'il est, ni s'il est. Cela étant, qui osera entreprendre de résoudre cette question ? Ce n'est pas nous, qui n avons aucun rapport à lui.

Qui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur créance, eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison ? Ils déclarent, en l'exposant au monde, que c'est une sottise, stultitiam ; et puis, vous vous plaignez de ce qu'ils ne la prouvent pas ! S'ils la prouvaient ils ne tiendraient pas parole : c'est en manquant de preuves qu'ils ne manquent pas de sens. — « Oui ; mais encore que cela excuse ceux qui ioffrent telle, et que cela les ôte de blâme de la produire sans raison.

cela n'excuse pas ceux qui la reçoivent. » — Examinons Jonc ce point, et disons : « Dieu est, ou il nest pas. ^^ Mais de quel côté pencheronsnous ? La raison ny peut rien déterminer : il \) a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu, à ï extrémité de cette distance infinie, ou il arrivera croix ou pile. Que gagerez-vous ? Par raison, Vous ne pouvez faire ni l'un ni Fautre ; par raison, vous ne pouvez défendre nul des deux. Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont pris un choix ; car vous n'en savez rien. — « Non ; mais je les blâmerai d'avoir fait, non ce choix, mais un choix ; car, encore que celui qui prend croix et l'autre soient en pareille faute, ils sont tous deux en faute : le juste est de ne point parier. » — Oui ; mais il faut parier. Cela nest pas volontaire : vous êtes embarqué. Lequel prendrez-vous donc ?

Voyons. Puisqu'il faut choisir, voyions ce qui vous intéresse le moins. Vous avez deux choses à perdre : le vrai et le bien, et deux choses à engager : votre raison et votre volonté, votre

connaissance et votre béatitude ; et votre nature a deux choses à fuir : l'erreur et la misère. Votre raison n'est pas plus blessée, en choisissant l'un que l'autre, puisqu'il faut nécessairement choisir. Voilà un point vidé. Mais votre béatitude ? Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous .gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Qagcs. donc quil est, sans hésiter. — « Cela est admirable. Oui, il faut gager ; mais je gage peut-être trop. » — Voyons. Puisqu'il y a pareil hasard de gain et de perte, si vous n'aviez qu'à gagner deux vies pour une, vous pourriez encore gager ; mais s il y en avait trois à gagner, il faudrait jouer (puisque vous êt3s dans la nécessité de jouer), et vous seriez imprudent, lorsque vous êtes forcé à jouer, de ne pas hasarder votre vie pour en gagner trois à un jeu où il \) a pareil hasard de perte et de gain. Mais il y a une éternité de vie et de bonheur. Et cela étant, quand il y aurait une infinité de hasards dont un seul serait pour vous.

vous auriez encore raison de p^ager un pour avoir deux, et vous agiriez de mauvais sens, étant obligé a jouer, de refuser de jouer une vie contre trois à un jeu ou d'une infinité de hasards il y en a un pour "vous, s il \) avait une infinité de vie infiniment heureuse à gagner. Mais il y y a ici une infinité de vie infiniment heureuse à gagner, un hasard de gain contre un nombre fini de hasards de perte, et ce que vous jouez est fini. Cela ôte tout parti : partout ott est r Infini, et où il n\) a pas infinité de hasards de perte contre celui de gain, il n y a point h balancer, il faut tout donner. Et ainsi, quand on est forcé à jouer, il faut renoncer à la raison pour garder la vie, plutôt que de la hasarder pour le gain infini aussi prêt à arriver que la perte du néant.

Car il ne sert de rien de dire que Von est incertain si on gagnera, et qu il est certain qu on hasarde, et que F infinie distance qui est entre la certitude de ce quon s expose, et l incertitude de ce quon gagnera, égale le bien fini, qu on

expose certainement, à l infini, qui est incertain. Cela nest pas ; aussi tout joueur hasarde certainement le fini pour gagner inceriainement le fini, sans pécher contre la raison. Il n \) a pas infinité de distance entre cette certitude de ce quon s'expose et l'incertitude du gain ; cela est faux. Il y a, à la vérité, infinité entre la certitude de gagner et la certitude de perdre. Mais l'incertitude de gagner est proportionnée à la certitude de ce quon hasarde, selon la proportion des hasards de gain et de perte. Et de là oient que, s'il y a autant de hasards d'un côté que de l'autre, le parti est de jouer égal contre égal ; et alors la certitude de ce qu'on s expose est égale à l' incertitude du gain : tant s'en faut quelle en soit infiniment distante. Et ainsi notre proposition est dans une force infinie, quand il ^ a le fini à hasarder à un jeu où il ^ a pareils hasards de gain et de perte, et l'infini à gagner. Cela est démonstratif ; et si les hommes sont capables de quelque vérité, celle-là Fest. — ^"^ Je le confesse, je f avoue. Mais

encore n y a-l-il pas moyen Je voir le f/cs.sous du jeu ? ^^ — Oui, Œcriture, et le rcsle, etc...

— « Oui ; mais fai les mains fiers et la bouche muette ; on me force à parier, et je ne suis pas en liberté ; on ne me relâche pas, et je suis fait d'une telle sorte que je ne puis croire. Que voulez- vous que je fasse ? »

— // est vrai. Mais apprenez au moins votre impuissance à croire, puisque la raison vous y porte, et que néanmoins vous ne le pouvez. Travaillez donc, non pas à vous convaincre par l'augmentation des preuves de T)icu, mais par la diminution de vos passions. Vous voulez aller à la foi, et vous nen savez pas le chemin ; vous voulez guérir de F infidélité, et vous en demandez le remède : apprenez de ceux qui ont été liés comme vous et qui parient maintenant tout leur bien ; ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre, et guéris d un mal dont vous voulez guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé : cest en faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant

de l eau bénite, en faisant dire aes messes, etc.. Naturellement même cela cous fera croire et vous abêtira ( I ). — « Mais cest ce que je crains. » — Et pourquoi ? quavez-vous à perdre ?

Mais pour vous montrer que cela y mené, c est que cela diminuera les passions, qui sont vos grands obstacles.

FIN DE CE DISCOURS. — Or, quel mal vous arrivcra-t-il en prenant ce parti ? Vous serez fidèle, honnête, humble, reconnaissant, bienfaisant, ami sincère, véritable. A la vérité, vous ne serez point dans les plaisirs empestés, dans la gloire, dans les délices ; mais n en aurez-vous point d'autres ? Je vous dis que vous y gagnerez en cette vie ; et à chaque pas que vous ferez dans ce chemin, vous verrez tant de

(1) S'abélir c'est devenir docile, et souple a l'action de la Rràce, comme le serait un enfant, une bètc. Ce mol exprime le dédain de Pascal pour la science livresque, qui fait la nuit dans notre esprit. Débarrassons-nous de cet orgueil du savoir, devenons petits, cfîacés ; et comme il le dit ailleurs, ' par les humiliations, offrons-nous aux inspirations ».

certitude du gain, et tant de néant de ce que vous hasarderez, que vous reconnaîtrez à la fin que vous avez parié pour une chose certaine, infinie, pour laquelle vous n'avez rien donné.

— « Oh ! ce discours me transporte, me ravit, etc. »

— Si ce discours vous plaît et vous semble fort, sachez quil est fait par un homme qui s est mis à genoux auparavant et après, pour prier cet Etre infini et sans parties, auquel il soumet tout le sien, de se soumettre aussi le vôtre pour votre bien et pour sa gloire ; et qu ainsi la force s accorde avec cette bassesse.

S'il ne fallait rien faire que pour le certain, on ne devrait rien faire pour la religion ; car elle nest pas certaine. Mais combien de choses fait-on pour l'incertain, les voyages sur mer, les batailles ! Je dis donc qu'il ne faudrait rien faire du tout, car rien n'est certain ; et qu'il y a plus de certitude à la religion, que

non pas que nous voyions le jour de demain : cûr il n'est pas certain que nous voyions demain, mais il est certainement possible que nous ne le Vo\fions pas. On ne peut pas dire autant de la religion. Il n'est pas certain quelle soit ; mais qui osera dire quil est certainement possible quelle ne soit pas ? Or, quand on travaille pour demain, et pour l'incertain, on agit avec raison ; car on doit travailler pour l'incertain, par la règle des partis qui est démontrée.

Saint Augustin a vu qu'on travaille pour l'incertain, sur mer, en bataille, etc. ; mais il n'a pas vu la règle des partis, qui démontre qu'on le doit. Montaigne a vu qu'on s'offense d'un esprit boiteux, et que la coutume peut tout ; mais il n'a pas vu- la raison de cet effet.

Toutes ces personnes ont vu les effets, mais ils n ont pas vu les causes ; ils sont à l'égard de ceux qui ont découvert les causes comme ceux qui n ont que les yeux à l'égard de ceux qui ont Fesprit ; car les effets sont comme sensibles, et les causes sont visibles seulement b l'esprit. Et

quoique ces effets-là se Voient par l esprit, cet esprit est à l'égard de l'esprit qui voit les causes comme les sens corporels à l'égard de l esprit. Par les partis, vous devez vous mettre en peine de rechercher la vérité, car si vous mourez sans adorer le vrai principe, vous êtes perdus. — « Mais, dites-vous, s'il avait voulu que je l'adorasse, il m'aurait laissé des signes de sa volonté. » — Aussi a- 1- il fait ; mais vous les négligez. Cherchez-les donc ; cela le vaut bien.

Partis. — Il faut vivre autrement dans le monde selon ses diverses suppositions : /" Si on pouvait }) être toujours ; 2^ s il est sûr qu'on ny sera pas longtemps, et incertain si on y sera une heure. Cette dernière supposition est la nôtre.

Que me promettez-vous enfin (car dix ans, c'est le parti) sinon dix ans d'amour-propre, à bien essayer de plaire sans ^ réussir, outre les peines certaines ?

Objections. — Ceux qui espèrent leur

salut sont heureux en cela, mais ils ont pour contrepoids la crainte de V enfer.

RÉPONSE. — Qui a plus de sujet de craindre l'enfer, ou celui qui est dans l ignorance s'il y a un enfer, et dans la certitude de damnation, s'il y en a ; ou celui qui est dans une certaine persuasion quil y a un enfer, et dans l espérance d'être sauvé, s il est ?

— « J'aurais bientôt quitté les plaisirs, disent-ils, si /avais la foi. >'> — Et moi, je vous dis : ^< Uous auriez bientôt la foi, si vous aviez quitté les plaisirs. ^> Or, cest à vous de commencer. Si je pouvais, je vous donnerais la foi ; je ne puis le faire, ni partant éprouver la vérité de ce que vous dites. S^ais vous pouvez bien quitter les plaisirs, et éprouver si ce que je dis est vrai.

Ordre. — J'aurais bien plus peur de me tromper, et de trouver que la religion chrétienne soit vraie, que non pas de me tromper en la croyant vraie.

L'Argument du ce Pari >>

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