‹ Le Paris viveurChapitre 2 sur 5 · YU · texte numérisé non relu

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dti Principe et de la Tradition par l'esprit supérieur et la vigilance d'une mère pieuse. Vous vous en êtes élancé pl^s fort dans les combats de la vie: inattaqué, inattaquable, vous êtes sorti sain et sauf de passes où bien d'autres auraient succombé, n'étant pas munis di>méme viatique.

Moi aussi, j'ai coutume de beaucoup risquer en ces esquisses de la fiévreuse vie parisienne. Quelques-uns, parlant de nous, ont même dit, je le sais : Il va trop loin. Erreur! Je suis de Tœil et de la plume nos contemporains dans leurs sentiers, sûr de ne pas m'y égarer avec eux, parce que j'ai mis ma vie à l'abri dans une arche où la sagesse ei la règle survivraient au déluge du monde.

Jour par jour, page par page, nous continuerons donc à raconter, s'il plaît à Dieu, avec une inoffensive liberté d'allures, les prouesses de ce siècle d'osier. Car, ne vous y trompez pas, nous vivons dans l'âge d'osier. L'or, l'argent, le fer, le plomb ont prêté leur nom à des temps lointains. L'osier convient seul à la complaisance de nos âmes, à la souplesse de nos consciences, à la légèreté de nos paroles. Il est d'osier le petit panier sur roues où

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Ulgitizecl by VJV.

cette fringante petite dame promène son domestique à l'entrée de ce livre; et certes, c'est bien aussi une littérature d'osier que l'on va voir trotter dans les pages qui suivent

MANÈ.

Sommaire : La traite des blanches à Belleville. — Comme quoi M™« la Ressource vaut sept Chinois pour la malice. — Caatigat,., lacrymando mores ou encore la Lionne de la place Maubert, — M. C. Doucet. — M. J. Prével. — L'Indépendance et le panache blanc d'Henri IV. — Louis XVIII et M. de Chateaubriand. — Un imprésario de banlieue et notre Manè. — Chinois et Européens ; Bellevillois et Parisiens, — Tirade rayée contre le quartier Bréda.

— Une biche effarée. — M. Fichtraquo et C* ou les gandins déçus. — Digression à propos des livrées. — Élodie Girard (de Belleville) et la dame aux Camellias. — La vérité sur le cas de Marie Duplessy et de M. Edouard P***, autrement dits Marguerite Gautier et Armand Duval. — Le roman comique de M. Albert Glatigny, auteur des Vignes folles. — Amiral^ compositeur d'imprimerie et mère de famille. — Une scène ajoutée à la Chanoinesse^ de M, Scribe. — Les bottes de M. Albert Glatigny et le manteau de sir Walter Raleigh. — Gulliver chez les Lilliputiens, ou trop grand pour rien faire. — Tout chemin ramène à la poésie les portes.

— Le Hanneton /umi»icujj promis aux Funambules et le Papillon donné à l'Opéra. — M''^ Taglioni et M'i*' Livry.

Paris, 7 dérembre 1860.

Sur les hauteurs de Belleville, où fleurit ce drame populaire : la Lionne de la place Mavhcr!, il parait

que depuis quelque temps d'odieuses vieilles, dont le vrai métier n'a pas de nom dans la langue honnête et s'intitulant marchandes à la toilette, ravageaient abominablement le quartier. Qui ne connaît la marchande à la toilette, si bien étudiée, si bien décrite à plusieurs reprises par Balzac, dans la Comédie humaine Ihe plus souvent, entre les mains de Madame la Ressource, son commerce, qui ne serait pas plus malhonnête qu'un autre s'il se bornait à l'achat et à la revente des marchandises d'occasion, est le moyen et le masque à laide desquels ces vipères rampent vers des buts ténébreux.

En fait de malice et de ruse, il faut sept juifs réunis pour valoir un Grec.

Il faut sept Grecs pour valoir un Chinois.

Mais il faut sept Chinois pour égaler une marchande à la toilette parisienne qui a tous ses chevrons.

Par les mains, disons mieux, par les griffes de cette engeance, le Minotaure levait donc un affreux tribut à Belleville ; c'est alors que le directeur du théâtre de ce faubourg récemment annexé, résolut, en homme intelligent et en honnête homme, de faire servir ce que l'on peut cultiver de littérature dramatique sur tme scène de banlieue, à fortifier les bons et à faire trembler les méchants. Justement, un auteur dramatique, qui n'est pas encore aussi célèbre que M. Scribe ou les deux Dumas, — M. Jules Dornay, — lui avait remis le manuscrit d'un grand dramg populaire, dont

il serait juste de dire : Castigat,,, lacrymando mares, où Ton voit la vertu récompensée comme par T Académie et le vice frappé à bras raccourcis ; Y imprésario de Belleville voulut travailler à la purification du quartier en jouant ce drame ; mais les ouvrages inédits ne peuvent être montés, sans une autorisation spéciale, sur les scènes de la nature de celle-ci. Il fallut solliciter une permission du ministère d'État, et, cette fois comme dans tant d'autres occasions, la bienveillance de M. Camille Doucet leva toutes les difficultés.

Voilà donc la Lionne de la place Maubei^t en règle avec l'administration. On distribue les rôles, non sans tact et sans éclat, puisque c'est la belle Élodie Girard qui prête ses traits à l'héroïne ; on peint les décors, on met en scène tout aussi soigneusement que dans n'importe quel théâtre parisien du boulevard. Aussi, le jour de la première représentation fut- il une solennité sans précédants dans les annales du lieu. Par malheur, cela manquait un peu de journalistes parisiens. Seul, ou à peu près seul, le vigilant Jules Prével, du Figaro-Programme , donnait le lendemain un compte rendu de la soirée. Grâce à ce silence quasigénéral de la presse, le grrrand succès de la Lionne de la place Mauhert, après avoir fait, pendant un nombre relativement très- considérable de soirées, les délices et l'édification du public restreint de Belleville, commençait à approcher de sa fin, lorsque le hasard, notre bonne étoile, une soif d'inconnu qui dévore cer-

tains esprits, nous menèrent à ce théâtre de BellevîUe que rOdéon inventa sans doute pour avoir Tair d'être central, en comparaison ; et, le lendemain, nous racontions ici cette expédition.

Ce que c'est que d'écrire dans un journal qui, comme le panache blanc d'Henri IV, est toujours dans le bon chemin! A peine avait-il paru, l'article où nous disions : « Il faut aller voir à Belleville un fort drame et une belle fille, tous les deux garantis bien charpentés, » que Paris prenait le chemin du théâtre de Belleville ; Paris, représenté par la fine fleur de ses curieux, s'élançait à l'assaut des avant-scènes de Belleville. Plus d'une colonne d'attaque s'est égarée sur cette route peu familière, mais tous ont fini par arriver. Je vous rapporterais, si la discrétion ne nous fermait la bouche, comment un grand seigneur, qui est en même temps un artiste distingué, contait l'autre soir chez une altesse impériale, au grand amusement de l'auditoire, les tribulations de sa chasse à la Lionne de la place Mauhert,

Louis XVIII se plaisait à reconnaître, en 1814, que le fameux pamphlet de M. de Chateaubriand, Bvonaparte et les Bourbons, avait fait plus qu'une armée pour la cause royale. M. le directeur du théâtre de Belleville a bien voulu attribuer au feuilleton de Vindépendance une influence aussi grande sur les destinées de son drame. Grâce à nous, dit-il, le succès a reverdi, comme après une coupe bue à Ift fameuse fpi)p

taine de Jouvence. Il doit à ce qui a été dit ici dix-sept belles représentations, ses dix-sept plus belles, puisqu'enfin Paris s'était décidé à grimper la montagne, douloureuse pour les coupés, qui mène à Belleville.

De même que Chinois et Européens, rapprochés maintenant par la guerre, s'étonnent mutuellement avant et pendant qu'ils s'entretuent, les Parisiens et les indigènes ne se sont pas rencontrés au théâtre de Belleville sans se regarder un peu de travers. Voici à quel propos : les étrangers, plus attentifs aux épaules d'Elodie qu'aux beautés du dialogue, ne se faisaient pas faute de causotter et de ricaner dans leurs loges quand la belle lionne n'était pas en scène ; quelques dames pinçaient leurs époux coupables d'avoir trop lorgné celle-ci ; tout ce menu désordre scandalisait plus qu'un peu les spectateurs naïfs, émus d'une sincère horreur pour le traître et d'une compassion sérieuse pour la victime. Les acteurs n'étaient pas non plus fort satisfaits de l'indifférence railleuse avec laquelle les beaux messieurs et les belles dames de l'avant-scène écoutaient ou plutôt n'écoutaient pas leurs plus retentissants effets ; aussi l'un d'eux, le chef de la bande, celui qui fait dans l'ouvrage le rôle d'un Desgênais, armé de tirades plus flamboyantes les unes que les autres contre les filles de marbre, se mit-il à braquer ses plus menaçantes invectives contre les loges d'où il avait vu partir la raillerie, et le voilà, animé d'une indignation sincère, qui lance sur telle et telle

spectatrice spécialement, les éclairs et le tonnerre dont voici un échantillon :

«... Celui qui a donné ce collier est en prison ; il lavait payé d'un fauxl... Ces bracelets représentent l'erreur d'un usurier trop confiant!... Ces boutons merveilleux sont le dernier souvenir d'un suicidé I... Cette émeraude,si richement encadrée, a été soustraite par un mari dans un écrin de sa femme ! . . . L'indignation vous monte au front ! . . . Sortons ! . . . Voyez-vous ce fringant équipage dans lequel s'étend voluptueusement une jeune femme ? . . . C'est le présent d'un homme auquel la charité publique a fait l'aumône d'un cercueil !... La maison devant laquelle il s'arrête est le nid ignoré des amours d'un sage, d'un homme austère qui tonne chaque jour contre les dépravations du siècle ! . . . Mais c'est assez ; pour me résumer, dans ce monde de joies folles et d'amours sans âme, l'or ne tinte pas joyeusement comme dans la famille dont il garantit l'avenir, comme chez le négociant dont il consolide le crédit, comme dans la maison de l'ouvrier dont il assure l'existence!... Il va et vient brutalement, bruyamment, et, la moitié du temps, il y a, dans ce bruit, des plaintes, des sanglots, des larmes d'enfants, des angoisses de mères, des râles d'agonisants ! . . . Ici, c'est le contraste de Maubert ! ... La vie s'y mène par un train de grande vitesse, sur les rails du plaisir, et le voyageur s'enivre dans cette course aventureuse à travers mille chemins de luxuriantes

amours^ oubliant qu'il est sur la route du vice et que le crime Y y attend au passage!... Faux sourires I... faux serments ! . . .fausses passions ! . . . calculs infâmes, toujours!... voilà la vie de ce monde au cœur de bronze!... Gouffre fangeux, sur le bord duquel tout homme, fier de son nom, n'ose poser le pied sans frémir I . . . Voilà le quartier Bréda ! ... »

Ouf! En voilà, de la prose rayée! J'en ai cité long, et cependant toute la batterie, je veux dire la tirade n'est pas là au complet. Ayant reçu cette décharge en pleine poitrine, une des rieuses dont la tenue avait le plus agacé l'acteur, cessa de rire, et les bravos enthousiastes du public lui donnant à penser que le parterre était d'accord avec ce déclamateur, elle n'osait plus sortir de sa loge, de peur des représailles ; elle réclamait l'assistance des gendarmes ; elle craignait, en sa qualité de déléguée du quartier Bréda, d'être malmenée dans les corridors.

Autre déception réservée à certains Parisiens aventurés dans ces parages et pensant que les choses s'y passaient comme aux Délassements-Comiques, à savoir qu'on était le bienvenu en offrant aux dames du théâtre de se rafraîchir, après la représentation, avec des écrevisses bordelaises ou une salade de homard. Ces jeunes gandins déposèrent donc leurs invitations, pendant le dernier entr'acte, chez le concierge du théâtre, et vinrent, après la pièce, chercher les réponses. stupéfaction ! toutes négatives I

L une disait : Je suis mariée au père Matou, qui ne me permet pas de rentrer tard.

— « Moi je suis mariée à Fichtraquo, disait une autre.

— « Moi à Coquelicot.

— « Moi à Bel-Organe.

— « Moi à la Sauterelle.

— « Moi au père Chandelier. »»

Ce sont, vous vous en doutiez, des noms pittoresques dont sont affublés quelques-uns des personnages de la pièce.

Devant cette avalanche de mariages, messieurs les gandins se sont enfuis et courent encore, ne se souciant pas d'avoir affaire à messieurs Fichtraquo et consorts.

Il paraît que le théâtre de Belle ville, affriandé par le succès qu'il vient d'obtenir, prépare maintenant une revue à grand tapage, dans laquelle M^*® Élodie Girard remplira le rôle de la France. — « C'est pour le coup, a dit un gamin mis au fait de cet avenir dramatique de sa patrie, que nous allons voir de beaux larbins chez nous ! »

Larbin, traduisez : domestique en livrée. Dans un riche moderne, ce qui frappe nécessairement le plus l'œil du populaire, c'est sa valetaille en habits dorés. De nos jours, — le bon ton le veut ainsi, — le millionnaire épuise toutes les recherches du luxe autour de lii : ses meubles sont des bijoux; ses laquais sont

brillants comme des seigneurs ; ses chevaux sont traités comme des princes ; ses carrosses sont des mei'veilles. Il n'y a de pauvre, d'obscur, d'étriqué, que le maître de toutes ces splendeurs, dans son méchant habit de drap tout pareil, ou peu s'en faut, à celui que porte l'employé à quinze cents francs. Quand il monte dans sa propre voiture, plus d'un de ces privilégiés du luxe pourrait, à la rigueur, avoir l'air de s'approcher de la portière somptueuse de sa berline pour demander l'aumône. Jamais un Huron, tombant tout à coup à Paris comme l'Ingénu de Voltaire sur les côtes de Bretagne, ne pourrait croire que ce triste sire en habit noir ou en paletot marron est le maître et non le serviteur des magnificences qui l'entourent et, grâce à cette étrange frugalité du sexe masculin dans ses ajustements, c'est seulement en regardant aux livrées que l'enfant du peuple reconnaît qu'il a devant lui un personnage.

Étrange anomalie, qui a d'ailleurs sa signification ! Bizarre effacement qui n'est pas sans un immense orgueil ! Mais, revenons à ce modèle de fille-bohême qui a nom Élodie Girard ; j'imagine que si le père Du val était jamais venu chez elle pour réclamer son fils, comme chez cette Marguerite Gautier, dite la Dame aux Camellias, qui reparaît maintenant au Gymnase, voici à peu près le langage qu'elle lui aurait tenu :

— M Écoute, Monsieur, tu ne sais pas ce dont tu parles ; car si tu avais connu les douceurs de notre

amour, tu n'ignorerais pas qu'on vend ses bottes plutôt que d'y renoncer. »

Cette brusque réplique, cet argument ad hominem^ aurait eu l'avantage d'arrêter le père Duval sur le seuil de sa fameuse tirade que le temps n'a pas améliorée, et qui nous est rendue aussi vulgaire, aussi ennuyeuse, aussi prétentieuse, aussi insensée dans la Dame aux Camellias du Gymnase que dans la Dame aux Camellias au Vaudeville.

Tout le monde sait que l'héroïne d'Alexandre Dumas fils, celle qui, plus tard, s'est appelée la Traviaia dans l'œuvre de Verdi, fut, de son vrai nom, Marie Duplessy et figura parmi les étoiles de notre demimonde parisien. Ce que l'on ignore plus communément, c'est la vérité exacte sur l'épisode des amours de cette Marie Duplessy qui donna lieu plus tard à cinq actes et à tant de mouchoirs trempés de larmes.

J'assistais au souper dans lequel M. Edouard p***, — c'est le nom réel d'Armand Duval, — se trouva pour la première fois en présence de M^'® Duplessy. C'était à la suite d'un bal de l'Opéra. Elle nous avait intrigués une bonne partie de la nuit, sans se laisser reconnaître. On l'invita à souper, ignorant encore à qui l'on avait affaire ; elle hésita quelque temps à accepter; puis, la liste des convives lui ayant été déroulée, elle y vit le nom d'Edouard, dont elle avait envie de faire la connaissance, et se décida alors à dire oui.

Quand nous fûmes installés dans un de ces petits

salons de restaurateur où se sont nouées et dénouceri tant d'amourettes, elle ôta son masque et nous vîmes que nous avions eu la main heureuse. Je Tentends encore entamer la conversation avec Edouard P*** par la phrase suivante qui est restée gravée dans ma mémoire :

— « Monsieur, je vous rencontre souvent à cheval, au bois de Boulogne, et votre monture a l'air d'être heureuse de porter un cavalier comme vous. »»

Voilà sous quels auspices Tentretien s'engagea. Puis, Marie ayant déclaré qu'elle souperait avec des écrevisses, du homard, des crevettes et ne boirait que du vin de Champagne, Edouard p***, pour n'être pas en reste de politesse, ne voulut laisser à personne le soin d'appeler à la liberté le captif mousseux des fioles champenoises. Sans métaphore, lui-même il voulut déboucher les bouteilles de Champagne rosé que l'on avait apportées, et la bonne grâce qu'il mit dans cette action si simple acheva de lui gagner le cœur de Marie, déjà favorablement disposée en sa faveur.

Le lendemain, les initiés se faisaient réciproquement part du bonheur de M*'® Duplessy et de M. Edouard

Leur lune de miel dura peu. Marie fut bientôt forcée de comprendre, sans la moindre intervention du père d'Edouard, qu'elle n'était pas en position de filer l'amour désintéressé. Les conseils de son amie, ^[me B***^ — celle qui s'appelle Prudence dans la

pièce, — la décidèrent à retourner aux pompes et aux œuvres de cette vie qu'elle avait menée jusque-là, et dont on sait quel fut pour elle le prompt dénouement. Ne criez pas trop haro sur cette pauvre M"" B***, pour laquelle le théâtre s'est montré sans miséricorde ! Marie Duplessy repose au cimetière Montmartre, et si sa tombe est entretenue comme celle d'une mère qui a laissé derrière elle des enfants pieux, si tous les mois elle s'orne d'une couronne nouvelle, c'est à ]yjme B***, — à Pmdence, — qu'il faut en savoir gré. Dans la nouveauté du succès de la Dame aux Camel-^ lias, il y eut force pèlerinages à la dernière demeure de Marguerite Gautier, et c'était à qui lui prodiguerait les fleurs. La vogue de ce tombeau eut une cinquantaine de représentations ; peut-être dura-t-elle deux mois au plus, puis tout rentra dans l'ordre accoutumé, et Prudence seule est restée fidèle à la pierre qui recouvre son amie.

Peut-être me demanderez-vous ce que dit M.Édouard P*** lorsqu'il sut qu'on avait fait de lui un héros de théâtre. Il dit qu'il n'irait jamais voir la pièce, et il a tenu parole.

Quant à Saint-Gaudens, il assistait à la première représentation, et le lendemain il déclarait, selon sa formule favorite et avec l'accent que l'acteur Gil- Perez lui avait emprunté, en l'exagérant, que jamais il n'avait p'i« tant deplasir. S'il en prend, à présent, c'est dans l'autre monde. Il est mort, et je ne sais sj

c'est pour cette raison que dans la Dame aux Camellias^ reprise au Gymnase, on lui a retranché sa fameuse phrase, et que Tacteur qui remplace Gil-Perez est d'une si lugubre gaieté.

Le général Dumas, — comme Ton appelle à Naples notre romancier, — s'est bien gardé de profiter de son voyage à Paris pour aller voir les nouveaux interprètes de la vieille pièce de son fils. Il était trop occupé à raconter ses victoires et conquêtes et à acheter le matériel de l'imprimerie de son journal Ylndipendente. Son compagnon, l'amiral Emilie, habile, à ce qu'il paraît, en plus d'un exercice, est, au besoin, un excellent compositeur d'imprimerie et lève la lettre avec une rare distinction. Ce n'est pas à ce jeu-là, je pense, que sa ceinture s'est élargie ; mais elle s'est élargie, c'est un fait. Pourvu qu'à cette occasion il ne prenne pas fantaisie à notre grand, à notre cher, mais si peu raisonnable maître, Alexandre Dumas, de se faire, à l'encontre du Père prodigue et du Fils na^ turely le père rangé d'un fils légitime. Hélas !

On me dira que ce ne sont pas encore là des mœurs de salon, mais je veux raconter le bizarre roman comique d'un poëte éclos d'hier, M. Glatigny, l'auteur des Vignes folles. Demandez donc beaucoup de tenue, de raison et de respect pour les convenances aux rimes de M. Albert Glatigny, quand vous aurez lu l'histoire abrégée de ses pérégrinations, quand vous saurez à quelles écoles il a jusqu'ici appris la vie !

11 avait seize ans lorsque Offenbach ouvrît aux Champs-Elysées son petit théâtre des Bouffes-Parisiens, appelé à de si beaux destins. Il s'engagea dans la troupe que dirigeait Offenbach. Ce ne fut pas précisément en qualité déjeune premier, puisque sa création la plus importante sur cette scène, fut le rôle du passant muet qui traverse le pont, en jetant un sou, dans i*amusante plaisanterie des Deux Aveugles.

L'année suivante, il s'enrôle dans une troupe nomade qui exploitait le Bordelais et la Gascogne. Ici, ses attributions s'étaient notablement étendues ; il jouait les grimes, les pères nobles, les jeunes premiers, indifféremment. Son plus grand succès fut à Saint-Jean-de-Luz, petite ville blottie au fond du golfe de Gascogne. En vrai poëte qu'il est, en véritable vendangeur des vignes folles, ne s'était-il pas épris, on ne peut plus platoniquement, de l'ingénue de la bande, et, un soir que l'on jouait la Chanoinesse de M. Scribe, — elle faisait Gabrielle; lui, Henri, — vient un moment où Henri doit embrasser Gabrielle pour obéir à la tante Héloïse : — «< Non ! dit notre pauvre Albert Glatigny, le visage inondé de larmes et poussant vers le ciel une clameur désespérée que M. Scribe n'avait pas prévue. — Non ! je l'aime trop! je n'oserai jamais ! » — Là-dessus, au lieu d'embrasser, il s'enfuit dans la coulisse, d'oii le directeur s'empressa de bannir, sans le féliciter le moins du monde sur sa présence d'esprit, — ce singulier pensionnaire.

Un peu plus tard, nous le retrouvons dans une autre petite ville, — encore un port de mer, — dont j'ai oublié le nom. Ici, son engagement se trouva rompu la veille des débuts, et voici pour quelle cause : La veille du grand jour il se promenait, avec son unique paire de bottes aux pieds, sur le bord des flots retentissants. Il avise, à quelques pas devant lui, la grande coquette de la troupe, errant solitaire, elle aussi, et il remarque qu'elle est médiocrement chaussée de pauvres petits brodequins de prunelle, qui ne protègent pas suffisamment son pied blanc contre la dureté des galets de la plage. Ai-je besoin de dire qu'il était amoureux de cette Célimène, trahie par ses semelles? Toujours estil qu'il ne put supporter cette vue, et, par un trait digne du seigneur anglais Walter Raleigh, qui étendit son beau manteau dans la boue pour faire un passage sec à la reine Elisabeth, voilà notre pauvre comédien qui, sans hésiter, sans réfléchir que ses bottes sont filles uniques, qu'il ne peut pas en changer comme Raleigh changea de manteau après avoir fait du sien un tapis, voilà notre misérable poëte qui se déchausse sur la grève et fait hommage de ce cuir protecteur aux pieds meurtris de Célimène.

Celle-ci, — qui avait au logis un mari ou un amant

insuffisamment botté, cela se voit dans ce monde-là,

— n'hésita pas un moment à placer les semelles offertes

par dessus les siennes, et le lendemain, quand le

• poëte, qui était rentré chez lui pieds nus à travers les

— IG — cailloux, redemanda sa chaussure pour débuter, on lui dit : " Quelle chaussure? Êtes-vous fou? »» Et on lui ferma la porte, au nez, comme s'il eût proféré une grosse impertinence, en supposant que ses bottes pouvaient être domiciliées chez la comédienne. Un peu plus, il se trouvait là un mari, injustement botté de ses hottes à lui, Glatigny, tout prêt à lui en donner une dans le dos pour lui apprendre à ne pas tenir de propos compromettants pour l'honneur des comédiennes, à propos de bottes.

Il fut souffleur à Boulogne-sur-Mer. La mer l'attirait et le consolait apparemment de ses misères par le voisinage de son immense poésie.

A Caen, on jouait le Duc Job, Notre homme avait une table à apporter. Il savait ce rôle sur le bout du doigt. Il entre donc avec son meuble au moment convenu ; mais à peine est-il en scène, que voilà la salle partie d'un éclat de rire homérique, peu en harmonie avec le genre tempéré que cultive M. Léon Laya. Qu'était-il donc arrivé? Peu de chose, mais il n'en faut pas davantage pour mettre un parterre en belle humeur : notre Albert Glatigny est plus long que l'immense Nadar et moins large, et moins large encore que M. Bâche, le maigrissime John Styx à'Orphée avx Enfers. Or, tous les autres acteurs qui se trouvaient en scène étant petits et replets, il avait l'air d'un Gulliver famélique en visite cbe? des Lilliputiens repus,

A la suite de cet effet d'hilarité auquel on n'avait pas songé pendant les répétitions, Vimpresario s'empressa de déclarer à Albert Glatigny qu'il était trop grand pour rien faire, et l'envoya engraisser ou rapetisser ailleurs.

Ce dernier malheur fut le terme de sa carrière d'acteur. Il se jeta alors à corps perdu dans la poésie, qui a le tort de ne pas toujours nourrir son monde, mais qui a l'avantage de permettre aux gens d'élever leur front jusqu'aux astres, si bon leur semble.

Albert Glatigny doit avoir vingt ans aujourd'hui. Je le crois lancé. Il cisèle présentement un grand ouvrage pour les Funambules : le Hanneton lumineux.

En attendant, le Papillon de Taglioni, d'Offenbach et de M. de Saint-Georges vole, vole à l'Opéra, et les avant-scènes fêtent M**® Livry, et les journaux l'exaltent. Ce qui fait la force et la supériorité de cette jeune personne, c'est ce culte qu'elle a voué à la grande danseuse dont elle est l'élève chérie et qu'elle rappelle autant que le talent peut imiter le génie.

Sommaire : Paris sons la neige et assortiment de culbutes sur le \erglas. •» Chroniqueur et clown. — Pourquoi il a neigé de la sorte le jour de Noël? — M. Ernest Feydeau, l'idole des cochers de fiacre. — Pourquoi ? comment? et en quoi cette particularité importe à la jeune épousée de l'auteur de Fanny ? — La fausse Yénus ou le maillot révélateur, ou ^ncoren iche d'actrice à actrice — Il y a pastel et pasteL — Notre moralité. — Mensonge du corps et du cœur. — Chronique algébrique. — Les libertés rendues à la presse française nous profiteront indirectement. — MM. Guéroult et d'Haussonville. — M. de Forcade la Roquette. — L'Empire et la république des lettres, — Bals et soirées. — Chez M. et M"»* Basilewski, — Chez Rossini, ou les cordonniers ne sont pas les plus mal chaussés, en dépit du proverbe. — Barkoufa l'Opéra- Comique ; Oficnbach ; duel et première représentation, — M*^* Baretti chez le prince Poniatowski, — Un tableau du peintre Gérôme à peu près réalisé. — Ce que signifie off dans un paroissien ou la dame aux sept petites chaises dépassée. ^Nadar etla photographie électrique. — Théâtres. — Les revues, — Celle des Délassements- Comiques. — Respect aux réveillons de Noël ! — • Attendrissement eutr« la truffa «t l'écr^visM, — Lq aivdium iSqaire« — L« guitfl«

riste Huerta, — Aux bals de POpéra, la ballade^ nouvelle figure de quadrille,— Camille ou Tidole du Quartier-Latin.-— En buvant dand le verre de sa voisine... — MM. Pumas père et fils.

Paris, 28 dèceffibre 1860.

Pluie, neige, gelée ; gelée, neige, pluie ; voilà le répertoire de la saison. Il n'est pas coquet. Sans parler des étrennes qu'il faut donner par tous les temps ! Quand il pleut, du moins, les marchands de parapluie et les cochers de fiacre doivent être contents. Quand il neige, les gamins s'amusent à se jeter à la tête les uns des autres force boules blanches, et les élégants de première classe sont ravis d'une occasion de tirer leur traîneau de la remise. La gelée réjouit les patineurs et permet l'économie d'une voiture aux jeunes gens rangés qui ne vont avec plaisir dans le monde qu'à la condition de pouvoir s'y rendre à pied sans dommage pour leur fine chaussure vernie. Toutes les journées, même les plus laides, ont leurs bons côtés, voilà ce qu'il faut se répéter. C'est le conseil d'une saine philosophie qui n'empêche malheureusement ni de grelotter, ni de s'enrhumer, ni de se crotter.

La chronique, telle que nous la comprenons, va

partout et sort par tous les temps. Nous avons donc

voulu voir par nos yeux la place de la Concorde, les

Champs-Elysées et les boulevards, durant les jours de

; verglas qui ont précédé Noël, et nous y avons vu les

chevaux tomber, les houimeà tomber, les voitui^es tomber quand elles avaient deux roues ou rester tristement à l'ancre sur leurs quatre roues, immobiles au milieu d'une plaine glacée. Les auteurs dramatiques, gens qui ont pour les chutes une horreur professionnelle, avaient pris le parti de ne plus sortir et quelques-uns se disaient malades pour se soustraire aux obligations de la vie. Ceux qui sont sortis, malgré le temps contraire et un sol plus glissant encore que la ( faveur populaire, n'ont pas eu à s'en louer : par exemple, les faiseurs de revues de fin d'année n'ont fait bonne figure ni aux Variétés, ni au Théâtre-Déjazet, ni aux Folies-Dramatiques. S'ils ne sont pas tombés comme des fiacres, c'est qu'on les a soutenus. I Pour nous, simi)les chroniqueurs, c'est autre chose et j c'est sans conséquence : avec ou sans l'excuse du ver- ] glas, nous tombons, nous nous relevons, nous rebondissons d'un dimanche à l'autre. Il y a du clown dans \ notre affaire.

Le jour de Noël, changement de décor : le ciel s'est amusé, — n'ayant rien d'autre à faire, puisque la I Bourse et toutes les administrations étaient fermées, — à poudrer Paris à blanc comme jamais il n'avait été poudré. Kos dames plâtrées, qui ont trois et quatre couches de poudre de riz sur les joues et qui, sous prétexte de pâleur à la mode, étalent le teint de | Pierrot, ont dû être, cette fois, jalouses de nos trottoirs, Nos monuments et nos maisons ressemblaient

tous à d'immenses biscuits glacés au rhum. Cependant, Tépais tapis étendu sur le sol étouffait le bruit des piétons et des carrosses. La ville muette ressemblait à un grand cadavre. C'était triste et poétique. Cela donnait une idée des sensations que doivent éprouver les sourds qui voient le mouvement, mais sont privés du son qu'il produit. Je suis bien aise d'avoir vu Paris sous cet aspect que nos hivers, ordinairement modérés, ne lui donnent pas souvent. Mais il aurait fallu pouvoir d'un coup de sifflet, comme au théâtre, changer le décor, du moment qu'il devenait monotone ou incommode. Au contraire, après cette débauche de frimas, la circulation dans Paris est malade pour bien des jours et, justement ! il va tant y avoir à circuler ces jours prochains !

Je vois d'ici les cochers, dans la journée mémorable du !•' janvier, plus fiers sur leurs sièges qu'un monarque sur son trône, drapant leur gueuserie avec leur arrogance y comme don César de Bazan, et ne daignant pas répondre à l'appel de la pratique ! Le 1«' janvier, ce sont des despotes, des satrapes, et nous qui implorons un véhicule, nous sommes leurs très- humbles sujets et tributaires, trop heureux quand ils consentent à accepter nos écus.

Eh bien! je veux donner aux Parisiens qui me lisent, un moyen de fléchir ces farouches automédons.

Il v!y a (ju'à se dire Va^i de M. Ernest Feydeau,

L'auteur de Fanmj est, selon les cochers de remise^ le roi des hommes. N'allez pas croire que cet enthousiasme ait des sources littéraires et que la scène du balcon ait fasciné à ce point les lecteurs en carrick. Non I les romans de M. Feydeau sont étrangers à sa popularité sous les remises. On ne Taime ni parce que ni quoique auteur de Fanny, de Daniel, de Catherine dOve^-meij^e; c'est uniquement parce qu'il est le mortel le plus généreux en pourboires qu'il s'est acquis l'estime où l'on le voit parmi les conducteurs de voitures de place.

Un hasard m'a fait découvrir cette particularité. Nous passions à côté d'un meeting de cochers ; l'un d'eux se lamentait : il avait, disait-il, trimbalé pendant quatre heures une famille de provinciaux qui lui avait donné, en rechignant, une méchante gratification de dix centimes ! — « Oui ; mais après cela, tu as mené M. Feydeau, et une course avec lui ça vaut une demi-journée avec les autres! — Pour ça, c'est vrai, reprit le plaignant, c'est un rude homme ; »» et là-dessus tous ces cochers chantèrent en chœur et firent claquer comme un cent de fouets l'éloge de M. Feydeau, père des cochers.

C'est un trait de caractère particulièrement intéressant pour la jeune épousée de notre romancier, que cette tendance à la libéralité. Il est évident que le mortel qui couvre d'or ses fiacres ne saurait, prenant une femme qu'il doit adorer, lésiner sur les frais du culte .j

Or, par le temps qiii court d'élégances à tous crins, malheureuses les femmes qui ont des maris encroûtés et embourbés dans les vieilles idées d'ordre, d'économie et d'une part des revenus du ménage k mettre de côté chaque année ! Le royaume de la toilette est fermé aux victimes de ces systèmes surannés. Or, j'aurai le cynisme de déclarer que sans toilette il n'y a pas de femme, — aux yeux des femmes surtout.

L'autre jour, une actrice, que je ne nommerai pas, joua un assez bon tour à une comédienne que je ne nommerai pas davantage. Il s'agissait d'éclairer un galant sur le mensonge des charmes étalés par celle-ci dans une comédie écourtée comme un ballet. Que fit celle-là 1 Elle corrompit la femme de chambre de sa rivale, et fit apporter chez le Monsieur en question le maillot rembourré qui recommande aux lorgnettes la fausse Vénus. Bien entendu, on n'avait pas manqué d'ajouter à l'envoi cette étiquette révélatrice : «Beautés de Mademoiselle ***. »»

Une mère qui voyait avec peine son jeune fils, récemment sorti des écoles, adorer avec la fougue naïve du jeune âge, les charmes frelatés et dangereux d'une sirène de Paris, imagina de faire accrocher un fort beau portrait de femme, au pastel, dans la chambre de son garçon, qui n'était plus assez régulièrement habitée au gré des parents. Il y vint pourtant, il y vit le cadre nouvellement suspendu à la muraille et demanda la raison de cet embellissement.

— " On m'a rapporté, dit la mère, que tu aimais les visages peints et que c'était cet amour qui nous privait trop souvent de ta présence. Voici une beauté d'une fraîcheur aussi réelle que celles que tu vas chercher au dehors ; tu pourras donc rester au logis désormais. Pastel pour pastel, mieux vaut, crois-moi, celui d'un maître dans son vieux cadre doré, qui ne coûte rien à entretenir, que celui d'une maîtresse qu'il faut encadrer chaque jour à ses frais. »»

Le jeune homme profita-t-il de cette leçon ingénieusement donnée ? Il est permis d'en douter. Elle rentre dans l'ordre d'enseignements trop souvent inécoutés que nous aurions souhaité de faire trouver quelquefois ici à nos lecteurs. Je sais que certains nous reprochent d'avoir ouvert la porte de ces causeries à des objets et à des sujets qui ne sont pas de bonne compagnie. Notre but, croyons-nous, justifie nos moyens. Si nous avons soulevé le voile qui recouvre un tas de cuisines suspectes, et surtout les cuisines de l'amour parisien, c'était pour crier casse-cou aux consommateurs. Comme dit le proverbe : un bon averti en vaut deux. Il est utile de parler du rouge, du blanc, des poudres, des cosmétiques et du maillot de la cabrioleuse en vogue à ceux qui pourraient être tentés de prendre pour argent comptant cette fausse monnaie de la couleur et de la forme. Le corps ment comme le cœur; il faut qu'on en soit prévenu.

Combien ne nous serait-il pas plus commode, surtout

par ces bises de décembre, de ruminer, les pieds appuyés sur les chenets bien chauds, quelques-unes de ces chroniques algi^briques où Ton voit des X épouser des A et des B + C danser chez D — D, car Ton sait que M™« D*** est séparée de son mari ! Nous avons préféré chercher, à nos risques et périls, une voie moins frayée, des sentiers moins battus, au risque de nous trouver face à face avec le loup. Nous pensons, du reste, que de nouveaux jours vont se lever pour la chronique parisienne. Nous espérons que désormais il lui sera plus aisé de passer saine et sauve entre ces deux écueils : la monotonie et le scandale. Ses racontages doivent bénéficier aussi des 'allures nouvelles permises, recommandées même à notre presse par les circulaires et Tattitude libérales de M. dePersigny.

Nous avions beau écrire dans un journal parfaitement étranger aux entraves de la législation française, le silence forcé des journaux qui s'impriment ici n'en gênait pas moins nos allures, en donnant beaucoup trop de retentissement à la moindre épigramme, à la plus inoffensive anecdote sur les personnes et les choses de l'administration française. A présent que Ton pense avoir reconquis autour de nous, dans une certaine mesure, le droit à la parole, le droit à la critique des abus, ne pourrons-nous pas, sans faire crier haro sur le feuilleton, dire à notre manière et à l'occasion: Voilà tel ministre ! voilà tel citoyen ! Les gérants de

la chose publique me semblent désormais beaucoup moins à Tabri de nos traits innocents. Tout le monde y gagnera, et ces chroniques en particulier. La gêne qui, pour les Français écrivant dans leurs journaux, était une question de législation, était, pour nous qui rédigeons sur ce bon et libre terrain belge, une question de diapason, si* je puis m*exprimer ainsi.

Dans les salons où l'on cause encore politique, malgré l'incontestable invasion des esprits par la nécessité d'acheter des bonbons et des polichinelles que ramène l'échéance du 31 décembre, on s'est beaucoup entretenu de la passe d'armes de MM. Guéroult et d'Haussonville dans le champ clos de VOpinion nationale. L'un des noms qui fait partie du nouveau ministère de Napoléon III, le seul nouveau nom qu'il arbore, a aussi le privilège, depuis quelques semaines, d'être trèscommenté. Il s'agit de M. de Forcade la Roquette, ministre pour la première fois, ministre des finances en ce moment, très-jeune pour de si hautes fonctions, — il n'a guère plus de quarante ans, — mais recommandé à la confiance impériale par des capacités vraiment hors ligne, au moins autant que par sa parenté utérine avec le feu maréchal de Saint- Arnaud. M. de Forcade est un ancien élève du collège Henri IV où il fit les plus brillantes études, n'en déplaise aux esprits paradoxaux qui prétendent établir la vanité des lauriers scolaires et soutiennent'que jamais la gloire d'un lycéen modèle ne fut l'œuf d'un homme éminent. M. de

Forcade sort, comme l'on sait, du Conseil d'État, On sait encore qu'il a beaucoup contribue à réorganiser ladministration des forêts et à introduire dans notre système d'économie politique, la doctrine du libre-échange. Mais ce que l'on ignore plus généralement, c'est que l'attention du chef de l'État fut d'abord attirée sur ce futur ministre, alors maître des requêtes au Conseil d'État, par un article qu'il publia dans la Revue contemjpovaine^ après le voyage de Bordeaux. Dans ces pages très-appréciées, M. Duvergier de Hauranne et les doctrinaires étaient, pensa-t-on en haut heu, rabroués de main de maître. Ce fut le point de départ de cette éclatante et rapide fortune. Du reste, tout en donnant dès l'abord ime liberté restreinte à la plume et à la parole, il faut reconnaître que le gouvernement de Napoléon III et l'Empereur lui-même n'ont jamais cessé de montrer le prix qu'ils attachent aux lettres. Pour un article de revue également, un autre rédacteur de la Revue contemporaine ou européenne ^ c'était, je crois, M. Léopold Monty, fut d'emblée chef de cabinet au ministère de l'intérieur. Enfin, quelle preuve plus éclatante avancer de ce culte du second Empire pour la république des lettres, que Napoléon III retournant à sa plume pour écrire la Vie de César ^ tandis qu'autour de lui les Mocquard, les Walewski, les de Morny, d'autres encore, vouent leurs loisirs au Uvre, au théâtre, à la musique, à tous les arts.

Le vrai grand monde parisien ne revient guère, et, s'il est revenu, brille encore par son absence de toute réunion. Quelques maisons étrangères ou françaises non classées : les Errazu, les Basilewsky, les Haritofï, M™« la baronne Poisson, ont donné qui des réceptions, qui des bals. Eossini reçoit tous les samedis. On y fait beaucoup de très-bonne musique; peut-être un peu trop. Il n*est donc pas vrai que les cordonniers sont les plus mal chaussés !

Samedi, avant le concert hebdomadaire, Tauteur de Pierre de Médicis a dîné chez Tauteur de Guillaume Tell avec l'auteur de Mazaniello, M. de Saint- Georges, et cinq ou six autres convives. Quelques jours plus tôt, Rossini se trouvait chez le prince Poniatowski lorsque Ton conduisit chez cet artiste grand seigneur l'intéressante jeune-première qui a fait ses débuts, l'autre soir, au Théâtre-Lyrique, dans les Pêcheurs de Catane. J'ai nommé M**® Baretti. Après les premiers compliments, on invite la jeune virtuose à s'approcher du piano et à servir quelques roulades à la compagnie. La blonde et harmonieuse enfant choisit un air du répertoire de Rossini et se lance bravement, sans se douter de la présence du maître, qu'elle ne connaît pas ou n'avait pas reconnu. Le morceau chanté et bien chanté, on entoure la jprima donna, on la complimente, et Rossini ne fut pas le plus tiède dans ses félicitations. Quand la cantatrice s'aperçut alors devant qui (jlle gavait chanté sans le savoir et

quelle illustre disgrâce elle avait risqué d'encourir, si elle n'eût chanté de manière à mériter même les plus difficiles suffrages, elle s'évanouit, moitié de contentement, moitié par TefFet d'une terreur rétrospective.

L' Opéra-Comique a donné la première représentation de Barkouf. Le lendemain de cette soirée, un jeune homme qui tient à OfFenbach par des liens trèsétroits de parenté et d'affection, et de plus près encore à la charmante femme du maestro, s'en allait vider sur le terrain, dans la neige jusqu'au genou (comme sur la fameuse toile de Gérôme : le Duel de Pierrot] ^ une querelle récoltée au dernier bal de l'Opéra. Que d'émotions à la fois ! la première rencontre du compositeur avec le parterre de l'Opéra-Comique ! et puis, le lendemain, les 'épées tirées du fourreau! Grâce au ciel, elles n'ont pas fait de trop sanglante besogne, ces insatiables épées qu'il nous faut trop souvent voir briller en temps de paix dans toutes ces querelles privées I

Comme on ne parle plus que d'Offenbach, comme son nom et sa musique sont partout et remplissent, en ce moment, trois de nos théâtres lyriques sur quatre, grands ou petits, que nous possédons, à part les Italiens, une dame qui, en fait de naïveté, rendrait des points à la fameuse marquise aux sept petites chaises dont les pata-qu' est-ce égayaient les Courriers de Paris du vicomte de Launay ; une dame de notre connaissance, distraite autant qu'ignorante, et, pour fout

dire, un cerveau fêlé, revint l'autre jour fort exaspérée de la grand'messe de Noël à la Madeleine.

— « Croiriez-vous, disait-elle, que jusque dans Téglise on nous a joué des flon-flon de cet Offenbach !

— " Pas possible I

— « Pas possible ! Eh bien, voyez-en la preuve dans mon livre de messe... Tenez I lisez !.. . Off.,, Off.., c'est le nom en abrégé de votre damné musicien, et cela veut dire bien clairement que pendant la partie de la messe où vous voyez cette indication, Torgue joue dçs motifs d'Ofïenbach. "

Vainement on essaya de faire comprendre à cette dévote peu éclairée que Offy dans un Paroissien, signifiait Offertoire et non pas Offenbach. Elle n'en voulut pas démordre. Elle parlait d'aller porter plainte à l'archevêché !

Cependant Nadar allume tous les soirs dans son atelier, au grand ébahissement des promeneurs du boulevard, les soleils factices que l'électricité lui donne, et pourtrait les gens, la nuit comme le jour, sans la collaboration désormais inutile de Phébus humilié et ruiné du coup, s'il comptait sur la photographie pour se faire des rentes. Cependant l'Opéra répète, avec la majestueuse lenteur qui lui est propre le Tannhauser de M. Wagner ; la Comédie-Française accélère les répétitions de la nouvelle comédie de M. Augier, que bien peu de gens connaissent et que déjà tout le monde loue ; et puis, il pleut des revues sur la scène de nos

petits théâtres : aux Variétés, aux Folies-Dramatiques, à Déjazet. Littérairement, toutes ces exhibitions de calembours et de mollets se valent ; mais la mise en scène des Variétés est seule vraiment cossue, et il faut louer beaucoup Tescadron de jolies femmes que Ton y voit manœuvrer dans desplendides décors.

Les Délassements-Comiques n'ont pas encore, au moment où j'écris, donné leur revue, très-prisée, chaque année, des amateurs du genre. Ceux-ci attendent avec anxiété cette manifestation nouvelle de l'esprit des deux coupletiers ordinaires du lieu : MM. Blum et Flan. Sera,'-i~elle dieu, table ou cuvette î Depuis le commencement de la semaine, tous les matins on promet et tous les soirs on ajourne la première représentation. Les demoiselles de la maison, qui sont dans Tusage de consacrer pieusement la nuit de Noël à cette collation de circonstance intitulée réveillon, avaient bien craint que la revue ne fût jouée le 24 décembre. Mais on a fait tant de neuvaines; les restaurateurs, qui risquaient d'y perdre des aubaines, ont si bien imploré le dieu des fourneaux, que ces dames ont pu réveillonner tant et plus, sans être gênées par le devoir théâtral.

Avez-vous remarqué un symptôme qui se reproduit assez invariablement dans les bals, à l'heure du souper, lorsque le Champagne a déjà circulé, versant l'attendrissemejit dans l'âme des convives du beau sexe? on entend alors les dames compatissantes s'a^

pitoycr sur le triste sort des musiciens de Torchestre qui ont toute la peine pour le plaisir des autres. Sous toutes les latitudes, dans le grand monde comme dans le demi et dans le quart de monde, combien de fois ne nous est-il pas arrivé d'entendre à la même heure et dans les mêmes conjonctures ce même sentiment se faire jour dans un langage différent ! Les auteurs de la revue des Délassements ont été frappés, eux aussi, de cet attendrissement entre les écrevisses et les truffes, et ils y ont vu le thème d'une scène assez originale. En effet, après avoir exprimé, au moment voulu, la pitié que leur inspirent les fatigues, l'ennui, le jeûne des musiciens qui les ont fait danser, leurs petites dames se lèvent de table et vont occuper à l'orchestre la place qui du violon, qui de la b.asse, qui du cor, en invitant ces messieurs à les remplacer autour du souper.

Ce chassez-croisez, qui rapproche les actrices du public des avant-scènes, n'a pas déplu aux jeunes artistes qui y prennent part ; on prétend même qu'elles y ont mis tant d'ardeur et de bonne volonté, qu'en moins d'un mois d'études, chacune d'elles savait faire sa partie sur l'instrument qui lui échoit dans la symphonie travestie.

Le médium américain Squire, dont les phénomènes différent de ceux de M. Home en ce qu'ils ne se produisent que dans les ténèbres ; le guîtariste Huerta, dont presque tous les journaux annoncèrent naguère la

mort, par une de ces erreurs qui se présentent trop fréquemment dans leurs colonnes, sont au nombre des originalités et des nouveautés de l'hiver qui commence. Ce pauvre Huerta, son histoire est à la fois triste et comique, et il faut avoir pour lui toute la sympathie que méritent son beau talent, ses infortunes. Je n*oublie pas non plus qu'il nous fut recommandé, il y a une quinzaine d'années, par ce doux et poétique Chopin, qui ne prodiguait pas plus son intérêt et son amitié que le plaisir de l'entendre sur le piano.

Huerta jouait dernièrement de sa guitare enchantée dans une réunion intime, chez ce grand seigneur russe, le comte Koucheleff, qui est magnifique avec tant d'intelligence, et Huerta nous racontait ses malheurs singuliers : les journaux l'ont ruiné en publiant par erreur le bruit de sa mort. Voici comment : un sien cousin, dont il devait hériter, apprit, à son lit de mort, par les gazettes, que le cousin Huerta l'avait précédé de quelques jours dans la tombe et, naturellement, il fit un nouveau testament en faveur d'un autre collatéral, et quand le guitariste se présenta pour hériter, la place était prise. On ne la lui avait naturellement pas réservée, à lui qui était mort avant le testateur.

Pour comble de disgrâce, l'instrument dont il joue avec une si attrayante supériorité est un pauvre moyen de fortune. Il lui est interdit d'aborder les grands concerts avec sa guitare. C'est de la musique de chambre dans la plus étroite acception du root, et il lui faut se

borner à charmer les cercles intimes qui écoutent peutêtre mieux, mais paient difficilement autant ce qui leur pMt que les grandes assemblées.

Le tumulte et le brouhaha des samedis de carnaval ont recommencé à l'Opéra. Déjà ces saturnales hebdomadaires comptent deux représentations. Je vous signale une innovation qui s'est produite samedi dernier, sur plusieurs points, dans l'ordre et la marche des quadrilles. A la première figure, jugée trop froide pour la température de ces mascarades, quelques novateurs substituent une nouveauté qui s'intitule la ballade et qui nous vient de la Closerie des Lilas ou elle fut inventée par M^^® Camille, dite l'idole du Quartier- Latin.

Les morts vont vite, dit la ballade allemande. Hourra ! mais les vivants aussi savent fendre l'air aux sonsd'un orchestre enivrant. La danseuse s'enlace à son cavalier et les couples dévorent l'espace dans un galop ardent et circulaire. Voilà la nouvelle figure, la ballade, par laquelle il s'agit de remplacer le lourd pantalon de la contredanse vulgaire.

Vous êtes-vous jamais trouvé en présence d'un de ces habiles devins de salon qui pénètrent la pensée d'une personne en touchant des lèvres son verre? Voici im petit fait appartenant à cet ordre d'idées dont nous avons été témoin à un récent dîner. — « Je parie, dit une célèbre cantatrice qui a régné bien des années sur la scène de notre Académie alors royale de musique,

je parie, dit M*"® ***, que nul ici ne saurait deviner ce que je vais écrire sur le petit papier que voici. »

Elle traça, en effet, sur une feuille volante, une ligne au crayon.

— « Maintenant, voici ma coupe de Champagne ; qui veut y boire et deviner?

— « Madame, reprit l'un des assistants dès qu*il eut effleuré le cristal que lui avait passé la cantatrice, nous sommes encore plus fâchés que vous de votre départ pour l'Angleterre. Maintenant, que le papier soit ouvert ! »»

On l'ouvrit, et voici ce que Tartiste y avait écrit : « Je suis bien contrariée de partir pour Londres. »» On applaudit beaucoup et à la perspicacité du sorcier et à la tournure galante qu'il avait donnée à sa découverte.

Finir un feuilleton sans parler de MM. Dumas père et fils, il n'y faut pas songer ! Le plus jeune des deux, — c'est le père, bien entendu, — n'est pas éloigné maintenant d'aller pousser une pointe en Grèce, pour l'amour des fouilles qu'il espère bien y diriger, fallût-il pour cela renverser d'un coup de coude le trône d'Othon.

Dumas est un si grand dèfaiseur de rois t Quant à l'Italie, son affaire est réglée : avec la plume, l'épée et les conseils de notre romancier, l'ami Garibaldi ne tardera pas à achever son œuvre. Même la puissance autrichienne en Vénétie s'écroulera comme un

château de cartes, — qui en doute, quand Dumas le dit? — lorsque lui et Garibaldi auront soufflé dessus.

Cette besogne accomplie, — je ne parle pas de Gaëte, dont l'auteur de Monte-Cristo ne daigne mênne pas s'occuper, — il songe à conseiller à Garibaldi d'accepter le mandat des électeurs de Nice et d'aller siéger au Corps-Législatif de France en qualité de député de sa ville natale. Dumas écrirait alors les discours que Garibaldi prononcerait! Comme notre grand conteur faisait ce rêve tout haut, devant quelques amis, lors de son dernier voyage à Paris : — «« Ai-je bien entendu ! dit l'un des assistants ; quoi I il est Dumas lui-même et il songe à faire des maquettes de discours comme s'il n'était que son collaborateur ! »

Le fils si spirituel de ce beau génie est toujours bien souffrant, au moral plus qu'au physique. Il s'attriste; il se tourmente. Il a des regrets, presque des remords en songeant à la direction qu'il a donnée à sa jeunesse. Il est tenté de regarder comme des erreurs ses succès et ses travaux dont tant d'autres seraient fiers. Il voudrait changer son sort contre celui de n'importe quel honnête bourgeois. L'obscurité, la vie de famille, le mariage avec quelque jeune fille sainement élevée, voilà le lot qui eût fait mon bonheur, dit-il en soupirant.

N'est-ce pas un spectacle étrange et bien de ce temps-ci qu'une pareille inquiétude dans un bonheur constant et de tels regrets chez un jeune homme qui

semble si digne d'envie ! Ses succès même n*ont plus pour lui ni saveur, ni enivrement. Il est tenté de les prendre en pitié, il les regarde en soupirant et en se disant : «' A quoi bon ? « Je ne sais ce que durera cette mélancolie; autrefois, elle eût probablement jeté dans quelque hôpital des âmes, et, pour tout dire, dans un couvent, ce singulier blessé.

Sommaire : Une fièvre de circonstance. — Aphorismes à propos de patins. — Le roi de la semaine^ c'est le Léotard du patin. — Sur le lac du bois de Boulogne. — Sort réservé au dégel, s'il se montre.

— L'effronterie des plaisirs et des modes à Paris. — Nécessité de l'activité, du bruit et d'une certaine dose d'effronterie, pour parvenir. — Mot de Machiavel à une mère. — L'effronterie de l'auteur des Effrontés, — Poëte et luron. — École du bon sens^ école du sens commun (traduisez : vulgaire), école du non-sens. — Une effronterie honnête est à bien des choses admirées ce que le levain est à la pâte. — Les Revues, genre de pièces effrontées. — La plus effrontée, la plus applaudie. — Â vos souhaits î réouverture des Délassements -Comiques. — La Chanson de Fortunio, aux Bouffes.

— Demoiselle espagnole incendiée et ténor italien éteint. — A propos d'un Ballo in maschera, Gustave III naguère à l'Opéra. — M. Duponchel et Maurice de Saxe. — Début de M"* Lagier au Gymnase , dans la Famille de Puimenée ou la Femme forte. — Encore un Mariage dangereux I M. Lafontaine. — Jessie^ le roman de M. Mocquard dans la Revue européenne. — Le médecin Squire.

— Spiritistes et spiritualistes. — Le sens hiératique du quadrille expliqué au dernier bal masqué par Camille, l'idole du Quartier- Latin.

Paris, 18 janvier 1S6L

Monsieur, patinez-vous î Patinez-vous, Madame?

Si vous ne patinez pas, je jure par les belles assemblées de patineurs dont le lac du Bois de Boulogne est le rendez-vous quotidien, et par les magnifiques fourrures des domestiques de mes amis, qu'il est parfaitement inutile de faire plus longtemps route ensemble. Nous ne pourrions pas nous entendre; en effet, les convictions que m'inspire la circonstance et mes principes immuables (jusqu'à ce que j'en change) sont ceux-ci :

La vie est une glissade.

Le patin mène à tout.

Hors du patin pas de salut.

Dis-moi avec qui tu patines, je te dirai qui tu es.

Vienne le dégel, on nous verra chanter une autre gamme. En attendant, Paris est aux patineurs ; et si vous me demandez quel est le lion et le roi de la semaine, ce n'est ni le meilleur valseur, ni le plus profond politique, ni Garibaldi, ni le plus habile conducteur de cotillons, ni un sénateur, ni un ténor, ni im cheval de course, ni une danseuse, ni l'auteur des Effrontés, ni l'auteur du Ballo in maschera; le héros de la semaine, celui qui ne trouvera pas de cruelles, le vainqueur des vainqueurs, c'est celui qui sait le mieux :

Écrire son nom sur la glace d'un patin sans rival*;

Dessiner la forme d'un 8 ;

Se lancer comme l'éclair et puis s'arrêter court, bref, jouer du patin comme Léotard jouait du trapèze,

— &0 — et faire tout ce qui concerne son état de docteur èspatins.

En général, l'éducation des Français laisse beaucoup à désirer sous ce rapport. La clémence ordinaire de nos hivers a fait de nous un peuple excessivement arriéré en ce qui concerne le sport sur la glace. Mais, à voir l'ardeur que Parisiens et Parisiennes mettent, en ce moment, à réparer le temps perdu, on ne désespère pas d'arriver promptement à de beaux résultats. Pourvu que le temps ne se détende pas, mon Dieu! Voilà le vœu que forment ceux et celles qui ont pris hier leur première leçon. Si l'on rencontre le dégel, on est prié de le reconduire jusqu'à la frontière, ou bien encore de le fourrer en prison, sous prétexte qu'on le prend pour l'introuvable assassin du président Poinsot. Ce qui caractérise les modes et les plaisirs des Parisiens, c'est leur effronterie.

Du moment qu'une chose est à la mode, on ne rougit plus, si frivole qu'elle soit, de lui sacrifier sa gravité, son temps, ses occupations. On vous blâmerait de consacrer fût-ce une parcelle de vos loisirs à un passe-temps qui n'est plus ou n'est pas encore sur le programme des honnêtes gens. En revanche^ laissez tous vos travaux pour Tétude consciencieuse du patin, quand c'est cette fièvre-là qui nous tient ; au détriment de vos affaires, adonnez-vous à la polka, quand la polka est une nouveauté, et, loin d'être blâmé, vous ne ferez que gagner dans l'estime du monde.

Nous sommes étonnants, nous autres Parisiens, de respect pour nos manies. Ce qui nous sauve, c'est que nous en changeons à peu près tous les jours. L'activité est le remède à bien des maux et le rachat de bien des torts. Notre ville a pour elle l'activité aussi bien que la charité.

J'ai ouï dire qu'une princesse^ italienne du temps passé, effrayée des désordres de son fils, alla un jour demander conseil à l'esprit le plus fin de son temps, à l'illustre politique Machiavel, pensant, non sans raison, que cette proverbiale habileté pouvait être utilement invoquée dans les questions privées aussi bien que dans les afitûres d'État. Le secrétaire de la république florentine accueillit avec son fin sourire les doléances maternelles qui étaient venues le trouver, puis voulut consoler d'un mot les inquiétudes de cette mère à qui la vie tumultueuse de son fils ôtait tout repos : " Mieux vaut encore mal faire, répondit le grand homme, que de ne rien faire. »»

Je doute que cette parole pût être aussi vraie du temps de Machiavel qu'à notre époque, dont la devise paraît être : Aux effrontés les mains pleines i où il faut courir, s'agiter, crier, hurler aussi fort que les loups, sinon avec eux, et où j'ose dire qu'une certaine close d'efftonterie est nécessaire, même à la vertu, sans quoi vous la verrez se morfondre dans quelque coin, ignorée, ignorante, inutile.

Voyez, par exemple, M. Emile Augier ! Il a com-

- ^42 -posé, il vient de faire représenter, au milieu de l'attention universelle des grands et des petits, une comédie vigoureuse de forme, élevée de but et d'intention : les Effrontés. Je soutiens que cette pièce n'existerait pas si l'auteur n'était lui-même, — par ses procédés littéraires, — un effronté de la première volée.

C'est un poëte doublé d'un luron ; il a bien du sang de son grand-père Pigault-Lebrun dans les veines. Il aime le mot franc, parfois même un peu gros, et sa muse, honnête femme au fond, a su se faire un front qui ne rougit jamais. Otez-lui cette effronterie, et M. Augier devient un autre Ponsard tout au plus, et il mérite d'être enrégimenté de fait, comme il le fut de nom quelque temps, parmi les sectateurs de l'école du bon sens, c'est-à-dire du sens commun dans le sens de vulgaire. De là à proclamer que l'école du bon sens est l'école du non-sens, il n'y a qu'un simple changement de lettre qui ne coûte rien à ma raison.

Notre époque a des vertus, qui le nie 1 mais ses vertus sont d'une personne qui connaît le fond des choses et le dessous des cartes et non pas d'une vierge rougissante. Nous sommes des effrontés, — honni soit qui mal y pense ! — non pas dans le sens des effrontés de la comédie nouvelle qui sont des coquins, mais dans le sens de l'effronterie nécessaire pour faire son chemin dans une. ville comme la nôtre, dans un temps comme celui-ci.

Si vous n'êtes pas un tantinet effronté , reste» chez

— /i3 — vous, tirez un triple rideau entre le monde et vous, vivez voilé ou plutôt végétez !

La spéculation, c'est l'efFronterie dans les affaires ; la diplomatie, c'est l'efifronterie dans la courtoisie ; le journalisme, c'est l'effronterie dans la littérature ; la guerre, c'est l'effronterie en face du sang des enfants et des larmes des mères. Otez toute effronterie à l'amour, et bientôt le monde finit, faute de combattants I Essayez donc d'être un grand médecin, un chirurgien habile dont la main ne tremble pas, sans un peu d'effronterie !

Les deux compositeurs populaires du moment :

Verdi, Offenbach, c'est l'effronterie en musique. Une grande danseuse, c'est l'effronterie même en maillot rose et en jupon court. Une tragédienne, l'effronterie en péplum. Une soubrette de comédie, Peffronterie en cornette. Un grand avocat, l'effronterie en robe noire. Sans effronterie, mêlez-vous donc de plaider pour M"® Léonie Chéreau ! V%d de Tamberlick, c'est de l'effronterie vocale... Enfin, sans la dose voulue d'effronterie, croyez-vous que Siraudin se fat fait confiseur, et savez-vous ce que serait une chronique sans effronterie? — Quelque chose de fade comme la pâte de jujube ou de guimauve, un petit écrit lénitif et pectoral.

Il y a effronterie et effronterie. Ceux qui la condamnent en bloc sans distinguer et prétendent vous en dissuader absolument, me font l'effet du renard de la fable auquel on avait coupé la queue t prêchant à

- /li ~

ses confrères le sacrifice d'un ornement inutile selon lui. Tout le monde n*a pas en soi l'étoffe d'un eflfronté de distinction.

En ce moment, il se joue des Revues à foison sur toutes nos petites scènes de genre ; pourquoi le public aime-t-il tant cette famille de pièces ? Parce que ce sont les plus effrontées. Et pourquoi met-il au-dessus de toutes ses pareilles la Revue des Délassements -Comiques? Parce que, parmi ces effrontées, c'est la plus effrontée.

La critique théâtrale à pu dédaigner la réouverture de ce théâtricule. La chronique, plus humble, a le droit et le devoir de s'occuper de ce petit événement. Comme la chronique elle-même, les Délassements- Comiques, qui font de la chronique chantée, parlée, dansée, sont un besoin pour un certain public qui n'est ni le moins brillant, ni le moins intelligent. A force de réclames dune judicieuse effronterie, n'étaiton pas parvenu à faire de ce point douteux : où vont aller loger les Délassements? une question dont les correspondants bien informés se piquaient de suivre les phases. Finalement, ils sont revenus à leurs pénates redorés et restaurés à souhait, en attendant mieux, et ils ont inauguré leur nouvelle série de succès par la revue intitulée poliment : A vos souhaits. Avec la Chanson de Fortunio des Bouffes-Parisiens, c'est le succès le plus incontesté du quart d'heure. Pourquoi donc cette réussite constante des Revues

sur la scène étroite que M. Sari dirige au boulevard du Temple en homme d'esprit qui s'amuse, et où comédiens et comédiennes ont l'air, non de faire leur métier, mais de trouver leur plaisir sur les planches? C'est que là les pièces se composent, se montent, se répètent comme en famille et dans une atmosphère de belle humeur à nulle autre pareille. Les demoiselles de la maison sont, par excellence, des rieuses, des soupeuses, des amuseuses qui excellent à s'habiller, à se déshabiller en un clin d'œil, selon les besoins d'une pièce à déguisements, à travestissements innombrables, et à babiller! On les choisit accortes, vives, en bon point de gaieté, et puis, les rôles distribués, voici le conseil qu'on donne à chacune : « Dites comme chez vous, w Presque toutes ont de l'esprit, cet esprit effronté du gamin de Paris, qui étonne et effraie par sa hardiesse et sa profondeur l'étranger nouvellement débarqué dans nos murs. Dépourvues de lettres, elles ont le plus souvent le sens juste en littérature, et comme un écrivain débitait devant l'une d'elles des lourdeurs et des fadeurs manuscrites : « Ah ! dit-elle, si nous n'avions pas plus de comique que ça, on ne nous donnerait pas de quoi payer notre porteur d'eau. »

Un régisseur du nom d'Oscar, un vétéran des coulisses, qui a été secrétaire du Théâtre-Italien, directeur du Panthéon, qui a doublé Alcide Tousez au Palais-Royal et qui est aujourd'hui première ganache en

— ^6 — tout genre, donne les leçons indispensables de discipline théâtrale à cette troupe bien nourrie, bien habillée et ne manquant de rien. Un chef d'orchestre, M. Gourlier, qui excelle à choisir et à faire les airs que le iiii sifflera en sortant du théâtre, ces refrains qui vous retiennent plus encore qu'on ne les retient, guide la petite phalange des instrumentistes. M^^« Suzanne Lagier, musicienne presque autant que comédienne, donre quelquefois des airs de sa façon qui ne sont pas les moins vifs et les moins bien tournés. Je connais des gens sérieux qui, après avoir vu A vos souhaits^ se sont endormis et réveillés pendant trois ou quatre jours et se rendaient à leur bureau, à leur ministère, au Palais, sur l'air : « Batifolez, mesdemoiselles, w

La troupe a recruté deux acteurs, deux précieux brûleurs de planches : Lallemand et Couder, qui viennent, l'un du théâtre des BatignoUes, et l'autre de celui de Liège. Le second est fort drôle dans le rôle de Gandinet, le jeune homme mis en loterie au Casino d'Asnières. C'est dans le même tableau que les plus sémillantes de ces petites dames descendent de la scène dans l'orchestre, oîi elles prennent, devant les pupitres, la place des musiciens ordinaires, et exécutent un quadrille au lieu de le danser, comme c'est leur coutume. Cette innovation a paru assez ingénieuse pour que le directeur des Bouffes-Parisiens ait cru devoir réclamer la paternité de l'idée.

Depuis que ce petit divertissement fleurit chez M. Sari, les fauteuils les plus voisins des musiciens, ceux du premier rang, par conséquent, sont mis chaque jour aux enchères. Ce n*est pas la seule anomalie qu*oflfre cette salle à nulle autre pareille. Il y a là des places debout qui se paient plus cher que les places où Von est assis. Pourquoi? — Parce que. Il s'ensuit que lorsqu'un monsieur situé modestement aux places assises, s'avise de se soulever sur sa stalle avant l'entr'acte, l'ouvreuse vient lui demander un supplément.

Ce n'est pas sans des études suivies, comme bien vous pensez, que l'on est parvenu à faire exécuter convenablement, par cet orchestre inusité, un quadrille tout entier. Il y a eu le travail d'ensemble aux répétitions, et le travail de chacune en particulier, tête-à-tête avec son instrument. Les voisins de celles qui cultivaient les cuivres avec assiduité ont souffert non pas un peu, et les loyers eussent baissé autour d'elles si ces symphonies à domicile avaient duré. L'une d'elles, qui répond, m'a-t-on dit, au nom de Jeanne, a pris fort au sérieux son talent sur un Sax quelconque, et se demande si elle ne ferait pas mieux de laisser là les tréteaux, pour courir et subjuguer le inonde musical, son instrument sous le bras, à la façon des sœurs Ferni et des Milanollo.

Il faut bien qu'il y ait des concerts, quoique ce ne soit pas encore la saison, puisqu'il y a peu ou point de bals. On en promet pour la fin du mois, dans le

monde officiel. En attendant, les samedis dansants de jjme (Je Errazu sont facilement les plus belles réunion s, puisque ce sont à peu près les seules. Elles sont d'ailleurs extrêmement brillantes. Sa dernière a été attristée par un accident qui est devenu déjà la proie de tous les journaux du monde, au moment où nous écrivons : une jeune fille, une jeune Espagnole^ comnrre dans la fameuse poébie de M. V. Hugo qui commence par ce vers :

Hélas ! que j'eu ai vu mourir de jeunes iille^i!

a failli périr dans les flammes. Affreux spectacle 1 Je ne sais lequel des deux fut le plus douloureux : de voir une senorita incendiée samedi, ou le lendemain, dimanche, de voir aux Italiens ce beau ténor, Mario, si douloureusement éteint par un Ballo in maschera, La mise en scène du nouvel opéra de Verdi a rappelé les prodigalités et les magnificences de Gustave Illy dont il est la traduction, comme les jeûnes du vendredi-saint peuvent, par le contraste, ressusciter le souvenir des ripailles du mardi-gras. Gustave III, — paroles de M. Scribe, musique de M. Auber, — dont le cinquième acte est un chef-d'œuvre pour les yeux et pour les oreilles, fut représenté pour la première fois à l'Académie alors royale de musique, le 27 février 1833. Le succès du ballet de Gustave est

— ti9 — une date dans les annales de l'Opéra ; mais par quel luxe, par quels soins, par quelle dépense de vigilance et d'écus M. Duponchel n'avait-il pas acheté ce triomphe ! Il faut lire cela dans les Petits Mémoires deVOpéra^ très-amusant volume de M. Charles de Boigne, qui parut à la Librairie Nouvelle il y a deux ou trois ans : Quelques jours avant la première représentation de Gustave, une répétition générale des costumes est annoncée. Ce jour-là, M. Duponchel est malade, dans son lit, avec une luxation du col du fémur. Mais le nouvel opéra dépend du cinquième acte ; le cinquième acte dépend des costumes, de leur richesse, de leur exactitude, et M. Duponchel n'a pas Je temps d'être malade.

Assis dans son lit, flanqué de M. Géré, le costumier, et de la maîtresse couturière, il fait défiler devant lui, un ^ un, une à une, toute une armée de premiers sujets, de figurants et de figurantes. Chacun s'arrête au chevet de son lit ; il inspecte chacun de la tête aux pieds; il fait ses observations, donne, dicte ses ordres. A deux heures du matin, la revue est passée; il se recouche; il reste, seul, fatigué, épuisé; mais qu'importe? Le succès du cinquième acte et de l'opéra était assuré.

En cette nuit héroïque, M. Duponchel mérita d'être comparé au maréchal de Saxe qui vainquit à Fonte noy, à peine sorti du lit de douleur où Thydropisie minait ses forces. C'est à ces triomphes de la volonté

sur la nature que l'on reconnaît l'âme des grands capitaines.

Si rOpéra n'était dans le Tannhavser ']Msq\i^aji cou, si ses habitudes de lenteur majestuelise ne lui rendaient tout à-propos inîpossible, ce serait jouer nn bon tour à qui de droit que de reprendre le Gustave III ie M. Auber.

Le Gymnase donnait avant-hier une première représentation : la Famille de Puimenée, Heureusement je n'ai pas à juger cet ouvrage, dont j'estime fort l'auteur. M"® Lagier y débutait, et du premier coup elle a su se poser en comédienne à côté de M™® Rose Chéri. On connaît M*'« Suzanne Lagier : belle, spirituelle, mais grasse ! Aussi, à son entrée en scène, mon voisin de stalle se prit à dire :

— « C'est la pièce du Vaudeville au singulier. Du moment que M"® Lagier s'y montrait, on aurait dû intituler cela : la Femme forte. »

A la fin du second acte, au moment où l'on voit se décider envers et contre tous le mariage de l'aventurière, brillamment représentée par M"« Lagier, et du jeune fils de famille, auquel M. Lafontaine prête ses traits et son talent, comme la pièce semblait menacer ruine, le même voisin s'écria : « Encore un Mariage dangereux! » faisant allusion à la comédie de ce nom qui tomba bruyamment au Vaudeville sur le même M. Lafontaine, qui n'en pouvait mais.

Le roman, tant annoncé, de M. Mocquard, Jessie,

qui paraît dans la Revue européenne, tenait d'avance un grand succès de curiosité auquel l'œuvre d'un simple littérateur ne saurait prétendre. Depuis qu'on a lu dans les deux^demières livraisons du recueil auquel cette bonne fortune est échue, les soixante ou quatrevingts premières pages de l'émouvant récit, la curiosité se change en sympathie et en attendrissement. La fougue amoureuse du jeuneLesley compte plus d'un partisan parmi les lectrices. La sagesse, la grâce réservée de Jessie, l'originalité pudique de la figure de cette vierge du Nouveau-Monde, contrastant avec une vocation artistique qui va devenir, — on le pressent, — l'unique ressource de la famille Addington après les coups redoublés qui l'ont atteinte dans sa fortune ; la rigidité du père qui complique la situation ; la perfidie de fausses amies qui se plairont à l'envenimer ; le dévouement de deux serviteurs, comme on n'en voit plus guère dans notre Europe, tous ces éléments, habilemfent groupés pour former un tableau d'intérieur d'un sentiment pénétrant et doux, rappellent les chastes émotions, l'intérêt qui, pour être toujours contenu dans les limites des plus strictes convenances, n'en est pas moins vif, d'un chef-d'œuvre anglais : le Vicaire de Wakefield, Ce sont deux livres de même famille, écrits tous deux pour la famille en même temps que pour les plus délicats lettrés.

On vous a parlé déjà du médium M. Squire, successeur de M. Home. En passant, je ferai observer à

nos imprimeurs que trop souvent, loi^que nous écrivons médium, mes confrères ou moi, ils impriment médecin, ce qui n'est pas du tout la même chose. M. Squire est si peu un médecin, qu'il était, avant de se livrer à la danse surnaturelle des tables, notre confrère en journalisme. Il rédigeait le feuilleton d'un carré de papier américain : The lannei* of lighi, traduisez : le drapeau de la lumière» Sa facilité à écrire en vers est telle qu'on l'accuse de pouvoir en aligner jusqu'à vingt par minute. Il est venu à Paris pour apprendre le français et pour répandre le spiritualisme. Il demeure chez M. Piérart, rédacteur en chef de la Revue spiritualiste , rue du Bouloi, 21.

Ne pas confondre, s'il vous plaît, comme on le fait trop souvent dans le monde, les spiritualistes et les spiritistes. Je ne saurais peut-être pas vous dire bien au juste en quoi consiste l'abîme qui sépare ces deux sectes d'apôtres des manifestations surnaturelles. Mais j'affirme que l'abîme existe et que vous ne pouvez pas faire à un spiritualiste un compliment plus désagréable que de lui dire : « Ah ! Monsieur le spiriiisiey que vous faites donc bien valser les guéridons ! » Il en serait de même si, dans la meilleure intention du monde, vous alliez traiter de spiritualiste un spiritiste.

A présent que vous voilà avertis, veuillez ne plus confondre !

Les phénomènes de M. Squire ont le défaut de ne se produire que dans les ténèbres, ce qui, natu-

rellement, gêne un peu pour les voir; mais on les sent, on les touche, et, à défaut des yeux, le témoignage des autres sens vous convaincra de leur réalité. Son principal agent est une table massive pesant quelque chose comme quatre-vingts livres, chez laquelle les forces combinées de Triât, de Charavey et de M. Delamarre ne pourraient déterminer les mouvements que notre médium lui imprime sans presque y toucher. Il a un bras et les deux jambes attachés à une chaise, il effleure de la main restée libre le meuble énorme qui, aussitôt, prend son vol par-dessus vos têtes et va tomber à Tautre bout de la pièce sur des matelas disposés pour la recevoir. Ou bien encore le médium vous fait poser les mains avec les siennes sur la table merveilleuse qui s'enlève et vient se poser sur la tête des assistants. Cette singulière coiffure n'est pas plus pesante, dit-on, qu'un couvre-chef ordinaire. Mais, si en ce moment on commettait l'imprudence de rapporter les lampes, les esprits qui soutiennent le meuble en Tair s'enfuiraient et vous risqueriez fort d'être écrasés. Tenez-le-vous pour dit?

Au dernier bal masqué, Camille, dite l'idole du Quartier-Latin, a exprimé d'une façon bien pittoresque le sens qui se cache pour elle sous les formes extérieures du quadrille et la raison de l'animation en quelque sorte surnaturelle avec laquelle elle interprète chaque figure.

1» Le Pantalon, auquel on a substitué la ballade :

il lui semble, dit-elle, en le dansant, qu'elle est un chevalier du moyen âge ou un étudiant hardi quia enlevé une jeune fille a ses parents. On poursuit les deux fugitifs. En avant ! en avant 1 — O mon Isaure ! ils ne nous attraperont pas... Hop! hop ! ils courent; ils volent ; les vivants vont vite.

2** LÉté\ la belle et son ravisseur entrent en pourparlers avec les personnes ou les peuples chez lesquels le cavalier a transporté son précieux fardeau. Halte délicieuse. La situation pacifiée semble entrer dans une phase diplomatique.

3° La Poule ; charmés de la société des hôtes aimables que le ciel leur a envoyés, les indigènes leur font mille politesses. Fraternité, sécurité, bonne compagnie et doux propos.

4® La Pastourelle; mais des ennemis implacables ont découvert leur retraite. Ciel I seul contre tous ! /c'est le moment du solo) il faut combattre jusqu'à la mort; il faut charger leur escadron. Bataille ! des pieds, des mains ! en avant, en arrière ! à pied, à cheval ! et les coups de sabre et la mitraille et le canon et les remparts qui s'écroulent et les hommes qui tombent! . . . feu partout I . . . L'ennemi bat en retraite.

5* Le Finale ou chassez-croisè ; l'amant victorieux va savourer son bonheur sur des hauteurs écartées.

Que de choses dans un menuet ! disait un célèbre danseur d'un autre temps et d'un tout autre style ; vous voyez que pour lee initiés qui savent lire dans le

quadrille avec les yeux de M"^ Camille, l'idole du Quartier-Latin, il renferme aussi pas mal de choses ; tout un drame ! et dire qu*on le bannit de bien des petites soirées bourgeoises comme trop pacifique et absolument vide de sens !

SoMMAiRB : Murger ne nous aimait pas. — Manè lui faisait l'effet qu'un incrédule dans l'assemblée produit sur un somnambule. — Musette et Mimi. — La profession de foi d'un héros d'Octave Feuillet est à peu pvès la nôtre. — La hutte d'un Huron' et les palais de la civilisation, ou la vie de Bohême et la vie policée. — Comme quoi l'ignorance favorise l'essor de l'imagination ; voyez plutôt M. Dumas fils et comparez Murger à lui-même, de ses débuts à sa lin ! — Le Cercle du Café Molière ou la nouvelle jeunesse du Quartier- Latin. — Le Boursier fait prime. — Lisette a passé les ponts.' — Le maréchal Bosquet. — M™*» de Béhague; d'Aoust. — Les gaietés du faubourg Saint-Germain et ses cotillons monarchiques et religieux. — Le comte Félix de Sayve. — Tohu-bohu. — Le courage de la tragédie. — Le courage du costume. — Beau lyrisme du journal le Sport. — Un bon avis à notre ami et confrère M. Chapus. — Jean Toitou pris pour un seigneur. — Les bals du lundi gras dans deux sphères bien différentes : au ministère d'État, au Casino Cadet. — ( e sera choisi. — Une tombola de lots vivants. — Le prince de Gouriel. — L'habit fait le moine. — I^ graud'prêtre, S. V. P. — Dumas père et une nourrice normande de fort calibre. — Un mot de M. Dumas seul ! -- Un mot de

Ulgitizecl by 'KJKJKJW l\^

— ôi —

M. Empis à M. Augier. — Un mot de très-grande dame. — Le R. P. Lacordaire à l'acteur Ch. Pérey, ou un précieux autographe.

Paris, 8 février 1861.

Le charmant écrivain que les lettres ne se consolent pas d'avoir perdu et dont nous aimions de tout notre cœur le gracieux naturel, Henri Murger, avait une antipathie marquée pour ce feuilleton, et, plus d'une fois, abusé qu'il était comme les autres par notre masque, il lui arriva de nous prendre pour confident de ses sentiments contre le malheureux Manè.

Avez-vous vu l'effet que produit sur certains somnambules la présence d'un incrédule dans la société qui les entoure et les interroge? Le sujet magnétisé s'agite, s'irrite et quelquefois demande l'expulsion du sceptique qui le trouble. Tel à peu près l'auteur de la Vie de Bohême supportait impatiemment de nous rencontrer dans ses sentiers, persiflant ce qu'il avait chanté, ce qu'il chantait encore, même sans le vouloir, car la bohème était devenue chez lui une seconde nature.

H croyait à Musette et àMimi, il avait parlé d'elles avec attendrissement et il les prenait au sérieux. Nous, au contraire, nous sommes assez de l'avis de ce jeune héros d'Octave Feuillet qui fait, je ne sais plus où, la profession de foi suivante : « J'ai découvert qu'il n'y a que deux femmes qui doivent se trouver mêlées à la

vie de chaque homme pour son bonheur : sa mère et la mère de ses enfants. >« Otez de cette déclaration de principes la solennité un peu gauche dont ne sont pas exempts les jeunes gens pauvres élevés chez M. Feuillet, elle renferme une bonne vérité. Des amours qui moussent et pétillent comme le vin de Champagne, qui n'en eut à la douzaine? Mais, au moins, faut-il que ces fantaisies soient gaies, passagères et vivent l'espace d'un souper. Loin de penser que la durée et les larmes sanctifient les liaisons réprouvées, nous sommes d'avis, au contraire, que le temps gâte fort l'affaire et que ces grandes tendresses chantées par Murger et autres ne sont jamais que du désordre consolidé, où les jeunes intelligences se ruinent, où les jeunes cœurs se flétrissent alors pour tout de bon.

Murger ne nous pardonnait pas de ne voir que des amours dans la contrée où il avait élevé le sanctuaire de l'amour. Avec tout son esprit, toutes les grâces de son imagination, les crédulités heureuses d'un cœur qui eut toujours vingt ans, il me faisait un peu l'effet d'un sauvage habitant une hutte étroite construite dans le système d'architecture qui fleurit au pays des Hurons et qui prétendrait nous faire admirer sa hutte, à nous qui avons visité tous les palais de l'Occident civilisé et glorieux. Il ne savait pas ce que les âges précédents ont pensé ; il était étranger aux mœurs des autres nations; étranger aussi à la vie morale, intellectuelle et aux manières des sociétés polies. Une

bonne part de son originalité justement vantée était faite de cette triple ignorance.

Criera-t-on au paradoxe, si je déclare, qu'à mon avis, le défaut de culture est souvent une force pour les intelligences ? Alexandre Dumas fils, par exemple, l'un des hommes de ce temps-ci qui ont fait Texploitation la plus avantageuse des mines de leur cerveau, ne lit jamais que Shakspeare et Balzac, et je ne crois même pas qu'il les lise beaucoup. 11 aime mieux regarder l'humanité vivre, l'écouter parler et prendre des notes. Pour le reste, il se garde bien d'étendre le cercle de ces connaissances inutiles et souvent gênantes.

L'instruction la plus étendue possible est le viatique du critique; c'est un bagage qui risque d'écraser l'inventeur dans ses courses vagabondes. Pour ce dernier, c'est une source de comparaisons désespérantes, de réflexions qui se dressent devant lui comme des obstacles infranchissables. L'inventeur qui connaît toutes les difficultés et tous les écueils semés devant ses pas, est un homme perdu, à moins d'être un génie tout à fait supérieur, qui lit sa route dans les astres. Si ce n'est qu*im écrivain d'esprit et d'imagination, il n'osera plus marcher, il tâtonnera d'autant plus qu'il est devenu plus clairvoyant. En matière de fictions romanesques, ce n'est pas comme dans la rue, les aveugles vont tout droit devant eux, sans hésiter.

Ainsi, l'Henri Murger de la Vie de Bohême^ qui ne

connaissait absolument de la vie que les mansardes démeublées où l'on s'asseoit sur des tas de coquilles d'huîtres en guise de sièges, les habits râpés de ses amis et les bonnets chiffonnés de ses maîtresses, fit avec un aplomb magnifique son entrée dans le monde littéraire. Plus tard, au contraire, et surtout dans les derniers temps, il était devenu plus timide et cent fois sur le métier remettait son ouvrage. C'est que le sentiment de bien des choses que longtemps il avait ignorées s'était éveillé en lui peu à peu ; c'est que le sauvage se civilisait ; c'est que l'ignorant s'instruisait et, en même temps, l'inventeur tremblait devant sa tâche.

Comparez les premiers et les derniers ouvrages de ce cher esprit qui s'est éteint avant l'heure : il est d'abord lui-même sans correctif, sans pédale sourde, sans gants, avec tous les grelots de sa fantaisie. C'est la phase que nous préférons. Plus tard, il se fit une sorte de manière mixte oîi la bohème perçait toujours, mais la bohème repentie, d'effrontée qu'elle avait été, mortifiée, presque honteuse d'elle-même et sentant son règne fini.

Si courte qu'ait été sa carrière, Murger avait assez vécu pour voir changer autour de lui les mœurs même de son pays latin. Lui, qui fréquentait si volontiers le cercle du Cajè Molière, rendez-vous de la fleur des étudiants lettrés et bons vivants, il a dû constater parmi cette jeunesse l'avènement d'une certaine clair-

voyance tranquille qui est la première station sur la route du septicisme au profit duquel ont été détrônés les naïfs entraînements de la génération précédente. Dans les régions où l'amour sanglotait naguère, il éclate de rire à présent, et l'histoire de ces amourettes qui ne sont plus admises à laisser de trace dans la vie peut s'écrire en trois mots : bonjour, bonsoir, adieu.

— « Décidément, le boursier fait prime, « dit tristement Murger, un soir qu'il était venu, pour la dernière fois, au cercle du Cafk Molière,

Eh bien ! regrette qui voudra la grisette disparue [Lisette a passé les ponts ^ comme dit Nadaud) et l'étudiant du temps jadis, né plus sensible que malin, dont la graine est également perdue ; ce n'est pas moi qui ferai des vœux pour qu'on les retrouve. Vraiment c'était pitié de voir de bons jeunes gens et des jeunes filles naïvement vicieuses mettre en commun leur faim, leur soif et leur paresse, et s'étioler dans un désordre sans compensation. Le vice qui donne toutes les douceurs de la vie élégante, toutes les splendeurs du luxe, n'est pas excusé, certes, mais il est explicable. S'il s'agit de souffrir du froid et de toutes les privations, soyez du moins vertueuse et puisez dans la conscience de votre vertu force et consolation. Je ne trouve pas la jeunesse de nos jours aussi dégénérée qu'on le dit parce qu'elle fait ses calculs, et, s'il est vrai que dans le pays latin transformé, les Mimi et les Musette ne fleurissent plus qu'à l'état de distractions, les jeunes gens

— 6!î — plaçant ailleurs le sérieux de leur âme, je ne pense pas que ce soit un mal. Enfin, si le règne des illusions sur les femmes de chambre est un peu passé, si l'on ne croit plus qu'elles aient, comme il est dit assez singulièrement dans la Vie de Bohême : le dessus du panier des amours de leurs maîtresses^ ne comptez pas sur nous pour être affligé de ce retour t\ Tordre et au respect de la hiérarchie.

Pour la semaine suprême du carnaval, nous avons beaucoup de bals, mais nous avons aussi bien des morts notables. Le glorieux maréchal Bosquet n'a guère tardé à suivre dans la tombe un des officiers supérieurs les plus distingués de l'armée littéraire, ce pauvre Henri Murger ! De pareils deuils disposent assez mal à crier ohé ou évohé d'une voix vraiment joyeuse. Cependant, à défaut d'une gaieté profondément sentie, nous avons au moins force agitation dans toutes les sphères. Jusqu'au sévère faubourg Saint- Germain qui fait mine de se dérider ! Les mardis de M°*® la comtesse de Béhague, la soirée dansante que vient de donner M™® la marquise d'Aoust, sont, avec quelques salons étrangers, et plus particulièrement américains, les principaux rendez-vous du noble faubourg, où l'on danse de superbes cotillons monarchiques et religieux. C'est à tort que l'on représente souvent les rangs de notre vieille noblesse comme fermés impitoyablement à toute hilarité, rien n'est plus charmant, plus gai, plus sans-façon que les bals de

gentilshommes. Dès qu'ils sont entre eux, dès qu'ils se sentent bien chez eux, pas la moindre trace de morgue ; les prétentions et les grands airs sont bannis et remplacés par la plus franche cordialité . C'est peutêtre au faubourg Saint-Germain que l'on trouve les meilleures et les plus intrépides valseuses. Jusqu'à l'heure exceptionnelle de l'orgie, vous trouverez bien moins d'entrain dans les soirées même du demi-monde où Ton ne sait pas être distingué sans raideur ou abandonné sans dépravation, que chez les duchesses lorsqu'elles s'en mêlent.

M"*' la marquise d'Aoust, qui vient de donner une des plus charmantes réunions de l'hiver, est née de Sayve. Son frère, le comte Félix de Sayve, est un des jeunes gens les plus intelligents et une des intelligences les plus aventureuses de sa génération et de son monde. Il venait de faire, en amateur, îa campagne du Maroc avec l'armée espagnole, quand à peine de retour à Paris, il voulut aller se mêler aux luttes intérieures de rrtalie. Bien qu'éminemment libéral, les attitudes chevaleresques de François II enfermé dans Gaëte le touchèrent, et le voilà offrant son épée au monarque qui , n'a jamais tant gagné dans l'opinion que depuis qu'il a perdu sa capitale et son trône. Le comte de Sayve, après s'être distingué par son courage, son dévouement et sa capacité dans mainte occurrence, fut enfin chargé un beau jour, ou plutôt un beau soir où la lune, selon l'expression d'Ar-

— 6i — lequin, semblaii s* être laissée tomber dans vn sac à charbon, de porter je ne sais plus quel ordre. Trompé par la nuit, mal servi par ses yeux qui ne sont pas aussi bons que son cœur, il va tomber droit dans une embuscade ennemie, et tout naturellement il est fait prisonnier par les Piémontais.

Il y a de cela quelques semaines et déjà il nous aurait été rendu, déjà nous l'aurions revu ; mais on lui demande de revenir tranquillement en France, de ne plus porter là-bas les armes pour la cause qu'il a embrassée et c'est à quoi le fier gentilhomme ne veut pas entendre. Ce qui peint bien le piquant méli-mélo de convictions, d'idées, de préjugés, de croyances, de passions et de destinées dans lequel vivent les enfants de ce siècle troublé, c'est qu'il est, je croîs, parent par alliance de la maison de Savoie. En tout cas, il est cousin de l'ambassadeur de l'Empire français à Turin. On citait l'autre jour un autre exemple de ces contradictions sociales : c'est un vicomte de très-vieille race, qui vient d'épouser sa nièce. Or, il est, lui, pour sûr, cousin de Victor-Emmanuel. Il commencera donc par aller présenter la nouvelle vicomtesse au roi galantuomo. C'est son devoir comme parent. Puis, il forme ou on lui prête le dessein de conduire sa jeune épouse de Turin à Gaëte et àFrohsdorff, où résident ses sympathies politiques.

Ai-je dit, pour achever le portrait du jeune comte de Sayve, qu'entre deux voyages il avait rimé et fait

imprimer trois ou quatre tragédies en cinq actes, auxquelles ne manquent ni l'inspiration, ni la chaleur? C'est un trait de courage littéraire qui se joint chez lui à tous les autres courages, et ce n'est pas le moins rare en ce temps de prose universelle.

Pour le quart d'heure, le plus nécessaire est encore le courage du costume, et il n'est pas facile non plus. A moins de vivre dans une cave et de ne voirie monde qu'à travers un soupirail, il est impossible ne n'avoir pas, pendant les jours gras, au moins, une ou deux occasions, quedis-je ! une ou deux obligations de revêtir, ne fût-ce qu un domino. Je ne vais pas jusqu'à dire avec Eugène Chapus, le rédacteur en chef du Sport^ peintre assermenté de la vie élégante et l'un de nos plus aimables confrères, que tout homme qui se respecte a tout au juste dix invitations par soirée en ce temps de polkas à outrance. C'est une exagération permise à l'ivresse dans laquelle ses propres récits des fêtes et soirées jettent cet excellent Chapus. Sa chronique se baigne avec des extases dans le luxe d' autrui, et sa plume, à force de danser toutes les polkas et toutes les valses qui se célèbrent à Paris avec quelque éclat, arrive à de bien curieux vertiges.

Nous, qui sommes plus calme, profitons de notre sang-froid pour donner un avis au directeur du Spoi^t, dont les informations mondaines sont d'ailleurs mises à contribution par presque tous ses confrères de la presse : Mon cher Eugène Chapus, vous avez quelques

abonnés qui, avec ou sans préméditation, vous jouent un tour abominable : ils reçoivent votre gazette fashionable sous le nom de leur valet de chambre ; de là des confusions fort gaies dans votre liste : déplace^ ment s et villégiatures. Vienne, par exemple, un duc d'Estissac, représenté sur vos registres d'abonnement par M. Jean Poitou, son domestique, à se rendre à son manoir de Hautcastel ; vous vo\is trouvez naturellement informé de ce petit voyage par l'avis que Ton vous donne de changer l'adresse sur la bande du numéro, et gravement le rédacteur chargé de ce soin, inscrit le nom de monsieur Jean Poitou parmi les déplacements notables qui renouvellent la physionomie delà société parisienne. Ayez l'œil, mon bon Chapus, sur ces petits accidents qui déparent une feuille d'ailleurs si exactement à cheval sur toutes les élégances , un pied dans les salons , l'autre dans les écuries.

A propos de déplacement, les demoiselles Turlututu, comme Calino les appelle, qui ont quitté le Quartier- Latin pour les hauteurs du Mont-Breda, repassent assez volontiers les ponts, le mardi soir, pour aller prendre leur part des mascarades du Prado. C'est la Closerie des Lilas fermée et transformée pour l'hiver. Même public, même élan. — A demain, c'est-à-dire au bal de l'Opéra, au bal du Casino, les affaires sérieuses ! Nous sommes au Prado pour nous amuser, disent ces dames* Elles y font des frais de gaieté et

non des frais de costume. Quelques-unes ont adopté et mis à la mode l'usage de prendre dans l'arrière • garde-robe de leurs amis et de revêtir pour la circonstance la blouse que celui-ci endossait dans son enfance, la tunique que celui-là portait au lycée. Elles ont donc, en quelque sorte sur les épaules, la défroque de leur sentiment présent, de là ce nouveau dicton : Dis-moi comment tu t'habilles, je te dirai avec qui tu es.

Lundi prochain, lundi gras, c'est le grand bal du ministère d'État. Dans une toute autre région, on annonce pour la même nuit, un autre grand bal par souscription, paré et travesti, dans l'un des salons du Casino de la rue Cadet. La fête est dédiée , selon les pancartes de l'éloquente administration de cet établissement d'amusement public, à tous les clubs, à l'armée, à la littérature, à la peinture, à l'agriculture ! à la magistrature ! !

Les hommes seront reçus en toilette de bal ou masqués.

Quant aux dames, il est clair que Ton aura seulement la fine fleur des pois, puisqu'elles ne seront admises, en costume ou en domino, que sur invitation personnelle.

Dieu, que ce sera choisi !

Je ne sais pas cependant s'il faut conseiller à la mère d'y amener sa fille. Après cela, je réfléchis que l'on n'est reçu que sur invitation personnelle et que si l'invitation vous a été adressée, c'est que voua pou-

vez, mademoîselle, en profiter, sans danger — pour vous.

Comme on cherchait à donner du piquant à cette fête par l'introduction de quelque élément nouveau, un fantaisiste dont le culte des convenances ne bride pas toujours étroitement l'imagination, proposa une tombola de lots vivants. C'était une inspiration. Mais, il n'y a pas de loterie possible sans l'autorisation du gouvernement, qui eût été capable d'opposer à celle-ci son veto. Il a fallu renoncer à ce projet, délicat sans doute, mais un peu païen.

Je ne sais si un pareil tirage avec du satin humain pour enjeu aurait eu le don d'étonner et d'émouvoir ce visiteur exotique et excentrique, le prince de Gouriel, qui promène chaque soir dans quelque salon son costume de Circassien, sa passion pour le whist et sa jambe malade. Il dit quelques mots de français, pas beaucoup; mais un interprète l'accompagne.

On a remarqué qu'il parlait infiniment mieux ou moins mal notre langue les jours où il avait revêtu par exception notre frac noir; tant il est faux que l'habit ne fasse pas le moine! Voyez plutôt Sganarelle, dans le Don Juan de Molière ! à peine s'est- il déguisé en médecin, que l'esprit médical lui vient et la* faculté d'ordonner aux patients drogues, saignées, purgatifs, et cœtei^a.

Quoi qu'il en soit, ce prince de Gouriel, nouveauvenu parmi nous, n'admire rien, ne s'étonne de rien et, tout au contraire, est au-dessous de son attente dans

~ 69 — ce Paris que les récits et les rêves font de loin plus merveilleux encore qu'il ne l'est en réalité. A la solennité de l'ouverture des Chambres, il était assis non loin de nous et promenait ses regards sur les personnages, les notabilités, les célébrités éparses dans la salle. Quand il eut tout vu ou qu'on lui eut tout montré, il demanda avec beaucoup d'insistance le grandprêtre. 11 lui fallait un grand-prêtre. La cérémonie ne lui paraissait pas complète, faute d'un grand-prêtre ou grand épiscope, il disait l'un et l'autre sans parvenir à exprimer nettement sa pensée. On lui désigna à la fin, pour le calmer, le chef de l'aumônerie impériale, et il lui fallut bien s'en contenter.

Si rien ne l'a ébahi à Paris, c'est qu'il ne s'est pas trouvé en présence de notre grand Dumas père, le plus ébahissant des mortels, qui va, qui vient, arrive, s'en retourne et ne cesse jamais de parler ni d'écrire. Il a encore fait une apparition ici, rapide comme l'éclair. Quand on sait qu'il est arrivé, il est déjà reparti. Cette fois il s'embarque, outre son amiral Emilie, avec un marmot et une nourrice normande du plus fort calibre. Celle-ci, en digne fille d'un terroir rusé, n'a consent à s'expatrier qu'en stipulant un pont d'or capable de la porter. Dumas a promis le pont. Ah ! le beau pont d'or qu'a la Normande ! Elle se frotte les mains à Vheure qu'il est, la commère! mais, si elle connaissait mieux ses auteurs, elle saurait que l'homme le moins inquiet des conditions californiennes qu'elle a impo-

sées, c'est son nouveau maître. De même que, dans les Effrontés j Giboyer ne risque rien à faire la partie de whist à un louis la fiche, le patron de la nourrice a pu promettre monts et merveilles sans se ruiner.

En partant, il a eu un mot de toute beauté : « A présent que j'ai sauvé Tltalie, je vais m'occuper de sauver mon fils. »

Autre mot qui peut être répété : en sortant de cette mémorable séance de l'Institut dont on parle encore et où M. Lacordaire a tant parlé, un homme que nous apprécions bien mieux depuis qu'il n'est plus à la tête du Théâtre-Français, l'un des quarante, M. Eaipis , pour ne pas l'appeler par son nom , disait à M. Emile Augier :

— « Nous venons d'assister au sixième acte des Effrontés, »»

La même séance avait inspiré à la plus illustre dame de France un mot fort joli, que tout le monde s'est mêlé de rapporter et qui, justement pour cela, me semble avoir été partout défiguré :

— «Toutes ces allusions m'ont enlevé mes illusions, « aurait dit cette belle et très-grande dame.

A propos du R. P. Lacordaire, il m'est passé sous les yeux un autographe de lui assez curieux, c'est une lettre adressée à un acteur de talent et d'honnêteté, M. Charles Pérey, qui créait récemment le principal rôle à la Gaieté, dans la Petite-Pologne ^ et qui eut naguère de beaux succès aux Variétés. Il paraît que

M. Charles Pérey, pendant le carême de 1851, avait • suivi avec assiduité les conférences de Notre-Dame en particulier et les prédications des différentes églises de Paris, en général. Il lui arriva, à cette occasion, de sortit un peu de sa profession habituelle pour empiéter sur la nôtre, et il rendit compte dans je ne sais quel journal de ce qu*il avait entendu pendant ce carême ; pieusement employé.

L*article, qui était signé en toutes lettres, tomba sous les yeux du révérend père qui y prêta une attention particulière, lorsqu'il sut que c'était sorti de la plume d'un de ces comédiens si longtemps bannis du j giron de l'Église. De là une lettre curieuse que je ne suis ' pas autorisé à reproduire, mais qui sera certainement ttisputée par les amateurs, si jamais elle venait à figurer dans quelque vente aux enchères, comme il arrive tôt ou tard à presque tous les écrits notables.

SoMMAiBE : La prédication dans les salons, ou les volontaires de la chaire. — Chacun son métier. — I^amentations à la mode. — tempora l mores ! — Un asile dans le temple voisin, S. V. P., contre les sermons de M"* ***, plus terrible que le monstre du récit de Théramène, — Portrait d'un prédicateur en jupons. — « A vous mon chapeau et morf rabat, belle dame. » — C'est trop

gallican. — Mgr de Dreux-Brézé M. Baudry ou le gallicanisme

relève la tête. — Les enthousiasmes d'hier et les découragements d'aujourd'hui. — La Bourse et le monde. — Comparaison qui est raison. — La morale de l'immoralité même. — Le Scandale au théâtre^ brochure atteinte de l'épidémie régnante des déclamations contre le siècle. — Les élèves de M. Veuillot. — Cachez ce sein, etc.. — Dodoche aussi proteste contre le siècle. — O Brididi! — Les successeurs d'Alexandre. — Une Anglaise de qualité qui ne pouvait prendre son thé. — Le coup du chapeau et les flèches d'Eros. — L'illustre Gaudissart. — Cent sous en loterie. — Mgr Dupanloup. — Mgr do Poitiers. — L'éducation et le R,. P, Félix à Notre-Dame. — Mot d'un bon prêtre. — Le schisme des âmes. — Histoire anecdotique du duel dans tous les temps et dans tous les pays, par M. Emile Colomhey. — Alex. Weill sur le pré, — Duel de

Méry avec lui-môme. — Duels et duellistes célèbre?. — La maladie d'Alex. Dumas fils défiuie par son père. — Bals et soirées. — Ëu« gène Guinot^ le docteur de la chronique^ et Panecdote prise pour panacée. — Une cure par le feuilleton. — Le danger pour un feuilletonniste d'être trop cru et le moyen d'être toujours cru. — M. Scribe, ou l'obligeance même et M"* la comtesse Dash. — Un trait final.

Paris, 2 mars 1861.

On danse comme en carnaval, mais on prêche comme en carême, et ce ne sont pas les prédicateurs de profession qui nous font le plus, de sermons. De même que dans tant de salons on a mis à la mode le théâtre de société, la comédie bourgeoise et les représentations d*amateurs, nous avons aussi les volontaires de la morale, troupe fatigante de déclamateurs, qui prêche de tout, excepté d'exemple. Or, j'aime que chacun se tienne à sa place et nous fasse entendre un langage conforme à son habit, à son allure, à son état. Par exemple, un magistrat badin, un notaire facétieux, un Allemand léger, un prêtre emporté avec les hommes et galant près des dames, un gandin qui tranche du connaisseur, une jolie femme sermonneuse, et, pour prendre les choses en bloc, un monde frivole jusqu'à la moelle des os qui veut tout à coup s'improviser une gravité et parler haut dans les plus hautes questions, un peuple de sceptiques qui fait mine de vouloir ressusciter les passions religieuses, voilà des contre- sens qui nous agacent prodigieusement les nerfs.

Notre monde en est plein en ce moment ; entre deux quadrilles, on ne se refuse guère le plaisir de s*écrier ; Ô temporal mores I Cette bande d'indignés et de déclamateurs devrait bien laisser reposer un peu ses jérémiades. L'un, tout en se mirant dans les épaules éclatantes et polies de sa valseuse, proteste, sur un air de Strauss et en mesure, que le train du siècle est décidément abominable. L'autre, la bouche pleine des truifes nocturnes, déclare, assis commodément à un somptueux souper, son horreur pour les appétits matérialistes d'une époque de décadence. Mais ceci n'est rien encore ; c'est quand certaines femmes, qui ont avalé un catéchisme de travers, prennent la parole pour tonner :

Contre la fièvre des richesses,

Contre les courtisanes et leur vogue,

Contre la littérature et ses excès.

Contre les méfaits de la politique en vigueur, que je vous conseille d'aller dans le temple voisin chercher un asile contre cette inondation d'éloquence ' intempestive. Dans le temple voisin chacun cherche un asile, est-il dit dans le récit de Théramène lorsque le monstre vomi du sein des flots a fa.it son apparition aux yeux de la caravane épouvantée. Eh bien, je me sentirais de force k pousser au monstre, comme Hippolyte, digne fils dun héros, plutôt que d'affronter certaines prêcheuses de salon, — de ma connaissance, hélas I

C'est ainsi qu'une jeune dame, — fort agréable d'ailleurs, très-parée,Ies yeuxnoîrs et les cheveux blonds, rendus plus blonds encore par le savant emploi d une poudre parfumée, et assez décolletée pour que les plus exigeants n'eussent rien à réclamer, — nous fit entendre, un de ces soirs, son sermon sur les abus et les scandales du temps. Le morceau était en trois ou quatre points et tel que Ton eût encore mieux aimé une sonate I On croyait qu'il ne finirait jamais. On en vit pourtant la fin, non sans joie. Alors, un ecclésiastique, homnàe d'esprit, qui se trouvait dans l'auditoire, fit mine d'offrir, à celle qui venait enfin de se taire, son rabat et son chapeau : « Ils sont a vous, Im dit-il avec un fin sourire, ces insignes du prédicateur; vous les avez bien mérités. »♦

Mais je pense que là dame n*aurait pas voulu du rabat; c'est trop gallican. Que de choses dans un... rabat! Mgr de Dreux-Brézé, Romain dans l'âme, les avait naguère proscrits du diocèse de Moulins, non sans grièvement affecter plusieurs membres de son clergé qui tenaient à leurs rabats. A présent, ces rabats reprennent courage et l'on peut considérer comme une victoire pour eux la nomination de M. l'abbé Baudry à un siège épiscopal. En effet, cet ecclésiastique, professeur de dogme à Saint-Sulpice, est le plus décidé et le plus distingué des gallicans.

Ces déclâmateurs de l'un ou de l'autre sexe, toujours prêts à méîdire du temps présent dans leurs écrits

— 7C — ou dans leurs entretiens, ej qui ne sortent pas d'un état de consternation violente, sont toujours les plus inintelligents observateurs des faits qui les désolent parce qu'ils ne les comprennent pas. Les natures lucides sont plus calmes, mieux équilibrées, et voyant à la fois devant et derrière elles : dans le passé, les racines du présent; dans le présent, les germes de l'avenir, ne sont promptes ni au découragement quand on les contrarie, ni à l'enthousiasme quand on semble les satisfaire. De même que nous n'eûmes jamais une confiance illimitée dans les Califomies étalées à la quatrième page des journaux, affiches provoquantes qui tentaient l'activité et les capitaux des chercheurs d'or aventureux, de même nous nous garderons bien aujourd'hui, parce qu'il y a un banquier célèbre à la mer, de chanter sur tous les tons que l'or est une chimère, et que nos contemporains sont perdus si, laissant le culte du veau métallique, ils ne se convertissent à cette .sobre et niaise religion qui a pour devise : Une chaumière et un cœur.

Quel bien n'a-t-on pas dit et surtout pensé de la Bourse, il y a quelques années, lorsque tout le monde se flattait d'y gagner de l'argent, parce que quelquesuns y avaient improvisé des fortunes? A présent, ce ne sont dans les mêmes bouches et dans les mêmes cœurs que malédictions et imprécations contre la Bourse. Tout le monde refait la pièce de M. Ponsard, en prose et trop tard, oubliant que la spéculation à

grande vapeur, si elle a ses inconvénients et ses dangers, si elle saute quelquefois comme une locomotive trop chauffée, a permis seule de réaliser en un clin d'œil des progrès, des embellissements, des fortunes, des miracles tels qu'il eût fallu autrefois, du train de coucou dont marchaient les affaires, autant d'années pour les accomplir que nous y avons mis de jours.

Il y a aussi le règne des impures, la place qu'elles tiennent dans la littérature et dans la vie, la vénalité des amours, qui sont le texte obligé de bien des lamentations. Sans prétendre que tout soit pour le mieux dans le meilleur des demi-mondes, je me bornerai à faire remarquer que peu de sociétés furent aussi stériles que la nôtre en sinistres conjugaux, aussi fécondes en bons ménages solidement unis à l'ombre du foyer domestique. Si, de nos jours, il est plus facile à la femme du monde d'être sage et fidèle, ce mieux social ne tient-il pas un peu à ce que d'autres appellent, reçoivent, accaparent les assauts de la passion? Voilà comment les pires choses, examinées de près, peuvent avoir, leurs bons côtés.

Mais c'est bien plus commode de jeter la pierre à son temps, du haut de sa moralité mécontente. Aussi, Ton ne s'en gêne guère ; cela vous donne d'ailleurs un air entendu et vous pose sur une manière de colonne, du haut de laquelle vous endoctrinez vos concitoyens. Voici, par exemple, un petit livre, signé d'un nom que je ne connais pas, et qui se trouve, je ne sais

comment, sur ma table : le Scandale au théâtre. C'est à là fois plaisir et peine de voir comme cette naïve brochure est atteinte du travers épidéinîque que nous signalons !

« On engage des actrices non pas pour leur talent, mais pour leur beauté ; non pas pour leur esprit, mais pour leurs mollets ; on leur fait passer une sorte de révision, et on ne choisit que celles dont les charmes semblent devoir subir avec succès l'exainen des lorgnettes. Ces actrices-là, on ne les paie pas; bien {)lus, il en est qui paient la direction d*un théâtre pour avoir le droit de monter sur ses planches.

- Elles ne savent ni se tenir, ni marcher, ni parler, ni chanter, mais elles sont jolies. Elles arrivent en scène en maillot, les épaules nues, les seins à peu près au vent, le visage fardé, les yeux allongés, les lèvres rougies, les mollets arrondis ; elles se posent dans la tenue la plus sale, la plus dégoûtante, une tenue qui semble appeler les lorgnettes les plus discrètes. Ce ne sont plus des actrices : elles se font marchandise, et se mettent en montre sur un théâtre avec le regard le plus provoquant et le plus lascif. Elles vous appellent, vous montrent, vous agacent, vous attirent, et si, dans la soirée, elles ont trouvé un soupeur ou un amant, elles varieront à son endroit le mot connu de Titus, n

Dieu I que M. Veuillot a fait de mauvais élèves !

Après lui et après Tartufe sont-ils assez insuppor-

tables, assez lourds, ceux qui viennent encore nous dire : Cachez ce sein qtteje ne saurais voir ! Il faut bien remarquer d'ailleurs que leurs semonces vont directe" ment contre le but qu'ils se proposent; qu'ils aggravent la nudité de l'objet et y appellent l'attention par la peinture chargée qu'ils en font. Le scandale, si scandale il y a, s'augmente quand on ameute la foule autour de lui, et quand; sous prétexte de la préserver de la tentation , on donne au contraire aux curieux l'adresse et le commentaire des mauvais endroits. Trop souvent, ces gauches pourfendeurs d'abus, qui n'ont jamais redressé rien ni personne, induisent au contraire à mal tel qui hésitait faute de savoir comment s'y prendre. Ils ne songeaient pas que le théâtre fût ce que vous leur montrez ; ils ne se doutaient pas que les déesses en fussent si accessibles à de grossières amorces. Vous le leur avez appris ; ils y courent ; et voilà le fruit le plus clair de vos prédications !

Comment la morale ne serait-elle pas mal faite, quand tout le monde s'en mêle ! M. Dodoche lui-même, le danseur grotesque des mascarades de l'Opéra, a daigné nous apprendre, dans une lettre au Figai^o^ que sa danse « était une protestation contre le succès outrageant de certaines ballerines I »

Eh quoi ! lui aussi, toi aussi, iu qvoque, Dodoche 1 Nous croyions qu'il dansait, qu'il riait, qu'il s'amusait, qu'il était gai, bon vivant, farceur, c'est pourquoi il nous égayait. Mais, pas du tout ! nous nous

trompions ; il faut l'en croire sur parole : il ne danse pas ; il proteste !

C'est magnifique.

Lui, en Troubadour, et ses trois acolytes l'un en Amour, l'autre en Blanchisseuse , le troisième en Mariée, cet hiver, aux bals de l'Opéra, quand nous applaudissions à leurs folies, à leurs gambades, à leurs contorsions, ils n'étaient pas là pour s'amuser, non ! mais pour protester 1 !

Je disais bien, en commençant, que tous les prédicateurs ne sont pas en chaire ; mais on ne s'attendait pas à en trouver là I

Où es-tu, Brididi, le chic fait homme, le danseur des anciens jours, immortalisé par tant de bons auteurs! Au secours, Brididi !

Que fais- ta dans la tombe, 6 puissant Empereur?

Et se peut-il que tu dormes,' comme dit Ruy-Blas à Charles-Quint dans le fameux monologue, quand on voit ce que font de la danse tes successeurs, vu tas de nains difformes, qui

« Se taillent des pourpoints dans ton manteau de roi. s

Ah ! ce n'est pas l'unique, le grand, le fameux Brididi, l'homme de la fantaisie élégante, qui eût jamais songé à enfermer une leçon dans son cavalier seul,

comme se vantent de le faire messieurs les convulsionnai res du grotesque !

Il est bon de rappeler, puisque le nom de Brididi est venu sous ma plume, que cette illustration a disparu subitement, comme une comète qui cesse d*être visible, et que nul ne sait où il a pris sa retraite. Les mieux informés publient qu'il fut enlevé par une Anglaise de qualité qui ne pouvait prendre son thé (comme dit la chanson) sans voir l'image du séduisant danseur entre sa tasse et elle.

Il avait surtout, souvenez-vous-en, une manière de toucher de la main son chapeau qui enlevait tous les cœurs. C'était la flèche inévitable d'Eros que ce coup de chapeau. L'Anglaise blessée, comme tant d'autres, et chérissant sa blessure, aura voulu le monopole de cet homme-carquois.

Et qu'il était inventif, notre Brididi, — de son état commis dans la nouveauté, et le roi des calicots comme il était le prince des danseurs ! Lui seul savait, comme l'illustre Gaudissart de Balzac, à force de sourires, de cajoleries, de prévenances et de chatteries, placer l'article invendable, qualifié de rossignol dans l'argot des magasins.

Lui seul aussi, et nul autre, était capable de trouver le subterfuge suivant pour se rendre au bal un jour qu'il pleuvait et qu'il n'avait ni gant, ni voiture, ni argent. Il s'agissait cependant d'arriver ganté, frisé, verni et pas crotté. Que fit-il ?

n mit en loterie. — deux cents billets à deux sous — une pièce de cent sous qu'il n'avait pas.

Voilà qui rentre tout à fait dans la fameuse définition que M. Dumas fils a donnée et qu'un autre avait trouvée : « Les affaires, c'est l'argent des autres. »

Il y a au moins autant de vred là-dedans que dans la brochure de M. Dupanloup.

Ce qui étouffe ce prélat très-honorable et très-lettré, n'allez pas croire que ce soit la modestie. ïl me souvient du détail suivant : au temps que le futur évêque d'Orléans était préfet des études au petit séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonneret, il vit une îbis, du haut de la chaire où il prononçait un beau discours, ses jeunes auditeurs rire et causer entre eux, au lieu de l'écouter avec recueillement; alors, les apostrophant : " Vous ne savez donc pas, leur dit-il, quelle est là voix à laquelle vous ne daignez pas prêter votre oreille I cette voix, si elle allait se faire écouter a Toulouse, si elle était annoncée à Poitiers, si elle était promise à Bordeaux, si on savait pouvoir l'entendre à Marseille, les basiliques de chacune de ces villes seraient trop étroites pour contenir la foule accourue dé dix lieues à la ronde. »♦

La santé de l'évêque d'Orléans explique le style qu'il apporte dans les polémiques. Ce n'est pas du sang c'est du feu qui lui coule dans les veines. Son agitation ne connaît ni le repos ni le sommeil, t^our équilibrer ce tempérament fébrile, il iFaudrait beaucoup d'exer-

cice au grand air, et je sais un médecin distingué qui recommandait récemment au vénérable et intéressant malade de marcher tous les jours, plusieurs heures, dans les terres labourées. Par malheur, l'ordonnance ne sera pas suivie par le çrélat, trop absorbé par le diocèse qu'il administre et par les travaux de la pensée pour donner à son état les soins qu'il réclame.

Ce n'est pas non plus par l'onction que Mgr l'évêque de Poitiers a brillé jusqu'ici. J'entends même regretter généralement qu'il ait à ce point passionné le débat et donné à une discussion les allures d'une querelle et les proportions d'un combat. L'humilité extrême de son origine, le défaut probable d'éducation première expliquerait peut-être chez ce prélat l'absence de politesse et de sang-froid. Il est, me dit-on, le fils d'un petit cordonnier. S'il est parti d'aussi bas, ce que je n'ai pas le loisir de vérifier, il ne lui en a fallu que plus de mérite pour parvenir aux dignités ecclésiastiques. Mais rien ne remplace ces traditions de bonnes manières, ces formes agréables que les gens mieux nés contractent, pour ainsi dire, dès le berceau et gardent jusqu'au tombeau. Justement le R. P. Félix a pris, cette année, l'éducation pour sujet de ses belles conférences à Notre-Dame, et nous lui avons entendu dire que l'on voyait la philosophie de l'éducation jusque dans le langage, et que le mot élevé rendait bien cette supériorité que l'éducation donne à ses élus. Ils sont plus haut que les autres, ceux qui sont élevés.

— su —

Plus Ton monte les degrés de l'échelle sociale, plus vous vous rapprochez du sommet, et plus vous vous trouvez en présence de gens élevés. Or, cette éducation et cette élévation, qui sont ici synonymes, donnent généralement la douceur. Les personnes élevées ont beau différer d'opinion ; les choses entre elles ne sont pas rudes ; leurs conflits même sont gantés, si Ton peut ainsi parler, et elles n'ont jamais l'air d'en venir aux mains.

J'ai rencontré un bon curé auquel on demandait son opinion sur les divisions que suscite en^çe moment la question religieuse, et j'aime cette répoifte qu'il nous fit avec une bonhomie touchante : « Pour moi, les ,ofr fices divins et mes pauvres occupent déjà tous mes instants, et je ne puis qu'être ennuyé de ces mandements et de ces quêtes qui troublent notre ministère ; d'ailleurs, que vient-on demander au nom de saint Pierre, lui qui n'a jamais possédé qu'un bâton? »

Evidemment, ce n'est pas en se montrant trop préoccupé des côtés matériels de la religion que le clergé lui gagnera des cœurs. Ce n'est pas non plus en tirant le glaive du fourreau qu'il invitera avec succès les fatigués et les souffrants à venir chercher la paix dans l'Eglise. Le mot de schisme a été quelquefois prononcé, depuis qu'avec la question italienne se sont réveillés ces débats violents. Eh bien ! le schisme des âmes imbues de spiritualisme serait un fait promptement accompli, si l'Église vouait toutes ses forces

I vives à la défense de choses matérielles dont justement le dégoût et le dédain doivent caractériser les vrais chrétiens.

Quel étrange abus ont-ils donc fait de la parole, puisque ma pensée passe tout naturellement sans transition des mandements belliqueux de nos évêques à un volume nouveau : Histoii^e anecdotique des duels dans tous les temps et dans tous les pays, par M. Emile Colombey.

C'est un répertoire très-curieux et très-complet de faits concernant la matière. Tous les duels anciens ou modernes, en France et à l'étranger, dont ITiistoire a conservé le souvenir, sont là à leurs dates, classés, étiquetés. Qu'il a dû falloir des recherches longues et minutieuses pour réunir les matériaux de cette chronique universelle de l'épée, du sabre et du pistolet! On aurait pu craindre la monotonie d'un pareil recueil d'anecdotes toutes de même famille; mais non, les duels se suivent et ne se ressemblent pas.

Il y en a de tragiques, il y en a de nourrissants, il y en a de facétieux. Aucun n'est omis dans le volume de M. Colombey, même ceux où l'on ne s'est pas battu. Vous retrouvez là quantité de faits que vous aviez oubliés ; d'autres m'ont été révélés, pour la piemière fois, en parcourant Y Histoire anecdotique du duel.

Connaissez-vous, par exemple, un mot charmant coramis sur le terrain par Alexandre Weill? Il s'était,

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à ce qu'il paraît, dans une discussion au Divan, laissé aller à des vivacités d'expression trop pittoresques. Son contradicteur, Auguste Lireux, s'était mis à Tunisson, et, dans la chaleur de la riposte, sa main avait heurté le chapeau de M. Alexandre Weill.

Ce dernier demanda raison de ce geste.

L'aflaire se dénoua dans le bois de Vîncennes. M. Alexandre Weill était assisté de MM. d'Orfeuille et de Calonne. M. Ducuing était un des témoins de M. lireux. '

C'était au mois de janvier 1850, il neigeait à gros flocons et il faisait un froid sibérien.

Les adversaires furent placés à vingt-cinq pas l'un de l'autre.

Les deux coups tirés, M. Weill dit, avec cette bon- i homie alsacienne qui n'exclut pas la finesse, à ceux qui l'accompagnaient : — Au fond, je n'en voulais pas : plus à Lireux qu'il ne m'en voulait ; mais, par ce chien \ de temps, nous aurions vraiment pu nous faire du mal.

Une jolie anecdote encore, dans le genre plaisant, est celle du duel de Méry contre lui-même : la chose s'est passée à Marseille, en 1830.

Une discussion s'était établie entre deux Italiens au j sujet d'un sarcophage tvéSn à uatior-Jean du Garguier. L'auteur de la découverte, Marcredati, fit, à ce | propos, dans le journal le Messager, un article qui ' trahissait un archéologue consommé : un certain BiflS

se leva alors dans le Mistral et répondit par une critique très- vive et non moins savante.

Lia -dessus, réplique de Marcredati, auquel Biffi riposta à son tour.

La polémique menaçait de ne pas finir et s'aigrissait tellement en se prolongeant, que Ton craignit de la voir se terminer en champ-clos. Le procureur du roi s'émut, et la police se tint aux aguets ; mais la perspicacité des agents fut mise en défaut.

Un beau jour, le Messager publie Toraison funèbre de Marcredati, signé Neroni.

Cette controverse et cette catastrophe eurent en Italie un grand retentissement. On éleva un monument en l'honneur de ce pauvre Marcredati, à Boggi- Bonzi, et son éloge fût solennellement prononcé à l'Académie des Arcades de Rome.

Méry rit beaucoup dans sa barbe de tout ce bruit. Marcredati, Biffi et Neroni n'étaient autres que notre poëte lui-même.

On retrouve, dans la galerie curieuse des prouesses des duellistes, la fameuse guerre à deux, — car on ne peut appeler cela un combat singulier, quoique ce fut une singulière succession de combats, — qui dura dixneuf ans entre les généraux Dupont et Foumier, et aussi la lutte au couteau, dans un fiacre, d'où le terrible colonel Barbier-Dufaï sortit vainqueur. C'était sous la Restauration. Les duels plus récents et non moins fameux de Girardin et de Carrel, de MM. Sirey et Du-

repaire, de Beauvallon et de Dujarier. A propos de cette célèbre et malheureuse affaire eurent lieu, on s'en souvient, des débats en Cour d'assises, qui firent grand bruit, à cause du nombre et de la qualité des témoins, Alexandre Dumas était lun d'eux. Quand le président, suivant l'usage, lui demanda sa profession, il répondit : «* Je dirais auteur dramatique, si je n'étais dans la patrie de Corneille, »» ce qui lui attira cette charmante leçon du magistrat : « Il y a des degrés suivant les siècles. «

Vous retrouvez également dans le livre de M. Colombey l'Odyssée de Choquart, ce maniaque enragé que nous avons vu mourir il y a quelque chose comme un an, et d'après lequel M. Villemot a tracé une si amusante esquisse. Je m'étonne de n'avoir pas retrouvé dans ces annales du Pré la rencontre de M. Chaix d'Est- Ange fils avec le marquis de Persan, en 1857 ou 58, et, quelques mois plus tard, le combat d un jeune officier des guides, M. de Froidefond, ' avec le Napolitain Cataneo. Celui-ci fut frappé à mort. Son adversaire ne lui survécut guère, puisqu'à la dernière campagne d'Italie il fut tué aux côtés du général Espinasse, dont il était l'un des aides de camp.

Voilà donc deux faits que M. Colombey devra ajouter dans la prochaine réimpression de son ouvrage.

Alexandre Dumas « auteur dramatique, s'il n'était dans la patrie de Corneille, n définit ainsi, de Naples,

— S9 — la maladie de son fils qui est resté à Nice : *« La haine de ses contemporains et le mépris de ses contemporaines, n

II y a pourtant des contemporaines qui sont bien jolies et pas du tout méprisables : lundi dernier, au second bal de l'Hôtel de Ville, qui a été encore plus brillant que le premier ; mercredi, chez le président du Corps-Législatif, dont la réception de huitaine s est trouvée tout à coup changée en une délicieuse sauterie improvisée; dimanche dernier, chez les Gunzbourg, ces nababs du rond-point de l'Étoile, qui marient si agréablement dans leurs soupers triomphants la fraise et la truffe, pereonne n avait envie de mépriser ce bouquet d'aimables, de belles, de spirituelles et avenantes contemporaines qui sont la panire de toutes les fêtes un peu bien senties.

Si nous étions Eugène Guinot et si le malade qu'il s'agit de guérir n'était pas le peu maniable auteur de 'la Dame aux cameUias^ vite nous raconterions une anecdote pour guérir chez ce patient ce dégoût de Tamour et de Tamitié qui le travaille.

Eugène Guinot était, en effet, non-seulement docteur ès-chroniques, mais le docteur de la chronique. Il a fait de fort belles cures avec les historiettes inventées à plaisir qu'il administrait une fois par semaine à ses confiants lecteurs. Comme c'est à peu près le seul d'entre nous qui ne donnât jamais que des récits de sa création dans ses Courriers de Paris, il dépendait^na-

turellement de lui de les rendre vraisemblables, aussi ëtaît-îl le seul qui lut cru sur parole.

Nous autres, nous avons des lecteurs — quelquefois. Lui s'était fait une clientèle. '

Il avait surtout la confiance de la province.

Combien de fois ne s'est-on pas adressé à lui; du sein des quatte- vingt-six départements, pour marier une fille, ramener un mari, arrêter une femme sur la pente fatale qui aboutit aux fautes irréparables et aii scandale! L'anecdote était sa panacée. Il avait des anecdotes souveraines pour chasser les humeurs peccantes, éloigtier les symptômes morbides, purifier, rafraîchir, déterger et aussi pour pacifier les situations trop tendues.

Au temps qu'il demeurait rue d'Isly, ti® 5, avant sa retraite à Saint-Germain- en-Laye, il m'a Itiimême raconté qu'un matin, vers huit heures, comme il procédait aux soins de sa toilette, son domestiqué vînt le prévenir qu'une dame le demandait, qu'elle ne voulait pas dire son nom et insistait pour être reçue sur-le-champ. Guinot s'habilla à la hâte et s'empressa de donner, en bon prince de la chronique, l'audience demandée avec tant d'insistance.

, La visiteuse matinale était jeune, jolie, élégante. Elle raconta qu'elle avait fait récemment un tnariage d'inclination dont elle ne se repentait pas, que sa position dans le monde était bonne, son train et sa fortune suffisants pdut" ses désirs, bref, qu'elle serait la

— 9t — plus heureuse des femmes, si Tépoux de son choix, naguère si élégant, si distingué, eh tous points si accompli, ne s'était laissé aller depuis quelque temps à un goût funeste qui le changeait au physique, au moral et menaçait de le perdre tout à fait avant peu. Le malheureux s'était mis à cultiver Tabsinthe avec acharnement.

Mais il avait aussi de bonnes habitudes : par exemple, il lisait tous les dimanches, avec un soin scrupuleux et un plaisir toujours nouveau, les feuilletons de M. Guinot. Ce spirituel chroniqueur était son oracle. C'est pourquoi ôri avait songé à venir trouver M. Guinot (on lui demandait pardon de l'audace de la démarche) et à le prier d'user de son influence sur le buveur d'absinthe pour le guérir de cette manie suicidante par quelque bonne leçon.

Guinot promit pour le dimanche suivant un feuilleton foudroyant sur les eflets de Tabsinthe, et tint parole. Il fit donner une batterie de six anecdotes toutes plus saisissantes les unes que les autres.

Il n'entendit plus parler delà dame pour Tamour de laquelle il avait rédigé cette ordonnance héroïque. Seulement, au premier janvier, on lui Remettait une boîte de bonbons capitale, dans Tintérieur de laquelle se trouva une carte de visite et, sur cette carte, audessous d'un nom qu'il nous taisait, les mots suivants tracés au crayon : « Merci, Monsieur, vous avez guéri mon absihtheur. «

Une autre fois, il avait raconté la veille l'histoire

d'un mari qui faisait la cour à sa voisine ; voilà qu un mari débouche chez lui, dans Tétat le plus violent, et veut à toute force remmener pour qu'il jure devant sa femme, sur tout ce qu'il y a de plus sacré, que ce n'est pas l'histoire de son mari qu'il a racontée. Vainement Guinot se débat, proteste contre le dérangement qu'on prétend lui imposer. N'importe, le mari l'enlève, et le dépose aux pieds de la jalouse moitié dont il redoute les fureurs. Guinot déclare sur l'honneur qu'il a complètement, absolument et on ne peut pas plus inventé l'historiette qui a semé de la brouille dans le ménage. La femme et le mari réconciliés se jettent dans les bras l'un de l'autre. Guinot gagne la porte le plus lestement qu'il peut. Tableau.

On n'en aura jamais fini non plus de raconter des anecdotes sur l'obligeance et la bonté de M. Scribe. Une des dernières personnes auxquelles la mort lui laissa le temps de rendre service est M"* la comtesse Dash, cet écrivain de tant d'esprit et d'un si grand courage au travail. M™® Dash venait de se caser trèsbien dans une petite maison tranquille et aérée de la rue de Valois-du-Roule, lorsque l'expropriation pour cause d'utilité publique, qui fait toujours des siennes, se met en devoir de la chasser bientôt de chez elle et, pour commencer, la trouble dans sa jouissance en démolissant les maisons voisines. La comtesse écrivain s'adresse à M. Scribe et lui demande son appui près de la commission municipale, dont il est memV4|(te.

— 9;i — L'auteur du Verre d'eau plaida devant ses collègues la cause de Fauteur de tant de gracieux romans avec une verve qui entraîna la réunion. Il finit par un vrai trait de vaudevilliste : quelqu'un lui objectait que la maison pour laquelle il réclamait une indemnité restait debout pour le moment : — « Oui, répliqua M. Scribe, mais on jette à la pauvre comtesse tant de pierres dans son jardin ! »

Cette pointe enleva l'affaire. Aussitôt M. Scribe, toute affaire cessante, de monter en voiture et de venir, sans prendre haleine, porter la bonne nouvelle à celle qui avait mis ses intérêts entre ses mains.

Ah! comme il savait rendre service, cet excellent Scribe !

Sommaire : Ceux qui n'ont rien appris et rien oublié. — A qui le premier prix de haine peut-il, doit«il être maintenu depuis bien des siècles jusqu'à nos jours? — Les loups hurlants du catholicisme féroce. — La colère de leurs yeux comparée au feu des vestales. — La société scindée comme après la révolution de Juillet par les passions contraires. — Peinture du carême, par L. Jourdan {fin Philosophe au coin du feu), — Un préfet qui empruntait leur mansuétude aux catholiques rugissants. — Circulaire et consigne.

— Préfet, grand-prévôt ou sergent? — Petite harangue sur le pied de guerre. — M. de Coëtlogon. — Le théâtre du Luxembourg, aliàs Bobino. — Gare Veau, pièce dans le grand chic-a- PANTIN. — Le petit Charles des Rendez-vous bourgeois. — Un piano àPorchestre et des bas de coton ailleurs. — O Chérubin! — M. et M"* Gaspari. — J. Noriac. — Commerce de photographies pendant Pentr'acte. — Emma Rose, du théâtre Bobino, et l'impératrice de la Chine. — M. Bisson, photographe. — Armande Morel,

— Aux dernières courses de La Marche, rien des catholiques forcenés; mais Marguerite Brindamour, Hermance et sa robe à la Bégum et un verbe nouveau : Tannhauser, — M. Wagner avant, pendant et après la bataille. — Le feu mis au théâtre de l'Opéra par le Samson de la musique de l'avenir. — La seconde représentation, ou les sifflets de Tolède, — Les Burgraves, — Souvenirs de

Tancien Odéon, ou les cochons de lait au parterre. — Le nouveau ballet et son noble auteur. — Promesse drolatique d^une avantscène. — M. Alph. Royer, le Jockej-Club, M. Wagner et la médaille du Tannhauaer. — Comment, pourquoi et quand Huerta devînt le guitariste que vous savez. — A la préfecture de la Seine ; chez M. de Rothschild ; au ministère d'État. — Le comte Walewski et la comtesse, ou Taffabilité en personne. — Les vivacités du capi" taine Tic, — A. Supersac. — L'Ange de minuit. — Un mot de M. Maquet^ à propos du Prisonnier de la Bastille.— ^Vn rendez-vous^ sur la place de la Roquette, à quatre heures du matin.

Paris, 22 mars 1861.

Au quatorzième siècle, il y eut un homme assez hardi pour s'en prendre au pouvoir temporel de TÉglise. Je regrette de ne pas savoir le nom de ce téméraire. Toujours est-il que son intempestive audace le mena droit au bûcher. Comme si la mort ne suffisait pas pour châtier un crime tel que le sien, une loi inexorable s'acharnait encore même sur son cadavre, et la cendre du coupable devait être jetée au vent.

— « Que me feriez -vous de plus, demanda le patient, si j'avais attaqué Dieu lui-même î

— « Nous aurions pu être moins sévères, répondirent les bourreaux. Dieu a moins besoin d'être défendu par nos lois que ses ministres, lui qui, pour se venger et pour punir, a son feu étemel. »

Au quatorzième, au dix-neuvième siècle, ne sontîls pas toujours les mêmes, les catholiques qui font du catholicisme non-seulement une religion, mais une

opinion, une profession, un brandon? A ces catholiques-là appartient, aujourd'hui comme autrefois, le premier prix de haine. Il peut leur être maintenu^ comme on dit à l'Académie, et comme le grand prix Gobert le fut pendant quinze années à Augustin Thierry pour ses Récits des temps mérovingiens. Ne hait pas qui veut !

Chez la plupart des hommes, les rancunes s'évaporent vite au milieu des distractions ou des travaux, des plaisirs et des obligations de toute nature. Pour haïr avec persistance, il faut être catholique dans le sens de messieurs tel et tel. Leur volupté est la haine ; ils se sont fait une religion qui ne leur en permet pas d'autre ; leur devoir, c'est la haine contre tout ce qui ne hurle pas avec les loups du catholicisme féroce.

Oh ! la vilaine bande 1 et comme on la reconnaît de loin au teint bilieux de ceux qui la composent, à leurs lèvres pincées et crispées, à cet œil brillant d'un courroux qui ne s'éteint pas plus que le feu des antiques vestales !

Grâce à leur manière d'entendre et de pratiquer l'aménité, la société va se trouver tout à l'heure divisée en autant de catégories et en catégories aussi hostiles qu'au lendemain même de la révolution de Juillet.

Entrez dans un de ces salons où domine ce que nous appellerions le veuillotisme, si V Unive7's était encore debout; osez y déclarer que MM. Kolb-Bernard et Keller ne sont pas vos saints ; que Garibaldi n'est pas

un bandit à vos yeux; que le Pape aurait pu mieux agir, selon vous, et Victor-Emmanuel plus mal ; que vous n'avez pas sur votre étagère la charmante statuette de la reine de Naples que vient de sculpter M™® Lefebvre-Deumier, la veuve du poëte ; aussitôt, pif! pafl comme dans les Huguenots ; on tire sur vous de toutes parts à mots discourtois, et je crois que si ces habits noirs et ces robes décolletées avaient des aimes sous la main, ils recommenceraient volontiers à votre intention une Saint-Barthélelny au petit pied.

Cependant, arrangez cela ! On vit peu de carêmes à la fois aussi agités par les discussions religieuses, mais en même temps, aussi peu gênés par la dévotion que celui dont nous jouissons. Je trouve dans le volume que Louis* Jourdan vient de faire paraître chez l'éditeur Dentu : un Philosophe au coin du feu, ce joli tableau, en quelques lignes, du carême de l'année passée qui ressemble encore davantage au carême de cette année-ci : « On danse avec acharnement ; les fêtes, les bals, les soirées se succèdent sans relâche. Les préoccupations de la toilette ne tiennent pas moins de place pendant le carême que pendant le carnaval. Combien je connais d'aimables pénitentes qui gémissent dévotement sur l'amoindrissement du pouvoir temporel de la papauté, et qui dansent, polkent et soupent intrépidement toutes les nuits. Quel charmant mélange du sacré et du profane I " Thérèse, n'oubliez « pas de dire au cocher que je partirai à quatre heures

« pour aller au sermon 1 Ah I à propos, la couturière f* est-elle venue I Ma coiffure est-çUe prête ! Passez •« chez le coiffeur; qu'il soit ici à huit heures précises. « Ah ! un mot encore : Thérèse, prévenez Monsieur que « je veux partir ce soir à dix heures, pour aller chez « M"* X. . . avant d'aller au bal de M™« Z. . . Occupez- « vous de tout ce qu'il faut pour ma toilette de bal et M celle de tantôt ; surtout, n'oubliez pas de mettre le « livre de messe dans mon manchon. »

J'ai dit que certains catholiques savaient seuls haïr: im agent du gouvernement a essayé de transporter dans les procédés administratifs ces haines vigoureuses dont il trouvait l'exemple chez des adversaires. Grâce au ciel ! cette tentative lui a réussi. Vous avez lu la circulaire où M. le préfet d'Orléans mettait à l'index le salon de l'ëvêque, et vous savez quel déplacement, qui est quasi une disgrâce, s'en est suivi dans les vingt-quatre heures, pour le fonctionnaire trop zélé. Ceci fait, encore une fois, honneur au libéralisme et à l'esprit conciliant du ministre. Il faut laisser le privilège de la haine à ceux qui ont le monopole de la faiblesse.

On n'a fait qu'entrevoir la précision toute militaire. avec laquelle ce préfet, qui ne plaisante pas, voulait régler les relations de société des fonctionnaires publics du département ; mais le peu qu'on en a aperçu était bien joli I Cela promettait.

Un officier subalterne met juste autant de formes

pour commander l'exercice à son peloton, et pour conserver la discipline parmi ses hommes.

Supposez que ce sergent. . . pardon, ce préfet, eût été maintenu à la tête du département auquel il enseignait si bîen à emboîter le pas, ou sa circulaire était un vain nom, ou il eût fallu l'appliquer, ce qui devait donner lieu à des scènes plus drolatiques et plus exorbitantes les unes que les autres.

Que le premier président, par exemple, fat lié avec Tévêque ; qu'il lui eût fait la veille une visite; le lendemain le grand-prévôt... pardon, le préfet du département, sous peine de laisser violer l'ordre donné par lui-même, devait tenir à peu près ce langage au magistrat réfractaire :

— « Premier président, avance à l'ordre. . . que tu as manqué à l'honneur, au devoir et à la subordination, qui sont la plus belle apanage du troupier frrmnçais.. . que tu as inconsidérément et nonobstant la consigne affichée dedans lesmurs de la caserne, fait visite à l'évêché où ce que ton supérieur te défendait de traîner tes guêtres. . . Pour cette fois et en considération, tu en seras quitte pour trois jours d'arrêt ; mais, pas de récidive !. . . En avant, marche ! ... à ces arrêts, et plus vite que ça ! ... »

Mais remettons- nous d'une alarme si chaude ! M. de Coëtlogon, c'est-à-dire le plus civil des administrateurs, a remplacé le plus militaire des préfets, et tout est pour le mieux dans l'un des plus beaux départements de France.

Nos catholiques fiévreux n'en haïront pas moins. C'est leur vocation, c'est leur lot ; c'est leur destinée et leur volonté. Ils s'éloignent de tout ce qui pourrit les distraire de cette pensée fixe. Nous autres, les girouettes, nous allons, nous venons, nous nous agitons, nous tournons^ et nous nous éparpillons de mille façons. Nous sommes emportés, au besoin, parnotre soif de plaisir, au delà de l'Odéon et jusqu'au théâtre Bobino, de l'autre côté de la Seine, à Tautreboutdu monde ! et nos ressentiments et nos peines s*évaporent à la traversée des ponts. A demain les affaires sérieuses ! Adieu aux soucis I Trêve aux discordes ! En route pour Bobino, au cœur du pays Latin, en pleins souvenirs du temps où nous étions étudiants, où nous avions vingt ans, où Lisette n'avait pas de cachemire et où le théâtre du Luxembourg (c'est ainsi que les affiches appellent Bobino) était plus près de nous et plus en rapport avec nos bourses que le Gymnase et rOpéra-Comique !

A présent, pour aller à Bobino, c'est un voyage. On s'y prépare dès la veille, et peu s'en faut que la caravane ne s'arme. Mais un grand succès abrège les distances et c'est ce qui est arrivé pour la revue que MM. Saint- Agnan, Choler et Abraham ont fait jouer là- bas. Elle dure depuis bientôt trois mois. Elle a ses quatre-vingts représentations et n'en est pas plus fière. La salle, qui n'est pas grande, j'en conviens, est archi-pleine chaque soir. On se fait inscrire plusieurs

jours d'avance pour les avant-scènes. Ce petit chefd'œuvre en son genre, qu'un furet de notre espèce aurait dû aller voir beaucoup plus tôt, est intitulé : Gare Veau 1 et Ton ne se gare pas de l'eau, au contraire ! puisque les gens bien avisés traversent les ponts à force et vont applaudir là-bas, là-bas, le bon sel prodigué dans Gare Veau.

Nous n'avions pas revu Bobino depuis le temps où chaque dimanche il y avait une représentation dans l'après-midi, dédiée à la jeunesse imberbe que Ton couche à huit heures moins un quart, comme le petit Charles des Hendez-vous bourgeois, A présent, cet usage patriarcal a disparu.

Tout se nivelle. Bobino est devenu une scène comme les autres, à cela près que le chef d'orchestre y joue du piano et que les demoiselles qui y portent le costume court, séduction traditionnelle des revues et des féeries, ont des bas blancs au lieu de maillots couleur de chair.

Mesure d'économie.

Cela n'empêche pas Chérubin de s'enflammer. Age heureipc! âge magique! Puissance de l'idéal! Cette vingtième année est comme don Quichotte, qui prenai trois moulins à vent pour une armée. Qu'on lui serve des jambes dans du coton blanc ou dans de la soie rose, du boeuf aux choux ou des écrevisses à la bordelaise, il a toujours faim.

A présent, au contraire, que la jeunesse dorée et

messieurs les commis d'agent de change, race blasée, ont appris le chemin du théâtre du Luxembourg, le directeur de la maison va recevoir, un de ces quatre matins, dans une lettre chargée, l'argent nécessaire pour prodiguer à sa troupe les maillots, attendu que Taspect des bas de coton blanc gâte singulièrement le plaisir des raffinés d'outre-Seine.

Avec ou sans ce luxe, M™^ Gaspari, la femme de ce modeste, mais intelligent imprésario, serait remarquée sur nos premières scènes de vaudeville pour sa manière de dire le couplet. Il y à particulièrement un rondeau sur la Bêtise humaine, de notre confrère Jules Noriac, qu'on lui fait recommencer tous les soirs. La chanson a autant de succès que le volume spirituel qui l'a inspirée. Ce n'est pas peu djre. Pendant ce temps, le Grain de sable, du même auteur, que la Librairie-Nouvelle à mis en vente la semaine dernière, continue et renouvelle cette veine heureuse. Nota: Noriac est particulièrement aimé du Quartier-Latin et vous trouverez son nom en gratride vénération sous les galeries de l'Odéon.

Dernière originalité du théâtre Bobino : on y débite pendant l'entr acte les images photographiées par Bisson, des dames qui jouent, chantent, dansent, se trémoussent ou même figurent simplement dans la revue. Toute la collection de leurs costumes y passe. C'est un petit musée qui trouve beaucoup de chalands, et je m'étonne que cette spéculation n'ait pas cours

dans d'autres spectacles. L une des pensionnaires de M. Gaspari, la nommée Emma Rose, remplit dans Gare Veau le rôle de l'impératrice de la Chine, et, naturellement, M.. Bisson Ta représentée en souveraine des Chinois. Mais, voici le piquant de l'affaire : allez chez n'importe quel marchand de portraits-cartes et, désireux de compléter dans votre album la collection des rois et des reines, demandez l'impératrice de la Chine. Sans hésiter, le papetier vous remettra mademoiselle Emma Rose ! Au fait, Bobino a beau être loin ; c'était encore plus commode d'aller chercher là son modèle qu'à Pékin.

Pour être consciencieux, il faut citer parmi les charmes de Gare Veau^ un quadrille fantaisiste intitulé : le Cavalier seul. Tous et toutes y font merveille, particulièrement M*^® Armande Morel. Aussi les habitués disaient autour de nous : " En voilà une qui a le grand chic-à-pantin ! »

Il paraît que c'est un mot à la mode dans ces parages. Je l'inscris sur mes tablettes ; je ne le comprends pas plus que vous, mais il a une couleur, une allure ! Provisoirement il nous a ébloui, et nous en avons rapporté comme un coup de soleil.

Si les catholiques refrognés qui ne nous accompagneraient certainement pas à Bobino allaient du moins à la Marche 1 A défaut de pâquerette, il'y a plus d'une impression de courses à cueillir sur les pelouses que la pluie détrempe. On voit courir les che-

vaux et manger les biches. Cela fait toujours passer une heure ou deux. On entend Marguerite Brindamour dire à Hermance la Superbe, qui porte avec orgueil sa robe à la Bégum, en cachemire et en dentelles de Chantilly (prix net : huit mille francs) : w Voilà un Monsieur qui me fera mourir s'il continue à me Tannhausei' comme il le fait depuis hier. »

A quoi Hermance répond (car c'est là le propre de ces nymphes de ne jamais répondre à ce qu'on leur dit et d'avoir toujours la tête où il ne faut pas) : « C'est M"*® Retz, une nouvelle couturière, une fée, qui me l'a faite. » Comme elle ne pense qu'à sa toilette, elle croit qu'on ne peut lui parler que de sa toilette.

Voilà un verbe nouveau que l'on doit à M. Wagner : Tannhauser ! Indicatif présent; je tannhause, tu tannhauses, il tannhause... Passé défini : je tannhausai. Futur : je tannhauserai. Participe présent : tannhausant. Cela me paraît régulier. On le conjugue sur aimer. Rien n'est plus simple. Seulement, il faut savoir ce que veut dire tannhauser, verbe actif de la première conjugaison.

Cela signifie, — j*ai consulté les meilleurs auteurs: ennuyer son monde par un tas de verbiage inutile, sans arriver à une conclusion pratique.

Mais, pour en revenir à M. Wagner, il n'y a qu'une voix, parmi ceux qui ont été à même d'en juger, pour louer son attitude ferme, courageuse, noble, et son visage de bronze pendant les orages de la première

représentation. On le blâme, en revanche, d avoir fait le lendemain de la défaite les concessions qu'il refusait la veille de la bataille. Le Wagner des suppressions et des coupures n'est plus mon homme ; il doit être moins encore celui de ses partisans. Quand on s'est posé en chef d'école, il faut savoir dire : Périsse l'univers plutôt que mon principe ! s'envelopper dans son drapeau et faire sauter le théâtre plutôt que de capituler.

Tannhauser^ tel qu'il est maintenant, mutilé, amputé, ébranché, n'en durera pas un jour de plus, et on n'aura pas la ressource de dire qu'il est mort en chevalier, victime d'une fierté inébranlable.

Le soir de la première représentation, ime odeur de brûlé se répandit, à un certain moment, de la scène dans la salle. Mon voisin me souffla : « C'est Wagner qui n'a pas trouvé d'autre moyen de s'en tirer que de mettre le feu au théâtre. «

Eh bien, — disons-le très-haut, maintenant qu'il n y a plus de danger, — cet expédient, odieux du reste, n'aurait pas été sans grandeur, et l'on se plaît à rêver — plutôt qu'à voir— le Samson de la musique de l'avenir renversant le temple qui osa lui être hostile et y périssant lui-même, avec ses juges, sous les décombres.

La représentation de lundi dernier m'a rappelé les Burgraves^ une belle œuvre méconnue ! Chacun avait repris, en l'honneur de M. Wagner, son bon sifflet de

Tolède qiiî, depuis tant d'années, se rouillait au clou.

Ce n*était pas le parterre, ce n'étaient pas les petites places, c'étaient Torchestre, les loges, les avant-scènes, le bel étage et le beau monde qui menaient cette contre-symphonie stridente.

On me dit que l'Opéra ne se sentant pas le courage de plus d'une de ces soirées de bataille par semaine, la troisième représentation n'aura lieu que lundi, escortée, cette fois, de la première d'un nouveau ballet en un acte, dansé par M°*® Ferraris.

Le jeune, le noble, le spirituel et élégant auteur dramatique auquel le Vaudeville doit l'une de ses plus jolies bluettes : la Tasse de thé, passe pour n'être pas étranger à la confection de ce ballet.

Maison se promet surtout, ce soir-là, un grand divertissement, si l'un des habitués les plus assidus des avant-scènes, qui est un des gentilshommes les plus connus de Paris, réalise la plaisanterie qu'il a annoncée, l'autre jour, à son cercle : il s'agit, à l'endroit du Tannhauser où l'on avait la chanson du pâtre, maintenant supprimée, de tirer de sa poche un joli chalumeau sur lequel notre gentilhomme exécutera, de sa place, le morceau répudié que Ton regrette, car il était particulièrement favorable au développement de l'hilarité.

Quelqu'un aurait bien le droit de se frotter les mains au spectacle de la déconfiture de M. Wagner, ou tout au moins de s'en laver les mains, c'est Alphonse

Royer, le directair de TOpéra, qui n'a cessé de voir in petto le résultat inévitable auquel on courait, tout en faisant le possible et l'impossible pour sauver le bâtiment du naufrage. Il a fait plus que son devoir et, maintenant encore, ne vient- il pas de tenter une démarche auprès de messieurs du Jockey-Club pour les exhorter à la patience î M. Royer a bien mérité de M. Wagner et si, comme la spirituellement proposé le feuilleton du Constitutionnel^ on décorait d'une médaille les artistes qui ont fait la pénible campagne du Tannhatiser^ Alphonse Royer serait justement investi du droit de la porter au cou, tandis que les autreg l'auraient seulement à la boutonnière.

Le succès négatif de M. Wagner, les protestations que soulève son déplaisant ouvrage me rappellent ime des formes les plus singulières que le public ait jamais données à son hostilité contre une pièce de théâtre. C'était en 1836, au turbulent Odéon. On essaya de jouer une pièce intitulée : le Corrupteur. De qui étaitelle t Je- ne saurais affirmer que Lemercier en fût lauteur.

Toujours est-il que les étudiants (c'était en hiver] arrivèrent, cachant chacun un cochon de lait sous son manteau. Au signal donné par les chefs de la cabale, on provoqua des grognements sur toute la ligne : l'un piquait, l'autre pinçait son instrument à quatre pattes, et je renonce à vous peindre TefTet que produisit ce concert de l'espèce porcine.

Eh bien, ni le bruit que fait le Tannhauser, ni le tumulte qui se fait autour de lui n'ont eu le don d'arracher un moment à leurs haines les puritains du catholicisme. Au beau concert de Huerta, rien non plus de ces forcenés catholiques ! Cependant, le concert serait fait pour eux, s'il est vrai que la musique adoucit les mœurs. Mais Huerta n'a pas eu besoin d'eux pour remplir le foyer des Italiens qu'il avait choisi comme salle. A l'heure oii j'écris, voilà déjà longtemps qu'il ne reste plus de billet à placer. La société espagnole, amie tout entière de son merveilleux guitariste, les avait tous retenus, et ils faisaient prime avant l'émission.

J'ai raconté, l'autre jour, comment Huerta était un revenant que, pendant dix ans, l'on avait cru mort. J'apprendrai aujourd'hui à ceux qui ne le savent pas à quel propos il est devenu le roi de la guitare.

C'était aux États-Unis, en. . .' (la date ne fait rien à l'affaire) , Huerta , alors chanteur de son métier, voyageait en compagnie d'un autre troubadour. On commençait à faire de beaux projets : on achèterait ceci, on ferait cela. Toujours la fable de Perrette et le Pot au lait I

Un beau matin, l'associé disparut en emportant la caisse.

Huerta seul, Huerta abandonné de son accompagnateur, Huerta ruiné, volé, désolé et sentant isa voix se troubler dans son gosier, résolut de faire vioJlence à

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la fortune par son énergie. Il se rasa un côté de la barbe et la moitié de sa chevelure. Il s'enferma, il ura qu'il ne sortirait pas de chez lui avant de s'être ippris à jouer de la guitare assez bien pour attendrir es pierres et attrouper les arbres autour de lui, comme ieu Orphée. Vous savez s'il s'est tenu parole !

Les trois plus belles soirées musicales de la huitaine >nt été données samedi ; Tune à la préfecture de la îeine, où il y avait M™* Alboni ; l'autre au ministère l'État, avec les chœurs et l'orchestre du Conservatoire ; la troi»ème chez le plus riche et le plus maliieusement spirituel des millionnaires, le baron James le Rothschild.

C'est au ministère d'État, dans ces salons d'une écrasante opulence, où l'hospitalité de M. Walewski 3t de la comtesse se déploie avec une noblesse si simple et une si avenante gracieuseté, qu'était réunie la plus éclatante et la plus nombreuse assemblée.

Le programme était digne du lieu, des auditeurs et des exécutants : du Beethoven pour commencer et pour finir — comme on donne les crûs les plus brûlants pour ouvrir et pour fermer les pompes d'un festin ; — Mandante de la symphonie en ut mineur, au commencement de la première partie ; un fragment des Ruines d^ Athènes, pour couronner la seconde. En plats du milieu : du Weber, du Rameau, du Mozart; un psaume de Marcello comme entremets. Parmi les maîtres vivants, on a servi du Reber (airs de ballet du

IHable amoureux) ; — un fragment de Christophe Co^ lomb^ de Félicien David ; — le chœur du marché de la Muette; — l'ouverture de la Gcizza. Jadra; — le chœur et Tentr'acte célèbres du Philémon et Bauds, de Gounod.

Non-seulement le monde brillant et la société diplomatique, les hôtes habituels et naturels de toutes ces fêtes, s'étaient donné rendez-vous dans les salons du ministère d'État ; mais le comte Walewski, qui prend très au sérieux sa charge de protecteur spécial des arts et des lettres, avait voulu que peinture, musique, littérature et journalisme fussent représentés chez lui par un grand nombre de leurs plus marquantes individualités. Gelles-ci, un peu sauvages d'ordinaire, avaient cependant répondu à l'invitation d'un ministre qui se souvient d'avoir été le confrère des écrivains et qui, récemment, nous a tous obligés dans la personne de Méry.

Les théâtres sont aussi très-sensibles à l'assiduité avec laquelle le nouveau ministre d'État suit leurs premières représentations, et aux encouragements qu'il ne marchande pas à qui les mérite. En fait de ponctualité et d'attention, M. Walewski rendrait des points aux feuilletonnistes les plus scrupuleux. Sa soirée de samedi Tayant empêché d'assister à la première représentation des Vivacités du capitaine 2Hc, la jolie pièce que Labiche et E. Martin viennent de donner au Vaudeville, il a voulu venir mardi, à la troisième, et,

plus d'xiBe fois, le signal des bravos est parti de son avant-scène.

Votas savez qae tiotis avons encore perdu Supersac, un de nos confrères, un de la bande Vitu, Banville, Plouvier. Ce bon garçon n'était pas sans talent, mais c'était un talent manquant d'individualité. Il aurait pu rimer une strophe et la signer Banville, écrire une page sous le nom de Vitu, et les bourgeois n'y auraient vu que du feu. Quant à nous, dont c'est le métier de nous connaître en prose et en vers, comme c'est celui des courtiers-gourmets de déguster savamment les vins, et qui considérons la liqueur, non le vase dans lequel elle est renfermée, je ne pense pas que l'on nous eût pris à cette mascarade. Nous aurions toujours reconnu le Supersac, comme derrière M. Kolb-Bernard on a cru, l'autre jour, distinguer M. Veuillot.

Plouvier, que nous nommions tout à l'heure, et son collaborateur Théodore Barrière, sont très-contents du succès de leur Ange de minuit à l'Ambigu, et l'ange de minuit devient l'ange des rêves de tous ceux qui ont vu la pièce.

A propos du Prisonnier' de la Bastille, le grand drame du Cirque que Dumas prétend signer seul et que Maquet prétend avoir fait aussi, il y a un assez joli mot de M. Maquet : « Ce diable de Dumas, depuis qu'il est à Naples, a si bien vu la puissance du fait accompli, qu'il commence toujours par prendre, comme si c'était la meilleure raison pour garder, n

Mais, les plaisanteries comme les plaisirs, les joies aossi bien que les deuils, et les drames comme les comédies, enfin tout ce que la semaine renferme, tout pâlit devant un rendez-vous qui avait lieu mardi dernier, à quatre heures du matin, place de la Roquette, entre un condamné à mort et une célébrité qu'ont édifiée nos vices et les siens.

Le malheureux qui allait expier sur l'échafaud une série de crimes dont il était Tépouvantable héros, avait demandé, pour grâce dernière, une plume et du papier. Il écrivit alors à la plus populaire de ces dames dont les photographies, les biographies et les mémoires ont été le scandale de Tan passé. Il lui disait qu'il était jeune, qu'il l'aimait et qu'il allait mourir. Il l'avait vue de loin, au théâtre, dans les bals, au Bois de Boulogne. Il ne lui avait jamais parlé. Il lui demandait de venii assister à ses derniers instants.

A quatre heures du matin elle était là, au pied de l'échafaud, en capote blanche, robe de soie bleue, bottines de satin. Deux petites actrices, ses amies, et un médecin, l'accompagnaient. Les gamins, qui avaientreconnu la déesse populaire des plaisirs fangeux, lui faisaient un cortège mi-partie d'admiration et d'ironie. Elle se planta, avec la morne impassibilité de son état, bien en vue, au premier rang. D'ailleurs, la foule s'écartait devant elle

Un regard de sympathie fut échangé entre ces deux supplices : la prostitution et la guillotine, dont la guil-

lotine serait le moindre pour une âme un peu haute. Ils regardèrent ensemble, lui et elle, le fatal couteau, et ni Tun ni l'autre ne broncha. Puis la tête de l'homme roula ; l'autre remonta dans sa voiture, et la voilà relancée en plein tourbillon.

La vivante est rentrée dans son enfer visible, tandis que l'âme du guillotiné volait vers je ne sais quelles demeures assignées par la divine justice.

Qui faut-il plaindre?

SoHMÀiBE : Une phrase obscure du président des États-Unis. — Le singe et la lanterne magique. — Solution de Ténigme trouvée dans une livraison verte. — Un bon titre bien court, bien simple.

— Washington apparaissant à un sénateur de la Caroline du Sud.

— Une tache pour Pétemité. — Le général Benedict Arnold. — Fortifions-nous d'alliances dans Tautre monde. —Le médium Squire à Alger. — M. Home à Londres. — Comment on surnommait au collège Mgr de Mérode. — Problème difficile à résoudre pour un catholique complet. — Encore une arrestation. — La croisade contre les millionnaires. — Mengin en est. — Une phrase des Misères d'un millionnaire, livre de M. A. Achard. — Les oiseaux de nuit. — Se défier de la picardise ! — Se défier de la déclamation sur ce texte : tempora I o mores I — Les Photographies comiques, — Une Grecque dans les remparts de Troie. — La Trebelli. — M"* Lorini. — M"« Armande Morel. — M"* Clémentine. — Les maillots sont achetés. — A propos du dernier retour de la Marche. — > Conseils à la vertu. — Le plus beau spectacle. — L'argot des argots.

— Les Excentricités de la langue française, par Loredan Larchey.

— Le dernier de M. de Kock. — Les Funérailles de l'Honneur^ ou Paris et Jersey. — Les tragédiennes de l'Odéon» —

M"* Maxime et la Franc-maçonnerie des femmee^ de M. Monfielct. — Une carte de visite rébns. — Bals, soirées, mariages. — Les ventes Soltykoff (lises : SeiUi^) et Lehon. — Le lixième dlntr du

Gaulois,

Paris, 12 avril IMl.

Dernièrement, nos journalistes et bien d autres étaient penchés sur une phrase prononcée par le nouveau président des États-Unis, lors de son installation. Parlant des projets qui menacent de dissoudre l'Union, il avait terminé par ces paroles :

« Les cordes mystiques du souvenir qui vont de cha- " cun de nos champs de bataille au tombeau de chacun « de nos patriotes, à chaque cœur qui bat et à chaque « foyer de ce vaste pays , vibreront encore pour TUnion , « sous le toucher des bons anges de la nation. »

Comprenez- vous ?

Peut-être ne vous plaît- il pas de répondre que vous n'avez pas compris; je vous dirai donc que, pour ma part, il me sembla d'abord que Thonorable Président avait oublié d'éclairer son éloquence, ce qui la rendait, dans la phrase précitée, aussi obscure que la lanterne magique montrée sans lumière par le singe de la fable :

J'en étais là, lorsque le hasard me mit sous les yeux quelque numéro d'un recueil qui n'est pas vulgaire, où je trouvai la clef du problème.

Lisez-la :

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