DÉMONSTRATION DE SON IMMORTALITÉ
el à la
Preuve de la eérie non interrompue des révélations
et de l'intervention constante de la Providence dans les destinées de Vhumanité
PAB L*EXA1E£N BA.ISONNÉ
le tons les genres de manifestations médianimiqu^ et de phénomène»
psychiques présents ou passés et des direrses doctrines
de la philosophie de Thistoire, envisagée au point de vue du progrès!
continu^
HÉDIGB PAB UNE SOCIÉTÉ DE SPIBITUALISTES
et publié par
Z.-iV. PICRARD,
BX-RÉDACTBUB BN CHEF DU JOUBMAL DU MAGNETISME^
membre de diverses Sociétés savantes.
Un joli titre, n'est-ce pas? Bien engageant, parce qu'il est simple, court et clair, qualités qui n'ont jamais perdu leur empire en France. La couverture du cahier est vert tendre, comme les pousses printanières.
Or, voyez ce que nous eûmes la bonne fortune de rencontrer dans cette livraison :
I C'était la solution du problème américain et présidentiel contenu dans les brouillards de la phrase que [ vous avez lue plus haut.
Le Président n'aurait rien dit de pareil si Washîng- ' ton n'était apparu à un sénateur de la Caroline du Sud, ù l'heure même où celui-ci élaborait un projet de l dissolution des États.
j La phrase qui a surpris plus d'un bon esprit était une allusion à cette visite inattendue assurément, mais bien moins surprenante dans le Nouveau-Monde, où il y a tant de ces histoires de Tautre monde, que si pareille chose se fût passée chez nous, les encroûtés de la vieille Europe, nous autres, nous aurions crié à l'impossibilité, au miracle! les Américains se contentent d'enregistrer la chose dans un de leurs journaux, the Herald of Progress,
Donc un matin, à déjeuner, l'honorable John Ca- Ihoun semblait fort triste. C'est un homme vénérable avec une figure sincère. Personne ne doute de sa véracité : il a sacrifié à ses convictions tout ce qui peut flatter l'ambition, même l'espoir d'être président des États-Unis.
Pendant le déjeuner, toutes les personnes présentes avaient remarqué que M. Calhoun regardait souvent sa main droite et la frottait de sa main gauche avec une anxiété visible. A la fin, M. John, le membre du Congrès de Georgia, lui dit : « Avez-vous mal à la main?
— M Ce n'est rien, r^ondit M. Calhoun ; mais j m eu hier au soir une vision à la suite de laquelle il me semble que ma main est demeurée comme tadiée d'^icre. »
Puis, comme ce début avait excité la curiosité de la compagnie, M. Calhoun fit le récit suivant :
« Hier au soir, comme j'étais encore occupé à écrire à une heure avancée de la nuit, je fus étonné de vmr enti'er un monsieur qui s'assit silencieusement en face de moi. J'avais recommandé à mon domestique de veiller à ce que personne ne pût venir me déranger ; la présence inattendue de cet intrus, son silence, la façon familière dont il se mettait à l'aise comme chez lui, tout cela me surprit et me mécontenta. Je levai la tête pour examiner à qui j'avais affaire, et je vis qu'un grand manteau cachait complètement les traits de mon visiteur. Il me dit : « Sénateur de la Caroline du Sud, qu'écrivez-vous 1 »
Sans lui reprocher l'impertinence de la question, je lui répondis :
— ^Un plan pour la dissolution de l'Union américaine.
— Sénateur de la Caroline du Sud, voulez-vous me permettre de regarder vôtre main droite t
Il se leva et, son manteau s'écartant, je vis alors sa figure. Messieurs, le tonnerre tombant sur moi m'aurait moins sûrement foudroyé... C'était un mort ressuscité ! . . . J'avais en face de moi le grand Washington, tel que vous le voyez représenté dans l'OfiSce des Patentes.
Le spectre me demandait donc à Toir ma main droite. Je la lui ai tendue. Il m'eût été impossible de ne pas la lui tendre, car une force supérieure à la mienne le voulait.
n saisit ma main, ->* je sentis un frisson, — il la tint près de lalmnière, et moi, pendant ce temps, je le regardais. Oui, c'était bien Washington.
— C'est donc avec cette main, sénateur de la Caroline du Sud, reprit-il, que vous vous disposez à apposer votre nom au bas d'un papier déclarant la dissolution de l'Union î
— Oui, répondis-joi dans certain cas qui= peut se présenter.
A ce nwment, une grande tache noire, qu'il me semble voir encore, a paru sur ma main.
Je m'écriai: — Qu'est-ce que cela 1 Qu'est-ce que . cette tache 1
— Cette tache, me répondit Washington, est parâlle à celle que porte Benedict Arnold, dans l'autre monde.
Puis, il tira de dessous son manteau un squelette, qu'il posa sur la table où j'écrivais, en disant : — ^Voilà les os d'Isaac Hajme, qui fut pendu à Charleston par les Anglais, Il a fait le sacrifice de sa vie pour établir l'Union. Il était né dans la Caroline du Sud, comme vous, mais il n'y avait point de tache sur sa Daain droite* »
Ainsi finit l'entretien et l'esprit disparut. Pour l'in-
telligence parfaite des discours tenus par le grand Washington et pour préciser le sens des exemples invoqués par lui, peut-être n'est-il pas inutile de rappeler ce que c'est que Bénédict ou Benoît Arnold, qui ne peut pas, quelque savon qu'il emploie, avoir la main blanche dans l'autre monde. Arnold , général américain, voulut, dans la guerre de Y Indépendance ^ livrer aux Anglais une place importante dont la défense lui avait été confiée. Son projet ayant été découvert, il trouva moyen d'échapper au supplice qu'il avait mérité, se réfugia parmi les ennemis de sa patrie, et porta les armes avec eux contre ses compatriotes.
A présent que je vous ai raconté une histoire et qu'elle a, je l'espère, produit son effet, je vous confesse que c'est une vieille histoire connue en Amérique depuis cinq ans et époussetée pour la circonstance. Toutefois, M. Calhoun paraissant avoir renoncé à ses projets séparatistes, l'excellent directeur de la Revxie spiritualiste n'bésite pas à penser qu'il aura saTis doute été favorisé d'une nouvelle apparition du grand Washington. Au fait, pourquoi non? En pareille matière, il n'y a que le premier pas qui coûte. C'est le contraire quand il s'agit de faire rimer deux vers : le premier, tout le monde le ferait ; au second, la difficulté commence. Au rebours, du moment que vous avez admis la première apparition, la seconde coule de source.
Voilà longtemps que nous ne vous avions parlé des pérations du surnaturel. C'est un oubli à réparer. J y ens d'autant plus qu'il faut songer à nous faire des rais dans l'autre monde. Nous avons des ennemis ans celui-ci, songeons-y 1 Fortifions-nous donc par e vigoureuses alliances avec les sorciers et leurs gants, et, dans ce but, je me ferai un plaisir de onner à mes lecteurs des nouvelles de M. Home, insi que du jeune Squire.
Ce dernier est présentement à Alger, et le duc de /lalakofT aussi biçn que des cheiks arabes ont assisté i ses séances. On nous donne à espérer qu'à son reour parmi nous, le jeune médium américain n'aura 'lus besoin de l'assistance des ténèbres pour produire 38 phénomènes. Fiat lux ! Je ne lui cacherai pas qu'à )rt ou à raison la collaboration de la nuit ne le serait pas dans Testime des gens.
Quant à M. Home, le Spiritual Magazine de Lonres, dans son numéro de février, contient une lettre u docteur Gully, médecin anglais connu, qui atteste voir vu ledit M. Home suspendu en l'air. Le même )urnal donne ensuite une lettre signée John Jones, îasinghall Street, 14 janvier 1861, qui raconte avoir ule merveilleux gentleman s'envoler deux fois de 3n siège et planer dans l'air horizontalement, la tête arallèle au plancher. Enfin, le Spiritual Magazine ablie encore une déclaration de M. James Hutchinan, homme d'affaires important sur la place de Lon-
dres, ayant été plusieurs années président de la Bourse, qui a vu et qui croit.
Je connais de plus près Mgr de Mérode, la plus grande influence qu'il y ait aujourd'hui en cour de Rome, influence qui n'est pas, nialheureusement, dans le sens français. Mais il faut, dans tous les camps, savoir honorer les caractères. M. de Mérode porte son grand nom et ses hautes fonctions avec une ferme dignité. De même ceux qui l'ont coimu sur les bancs du collège racontent que son naturel, alors un peu hargneux, justifiait très-bien le surnom de Taquinet que lui avaient décerné ses camarades. Un peu plus tard, à dix-neuf ans, il eut une dispute avec une jeune tête du même calibre que la sienne, et un soufflet fut le dénouement d'un dialogue trop animé : ce n'est pas M. de Mérode qui avait donné le soufflet.
Que faire, en pareille occurrence, quand on est trop catholique pour laver Tafiront dans le sang de son adversaire t
C'est une situation digne de respect ; c'est un problème de conduite d'un grand intérêt ! Bien entendu, il faut prendre en exemple, pour que cet embarras soit noble, un homme d'une bravoure incontestée, tel enfin que l'on sait M. de Mérode, lequel a vaillamment porté l'uniforme militaire avant de s'ensevelir sous celui de prêtre. A dix-neuf ans, et insulté, il eut, ou plutôt sa religion eut sur lui assez d'empire pour l'empêcher de tirer l'épée ou le pistolet. Seulement, après
cette difficile victoire, il se fit, il avait besoin de se faire d'abord soldat au service des pmssances de ce monde. Plus tard, il s'enrôla dans la milice des autels et vous ^vez à quel degré d'importance il est bien vite monté.
VoiÊi, j'espère, cbapitre un qui ne manque pas de gravité. D'abord, la question américaine ! puis, la question nwriaine ! à présent, la question d'argent à l'intérieur: Vous savez que l'on a arrêté ces joursHîi un étoumeau de lettres qui, après avoir gamine sur les derrières de l'arrière-garde du romantisme, s'était frotté intimement, mais comme un gai camarade, non comme un associé sérieux, aux millions de M. Solar. On ne met pas les pierrots et les moineaux francs en cage ; de même, nous ne pouvons croire que la prison retienne obstinément ce flâneur d'esprit, ce bon garçon que l'on voyait picorant à toutes les tables du boulevard, en deuil à présent de sa disparition.
On s'enrôle beaucoup, on s'enrôle trop, et l'on part plus qu'il ne le faut pour la croisade contre les millionnaires et leurs suppôts. Chacun leur envoie le coup de pied du pauvre. Le fameux charlatan, le marchand de crayons costumé des places publiques, le nommé Mengîn s'en mêle aussi, à ce qu'il paraît, et la Revue anecdoiiqv£ citait l'autre jour un morceau de son nouveau boniment, dans lequel il s'élève, lui aussi, contre les manieurs d'argent. Que la justice ait son cours, c'est bien, c'est nécessaire ; mais il convient de rappeler au
— 12/1 — public une vérité exprimée à propos par M. Amédé Achard dans son dernier roman, dont le titre s' es* trouvé être une prophétie : les Misères d'un million noire! u Le malheur d*un homme heureux, n*est-c pas souvent le bonheur de tout le monde ! « a dit le ro^ mancier avec une triste connaissance de notre hu manité.
Il est d'ailleurs des gens, triste race, aux pensée grises, au plumage obscur, pareils aux oiseaux d« nuit, que tout éclat offusque, et qui se croient ver tueux, parce qu'ils sont ternes; sérieux d'esprit, parc qu'ils sont de mine refrognée ; spirituels, parce qu'il sont mal vêtus et mal peignés. Je méprise ces quasi puritains qui me haïssent en retour. Quelques mous tiques de lettres, cinq ou six mouches à fiel qui n'on jamais vu que de loin, à l'état de tantalisants specta clés, le luxe, la beauté, l'intelligence et l'amour, e qui crient contre l'amour, l'intelligence, la beauté e le luxe que nous aimons à célébrer, voilà nos censeurs Pour eux, — citons un exemple qui achève de les dé peindre, — c'est moins notre flamboyant Paris qu'il admirent, que le discours du député Picard sur ( contre l'embellissement de Paris. Je ne nie ni l'esprif ni l'à-propos et, dans une certaine mesure, l'utilité dt critiques de cet honorable orateur, ce ne sont pas .v questions de notre compétence ; mais défions-nous d la Picardise^ si l'on peut donner ce nom de circons tance à la déclamation contre les choses brillantes. Ei
principe, la déclamation est un genre facile, usé, bon pour exercer les écoliers de rhétorique, et c'est l'indignation qui fait les plus éloquents discours latins sur les bancs du collège. La paraphrase en autant de pages que Ton veut du proverbial temporal mores! a été, de tout temps, bonne pour les enfants. Mais ce n'est ni de la littérature, ni de la morale ; c est du lieu commun tout simplement.
Je n'en aime pas moins le petit théâtre des Délassements-Comiques, mais ça été le tort, des auteurs de leur nouvelle pièce, leur récent succès : les Photographies comiques, de se laisser tenter çà et là par les avances que leur faisait ce lieu commun. Ils ont étalé la satire de ceux et de celles qui, chez eux plus qu'ailleurs, peuplent les loges ; et au profit de qui et de quoi les a-t-on vu s'armer du fouet? Si c'était au bénéfice des bonnes mœurs, ah 1 comme j'applaudirais! mais elles n'y gagneront rien et la pièce risquait de gâter par là les bons termes dans lesquels elle est avec son public. J'ai rencontré dans les corridors plus d'un de ces messieurs à grands favoris qui leur tombent sur les genoux, et ils étaient assez choqués, ces gentilshommes du carreau dans l'œil, que l'on se fût permis la fiction, malséante à leur gré, en vertu de laquelle on voit, dans un coin des tableaux en question, l'hotome devenu monnaie entre les mains de la femme. Exemple : une petite dame veut-elle une Victoria (et quelle est la petite dame qui ne veut pas une Victoria 1)
elle demande au carrossier le prix de sft marchandise. — « C'est quatre gandins, »♦ répond rindustriel. La dame, qui ne marche pas sans argent derrière elle, paie et s'en va.
Le marché a paru légèrement irrévérencieux à qui de droit.
Même impression pour la scène où un chiffonnier fait la leçon à ces messieurs et à ces dames, qui étaient en train de se débrailler au Champagne dans un salon de la Maison dorée.
Quelques pas de plus dans cette voie naïve, et le public eût fait à son tour la leçon aux auteurs, et on les eût reçus comme les dames du faubourg Saint- Germain recevaient tantôt cette dame d'honneur de l'Impératrice, qui avait pensé faire partie du comité pour la souscription du coffret qui sera offert à la reine de Naples.
Il y a, en ce moment, des débuts importants, des mutations sérieuses sur toutes les scènes di carteUo,
Tandis que la Trebelli remplace aux Italiens M™® Aiboni et ne la laisse pas trop regretter aux oreilles ; tandis que M™® Lorini, à peine arrivée, au pied levé, chante coup sur coup, avec beaucoup de vaillance et de succès, Emani et Semiramide, M"« Armande Morel (saluez !) quitte pour le Théâtre-Déjazet la noble scène du Luxembourg. Il a fallu, comme vous le pensez bien, que le gracieux et intelligent fils de sa mère qui dirige au boulevard du Temple les ex-Folies-Nou*
Telles^ eonstruisit sur toute la largeur de la Seine un pont d'or pour décider Armande Morel à passer sur notre rive et à quitter son public d'étudiants enthousiastes. Ceux-ci ont promis de solenniser par une manifestation le début de leur artiste chez nous , et M. Déjazet n'aura pas à regretter de n'avoir reculé devant aucun sacrifice pour s'assurer le concours de celle qui fit du cavalier seul de Gare Veau, un événement.
Une ancienne connaissance de ce Courrier, M"* Clémentine, délaisse en revanche le Théâtre-Déjazet pour aller remplacer Céline Montaland à la Porte-Saint- Martin.
Cependant, on nous fait savoir (quel triomphe pour V Indépendance]] que, voyant l'attention accordée par notre publicité à son théâtre, le directeur de Bobino a supprimé, par un trait de magnificence que je recommande aux tablettes de l'histoire , les bas de coton blanc dont il était question l'autre jour, et les a remplacés par de beaux maillots de soie rose.
La riche occasion pour déclamer contre les mœurs du siècle que le retour de la Marche, dimanche dernier 1 Eh bien, moi, ce qui m'indigne, ce n'est pas de voir tant de demoiselles étalées effrontément en voiture et tant de jeunes gens fiers de se carrer en leur compagnie ; non, ce qui me choque et m^humilie, c'est de trouver tant de bonnes gens, tant d'honnêtes bourgeois de tous les sexes et de tous les âges, qui font
la haie» qui font le pied de grue, qui amènent leurs enfants par la main, qui écarquillent leurs yeux, ouvrent leur bouche et leurs oreilles, oublient Theure dp. | dîner pour s'échelonner depuis la barrière de l'Étoile | jusqu'à la place de la Concorde, pour contempler le défilé de la bande qui rapporte dans Paris les fumées 1 du Champagne bu sur turf, et une cargaison de poussière sous laquelle disparaît la poudre de riz vaincue pour la première fois.
Que ferait-on de plus, à la rentrée d'un triomphateur?
Comment voulez-vous que le vice ne soit pas ef' fronté et ne tienne pas bruyamment le haut du pavé, quand la vertu a la naïveté de lui faire cortège, quand les honnêtes gens se dérangent de leur cheroir pour aller se ranger sur le passage d'une folle qui z jeté son bonnet par dessus les moulins 1 Le beau titr( à l'attention 1 En ces rencontres, la vertu ne devrai ni se déranger, ni s'éloigner, ni se rapprocher, ni admirer, ni s'indigner, mais continuer sa route paisiblement, droit devant elle, comme étrangère à tous ces vains tumultes. Ce qui me choque en la vertu, c'est son manque de confiance et d'assurance, c'est la facilité avec laquelle elle se laisse troubler par son contraire. Elle rougit, elle balbutie, elle se fait petite, elle voudrait se cacher dans les trous, on dirait toujours que c'est elle qui est la coupable ; et cependant, si ce marchand qui passe là-bas avec sa redingote de?
dimanches qui lui fait un pli outrageux dans le dos, est vraiment et de pied en cape un homme honnête, s'il aime son prochain, s'il croit en Dieu, s'il n'a pas vendu à faux poids, c'est ce phénix qu'il conviendrait d'attendre au passage. On agiterait même des palmes en son honneur que je n'y verrais rien d'excessif ni d'exorbitant.
Mais tout va au rebours du sens commun. Ainsi encore, tandis que les bonnes gens, dans leur modestie, osent à peine prétendre qu'ils parlent à peu près la langue française telle qu'elle est contenue et limitée dans le Dictionnaire de V Académie^ cette belle langue, au contraire, n'est ni assez belle ni assez riche, elle manque de nouveauté et de ragoût pour les messieurs et les dames qui revenaient l'autre jour de la Marche en si poudreuses carrossées. Comme cette bohème dorée forme un État dans l'État et une antisociété dans la société, comme elle ne vit que de primeurs, il lui faut une langue à elle, faite par elle et pour elle, recrutée partout, comme elle-même ; puisée en haut et en bas ; extrême en tout ; ayant tour à tour des accès de pudeur ou de cynisme : effrontée, colorée, pittoresque ; tantôt cherchant, tantôt évitant le mot propre ; grossière et raffinée ; parfumée et infecte ; fangeuse et céleste ; participant du talon rouge et du cocher de fiacre. Cette langue de la bohème qui ne se parle guère qu'à Paris et encore dans un certain Paris, est l'argot des argots. Elle emprunte à tous.
Elle qui ne fait rien, s'amuse à refléter dans ie patois usité par son oisiveté les événements du jour aussi bien que les mots et les tours adoptés par chaque profession. Car, chaque métier a son vocabulaire et, si Ton peut parler ainsi, chaque peloton suit son guidon particulier dans la grande mêlée des mots.
Or, la littérature se piquant de serrer de plus en plus près fe réalité, une invasion de ce langage interlope dans la littérature était inévitable. De là et à la suite, un lexique, un glossaire, un volume très-curieux et singulièrement vivant de M. Lorédan Larchey: les Excentricités du langage français. L'exemple, pris dans les plus pittoresques styles contemporains, y suit toujours la définition, et l'ensemble de l'article forme quelquefois] une anecdote récréative, un trait significatif. Pour vous en donner l'idée, je transcris un paragraphe.
Dernier dé M. de Kock : « Ce mot a signifié... (voyez Molière) pendant quinze jours. En ce temps, il venait de paraître un roman de M. Paul de Kock, intitulé le. . . Ce fut un scandale merveilleux. . . Il fallait bien pourtant se tenir au courant et demander le maudit roman. Alors (admirez Tescobarderie!) fut trouvée cette honnête périphrase : « Avez-vous le dernier de M. de Kock? » Théophile Gautier.
« Le mari, — Et, de cette façon, je serais le dernier de M, de Kocky Minotaure, comme dit M. de Balzac. «
Ceci me met tout naturellement sur la voie pour vous parler des Funérailles de V honneur et de M. Auguste Vacquerîe. Nous l'aimons tous, ce chevalier du romantisme qui a la métaphore pour dulcinée et qui s'élançant, visière baissée, lance au poing, sur les sectateurs du bon sens, a pris pour véritable héroïne de son drame, qui et quoit La métaphore elle-même, et a bâti sa fable sur un abus de mot. Il est tombé tout d'une pièce sans souiller ni déranger son arnmre, et i'aime mieux son rôle de victime que celui d'exécuteur rempli en cette circonstance par le parterre. En effet, c'est la petitesse de nos sentiments bourgeois, c'est la grandeur de ceux que Vacquerie avait mis dans son poëme qiû n'ont pas pu faire bon ménage ensemble.
Il a dû écrire, concevoir tout au moins ce rêve d'une emphase toute espagnole, loin de notre milieu parisien, et j'aime à me représenter le poëte échafaudant son drame dans la solitude de Jersey, peuplée des grands aspects de l'Océan et des hautes inspirations du génie. Si, dans de pareilles conditions, on oublie un peu les côtés pratiques de la vie, si l'on peut être exposé à méconnaître quelques secondaires vérités de circonstance, combien ces lacunes ne sont-elles pas rachetées par l'expansion libre des âmes exaltées !
Voyez-vous d'ici, le maître à tous, Victor Hugo, qui présentement va chercher à Spa un renouvellement de santé ; le voyez-vous, sur son rocher, achevant les Misérables ou lançant la Légende des siècles, tandis
que Ttin de ses fils traduit Shakspeare à ses pieds, tandis que Tautre relit, en regardant son père, sa mère, sa sœur et toute la famille assemblée, ce titre de sa comédie : Je vous aime. Cette famille si unie est ouverte à tout venant ; aux idées comme aux voyageurs. L'hospitalité est large, magnifique, sans exception, antique et pas solennelle du tout. Au contraire, la cordialité la plus franche. A Paris, il n'y a que les restaurateurs qui tiennent table ouverte, et Ton sait si leurs cartes à payer sont écossaises ! Donc Paris n'est pas Jersey, et voilà pourquoi le drame de M. Vacquerie est devenu si tôt muet à la Porte-Saint-Martin.
L'Odéon est le paradis des tragédiennes, et les tragédiennes sont ses anges gardiens. Béatrix et M""" Ristori attirent chez lui foule, bravos, écus. L*Odéon n'a jamais manqué de tragédiennes, exotiques ou parisiennes. Avec lui, quand il n y en a plus, il y en a encore. Depuis M"® Rachel, il en a bien produit une demi-douzaine. Du vivant de M***^ Rachel et quand le Théâtre-Français se contentait de la posséder, elle, seulement! l'autre avait, — et j'en oublie pour sûr, — M**® Araldi, M"* Maxime, qui fit tant de bruit un soir, un jour sans lendemain! Présentement l'étoile éclipsée tient, rue de la Michodière, un hôtel garni, placé sous l'invocation de Molière. Un fait moins connu, c'est qu'elle est la grande-maîtresse d'ime loge de franc-maçonnes qu'elle a fondée. Charles Monselet savait-il cette par-
— Mh — ticularité lorsqu'il écrivit son dramatique et paradoxal roman : la Franc-^Maçonnerie des femmes f
On me montre une carte de visite dont Taspect n*est pas ordinaire : tout en haut, une couronne de baronne; au second étage, pour qui vient du ciel, se déroule une devise : A qui saura V atteindre; sous la devise, quatre cœurs enflammés dont trois percés d une flèche ; plus bas, un nom de femme que je tais à moitié : Clarisse D*** ; enfin, tout au bas, une adresse que je cache absolument.
Voici maintenant l'explication du rébus :
M"« ou M"« Clarisse D*** a connu un jeune homme qui, par malheur, était caissier, état dangereux pour ceux qui marient de petites ressources à de grands appétits. J'abrège et Ton devine : le jeune homme dut s'enfuir, un beau jour, par la même porte que Grellet, Carpentier et autres illustrations. Depuis lors, Clarisse D*** est inconsolable. Sa liaison avec le fugitif lui paraît une tache qui ne peut être lavée que par l'arrestation de celui-ci et les éclaircissements qui en résulteront. Alors, pour donner du cœur à ceux qui poursuivent le joli jeune homme, elle a imaginé de promettre le sien — son cœur — à qui saura l'atteindre, — le jeune homme. C'est tout simplement l'appel d'une probité qui, comme la femme de César, ne veut pas être soupçonnée, et dont j'ai voulu servir la cause.
Maintenant, rentrons dans le monde : M. de Rothschild a donné un bal ; autant en ont fait et la baronne
de Montaran et M*"® la marquise de Ménilglaise. On danse ce soir chez M™« la marquise de Tillière, la mère de la jolie M"* de Grétry . Mardi, il y a eu grande soirée de contrat pour le mariage de M^*^ de Barbantane et du comte d'Andigné. Les mariages distingués pleuvent. La veille au matin, le jeune vicomte Marc de La Guéronniëre ayait reçu la bénédiction nuptiale à Saint-Germain-des-Prés. On sait qu'il épouse M"® de Jovyac, d'une ancienne et illustre maison du Yivarais, alliée, entre autres, avec Fénelon. Plus d'un Jovyac s'est distingué par la plume et par l'épée, et, dans les guerres de religion, ils se sont signalés parmi les chefs du parti catholique. On conserve encore, dans les archives de cette noble race, de précieuses lettres d'Henri IV. Le marquis de Jovyac, grand-père de celle qui est aujourd'hui vicomtesse de La Guéronniëre, fut l'un des ofl&ciers de l'armée de Condé.
La vente de M"® Lehon, la vente SoltykofF, qu'il serait plus juste d'appeler la vente Seillière, puisque c'est M. le baron Seillière qui vend en détail ce qu'il a acquis en bloc, sont toujours l'objet de beaucoup d'entretiens. M"*® la comtesse Lehon s'est notoirement réservé un certain nombre de pièces capitales. Autant en fait, dit-on, M. Seillière, qui rachète ses plus beaux morceaux à mesure qu'ils sont exposés en vente. Ceci expliquerait certains chiffres fabuleux et inoffensifs du moment que le vendeur et l'acheteur ne forment qu'une TtAtne personne. Le seul inconvénient ou le seul avan-
tage, selon le point de vue que Ton adopte, de ces marchés factices, est de créer des précédents pour Tavenir.
D'où aurait-on Tair de sortir, mon Dieu ! si l'on ne mentionnait au chapitre : nouvelles mondaines, le sixième dîner du Gaulois? C*est un petit journal fort poli, très-élégant, très-spirituel et parfaitement joli dans son format comme dans la personne de ses rédacteurs, qui ne manque guère une occasion de nqus jeter quelque injure. Comme vous voyez, nous lui rendons des baisers pour des coups.
SoMKJLiBE : Une romance pour baryton. — Grard et Tagliafico. — La chronique voilée. — Inconvénients et dangers d'une chronique signée. — La Vertu de CélimètHy ou le péché en cinq actes de M. Meilhnc. — En deçà, an delà du rideau. — Les causes des effets. — M. et M*« Téléphon. — Il trouble, donc il existe. — M. Dunan-Mousseux et M*^* Armande Morel. — Entre deux bans, assis par terre. — Une demoiselle à l'âme cavalière.*— La Pluie et le beau temps chez M. et M»^* J. Sandeau et à la Conr.
— Une visite domiciliaire chez L. Gozlan. — La Tour de Nuk; les reprises ; le présent opprimé par le passé. — M. Raphaël Félix.
— La liberté théâtrale enfin proclamée serait le remède. — Le capitaine Mélingue et sa forte lame. — Nos compliments à Berton. — Un petit engagement bien mignon. — « Je crois que je dirais bien ça. » — Gérard de Nerval. — M. Ponsin et son protecteur. — Vente d'autographes. — M"* Lydie Pourtois. — F. Pyat et un suicide. — Piron à table. — Une faute et une vertu, ou mollets et grammaire. — Recette pour faire un feuilleton, par Jullien, le chef d'orchestre. — Le comte de Marcellus. — La marquise de Bassompierre. — La jeune Espagnole. — Une mariée d'hier. — Fraîchement décoré et comment l'envie le loue. — Sauce
et sang. — Derniers concerts. — M*** Virginie Hiiet. — Une paire de sourds faits pour s'entendre. — Robert Houdin et ses Tricheries des grecs dévoiléeê, — Ce qui serait plus curieux encore. — Ouverture de TExpcsition de peinture. — Comment les Français entendent l'égalité.
Paris, S mai IMt.
Je me rappelle une romance pour voix de baryton, où le joli njétier de contrebandier était célèbre^, en trois couplets, Grard, de l'Opéra-Comique, chantait cela dans les concerts, et Tagliafico, qui reparaîtra Thiver prochain aux Italiens, ne s'en faisait pas faute non plus. A quel propos ce souvenir? C'est que je me sens disposé à vanter Tétat de chroniqueur anonyme, qui n'est pas sans analogie avec le joli métier de contre-bandier.
En effet, si au lieu d'opérer in maschera nous étions breveté et patenté pour racontages parisiens ; si notre nom était sur notre porte et notre profession mentionnée sous le nom, du moment que Ion nous saurait la mission de regarder et d écouter, il deviendrait presque impossible de voir et d'entendre autre chose que ce que l'on voudrait nous faire entendre et voir. Tantôt l'on se tairait, tantôt l'on parlerait devant nous ; tantôt on se cacherait, et tantôt on se montrerait , toujours avec préméditation et en vue de ce que nous en pourrions écrire ici. Et les réclames dont on se 'voit assailli I Quelle peste ! Quelle misère ! Quel fléau !
Il ya des Compagnies d'assurances contre l'incendie, contre les accidents en chemin de fer, contre la grêle ; il n'y a pas d'autre ressource contre la réclame et ses conséquences funestes que le pseudonyme le moins transparent possible.
Abrité par notre incognito, nous défions les tyrannies de l'amitié et les entreprises de l'intrigue. Nous demande-t-on une faiblesse de quelques lignes dans le feuilleton de V Indépendance y — nous ne savons pas de quoi Ton veut nous parler ; ce serait avec plaisir, mais nous ne connaissons pas V Indépendance.
O sainte volupté du mensonge I
On jouait mercredi soir, au Gymnase, une grande comédie, un long eiFort de M. Henri Meilhac : h Vertu de Célimène, que quelques-uns avaient envie de surnommer : le péché de M. Meilhac ; eh bien, il est dit, dans ce travail en cinq actes, que le monde ressemble à un temple coupé en deux par un rideau qui se soulève pour le petit nombre des initiés. D'un côté, la foule, qui voit la fumée des sacrifices ; de l'autre, les privilégiés, l'élite qui se régalent des victimes offertes. Eh bien, si jamais quelqu'un n'eut aucune chance de pénétrer dans l'enceinte réservée, c'est bien le chroniqueur, dont l'approche est signalée, la présence redoutée, et devant lequel on se tient sur ses gardes comme les écoliers devant les inspecteurs de l'Université. Autour de lui, tout est barrières, obstacles réels et faux sourires. Nous autres, au contraire, grâce au déguisement,
nous circulons comme le premier venu. On n^ se défie pas de nous. Notre regard peut librement monter vers les sommets, ou sonder les profondeurs. Avec un peu d'adresse et quelque habitude du métier, ce n'est pas seulement ce Paris extérieur appelé la société qu'il nous est permis de voir et de montrer, mais on peut mettre la main sur bien des clefs secrètes et pénétrer dans les causes des effets petits ou grands qui ébahissent les spectateurs. Téléphon (comme l'eût appelé La Bruyère) a du crédit, un beau nom, de la fortune, un titre, un état de maison et, qui sait î peut-être de l'esprit. Cependant il n'est sorte d'extravagance qu'on ne lui ait entendu débiter soit naguère à la Chambre des Pairs, soit à présent au Sénat. Vous le connaissez ; vous l'avez reconnu. C'est lui qui s'applique à mettre dans les discussions des Assemblées un désordre bouffon et qui rappelle ensuite le président à Tordre. Comme le rosier donne des roses, sa langue produit des intempérances de paroles, naturellement et sans efforts. Il s'est mis sur le pied d'un enfant terrible et turbulent. Pourquoi a-t-il choisi ce rôle 1 Qui s'imaginet-il ou espère-t-il servir par de telles excentricités? Avec qui marche-t-ilî A-t-il un but? C'est un personnage inexplicable, si vous cherchez dans la vie publique ses raisons d'être ce qu'il est.
Mais, rappelez-vous son mariage. Il a épousé une grande dame, une beauté, une célébrité, une gloire, l'amie d'un génie , l'héritière de quelques-uns de ses
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rayons. Elle enchanta le désenchantement personnifié; eUe enthousiasma le septicisme fait homme; quelle victoire et quelle conquête! Aussi, lorsque, son beaa poëte étant mort, elle devint madame Téléphon, la conséquence naturelle du mariage avec un pareil astre, c'est l'éclipsé du mari.
On eût connu, recherché, cultivé M™« Téléphon, la belle, l'illustre, Tunique M™* Téléphon. Bien de son mari.
On eût dit : « Je suis invité à dîner chez M"® Téléphon. n De Monsieur, aucune mention.
Cétait le mari de la reine; un véritable captU moriuum.,. De projundis !
Mais Téléphon ne s'arrangea pas de cette obscure destinée. Il voulut à toute force compter dans le monde. Il fit du tapage et il en refit. Il fallut bien s'occuper de lui, l'Erostrate parlementaire, qui mettait tous les jours le feu à la tribune, tant qu'il y eut une tribune. A ce métier, il est devenu fameux. Il trouble, donc il existe. Voilà ce qu'il voulait démontrer, et voilà pourquoi Téléphon n'est jamais muet quand il y a une excentricité retentissante à débiter.
Changeons de sphère ; nous rencontrerons l'exemple tout opposé d'im homme qui, au lieu de lutter contre l'écrasante supériorité de sa femme, voulut épouser une artiste capable d'aider à sa fortune. Un littérateur, un journaliste, qui n'a pas encore et qui n'aura probablement jamais la position de Scribe au théâtre, ni
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celle de Janin dans la critique, M. Dunan-Mousseux, rédacteur de cette singulière feuille faubourienne : le Père sans gêne, et Fun des auteurs du Doigt dans Vœil^ revue jouée cet hiver au théâtre Déjazet» se proposa d'épouser M*'® Armande Morel, jeune perle théâtrale de la plus belle eau dont nous avons eu plus d'une occasion récente de mentionner la gloire. Cette alliance eût fait sans doute mousser la prose de M. Du-* nan, voire sa poésie, si poésie il y a. Deux bans furent publiés. Au troisième. M**® Morel, dont l'âme est cavalière, s'écria qu'elle ne pouvait se décider à quitter la vie de garçon. Voilà Dunan entre deux bans, assis par terre. Il s'en est consolé en mêlant le commerce à la littérature dans de pyramidales aiEches jaunes qui ont fait événement sur les murs.
Dimanche dernier, ce sont les sociétaires du Théâtre- Français qui ont remplacé M"®Déjazet, aux Tuileries, sur le théâtre intime où Leurs Majestés se plaisent à voir la comédie entre deux paravents. Vous savez que Bressant et M"® Arnoult-Plessy ont joué là, pour un public brillant et délicat, une fantaisie nouvelle de Léon Gozlan : la Pluie et le beau temps.
Or, deux jours plus tôt, cette saynète avait fait sa première apparition chez M. et M"*® Jules Sandeau. Une dame de la cour, — on nomme M™® de Saulcy, — qui était de cette réunion académique et littéraire, raconta le lendemain à d'augustes oreilles quelles délicates primeurs avaient été offertes aux invités, chez
-^ 442 — l'auteur de Mademoiselle de la Seiglière, Là-dessus, désir bien naturel et flatteur pour lauteur et ses interprètes d'avoir aux Tuileries une seconde édition des mêmes plaisirs. Pas un moment à perdre ! d'autant plus que M. B***, qui avait rempli chez Jules Sandeau le second rôle d'homme, devait être remplacé pour le spectacle à la cour. Il fallait donc, au plus vite, avoir le manuscrit afin que le pensionnaire de la Comédie- Française, désigné pour le personnage vacant, eut le temps d'apprendre avant dimanche.
On court chez M. Gozlan, à la campagne. H était sorti. Contre-temps fâcheux ! Si du moins le manuscrit désiré était sur sa table, parmi ses papiers ! On cherche ; on fouille. Le gardien ou la gardienne des lares de M, Gozlan ne savait trop quelle mine faire à cette visite domiciliaire. Il ou elle tenta un instant de s'y opposer. On lui ferma la bouche par ces mots sans réplique : Service de l'Empereur ! Cependant, fallait-il se féliciter ou s'alarmer? Était-ce un honneur ou un soupçon? On eut là un imbroglio et presque une comédie à propos de cette comédie.
Et la Tour de Nesle! il faut bien 'vous en parler, puisque c'est la nouveauté théâtrale en vogue. Comme c'est amusant et encourageant pour les auteurs de l'heure présente qui n'avaient déjà pas trop d'occasions de se produire, si tous les grands succès d'il y a vingt et trente ans rentrent en lice. Voilà déjà la Tour de Nesl£ rebâtie à la Porte-Saint- Martin ; à côté, l'Am-
bigu-Comique annonce Angèle, encore une victoire du même temps et du même général» Alexandre Dumas père. Cependant le théâtre impérial du Cirque remonte, à son de trompe^ c'est le cas de le dire, l'Élé^ phant du roi de Siam^ pièce qui, selon Taffiche, n'a pas été représentée depuis vingt-neuf ans et qui eut alors trois cents représentations. Le théâtre du Cirque prépare encore, — toujours conmie encouragement pour les jeunes auteurs, — les Chevaux du Carrousel, ouvrage également consacré par deux cents représentations. Comme c'est commode de percer à travers ces gros bataillons de reprises de toute nature !
Âh ! les jeunes auteurs dramatiques ne sont pas sur des roses. M. Raphaël Félix ayant acquis le droit d'exploiter, aux lieu et place de l'auteur, le répertoire d'Alexandre Dumas, je préviens que l'on aura affaire à forte partie. En matière d'exploitation, M. Raphaël passe pour un maître. Ses preuves ne sont plus à faire. Attendez-vous donc, du moment que c'est cet habile homme qui y doit trouver son profit, à ne plus voir que Dumas sur les affiches. Les jeunes n'auront bientôt plus qu'à se croiser les bras et à regarder... Deus (c'est-à-dire Raphaël) iUis hœc otia fedt.
Il y aurait bien un moyen de respecter tous ces intérêts et de sauvegarder tous les droits, et tôt ou tard il faudra bien en venir à proclamer la liberté théâtrale, seule voie de salut pour les auteurs. Ne me dites pas qu'il y a déjà trop de théâtres à Paris ! Il y en a trop
de mauvais ; il ne saurait jamais y en avoir assez de bons, et c'est ]e régime de la concurrence substitué à celui des privilèges qui ruinera définitivement les entreprises mal assises et mal conduites, auxquelles le privilège seul donne une fausse valeur. Qu a part les théâtres subventionnés et protégés par TÉtat, les théâtres modèles en quelque sorte, tout citoyen justifiant de certaines ressources et offrant certaines garanties puisse ouvrir un spectacle, et Ton n'aura plus à craindre de voir tout à coup les producteurs être forcés de se mettre en grève, parce que le passé remis à la mode par un caprice du public ou à la suite de quelque spéculation ne pourra plus se substituer au présent, assuré de trouver des débouchés nouveaux, si les anciens lui font défaut.
En attendant, Mélingue a reparu dans Buridan de la Tour de Nesle; Mélingue, Thomme qui marche le mieux avec des éperons et qui manie les plus longues et les plus larges épées du boulevard; le capitaine Mélingue I Au tableau de son arrestation, lorsqu'il remet sa forte lame aux gardes chargés de s'assurer de lui, on a remarqué que cette forte lame était presque plus grande que M. Taillade, auquel Buridan la rend. Acier à part, Mélingue est moins que jamais l'homme du personnage créé avec tant d'éclat par Bocage. 11 le sème d'effets comiques dont le parterre a fort bien senti le mauvais goût. Malgré la confiance en lui-même que de longs succès ont donnée à M. Mé-
lingue, il a dû sentir qu'il n'allait qu'à moitié à son public dans cette résurrection, et l'on a observé que ces jours-ci, lorsqu'il se trouvait mêlé à quelques conversations artistiques, il avait soin d'y rester le dernier et, pour ainsi dire, de fermer les portes, comme craignant, s'il tournait le dos, que l'on ne dise : Il a été mauvais.
A la première représentation, le mot de la soirée était : « Nos compliments à Berton. »
Vous savez que ce comédien, retour de Russie, a dû jouer le rôle, qu'il l'a répété, et que M. Gaillardet le lui retira parce qu'il n'avait pas des allures assez héroïques. Je regrette Berton pour ma part, et le directeur de la Porte-Saint-Martin, qui a dû, au dernier moment, subir les exigences héroïques de Mélingue, le regrette sans doute aussi. Ce dernier, si nous en croyons le journal le Théâtre^ a reçu, en signant le traité, une somme de 20,000 fr. De plus, il a chaque jour 15 0/0 sur la recette bnite. Les auteurs n'ont que dix, ou je me trompe fort.
Mélingue l'entreprenant I Mélingue le dévorant ! Il n'aime que les affiches où il domine seul, et c'est dans ses tournées chez les bons provinciaux qu'il s'en donne à cœur-joie d'écraser les pièces et les auteurs par les majuscules gigantesques de son nom à lui ! Est-il en scène, même système d'absorption, et toujours en tout la même disproportion qu'entre son épé^ et celle des autres. Il envie tous les rôles ; il voudrait repaplir tous
— IW — les personnages; ce pauvre Gérard de Nerval était charmant ^naguère quand il nous figurait Mélingue, aux répétitions, passant sa belle main sous le menton de la jeune première qui s'était permis de débiter une tirade à effet : « Il me semble que je dirais bien ça! » soupirait Mélingue, cachant à demi le regret sous la caresse.
Puisque nous sommes sur le chapitre des comédiens, je vous présente M. Ponsin, du théâtre Beaumarchais, un nouveau-venU, un élève d'un bon maître, M. Alexandre Dumas fils. Pendant que Fauteur du Demi-Monde f son protecteur, est en train de guérir à Naples, le jeune Ponsin a débuté ici dans les Trabovr cayres. Il devait aborder le public dans une pièce de son brillant patron ; mais la maladie qui a retardé la pièce eût, en même temps, trop ajourné les débuts, et Ton a dû prendre par Beaumarchais pour arriver ensuite à quelque scène plus relevée. Ce n'est pas le chemin le plus long, quand on a comme M. Ponsin les qualités et les appuis qui abrègent les distances.
Je feuilletais hier le catalogue assez volumineux d'une belle collection de lettres autographes «« provenant de plusieurs cabinets, dont la vente aura lieu le samedi 11 mai 1861 et jours suivants, à sept heures du soir, rue des Bons-Enfants, 28, maison Sylvestre, salle n® 4, parle ministère de M. Perrot, commissairepriseur, assisté de M. Laverdet, expert. »» Mes yeux sont tombés d'abord sur l'article suivant :
« PouRTois CW^^ Lydie,) — Lettre autographe, signée, an baron de Trémont.
„ jviiie Pourtois a répété, au Palais-Royal, une scène dans les Crapavds immortels. Cette scène ayant été supprimée par les autqurs, elle quitta le théâtre sans y avoir jamais débuté, h
A la bonne heure ! Voilà une carrière dramatique bien renaplie !
Un peu plus bas, il est question d'une lettre de M. Félix Pyat, lauteur du Chiffonnier, adressant conseil et consolation à un jeune homme qui voulait se suicider, ayant perdu la moitié de lui-même. — Les épîtres de ce genre abondent toujours dans les ventes. C'est la manie favorite de tous ceux qui pensent à trancher leur vie, d'en informer d'abord quelque écrivain qui ne manque jamais de répondre par deux ou trois belles pages de morale. On est porté à se demander si ces prétendus désespérés ne sont pas simplement des spéculateurs qui visent à l'autographe.
Quelques lignes plus bas, dans les mêmes parages, une lettre de Françoise Quinault, célèbre comédienne, à Piron, le poëte dé la Métromanie; elle lui mande qu'elle est contente de lui et le loue de n'avoir pas été M immonde à souper, » ce qui ne fait pas l'éloge de la tenue habituelle du poëte dans les soupers.
J'aime encore beaucoup le fragment suivant puisé au même catalogue, mais tiré cette fois d'une lettre signée Pauline Jary, actrice des Folies-Dramatiques,
qui jouait alors les enfants à l'Odéon ; elle parle d'un rôle qu'elle remplira le lendemain : » Je suis réduite à mettre Thorrible culotte ; cela me contrarie, malgré que je ne manque pas de mollets. . . »
Malgré que est une faute, mais ne pas manquer de mollets est une vertu.
Enfin, une recette de feuilleton donnée par ce Jullien, fameux directeur de concerts à Paris et à Londres, que nous avons vu récemment perdre la raison et la \ie. Il écrivait d'Ecosse à un ami resté ici, et l'invitait à lui envoyer quelque article qu'il ferait insérer là-bas : « 1® Situ peux dire un bien énorme, exagéré d'Alboni, cela facilitera la chose ! ! ! Prends un modèle ; c'est-àdire copie. On imite, on arrange, on dérange un article de Théophile Gautier, ou de Jules Janin, ou de Berlioz, ou même un mélange des trois, ce qui est encore moins reconnaissable. . . ; 2» Sois sobre d'adjectifs, riche de faits; c'est le genre anglais; 3® Ne cherche pas à être drôle, ne crains pas de l'être ; écris comme cela vient; sois surtout long, c'est le genre anglais ; le cheval qui court le plus longtemps est le meilleur, disent-ils. »
A ce compte, le meilleur candidat à l'Académie française aurait été ce pauvre comte de Marcellus, si inopinément enlevé, car il courait depuis plus longtemps que personne après les honneurs du fauteuil académique, sans y parvenir. Il donnait pourtant de bien agréables dîners. Mais soyons plus sé-
— 1Û9 — lieux à côté d'une tombe ; c'était un digne homme, un esprit lettré, un écrivain* élégant. L'Académie était son rêve, sa marotte, son idéal. L'en blâmeronsnous, et faut-il permettre qu'on fasse rejaillir sur lui quelque ridicule à propos de cette préoccupation constante et de cette perpétuelle candidature? Bien au contraire, il n'est rien de plus respectable que de voir un homme s*obstiner dans une ambition noble et désintéressée.
La plupart des gens en étaient arrivés à le croire l'un des quarante, à force de voir son nom mêlé aux leurs. Cette confusion consolante pour lui était souvent faite. Bien plus, le voilà aujourd'hui qui meurt au moment où l'on était inquiet de la santé de deux ou trois immortels. On aura de la peine à s'imaginer qu'il ne laisse vacante qu'une place d'aspirant infatigable. En tout cas, c'est un nom qui ne périra pas que celui de M. de Marcellus ; il est enlacé à la gloire immortelle de Chateaubriand, il est gravé sur le piédestal de la Vénus de Milo. Voilà pour le public. SeLpolitiqv£ de la Restauration^ son volume sur l'auteur ^Atala^ voilà ses recommandations principales présides lettrés. Quant à ceux qui approchèrent l'homme, ils s'en souviendront toujours comme d'un parfait modèle d'urbanité, d'honneur et de délicatesse.
Cette mort n'est pas la seule qui ait attristé les rangs élevés de la société parisienne. Le départ de la marquise de Bassompierre pour un monde meilleur
laisse vacant le piédestal qu'occupaient ses vertus, sa distinction parfaite et ses grandes manières, image des traditions d'un autre âge.
Il faut encore enregistrer d'autres sombres nouvelles : cette jeune Espagnole qui, vers le milieu du carnaval, faillit périr dans les flammes à l'un des bals de M™« Errazu, on l'avait cru sauvée; mais, au lieu que la guérison espérée soit venue, les souffrances ont augmenté, l'état s'est aggravé. C'est comme cette charmante jeune femme qui, au commencement de l'hiver, s'appelait encore M^^® M*** D***, et sous ce nom fit sensation 'par sa beauté. Elle épousait tout récemment un brillant officier d'état-major que les événements de la dernière campagne d'Italie ont mis en lumière, le capitaine Corbin. Si jamais couple gracieusement assorti sembla sûr d'un lendemain couleur de rose, c'était celui-ci; eh bien, une maladie cruelle de la jeune épousée a vite troublé la fête, et déj4 l'on faisait courir dans les salons des bruits alarmants sur son compte. C'était bien la peine d'avoir vingtcinq ans, de s'aimer, d'être heureux!
Mais la mort est le plus souvent implacable ; elle seule ne pardonne pas et surtout elle abat volontiers ceux auxquels tout le reste semble sourire. Vous désarmeriez plutôt l'Envie que la Mort, et cependant Dieu sait si la première est aimable, une fois qu'elle s'acharne sur vous ! C'est l'Envie et la Malignité, sonjpremier ministre, qui propagent en ce moment des récits sur la
croix de commandeur de la Légion d'honneur qu*un étranger de grande distinction a reçue un peu vite. On veut qu'il ait la naïveté de répéter, comme exemple des félicitations à lui adressées, celle-ci, qui émane d'un général et qui n'est pas tout miel : « «Vous avez eu là facilement ce que vingt-sept années de campagne n ont pu me faire obtenir, à moi. »
Ce compliment doublé d'amertume me rappelle un autre mot, aussi à propos de décorations. Un jeune homme honoré des familiarités de quelqu'un qui tient de près au souverain, avait été d'emblée favorisé d'un ruban supérieur à celui que portai^ son père, après toute une jeunesse dépensée sur les champs de bataille : " J'ai versé mon sang pour le pays, disait le père indigné, et toi tout au plus tu as versé un jour de la sauce à ton prince. » Comme complément de cette paternelle sortie, la grand'mère du plus décoré des deux, la mère de celui qui se plaignait, défendit à son peti^fils de porter l'ordre en question devant son père.
Les derniers concerts vont leur train. Mario a donné mercredi ses dernières notes au bénéfice du maestro Alary, à i'Opéra-Comique. L'Opéra fait afficher, pour samedi 11 mai, une représentation extraordinaire au profit d'une petite-fille de Rameau. jlUe Virginie Huet, pianiste et médium, qui unit l'attrait de la beauté à celui du talent, vient d'être doublement admirée à son récent concert. Sa toilette
grise et rouge avait sans doute été combinée, puisqu'il s'agit d'une magicienne, par les démons tentateurs.
A propos de musique, un joli détail : le directeur, bien connu, d'un de nos principaux recueils littéraires, est sourd, et cela depuis trente ans. La même revue a pour critique musical un homme d'expérience et de savoir, mais tant soit peu arriéré, encroûté, et pour lequel la musique, depuis trente ans, n'a pas fait un pas qui vaille. Cela s'arrange à merveille : l'un ne veut plus, l'autre ne peut plus entendre. Le critique n*a pas eu de peine à persuader à son directeur que, depuis qu*il est sourd, il n'y a plus de musique.
Robert Houdin a publié un amusant et utile ouvrage : les Tricheries des grecs dévoilées^ où il fait connaître les procédés matériels à l'aide desquels ces ingénieux personnages escamotent l'argent d'aulnii. Mais, combien ne serait-il pas plus curieux le livre où l'on trouverait dévoilés au complet les procédés intellectuels (je n'ai pas dit : moraux) à l'aide desquels quatorze cents jeunes gens, à qui l'on ne connaît pas un sou vaillant ni un arpent de terre, savent se maintenir en bottes vernies sur le boulevard. A eux Ifé chaînes de montre les plus lourdes ; à eux les pommes de canne les plus artistement ciselées; à eux souvent les plus beaux chevaux, les plus fringants équipages. Avec tout cela ils ne font rien, pas même de dettes, car on ne leur prêterait guère. 11 paient presque tout
au comptant. Mais avec quoit Commenta Là est le mystère que nous pourrons essayer de percer.
L'Elxposition de peinture est ouverte au public depuis deux jours ; mais tous les gens que Ton rencontrait ces temps-ci se piquaient d'avoir fait le tour des galeries avant qu'elles fussent accessibles aux profanes, d'où j'ai conclu qu'il y aurait peut-être moins de monde après l'ouverture qu'avant. C'est inouï comme le Parisien aime à enfreindre les consignes! 11 dédaignera la représentation, qui est cent fois plus belle et plus complète, mais il est fou des répétitions, parce que le public en est censé exclu. En toutes choses régnent la même manie et ce victorieux attrait de l'inédit et de l'interdit. Ce ne fut pas une des moindres malices de Stendhal, de prétendre n'écrire que pour un petit nombre d'initiés : c'était le vrai moyen d'attirer à lui la foule. La morale de la chose, c'est que, dans notre pays d'égalité, tout le monde veut être des privilégiés.
SoHMÀiBE : Il faut payer en courage. — Le côté des cornes dn taureau. — Salmigondis de petites lâchetés. — Le bec et les ongles du qu^en dira-t-on. — Au bénéfice d'une petite-fille de Rameau.
— M"* Juliette Beau. — La question- Juliette. — Pourquoi n'avoir pas mis Sylvia au For-rÉvêque? — Oh nous faisons PÉdouard Foumier. — Le lever d'une étoile. — Le théâtre du Vaudeville dans Pemploi du troisième larron. — Nous ne sommes pas si dégénérés que nous en avons l'air. — La Phryné de M. Gérôme et la cause de M"« Juliette Beau. — La pudeur de l'Opéra. — C'est M. Po, c'est M. Li, c'est M. Polichinelle. — ^Douleur de Guignol I*'. —M"* Mars à une petite Phèdre qu'elle avait en apprentissage. — Les -amoureuses à la ville et au théâtre. — La force de l'habitude, ou Alexandre Dumas et le tonnerre de Mérope. — M"« de Solms à Paris. — Littérature, cheveux et beauté. — Le comte Ernest de Vornoux. — Le coup de pied au Pied de Mouton. — Attaque et défense de M. Marc Foumier, directeur de la Porte-Saint-Martin.
— La mise en vue. — M^* Armande Morel, ou la danse française formée et complétée par les voyages. — > Le roman carthaginois de M. Flaubert. —• Encore l'ex-directeur des congés de M"e Rachel.
— Mil* Savary dans Angèle. — Les coulisses du Théâtre-Fran-
çais. — M. Edouard Thierry^ garde à vous I — Le portait de M"** Madeleine Brohan à rExpositîoiii et celui de M*^* Emma Fleury. — Un mot sur TExposition.
Paris, 21 mai 1861.
Pour être considéré, il faut d*abord qu'un homme paie en courage. J'ai connu une femme d'esprit qui avait pris son mari en dégoût et en dédain. Un intime lui en demanda la cause; car enfin il n'était pas plus mal qu'un autre, ce mari.
« — J'ai remarqué, réponditl'épouse interrogée, que lorsque nous nous promenions dans la campagne, fallait-il passer près d'un taureau, il avait toujours soin de me mettre entre les cornes et lui. »♦
C'est depuis lors qu'il avait été perdu dans l'estime de sa femme.
D y a comme cela quantité de petites lâchetés dont certaines moustaches, qui ne sont pas les moins astiquées, font leur régime ordinaire ; s'agît-il de tenir tête à un puissant ; — d'escorter une fortune déchue ; — de proclamer une amitié compromettante pour quelqu'un qui n'est pas en faveur ; — dé reconnaître pour siens, en présence des heureux qui sont dans le char, les malheureux que les roues écrasent ; — de remonter le courant aveugle de l'opinion ; — de saluer, tandis qu'une élégante a les yeux sur vous, quelque vieille en haillons ;— d'avouer à la comtesse de Restaud, avec qui
Ton a dansé la veille au bal de M^"® de Beauséant et qui avait des fleurs de pêcher sur la tête, que Von demeure chez maman Vauquer, rue Neuve-Sainte-Geneviève, dans une pension bourgeoise, entre le quartier Latin et le faubourg Saint-Marceau ; — de signer, si Ton est écrivain, ses articles ou ses livres ou ses pièces du nom fâcheux de Perroquet, que vous ont légué vos pères ; — de porter encore cette année son habit de Tannée dernière ; — de ne pas dissimuler son livre de messe, si Ton est un croyant et que Ton rencontre un sceptique ; — de refuser un cigare dans un club de fumeurs qui pensent que le tabac c est l'homme. . . , enfin, toutes les fois qu'il s'agit de braver un préjugé, de fouler aux pieds cette loi détestable du respect humain qui fait faire tant de sottises, soyez certain que sur dix hommes, fussent-ils vaillants en face d'une épée ou d'un pistolet, vous en trouverez neuf qui n'oseront pas affronter les cornes du taureau, j'entends par là le bec et les ongles du qu'en dira-t-on.
Par le temps de fausse morale et de fausse pudeur qui court, il n'est pas rare de rencontrer au bras de telle femme tel homme qui lâche sa compagne dès qu'il a aperçu vos regards sur lui.
C'est le chapitre des petites trahisons.
Les petites sont l'école des grandes.
Si la femme est compromettante, en effet, ne sortez pas avec elle : mieux encore, pourquoi la connaissezvous î Mais, si vous ne savez vous abstenir par sagesse
et par raison, ayez au moins le courage de tos faiblesses. Passez fièrement du côté des cornes.
La semaine dernière, à propos d une représentation extraordinaire sur la scène impériale de l'Opéra, dont certaine demoiselle Juliette Beau devait faire le plus provoquant ornement, les cornes du taureau ont dispersé les éléments du programme.
Il s'agissait de venir en aide à Tinfortune d une jeune femme qui, de son chef, s'appelle M"« Rameau, et qui se rattache, par une filiation authentique, à l'auteur de Castor et PoUux et des Indes galantes, à l'oncle du neveu si célèbre grâce à Diderot. L'Opéra voulut donner une éclatante représentation au bénéfice de ce malheur décoré et protégé par le nom d'un aïeul illustre à jamais dans les arts. Vous savez qu'il est d'usage, pour les soirées dramatiques de ce genre, que les répertoires les plus différents se prêtent secours les uns aux autres. Ravel, par exemple, ou Amal, ira jouer à rOpéra, dans un bénéfice ; la Ferraris, un autre jour, et pour la même raison, s'en ira pirouetter au Vaudeville.
Il avait donc été dit qu'au bénéfice de M^*® Raïneau, M"« Juliette Beau jouerait, à l'Opéra, le samedi 18 mai, le rôle de Sylvia (celui de M"« Mars) dans le Jeu de V amour el du hasard, de Marivaux. Elle devait avoir pour partenaires en cette entreprise, les comédiens du second Théâtre-Français. Voilà ce qui îut affiché pendant deux jours au milieu de la ville at-
tentive, émue, et courant, pour cette fête, retenir sa place au bureau de location.
Mais on comptait sans les cornes du fameux taureau. Grâce à la terreur qu'il inspire, il a fallu bientôt déchanter. Adieu paniers, vendanges sont faites. Adieu les paniers de la belle Sylvia. M"« Juliette Beau s'est vue bannie de l'affiche de l'Opéra. Pour* quoi pas insérée au For-FÉvêque î Au point de vue de la couleur, la chose eût été ainsi bien plus coni'* plëte t
On a démoli le For-l'Êvêque, c'est vrai. Mais, j'oubliais ce détail, et m'est avis qu'il faudrait le reconstruire, si Ton était tenté de revenir aux mœurs qui le rendaient utile à quelque chose.
Soyons Edouard Foumier : le For-l'Évêque [forumepiscopi) fut originairement le siège de la justice de l'évêque de Paris. Il était situé sur le territoire et dans la rue de Saînt-Germaîn-l'Auxerrois, à la place de la maison qui porta plus tard le n* 65. Le bâtiment fat reconstruit en 1652 et destiné au logement des déte* nus pour dettes et des comédiens réfractaires ou incivils. En 1780> on démolit cette Bastille comique.
Il faut dire aussi, pour les lecteurs de la rue aux Ours et pour les habitants du Kamtchatka lointain, ce que c'est que cette Juliette pour laquelle tout Paris aurait les yeux de Roméo, n'était toujours la peur du fameux taureau cornu.
M"« Juliette Beau est née à Marseille; de là le sur-
nom familier de la Marseillaise que lui donnèrent les initiés et qui lui est resté comme au roi Louis X, au monarque de la Tour de Nesle^ à Tépoux surprenant de Marguerite de Bourgogne, son sobriquet de le Hu^ tin* De là peut-être aussi la délicieuse fraîcheur de ses joues, qui n'ont besoin d'aucun fard pour être aussi roses que les lauriers-roses des allées de Meilhan.
Pendant plusieurs années, cette Marseillaise, transplantée chez nous, ne songea qu'à être belle, elle qui l'était déjà sans y songer. Vous jugez donc si l'entreprise lui réussit ! Puis, la voilà présentement qui, lassée de monotones hommages, s'est tournée tout entière vers l'amour et le culte de l'art dramatique. Voilà neuf mois sans plus qu'elle étudie sérieusement. C'est une gestation bien courte quand il s'agit de mettre au monde un talent. En neuf mois pourtant, cette fée s'est improvisée comédienne. Ce n'est plus la Juliette Beau que les gants blancs applaudissaient par galanterie, jouant Daphnis par caprice sur la petite scène des Bouffes-Parisiens ; c'est une prétendante à la succession de M"® Mars, une aspirante à cet éventail de Célimène, qui est un sceptre, — une ambitieuse qu'il ne faut pas couronner encore, mais dont l'avènement ne dépend que d'elle-même, de son ardeur au travail, de sa persistance à rattraper le temps perdu.
On l'a admirée deux fois cette année en des exercices dramatiques donnés pour elle sur la petite scène de rÉcole-Lyrique, rue de la Tour-d'Auvergne. Elle
a joué Sylvia, de Marivaux ; Rosine, de Beaumarchais; M"* de Belle-Isle, d'Alexandre Dumas; Céliante, de Néricault-Destouches, en face d'assemblées brillantes et sous les yeux de juges compétents. On l'a vue, on l'a entendue, elle a vaincu. Il se fit quelque bruit, dans les feuilletons, à propos du lever de cette étoile, et, son renom nouveau de comédienne se joignant à son ancienne renommée d'élégance et de galanterie, ce fut aux quatre coins de la ville un frémissement lorsqu'on apprit que l'héroïne, en ses atours de belle dame de Marivaux, n'allait affronter rien moins, à l'occasion d'une bonne œuvre venue là tout à point, que la vaste rampe de l'Opéra lui-même.
C'était le cas ou jamais pour le taureau de montrer ses cornes.
Vous savez la fin du combat : Juliette bannie de l'affiche ; la représentation dont elle ne fait plus partie ajournée à huitaine, et le Vaudeville survenant spirituellement, comme le troisième larron de la fable, pour engager chez lui celle qui sera comédienne, malgré le taureau.
Mais ce que vous ignorez probablement, et ce dont on se fera difficilement une idée, même après que nous l'aurons dit, c'est l'importance que prit la question- Juliette pendant deux fois vingt-quatre heures.
Jouerait-elle 1 ne jouerait- elle pas?
Non, malgré la gravité de nos habits noirs, nous ne sommes pas encore aussi dégénérés que l'on veut bien
le dire de ces Parisiens qu un sonnet partageait jadis en deux camps. Nous savons encore remettre à demain les affaires sérieuses. Une comédienne, un cheval, une toile, un poëme, et Von oublie la brochure d'hier, la circulaire d'aujourd'hui, la Bourse de tous les jours.
Voyez à l'exposition du Palais de l'industrie le tableau controversé de Gérôme : Phrynè devant le tribunal. On connaît l'histoire de cette fameuse hétaïre acquittée sur la plaidoirie de ses charmes. — "Oh ! si l'on avait affaire aux juges antiques, pensait sans doute en elle-même M"** Juliette exilée de la scène de l'Opéra, comme j'aurais gagné ma cause ! »
Faute d'un recours possible aux mêmes arguments irrésistibles qui firent triompher Phryné, que d'influences en course, que de protections en jeu et que de raisonnements en bataille pour obtenir la rentrée en grâce de Sylvia.
C'était elle, cependant, la moins préoccupée de son propre sort. Elle attendait, sans fièvre, l'arrêt qui la concernait; et l'on a rapporté que, vêtue des habits qu'elle eût étrennés le lendemain, elle jouait pour ellemême, devant son miroir, la comédie souriante qu'elle allait être empêchée de nous donner.
Cependant, plus émus que leur protégée, les délégués des clubs élégants s'étaient constitués en permanence dans le cabinet du directeur de TOpéra; les messages se multipliaient ; les bulletins se succédaient;
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et lorsque la triste et définitive vérité fut connue, on aurait volontiers arboré le drapeau noir.
Je n'avais jamais ouï dire qu'il fallût un certificat de bonne vie et mœurs pour être jugée digne de mettre le pied sur les planches de l'Opéra. J'apprends avec plaisir qu'elles avaient été fort calomniées jusqu'à ce jour, et que, faute d'avoir obtenu, pour le moins, un accessit au Conservatoire de la vertu qui couronne les rosières, on n'est pas digne de fouler le même sol que le corps de ballet.
La garde qui veille aux portes des autres théâtres est moins sévère; c'est ainsi que nous venons de voir livrer aux ébats d'un artiste dont les désordres sont, au contraire, .proverbiaux, un théâtre nouvellement ouvert dans le jardin des Tuileries, à l'ombre des mar^ ronniers séculaires. Sur cette scène en miniature, que quelques-uns traiteront irrévérencieusement de baraque, c'est monsieur Po, c'est monsieur il*, c'est monsieur Polichinelle qui est le héros, malgré les scandales bien connus de son existence, qui nous font dire aux gens déréglés : « Vous menez une vraie vie de Poli- . chinelle, »» lorsque leurs excentricités passent toutes les bornes. Eh bien 1 ce personnage, cet artiste, qui a jeté ses deux bosses par dessus les moulins, qui n'a jamais rien respecté, pas même le commissaire, — loin de lui interdire l'accès de la carrière dramatique, on lui a élevé, au contraire, un nouveau théâtre des marionnettes dans le jardin des Tuileries ; et la foule
des grands et des petits fait queue devant ce répertoire médiocrement édifiant, et tout le monde paraît fort satisfait, excepté Guignol I«f des Champs-Elysées, qui se plaint de la concurrence.
D y avait une fois ime demoiselle, une novice, à laquelle M*^* Mars essayait d apprendre le terrible rôle de Phèdre que la débutante devait jouer au pied levé, je ne sais pourquoi, je ne sais où, je ne sais à quel propos. Toujours est-il que l'élève donnait bien du fil à retordre à son illustre professeur ; et même, comme la jeune personne semblait ne comprendre ni A ni B à sa tâche effrayante, M**« Mars se désespérait. Tout à coup, une idée traverse la cervelle de la grande comédienne, qui se penche vers Toreille (elle devait Tavoir longue) de son écolière, et, souriant, lui fait ime question tout bas, en deux mots. L autre se trouble, rougit et balbutie une réponse négative. Alors, M^le Mars de , s'écrier : « La malheureuse !... et elle veut jouer Phèdre!.,. Allez aimer, mon enfant, et puis après nous pourrons travailler ensemble ce rôle de la plus grande amoureuse de Racine. »»
Vous devinez où j'en veux venir, et quel lien rattache cette anecdote à la fameuse qiLesiion-- Juliette, C'est qu'en effet, il faut bien le dire, si le théâtre n'est pas toujours une école de mœurs pour les spectateurs, il Vest encore plus difficilement pour les acteurs. Je sais que les coulisses contemporaines nous offrent quelques beaux exemples de l'alliance de la vertu et
du talent chez les comédiennes. // en est jusqu'à trois que Vonpounmt citer ^ et j'en suis fier pour le théâtre de mon temps. Exceptions I je vous salue ; mais je vous récuse. En somme, puisque Tamour joue un si grand rôle dans la comédie, le cas le plus commun, le plus naturel et, j'ose le dire, le plus logique, — c'est que les comédiennes fassent les amoureuses à la ville ausei bien qu'au théâtre.
L'habitude est une seconde nature ; ce n'est pas moi qui ai trouvé cela. L'habitude... laissez-moi, en manière de parenthèse, vous raconter ici une jolie boutade d'Alexandre Dumas père sur la force de l'habitude.
On l'avait amené à une répétition générale du drame en vers de MM. Jules Lacroix et Auguste Maquet : le Testament de César^ qui fut joué avec un beau succès, l'on s'en doit souvenir, sur la scène du Théâtre -Français. A la fin du premier acte, ou la fin du prologue, les auteurs avaient indiqué un roulement de tonnerre. On fit donc gronder la foudre dans la coulisse.
M — Je m'en vais, dit Dumas.
" — Pourquoi !
« — Je m'en vais, vous dis -je. . . c'est letonnerre de Mérope... je l'ai reconnu ; et ces gaillards-là (il montrait les comédiens) vont être entraînés à nous réciter, malgré eux, la tragédie de Voltaire. »»
Voilà Tempire de l'habitude ! et comment s'étonner,
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après'cela, — à plus forte raison, comment s'indigner, si la plus apte à tenir l'emploi des amoureuses au théâtre, à dire les mots qui ensorcèlent, à savoir les inflexions qui enchantent et qui font verser aux amoureux leur ox et leur sang pour un sourire, est justement celle qui a fait de la séduction sa vie de toutes les heures t
Au point de vue de la morale, vous me verrez prêt à crier : A la garde ! à m'indigner, à gémir, lorsqu'une demoiselle bien née quittera la vie de famille pour . s'aventurer dans les sentiers glissants du théâtre; mais, au contraire, ne doit-on pas se réjouir, l'encourager et la féliciter, lorsqu'une Phrjmé manifeste une volonté sérieuse, une incontestable capacité de s'élever au rang des artistes dramatiques? Ce n'est pas un scandale, c'est une réhabilitation, au contraire, par le t^ent et le travail. C'est une purification par le feu de la rampe.
Je doute que sa vie antérieure la désigne pour l'emploi d'ingénue ; mais, pour les grandes" coquettes, où trouver ailleurs plus d'autorité, d'expérience et un * plus habile exercice de la souveraineté ! L'amour a formé celle-ci pour le théâtre, qui a besoin d'amoureuses avant tout dans la comédie et dans le drame, dans la tragédie, dans l'opéra et même dans le ballet.
Cependant, nous venons d'avoir la comédie, le proverbe et la poésie chez cette princesse longtemps errante, M*»' Marie de Solms, née de Lœtitia Bonaparte,
^ 166 — qui fut mariée à Thomas Whyse, ambassadeur d'Angleterre à Athènes. M"* de Solms est donc la petite-fille de Lucien, et, par conséquent, la petite-nièce de Napoléon !•'. ^Revenue à Paris après des courses, des voyages, des incertitudes, et beaucoup de succès à Té-. tranger, elle reçoit désormais de la cassette impérial^ une rente de40,000francs,[dit-on.Elle a hérité de sou grand-père Lucien, prince de Canino, Tesprit d'indépendance, un vif amour des lettres et des arts, et Iq don de les cultiver elle-même. Lucien ne fit-il paa deux poëmes épiques : un Charhmagne et une C^ neide ou la Corse sauvée? M""® de Solms ne pratique pas Tépopée, dont la mode est passée ; mais elle riiuQ de fines comédies, elle ne dédaigne pas d'écrire dea pages de chronique. Cette princesse est notre confrère.
Prosatrice et poëte, elle est de plus miniaturiste d'un rare talent ; elle est encore musicienne pourTexé-» cution et la composition. Elle fut l'amie de quelquesuns des grands esprits de ce temps que nous avons Iq plus aimés, de Lamennais, par exemple, et d'Eugène Sue. Son influence laissera une trace dans la vie intellectueUe de plusieurs de nos célébrités contempo^ raines, et ce n'est pas là une gloire médiocre, ni le fait d'une nature ordinaire. Combien il fallait qu'elle fiit femme et muse pour que sa qualité de princesse n'effarouchât pas ce démocrate et ce sauvage M. de Lamennais !
M^® de Solms rentre aujourd'htd à Paris comme en son vrai mifieu, puisque c'est la capitale des intelli*» gences. Elle y aura le salon le plus littéraire. Elle a fait choix du rez-de-chaussée d'un hôtel, rue de Milan, n* 3. L*appartement, élégant et vaste, jouit d'un joli jardin. H était précédemment occupé par M. de LacreteUe ; c'est donc un logis habitué aux noms et aux assemblées poétiques. Mardi dernier, M. Viennety a lu sa tragédie de la Ligue^ en homme qui ne désespère jamais. Le mardi précédent, l'on avait vu M™« de Bolms3 comédienne dans l'interprétation û!IIo7'ace et Lydie de M. Ponsard ; et M«"* de Solms auteur dans ce proverbe en vers inconnu des Parisiens : Quand on 7i aime plus trop, Von naime plus assez. Le directeur de rOdéon, M. de La Rounat, qui faisait partie de l'auditoire, a bien vite retenu, pour en enrichir son répertoire, cette jolie et élégante bluette.
M"* de Solms nous est assurément rendue plus célèbre qu'elle n'était partie. Son théâtre, dont une partie a été publiée avec une préface du comte Ernest de Vornoux, l'auteur d'une des récentes réponses à M. le duc d' Aumale ; son journal: les Matinées d AixleS'Bains; cet ouvrage érudit et charmant: Nice tincienne et moderne^ sans parler d'une coiTespondance étendue, variée, que l'on a pu juger çà et là par échappées et par fragments, et qui racontera sans doute à l'avenir, mieux que tout le reste, ce que fut M** de Solms; tant de travaux si gracieux, si élé-
— J6d — gants» non sans profondeur en même temps, témoignent des rares et brillantes facultés de cet esprit. Mais il était permis de se demander si le temps et le travail, qui avaient décidément fait de la jeune princesse une muse, n'auraient pas quelque peu ridé ce front célèbre, attaqué cette beauté si fine, si correcte, d'une précision si délicate en ses contours, et diminué l'opulence d'une chevelure connue pour être aux têtes ordinaires ce que la caisse de Rothschild est au portemonnaie d'un homme de lettres.
Eh bien 1 non ; jamais M"*® de Solms ne fut plus jeune, plus jolie, plus fraîche, plus couronnée d'innombrables tresses noires. Les lauriers, qui trop souvent font les fronts chauves, n'ont rien gâté ici.
Il fallait la voir, dans son splendide costume de Lydie, toute à son rôle d'amoureuse du poëte, le suivant où il allait, et si bien pénétrée du personnage, esclave si soumise aux lois du costume antique que, sans écarter en rien la draperie du corsage, elle eût pu allaiter un jeune enfant.
Sa première soirée avait commencé par un prologue de Théodore de Banville, qui contenait un coup de pied à l'adresse du succès exorbitant du Pied de mouton. Or, le directeur de la Porte-Saint-Martin, M. Marc Fournier» figurait parmi les invités de M"** de Solms. Il doit, du reste, commencer à être blasé sur les attaques, en prose et en vers, à pied et à cheval. On semble lui en vouloir de ses grosses recettes, et sur
tonte la ligne de la presse littéraire, vous le voyez accusé d'avoir brillé ses dieux pour se chauffer.
Le fait est qu'il sacrifie énormément au veau d'or de la Inise en scène. Il croit avoir quelques motifs de penser que le public d'aujourd'hui cherche le spectacle plutôt que la comédie, et il le sert selon ses goûts. C'est lui qui a fait manœuvrerle vaisseau dnFilsde la Nuit; c'est lui qui a revu, corrigé et singulièrement augmenté le tableau des élections dans Richard dArling" ion; et, tout récemment, ne vient-il pas, danslaTbwr deNesle, de prendre l'entrée du roi Louis X en sa bonne ville de Paris pour prétexte d*un ballet et d'un cortège éblouissants î L'affiche vous indique même à quelle heure défile le cortège, et ne fait l'honneur d'une mention pareille ni à l'orgie dans la tour, ni à la scène de la prison, comme si c'était le cortège qui était le morceau le plus important et le point culminant de la soirée. Ce qui m'étonne, c'est qu'il ait laissé au Cirque le monopole des chameaux dans ses Massacres de Syrie, et qu'il ne lui ait pas disputé miss Betsy, l'héroine à trompe de V Éléphant du roi de Siam.
Aussi, d'un côté, le traite-t-on de corrupteur du goût et de trafiquant dramatique, tandis que, de 1 autre, le public en masse témoigne par son empressement à jouir des plaisirs prodigués à ses yeux par un directeur qui aurait inventé la mise en scène si elle n'eût existé avant lui, combien M. Marc Foumier abonde habilement dans son sens et dans ses sens.
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Non-seulement, il fait salle comble à Paris et maintenant à Lyon ; mais encore on dit qu'il prépare une ou deux autres troupes, et les lancera bientôt à la conquête de la province. La féerie est reine, et Marc- Foumier est son premier chambellan.
A tout le moins, c*est un habile homme. Il est clair qu'il a préféré les combinaisons lucratives au plaisir douloureux de pouvoir dire avec François P' : Tout estperduy fors V honneur^ et de s'entendre louer par deux ou trois journalistes comme le martyr de la cause littéraire. Chacun son goût. Je me sentirais plus de propension à le blâmer si j'étais bien convaincu qu'en se jetant dans la féerie, il a tourné le dos à des chefs-d'œuvre. Je vois bien la féerie, maïs les chefsd'œuvre apparaissent peu ; et il lui reste la ressource de dire pour sa défense que s'il n'a pas ouvert exclusivement les portes à la littérature, et tendu les bras aux littérateurs, c'est qu'il ne se présentait personne pour profiter de ses dispositions hospitalières.
Quoi qu'il en soit, il a inventé, ou du moins perfectionné singulièrement la mise en ime. C'est lui le véritable auteur du spectacle dans un fauteuil, de l'histoire dans un fauteuil, du voyage dans un fauteuil.
Le spectacle dans un fauteuil, c'est le Pied de mouton.
L'histoire dans un fauteuil, c'est LouisX, ditleHutin.
Le voyage dans un fauteuil, c'est Pékin qui se prépare à grands frais.
D'autres entrepreneurs de spectacle se sont imaginé, depuis qi^elques années, de suppléer aux défaillances de la littérature dramatique par des exhibitions de danse française : c'est le nom sous lequel le cancan va dans le monde. La danse française est certainement un des plus irrésistibles moyens de faire recette. Sans remonter plus haut, le cavalier seul de M"' Armande Morel, dans Gare Veau, ne remplit-il pas depuis six mois, — peut-être un peu avec notre complicité, — Tun des plus petits théâtres parisiens 1 Mais, quelles études et quels voyages se reflètent dans ce célèbre cavalier seul I On parle des efforts et des frais que coûte à M. Flaubert, Tauteur de Madame Bovary, la ïecherche de la couleur locale dans le roman carthaginois qu'il a sur le métier depuis longtemps. Le cavalier seul de M"® Morel est le produit d'une brillante vocation et de consciencieuses études parisiennes multipliées par un voyage en Espagne au point de vue de la chorégraphie transcendante. En effet, voyant que les jambes seules étaient désormais en jeu dans la danse parisienne, elle conçut Tidée d'une réforme et alla en demander les éléments à la patrie des castagnettes, de Lope de Véga, de Calderon de la Barca, du Cid et peut-être de Lola Montés. Elle y apprit l'art familier aux ballerines andalouses et mauresques, de donner aux hanches un rhythme voluptueux, et de peindre dans une torsion des bras les désirs inassouvis qui brûlent ces pays du soleil.
Cependant, lex-dîrecteur des congés de M"« Rachel, autrement dit M. Raphaël Félix, continue son commerce avec les drames et les comédies de Dumas, premier du nom, — et le public ne s'en plaint pas. H a revu la Tour de Nesle avec curiosité et Angèle avec un sentiment voisin de Tadrairation. Une jeune actrice qui vient de la Comédie-Française a révélé dans le personnage embarrassant d'Angèle les plus touchantes qualités. M"« Savary était, depuis peut-être dix ans, comme enfouie au théâtre solennel de la rue Richelieu. La critique n'eut, pour ainsi dire, aucune occasion de lapercevoir, bornée qu'était l'intelligente actrice aux rôles qu'on lui donnait au pied-levé, pour remplacer un premier sujet tout à fait empêché, et seulement lorsqu'il n'y avait pas d'autre moyen d'éviter de faire relâche. Les créations lui manquèrent constamment. Le personnel des coulisses, au Théâtre-Français, se divise en deux catégories bien distinctes : dans la première, ceux et celles à qui échoient tous les rôles nouveaux ; dans la seconde, ceDes et ceux qui voient toutes les créations leur passer devant le nez. Ce n'est pas à dire que le talent manque aux artistes de la seconde catégorie ; mais il faut une puissante étoile pour percer dans ce monde-là ; il faut de singulières chances ou de bien belles protections. La haute politique n'est pas toujours étrangère aux distributions de rôles dans les coulisses du Théâtre-Français ; et je me chargerais plutôt de faire un préfet de M. X*** que de pousser à
un rôle telle demoiselle qui n'est pas en crédit dans la maison de Molière.
M. radministrateur - général , notre ex-confrère Edouard Thierry, doit y songer : son théâtre étant subventionné, on a le droit de mettre le nez dans ses afiaires et de demander pourquoi les unes jouent, tan- ^ dis que les autres sont condamnées à se croiser les bras. M. Thierry est une espèce de fonctionnaire, et Ton sait que les circulaires libérales de M. de Persigny ont livré à toutes les discussions du journalisme les actes des fonctionnaires. Il est vrai d'ajouter que les journaux jusqu'ici n'ont guère profité de cette liberté rendue, ou bien c'est que les fonctionnaires ont donné bien peu de prise à la malignité des folliculaires. Ceuxci ont infiniment moins usé de l'émancipation relative des pluraes que les sénateurs et députés de la suppression du bâillon.
Ce n'est pas mon affaire de parier ici de l'Exposition de peinture, même pour vous dire, à propos de la Comédie-Française, que M™« Madeleine Brohan est deux fois plus belle que son portrait fait par Paul Baudry, et que M"® Emma Fleury me paraît, en revanche, avoir été fort bien traitée par son peintre, M. Amaury-Daval. Ce que beaucoup de gens ont trouvé, cette année, de plus particulièrement louable dans le long défilé du Palais de l'Industrie, c'est le classement commode des œuvres par ordre alphabétique. A un point de vue un peu plus élevé, si j'avais
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— i74 — à tirer une conclusion quelconque de ce meeting de toiles et de statues, le concours me semble démontrer que nous possédons en France mille peintres environ de la même force, et d'une certaine force qui n'est pas méprisable. Le talent n'est pas rare, un talent modéré, sinon toujours honnête. Un très-grand nombre méri* tent la note assez bien. Mais où trouve-t-on lorigina* lité, la passion, la croyance, qui fait vraiment les grands artistes t
Sommaire : 1*6 gentleman -ohiffonnier. •<- Eugène Sue. -— Lee abeilles du ruisseau et les chiffonniers littéraires. — Les créations du journaliste comparées à celles du romancier et du dramaturge.
— Roseaux mangeants qui ont l'air d'être pensants. — Le mot de Desgenais. — M. Laurent ou un grand homme inconnu de l'ancien journalisme^ et comment il dépendait de lui de mettre MM. les députés sur le gril. — La majorité de Laurent dans la Chambre enviée par M. Guisot. — La loi Tinguy a changé tout cela. — M. Grandguillot. — M. Tranchant ou l'âme de la Patrie, — M. Paulin Limayrac, son esprit. — Les ressources de M. Delamarre. --> Le feuilleton signé et le critique in augustie, — La baguette du journaliste. — M"* Armande MoreL — Aspasie la bouquetière, — Troupe de carton et poulet de carton. — M"« O, Audouard, directrice du Papillon, — M. Henri Delaage. — Les femmes et la politique. -^ Inconvénient des trop longues sessions parlementaires. — Avantage des discours ennuyeux. — Un homme sous le secrétaire. — Les calembours et le régime parlementaire.
— Le seul homme qui ne puisse pas mettre le holà. — Keller et colère. — L'éloquence de M. Keller^délinie. — Tannhauaer et M. Keller ou le Vénusberg, trop de vertu et une pluie de gros sous, — Autre excès de vertu. — Dans le demi-monde. — Le Conseil des Anciens. — Le code-Adèle ou Léonie. — Le coup de
chapeau du baron. — Faire de l'ordre avec du désordre. — Chien de métier I — Ia collaboration y est interdite. — I^ journal le Théâtre, — M"« Juliette Beau est modeste. — Influence du nom sur le destin ; M*** Beau, M. Libri, l'abbé Çlergeau. — M. Home à Londres. — Quel est désormais le jour de l'Ascension selon les dévots du spiritisme ?
Paris, iU Juin 1861.
Il y a de cela quelques années, nous suivions la rue des Saints-Pères au bras du conteur illustre qui s'appelait Eugène Sue. Tout à coup il s'arrêta devant l'étalage, bigarré comme l'habit d'Arlequin, d'un petit marchand de bric-à-brac, chez qui Ion voyait de la ferraille, des pots cassés, des croûtes sans cadres, des cadres veufs de leurs croûtes, de la verrerie et de la verroterie. Il y avait aussi une gravure représentant un gentleman moderne tiré à quatre épingles, les pieds vernis, le linge irréprochable, la main gantée de paiDe. Ainsi accoutré, ce parfait dandy avait la hotte sur le dos et tenait d'un côté un crochet, avec lequel il interrogeait un tas d'ordures amoncelé contre une borne, de l'autre une lanterne.
Au-dessous de cette fantaisie hybride, on lisait l'explication suivante : « Eugène Sue cherchant des matériaux pour ses Mystères de Paris, »
Voilà ce que M. Sue lui-même contemplait en souriant, et il disait : "N'est-il pas vrai que nous sommes tous un peu chiffonniers, nous qui nous mêlons
d'écrire? Le chiffonnier pique à droite, à gaucho, n'importe quel haillon, n'importe quel débris. Il va, il vient ; à chaque pas il augmente son butin. C'est labeilledes ruisseaux et des fanges parisiennes. Sa hotte infâme contient en substance les beaux papiers qui seront trouvés plus blancs que le miel de Nàrbonne î De même, informes, disparates et souvent repoussants sont nos matériaux au moment oii nous les recueillons. Ils deviennent unis, homogènes, souples et ductiles, une fois qu'ils ont passé par le laminoir de la pensée. De ce qui était minerai boueux, l'écrivain créateur fait des statues. »
Ainsi nous parla l'auteur de tant de romans avidement dévorés par la foule attentive à ses moindres écrits. Ses paroles nous sont restées gravées dans la mémoire, et si vous avez connu l'homme, je me flatte que quelque chose de son langage ordinaire a pu être retrouvé dans les lignes qui précèdent.
Romanciers et auteurs dramatiques mettent au inonde des personnages qui vivent dans les livres et au théâtre. Le journaliste opère sur la scène du monde; il fait naître à la célébrité ceux que la nature créa des roseaux mangeants. C'est grâce à lui, fort souvent, qu'on les a crus pensants. « Je fais les autres, » comme disait si bien Desgenais dans une comédie moderne.
^ J'en appelle aux députés du temps passé C'était
le temps où un nommé Laurent, grande puissance inconnue du public, rédigeait pour les principaux organes
()e la pubUcîté un bulletin des travaux de la Chambre dans les bureaux. C'était donc par Tintennédiaire de Laurent que tant de reptësentants, trop timides ou trop médiocres pour afironter la tribune en séance publique, se manifestaient à leurs commettants. Je vous réponds que M. Laurent n'avait pas de peine à savoir toute la vérité — pour le moins — sur ce que Messieurs tels et tels avaient dit et fait dans leurs oomités. On avait bien soin de ne lui laisser rien igno-. rer. Quelques-uns, les plus confiants, les plus paresf* seux, s'en remettaient h lui. Us disaient simplement : M J'ai parlé, » et Tautre rédigeait à sa guise ce qu'ils avaient dû dire» Il régnait vraiment lui, Laurent Tobscur, par la grâce de la publicité, dont il disposait pour les autres, non pour lui, sur un peuple de députés af&més de nourrir Tamour^propre de leurs électeurs. Or, rien n'humilie ceux-ci comme un député qui ne dit rien et sur lequel les gazettes ne trouvent rien a dire. Les grands orateurs de petits coins étaient donc vraiment sur des charbons ardents en attendant que Laurent eût parlé, et il dépendait de son caprice de leur faire plus ou moins longtemps endurer le même supplice du gril qui a rendu saint Laurent célèbre dans le martyrologe.
Mais il était bon prince. Aussi eut-il une statue dans le cœur de nombre des mandataires du pays qui, | grâce à lui, délibéraient en paix avec leurs départements, et, un beau jour, deux cent cinquante d'entre
eiix deinandèrent pour lui la croix à M. Guizot : « Ah 1 comme je voudrais avoir la même majorité que Lau«reiit dans la Chambre! »» s'éeria le ministre.
Aujourd'hui, par le fait de la loi Laboulie-Tingtty, qui a rendu obligatoire dans les journaux français la signature des articles politiques, les émules et les suo^ cesseurs de Laurent ne sont plus ni aussi puissants, ni aussi inconnus. La presse a perdu quelque chose de son énergie créatrice le jour où chaque journal est devenu une collection de personnalités, au lieu d'être une souveraineté anonjrme. Sous le régime actuellement en vigueur, le mot de Desgenais n'est plus aussi strictement exact. Le journaliste qui signe se fait lui-même, en même temps qu'il fait et avant qu'il &sse les autres. Il prélève d'abord au profit de son propre nom la dîme du rayon dont il dispose. De même que les comédiens et les comédiennes di carteUo veulent leurs noms en vedette et n'entendent pas raillerie sur ce point important, les journalistes, par une consé4uencé haturelle de la loi Tinguy, se sont disputé désormais les moyens de signaler au public moins le journal luiînême que leur individualité. Outré le talent, qui suffit' rarement à lui seul, sans le secours des tambours et des trompettes, un habile emploi des métaphores à iBifet et des antithèses à fracas ; les articles divisée en .strophes numérotées comme un poëtae ; le privilège de ^interligne ; la place avantageuse et noble où il est donné à vos périodes de^sé prélasser en première pa^,
constituent pour la masse du public le grand journaliste. De là des luttes d'amour- propre et d'intestines rivalités que Ton ne devait pas Connaître auparavant. Ia loi Tinguy a mis en présence l'intérêt collectif du journal, qui seul existait avant elle, et l'intérêt persomiel de chacun de ses rédacteurs.
Autre conséquence. La loi sur les signatures a engendré forcément les signatures de complaisance, et voici, par exemple, ce qui arrive aujourd'hui : tandis que M. Grandguillot reste encore à la tête du Cmistiiutionnel, malgré les mutations et les adjonctions qui se font autour de lui, M. Tranchant a quitté la Patrie involontairement ; ainsi l'ordonne le directeur de cette feuille du soir qui, en même temps, a rompu avec quatre autres de ses rédacteurs, parmi lesquels M. Henri d'Audigier. Or, M. Tranchant, qui est un excellent jeune homme, aussi spirituel qu'un autre, auteur dramatique à son heure comme le témoigne une opérette jouée avec succès chez Offenbach;— M. Tranchant, disons-nous, était, entre autres fonctions, le rédacteur pour tout signer de la Patrie.
Dans le nombre formidable de pages au bas desquelles a figuré son nom, pendant dix années peut-être de collaboration à la feuille de M. Delamarre, il y en a eu forcément de très- remarquables. On ne peut pas toujours éviter cela.
Les lecteurs, qui ne sont pas initiés à ce qui se passe dans les coulisses, voyant le nom de M. Tranchant à
toutes sauces et quelquefois à une sauce excellente, ont tout naturellement conclu que c'était le rédacteur le plus intelligent, le plus laborieux, le plus encyclopédique surtout de la Pairie. C'est à peine, — on n'y regarde pas de si près I — si les plus malins s'apercevaient que le style de M. Tranchant variait beaucoup du jour au lendemain. Qui disait la Pairie disait Tranchant, et réciproquement. On apprendra donc avec stupeur que M. Delamarre a pu se séparer ainsi de l'âme de son journal.
En même temps, celui qui en était l'esprit, M. Paulin Limnyrac, est passé au Pays, où M. Tranchant le suit. Ce serait un coup funeste à tout autre que M. Delamarre. Mais je ne crains rien pour celui-ci. Sa table tournante lui écrira, au besoin, des premiers-Paris et des entre-filets.
Donc, c'était un meilleur temps, à tous les points de vue, pour le journalisme, quand il était anonyme. Le feuilleton lui-même, nous l'avons déjà établi, est plus facilement sincère, n'étant pas signé. Je connais des critiques maiiés auxquels il est interdit, sous peine de voir la jalousie troubler la paix de leur mé- Tiage, de rendre justice au talent de celle-ci ou aux jambes de celle-là. — « Comme c'est agréable ! s'écrie la femme légitime, d'avoir un mari exposé par état à la reconnaissance et aux remercîments de toutes ces
créatures! Plût au ciel que j'eusse épousé un
avoué, comme ma sœur !» - *;
Le feuilletonniste est-il garçon, au contraire, outre qu*il n'y a guère de célibats absolus et que la jalousie est peut-être encore plus onibrageuse dans les ménages delà main gauche, — le lecteur sera porté à accuser le critique de faire faire par son journal les affaires de son cœur.
Cependant, avec ou sans signature, dans les grandes et dans les petites choses, c'est toujours une baguette magique que la plume du journaliste. Il donne à sa volonté un corps à l'ombre ; il rend visible l'invisible.
On s'est amusé à nommer deux ou trois fois ici M"* Armande Morel , de l'infiniment petit théâtre du Luxembourg. On a rendu justice à ses dons rares, à sa verve entraînante. Jusque-là, qui avait entendu parler d'elle? Qui la connaissait? Elle avait joué cependant à Montmartre, à Beaumarchais, aux Folies-Dramatiques, à r Ambigu-Comique. Quelques lignes dans V Indépendance, et ce n'est plus la même femme. Le directeur du Thoâtre-Déjazet l'engage comme une conquête rare. Le Quartier-Latin fait de sa représentation à bénéfice, sur l'humble scène qu'elle a quittée, le prétexte d'une émeute de fleurs. Nous-mêrae, nous passions, par hasard, ce jour-là, rue Madame. Nous demandons à Aspasie, la bouquetière du café Beuglant, autrement dit rÉden musical de la rue Contrescarpe, en l'honneur de quel saint tous les jardins semblent avoir passé les ponts.
— « C'est pour le bénéfice d'Armande Morel.
— ^ Alors le commerce va fort aujourd'hui 1
— « Je vous en réponds : trente-six bouquets de vendus, 180 francs de recette en une demi-heure, voilà où j'en suis, et ce n'est pas fini. Dame ! les journaux ont parlé d'Armande ! Il faut çà ; ou bien on moisit dans la troupe de carton toute sa vie. «
M}^^ Aspasie , comme vous voyez , connaît son monde, et l'argot des coulisses ne Teffraie pas. Elle sait ce que l'on entend par troupe de carton, et vous le devinez sans doute ; c'est celle qui joue dans les vieilles pièces, qui met les vieux habits usés par les autres, et que les critiques influents, au goût desquels on soumet les primeurs, n'ont jamais l'occasion de voir à l'œuvre. On peut bien s'escrimer quarante ans dans les rangs de la troupe de carton, sans être mis une fois à l'ordre du jour.
La troupe de carton est ainsi nommée, à cause de certaine analogie avec le poulet, également en carton, qui figure les volailles rôties dans les repas de théâtre. Il est aussi difficile à celui-ci de faire son chemin dans les estomacs, qu'à celle-là de percer dans le monde.
Pour que ce carton devienne pâté ou volaille, pour que le manœuvre sacrifié devienne un artiste choyé, que faut-il donc ? un coup de la baguette enchantée.
Étonnez-vous après cela de voir maintenant , à toutes les premières représentations, siégeant dans sa
g^talle panni les critiques, un crayon d'or et des tablettes d'écaillé à la main, une très-jolie femme qui s'est improvisée notre confrère ; une fée dont la plume s'est trouvée l'instrument naturel , puisque nous venons d'établir que c'est une baguette enchantée.
On nomme cette nouvelle venue parmi nous, cette blanche, cette blonde, cette souriante, qui a assez l'air d'une rose moussue animée, on la nomme M™® Olympe Audouard.- Elle est de Marseille, ni plus ni moins que M"* Juliette Beau, et son style a toute la vivacité de l'accent marseillais. Son journal, très-bien baptisé, s'appelle le Papillon. Une élite de noms connus y collabore gracieusement, c'est-à-dire gratuitement. Gautier, Janin, Michelet, Enault, quelques autres encore, ont offert de la prose et des vers comme ils auraient fait hommage de fleurs à ce papillon. Quelques lignes d'Henri Delaage , intitulées : un Nouveau médium à Paris^ et tracées avec la magie dont cet être incompréhensible a le secret, ont fait voler le susdit papillon à quinze millions de lieues au-dessus des nuages.
Voilà ce qui peut s'appeler un journal lancé.
C'est un avantage que nous avons sur messieurs les
députés, ils en ont tant d'autres sur nous! Le
journalisme admet les deux sexes à siéger dans ses rangs.
A la Chambre, le rôle de spectatrice dans les tribunes est le seul qui soit accessible au beau sexe. Les
Français, inventeurs de la loi salique, ne sont pas galants en ce qui concenie l'intelligence politique de la femme. Ils la lui refusent tout net.
Parmi les nouveautés et les excentricités qui suivirent la révolution de février, aucune ne choqua plus nos Parisiens que l'institution éphémère d'un club de femmes. Ils firent semblant d en rire ; mais ils étaient bel et bien furieux.
Supposez une assemblée de dames, voire de demoiselles, délibérant sur les matières qui occupent les séances du Corps législatif : je parie que du moins on n'y dormirait pas. Or, si nous en croyons la femme d'un de nos honorables, on n'en peut pas dire autant du sexe épais qui a mené jusqu'ici les destinées de notre belle France.
— « Je suis furieuse, — disait à M.^^ Deux^Étoiles Mme Trois-Êioiles, qui a épousé un député, — de la longueur inusitée de la session.
. — « Qu'est-ce que ça vous faitî... Êtes-vous donc si pressée de quitter Paris.
. ~ « Pas pour moi, mais pour mon mari. Cette vie parlementaire ne lui vaut rien. Il y prend l'habitude de faire la sieste tous les jours, vers trois heures, comnie s'il était en séance. Cette année-ci, l'habitude aura eu le temps de s'enraciner. Il faudra tout un long mois de vacances pour l'en guérir. »
f Je connais un autre honorable que j'ai bien envie ^6; dénoncer, nominalement à, ses collègues. Celui-ci,
au rebours, tourmenté par de cruelles insomnies, n a trouvé qu'un moyen de les vaincre, c'est de se faire relire la nuit, par une manière de valet de chambre secrétaire dont il s'est muni ad hoc , la crème des discours ennuyeux qu'il a d'abord entendus à la Chambre et que le Moniteur lui rend le lendemain.
' Pour lui , les pires sont les meilleurs ; il met de côté avec amour les chefs-d'œuvre de l'éloquence opiacée.
C'est lui, je vous le signale, qui, pensant au soulagement nocturne qu'il en éprouvera et à l'usage particulier qu'il en fait, émaille parfois les plus écrasantes harangues de stupéfiants très-bien , et les escorte de félicitations qui feraient douter de son bon sens, si l'on n'était dans le secret.
Une histoire d'hier, intitulée : la grande dame et le secrétaire. Prêtez l'oreille :
Mon héroïne est une marquise jeune et belle qui n'aime pas apparemment écrire ses billets ellemême, puisqu'elle 3*est passé le luxe, assez peu usité, surtout chez les dames, d'un rédacteur de sa correspondance.
Celui-ci a vingt-cinq ans et des yeux fendus en amande. La marquise ne s'en était pas aperçue ; elle est de ces belles dédaigneuses pour qui les inférieurs n'ont ni âge ni figure.
Mais, sans le vouloir et sans s'en douter, elle fit tourner cette tête qu'elle n'avait jamais regardée, et,
— f87 — 1 autre matin, comme elle était, je ne sais pour quelle circonstance, plus parée et plus décolletée qu'il n'est d'usage à pareille heure, le pauvre secrétaire était loin de jouir du sang-froid nécessaire à son emploi de machine à écrire. Il s'agitait, se tournait sur sa chaise, il devenait rouge et puis pâle. Il faisait des ratures. On lui demanda ce qu'il avait.
— « Que madame la marquise me pardonne!
Ce n'est pas ma faute Il y a un homme sous le
secrétaire »
A peine avait-il achevé cet aveu voilé, cette explication confuse et tremblante d'une émotion bien naturelle, que la marquise crie, appelle, se suspend aux sonnettes, ordonne de regarder sous les meubles, derrière les rideaux, et feint une grande frayeur Son
secrétaire a vu, dit-elle, un homme, tout à l'heure, sous le secrétaire !
Ce n'est qu'un calembour, si vous voulez : mais le calembour cette fois est une leçon pleine de tact, un avertissement indirect qui dispensait d'un rappel à Tordre plus formel et, en même temps, un altier manifeste de femme que l'amour ne fera jamais déroger.
Il n'est pas besoin que tous les jeux de mots vaillent celui-ci pour faire leur chemin dans le monde, même parmi les esprits distingués, surtout chez les esprits sérieux qui aiment à se reposer parfois en jouant avec cette fausse monnaie de l'esprit.
Dès que le régime parlementaire prend ou reprend vigueur dans un pays, on a remarqué que le calembour s y développait en proportion.
En voici un, ramassé dans les environs du palais de nos législateurs.
Demande : Quel est le seul des membres de la Chambre auquel il soit interdit de jamais mettre le holà, si gmnd que puisse être le tumulte autour de lui !
Réponse : C'est M. Choque. Autrement, il ferait concurrence au chocolat de M. Devinck.
Voyez- vous en effet d'ici la figure que ferait la ligne suivante au Moniteur :
M. Choque : Holà !
Qui ne connût maintenant M. Keller, le fougueux orateur de la droite î Keller-Tonnerre ! Quelqu'un disait l'autre jour de son éloquence : « C'est le lyrisme catholique d'un troubadour bourgeois. »
On pouvait la définir plus mal.
L'indignation étant la muse ordinaire du tribun clérical, de là cet abominable à peu près renouvelé des souvenirs du Père Duchesne : « Il est bigrement en Keller^ » pour ne pas dire en colère.
N'allons pas plus loin dans cette voie ou Ton nous accuserait d'emprunter nos bons mots au Crétin de la montagne.
Nous devons d'ailleurs de grands remercîments à M. Keller. C'est lui qui nous a le mieux fait comprendre jusqu'ici le l'annhauser et M. Wagner. •
Écoutez chanter le chevalier Tannhauser ;
L'îline brisée, en proie à des remords ardents, Moi je partis à Borne!,,, .
La grammaire voudrait povr Home; mais la question n'est pas là. Pour expier son séjour impie au Vénusberg, le héros de M. Wagner s'en va en pèlerinage à Rome. De même, le clérical M. Keller, ne suffit-il pas de l'entendre cinq minutes pour juger que son âme et son esprit sont à Rome, si son corps est paimi nous ? Ce que la grotte mal famée de Vénus est pour le chevalier-chanteur, la révolution l'est aux yeux de M. Keller, homme du moyen âge égaré parmi nous. Seulement ce dernier ne paraît pas s'être jamais laissé enivrer par les charmes impurs de la révolution, tandis que le roi des Minnesingers a cédé aux provocations impudiques de la déesse. Ce sont nos fautes à nous dont M. Keller porte le deuil et pour lesquelles il psalmodie d'interminables pénitences, tandis que Tannhauser pleure les siennes propres. Tout l'avantage, sous ce rapport, est donc du côté de M. Keller.
De part et d'autre, les mêmes lamentations emphatiques et interminables, la même déclamation à mettre le Jockey-Club en fuite. Jugez-en par de courtes et textuelles citations ;
M. Kkller. — Le système infernal. . .
Ta.\\I!AUSER. — Secret d'enfer.
IJaffreux mystère est découvert!
M. Keller. — ... La lourde pierre des tombeaux...
TANNIIAt'SER. — Je porte dans mon cœur et la tombe et la mort, La pénitence^ nu jour^ doit me cçnduire au port.
M. Keller, — ... Dans les plis mystérieux du tablier maçonnique...
TaNNHAUSER. ■— Comme ce bâton dans ma main Ke saurait refleurir soudain, Des feux d'enfer, sois -en certain, Tout espoir do salut est vain.
On pourrait continuer ce nocturne à deux voix; mais on doit se contenter d'un échantillon. Les récitatifs confus de M. Keller sur ou plutôt contre ce qu'il appelle la révolution ; les déclamations plus parlées que chantées de M. Wagner contre Vénus ne peuvent pas faire l'affaire d'une génération qui veut s'amuser. Ce sont deux troubadours honnêtes et immodérés, zélés et naïfs, deux esprits incomplets et troublés que hantent des fantômes noirs.
Pour le traitement de ces affections, la Faculté re-
commande ]es occupations actives, Texercice et même une petite dose de dissipation, si le sujet ne la repousse pas.
L'opéra et le disiours en question sont la traduction ou plutôt la manifestation analogue d'une même maladie de l'âme, qui sévit encore chez Charles Beaudelaire, le remarquable poëte, l'auteur des Fleurs du mal et l'admirateur nécessaire, naturel de Richard Wagner. Demander à celui-ci la mélodie, c'est comme si Ton cherchait l'espoir chez Beaudelaire, l'optimisme chez M. Keller. Le poëte se complaît dans des tortures de rhythme et de pensée ; l'orateur est gai comme un cimetière éclairé par la lune; le musicien gémit sur un mode compliqué. C'est leur lot ; c'est la sombre tâche à laquelle, sauf guérison, ils sont voués ici-bas. La curiosité peut estimer en eux les représentants d'un parti pris bizarre et tourmenté. Mais il ne faut chercher dans ce groupe de visages contractés ni la vérité musicale, ni la vérité poétique, encore moins la vérité politique.
Le fameux professeur de danse Markowski n'a-t-il pas voulu, lui aussi, Tautre jour, se mêler de réformer les mœurs du temps, dont il s'est pris à trouver tout à coup le cours abominable? De là à l'idée de purger son cours de danse de quelques poses hasardées, de quelques coups de pied effrontés, il n'y avait qu'un pas, et ce n'est pas là une affaire, surtout pour un danseur.
II s'est donc livré à des épurations.
Inde irœ, ce que ces daraes sont libres de traduire par : as-tu fini tes manières î
Le mécontentement s'exprima samedi dernier par une manifestation assez inconvenante. Comme le professeur venait de danser ime cracovienne ou toute autre polonaise avec une de ses élèves favorites, une pluie de cuivre, gros et petits sous, tomba de tous les coins de la salle sur le couple. En présence de cette émeute, Markowski fut très-digne : il commanda aux domestiques d'enlever et d'empocher toute la mitraille qui jonchait le parquet, mit de côté, pour les pauvres, un louis d'or qui avait été ramassé avec le reste, fit éteindre les bougies et rentra sous sa tente.
Mais on lui conseille, à l'avenir, de faire meilleur ménage avec les peccadilles de son siècle.
Un bon prêtre nous parlait un jour de l'ennui et de la peine que lui donnaient certaines dévotes à trentesix carats, lesquelles le gardaient des heures au confessionnal pour lui raconter qu'en mettant leur jarretière il leur était advenu d'apercevoir, par mégarde, la nudité de leur genou. Là dessus, ces bonnes âmes tremblaient pour leur salut ; il fallait user son latin et perdre, à les rassurer, un temps qui eût été plus utilement employé ailleurs.
Même quand il s'agit de vertu, l'excès est un défaut.
. Ce n'est pas ce défaut-Ki qui perdra certaine héroïne du demi-monde que j'ai en vue, laquelle, après
longues ann<5es passées à mal faire avec éclat, se plaît à orner aujourd'hui sa maturité de certaines apparences de règle et de discipline. Si elle se bornait à ordonner quelque peu sa conduite et sa maison, on ne pourrait que l'en féliciter ; mais ne se pique-t-elle pas de réglementer en même temps la bohème dorée tout entière. En compagnie d'un compagnon gris-pommelé, gentilhomme déclassé, personnage démoli, elle s'est arrogé une autorité, un mandat tout à fait plaisants à voir fonctionner. Elle tient du magistrat et de l'inspecteur. A eux deux, — les deux font la paire, — elle et son monsieur forment un Conseil des Anciens renouvelé du Val d'Andon^e. Ils jugent, ils tranchent en dernier ressort les causes que l'on a la bonhomie de soumettre à ce singulier tribunal ou que, le plus souvent, ils ont eux-mêmes évoquées. Brouilles, raccommodements, unions et séparations, affaires litigieuses et contentieuses, flibusteries variées, cachemires indûment mis au Mont -de -Piété, diamants impayés , signatures extorquées , bracelets promis avant et puis refusés après, tel est le répertoire des questions dont ces doyens ont le plus souvent à connaître. Ils règlent encore les matières d'étiquette et de préséance, donnent des lettres de naturalisation et distribuent des certificats de chic. Pourquoi pas des décorations? l'ordre de la Ceinture complaisante, par exemple \ . .
Rien ne m*amuse comme cette gravité du désordre
momiiié qui en arrive à se prendre pour une institution. Où est le temps que, trop entourée un jour par trop de galants à la fois, mademoiselle *** s'écriait naïvement : « Chien de métier ! On n y peut p^.s avoir de collaborateurs ! « C'est pourtant la même mademoiselle *** qui, assistée de son acolyte, se pique aujourd'hui, comme naguère M. Caussidière, de faire de l'ordre avec du désordre.
Il paraît que, dès la première infraction à l'ensemble de lois et d'ordonnances que l'on pourrait appeler le Code-Adèle (comme on dit le Code Napoléon), un grave châtiment vous est réservé : M. le baron ne vous salue plus ! et c'est une affaire dans ce monde-là que le coup de chapeau de M. le baron.
Pendant que celle-ci fait l'importante , M"® Juliette Beau, la comédienne de demain dont je vous ai entretenu, joint à ses charmes un exemple rare de modestie. Un journal, dont le titre dit la spécialité, le Théâtre ^ publie, dans un large format, une série vraiment artistique de portraits d'actrices. On voulait faire figurer dans la galerie le portrait de M"® Beau, dont le nom et le talent à peine entrevus, remplissent déjà de leur bruit la Cour et la ville. Elle a demandé, avec beaucoup de tact, que cet honneur fût retardé jusqu'au lendemain de ses débuts au Vaudeville.
C'est beau, Juliette !
Remarquez, en passant, comme le nom de celle-ci la vouait ù la beauté» tandis que le nom de M. Lihri
le destinait évidemment à une vie que les livres ont remplie et troublée, tandis que le nom de M. CSergeau, cet abbé spéculateur, ne pouvait faire autrement que d'appartenir au clergé.
Il nous arrive des nouvelles de M, Home. Il paraît que Tillustre nécroman ( comme l'appelait le Père Félix ), continue à émerveiller Londres en renversant toutes les lois du monde physique. Dans une chambre, il s'envole et on le voit planer vers les plafonds. Le lundi de la Pentecôte a été signalé par une expérience de cet ordre singulièrement notable, si j'en crois les adieptes, lesquels disent, dans leur langage mysticoséditieux, que désormais la Pentecôte sera pour eux l'Ascension.
Sommaire : Le père Lcntimèche, artiste dramatique. — Une éponge qui raconte. — Effet de bouteilles vidées pareil au grossissement du microscope. — Amoureux par douzaines et par grosses. •> Les voyages aux terres inconnues et les courses dans Paris. — Le peintre amoureux de son modèle. — La femme à Paris. — La polygamie occidentale ou l'Orient renversé. — Une tragédienne qui débute^ ou M*^* Agar à la salle Lyrique. — Elle est casquette ; ils sont casquette, — Échantillon d'un verbe très-irrégulier qui veut dire avoir trop bu. — MM. L. Veuillot, Granicr de Cassagnac et P.-J. Proudhon. — Un mot d'Eugène Sue sur les sans-chaussettes.
— De la distinction et de l'esprit casquette. — M"« Rachel et le comte de la Bédoyère, sonconseiller sans le savoir. — Qu'est-ce que vient faire la comète? — Les Siamois. — L'affaire Mirés. — Retour de M. le duc de Bnmswick en ballon. — Les hommes coquettes, — « Ce Monsieur^ c'est une actrice. » — Un bruit que les marchands de télescopes font courir. — Un mot sur Esiher Ramel, — Ce que c'est que le style. — M. Ernest Feydeau et son nouveau roman.
— Sylvie et Sylvia. — Portraits d'après nature. — Un Amour vrai, par M"* Louise Vallorj', et une manie vraie do la plupart des muses. — M-» Lionel. — L'amiral Emilie au Palais-Royal. —Les
affiches jaunes du Pays déteignent sur le sourire de Af. Delamarre de la Patrie. — Les Hommes de paillsy comédie par M. Tranchant.., des dernières nouvelles. — David et Goliath ou un argument que Ton s'étonne de ne pas trouver chez certains écrivains officieux. — O amitié ! ou Pactrice et son directeur. — La Caisse des dégommées^ ou Passociation des petites dames prévoyantes. — La fable de la cigale et la fourmi n'est plus une vérité.
Paris, 5 juillet 1861.
Appelons-le le père Lentimèche, puisque j'ai oublié son vrai nom. Je lui en demande pardon, car ce personnage aurait le droit de mettre sur sa carte, s'il avait une carte :
LENTIMÈCHE
JLBTISTE DBAMATIQCB
Ce nom, ce nom que j'oublie, figure presque chaque jour sur l'affiche d'un de nos plus petits, d'un de nos plus pittoresques théâtres parisiens ; il appartient donc à la publicité, et son propriétaire ne se fâcherait pas, — au contraire I — si nous l'imprimions en toutes lettres. Mais la mémoire est femme et perfide comme Tonde. Elle m'a trahi. Contentons-nous du pseudonyme de Lentimèche.
Mon homme est un de ces jolis gaillards blanchis sous le harnais de l'art dramatique, qui n'ont rien amassé, en roulant de scène en scène pendant une
quarantaine d'années, si ce n'est un grand fonds de philosophie, une profonde expérience des coulisses, un répertoire d'anecdotes dont on ne voit jamais la fin, et une soif de volcan.
Lentimèche et ses pareils aiment les grands et les petits verres. C'est la seule faiblesse de ces philosophes aimables. Leur gosier, éclectique comme leur moralité, passe du dur au doux avec une complaisance sans pareille. Pour qui a vu boire Lentimèche, pour qui l'a entendu causer, la définition suivante est des plus exactes : une éponge qui raconte.
Il demeure au Pays latin, près du théâtre qui l'emploie, non loin par conséquent du jardin du Luxembourg. Il jouit parmi les étudiants d'une vraie popularité. On se l'arrache. La bière est meilleure quand on la partage avec Lentimèche.
Le grand plaisir de ces jeunes gens chez lesquels le beau sexe ne perd jamais ses droits, et pour qui les actrices forment comme un troisième sexe d'une essence supérieure, c'est de faire causer le bon père Lentimèche sur ses camarades, les petites dames du théâtre.
Prenez-le à sec, c'est-à-dire avant que la consommation ait délié sa langue, ait donné du jeu à son palais, il n'a rien à dire sur personne. Ingénues, mères nobles, duègnes,, grandes coquettes, soubrettes, tout le monde est d'une vertu exemplaire, dit-il, dans ce petit monde trop soupçonné. Il n'y a rien à glaner là
pour la chronique scandaleuse. On ne saît pas ce que c'est qu'un amant dans ces coulisses de Tage d'or ; et si jamais la sagesse était bannie du reste de la terre, on la retrouverait chez les comédiennes de Bobino.
— « Cependant, père Lentimëche!...
— « 11 n'y a pas de cependant, c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire , mes agneaux : des Jeanne d'Arc pour la pudeur et des Rachel pour le talent, voilà nos dames.
— « Eh bien, pèreLentimèche, si nous vidions une bouteDle de n'importe quoi à la santé de leur vertu ?
— « Ça va ; quoique leur vertu se porte assez bien sans qu'on y boive. »
La fiole est apportée. On s'humecte. Le chevalier des demoiselles de Bobino regarde déjà son auditoire d'un œil plus bienveillant, et l'on sent que le moment des confidences approche.
— « Pourtant, en cherchant bien, — vous êtes de bons garçons qui n'abuserez pas de mes communications, — il y a bien un tapissier, rue de la Harpe, dont auquel la petite Amanda. . .
— •' Ah ! il y a un tapissier, vous en convenez.
— « S'il y a un tapissier, je crois bien. Histoire de se meubler sans frais. Ce n'est pas tout, ajoute Lentiînèche, tout en creusant la seconde bouteille, je n'ai l'air de rien voir ; mais le premier clerc d'huissier de la rue de l'École-de-Médecine n'en donne pas non plus sa part aux chiens. . . Ah ! la petite chatte ! elle entend
son affaire, allez 1 Chacun est le berger à son jour et à son heure. Il y a un commis du Grand Condé, le magasin de nouveautés, vous savez ! et puis un interne de l'hôpital, vous savez! un grand blond, . . Ah! tiens! la bouteille est vide.
— " Garçon, une bouteille !
— « Tiens ! qu'est-ce que je disais doncî elle est pleine, à présent ! ^e croyais avoir bu et je n'avais pas bu. Ce que c'est que d'être sobre 1... Je vous disais donc, mes petits lapins blancs, que toutes ces dames de théâtre, entre nous, c'est des drôles de rosières.
— « Mais, au contraire 1 vous nous disiez tout à l'heure que leur vertu. . .
— « Mon mil C'est pas à des bons garçons comme vous qu'on irait chanter des bêtises de ce calibre-là. »»
Il boit toujours, il parle toujours. Plus il ingurgite de liquide et plus il découvre de passions, d'intrigues, de liaisons, de scandales parmi les demoiselles qu'il proclamait avant boire des fleurs de chasteté. Quand on le pousse jusqu'à la sixième bouteille, la duègne barbue et rébarbative de la troupe n'est pas elle-même à l'abri de ses propos. Il lui donne, il lui prête des adorateurs par douzaines. Quant à la jeime première, les révélations qu'il fait à son sujet procèdent par grosses.
Un vieil adage veut que la vérité sorte de l'ivresse. Mais ces proverbes sont des impertinents ! Il est clair que quand M. Lentimèche voit les mœurs des actrices
— 201 -^ de son théâtre à travers un sixain de bouteilles, il se produit un effet pareil à celui du microscope qui fait de la mouche un animal formidable.
Il est bien sûr aussi qu un voyage sagement dirigé, consciencieusement accompli à travers certaines mœurs parisiennes, dépassera toujours, en intérêt et en surprises, les courses à Tombouctou, en Chine, au Pérou, en Egypte, dans la Polynésie, chez les Tartares, au royaume de Siam, au Mongol ou même dans la lune, quand on aura trouvé les moyens d'y arriver. Allez-y î publiez vos impressions, au retour, et je parie qu'elles sont moins curieuses aux yeux du véritable observateur que les récits glanés en flânant, le cigare aux lèvres, sur le sol de Paris, inépuisable en aventures, en étrangetés, en mystères.
Si Tony savait tout voir, et, quand on a tout vu, si l'on osait tout redire, enfoncés les voyages autour du monde! Vive cette exploration dix mille fois faite, toujours à refaire, des mœurs parisiennes! Paris, ville du pittoresque, de la gaieté, de l'amusement ! La seule ville du monde où, sorti de chez soi à l'état d'étourneau, on doive rentrer philosophe consommé après une heure de promenade sur le boulevard! Paris, spectacle préféré de l'étranger le plus lointain comme du Parisien lui-même, jamais peintre de portrait ne tomba plus amoureux de son modèle que nous ne le sommes de toi !
Qui peut se vanter de connaître la femme quand il
n*a pas vu la femme à Paris ! Prenez les plus belles, les plus charmantes, les plus spirituelles reines de Tétranger, il faut qu'elles soient venues ici, comme en pèlerinage, pour que leur diadème soit complet. Jusque-là, il y manque toujours une dernière façon, un certain poli. Paris, c'est la cité des femmes. Aussi, à peine y sont-elles qu'elles n'en veulent plus sortir, et il leur semble qu'elles y sont nées. Dans nos affaires, dans nos plaisanteries, dans nos vertus, dans nos débauches , dans nos héroïsmes, dans nos lâchetés, c'est toujours le parfum de la femme qui domine. Odor di femina. L'homme s*agite, la femme le mène; la Parisienne s'entend, ce qui ne veut pas dire : la femme née à Paris. Dans les régions de la vie débauchée, cette suprématie, cette omnipotence se traduit par rinstitution de la polygamie occidentale qui fait de Paris l'antipode de Constantinople, et de certaines beautés les maîtresses d'un harem d'hommes. Dans la vie mieux réglée et plus conforme aux lois de la morale de ce qu'on appelle le monde, la femme n'est pas moins entourée, moins souveraine; seulement, les sens, les écus et les bijoux ne jouent plus le principal et à peu près unique rôle. Le cœur,» l'esprit, les idées sont ses sujets et sujettes ; ce sont eux qui peuplent le sérail où commande la Parisienne belle et honnête, dont tous, tant que nous sommes, nous nous disputons le mouchoir en tout bien tout honneur.
Partout ailleurs qu'à Paris, une tragédienne qui dé-
bute, c*est... tme tragédienne qui débute. On l'applaudît ou on la siffle. Les gazettes du lieu Texaltent ou Taplatissent en trois lignes, et tout est dit. A Paris, une tragédienne qui débute, fût-ce sur une scène qui est encore une école, comme la Salle-Lyrique de la rue de la Tour-d'Auvergne, c'est vingt feuilletons qui taillent leur plume ; ce sont les augures qui s'abordent et s'interrogent, sans rire le moins du monde ; c'est un événement fécond en contrastes, en rapprocliements, en souvenirs, en séductions, en déductions et en inductions. La débutante fait penser à ceci qui ramène à cela. Autour de la nouvelle recrue de l'art, on évoque un monde d'idées. C'est ainsi que de petites juives auxquelles a manqué jusqu'ici le temps et le reste pour s'acheter un chapeau, deviennent en un jour des célébrités au pied desquelles on répand de l'encre, on brûle de l'encens.
J'entendais parler, depuis quelque temps, d'une demoiselle Agar, élève de Ricourt, qui doit, nous disait-on, ressusciter Rachel,
« Et de Racine éteint rallumer le flambeau. »
Nous résolûmes donc d'aller voir M"® Agar à l'École-Lyrique. C'était mardi dernier. Elle jouait Médée.
Deux arîstarques en blouse se trouvèrent assis derrière nous.
— « Comment la trouves-tu? demanda la première blouse à la seconde pendant lentr'acte.
— « Elle a du bon ; mais elle est casquette, répondit la blouse consultée. »
Ne pas confondre ! Etre casquette signifie le plus souvent, comme l'indique le Dictionnaire des excentricités du langage français, avoir bu plus que son compte. C'est une des nombreuses locutions (on en compte plus de trente ! ) dont fourmille Targot de la nouvelle Athènes pour désigner l'état accidentel ou habituel d'ivresse. De là ce verbe, on ne peut plus irrégulier, dont on conseille, en manière d'exercice, la conjugaison aux jeunes étrangers :
Je suis casquette, Tu as ton jeune homme, Il ou elle a son panache, Nous gommes complets, Vous avez votre cocarde, Ils ou elles sont paf.
Mais, être casquette a un autre sens plus naturel dans lequel l'employait notre jeune et élégant voisin ; être casquette, c'est manquer de distinction, c'est avoir dans les manières, dans les gestes, dans la voix, quelque chose de discord, de rude, d'un peu brutal, comme le sont les gens dont la casquette est la coiffure ordinaire. . *
C'était bien jugé : M^^^ Agar est casquette. Élar-
gissons le cercle : MM. Louîs Veuillot, Granier de Cassagnac, P.-J. Proudhon, trois écrivains célèbres, mais trcs-divers et parfaitement inégaux en mérite, sont casquette, le premier toujours, le second souvent, le troisième quelquefois.
Nous ne dédaignons pas l'esprit casquette. A Dieu ne plaise ! Il a du bon mis en sa place. Ainsi, elle est merveilleuse cette riposte bien connue et déjà maintes fois imprimée du gamin ouvreur de portières auquel une belle fille de marbre, montant dans sa calèche, n'avait pas payé l'impôt du décime : « Au bois ! « dit la dame à son cocher.
— « Au bois de lit, punaise! « s'écrie Tenfant du ruisseau, qui se venge en faisant du Veuillot sans le savoir.
La tragédie, au contraire, se meut noblement dans un milieu de reines et de demi-déesses, où le genre casquette ne saurait être de mise. On me dit que M*^e Agar chanta naguère, rue Saint-Denis, au Caboulot du Cheval blanc, et que les cafés-concerts Tout enrouée. C'est une explication ; ce n'est pas une excuse. De même, ce n'était pas la faute du fameux polémiste Louis Veuillot, si sa plume se ressentit toujours des lieux avinés et tapageurs fréquentés par sa première enfance. On ne pouvait néanmoins s'empêcher de lui faire observer que l'espiit casquette, dont il se montra plein, n'était pas précisément le mieux séant chez un homme qui n'aspirait à rien moins qu'à régenter les prélats de TÉglise.
Un homme célèbre, dont nous aimons à rappeler souvent le nom, parce que nous Tavons beaucoup connu et que le public n'a pas été à même de Tapprécier tout entier : Eugène Sue, disait un jour que Tinvasion des sans-chaussettes dans le journalisme ferait à la littcrature française plus de mal que n'en fit à Y Empire romain l'invasion des barbares.
Oui, la distinction est nécessaire à celui qui prétend diriger ses semblables et influer même sur ses supérieurs par la voie do la presse ; oui, elle est indispensable à celle qui veut interpréter les dieux de la poésie. Or, il y a deux sortes de distinction : lune, la plus parfaite, la seule absolument vraie, naît avec nous et date du berceau. Ne croyez pas qu'elle soit l'apanage de quelques races privilégiées ! Il naît des reines dans les mansardes et sous le chaume; des paysannes millionnaires et des grisettes titrées dans les palais dorés. C'est un don que la fée accorde ou refuse à sa fantaisie.
Quelle femme fut jamais plus pétrie de majesté que la petite Félix, devenue plus tard la grande Rachel, la tragédienne par excellence, la Tragédie elle-même? Cette grâce souveraine et quasi-divine, nul ne la lui avait apprise, et certes, ses aïeux ne la lui avaient pas léguée. Elle l'eut dès le premier jour et elle éclata à ses premiers pas dans le grand art pour lequel la nature l'avaient façonnée. Que sa passion était noble ! Q\m ?a dignité était passionnée î II y avait de la déesse
jusque dans les moindres plis de sa tunique ! Vous savez qu'elle fut toujours d une santé fragile ; joignez donc à tous ces attraits supérieurs ce je ne sais quoi de sacré qu'il y a dans la maladie, selon la parole du plus célèbre médecin de l'antiquité.
Voilà la distinction de première classe et de première main, la distinction absolue. Il en est une autre qui s'acquiert par reflet, par contagion, par le frottement des personnes distinguées. Les femmes seules sont capables de ces métamorphoses. L'on voit des bergères se déguiser tout à coup en princesses et faire illusion à ceux dont l'examen ne dépasse pas les surfaces.
Il peut donc arriver que la casquette de M^^® Agar se change quelque jour en diadème ; mais il faut pour cela renoncer absolument à la société des marchands de contre-marques, et fréquenter des grands seigneurs. Question d'entourage.
Pour en revenir à Rachel, il vient de mourir un gentilhomme apparenté à quelques-unes des bonnes maisons du faubourg Saint-Germain, aux Sainte- Marie, aux d'Ètampes, aux Chastellux, qui fut longtemps, sans le savoir, l'un des conseillers de la tragédienne. Je veux parler du comte de la Bédoyère ; c'était le mortel de France et de Navarre qui avait réuni dans sa bibliothèque (où trois personnes seulement pénétrèrent de son vivant), la plus complète collection d'ouvrages, de Mémoires et de documents relatifs à la Révolution française.
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Le meilleur de ses soirées, le noble amateur de belles-lettres le passait au Théâtre-Français, surtout du temps que ce théâtre possédait encore sa reine tragîque. Il Técoutait, il l'étudiait, il ladmirait, sans jamais se lasser, avec Tattention et le zèle d un bel esprit délicat. L'actrice remarqua ce connaisseur obstiné, et la fidélité à sa même stalle de cette fine tête aux traits amaigris que couronnaient des cheveux blancs. Elle demanda à qui elle avait affaire. On lui nomma le comte de la Bédoyère. Peu à peu, sans que jamais ils se fussent parlé, elle avait pris l'habitude de se juger elle-même d'après les impressions qu'elle lisait dans cette physionomie d'élite. Les suffrages même les plus bruyants du parterre ne la satisfaisaient pas, si elle avait cru deviner quelque objection muette chez son juge de prédilection. Au contraire, Tavait-on par hasard un peu moins fêtée quelque soir qu'à l'ordinaire, elle s'en consolait aisément : - J'ai été bonne, se disait-elle, puisqu'il avait l'air content de moi. »
Mais, voilà qu'une comète est apparue au ciel ; les uns veulent qu'elle soit venue voir les ambassadeurs siamois ; d'autres prétendent qu'on l'a mandée à grands frais pour détourner l'attention du procès Mirés ; ce qui paraît certain, c'est que son apparition coïncide avec le retour sur le continent de M. le duc de Brunswick, qui avait été faire un tour en Angleterre, et qui, fidèle a son antipathie accoutumée pour Teau salée, a
traverse le détroit par sa voie ordinaire, c'est-à-dire en ballon. Les chroniques vous ont souvent entretenu des chevaux et des diamants de M. le duc de Brunswick, des régiments de sonnettes dont il avait garni son hôtel et de quelques autres excentricités ; mais, ce que ron a trop oublié de dire, c est que le prince est un des causeurs les plus brillants et les plus spirituels de ce temps-ci.
Il a, pour ne pas vieillir, des secrets qui sont fort enviés et maladroitement imités. Les hommes, depuis quelques années, deviennent beaucoup moins francs sur le chapitre de leur âge que par le passé. Vous voyez des messieurs teints, reteints et fardés, qui font à soixante ans les jolis cœurs. Ce ne sont plus des hommes. On dirait de vieilles coquettes travesties.
L autre jour, devant le Café Riche^ un de ces messieurs montait en coupé. Deux enfants de Paris regardaient du trottoir cette comédie en pantalon noir. L*un surtout ne pouvait détacher ses yeux de cette collection ambulante de postiches.
— « Allons, viens-tu, Paul, lui disait l'autre; quand tu resteras-là cloué !. . .
— *• Dame, c'est que je regarde...
— « Ne te fais donc pas de bile : tu vois bien que c'est une actrice, »»
Voilà où nous en sommes 1 Voilà de ces traits dont rios blouses ne sont pas avares. Après cela, quand vous viendriez me soutenir que la comète est un conte
en Tair, un bruit que font courir les industriels qui ont des télescopes à vendre ou à louer, je ne dirais pas non, je ne crierais pas au paradoxe. Il faut, avec un pareil peuple, ne croire à rien, et cependant on peut croire à tout, surtout de la part de la réclame.
Ce peuple 1 je ne me lasserai pas de l'admirer. C'est encore lui, la première fois qu'on joua le dimanche, au Vaudeville, certaine Esiher Ramel dont vous savez l'histoire , qui la résumait par un vrai trait de génie : « Fille de drôlesse ! montez au ciel ! » s'écria une voix du parterre, lorsqu'on lui montra cette exaltation d'une courtisane, née d'une courtisane.
L'esprit court les rues, il s'agit seulement de savoir trouver sa piste. C'est un triste spectacle quand on rencontre esprit et poésie abrutis par l'ivresse. C'est, au contraire, un plaisir fort avouable que celui que Ton prend à voir l'ivresse idéalisée par la poésie. Vienne, par exemple, une Àrmande Morel, avec sa casquette crânement penchée sur l'oreille, à crier dans quelque quadrille : « En avant, la rigolade I » Taccent sauve le cri ; une certaine magie personnelle, qui n'est autre chose que ce que l'on appelle le style dans les arts, ennoblit la vulgarité de ce mot d'ordre. Tout est sauf.
Plus nous allons, plus la réalité se fait sa place large dans le monde littéraire et dramatique. Les drames n'habitent plus l'Espagne ou l'Italie, et le temps des pourpoints à crevés est passé. La scène est
à Paris ; Thabit moderne est de rigueur. Un des plus nouveaux comme un des plus hardis affronteurs des réalités contemporaines, c'est certainement M. Ernest Feydeau, l'auteur de Fanny. Élève de Delacroix pour l'éclat des couleurs, il est à la fois poëte par sa palette et photographe par l'exactitude minutieuse avec laquelle il reproduit les objets et les personnes.
Il vient de publier un nouveau roman : Sylvie, dont il nous représente ainsi l'héroïne : « Elle avait un noble front, admirablement modelé, un peu renflé en avant, vers les tempes; un nez grec, très-pur de galbe, relié à de fins sourcils arrondis comme des arcs ; une bouche vermeille dont les lèvres charnues, exactement unies, se plissaient en remontant aux commissures; de grands yeux veiis un peu bridés par un étrange sourire; des paupières très-longues qui jetaient de fines touches d'ombre sur les pommettes de ses joues ; un menton petit, rond et poli comme une bille ; et, sur tout le visage, je ne sais quel air souverain de quiétude et de mystère, une expression de dédain et de force, un mélange sans nom de ruse et de bonté.
«* Ses cheveux châtains, légèrement crêpelés, descendaient comme un réseau transparent sur les côtés de ses joues pleines ; son teint mat avait la douceur de la rose. C'était un teint basané, suavement mélangé de rose, n
«« Mais c'est Sylvial »» me suis-je jécrié aussitôt après avoir vu ce portrait de Sylvie.
]ViUe Sylvia est une cantatrice fraîchement débarquée à Paris, et toute couverte de lauriers cueillis à la Havane. Sauf la couleur des yeux qui sont noirs au lieu de verts» c'est Sylvia qui vous est peinte, comme dans un tableau de Cabanel ou de Flandrin, en la page que j'ai reproduite. Il faut croire que M. Feydeau eut la fortune de voir un des premiers cette beauté. Un homme vulgaire s'en serait épris naïvement. Mais lui, Tartiste en récits, n'ambitionna pas d'autre succès que de rendre le public amoureux du livre où il allait la transporter toute palpitante de réalité.
Effectivement, on s'arrache l'ouvrage, comme on se disputerait la femme, si elle figurait elle-même à l'étalage du libraire.
J'engage Nadar à faire au plus tôt le portrait de cette Sylvia. Ce sera un succès-monstre ; tout le monde voudra comparer l'épreuve sortie de ses ateliers à l'image déjà tracée par le romancier.
Autre roman, encore un portrait d'après nature. Je lis à la page 192 de Un Amour vrai, par M™® Louise Vallory :
M Elle n'a plus vingt ans, cette femme, mais
elle est encore belle et désirable ; comme la rose épanouie, elle a encore au cœur quelques pétales repliés dont on rêve. Elle vit, elle se sent vivre ;. elle pense par elle-même et non par les autres ; elle est arrivée à l'heure suprême de l'irradiation de toutes ses facultés ; elle aime, et elle sait aimer ; elle a des rayons d'août
— 21S — dans les yeux, des parfums de tubéreuse dans le cœur, des ondoiements de blé mûr dans tout elle »»
Sur mon âme, je ne connais pas M"** Louise Vallory, l'auteur de ces lignes. J'ignore si c*est un nom réel ou de carton que cette signature. Je sais seulement qu'on l'a déjà vu figurer au bas d'un récit de passion : Madame Hilaire, honoré de trois éditions successives. Eh bien ! je parierais un bœuf contre un œuf, le Théâtre-Français contre l'Odéon, la chevelure d'Arsène Houssaye et sa barbe contre la calvitie et la moustache de Jules Sandeau, les recettes des Ef rentes contre celles d'Estker Bamel, qu'en traçant avec soin, avec amour, le passage que j'ai cité, M"*® Vallory se regardait dans la glace.
C'est une manie générale, un besoin chez les muses, de glisser leur portrait, tel qu'elles le rêvent, entre deux pages du volume. Histoire de faire un petit cadeau au lecteur sensible.
Elle n'a plus vingt ans non plus, celle qui fut Céleste, celle qui fut Mogador, celle qui fut la comtesse de Chabrillan, celle qui essaya d'être un écrivain et qui parle maintenant, sur le ton le mieux fait pour exciter la compassion, de sa rentrée au théâtre, sous le nom de M"»« Lionel.
Il ou elle a vingt ans, en revanche, cet hennaphroûile, cet être ambigu comme le chevalier d'Eon, — dont M. Louis Jourdan vient de nousracoiiter l'histoire avec force détails nouveaux, — cet amiral Émiiio qui
— 21/* — quitta naguère la robe de femme pour celle d'enfant de chœur; la robe d'enfant de chœur pour la veste de mousse ; la veste de mousse pour Funiforme d'aspirant de marine; qui d'aspirant passe capitaine, de capitaine, amiral, et qui, finalement, revenu ou revenue de ses croisières, reprend les habits de femme pour jouer les amoureuses au théâtre du Palais-Royal.
C'est ce que l'on sait de plus nouveau, avec les afiEches jaunes qui déteignent sur le sourire de M. Delamarre de la Patrie^ et où l'on voit annoncée sur tous les murs l'intronisation au Pays des premiers-Paris de M. liraayrac et des de^mières iwuvelles de M. Tranchant.
On conte que ledit M. Tranchant, qui est un garçon d'esprit et versé dans le théâtre, ainsi que je le disais l'autre jour, prépare en ce moment pour le Vaudeville une comédie en cinq actes : les Hommes de paille.
Je ne veux rien dire de désobligeant pour personne; la presse gouvernementale a ses coryphées qui ne manquent pas de relief; toutefois, il est incontestable que l'on compte plus de ducs, plus de grands-croix de la Légion d'honneur, plus d'académiciens, plus d'anciens ministres, plus d'hommes d'État éprouvés parmi ceux qui attaquent V ordre de choses avec la plume, que dans le camp de ses défenseurs. Évidemment, les armes ne sont pas de même longueur des deux côtés, les combattants ne sont pas de taille égale. On dirait que le gouvernement se préoccupe peu d'enrégimenter
à son service les grenadiers de l'intelligence et se trouve assez défendu par de jeunes recrues qui ont à peine la hauteur exigée parles conseils de révision.
A la place de tel et tel obscur écrivain officîeux, il me semble que je m'écrierais chaque matin : « Il faut que la cause qui m'est confiée soit bien bonne et bien victorieuse par elle-même, pour qu'on Tait confiée à moi. J'ai pour toute arme une fronde, et encore je la manie médiocrement ; en face de nous se dresse Goliath, bardé de fer et premier prix d'escrime. Eh bien 1 sa supériorité effraye si peu que Ton m'envoie contre lui, moi faible et chétif , moi dont le mandat fait la seule force, tant il est vrai que les puissants dont je suis le mandataire ont leurs raisons pour ne pas se troubler des talents, des prouesses et des évolutions de leurs ennemis ! Qui suis-je ? Un mannequin pareil à ceux que l'on met sur les cerisiers pour écarter les enfants et les moineaux ; d*où je conclus que mon gouvernement ne considère pas comme bien sérieuses les attaques auxquelles il me charge de répondre. »♦
Un pareil argument aurait sa valeur. On s'étonne de ne pas le voir employé. Il ne coûterait cependant rien a la modestie de ceux qui en useraient, au contraire !
Une petite actrice était, l'autre jour, présentée par ^n journaliste au directeur du plus grand de nos théâtres de drame. Elle quitte les Variétés, pourquoi celaî Parce que, quand elle jouait, la salle était trop étroite P<^ur contenir l'aflEluefice de ses vrais ami.s.
Comme l'amitié a fait des progrès depuis le temps où Socrate faisait bâtir 1
La même petite actrice déclara au directeur que sa figure lui permettait de se montrer coulante sur le chapitre des appointements, mais qu'elle était intrait^ible sur la question des vedettes.
— « Il faut bien, quand je joue, dit-elle, que mon nom saute aux yeux de mes amis ! »
L'amitié joue décidément un grand rôle dans cette carrière artistique.
Je finis par une nouvelle qui est tout à fait dans le goût du temps : il paraît que les demoiselles qui ont cent mille livres de rente tant que durent leurs charmes et qui finissaient autrefois sur la paille, non contentes des progrès que l'esprit de prévoyance individuelle a faits dans leur catégorie, ont résolu de fonder
une société au capital de qui, moyennant un léger
versement annuel, assurera contre la misère la vieillesse des invalides de la galanterie. Les statuts de cette association sont arrêtés. On me nomme même la présidente du conseil d'administration. Quant à l'affaire elle-même, on pourrait l'appeler la caisse des dégommées,
La fable de la cigale et de la fourmi a cessé d'être une vérité. La fourmi prêterait à gros intérêts et sur de bons gages. La cigale, instruite à la prudence, n'aura plus besoin désormais, quand la bise sera venue, d'aller crier famine chez la voisine.
SoMMAiRK : Un couple de dan^eurâ in angustie. — M. Mérante efc M^^ Zina Richard, de l'Opéra. — A la recherclie d'une demoiselle d'honneur. — Danseuses et épouses di cartello, — M"* Ferraris. — M*« Petipa. — M"* Emma Livry. — Une fête chez le restaurateur Ravel. — Où l'on s'étonne de voir les danseurs danser pour leur plaisir, quand les cordonniers ne font pas de brodequins et les chroniqueurs pas de feuilleton les jours où ils s'amusent. — Un roman à la Cour. — Honneur aux pompiers ! — Les chevaliers de l'incendie. — L'ambassade siamoise et M. Ârnault de l'Hippodrome. — Les comédiens ordinaires de l'ambassade. — Ils font recette. — Nadar et les Siamois. — Pas en ballon ! — Pas de profil ! — Le Quartier 'Latin ^ brochure rose par un anonyme. — Le cercle Molière, selon la brochure rose. — Henri Delaage ou une originale et sympathique figure. — Mort de son père. — Les manières s'en Tont. — Boutades en vers, par E, ArnaL — S'il n'y manquait que la poésie ! mais l'urbanité brille par son absence. — M"* Alice Ozy compromise. — 'M. Ancelot vengé. — « Le vieux Janin. » — L'âge du- comédien et l'âge de l'écrivain. — Comme quoi J. J.... a l'âge de sa plume merveilleuse. — Pans les coulisses du Palais- Royal. — Arnal et Hyacinthe sont parents. — Le molo&se d'Hya*
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cinthc et le roquet de feu Amant. — Médaillé de Sainte Hélène et sous-ofiicier de la garde nationale. — Lo testament d*Arnal. — Le testament de M*** Alice Ozy.
Paris, 26 juillet 1861.
M. Mérante, de l'Opéra, vîent d'épouser M"® Zina Richard, de TOpéra. Si jamais couple fut assez in-r gambe pour sauter à pieds joints par dessus les difficultés de la vie, c'est bien celui-ci. On les a vus pourtant fort embarrassés tous deux la veille de leur mariage.
M"« Zina, qui est une excellente camarade, tenait absolument à ce qu'une demoiselle d'honneur choisie dans le ballet, jouât le principal rôle à ses côtés dans l'acte solennel de l'hyménée, et l'on se mit à chercher cette demoiselle d'honneur au foyer de la danse.
Ce n'est pas que l'honneur et la vertu soient rares à l'Opéra, même dans la section des pirouettes. Le ballet s'honore de pouvoir présenter aux amis et aux ennemis, des artistes de premier ordre qui sont en même temps des épouses di cartello, — C'est ainsi, pour citer deux noms qui nous viennent sous la plume, mais sans prétendre le moins du monde borner à ces deux noms le règne de la vertu, — que M™® Ferraris et jVjme Petipa pourraient concourir, comme ménagères accomplies, avec n'importe quelles bourgeoises pur sang. La première a épousé un Italien, joli cavalier et
poëte. La seconde est la femme du maître de ballets bien connu auquel on doit le Marché des Innocents. Toutes deux seraient dans les meilleures conditions pour tenir l'emploi de dames d'honneur. Mais c'était parmi les demoiselles que l'on cherchait.
M"« Emma Livry, l'élève et l'amie de M"* Taglionî, l'héritière de ses grâces chasjes, la sylphide et le papillon, eût été fort bien placée assurément dans cet emploi virginal ; mws, je ne sais quels commérages de coulisse ayant mis du froid entre elle et la Zina, on n'osa pas d'abord lui offrir le rôle qu'à tous égards elle devait si bien remplir.
On cherche encore, on cherche toujours. On passe ces demoiselles en revue comme quand il s'agit de couronner une rosière à Nan terre. Honny soit qui mal y pense ! Ce n'était pas assurément l'absence d'honneur qui rendait un choix difficile parmi ces demoiselles; mais, l'une avait mal au pied; l'autre, mal aux dents ; une troisième dînait chez sa mère ; une quatrième attendait un oncle de province. Bref, il fallut en revenir à M"* Emma livry.
On mit des gants, on prit des précautions, on alla en ambassade près de la sylphide. Finalement, toute rancune fut abjurée sur l'autel de la camaraderie, et c'est M"« Emma Livry qui s'est chargée, à la satisfaction générale, des fonctions de demoiselle d'honneur aux noces de M. et de M™® Mérante.
Ce couple bondissant avait bien fait les choses. Dî-
ner-monstre, suivi d'un Lai, chez le restaurateur Ravel, dont les fourneaux sont domiciliés à l'entrée de l'avenue de Tlmpératrice. Outre les camarades,» quelques invités de distinction assistaient au banquet, entre autres le comte Gabrielli et M. Paul Foucher, qui rédigent ensemble le prochain ballet de l'Opéra. La haute administration du théâtre, à savoir MM. Alph. Rover, Martin, Désarbres et tutti quanti, avait été naturellement invitée. Mais M. Royer, dont la distraction est le péché favori, était engagé le même jour chez une Excellence, et l'avait oublié lorsqu'il répondit oui k l'invitation de ses pensionnaires. Au dernier moment, il lui fallut se rendre chez l'Excellence.
On a dansé jusqu'à cinq heures du matin, ce que j'ai peine à comprendre de la part de danseurs de profession. Quand les cordonniers se marient, ils n'improvisent pas de brodequins au dessert. Qu'un chroniqueur prenne femme, est-ce que vous pensez que, pour couronner les joies du festin nuptial, il se fera apporter, après le café, tout ce quïljaut pour écrire 1 Je vous jure qu'en nos fêtes nous laissons de côté la plume, instrument de dommage. Que les dames d'honneur de notre belle Impératrice, en leurs loisirs champêtres de Fontainebleau, s'amusent à écrire un roman sous la direction littéraire de M. Mérimée, ceci se conçoit; que les calicots endimanchés aiment à jouer, une fois par semaine, au sportman sur des chevaux de louage, je le comprends encore; que les danseur^
chantent et que les chanteurs dansent pour leur plaisir, voilà ce qui me paraît rationnel ; mais je n'aurais jamais cru que le bal pût être un plaisir pour les dieux et les déesses de la chorégraphie.
Je ne sais si les pompiers font de la gymnastique à leurs heures de récréation ; mais, à coup sûr, ils n'ont pas économisé leur peine et leur adresse, Tautre nuit, à l'incendie des magasins de TOpéra. MM. les voleurs ne se sont pas non plus assez épargnés, et la nuit a dû leur rapporter de fort aimables dividendes. Avec de l'intelligence et une faible dose de scrupules, c'est ainsi que Ton tire son épingle du jeu. Joli rôle que celui des chevaliers de l'incendie, allant en chaque maison voisine de la flamme sonner l'alarme, annoncer la mort, crier : sauve qui peut ! et récoltant ensuite à pleines mains dans le trouble et l'émoi qu'ils ont semés !
Ce que l'on ne saurait trop admirer, c'est Tinstinct qui, en un moment, attire ces oiseaux de proie sur le théâtre qu'ils vont ravager de leurs exploits. Comment savent-ils que telle nuit, à telle heure, le feu prendra à tel endroit? Ils ont cependant été exacts comme si un rendez-vous avait été pris. Oh ! si les honnêtes gens pouvaient avoir autant d'adresse, de zèle et d'unanimité pour le bien que les coquins pour le mal , le monde vaudrait cent pour cent de plus, et les ambassadeurs siamois pourraient écrire à leurs souverains de fort belles choses sur le spectacle que leur donnent nos vertus.
En attendant, M. Arnault, directeur de THippodrome, confisque sans façon Leurs Excellences à son profit. Il se plaît à déclarer, dans ses réclames et sur ses affiches, que les Siamois ont adopté THippodrome pour leur théâtre favori. Ceci donne, comme de raison, à M. Arnault, une haute idée des lumières et de la littérature du pay^ de Siam. Si ses envoyés cultivent l'Hippodrome, c'est qu'ils sont de Tavis de M. de Buffon : « Le cheval est la plus noble conquête que l'homme ait jamais faite. »» De là à proclamer les chevaux de l'Hippodrome comédiens ordinaires de l'ambassade siamoise, il n'y a plus qu'un pas.
Le Monstre et le Magicien^ de TAmbigu, a eu l'honneur aussi de posséder un soir MM. de Siam, et, comme de raison, il les a mis sur son affiche. Autant en a fait le petit théâtre du Chalet des Iles, le jour où la même fortune enviée lui est échue. Je dis : enviée", car MM. les ambassadeurs font recette. Où ils vont, la foule se porte. Sont -ils informés de l'usage que MM. les directeurs font de leur nomî — Je l'ignore. S'ils le savent, je ne serais pas surpris qu'ils en fussent flattés. En tout cas, ils se prêtent avec une bonhomie qui semble être le fond de leur caractère aux regards de la foule.
Et eux aussi, ils ont payé leur tribut à Nadar I Nadar les a photographiés. On ne dit pas si, en les photographiant, il les a tutoyés, selon son habitude de fraterniser rapidement avec qui lui convient. Toujours
est-il que ce prince du coUodion me fait Teffet d'être plus avant qu'aucun autre Français dans les grâces de l'ambassade. Il leur parle comme s'il avait deviné le siamois. L'autre jour, à l'Hippodrome (théâtre favori de l'ambassade deSiam, M. Arnault désire qu'on ne l'oublie pas), Nadarne fit-il pas mine d'embarquer, dans la nacelle qui allait s'envoler sous l'aérostat de M. Godard, le fils du second ambassadeur !
J'ajoute que cette plaisanterie ne parut absolument plaii'e ni à l'enfant, ni à aucun des siens. Ils aiment mieux la terre ferme. Naviguer à travers le vide c'est très-beau, pensent-ils prudemment, mais il faut laisser ces prouesses-là aux autres. Eux ne se soucient ni de s'aventurer en ballon, ni d'être représentés de profil dans le tableau commémoratifdeleur réception à Fontainebleau, qu'un de nos meilleurs peintres est chargé d'exécuter.
On leur en a soumis l'esquisse. Ils ont loué la ressemblance des têtes qui se présentent de face. Celles qui sont vues de trois quarts leur ont paru sujettes à caution ; mais ils ont protesté absolument contre les profils. Le peintre leur doit deux yeux, deux sourcils, une bouche entière et deux joues à chacun. C'est un flibustier, si le compte n'y est pas. Chacun des modèles lésés réclame son reste.
Faites-leur donc comprendre que l'art a le droit et même le devoir de traiter les gens avec cette inégalité qui les révolte I Comment leur démontrer ces vérités,
d'autant plus malaisées à enseigner qu'elles sont plus enfantines ? Un journal prétend que pour apaiser ceux que le peintre a traités en profil, il fut nécessaire de promettre de leur délivrer un certificat, rédigé en siamois et en français, où il sera clairement expliqué que s*ils furent représentés avec un seul œil, ils n'en avaient pas moins deux, au vu et au su de tous. J'ignore si l'histoire de cette transaction est fort authentique ; mais elle est au moins bien imaginée.
Vlà c*qui vient de paraître! c'est un petit livre broché en rose et intitulé le Quartier-Latin. Toujours le Quartier-Latin ! La mine est inépuisable, en effet. C'est un sujet qui se renouvelle sans cesse comme la jeunesse qui habite ce pays classique des dernières études et des premières amours. Les générations s'y suivent et se ressemblent par ces deux si beaux côtés : la jeunesse et l'amour ! Les modes changent au Quartier-Latin comme ailleurs, c'est pourquoi, sans cesse décrit, il est toujours à repeindre ; mais le cœur et l'esprit s'y sont logés ad vitam œtemam. J'aime le Quartier-Latin, et je suis volontiers les pionniers qui nous en frayent les chemins.
Celui qui nous y guidera aujourd'hui ne dit pas son nom, sans doute pour garder mieux sa liberté de nous révéler bien d'autres particularités qu'il a jugées plus intéressantes. Nourri dans le sérail, il en connaît évidemment mieux que personne les détours. Pourquoi ne lui emprunterais-je pas une monographie du cercle
des Écoles, plus familièrement : le cercle Molière, que nous avons déjà eu l'occasion de nommer dans nos peintures de la vie parisienne ?
« Le cercle Molière n*a pas un an d'existence, et c'est déjà, nous dit Fauteur du Quartier-Latin, un des cercles les mieux constitués de Paris. Le nombre des membres est limité à cent, et les difficultés mêmes de l'admission font que les places vacantes sont excessivement recherchées.
- Ces messieurs sont très-fiers et très-jaloux de la gloire et de la réputation de leur cercle, et ils ont bien raison.
" Depuis que l'Indépendance belge (saluons! ), parlant par la plume de cet excellent Manè ( saluons de- ' rechef ! ), les a appelés « la fleur des pois des étvdiants lettrés et bons vivants^ « ils ont la bonne fortune d'avoir des envieux et des ennemis. Leurs camarades du café Procope les accusent de poser trop et de faire leur tête,,. Il y a évidemment quelque exagération dans ces griefs. Cependant, il est constant que ces messieurs sont toujours, en public, d'une tenue plus qu'irréprochable , et qu'on les prendrait plutôt pour des auditeurs au Conseil d'État ou à la Cour des Comptes que pour des étudiants qui mènent la vie à grandes guides...
" Le rêve des femmes latines, c'est d'être admises au cercle Molière. Toute femme qui y est amenée est sous la responsabilité de l'étudiant qui la présente.
Celles dont la tenue ou le langage n'est pas convenable sont exclues pour un ou pour plusieurs mois. Ces jeunes gens sont, sur ce point, d'une sévérité impitoyable.
« J'en sais une qui compte les jours de son exil, et qui disait, l'autre soir, à Bullier : « A la fin du mois f aurai fini mon temps, n
Ce fini mon temps me paraît sublime ! Ainsi, voilà une fille qui ne récrimine pas, qui ne décline pas la compétence de ses juges ; elle se borne à compter les jours et à dire très-naturellement : « Dans tant de jours, j'aurai subi ma peine; alors, j'aurai le droit d'aller au cercle, si quelqu'un veut m'y conduire. »
« Du reste, ce n'est pas seulement au Quartier-Latin que le cercle MoUère est en faveur ; ces messieurs reçoivent tous les lundis, Henri Mûrger et Henri Delaage s'y sont rencontrés plus d'une fois cet hiver. Tout le Quartier-Latin a suivi le convoi du premier, et le second est encore fréquemment l'hôte aimé des membres du Cercle et des autres cafés du Latium, "
Ce petit livre sur le Quartier-Latin, dont je viens de copier une page, est dédié à Henri Delaage, « parce qu'il porte bonheur, »» dit l'auteur en sa dédicace. Ce pauvre Delaage n'a pas pu s'affranchir pourtant d'une des plus grandes douleurs humaines : il vient de perdre son père.
Henri Delaage, même en laissant de côté la série d'écrits par lesquels il se fit connaître d'abord et qui
ne ressemblent à aucun autre, a sa place marquée dans l'histoire des lettres au dix-neuvième siècle. Personne n'est entré plus avant que lui dans la familiarité de tous les hommes célèbres de son temps. Il date du salon fameux de M. Victor Hugo à la place Royale. Il a été Tami des deux Dumas, d'Eugène Sue, de Balzac et du Père Lacordaire. Qui ne connaît-il pas de près parmi ceux que tout le monde connaît de loin ? Son dévouement au vicomte Arthur de la Guéronnièie est cité en exemple. Il se pare des amitiés éclatantes qu'il éprouve et qu*i) inspire, comme le faisait M™® de Girardin elle-même, au temps où l'on vit fleurir son illustre entourage.
Plus ou moins tout le monde, dans notre monde, a donc serré, serre ou serrera la main à Henri Delaage. Mais la vie littéraire est ainsi faite que l'on s'y occupe peu des tenants et aboutissants de ses camarades. Nous formons une république essentiellement démocratique. Qui diable s'était jamais soucié de savoir parmi nous qu'Henri Delaage, ce philosophe dédaigneux des commodités de la vie, cet être insensible aux recherches et aux douceurs, qui coucherait indifféremment sous l'or ou le chaume, et que les questions de costume n'ont jamais préoccupé au delà du strict nécessaire, appartient, par sa naissance, par son éducation et par la fortune paternelle, à la catégorie des privilégiés qu'on est convenu d'appeler des fils de famille?
M. Delaage père n'avait pas seulement occupé dans l'administration des douanes de hautes fonctions qui viennent de réunir autour de son cercueil, tenant k^ cordons du poêle, le maire et le sous-préfet de la ville du Havre, le directeur des douanes, le président du tribunal de commerce; M. Delaage père était, eu outre et avant tout, un parfait gentilhomme par la naissance et par les manières, et le plus exquis modèle d'une urbanité qui va chaque jour se perdstnt.
Cousin de la marquise de Bassompierre, beau-frère de M. de Lezai-Mamezia, Toncle de la grande-duchesse de Bade, M. Delaage tenait par ses alliances et ses parentés à plus d une grande famille. Son extrême courtoisie, son empressement et son culte pour les femmes, l'art avec lequel il savait leur adresser des vérités aimables, le rattachaient aux meilleures sociétés du siècle passé. Il avait un tact infini pour deviner la louange la plus agréable à la personne qui l'entretenait, et l'exprimait dans cette langue délicate dont si peu de gens ont conservé la précieuse tradition. On le quittait content de lui et de soi-même. C'est qu'il datait par ses allures et par ses idées, plus encore que par son âge, d'une époque où Ton n'avait pas encore inventé cette définition américaine de la politesse : « une des plus sottes manières de perdre le temps, H et où il était d'usage de conquérir les femmes, non de les acquérir. Ce type rare, cet homme vertueux et distingué, laissera de longs regrets, et l'on
peut dire que, non-seulement il passa sa vie en faisant le bien, mais aussi en parlant bien à tout le monde et de tout le monde.
Les niaml*res s'en vont, cela est certain. Or, elles étaient le plus véritable charme de la vieillesse. L*esprit lui-même, sans les manières, est un diamant auquel manquent la taille et la monture. Les jeunes gens, à la rigueur, peuvent plaire par leur jeunesse, qui fait passer par dessus bien des défauts. Mais sontils vieux, sont-elles vieilles, c'est alors qu'on regrettera surtout cette culture et cette politesse qui étaient la parure et la coquetterie des cheveux blancs. On me répondra qu'il n'y a plus de cheveux blancs. Laissez donc! c'est un bruit que les marchands de teinture s'amusent à faire courir.
J'ai profité d'un jour d'orage qui empêchait d'aller chercher l'anecdote au dehors pour jeter les yeux sur un volume : Boutades en vers, par E, Amal. Ce poète, c'est le comédien exquis de Riche d amour ^ du Mari de la dame de chœur et de tout le merveilleux répertoire de Duvert et Lauzanne, l'âge d'or du vaudeville! C'est le comique fin, achevé, soigneux, original en même temps, et donnant le coup d'ongle à toutes ses créations, qui brilla successivement aux Variétés, au Vaudeville, au Gymnase, puis encore aux Variétés, et qui s'éteint en ce moment au Palais- Royal.
Certes, je n'allais pas chercher de la poésie dans
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son recueil de boutades en vers, maïs j'aurais voulu y trouver de lurbanité.
Saupoudrez de politesse ces médiocrités qui parurent naguère une aune, et que M. Arnal réunit au- | jourd*hui en corps, on s*en fût aisément déclaré satis- . fait : lacteur eût sauvé le rimailleur. Le malbeur, c est que son recueil manque absolument de civilité. L'esprit de M. Arnal a les manières d'un de ces bourgeois de la rue Copeau, dont l'artiste a excellé à reproduire la physionomie sur la scène. Il y a une ou deux pièces de galanterie, dédiées à M"* Alice Ozy, pour ses péchés, qui font frémir de vulgarité sénile et de gaudriole impuissante. Cela sent tristement le lait de poule et le bonnet de nuit dont parle Béranger dans sa chanson du vieux célibataire.
Ce que je ne pardonnerai pas volontiers non plus à M. Arnal, c'est son acharnement à bombarder d'épigrammes la tombe du pauvre Ancelot. Qu'il les ait imprimées naguère, quand Ancelot, auteur et direc* teur , prêtait deux fois le flanc à la raillerie, c'était de bonne guerre ; mais il fallait bien se garder de lancer encore aujourd'hui contre un cadavre ces traits qui ne se rachètent ni par la façon, ni par la ciselure. Ancelot fut un digne homme, d'un commerce agréable; il lisait si bien, que ses pièces, dans sa bouche, paraissaient des chefs-d'œuvre. S'il fit des tragédies qui, après tout, ne sont pas si méprisables ; s'il avait la manie de manger trop de glaces dans les soirées, au
point de ne jamais laisser passer un plateau sans y mettre la main, ce sont là taches vénielles qui prouvent seulement que Thomme ne saurait être parfait.
Maisvoyezcomme'avec irrévérence parle des dieux... cet Arnal ! Notre maître à* tous et le premier de ses juges, le critique immortel du Journal des Débais ^ M. Jules Janin enfin, n'ose-t-il pas l'appeler « Uvieux Janin! «Cette inconvenance se prélasse, en toutes lettres, à l'entrée du volume. M. Arnal ignore donc que si les femmes n'ont jamais que l'âge qu'elles paraissent avoir, à plus forte raison l'écrivain a l'âge de son style. Or, la plume de Jules Janin a vingt-cinq ans. Si lui-même est podagre, comme il s'est plu à en instruire, en plusieurs occasions, son lecteur, sa plume le venge et le console, chaque jour phis alerte, plus ingambe, plus pimpante et plus friuganfe. Elle est printanière avant tout, et fraîche ! On dirait qu'elle sort chaque matin d'un bain de rosée. A ce style charmant et tout plein des prodigalités de la jeunesse, jamais on n'a pu, jamais on ne pourra découvrir une ride, une lassitude, et jamais pour lui ne viendra l'heure de la stérilité.
D'ailleurs, comment M. Arnal, qui sait tout, qui a tant lu, qui écrase ses versicules de notes où défile toute sa bibliothèque, ignore-t-il que l'âge du comédien appartient au critique, mais non pas l'âge du critique au comédien 1 Celui-ci montre sa personne, e«lui-là seulement ses écrits, et peu importe qu'il soit
enfant ou vieillard, blanc ou imberbe, si sa prose a l'âge qu'elle doit avoir.
Mais c'est trop nous occuper de M. Arnal poëte; retournons à Arnal l'acteur : nous y trouverons mieux notre compte.
On a fait assez récemment, dans les coulisses du Palais-Royal, la découverte qu' Arnal était l'oncle d'Hyacinthe.
Tout le monde ignorait cette parenté, excepté eux, qui n'en faisaient pas parade, comme l'on voit. Enfin, un beau jour, aux répétitions de la Sensitive, Arnal se prit à dire, avec ce sans-façon que les coulisses autorisent : « Est-il bête, mon neveu !
— « Qui ça, ton neveu t fit le régisseur.
— « Eh bien, lui, parbleu, Hyacinthe ! »•
Tout le monde crut d'abord à une plaisanterie ; mais Hyacinthe reprit, avec ce nez sans réplique dont vous avez à tout le moins entendu parler : « Sans doute, puisqu'il est mon oncle. »
Ainsi se fit la reconnaissance, sans plus de cris ni de larmes.
Ces deux comiques célèbres, ou plutôt ce comique et ce farceur, Arnal et Hyacinthe, sont, chacun dans son genre, de drôles de pistolets dans la vie privée.
Le second, — la crème des hommes, — vit solitaire et vertueux en compagnie d'un molosse. Il fallut une fois un chien, dans je ne sais plus quelle pièce. Hyacinthe, trioniphant, arrive avec son dogue, qui
répéta dans l'ouvrage un certain nombre de fois. Mais Amal, que le voisinage d un mâtin de cette taille inquiétait visiblement, finit par faire des remarques désobligeantes à son camarade sur la conformation du quadrupède. Celui-ci, blessé dans son endroit le plus sensible, retira le chien. L'excellent Amant, — qui depuis est mort, mais ce n'est pas de cela, — prêta un modeste roquet qui put apprendre le rôle sans porter ombrage à Amal.
Ce dernier passe pour un caractère légèrement atrabilaire et pour un cœur médiocrement disposé au sacrifice. « C'est pourquoi je m'étonne, nous disait un de ses camarades, qu'il ait pu sacrifier même à la muse. » Il est riche, aujourd'hui, et son existence, correctement entendue, est celle d'un homme de goût. Il avait une jolie maison de campagne, à Auteuil ; je ne sais s'il en est encore propriétaire. Il a vendu, il y a tantôt un an, le chalet qui lui appartenait au cœur de la Suisse. Il paraît assez revenu des vanités humaines et on ne lui connaît guère d'autre faiblesse que sa médaille de Sainte-Hélène. Il la porte jour et nuit. Il tint à honneur de figurer parmi les médaillés de Sainte-Hélène à l'enterrement du roi Jérôme, et lui, d'ordinaire si économe de sa peine, fit, en cette circonstance mémorable, trois ou quatre heures de marche ou de station au soleil, tête nue, par \me chaleur d'orage.
Au temps où il conservait quelques illusions sur les
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grandeurs de ce inonde, on l'a connu sergent dans la garde nationale. On prétend même qu'en 1948 il postula l'épaulette de sous4ieutenant, aux réimions pré^ paratoires où se manipulaient les élections. Son échec d'alors, une expérience de plus en plus consommée des hommes et des choses, ont dû le guérir de ces yeU léités ambitieuses.
Il n'a pas d'héritiers. A qui laissera-t-il son opulence? De temps en temps, il promet aux gens de les mettre sur son testament. C'est encore la manière la moins coûteuse de faire des heureux. Le testament d'Amal est célèbre dans les coulisses ; c'est un instrument dont il joue avec habileté ; c'est un levier avec lequel il soulève, quand il lui plaît, la reconnaissance. Annonçant fréquemment, dans ses accès d'humeur miswithropique et grondeuse, qu'il est tout disposé à se détruire si la nature ne se dépêche pas de le faire retourner en poussière, il rend plus brûlante encore, par de pareils propos, la question de son héritage.
Un autre testament, qui n'est pas moins fameux dans ce monde-là que celui d'Amal et de César Girodot, c'est le testament de M^^^ Alice Ozy, actrice qui fut fort à la mode. Il lui reste de l'esprit et des écus. Je ne parle pas des attraits, qui sont ici la question secondaire. Avec son testament, elle excelle à tenir les gens en respect ; c'est à la fois une arme offensive et défensive entre ses mains. Ce testament est fait à l'image de la céleste justice : les bons j seront ré-
compensés, les méchants punis ; il y aura beaucoup d'appelés, mais peu d'élus.
Cette plaisanterie était déjà usée quand la testatrice appartenait encore au théâtre des Variétés, et un jour qu'un auteur lui avait distribué un rôle dont elle était mal satisfaite, on l'entendit le menacer, entre les dents, de son testament : « Quand on l'ouvrira, il y aura des surprises ; et tant pis pour ceux qui n'auront pas été gentils avec moi. »
Sommaire : Toute la journée du 15 août en un paragraphe. — Le père, la mère et Penfant sur le trottoir. — A quoi sert Tabsenee de sociétés de tempérance. — Les Chauffeurs arabes ou la Ferme incendiée, grande pantomime militaire en trois tableaus, par M. Sabra père, représentée sur le théâtre de la place du Trône. — La légion des fils. — Absolument comme pour les Dionysiaques, à Athènes. — Style Sabra. — Émigrations et immigrations. — La vérité, l'empereur de la Chine et un missionnaire. — perspective ! — La ligne droite n'est pas etc.. — La consigne relative aux actrices dans les casinos a<t-elle raison? — Comme quoi la cité des fictions et la cité des réalités ne peuvent pas fo* sionner. — Si elles sont honnêtes pourtant ! -» Comédiennes, jongleurs, prestidigitateurs. — MM. de Goncourt. — Sur les bords de la Seine. -* Maison de cœur. — Un mot du secrétaire de la Compagnie des lignes de l'Ouest. — Propos maternel. — Les dames canotières. — • Comment on se retrouve en descendant le fleuve de la vie ! — Les incarnations successives de M"* Céleste Mogador.— Comment les feicmes entendent la critique, ou Malvina et Jérôme Paturot. — Alexis le somnambule du temps qu'il était acteur. — Les avances de M. Markowski aux grandes dames. —
A propos du spiritisme et de ses progrès. — M. Alexandre Dumas fils. — George Sand. — Les névropathes. — Court dialogue.
Paris, 16 août 1861.
Du canon ; — Te Deum partout ; — secours aux indigents ; — des jeux ; — des fêtes ; — des mâts de cocagne ; — des pantomimes en plein vent ; — des saltimbanques ; — les successeurs du chien Munito ; — la femme à barbe ; — des mirlitons ; — des pains d'épices ; des Hercules ; — des musiques ; — mon portier en habit noir et sa femme en soie ; — des régates ; — des spectacles gratuits ; — du soleil gratis en veux-tu en voilà ; — de la poussière ; — des marchands de coco, riches de la soif générale, vidant et remplissant leurs fontaines cent fois en un jour ; — le saucisson consterné de la baisse produite sur ses actions par l'excessive chaleur ; — des croquignoles ; — des cirques ; — des amis décorés en plein Moniteur s'efforçant d'avoir le succès modeste, tandis que d'autres amis, qui ne le sont pas, décorés, et qui pensaient l'être, dissimulent leur peine sous des dehors excessivement riants ; — encore du canon ; — bal Morel et autres ; — illuminations ; — feu d'artifice ; — promenades variées sous des verres de couleur et des lanternes en papier ; — la décadence du lampion classique démontrée une fois de plus ; — visite nocturne aux abords de l'Hôtel-de-Ville, qui a tiré de SÇ3 écrins sa plus complète, sa plus riche parure de
diamants. . . en gaz. C'est fini ; fabula acta est; va te coucher, Basile ; bonsoir, M. Pantalon !
La mère dit à Tenfant, que tant de joies, tant d'émotions, tant de lanternes ont grisé, ahuri, exténué, et qui tombe de sommeil et qui se fait déplorablement remorquer le long du trottoir, la mère dit à l'enfant : — Ne te fais donc pas traîner comme ça, Polyte, j en ai je bras mort.
Le père dit à la mère : — Tu es bien bonne de le traîner comme ça ; s'il se fait traîner, on le laissera dans le ruisseau ; voilà tout.
A cet ultimatum paternel , quelquefois l'enfant pleure, quelquefois il se console en insérant un reste de sucre d'orge dans sa bouche ou bien en fourrant ses doigts dans son nez.
Une des particularités de Paris, c'est le petit nombre de faubouriens gris que les cabarets sèment, le soir, dans les rues, nprès une journée de liesse. Il me semble que la vertueuse Allemagne, la chère Belgique, la patriotique Angleterre font, en semblable occurrence, une bien plus efficace consommation de liquide. Il me semble aussi qu'il y a quelques quinze ou vingt ans, le blousier français était moins sobre qu'aujourd'hui, les jours de fêtes publiques. Serait-ce que je suis devenu plus indulgent ! ou bien l'absence de sociétés de tempérance a-t-elle servi ici la cause de la sagesse t
Toujours est-il que la pantomime militaire qui fut re-i
— ?39 — présentée hier , 15 août 1861, à la place du Trône, à Paris, sur un théâtre élevé tout exprès (on ne fait pas cela pour Emile Augier, pour Alexandre Dumas, on ne l'a jamais fait pour Victor Hugo non plus), était intitulée : les Chauffeurs arabes ou la ferme incendiée, pièce en trois tableaux, composée et mise en scène par M. Sabra père. Je bénis la bonne étoile qui ma . mis à même de faire connaissance avec cet écrivain. Il en vaut d'autres plus prétentieux. M. Sabra père (ce qui laisse supposer un Sabra fils, comme il y a un Alexandre Dumas fils, deux Hugo fils, un Guizot fils, un de Kock fils, et cœiera, et cœtera) ne vise pas, je m'imagine, à TAcadéroie, et cependant il écrit trèsproprement sa langue, si j'en juge par le libretto que ma bonne chance, déguisée en marchand de programmes à cinq centimes, m'a fait acheter sur le nouveau boulevard Malesherbes, magnifique travail arrosé, l'autre jour, pour son début solennel, d'éloquence officielle et municipale.
J'avais vu représenter plus d'une fois ces drames en plein vent, sur les tréteaux d un jour qui leur sont uniquement consacrés, et j'ai cru longtemps que cette littérature n'avait pas de père avoué. Longtemps aussi je me suis figuré, — quelle était notre erreur ! — que c'était toujours la même pièce qui servait chaque année. Il paraît, au contraire, que le répertoire est renouvelé avec un grand soin, et que l'on n y Wsse figurer que des ouvrages triés sur le volet. Un
240 — concours est ouvert, à pareille époque, chaque année, entre les maîtres de ce genre. Ils entrent en lice. Les voyez-vous mâchonnant leur plume d'une dent impatiente, d'une lèvre qui tremblé de génie ! Les juges siègent à l'Hôtel-de-Ville ; et quelle émotion, quelle joie, quelle gloire pour Sabra père, lorsqu'on lui annonça que c'était sa belle pantomime : les C/mufevn arabes ou la ferme incendiée, qui avait fixé le choix des juges de cette jolie passe d'armes.
Ceci ne vous rappelle-t-il pas les concours mémorables entre les poètes de la Grèce dont TArchonte était juge en premier ressort 1 Vous vous rappelez ces luttes de génie à génie, solennelles surtout à l'époque des grandes Dyonisiaques, où Pratinas l'emporta sur Eschyle et sur Chérilus; Sophocle sur Eschyle; Philoclès sur Sophocle; Euphorion sur Sophocle et sur Euripide ; ce dernier sur Ion ; Xénoclès sur Euripide.
Tel Sabra père l'a emporté sur ses rivaux.
Je voudrais donner une idée de cette composition originale. La scène est en Afrique, puisqu'il s'agit de chauffeurs arabes. Les personnages sont : une fermière et sa fille, un Anglais, un caïd, un capitaine français, le chef des chauffeurs et l'inévitable Pierrot; y compris Pierrot, tout le monde est amoureux de la jeune fille de la fermière ; mais il va sans dire qu'elle a donné son cœur à l'officier français. La pièce finit donc pour celui-ci, par un mariage et, pour le chef
— 2U\ — des chauffeurs, par un joli coup de fusil que Pierrot lui administre à bout portant.
Entrons maintenant un peu dans le détail et laissons la parole à M. Sabra père.
DEL-XIÈME SCÈNE.
" Pierrot, préoccupé des préparatifs de la fête de la fermière, sort de la maison et va, tout en réfléchissant, se heurter contre le chef des chauffeurs. Celuici, aussitôt , porte main sur son sabre. Pierrot , efirayé, rentre dans la maison* Le chef des chauffeurs fait prendre les armes à sa troupe, et tous se retirent à bas bruit pour ne pas être aperçus, »
Peut-être, cher monsieur Sabra, eût -il été plus rigoureusement logique, au lieu de votre aperçus, de mettre entendus. En effet, on parle bas ou comme vous dites, à bas bruit, pour ne pas être entendu. On se cache pour ne pas être aperçu. Vous avez un peu confondu Toeil et Touïe. Mais il n'y a pas de mal.
Suivons plus attentivement Texplication de la scène suivante, la troisième du premier tableau, où l'action se corse, où Sabra se déploie.
« Pierrot, tirant par la main la fermière suivie de sa fille et des autres habitants de la ferme, rentre en scène. Il explique sa rencontre avec le chcîf des chauffeurs. Personne n'y croit. La fille de la fermière prend Pierrot à l'écart et lui dit que c'est la fête de
s«a mère et qu'il ne faut rien faire pour la troubler. (Par ainsi, si l'on voit des brigands, des voleurs, des incendiaires s'introduire dans la ferme, il faudra se garder de le dire à la fermière, de peur de la troubler dans im si beau jour. Prévoyante consigne ! intelligence de la piété filiale 1 ) Pierrot, un peu rassuré (il n'y a pas de quoi), marque son contentement (de ce qu'on l'a grondé injustement? ) et va chercher son bouquet. Pendant ce temps, les habitants de la ferme offrent chacun leur bouquet (son bouquet, s'il vous plaît, monsieur Sabra) à leur maîtresse (la maîtresse de la ferme ou celle de leur cœur? ). Pierrot accourt, présente son bouquet, veut embrasser sa msûtresse (même incertitude sur la maîtresse) ; mais il s'y prend si brutalement, qu'il force la fermière à lui donner un soufflet. Pierrot pleure ; mais la fermière l'envoyant chercher des rafraîchissements pour tout le monde, il se met à rire. »
Charmant caractère que ce Pierrot, et d'un conforme à la tradition I A sa place pourtant, il me semble que j'aurais mieux aimé que la fermière envoyât tout le monde chercher des rafraîchissements pour moi.
Mais, laissons ces jeux; ne nous attardons pas aux fêtes publiques, cela n'est pas du bel air. Aussi bien ce qu'il y a encore à Paris de Parisiens nourris dans le respect d'eux-mêmes, s'est piqué d'aller passer la journée du 15 août à la campagne, tandis que les campagnards se pressaient encore en longs convois
vers la ville. C'est un chassé- croise, un échange, un va-et-vient qui se joue au bénéfice des Compagnies de chemins de fer.
Je pourrais vous dire que j'arrive de Dieppe, de Bade ou d'Ems, puisque c'est bien porté, et même des trois endroits à la fois et des Pyrénées aussi, pour peu qu'on le désire, sans exclure la Suisse, si vous y tenez le moins du monde. Mais laissez-moi préférer la vérité et Paris. J'aime la vérité ; je suis en cette matière comme l'empereur de la Chine, qui aime énormément la vérité, surtout quand ce n'est pas la défaite de ses mandarins militaires et de ses troupes qui est la vérité.
Un jour, un de nos missionnaires lui présenta un tableau qu'il estimait très-fort, lui, missionnaire, attendu qu'il en était l'auteur et qu'il n'y a pas d'humilité chrétienne qui puisse tenir contre l'amour-propre indispensable de l'artiste. Le peintre- missionnaire avait, selon les règles de notre art, obéi, sur sa toile, aux lois de la perspective, auxquelles les écrans et les paravents chinois se montrent si rebelles.
Le Fils du ciel, comme tous ses compatriotes et sujets, n'entendait pas raillerie sur l'exactitude avec laquelle la nature doit être reproduite par le dessin, et se récria fort sur les supercheries, les escamotages et ^es dissimulations dont notre missionnaire, sous prétexte d'art et de perspective, s'était rendu coupable dans son tableau.