AULIDE
Thérèse Bourgoin jouait la tragédie et la comédie ; mais ce dernier genre lui fut bien plus favorable. Un soir, elle était Araminte des Fausses Confidences, en remplacement sans doute de M^^« Mars. Vous connaissez la phrase d' Araminte entrant en scène au pre* mier acte, et qui ne sait par cœur, parmi les amateurs, cette question de la belle Araminte à Marton, qui engage déjà et prépare vite la comédie!
« Marton, quel est donc cet homme qui vient de me saluer si gracieusement et qui passe sur la terrasse! n
Horreur I douleur et scandale I M^^* Bourgoin chan^
gea une voyelle dans le mot de cette phrase où ce changement devait être le plus choquant. Cherchez et ne trouvez pas ce qui en résulta ! A peine Tactrice eut-elle prononcé le mot exécrable qu'elle recula d'horreur et de stupeur devant son crime si involontaire. Heureusement, la Restauration florissait alors, et M**® Bourgoin était dans les petits papiers du public royaliste. La chose eût été plus grave dans la bouche de M"* Mars, soupçonnée d'impérialisme, et qui, à ce titre, s*était vue plus d'une fois en butte à des duretés de la part du parterre introuvable de 1815.
Ce qui va suivre est une histoire d'hier : un directeur de théâtre en son cabinet songeait. On introduit un inconnu, un quidam, qui, à force d'insistance, a vaincu les consignes qui défendent le maître contre les fâcheux.
— • « Que voulez-vous î
— « Un engagement.
— « Vous voulez jouer chez moil
— M Oui*
— « Où avez -vous joué jusqu'ici?
— « Nulle part. »»
Le directeur leva les épaules et, sans doute, n'en eût pas écouté davantage, si la distinction de la tenue et l'élégance des habits ne l'eussent frappé chez cet aspirant dramatique. Ce n'est pas ainsi que sont généralement ficelés les surnuméraires du drame ou du vaudevUlé.
— « Maïs, ce n'est pas le besoin quî vous pousse, à en juger par les apparences ; est-ce donc une vocation ardente pour le métier d'acteur? Enfin, que venezvous faire dans cette galère?
— « Je vous Tai dit, je veux jouer la comédie.
— « Vous êtes donc un acteur enragé?
— « Non ; je suis un auteur incorrigible.
— « Je ne comprends pas.
— « C'est pourtant bien simple : depuis mon enfance j'écris pour le théâtre et j'entasse vainement les manuscrits de toutes les couleurs. Jamais une ligne de ma prose n*a pu arriver jusqu'à la rampe. Ayant remarqué que depuis quelque temps, grâce à la mode de ces licences qu'en style de coulisses on nomme cascades, Tacteur se faisait en grande partie son rôle à lui-même, je veux être acteur pour être auteur de quelque chose autrement qu'tn partibus. Ce n'est pas le chemin le plus direct, mais c'est le meilleur, puisque c'est le seul qui me reste. «
Le fait est que, dans ces dernières années, l'improvisation personnelle de l'acteur a tenu une place de plus en plus considérable, du moins sur les scènes secondaires. On dirait que le fameux théâtre du château de Nohant, où personne n'apprend rien par cœur, où le canevas seul est arrêté d'avance, — on s'en rapporte pour le dialogue à l'inspiration du moment, — a trouvé des imitateurs parmi nous. La commedia delVarte semble ainsi jusqu'à un certam point à la
veille de renaître, et la scène que nous avons rapportée n'est pas une excentricité sans fondement. Oui ; mais ces improvisations ne font pas le compte de la censure, et sans un décret du 24 novembre ou même quelque chose de plus large qui émancipe l'art dramatique, l'improvisation ne foulera jamais nos planches de son pied aventureux qu'à l'état de boutade exceptionnelle, tolérée, non permise.
La censure se préoccupe pour le moment de Vlnva" sioTiy ce grand drame de M. Victor Séjour, qui éclatera à la Porte-Saint-Martin avec M"« Lia Félix dans le rôle principal. Je recommande à M. Marc-Founner, ce grand accapareur de talents, la Cor a de l'Ambigu, M"® Jane Essler, dont le talent vrai surpasse la réputation. Elle est jolie, intelligente, sympathique et dramatique au possible. Son jeu est traversé, par instant, de lueurs qui rappellent les clartés de la grande Rachel, et il y a dans sa voix comme des échos de cette illustre voix. M"« Lia Félix a pour elle le sentiment, la volonté, la passion. Il lui manque la force physique. Pourra-t-elle, jusqu'au bout, soutenir la longue carrière qui se prépare pour la pièce de M. Séjour? S'il arrivait que ses forces la trahissent avant le terme du succès que je prévois, M'*® Essler me paraît seule en mesure de suppléer M'*® Lia.
Sur la scène de la Porte-Saint- Martin, c'est Montrouge (un neveu de Léon Gozlan !) qui remplace Laurent dans U Pied de Mouton j rôle da La^ariUe. Il
y a trouvé un effet duperbe. C'est après qu'il a dévoré brutalement le pied de cochon talismanique. Alors, le nouveau Nigaudinos semble trouUé comme Adam» lorsqu'il eut goûté du fruit défendu ; il se prend pour le père des hommes après sa faute, et, dans un geste d'une confusion et d'une honte indiciUes, il se cache tant qu'il peut sous son manteau.
Un peu plus loin, sur le boulevard du Temple».aux Délassements-Comiques, on joue depuis deux ou trois jours une nouvelle revue due, comme toujours, à la collaboration, disons mieux, au sacerdoce inamovible de MM. E. Blum et Alexandre Flan. La chose, conçue et exécutée selon l'absence de règles et de frein qui caractérise le genre, a pour titre : Paris-Joumal et a beaucoup réussi, par les femmes, par les décors, par les costumes, par les couplets, les danses et la gaieté* Une nouvelle venue, qui s'appelle je ne sais plus comment sur l'affiche, et, dans le monde, Colomba, voire même Colombinette, est devenue tout de suite lafavo* rite de cet ingrat de public qui n'a plus eu de lorgnettes que pour elle.
On prête à M. Alexandre Dumas père, qui vient de traverser Paris avec ces allures de météore effaré que l'âge ne calme pas, au contraire! une velléité assez originale que T insuccès a couronnée. Le grand écrivain, qui finit en grand enfant, comme les sirènes se terminaient en queue de poisson, serait venu nous trouver cette fois avec l'intention de faire dans nos petits
spectacles une véritable razzia des nymjrfies les mieux tournées. Puis il embarquait la cargaison pour Naples, son pays d'adoption. Une fois arrivées à destination, les grâces de ces dames devaient être employées à achalander un tas de magasins : confiseries, commerces de modes et de chiffons, et codera. Telle était la spécuiation qui traitait un peu lestement en ces dames la majesté de lart dramatique. Aussi n'ont-elles pas voulu se prêter à cette traite des blanches faite par un homme de génie. . . et de couleur.
Pour revenir à Paris- Journal^ la pièce amuse ; mais combien elle est pâle à côté des souvenirs que ce titre évoque chez tous ceux qui ont vécu la vie littéraire de cœ quinze dernières années ! Paris-Journal, c'était aussi le nom de cette gazette ambitieuse et luxueuse ou le comte de Yilledeuil mit tant de fantaisie, de vain bruit, d'esprit, d'efiorts, d'argent, en ooUaboration avec le crayon de Gavarni, la plume d'Henri Mûrger, des frères de Concourt qui commençaient alora, de Gaifb qui n'a jamais voulu commencer pour de bon, de Théodore de Banville et de M. Venet qui depuis, . . . mais alors, il ne faisait pas encore bande avec les dévots rageurs de V Univers et du Monde.
Oh ! le beau temps que ces jours éphémères de Paris- Journal! Tout ce monde avait vingt ans ; tout ce «MMide avait le million que M. de Yilledeuil dévora en un an, meitaiit à cette besogne plus de recherches et de soins qu'il n en a fallu à d'autres pour acquérir
un million pareil. M. de Villedeuil était vraiment jeune, vraiment conficuit, avec des cotés vraiment d*un gentilhomme. Je ne sais trop où il est maintenant ; je voudrais que ce souvenir pût aller le rejoindre* comme une poignée de main lointaine. Je sais trèsbien qu'il sortait, quand nous le connûmes à ses débuts dans la vie, de cette fameuse institution PoDoup, pépinière de tant de jeunes gens distingués, dont le chef vient de s'éteindre regretté de tous ses anciens élèves.
L'abbé Poiloup est une figure. Ancien maître des cérémonies à la chapelle de Charles X, il resta toujours, avant toute chose, l'homme et le professeur des manières exquises et des propos aimables. Les riches et nobles écoliers qui lui furent donnés à former se reconnaissent encore dans le monde à un je ne sais quoi de plus gracieux dans l'allure.
Un jour, dans un débit de tabac, un jeune homme entre pour acheter un cigare. A la manière dont il souleva son chapeau, nous entendîmes la marchande, qui sans doute avait fait des études comparées sur les belles manières masculines, murmurer : « C'est un Poiloup ; » et pas de danger qu'elle confondît ce joli acheteur avec un Labadens! Ce trait m'a frappé.
Je me rappelle aussi que nul autre ecclésiastique de
. ce siècle ne mania l'encensoir avec autant de sûreté
dans la main et de gracicus3 habileté que l'abbé Poi-
loup. Un tour de force, qui lui était familier, consistait à encenser un pied appuyé contre la muraille, une pièce de quarante sous placée et maintenue sous le bras. Il paraît que c'est la grande épreuve pour les Lcotards de sacristie. Il avait d'autres mérites encore plus sérieux qui lui attachèrent les cœurs reconnaissants et dévoués de ses élèves. Chaque année, le jour de la fête de leur ancien proviseur, une piété scolaire, presque filiale, les ramenait en grand nombre à la jolie retraite des Moulineaux, entre Vanves et Clamart, où le bon abbé Poiloup acheva sa vie bien remplie.
Une autre mort qui laisse de longs regrets et à propos de laquelle on a pu citer les plus beaux exemples de charité et de vertu, c'est celle de M™* la marquise de Lillers, née d'Étampes. Je ne reviendrai pas sur tout ce que le trépas de cette grande dame si zélée pour le bien a pu suggérer de commentaires ou rappeler de souvenirs à messieurs les chroniqueurs. Je me borne à citer la parenté de la vénérable défunte avec un jeune auteur dramatique fort applaudi, qui est, en même temps, un très-brillant homme du monde. M"« la marquise de Lillers était la grand'-tante du comte de Sainte-M***, autrement dit M. Derley, l'auteur de la Tasse de thé et du ballet de Graziosa C'est par cette mention que je terminerai un feuilleton presque uniquement consacré aux personnes et aux choses du théâtre. Tout le reste chasse et voyage, même le
barreau et la magistrature, surtout la magistrature et | le barreau. |
Le personnel du Palais compte pas mal de Nemrods. G>mme il faut avoir foi en la justice de son pays pour ne pas être alarmé en voyant tant de préteurs s'exercer sur le gibier à massacrer des innocents !
SoMMAiBE : Une chanson. -^ Les fêtes de yillage. — • I^ mois des mirlitons. — La prorogation des mirlitons de Saint-Cloud. — Une épidémie politique d'autrefois. — Éloge du mirliton et variations sur cet instrument. — Divinité, humanité, fatalité. ^ Le mirliton professeur de galanterie et trucheman d'amour. — Fête des Quatre- Saisons chez Markowski. — Mirlitons aux dames. ^ L*amour îi TAméricaine. ^~ Le terme d'octobre. — G. Nadaud et une prorogation demandée généralement. — Le propriétaire et la fourmi.
— Courses de Chantilly et littérature chevaline. *— Paris $* amuse,
— M. Pierre Yéron et le Charivari, — Paris dansant, par M. J. Rousseau, du Figaro, — La mesure de notre grandeur d'âme. — MM. Sainte-Beuve, Caro et Monty au Constitutiojmel, — M. Grand* guillot redivivus, — Le docteur du Flanty. — M. de Laprada et M. Sainte-Beuve. — Sophie et M. Véron. — Les Paroles d'un croyant à l'imprimerie. — De la popularité et de la critique. — Les Mille et une Nuits parisiennes, roman. — M. Home. — Monte- Chiisto et Balsamo dans la même famille. — Oii le monde des viveurs et des soupeuses s'accorde avec le populaire. — Napoléons sous la serviette, — La crédulité de ceux qui n'ont pas de croyance,— M. Pervillié du Tintamarre et son Nabab de la rus Chapon, — Du
iunuttarel an théâtre et dans la vie. ^- M"* Alphonsine. — Contrôlent et soroier, oa ]>élas8. Com. et spiritisme. — M"* Sa(][ui. — La révolution de 89 à son point de vue. — M. Venet et let Mémoires dt Madame Saquû — M«« Rose Chéri. — M. F. Halévy. — Quitte pour la peur. — L'acteur Machanette. — Les dames à Torcheatre des Italiens. » Mariages : M. Magnan et M"* HaritoiT; une Gunaburg et un Fould, — • Beau comme la mort de Yatel.
Pafis, 27 septembre 1861.
>rtrouyant un peu pompette A hi fôte d'Saint-Qoud Dimanch', j'ai fait emplette, Moyennant mes quat' sons, D'un trës-joli mirlitir, D'un charmant p'tit mirliton, C qui fait que j' pus m'en r'venir, V cœur content, l'air folichon, En jouant du mirlitir.
En jouant du mir, du li, du ton, Du mirliton !
Voilà le premier complet d'une chanson de saison : le Mirliton, ambitieuse de la popularité des Petits agneaux, et bien digne du même empiré. Nous sommes encore en septembre ; c'est le mois des fêtes de village aux environs de Paris : d'abord, la plus mémorable de toutes, la fête des Loges, dans la forêt de Saint-Germain et puis, pendant trois dimanches de suite, la fête de Saint-Cloud; et c'est pourquoi septejnbre est^, pour lç3 Pftriçiçns cpnd^mnés h passer ^
la ville même le temps des vacances, la saison des mirlitons.
Les mirlitons, les macarons et les pains d'épices de Saint-Cloud ont été arrosés dimanche dernier par les revanches que prend le mauvais temps. Pour réparer ce désastre, la fête, qui devait être terminée depuis le commencement de la semaine, est prorogée jusqu'au lundi 30 septembre. Je n'aime pas ce moi prorogei\ Il a comme une allure barbare. Il me fait toujours songer au temps déjà lointain où la prorogation des pouvoirs du président de la République divisait la France. Celui-ci était pour et celui-là contre la prorogation. On n'entendait pas d'autre mot que celui-ci : prorogation. Cela courait comme la grippe, à l'entrée de l'hiver. C'est peut-être pourTabus qui en fut fait alors que je l'ai pris en guignon. Aujourd'hui, ce n'est plus de la prorogation des pouvoirs d'un président qu'il est question, mais de la prorogation des mirlitons. C'est plus gai et plus chantant.
Un bel instrument, éminemment français! simple de forme, simple de son, ne pouvant exécuter que des airs simples, et roulé dans des lambeaux de poésie qui expriment simplement des idées peu compliquées. Je sais bien que les vers du mirliton ne sont pas les plus prisés par la critique, et quand on dit à un poëte : " Votre œuvre est pleine de vers de mirliton, »» il ne se tient pas pour flatté. Mais quoi! les vers du mirliton mis en leur place, c'est-à-dire servant de vêtement
à rbumble flûte de roseau dont une pelure d'oignon garnit chaque bout, ont bien leur prix, n'en déplaise aux délicats. Ils disent ce qu'ils veulent dire, les vers de mirliton, et ne vont pas chei-cher midi à quatorze heures. Ce sont généralement petits bréviaires d'amour. On y lit, par exemple :
Faites donc mon contentement, Et je serai parfait amant.
Cela me paraît complet dans son genre. Ces deux lignes, c'est la première partie d'un roman qui en comprend généralement trois. Dans la première, la femme désirée est à l'état de divinité : dans la seconde, la femme possédée tombe au rang de l'humanité ; dans la troisième, cet amour devient, trop souvent, pour l'amoureux lassé, une fatalité. Je ne dois pas être le premier à avoir résumé l'histoire de la passion dans ces trois mots : divinité, humanité, fatalité. Mais qu'y a-t-il de nouveau sous le soleil? Et d'ailleurs est-ce à propos de mirlitons que la nouveauté serait de mise, si l'on en était capable 1
Le grand Markowski, qui est toujours à l'affût des actualités, donnait l'autre soir une grande fête, dite des quatre saisons, où chaque dame en entrant recevait un mirUton d'hoimeur. Voilà un homme qui comprend son mois de septembre ! J'ajoute que dans un temps où l'amour a désappris la galanterie, les devises
enroulées autour du roseau sont une leçon salutaire. Cependant les danseuses du lieu n en ont guère profité, s'il est vrai que Tune d'elles, aux prises avec un novice qui se perdait dans des phrases entortillées, lui dit l'autre soir, à cette même fête des quatre saisons : — "Au fait. Monsieur, au fait ! mon mirliton m*a déjà dit tout ce que vous me répétez là. n
Au fait, time is money, comme disent les Américains; la question d'argent est brûlante; et voilà le terme d'octobre qui approche à grands pas I
Le terme d'octobre, qui est toujours le diabU à payer, comme l'a si bien dit Gustave Nadaud, dans la réponse de l'étudiante à l'étudiant.
Une idée ! si l'on prorogeait le terme d'octobre !
On a bien prorogé la fête de Saint-Cloud.
Mais bah ! les propriétaires affamés de loyers n'ont pas d'oreilles, et nous aurions beau leuf soumettre la proposition,
£n jouant du mirlitir, En jouant du mirliton, En jouant du mir^ du li, du ton, Du mirliton 1
il est trop certain qu'elle n'aurait aucune chance d'è« tre agréée par eux. Ces possesseurs d'immeubles ont le tempérament de la fourmi, qui n'a pas changé depuis Lafontaine. Elle n'est pas plus prêteuse aujour«
d*hui qu'alors. -— m Que faisiez-vous en septembre 1 — Nous jouions du mirliton. — J'en suis fort aise ; eh bien, jDayez maintenant. *>
Donc, ce qui reste de Paris à Paris s'est beaucoup promené aux fêtes villageoises. La femme sauvage, le veau à plusieurs têtes, le bal Morel, le billard anglais, la toupie hollandaise, les cuisines en plein vent, la loterie, le cirque des frères Loyal ou de M. Bouthor, le théâtre des Massacres de Syrie pa^^ des artis^ tes en personnes naturelles^ les exercices des Hercules du Nord, les consultations deM™® Volpette, somnambule extra-lucide, brevetée de plusieurs cours étrangères ; bref lenfance du pufF, la réclame à Tétat barbare, la danse aux quinquets qui fument, le dîner à la poussière, le spectacle dans des baraques hideuses, et, au soir, le retour dans des wagons trop pleins qui menacent de craquer en route, tels ont été les plaisirs prodigués chaque dimanche du mois qui va finir par les environs de Paris.
Dimanche dernier, c'était aussi les courses de Chantilly, première réunion d'automne. Ces courses ont du bon, et je me garderai d'en* médire. Un beau temps, une belle pelouse, de beaux équipages, de beaux chevaux, des jockeys rabougris, et grande affluence de très-belles dames, le tout au son de la polka des louis d'or dansée par les parieurs, voilà le programme, et il n'est pas à dédaigner, des belles journées de course. Mais je raffole moins de la littérature que cet exercice
engendre forcément. L'écrivain le plus spirituel et qui tient le mieux la plume en d'autres rencontres, se trouve alors réduit à écrire des choses dans ce goût-ci : " La réunion, la veille, au salon des courses, n'a pas marqué (ou a marqué, selon T occurrence) par de nom- Ireuses affaires et, sauf dans le deuxième critérium, on a trouvé peu (d'autres fois c'est beaucoup) à faire. L'absence de Couche-iout-nu a été confirmée et a refroidi l'ardeur des personnes assez osées . pour parier contre Fantaisie, et d'autre part on était très-disposé à croire que Babiole partirait dans le premier critérium, etc., etc. »
Heureux encore quand le compte-rendu chevalin ne se termine pas par quelque chute dans ce goût-ci (nous copions textuellement une feuille spéciale) : « La journée, il faut en convenir, a été la plus froide et la moins intéressante dont nous nous rappelons à Chan-^ iiïly! »
Mais qu'importe la grammaire pourvu que Paris s'amuse ! Or, il s'amuse, si nous en croyons un témoin digne de foi, M. Pierre Véron, l'im des meilleurs rédacteurs du Charivari, qui ne craint pas d'affirmer cette vérité consolante sur la couverture de son nouveau volume. Paris s amuse, tel est le titre de ce livre engageant qui ne se contente pas de promettre. Si l'on ne craignait d'imiter la galante école, un peu surannée aujourd'hui, qui se croyait obligée de dire à une jeune dame, en liji offrant une rpse : je vous rends
à tous-même^ on dirait à M. Pierre Vëron qite Paris s'amuse. . . surtout en lisant les beaux esprits joyetix du C/ianvari.
C est une grande force, ce petit .journal qui jotiît seul chez nous du privilège de dérider la politique ! On peut le considérer comme la chaloupe canonnière du Siècle, et elle démolit à boulets rouges, cette chaloupe, pour le compte du gros bâtiment à trois ponts, qui, sans elle, ne ferait pas, à beaucoup près, autant de besogne. Aussi, chaque opinion grille d'avoir son petit Charivari. On sent trop bien la portée de cette arme dans notre pays de France, pour que chacun ne désire pas s'en aller en guerre avec un Charivari à sa ceinture. Mais les autorisations ne courent pas les rues; voilà pourquoi votre fille est muette y et pourquoi le journal auquel collabore M. Pierre Véron est unique en son genre sur le pavé de Paris.
Pajns dansant, c'est un autre livre, et celui-ci est signé Jean Rousseau. Jean Rousseau du Figaro, s'il vous plaît ! Notez ce point, qui vous donnera la mesure de notre grandeur d'âme. Le Figaro nous gratifia, il y a quelques quinze jours, d'un éreintement qui avait, à ses yeux, l'importance d'un manifeste. Belle place en tête du journal ; caractères monumentaux, dont il semblait que l'on eût fait emplette exprès pour la circonstance; signature très-honorable au bas, puisque le morceau était couronné par le nom de M. Louis Goudall, romancier, poëte et critique digne
d'encouragenent. On ne nous avait rien marchandé. Ce n*est pas tout : Texcellent M. Jouvin avait revu l'article ; M. de Villemessant avait été consulté par le télégraphe: on avait assemblé le grand conseil, et délibéré avec autant de gravité que naguère sur le turbot de Domitien, s'il était opportun d'insérer cet écrit redoutaMe, Jules Noriac, l'auteur de la Bêtise humaine, esprit très-fin, opina avec force pour la négative. Mais la majorité se rangea à l'avis contraire, et l'artide dont je ne devais pas revenir a vu le jour.
H me reste cependant assez de vie pour louer le malin petit journal des efforts persistants qu'il fait pour contenter son public et pour vanter, entre les esprits ingénieux et alertes attachés à une impossible besogne, l'auteur de Paris dansant, M. Jean Rousseau déjà nommé. Outre ses fantaisies et ses études de mœurs qui, jusqu'ici, n'ont peut-être pas été assez remarquées, cet écrivain est au premier rang dans la critique d'art.
Aimez-vous les critiques 1 Ils sont une fournée qui entrent ou qui rentrent au Constitutionnel : les Sainte- Beuve, les Caro, les Monty et tutti quanti. En même temps, M. Grandguillot, qu'une fièvre typhoïde avait enlevé depuis bien des semaines à ses travaux, et dont la vie même fut un moment menacée, renaît à la santé et bientôt reprendra le cours de ses exploits. C*est le docteur du Planty qui soignait ce confrère, et qui a bien mérité de toute la confrérie en le guérissant. Fi-
nalcmenti on arme à force au Constitutionnel , et la Patrie n'a qu'à se bien tenir.
Pour sa rentrée, M. Sainte-Beuve a égorgillé, avec son petit couteau des grands jours, un de ses trenteneufs copins en immortalité, M. Victor de Laprade. Il a démontré, sans peine et non pas sans raison, que la passion, la chair et le sang faisaient défaut à la muse des Poèmes èvangéliques. L'article ou plutôt l'opération chirurgicale à laquelle M. Sainte-Beuve s'est livré au détriment de M. de Laprade, est un chefd'œuvre, un vrai régal de gourmet littéraire. L'auteur de Volupté réussit l'éreintement, comme la fameuse Sophie du docteur Véron réussissait naguère ces dîners épiques sans lesquels le dix-neuvième siècle culinaire serait dans la boue.
A présent, — comme tout passe! — Sophie a vieilli; M. Véron n'a plus d'estomac. Quand il faut faire quelque extra, Sophie grogne avant^et tombe malade après. M. Sainte-Beuve, au contraire, ne s'en porte que mieux quand il a ciselé un joli éreintement.
Mais, si grands qu'ils soient, les critiques sont des hommes, et partant sujets à l'erreur. Un des torts les plus répandus parmi les critiques, c'est de vouloir imposer leur tempérament et de blâmer tout ce qui s'arrête en deçà ou s'ayance au delà. Le goût mesuré de M. Sainte-Beuve l'éloigné des extrêmes. Il ne saurait faire bande avec les mystiques pour lesquels chante M. de Laprade, non plus qu'avec les génies popu-
laires dont la vigaeur est la première corde, et qui excellent à remuer le sentiment populaire. Il a raconté lui-même que, lisant en manuscrit les Paroles dun croyant^ de M. de Lamennais, il se révoltait contre les aberrations de pensée et de style dont Touvrage lui semblait fourmiller. Là-dessus, il entre dans l'im- •primerie où Ton avait donné à composer ce livre étrange. II trouve l'atelier sens dessus dessous. La parole ardente du prêtre révolutionnaire y avait mis le feu. On oubliait de l'imprimer pour lire à haute voix cette, éloquence et la commenter en des paroles passionnées. Voilà de ces révolutions que ne produiront jamais les articles de M. Sainte-Beuve, la prose de M. Monty ou les périodes de M. Caro.
Qu'il s'agisse de mirlitons ou de philosophie religieuse, à quoi tient la popularité î II faut des idées qui s'emparent de tous les cerveaux ; des sons que retiennent toutes les oreilles. En fait de danses, comme en fait d'éloquence, ce qui est académique n'est pas ce qui est populaire. Un quadrille dansé selon les convenances des salons ne saurait enlever les meisses. Tel cavalier seul un peu plus agité, que répudierait l'étiquette du monde, les remuera de fond en comble. Autre public, autres goûts ; aussi le Constitutionnel ^ décidé à appeler à lui tous les lecteurs et tous les succès, offre-t-ilaux uns la prose sceptique de M. Sainte- Beuve, les talents dogmatiques et normaliens de MM. Monty et Caro, en même temps qu'il prépare
poar une autre catégorie d abonnés un roman destiné à renouveler le succès du Juif-Errant. Il s'agît de raconter les Mille et une Nuits parisiennes. Un de nos conteurs les plus populaires, un de nos plus habiles metteurs en scène, a accepté cette tâche. Je ne puis vous révéler son nom aujourd'hui ; mais rien ne m'empêche d'annoncer que M. Home, le fameux sorcier, sera l'un des principaux personnages de cette épopée parisienne.
Un assez joli mot sur ce Home. On sait qu'il a épousé la belle-sœur du comte Koucheleff, si follement riche, ce qui faisait dire l'autre jour à une femme d'esprit : - Ce ne sont pas deux hommes ; c'est deux romans dans la même famille : Monte -Cristo et Balsamo. »
Le monde des viveurs et des soupeuses est d'accord sur bien des points avec le populaire. Il n'est pas plus littéraire, dans le sens de l'Académie et de l'École normale. Il s'éprend de même, à certains jours, d'un refrain, d'une chanson, d'une calembredaine, d'une sauteuse de bal public ou d'un danseur de corde. Enfin, l'amour dû merveilleux et une certaine croyance complaisante au surnaturel caractérisent également les basses classes besoigneuses et cette bohème dorée où l'on est blasé et repu à ce point que les invitations à souper y sont mal venues des dames, si, au gibier froid et aux écrevisses bordelaises, vous ne joignez ce plat qui ne figure pas sur la carte du restaurateur :
les Napoléons sovs la serviette! C'est la seule friandise dont elles soient encore gourmandes et dont elles redemandent toujours.
Cependant, ces créatures positives et matérialistes ont le plus souvent pour directrice de leurs pensées intimes et de leur conscience, une tireuse de cartes, une somnambule. Elles se rient de Dieu et du diable; mais elles ont le culte des tarots et ne mettent pas en doute les oracles des émules de M°*® Volpette. Il faut bien croire à quelque chose ! Quand on n*a ni philosophie, ni religion, on a des chances pour grossir le troupeau que rançonne la sorcière du coin. Depuis qu'on a supprimé la loterie, depuis que les maisons de jeu sont fermées, c'est chez elle que les rêves ambitieux trouvent le mieux à se nourrir d'espérances à prix fixe et d'illusions à beaux deniers comptants.
Un journaliste de beaucoup d'esprit et d'observation, M. Pervillié, du Tintamarre^ vient de faire représenter à l'ouverture du Théâtre-Déjazet, un petit vaudeville où éclate cette vérité sociale. C'est le Na^ bab de la rue Chapon. La somnambule a prédit à une nommée Amanda qu'elle épouserait un -nabab. Voilà Amanda à la recherche de son nabab. Il ne lui vient pas un seul instant à l'esprit que ce nabab puisse être un conte en l'air. Or, si la foi transporte des montagnes, à plus forte raison peut-elle transporter des nababs, même jusqu'à la rue Chapon. Les devineresses n'ont donc nul besoin de modifier leur petit boniment
vieux comme le monde. Qu'elles promettent à toutes celles qui viennent les consulter l'amour d'un prince ! Outre que c'est le meilleur moyen de ne pas faire de jalouse, — si tant est que la femme peut ce qu'elle veut, et je le crois, pour ma part, — il y a gros à parier que la belle sérieusement en quête d'un nabab, trouvera un nabab; en quête d'un prince, trouvera un prince, et que la sorcière aura dit vrai, sans le faire exprès. C'est si aisé d'ailleurs, parle temps de Russes archi-milionnaires et de Brésiliens ultra-dorés où nous vivons, d'improviser des princes. Il suffit qu'ils vivent princièrement. Un prince en ruolz, un nabab en imitation peuvent très-bien faire l'affaire, pourvu que leurs écus soient authentiques.
Il y a plusieurs manières de traiter le fantastique en littérature. Par exemple, la féerie du Pied de Mouton n'a rien de commun avec le surnaturel de VAnge de Minuit, V^s davantage avec le trait merveilleux qui fait le fond du Nabab de la rue Cliapon. Ceci rentre dans une catégorie plus bourgeoise et plus réelle. On voit dans les tableaux de cette espèce, l'influence que les sciences occultes exploitées par les charlatans exercent sur certaines gens. Ce serait un chapitre curieux à écrire : Du pouvoir des tireuses de cartes^ somnambules y sœ'ciers et autres diseurs de bonne aventure, dans la société moderne.
A propos de sciences occultes, je cherchais depuis longtemps Torigine du mot spiritisme, qui est si fort
eiî vogue, et je ne pouvais la trouver, lorsque ma bonne étoile me fit rencontrer M*** Alphonsine, du théâtre des Variétés, naguère l'étoile des Délassements-Comiques.
— « Et c est bien simple, fit- elle, M. AUan Kardec a dit spiritisme pour spiritualisme, comme on dit dé- ■ lass. cwîi. au lieu de Délassements-Comiques. Ce n'est qu'une façon d'abréger. »*
Voyant que les théâtres aimept tant à reprendre les vieilleries, l'Hippodrome a repris la fameuse M™« Saqui, âgée de quatre-vingt-trois ans, élève de Nicolet, et l'un des derniers témoins encore vivants de la prise de la Bastille. Il faut lui entendre raconter que ce jour-là, pour la première fois, la foule déserta les tréteaux où la jeime acrobate faièait de son mieux, pour courir à un spectacle d'un plus sérieux intérêt. La funambule comprit, en se voyant abandonnée même de ses spectateurs les plus fidèles, que quelque chose de grave était dans l'air. Tels furent, à son point de vue, les symptômes de la grande rénovation sociale qui se préparait.
On vendait à l'Hippodrome, le jour de sa représentation, la biographie et la photographie de M™« Saqui. Pour être exact, il aurait fallu la montrer au milieu du peuple de chiens de toutes tailles dont elle vit entourée. Pour être complet, on aurait dû vendre aussi les deux volumes intitulés : Mémoires de JKf™® Saqui , que • M. Venet publia naguère dans V Éclair sous la dictée de l'illustre funambule.
M"*^ Rose-Chëri est dans le tombeau. Vous savez quel trépas inopiné a emporté cette artiste éminente, cette femme sans reproche, cette mère héroïque frappée par la mort au champ d'honneur des mëres, je veux dire à côté du lit de son enfant malade. Elle offrait à la mort sa vie en échange de celle de son 'fils, et la mort la prise au mot; elle a consenti à ce troc de cadavres ; voilà pourquoi nous avons perdu M«« Rose-Chéri.
Quel deuil pour sa famille I pour le public ! pour les auteurs I Quel vide à son théâtre du Gymnase, dont elle n'avait pas peu contribué à faire comme un second Théâtre-Français ! Le coup qui frappe en M. Montigny Tépoux et le directeur, est irréparable. On va voir maintenant s'il était vrai, comme l'ont insinué quelques langues envieuses, que M™® Rose- Chéri empêchât les jeunes talents de se produire à côté d'elle. Paraissez, jeunes talents ! On ne pourra plus se plaindre que la comédienne autocrate vous barre le passage. Paraissez donc! ou si vous "tardez, il faudra bien conclure que votre seule insuffisance a jamais mis obstacle à votre gloire.
L'esprit frappé de ce nouveau deuil et de tant de pertes successives qui ont écrémé depuis un an le monde des arts et de la littérature, on accueillit trop facilement, au commencement de cette semaine, un bruit, parti je ne sais d'où, qui faisait très-malade et peut-être déjà mort, notre grand musicien Fromental
Halévy, Tauteur immortel de V Éclair et de la Juive. La rumeur alarmante frappa même aux portes de rinstitut; et T Académie des Beaux- Arts, tout inquiète de son secrétaire perpétuel, se mit en quête de renseignements officiels. Or, grâce au ciel, jamais M. Halévy ne s*était si bien porté. Tranquillement il travaillait pour la prochaine séance de l'Institut, à sa belle campagne des environs de Saint-Germain, quand on le représentait rendant le dernier soupir. Cette fois, du moins, on en aura été quitte pour la peur.
Cet hiver, nous aurons une partition de M. Halévy au boulevard du Temple. En attendant, Cora et toujours le Pied de mouton sont les succès les plus éclatants dans ces parages. La semaine dernière, la représentation du drame de l'Ambigu a été attristée par une circonstance qui jetait un lugubre intérêt sur , l'un de ses interprètes. L'acteur Machanette, digne [ homme qui a tant égayé notre confrère et prédécesseur Villemot, joue dans le drame de M. Jules Barbier le rôle d'un bon nègre dévoué à maîtresse. Le pauvre Machanette avait perdu le matin un fils chéri. Il dut néanmoins jouer le soir, avec de vraies larmes dans les yeux, qui tombaient silencieusement sur ses joues noircies. Pour ceux que l'on avait mis dans la confidence de ce chagrin, c'était déchirant.
A mardi l'ouverture des Italiens. D'ici là on espère obtenir du comte Walewski, attendu aujourd'hui même à Paris, la révocation de la mesure peu galante
qui 1)annlt les dames de lorchestre. M. le comte Bacciochi a promis de se faire l'interprète près du ministre d'État des réclamations soulevées par ce projet de réforme. Du reste, les abonnés arrivent en foule, et ] jamais la direction Calzado ne vit la saison commencer sous d'aussi favorables auspices.
n y a des mariages : le jeune et brillant capitaine Magnan, fils du maréchal, épouse M^^^ HaritofF, cette jolie Russe, nièce des très-riches Garfunkell qui, aux Italiens justement, était toujours, l'an dernier, dans une avant-scène du côté gauche. Quelques-uns annoncent que le capitaine Magnan sera autorisé à signer « comte de Luciennes n au bas de son contrat de mariage. C'est sous ce nom que son père voyageait récemment en Italie.
On parle aussi du mariage de M*'® Gunzburg avec M. Louis Fould.
Et puis, le fameux trait de Vatel se perçant de son épée parce que la marée avait manqué, vient d'avoir un pendant parmi nous. Ne dites donc plus que nos cœurs sont dégénérés. Un très-célèbre confectionneur de vêtements pour dames, le premier artiste de Paris dans sa partie, un homme qui n'a pas son pareil pour couper un mantelet, le roi delà toilette, le bon faiseur par excellence, avait été chargé de rédiger les costumes que portait M"*® Ristori dans Béatrix. Le jour de'la première représentation, il va voir jouer ses toilettes. Il arriva que l'une de celles-ci fut en retard. Un do-
297 — , mestiqae négligent avait mal compris ou trop lentement exécuté les ordres de la maison ; toujours est-il que l'auteur des robes de la tragédienne, prévenu dans sa. stalle que Tune d'elles allait manquer son entrée, en fut si frappé qu'il fallut l'emporter en proie à une terrible crise nerveuse. Ce n'est pas tout; depuis les transes de cette soirée fatale, chaque jour, à la même heure, les mêmes symptômes se présentent chez lui. Les médecins y perdent leur latin. Une saison d'eaux a à peine calmé, non guéri, ce mal intéressant. Honneur à ceux qui tiennent à cœur leur métier dans un temps où c'est la maladie commune de se croire audessus de sa profession ! Il ne manque absolument à Monsieur ***, l'habilleur pour dames, — et alors il égalerait Vatel ! — que M™® de Sévigné pour historiographe.
SoMMAiBE : Un joli mariage. — Le capitaine Léopold Magnan et M"* Hélène Ilaritoff. — Comme quoi il est bon de se marier jeune, ^- De grosses épaulettes populaires. — Danger que courut l'autre jour M. le grand-veneur dans un carrefour de la forêt de Com<« piëgne. — Beaux effets de biceps à l'église russe. — Début de >!"• Juliette Beau au Vaudeville. — L'électricité, la préfecture de police, les cerfs-volants et Charles Jud. — Les mèches de Messieurs les cochers. — Assister à ses propres funérailles. — Ce qui a gâté PaflFaire de M"* la princesse de Solms. — Les chevaliers du pseudonyme. —MM. Henri Murger et Aurélien SchoU. — M. Osisis Iffla. — Sur le terrain. — Ce qu'eussent écrit en d'autres temps les littérateurs de ce temps-cî. — Ce que Colardeau et Grécourt font de nos jours. — Le philosophe Bias. — M. Carlier, ancien préfet de police. — M, Lemercier de Neuville. — Dinocheau^ ou un restaurateur bienfaisant. — On le compare à Alexandre Dumas père.
— Le Pied de Mouton devenu un gigot. — Encore la croisade contre les jolies actrices. — Place aux chefs-d'œuvre ! — Conséquences économiques et sociales de la suppression des pièces dites à femmes,
— La morale et les honnêtes gens; Duclos et M»» de Rochefort.
— Les bleus et les verts au Vaudeville; — Une légende de Ga-
vami. — M. Duponohel. —Encore W* Juliette Beau. ^M. Henri Meilhac. — Alexandre Damas fils, M. de Chateaubriand et George Sand. — Uauteur du Père Prodigue comparé à un somnambule. — Sa Solidité M. Véron. — Les réalités du Cii^ue et les fictions du drame. — Bal chez M'^ £mma Livry. — Les choses n'ont jamais été si bon marché et la vie si chère. «- Le Voyctge en cuistrerie de M. Yeuillot, quUl eût fallu appeler Retour au pays natal.
Paris, 18 octobre 1861.
Avant-hier, on a marié en grande pompe, tant à la Madeleine qu*à l'église russe, le capitaine Léopold Magnan, fils du maréchal, et M^** Hélène Haritoff, nièce de M. Garfunkel. « Joli couple ! »» disaient les bonnes femmes qui faisaient la haie autour des splendeurs de cette union, et les commères avaient raison. C est un joli couple, en effet. Le jeune officier, sous son uniforme, la gracieuse mariée, sous son voile, semblaient on ne peut mieux faits l'un pour l'autre. Ils n'ont guère à eux deux, plus de quarante à quarante-cinq ans, l'âge auquel beaucoup d'hommes, las du célibat, se croient seulement mûrs pour le mariage : ceux-ci sont bien un peu passés ; bah ! avec un bon tailleur, un bon coiffeur, c'est étonnant comme un gentilhomme de cinquante ans peut encore faire illusion, surtout aux lumières.
Mais le mariage veut des réalités, aussi c'est un parti à prendre quand on est jeune d'une vraie jeu-
nesse ; ou bien, le mieux est d y renoncer. Certaines unions conclues en dehors de ces principes n'en ont pas moins les destins les plus prospères. Je m'incline devant les exceptions, mais je maintiens la règle. C'est disgracieux et dangereux d'atteler ensemble deux existences, dont lune a déjà fourni une bonne partie de sa course, tandis que l'autre, impatiente de se lancer dans la carrière, frappe la terre du pied et blanchit son mors d'écume. De là des inégalités d'allures, des mécontentements réciproques et tant d'accidents qui alimentent de scandales les échos du Palaisde- Justice.
Je me suis laissé dire qu'à l'une des dernières chasses de Compiègne, M. le maréchal Magnan, qui rempht, comme l'on sait, les fonctions de grandveneur, s'était trouvé en assez mauvaise passe dans un certain carrefour. Le maréchal était à pied, immobile, et ne prenait pas garde à un cheval sans cavalier arrêté derrière lui. L'animal, en proie à une gaieté ou à une terreur subite, se Uvre tout à coup à des mouvements désordonnés dans lesquels la sécurité du grand-veneur se fût trouvée fort compromise, sans l'inteiTention rapide d'une main qui se trouva là par bonheur et put éloigner le maréchal des bonds furieux d'un coursier sans respect même pour les broderies d'un des plus hauts dignitaires de l'empire.
lia, M. le maréchal Magnan, toutes les qualités
et toutes les allures qui peuvent le plus facilement populariser un personnage chamarré. Sa haute stature, sa beauté soldatesque, un certain mélange de paternité et d autorité, une grande simplicité de manières, sa parole bienveillante et volontiers familière, l'affabilité de son abord sont pour plaire aux grands et aux petits. Jamais la morgue ne fat plus absente des grosses épaulettes et des hauts emplois.
Un nombre considérable d'invités assistait à l'éclatant mariage ci-dessus. On y remarquait plusieurs dignitaires, des généraux, des officiers de la maison de l'Empereur, parmi lesquels se trouvaient MM. le comte de Casablanca, de Cambacérès et le colonel Castelnau, le maréchal Régnauld de Saint- Jean d'Angély, M. et M™® de Royer, le général Piat, sénateur, etc. . . , etc. . . Les témoins, pour M. Magnan, étaient les maréchaux Randon et Vaillant ; pour M"^ Haritoff, MM. Boitelle, préfet de police, et Dolfus. La quête a été faite par M"« Laure Magnan et M. Haritoff.
A l'église grecque, la cérémonie fut féconde en étonnements pour les Parisiennes. Elles ont surtout admiré la vigueur de poignet nécessaire aux jeunes gens qui tenaient au-dessus de la tête des mariés certaines couronnes de roses blanches, et cela pendant plus d'une demi-heure. C'était M. Randoing, naguère auditeur au Conseil d'État et présentement sous-préfet non loin de Paris, jeune homme très-aimé dans le monde et spécialité renommée pour la conduite des
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Ulgitizecl by VJV.
coiiUons, qui remplissait derrière M. Magnan cet office de porte-couronne. Le frère de la mariée rendait le même service à sa sœur. Us ont tenu bon longtemps, très-longtemps, avec un 'grand courage ; mais, à la fin, leurs bras trahissaient leur valeur ; il a fallu faire avancer, pour les suppléer, deux hommes de bonne volonté.
On a parlé de ce mariage dans le méli-mélo de la vie parisienne presque autant que du début de M""^ Juliette Beau au Vaudeville et beaucoup plus que de lordonnance de M. le préfet de police qui entrave lexercice du cerf-volant, par égard pour la télégraphie électrique. Il paraît que les fils de celle-ci et les queues de ceux-là faisaient mauvais ménage ensemble. Alors, les cerfs-volants n'ont pas été considérés comme plus inviolables que les mèches de fouet des cochers de fiacre. Plus de fouets qui claquent joyeusement ; plus de cerfs-volants aux enfants. C'est la loi du progrès et d'une préfecture de police vigilante qui sait tout réglementer sur la terre, et dans l'air. Seulement, pendant qu'on s'occupait des cerfs-volants, j'aurais bien voulu que l'on pût mettre la main sur ce maudit Jud, qui vole comme un homme et qui court comme un cerf, au grand détriment du sérieux de sa condamnation à mort.
Il n'est pas donné à tout le monde d'assister à ses funérailles et d'entendre de ses deux oreilles l'oraison funèbre accordée à votre trépas. Tout homme qui re-
lève de la publicité, tout écrivain, tout artiste, tout personnage célèbre, en politique, en guerre, en diplomatie, ou simplement en élégance et en amour, s'est dit bien souvent : « Je voudrais savoir ce que Ion dira de moi après ma mort. » Il ne faut pas se faire illusion : il est rare et malaisé d'être fixé sur ce point délicat. Madame de Solms elle-même, qu une fausse nouvelle a mise pendant quelques jours en situation de cumuler les bénéfices de la vie et ceux du trépas, n'a pas complètement joui de son tombeau supposé. La fin trop réelle de Rose Chéri, d'une part; puis, l'instinctive défiance avec laquelle fut accueilli, sans que Ton sût pourquoi n'y pas croire, le bruit de cette perte ; telles sont les deux causes qui nuisirent à l'effet du trépas imprimé de madame de Solms et empêchèrent l'opinion publique de se manifester librement sur le compte de la défunte d'un jour.
Nous autres, les chevaliers du pseudonyme, comme le remarquait l'autre jour le Charivari, dans un article tout plein de bienveillance pour nous, nous jouissons de quelques-uns de ces avantagés de la tombe factice. On parle librement de nous, devant nous, comme si nous n'étions pas de ce monde. Nos amis nous attaquent sans s'en douter ; nos ennemis nous louent sans le faire exprès. Combien de bonnes occasions de rire sous cape ne devons-nous pas aux uns et aux autres !
C'est ainsi qu'Aurélien SchoU, notre camarade et
ami, est, aprfcs le regretté Murger, celui qui m'a le plus souvent pris à part pour me dire un mal affreux de Fauteur de ces feuilletons que je fais et ne signe pas. En échange, je demande à Scholl la permission de profiter de son récent duel pour dire de lui le bien que j'en pense. C'est un talent nerveux et souple auquel le théâtre, le roman, la nouvelle à la main conviennent également. Quoi qu'il traite, il se fait lire. Il est gai et il ne tombe pas dans le grotesque ; il est jeune, sans enfantillage. Il a écrit des récits de passion, V Histoire d!un premier amour ^ par exemple, où se montre çà et là un poëte. Dût le lorgnon de Scholl me regarder sur cette déclaration avec un étonnement voisin du mépris, je lui déclare qu'à une autre époque il eût manié la lyre. Il eût fait des satires et des élégies, sans parler de la comédie en vers. Son ami, M. Paul de Saint- Victor eût, je n'en doute pas, excellé dans l'héroïde, au lieu du feuilleton. C'est un plaisir que je me donne quelquefois et que je vous recommande, de supposer les hommes de lettres de ce temps-ci vivant dans les siècles antérieurs, et de rechercher quelles directions ils y eussent suivies. Tel qui aurait été Yadius n'est pas malaisé à recon* naître.
J'ai salué hier Colardeau qui, de nos jours, s'appelle Sam et rédige des historiettes sur le Jardin d'acclimatation, ail lieu de rimer YÉpUre à Minette. Grécourt s'est fait photographe et c'est lui qui, sous un autre
nom, était condamné parle tribunal pour confection et débit d'épreuves contraires à la pudeur.
Pour en revenir à notre censeur Scholl, il s'est battu à Tépée avec M. Osiris Iffla, un banquier fort lié naguère avec la maison Mirés. M. Osiris a tiré avec succès son épingle du jeu de la Bourse et on ne lui connaît pas d'autre faiblesse que de porter habituellement sur lui un titre de 125,000 francs. Cela ne le quitte pas plus que son gilet de flanelle, si tant est qu'il porte de la flanelle. N'est-ce pas le philosophe Bias, cet ancien qui, au rebours de ses compatriotes, occupés à serrer dans des caisses leurs objets les plus précieux pour les soustraire aux soldats de Cyrus, ne faisait aucun paquet, disant : «« * Omnia mea mecum porto, je porte tout avec moil « Heureux M. Osiris! Il porte avec lui cent vingt-cinq mille francs, et ce n'est certainement pas tout ce qu'il possède.
A propos de la campagne de M. Boitelle contre les fouets des cochers, il me revient en mémoire un trait qui aurait dû trouver plus haut sa place. Un des plus célèbres prédécesseurs du préfet actuel, M. Carlier, s'occupa, lui aussi, de réglementer la matière. C'était en temps de révolution et, dans ces jours-là, les licences de tout genre prennent volontiers leur essor : l'un laisse pousser sa barbe d'une façon démesurée; l'autre, ses ongles ou sa chevelure. Quelquefois ce sont les basques et les revers d'habits qui prennent des proportions formidables et inquiétantes
-^ S06 — pour Tordre public. Messieurs les cochers avaient > pandt-il, allongé leur fouet sans raison et non sans danger pour les passants. On leur enjoignit de faire rentrer leurs mèches dans le devoir. Us obéirent, non sans murmurer.
Une caricature de ce temps-là représente le préfet de police tombé dans la Seine et près de se noyer. Sur le bord, un cocher de fiacre fait mine de repêcher avec son fouet le magistrat in angustie. Mais le fouet se trouve trop court. Le préfet périra victime de son ordonnance.
On remarque depuis quelque temps au Figaraixme signature nouvelle qui figure au bas d'articles bien venus et improvisés d'une main leste; c'est celle de M. Lemercier de Neuville, l'auteur des Femmes de Murger, Il a dédié son livre à l'un des bienfaiteurs les plus sérieux des lettres contemporaines, le restaurateur Dinocheau, avec cette épigraphe significative : «♦ Lis ce li^re et ne lis pas les tiens. ». En efïet, les livres de Dinocheau c'est la dette inscrite de la littérature aflamée.
Ce nom nourricier revient souvent dans nos annales intimes, c'est pourquoi il est bon de mettre l'Europe tout à fait au courant de ce qui le concerne. A Dinocheau la littérature reconnaissante élèvera un temple, si jamais ses moyens le lui permettent. En attendant le marbre, le granit et le porphyre, une colonne de prose est tout ce que je puis lui offrir, à lui qui aura
montré en ce siècle mercantile et dans une classe où Tamour des lettres n'est pas de rigueur, une sympathie inépuisable pour les estomacs intelligents.
Murger est mort lui devant douze cents francs, et si Ton connaît cette dette, ce n'est pas que Dinocheau l'ait jamais réclamée à son ombre. H aimait trop pour cela ce pâle défunt, et certainement il ne renoncerait pas, pour rentrer dans ses douze cents francs, au plaisir d'avoir connu et obligé l'auteur de la Vie de Bohême, et combien encore avec lui, les uns morts, les autres parfaitement vivants 1
Ce restaurant comme on n'en voit guère, perche rue de Breda, juste en face de l'imprimerie Bourdilliat. Admirez cette situation providentielle! Quand l'éditeur-imprimeur vous fait faux-bon, le traiteur est là qui vous prodigue les consolations qui sont de son ressort.
Au rez-de-chaussée, ce n'est qu'un cabaret; mais à l'entresol, la nappe est mise dans une salle convenable, dont les parois sont décorées de charges du maître de la maison, d'après Etienne Carjat. Dinocheau sur son champ de bataille, pour moi c'est Dumas père mettant en scène une de ses pièces. Même familiarité, même élan, même entrain. 11 y a cette grande différence entre eux, me feront observer les directeurs de spectacles, que chez Dinocheau vous faites bonne chère à bon marché, tandis que, dans ces derniers temps du moins, l'auteur des Mousquetaires n'a plus fourni aux
consommateurs que de maigres régals pour beaucoup d'argent.
Quand on a Fhabitude des repas chez Dînocheau, ailleurs tout vous semble frappé comme les carafes qui sortent de la glace, et c'est peut-être le seul endroit où l'esprit ne soit pas de l'alcool. L'un, du reste, n'exclut pas l'autre : et, vienne le dessert, maître Dinocheau excelle à faire goûter aux bons garçons des deux sexes attablés chez lui quelque fine bouteille qui en amène une seconde , et ainsi de suite : l'un engage, l'autre riposte, jusqu'à ce que l'entrain, les biscuits et le Champagne aient rendu à tout le monde la mousse de ses vingt ans.
Les bouchons éclatent; pif! paf ! pan ! pan ! On se croirait au milieu des feux de peloton que le régiment de royal-Gusman exécute maintenant chaque soir dans le Pied de Mouton, si bien agrandi et prolongé qu'il est devenu un gigot tout entier. Les mots pétillent. Les yeux se tutoient. Les refrains se croisent. E7i revenant de Bougival en Flandre et autres chansons de même calibre font dresser l'oreille aux échos. Ne blâmez pas ! ne froncez pas votre sévère sourcil ! un quart d'heure de folie, d'oubli, d'ivresse, ce n'est pas trop après le travail, les déceptions, les angoisses, les misères d'hier et d'aujourd'hui, avant les inquiétudes de demain, les luttes sans pitié, les combats, d'où Ton revient tout meurtri, avec l'idée, avec la forme, avec le succès, ce couronnement de ï édifice qui se place
quelquefois à tort et à travers, non pas sur le monument le mieux fait pour le recevoir, mais sur quelque maisonnette à côté.
La croisade continue contre les jolies actrices, en ce sens que celles dont le talent ne vaut pas la jambe pourraient bien, un de ces jours, se voir invitées à rester chez elles. Les prétendus chevaliers de la morale, dont quelques-uns ont pris d'abord leurs grades dans rindustrie, — mais ce sont justement ces derniers qui doivent se croire obligés de crier le plus haut, — persistent à demander la suppression radicale, absolue, des pièces à femmes , sans s'inquiéter de ce qui pourra être mis à la place. Ah I si vous aviez des chefs-d'œuvre à nous donner! dussent-ils être joués entre deux paravents par des laiderons en robe de chambre, vous me verriez, avec vous, tonner contre les exhibitions, chasser ces étalages du temple, et crier aussi fort que personne : place aux chefs-d'œuvre I mais, s'il s'agit tout simplement de substituer à des spectacles qui ont le tort de ne parler qu'aux yeux, de petites pièces bourgeoises ne disant rien ni à l'esprit, ni au cœur, ni aux yeux, je crois qu'il faut y regarder à deux fois avant de troquer contre une littérature borgne lès beaux yeux des jolies actrices.
Et puis, a-t-on bien réfléchi aux conséquences économiques et sociales que pourrait engendrer une pareille réforme de notre art, je me trompe : de nos spéculations théâtrales. En efiet, chaque ville marquée
sur la carte du touriste se recommande par quelque spécialité : Rouen, par exemple, a son sucre et ses gelées de pomme; Verdun a ses anis ; Niort, son angélique ; Strasbourg, sa cathédrale, sa bière, ses pâtés ; Marseille, son port, son huile, sa bouillabaisse ; Venise, ses golidoles ; Londres, la Tamise et son tunnel ; Milan, sa cathédrale ; Rome, ses églises ; Périgueux, ses truffes; Bordeaux, son théâtre, ses conserves de cèpes à l'huile et de lamproie à la bordelaise ; Paris n'a vraiment que la Parisienne qui fasse de lui une ville sans seconde.
Ici, je sais bien ce que Ton va m' objecter : la Parisienne, direz- vous, c'est cette mère de famille qui mène de front Félégance et le devoir maternel ; c'est l'épouse en même temps chaste et coquette ; c'est la jeune fille qui brille par un étonnant assemblage de vertu et de crinoline. Voilà la Parisienne ; un mystère en trois personnes ! et que peuvent avoir de commun les trois incarnations de cette sirène honnête avec vos pièces à femmes?
Je réponds : pour l'étranger de passage qui n'a ni le loisir, ni le désir de pénétrer dans le sanctuaire de la famille et de prendre dans les salons les .treize grades de l'initiation , la Parisienne n'est pas où vous la mettez.
C'est l'idole plus banale que l'on peut admirer moyennant une stalle achetée au bureau, et dont un cordon de lumière appelé la rampe sépare ses adorateurs.
Regardez, et ne touchez pasi Quant au cancan, qui fait, je le confesse , le principal ornement des pièces en question et le principal talent de leurs interprètes, j'ai entendu dire à Alfred de Musset que l'on y reconnaissait les sœurs de ces zouaves qui enlevèrent Sébastopol, et que c'était la charge à la baïonnette transportée dans le domaine chorégraphique. Il y a de cela, en effet, et je me demande si Paris ne ferait pas une mauvaise affaire en supprimant des spectacles qui sont sa spécialité. Autant vaudrait pour Venise combler ses canaux; pour Milan démolir sa cathédrale et faire passer sur l'emplacement un boulevard à l'instar de Paris.
Reste la question de moralité. Là*dessus je partage 1 avis dç Duclos, qui déclarait que les oreilles les plus honnêtes étaient les moins chatouilleuses sur la liberté des propos. Sans doute, il ne faut pas non plus abuser du principe ; c'est ce qu'exprimait si spirituellement M""® de Rochefort à un conte trop libertin fait devant elle par l'auteur des Considérations sur les nriœurs : « Prenez donc garde, Duclos, vous nous croyez aussi par trop honnêtes femmes ! »» N'abusons pas de l'honnêteté de nos lecteurs ou de nos spectateurs pour leur montrer ce que l'on ne doit pas voir ; mais ne perdez pas de vue non plus qtle jamais homme de principe ne déraiUera pour avoir contemplé une pièce à maillots, et que jamais femme du monde n'écrivit au rédacteur de son journal pour le prier de suspendre un feuilleton
trop scabreux. On se détourne, s'il y a lieu; mais la vraie pudeur évite toujours de prendre bruyeimment les armes.
Le même courant devait se déchaîner contre M^*® Juliette Beau,^la débutante du Vaudeville, qui fut jolie femme avant d'être comédienne. Votre correspondant théâtral l*a jugée comme il convenait, en Aristarque dégagé de toute passion de parti. Elle a, en effet, ses champions quand même et ses détracteurs aveugles. Le cirque, je me trompe , le Vaudeville est divisé en deux factions : les Bleus et les Verts. Les uns et les autres ne sont d'accord que sur un point : la critique de l'ouvrage qui a servi aux débuts de l'élégante et belle Juliette. L'auteur de V Attaché d ambassade, M. Henri Meilhac, est un écrivain qui tient du miniaturiste. Il a fait V Autographe, un médaillon adorable. Dans des cadres plus larges, son travail au pointillé obtient moins de succès. Il n'est pas le moins du monde de la famille des improvisateurs. Il lui faut le temps, le soin, l'ouvrage remis cent fois sur le métier, et ces précautions et ces garanties ont toutes manqué à son dernier ouvrage. On attribue à l'inspiration de M. Duponchel, qui plane sur le théâtre du Vaudeville, l'idée malencontreuse de ce début dans cette pièce. S'il en est ainsi, il a vu le succfts ailleurs que dans le talent de l'auteur et de ses interprètes. Il s'est trop souvenu d'une certaine légende de Gavarni :
— « Je joue la Fille d'honneur,
— « Ce sera drôle.
— « Tous mes amis y seront.
— « Ce sera plein. »»
M"* Juliette Beau a beaucoup d'amis ; mais, quand ils auront fait deux ou trois chambrées, quand la curiosité aura payé son tribut, vous verrez l'indifférence succéder bien vite à l'empressement. La pièce est une peinture du monde, tracée comme par un peintre qui tournerait le dos à son modèle. Les personnages ont l'air de sortir des gravures de mode. A mon avis, la débutante méritait une plus sérieuse entrée en matière. Si le Vaudeville, au rebours , ne croyait pas en elle, pourquoi l'avoir appelée chez luiî
Il fut un moment question, pour la nouvelle venue, du grand rôle de la Dame aux CamelliaSy ce triomphe fabuleux de M"® Doche, de M. Fechter, du théâtre de la place de la Bourse et de M. Alexandre Dumas fils qui, du premier coup, faisait sauter la banque. La Dame aux Camellias inaugurait cette séri^ de victoires étonnantes qui firent du jeune Alexandre le rival de son père. Comment cette prospérité sans mélange, cette gloire est-elle devenue semblable à ce fruit exotique dont parle M. de Chateaubriand , dont l'enveloppe éclatante et dorée ne contient que des cendres, si bien que le voyageur recule d'horreur après l'avoir porté à ses lèvres !
Alexandre Dumas fils est reparti pour Nohant, plus triste, plus morose que jamais, à la suite du trépas de
— 3U — M"»« Rose-Chéri. La châtelaine de Nohaiit a le génie des soins à donner aux malades, presque autant que celui des beaux romans. Plus morales encore que physiques, les souffrances de l'auteur du [Demi-Monde sont surtout atténuées par les paroles d'encouragement et de sympathie. Il lui faut un entourage sans épines. C'est le propre des natures d'imagination et de nerfs de subir au même degré que les somnambules, ou peu s'en faut, l'influence de leur public. Mettez à côté de celles-ci une personne antipathique , aussitôt la lucidité les fuit. Pareillement, la compagnie dans laquelle il se trouve bien ou mal, a sur M. Dumas fils la portée d'un remède ou d'un poison.
Quand il s'agissait non pas de sa santé à lui , mais de la bienvenue au monde de ses pièces de théâtre, rappelez -vous éomme la salle était différente les soirs de première représentation et les suivants. Il n'est pas un de ces brillants ouvrages dont on n'ait pu dire, après l'épreuve de la première soirée, aux amis et aux ennemis : « La pièce et l'auteur se portent bien. » Mais, les jours d'après, — cela s'est vu surtout pour le Fils naturel et le Père prodigue ^ — arrivait la foule inattentive, indifférente, railleuse, — fatiguée du bonheur constant du même écrivain, — qui faisait çà et là manquer la séance, en refuâant d'admettre les jeunes filles du monde aussi délurées que des pensionnaires de M. Sari , et les pères héritiers des maîtresses de leurs enfants, que l'on trouve dans ce répertoire exceptionnel.
M. Dumas fils dut souffrir de ces résistances partielles à son talent et à sa fortune, et je crois qu'il faut voir là une des causes de Tébranlement momentané de cette belle organisation, qui donnait naguère de véritables inquiétudes à ses amis.
Parlez-moi de M. Véron pour la solidité ! Il écrit les articles les plus folichons dans un journal qui devrait être Tun des plus sérieux ; il met , ce bon docteur, tout le public en rumeur par des applications de prose à nulle autre pareille , et rien ne l'émeut, et il poursuit tranquillement le cours de ses petits délassements, après avoir raconté ceux des grands hommes qui l'ont précédé dans la carrière. Ce célèbre habitué des coulisses, fréquente plus particulièrement aujourd'hui les écuries du Cirque. Il aime ces réalités de k h tté rature équestre, où une faute est punie d'une chute matérielle qui peut vous briser les os. De tout temps on a observé chez les nations en décadence cette désertion des fictions du drame écrit , cette préférence pour les lutteurs, les danseurs de corde, les dompteurs, les sauteurs, les gladiateurs et tous ceux qui paient réellement de leur personne. Est-ce que M. Véron serait en décadence? Je n'en veux rien croire. S'il venait à se taire, qui donc comblerait ce vide? En vérité, je ne vois personne qui ait son encolure.
Ce n'est pas nous écarter du bon docteur, le protecteur-né des sylphides , que de parler du petit bal intime donné dimanche dernier chez M"® Livry, de
rOpéra. La fête était offerte d'abord aux camarades de la charmante danseuse qui est, en même temps, une jeune personne accomplie, puis à pas mal de sportsmen et à un petit nombre d'hommes de lettres. La réception la plus charmante, le ton le meilleur, un souper exquis, un cotillon interminable conduit par M*^® Emma Livry en personne, donnant la main à M. H... A... B..., tels étaient les agréments de la soirée. On avait clos le matin, sur le turf de Longchamp, la série des courses d'automne à Paris ; on a inauguré, le soir, la saison dansante. Mais c'est là un de ces bals d'avant-garde qui ne tirent pas à conséquence et qui n'annoncent pas encore le gros de l'armée. Il faut encore trois mois, pas moins, et un changement de millésime , avant qu'il soit sérieusement question d'être induit en valses.
Parmi les étrangers de distinction attendus à Paris, on parle de l'arrivée du froid. C'est surtout un bruit que font courir les marchands de chauds tissus pour l'hiver, Voils êtes orfèvre , M. Jossel En attendant, la lutte de bon marché que les trois ou quatre grands magasins de Paris ont engagée à la quatrième page des journaux, particulièrement sur l'article tapis au rabais, me paraît une des plus incontestables gaietés de la capitale, après les articles de M. le docteur Véron, toutefois. Ce qui est déplorable, c'est que plus les commerçants nous proposent d'objets à bon marché, plus la vie devient ruineuse. Expliquez cela!
L'introduction en franchise des produits anglais jette évidemment sur la place des occasions magnifiques ; eh bien, les budgets n'en deviennent que plus écrasants dans les ménages. C'est depuis que l'on a toujours ce mot bon marché à la bouche, que tout le monde est exténué de dépenses.
En somme, il me semble que j'ai connu des mois plus gais que cet Octobre ; des barytons qui chantaient mieux que M. Beneventano ; des criminels de meilleure composition que M. Jud ; des jeunes-premiers plus élancés que M. Véron ; des morts plus sérieuses que celle de M™® de Solms ; des maladies moins énervantes que celle de M. Dumas fils; des agitations moins stériles que le mécontentement de certains feuilletons contre le prétendu débraillé du théâtre ; des cours moins bas à la Bourse; des cœurs plus haut aussi ; plus de jeunesse , plus d'élan , et des loisirs plus véritablement religieux que ceux de M. Veuillot le catholique, épanchant son fiel dans cette satire qui a trop couru les journaux : Voyage en Cuistrerie.
— Il aurait dû intituler cela : Retour aupaysnatal^ dit un quidam bien avisé.
SoKMÀiRB ! D*ime Btalle d'orchestre à une autre pendant la représentation du Pitd d$ mouton. -<- L'envers et l'endroit du spectacle.
— Malpropretés des coulisses et' du jardinage. — Un Rubicon de feu. — Il y a coulisses et coulisses. — Les Joumanx officieux^ comédie avec ballets, intermèdes, traveestissements, changements à vue. — Un pharmacien dansant, ou encore le vieux bourgeois babillard du Ballet des Saisons. — Juste loouange à M. de Persigny. — Journal de l'£m; ereur ; journal du àoo::teur. — Indépendance pla-
* tonique. — M. Sainte-Beuve. — M. Fiorentino. — Les accidents de chemin de fer. — Style de l'homme. — Les Perrichons du monde entier attirés au ConstUutionnel comme les papillons à la chandelle. — Où Nigaudinos se repend d'avoir confié son pied à Lozarille. — Profil d'actionnaire. — Calcul d'actionnaire à mettre sous verre. — Henri Desroches et la comtesse Dash. — M. le vicomte d'Anchald. — Le mot de la comédie. — Félicita, comme à la fin de tous les opéras italiens. — Notre préfet de police et les professeurs de grâces : Cellarius, Laborde, Markowski.
— Imité de la pétition de Paul-Louis Courier pour les villageois que l'on empêche de danser, — Markowski ne reconnaît plus son marchand d'eau de Cologne. •» M°*o H, Foljambe ôa un nom mal
placé. — M. Giacomo Arnaud, baryton, persécuté par la maréchaussée de Rome. — M** 0. Audouard et Comment aiment les hommes, — Les marionnettes de Paris, par M. Pierre Véron. — Les traditions américaines, — D. José (juell y Rente. — Le Père Lacordaire. — Roger de Beauvoir. — Alex. Dumas fils et G. Sand, — La dernière boutade du capitaine d'Arpentigny. -^ Les Délassements-Comiques et leur Voyage en zig-zag, — M"* Colombat. — Junius, deuxième du nom, ou Junius-Matamore. — Le Saturne du Figaro.
Paris, 7 novembre 1861.
— Ah ça, Monsieur, vous êtes donc sorcier !
Ceci était dit à son voisin de stalle par un spectateur que la banlieue avait envoyé à lune des dernières représentations de l'inépuisable Pied de Mouton,
. — Non, Monsieur, je ne suis pas sorcier le moins du monde ; mais je fréquente les coulisses, où jamais vous n'avez aventuré le bout de vos pieds. C'est ce qui m'a permis de vous expliquer, avec une facilité dont vous avez bien voulu vous émerveiller, les prodiges et les enchantements dont la présente féerie offre un entassement prodigue. Vous voyez une fois par hasard l'endroit du spectacle ; moi j'en connais par cœur l'en vers et l'endroit. Est-ce un bienî est-ce un malî estce un avantage ou un inconvénient X Comme presque toutes les choses de ce monde, c'est l'un et l'autre à la fois. J'y gagne de savoir le mot de quelques énigmes ignorées du vulgaire, de pénétrer le secret de certains
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trucs et de pouvoir, au besoin, les démonter pièce à pièce pour l'instruction d'un voisin attentif et sympathique. Mais à cette expérience on perd des illusions ; on voit des hommes, des femmes dans ceux que le parterre contemple avec ravissement comme des princesses et des héros; s'agit-il d'un mécanisme, le ressort me gâte l'effet. Sur la scène tout est or, lumières, satin, jeunesse, diamants. Dans les coulisses, les malpropretés dominent. Il y a des jours où cela amuse ; il en est, au contraire, où le dégoût vous prend à la gorge. Ces jours-là, on se dit que les coulisses sont au spectacle ce que le fumier est à la fleur, et on envie le sort de ceux qui jouissent du parfum et de la vue des massifs odorants sans se salir les mains dans les ar« canes du jardinage.
Ainsi parlait à un novice certain docteur ès-coulisses dont il est inutile de mettre le nom en avant, et il me parut qu'il parlait de bon sens. Ce qu'il ne disait pas et ce qui se peut ajouter sans risque, c'est que le public est particulièrement friand de détails sur tout ce qui se cuisine de l'autre côté du rideau, au delà de cette rampe qui figure un Rubicon de feu. On mérite donc bien de lui lorsque, pour le renseigner, pour lui procurer le plaisir sans les épines et les écueils, on se glisse à travers les portes fermées, on élude les consignes, on analyse les secrets de la lanterne dont la foule ne voit que les magies. Pour remplir dignement cette mission, qui est la nôtre, ce n'est pas seulement
-^ 321 — les coulisses des théâtres dont il faut connaître les détours comme si Ton y avait été nourri, et cela depuis le cèdre jusqu'à l'hysope, depuis l'Opéra jusqu'aux infiniment petits du boulevard du Temple. Mais le boudoir de la femme à la mode, Tatelier du peintre, le cabinet du banquier, de l'avocat, de l'homme d'État, du ministre, sont aussi des coulisses où il est nécessaire qu'un chroniqueur ait ses entrées. C'est pourquoi nous ne nous piquons pas seulement d'avoir sondé les profondeurs des Délassements-Comiques. A Toccasion, nous nous mêlons aux coulisses de Compiègne et à celles des ambassades ; enfin, nous savons aussi, quand la situation le conseille, passer un moment agréable au milieu des petits secrets du ministère de l'intérieur.
C'est de là qu'est partie cette comédie dont les rédacteurs des journaux ci-devant officiels sont les marionnettes et dont chaque scène ébahit la galerie. Comédie ornée d'un ballet, comme le Malade imaginaire, puisque l'on y voit figurer dans un chassé-croisé général, les Dréolle,les Vitu, les Grandguillot, lesLymayrac. Comédie à divertissement, à intermèdes et à travestissements ; comédie où le docteur Véron, sur le front duquel les lauriers de l'École de médecine s'enj lacent si bien aux roses de l'Opéra, est dans les j meilleures conditions pour figurer un pharmacien danî sant, ou bien un vieux bourgeois babillard (comme ' dans le ballet des nations du Bourgeois gentilhomme) i disant à la presse :
Allons, ma mie,
Suivez mes pas^
Je TOUS en prie, Et ne me quittez pas :
On fait de nous trop pen de cas,
Et je suis las
De ce tracas.
Vous savez, car il n*est plus question que de cela depuis une et même deux semaines, que le gouvernement a senti le besoin de se débarrasser d une presse semi-officielle qui le gênait plus qu'elle ne le servait. Applaudissons à cette réforme et félicitons-en particulièrement l'esprit élevé, le cœur droit de M. le comte de Persigny. Il a compris les inconvénients d'avoir un journalisme rattaché par des liens directs au pouvoir, qui encourait ainsi devant l'Europe la responsabilité des articles publiés dans ses journaux. C'est un grand pas de fait dans le sens de la vérité que la suppression des articles officieux. La vérité, c'est-à-dire la liberté, doit venir ensuite, logiquement, fatalement. En attendant, après avoir très-haut et à plusieurs reprises désavoué la Patrie, il fallait indiquer d'une manière bien jiette que désormais le Constitutionnel cesserait de s'abreuver aux sources ministérielles pour ne relever que de lui-même. On chercha quelque temps la formule la plus évidente de cette situation nouvelle. La personnalité de M. Véron mise en avant par un homme d'esprit (on voit que je ne l'accuse pas de s'être offert
lui-même) avait un double avantage : p^'imo^ elle rassurait complètement le ministère sur les suites de la quasi-émancipation du Constitutionnel; seconda, elle exprimait, on ne peut mieux, cette séparation que Ton voulait faire toucher du doigt au public. H y a ici, en effet, incompatibilité trop forte. Le journal du docteur ne pouvait plus être soupçonné d être le journal de l'Empereur. M. Véron a parfaitement le droit de dire, en se rengorgeant dans sa cravate : « le Constitution^ nd, c'est moi : » et même on l'a laissé se rasseoir sur le fauteuil directorial, élargi pour la circonstance, dans l'espoir qu'il le dirait au moins une fois chaque matin, ce qui empêcherait les plus entêtés de pouvoir répéter encore : leConstitviionnely c'est le ministère.
Plus on verra déborder la personnalité étoffée du nouveau directeur; plus elle dessinera ses formes avec complaisance ; plus le docteur s'épanchera en J'ai dii, faifaiijfaivUf plus on sera content de lui en haut lieu. C'est ce qu'on attendait, c'est ce qu'on demandait. Son indépendance platonique est un rôle qu'on lui a confié sans qu'il s'en doute, et, de la meilleure foi du monde, il le prend pour le pontificat suprême de son dévouement. Il s'étale. Il s'affiche. Il remplit la scène. Bravo! c'est ce qu'on voulait ; cela prouve que le ministère s'en est retiré, ce qu'il fallait démontrer par des raisons irréfutables.
Bon docteur! paterne directeur! Il a remarqué, à lui tout seul, que, depuis quelque temps, les acci-
— 32/i — dents de chemin de fer « se multipliaient et devenaient plus fréquents. » C'est là le style de Thomme. Il ne ressemble guère, j'en conviens, à la langue artistement ciselée de M. Sainte-Beuve, son ami, ou à la prose leste, affilée, mordante de M. Fiorentino, son feuilletonniste du lundi ; mais les intentions du docteur sont si pures que Ton peut bien pardonner à sa plume de ne pas l'être davantage I
En effet, l'auteur du meilleur traité sur le muguet, maladie enfantine, — c'est M. le docteur Véron que je veux dire, — s'occupe sérieusement de prévenir les malheurs dont nos chemins de fer deviennent le théâtre trop fréquent et, dans ce but, il a annoncé qu'il ouvrait toutes grandes ses colonnes aux réclamations des voyageurs. Ce zèle de préservation est infiniment louable dans son principe et dans son but. Mais le moyen est-il bien efficace? Je fais plus que d'en douter. Le seul résultat probable, possible, de cette hospitalité écossaise, serait de faire ressembler le journal à ces livres riches en sornettes qui sont déposés au haut ou au pied de certaines curiosités visitées des touristes, et où ceux-ci sont invités à consigner leurs impressions.
Pour une pensée supportable exprimée dans un français sans reproche, que de platitudes, quels ridicules, combien de niaiseries s'étalent dans ces annales de la bêtise humaine en vacances ! Vous n'êtes pas sans avoir feuilleté quelqu'un de ces recueils manus-
orits qui donnent si pleinement raison au titre du fameux roman de M. Jules Noriac. Les hommes d'esprit s'abstiennent généralement de faire figurer dans ces cahiers leur nom et leur style. Mais les sots ne laissent jamais échapper une occasion si belle de justifier le proverbe scolaire : Nomina stuUorum parieti^ bus insvnt, et plutôt deux fois qu'une ils se font passer le livre. Perrichon, l'illustre Perrichon, avec lequel la jolie comédie du G3rmnase nous a fait faire le voyage de Suisse, n'a garde, en pareille occurrence, de marchander son tribut de littérature à la collection. Eh bien, si M. Yéron maintient son imprudent appel, je gage que tous les Perrichons du globe se lèvent en masse et inondent le QmsliMionnel du fruit |de leurs observations. M. Véron n'a pas prévu cela. Il pandt que le même chiffre d'années qui marque souvent pour les autres l'âge de la retraite, est pour lui l'âge des illusions.
Je reviens au Pied de Mouton, dont l'art dramati* que nous a obstinément régalés depuis plus d'un an. Vous savez qu'à un certain endroit, Nigaudinos confie son talisman à Lazarille qui n'en fait ni une ni deux et mange le pied magique. Survient une difficulté que Nigaudinos ne peut surmonter tout seul. Il s'écrie : " A moi, mon pied de cochon ! » et Lazarille, repu et repentant, de répondre : « Monsieur, je l'ai mangé ! »
Cela ne fait pas le compte du seigneur Nigaudhios. De même, vienne un jour qu'il n'est pas malaisé de
prévoir où, pour redresser ropiniou qui lui panutrs^it s'égarer, pour frapper un coup dans le pubUc, un oùnistre ait besoin de cet instrument, retentissant qui s'appelle le Constitxdionnel^ et que naguère il avait sous la main ; il le cherche, il ne le trouve plus. II Ta confié à Lazarille qui s'en est fait du bien.
Et les actionnaires ! il y a des actionnaires au Cb»^iitutùmnel. C'est un talisman, c'est un pied de mouton par actions. Il j a même quantité de petits actionnaires, gens d'humble condition et de mince pécule, qui croyaient particulièrement en M. Mirés et qui apportaient leurs économies, celui-ci dans mi bas, celuilà dans un moudxoir à carreaux rouges, l(>rsque. fat ouverte la souscription aux actions du Comtitutiomiel. CSes chétifs possesseurs d'un ou deux titres, vague^ ment informés de ce qui se passe , sont aujourd'hui fort troublés des vicissitudes de leur gage. On les re^ contre dans la rue aussi pâles qu'un rentier
A Taspeot de Tarrêt qui retranche un quartier.
Le Constitutionnel^ journal du docteur, ne leur inspire plus du tout la même confiance que quand on pouvait le dire journal de l'Empereur. Ils trouvent que la combinaison manque de sérieux. On a beau leur parler, — en manière de consolation, — de l'étoile du docteur, de sa haute position, de sa loyauté bien connue en aiïaires. Ils craignent, •— que ne craignent-
ils pas ! — ils craignent les avertissements pour les jours où Ton aurait montré encore plus d'indépendance que de dévouement. A Tendroit de leurs économies, ces petits actionnaires ont la bravoure du lièvre. Ils craignent tout et autre chose encore. Enfin le sort du pied de cochon avalé par Lazarille les effraie pour leur journal.
J'ai rencontré dans la rue , hier matin , un de ces propriétaires d'une fraction infinitésimale du Constitutionnel qui , m arrêtant par le bouton de mon habit, m'a fait Tébourifïant calcul suivant.
— Le nouveau ^recteur a douze mille francs d appointements par an, n'est-ce pas t
— On le dit.
— Ce nouveau directeur a au-dessous de lui un nouveau rédacteur en chef auquel «ont été conservés Içs appointements de son prédécesseur.
— Qu'importe ?
— Il importe beaucoup. Les douze mille francs du docteur sont une [superfétation qui, sur six mille actions entre lesquelles la propriété est divisée, ôte à chacune deux francs à toucher par an I (Historique).
Voilà un type d'actionnaire récalcitrant qui me paraît à mettre sous verre. Le même individu, qui aurait évidemment besoin d'une pastille calmante et rafraîchissante, — M. Véron saurait lui indiquer laquelle convient le mieux, — s'exhala en doléances à propos de la sortie d'Henri Desroches, Ici, nous sommes
d'accord avec le préopinant. Le rédacteur pseudonyme de la Semaine du Constitutionnel s'était fait une réputation proverbiale d'obligeance et de politesse parmi les gens de lettres, et la grande majorité de ses lecteurs le considérait comme éminemment récréatif. C'était, de notre côté, un succès d'estime, dans la bonne acception du mot, et, du coté de son public, un succès d'enthousiasme pour ce nouveau Guinot, qui le comprenait si bien et lui cuisinait, sans trop de condiments, son petit régal hebdomadaire d'historiettes. Je ne sais si c'était M"'^' la comtesse Dash, comme Fi^ garo l'aiGrmait hier, et je serais tenté de n'en rien croire, car les écrits de cette femme de talent exhalent un parfum-restauration assez prononcé, tandis que Henri Desroches avait bien le style-second empire. Quel qu'il fut, il est prié de trouver ici l'expression de nos regrets et de nos sympathies.
Je n'ai pas encore tout à fait fini mon histoire intime des révolutions récentes du ConsiitutionneL II reste à parler du gérant, M. le vicomte d'Anchald, esprit fin, manières excellentes, tact et finesse diplomatiques, doublés de la tactique d'un officier d'artillerie. C'est de M. d'Anchald que M. Véron tient sa commission de directeur. Notez ce point essentiel ; il est une victoire pour la propriété. C'est le représentant des propiiétaires qui nomme désonnais le directeur. Le fait est acquis et vous en comprenez la portée. Chacun a donc joue son jeu à labii du nom de M. Véron : l'in-
fluence ministérielle s'est retirée bien ostensiblement des conseils du jounial ; la gérance ou, si vous Taimez mieux, la propriété, c'est tout un dans la circonstance, est rentrée dans Tusage de l'un de ses droits les plus essentiels. C'est elle désormais qui désigne les gens qui mèneront sa barque politique et littéraire. Dans quelques semaines, M. Véron , qui n'a pas juré de mourir sur son banc de quart, qu'aucun traité ne lie, avec lequel on n*a pris aucun engagement , sera le premier à vouloir regagner son bon repos de Tolède. Quelque directeur jeune, superbe, traînant tous les cœurs après soi, sera désigné alors, si Ton peut dénicher ce merle blanc , pour remplacer le directeur provisoire qui règne aujourd'hui.
Il faut signaler une anomalie à la vigilance du magistrat éclairé, bienveillant, zâé et cependant presque ^ populaire (ce qui est particulièrement rare pour un préfet de police ) que l'Empereur a préposé à la sûreté publique ! C'est au moment même où M. Véron venait de publier son fameux et bienveillant manifeste sur la conduite légère et les divertissements risqués de quelques graves personnages des siècles passés, qu'une ordonnance, un peu bien [puritaine, est venue condamner à la fermeture de minuit les salons de danse des sieurs Cellarius, Laborde, Markowski, professeurs de grâces, chez lesquels la jeunesse dorée de tous les pays du monde, réunie à Paris, sa capitale, aimait à valser, à polker, à mazourker.
Rîen de plus tranquille que ces réunions qui, chez Cellarius etLaborde particulièrement, tenaient plus de la classe de danse que du bal public. Je sais bien qu'il y avait les soirs de fête, dits de double-cours par les initiés, qui se prolongeaient un peu tard, et c est sur ceux-ci que Ion a cru bon de frapper. Mais en quoi Tordre public y était-il troublé? Nul désordre ; jamais l'ombre d'une querelle, comme disait Paul-Louis Courier, dans sa fameuse pétition pour les villageois que Von empêche de danser. Nous reprenons l'argument et le mettons au service de nos citadins que Ton empêche de danser passé minuit... « Elles aiment la danse, le plus souvent aussi elles aiment un danseur qui, après quelque temps de poursuite et d'amour, enfin devient un mari. » Ceci était encore dit par P.-L. Courier, en faveur des danses villageoises du dimanche ; mais je n'oserais affirmer que l'argument soit applicable dans son entier aux réunions Laborde, Cellarius et Markowski.
C'est chez Laborde, quand ce n'est pas chez Cellarius, que la mère envoie son fils, fraîchement échappé du baccalauréat, pour s'y former à la rhétorique des pieds. On ne dirigeait pas sur Markowski les petits jeunes gens; ils y allaient tout seuls. Markowski surtout est frappé au cœur par le rigorisme de la nouvelle mesure, qui sera rapportée, espérons-le, comme le fut celle qui, pendant huit jours, a banni les dames des fauteuils d'orchestre au Théâtre-Italien. Mar-
— SSi —
kowskî, ruîné si Tordonnance estmaîntenue, comprend très-bien qu'on ne peut pas, pour l'indemniser, faire de lui un sous-préfet ou un yice-consul. Que deviendra-t-îlt Laborde et Cellarius sont des personnages, des rentiers , qui seront tatttôt marguillîers de leur paroisse, si ce n'est déjà fait, et dont la situation ne m'inquiète pas. Ce n'est pas pour eux que je plaide ; c'est pour leurs clients consternés. Dans l'affaire Markowski, le dommage est double : les habitués sont désolés ; le maître anéanti ne reconnaît même plus son marchand d'eau de Cologne qui était venu hier prendre sa commande.
Si du moins tout ce chagrin et la perte des industries qui se rattachent à une pareille entreprise devaient profiter à la morale !
Si j'étais convwncu que les deux ou trois heures nocturnes pendant lesquelles on enlève Markowski à la jeunesse, la jeunesse à Markowski, dussent être employées, soit à un sommeil innocent, soit à des entretiens édifiants ou à des lectures améliorantes d'art, de littérature, de philosophie I
Maïs non : je n'en ai nul espoir. On ira jusqu'au jour manier le carton chez les petites dames. Il valait encore mieux laisser danser ces fous.
J'en demande pardon à la respectable dame Hélène Foljambe, dont le nom se trouve depuis quelque temps si souvent imprimé dans les journaux, à l'article Italie. Mais ce nom semble fait pour se trouver impliqué
— 3S2 — dans des questions de Markowski plutôt que de religion et de politique. 11 mêle pour moi des images de quadrilles aux choses les plus sérieuses. Foljambe c'est un nom de danseuse et, — comme tout est mal distribué en ce monde ! — je ne connais rien de moins dansant, de moins souriant, que les noms de MM°><^s Morando, Scblosser, Pilvoix et Stoïkoff, de l'Opéra.
Il me vient une histoire de Rome concernant un baryton fort beau cavalier, M. Giacomo Arnaud, qui n'est pas tout à fait un inconnu à Paris. M. Arnaud chantait la Traviaia au théâtre Apollo. Il remplissait le rôle du père, qui fait partie de son emploi. Au second acte, cet excellent père Germont débite entre autres choses à Yioletta, sur tous les théâtres italiens du monde :
Mêrct di queste lagrime Dal Cielo un giorno avrete, Pramiato il sacri^zio Sara del vostro cor.
Ce qui veut dire : « Un jour le ciel vous récompensera de ces larmes, et le sacrifice de votre cœur vous sera compté. »
Mais l'autorité romaine ne veut pas, à ce qu*il paraît, que l'on présente, même en musique, l'autoritë céleste comme clémente à ce point. Ce serait d'un mauvais exemple. Le passage en question n'a donc pas cours au théâtre Apollo.
Gîacomo Arnaud, qui a d'autres habitudes, oublia la consigne et commença la phrase proscrite. L'ayant commencée, il crut mieux de la continuer et alla bmvement jusqu'au bout.
Comme il sortait de scène, après la représentation où il avait commis ce délit, et s'apprêtait à rentrer chez lui, on rapporte que la maréchaussée du lieu invita, avec des façons sans réplique, l'artiste à accepter, pour prix de sonétourderie, l'hospitalité dans une maison du gouvernement infiniment mieux gardée que la sienne.
A l'heure de la représentation suivante, la même maréchaussée conduit notre homme, ou plutôt le sien, au théâtre et, à l'issue du spectacle, le ramène dans le même For-l'Évêque exotique.
Le surlendemain, comme la cérémonie récommençait et semblait vouloir se prolonger, le baryton trouva, au moment où il entrait en scène, le moyen de s'entendre avec l'un des machinistes du théâtre qui lui ouvrit une voie d'évasion aérienne. A l'heure accoutumée, sa garde d'honneur le cherche pour le reconduire à la demeure sûre qu'on lui a choisie. Plus personne ! Germond, père d'Alfred, avait fui, et c'est après son embarquement à Civita-Vecchia qu'il aurait confié l'aventure à un passager qui l'a redite à un de ses amis, duquel nous la tenons.
Cependant, la blonde directrice du journal le Papillon ^ M™® Ol3rmpe Audouard, ne craint pas de nous
apprendre en un volume, mince comme une jolie femme, comment atmeiit les hommes. C'est une analyse assez impitoyable du cœur masculin par des ongles féminins. En tête du livre figure un portrait de l'écrivain, photographié par Etienne Caijat. L auteur est représentée assise, la main droite dans sa poche, où elle cherche sans doute un stylet pour nous égorger, la maîh gauche soutenant la tête, laquelle porte lempreirite d^ne méditation ironique.
Voici, comme échantillon, trois aphorismes cueillis dans le manifeste misanthropique de M°^® Audouard :
« L'homtae est Tégoïsme personnifié.
« La vanité est son plus grand mobile.
« L*homme, à vingt ans, aime avec le cdiur, -^ à trente avec la tête, —à quarante avec les sèns,»^— plus tard avec la vanité. *
— Prenez-y garde. Madame, votre àhhe est à detix tranchantsi, vous ne vous êtes pas aperçue qtie vous prononciez en même temps la condamnation de toute femme qui se laisserait aimer par un homme de quarante ans sonnés. S'il est avéré que, passé cet âge^fà— tal, ce n*est plus avec le cœur, ce n*est plus avec la tête que l'on aime, mais bien avec des mobiles de troisième catégorie, c'est fort compromettant pour là femme qui se prête à ces passions sans noblesse.
S'il était vrai que chaque âge apportât avec lui une manière d*aimer diflérente, ce que je ne crois nullement pour ma part ; je pense, au contraire, qu'à toutes .
les saisons de la vie Tamourest à la fois idéal et matière, bien et mal, ciel et fange ; s'il y avait autant de sortes d'amour qu'en indique M™** Audouard, il en résulterait pour les joueuses d'amour la nécessité de varier leurs invités suivant l'âge du partenaire : invite à cœur, s*il a vingt ans ; invite à tête ensuite ; et plus tard. . . comme plus tard.
M. Pierte Véron a trouvé un joli titre à mettre sur la couverture d'un joli livre. Les Marionneites de Paris vont continuer la veine heureuse de son Paris amusant. C'est le même courant d'observations volontairement superficielles, le même procédé d'esquisses enliBvées avec une certaine /liria de crayon qui n'empêche pas la correction du dessin. Ces deux volumes, qui se suivent de très-prës, le second appelé en toute hâte par le succès du premier, peuvent se ressembler sans monotonie, puisque précisément variété est la devise de cette série de croquis spirituels.
Pendant que je tiens les livres nouveaux, je veux aussi signaler à l'attention les TraditioTis américaines de D.José Guell y Rente. La question des cotons est on ne peut plus étrangère, aussi bien que la séparation des États du Sud et l'abolition de l'esclavage, à ces poétiques légendes où l'on voit des fleuves frères du Meschacébé, des vierges sœurs d'Atala, et où il n'est pas rare de rencontrer des caciques. D. Josué Guell y Rente, à la fois Américain, Espagnol et Parisien ; poëte, homme politique et mari d'une princesse de
Bourbon, est une figure originale, accentuée, qui compte chaque jour un peu plus dans les rangs de la société et de la littérature parisiennes.
Pour faire suite aux morts de la semaine dernière, nous avons nos malades. Le plus illustre orateur catholique de ce temps -ci, l'aigle des conférences de Notre-Dame, le père Lacordaire, jette en ce moment ses dernières lueurs. Rien ne trouble sa fin ; il sourît à la mort et, suivant l'admirable expression de La Fontaine, c'est vraiment le soir d'un beau jour.
Roger de Beauvoir aussi est bien bas, mais non désespéré, grâce au ciel! D est encore jeune, le bruyant, le bouillant Roger du Chevalier de Sainte Georges et de V Écolier de Cluny. D doit y avoir des ressources presque inépuisables dans cette splendide organisation.
M. Alexandre Dumas fils va beaucoup mieux. Le régime de Nohant, Tamitié fortifiante de George Sand lui ont réussi derechef, et ses amis annoncent qu'il a retrouvé sa santé d'autrefois. Espérons qu'il retrouvera aussi ses succès; car, pour un artiste, la santé sans le succès, c'est un verre dans lequel on n'aurait rien à mettre.
Un mot encore du spirituel capitaine d' Arpentigny. Quelques heures avant de passer cadavre, il faisait le whist, au taux plus que modéré de deux sous la fiche, dans une maison amie. Tout en jouant, il avait Toreille aux propos qui se tenaient à Tautre bout du salon, dana
un cercle de jeunes femmes aux vives allures, captivées pour l'instant par la parole extraordinaire et les merveilleux récits d'un apôtre des manifestations surnaturelles. Celui-ci racontant ceci et cela des esprits qui lui obéissent, en était venu à ce détail : « Il se .mit à pleuvoir des bonbons dans la chambre... »
«« — Mais c'est le diable ! s'exclama une petite voix de soprano un peu effrayée.
«« — ^ Un diable qui avait passé chez Boissier ou Sîraudin, reprit une voix plus sceptique.
« — Le diable, riposta le capitaine d'Arpentîgny, sans quitter son jeu, le diable, croyez-en mon expérience, c'est une bourse vide. »
Telle fut la dernière boutade de ce vif esprit, de cet homme original et loyal, de ce parfait militaire, de ce gentilhomme qui, républicain dans le cœur, avait, par honneur et par discipline, accompagné Charles X jusqu'à Cherbourg, en 1830.
Le Voyage en zig-zag, de MM. Blum et Flan, qui a été représenté au théâtre des Délassements-Comiques, le soir de la Toussaint, sera sans doute dédaigné par la critique théâtrale et, vrai, on ne peut lui en faire un crime. Cependant, il est juste de rendre hommage au goût et à la richesse des costumes déployés dans la nouvelle revue, et à la volonté ingénieuse d'une direction qui trouve moyen de faire de la mise en scène dans une souricière. Les auteurs ordinaires de la maison ont été quelquefois plus gaiement inspirés ; mais, bien des
réserves étant faites, je ne me défends pas d une certaine prédilection pour leur manière cavalière de transporter les actualités sur la scène. Si une vogue quelconque s'attache au Voyage en zig-zag, il la devra au tableau vif et animé qui représente le coin des biches aux courses de Chantilly, et où l'on voit sauter en l'air jambons, pâtés, non-seulement les bouchons, mais les bouteilles de Champagne. Ne pas oublier parmi les éléments attractifs du spectacle, certaine Eugénie Colçmbat, la nouvelle étoile rigolbochante, et son délicie\i;K travesti du dernier tableau.
A propos de mascarade, il faut bien vous entretenir de ce Junius deuxième du nom, qui est venu s'essayer au saut périlleux sur le tremplin du Figaro, Quel qu'il soit, ami ou ennemi, je lui dirai franchement qu'il avait eu tort de revêtir pour son début le costume de matamore si plaisamment porté par M. Got dans VnivMoii comique. Il parlait beaucoup trop, dans sa première épître, fort acceptable du reste, d'aller mettre en poudre le grand Sophi de Perse ou bien le grand Mogol,
Ces airs de croquemitaine sont bons pour effrayer les petits enfants, çt ce n'était pas à eux qu'il s'adressait. Cela dit, on l'attendait à sa seconde lettre. Moins occupé de faire sonner ses éperons et de relever sa moustache en croc, il eût peut-être jeté sur le tapis une ou deux bonnes vérités. Mais je crains bien que l'ardeur de M. de Villemessant n'ait gâté les choses.
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— 339 -^ Ce directeur habile d un grand-petit journal imite trop volontiers Saturne, lequel, comme Ton sait, n'enfantait que pour dévorer. A peine son Junius au monde, il a invité quatre ou cinq gaillards à lui prendre son nom et à s'asseoir sur lui. Il y en avait un ; il y en a cinq ; il n'y en a plus. Du reste, je ne vois pas que le Figaro ait besoin de personne avec un état-major de talents et d'esprits comme Monselet, J. Rousseau, Aurélien Scholl, Jules Noriac, Jouvin et quelques autres dont le mobile imprésario raffolerait s'il ne les comptait dès longtemps dans sa troupe.