‹ Le Paris viveurChapitre 4 sur 5 · UU · texte numérisé non relu

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— Comment, vous! un prêtre! un ministre de Dieu ! vous altérez la vérité de ses œuvres !

On ne put le tirer de là. Vainement le peintre en robe noire raisonnait son barbare. Celui-ci persistait à voir un sacrilège dans cette contrefaçon irrévérencieuse des créations divines.

Or, j'ai passé par la Chine, qui n'était peut-être pas le chemin le plus court au premier abord, pour en arriver à cette question brûlante de la saison : dans les casinos de nos bains de mer; à Dieppe, par exemple, les administrations interdisent généralement l'entrée de leurs salons, de leurs fêtes, aux femmes de théâtre. Ont-elles tort, ont-elles raison, ces administrations rigoristes?

Elles ont raison. Ce n'est pas une affaire de personnes, mais de principes.

L'actrice, selon nous, ne peut pas, ne doit pas être admise parmi les autres femmes, parce qu'elle est le mensonge, mensonge du rire et mensonge des larmes; sa vie, son art consistent à jouer le sentiment ; et mieux elle le joue, plus il faut la louer. Plu^ elle ment, plus elle est admirable. C'est pourquoi, à mon avis, on ne saurait mêler aux autres ces créatures dont la fiction est le but, dont la contrefaçon est la vie, et chez lesquelles le mensonge devient un mérite.

— Mais il est des femmes de théâtre parfaitement honnêtes.

-^ On ne vous le conteste pas. Il en est beaucoup

plus de trois que Ton pourrait compter, qui sont des mères modèles, des épouses exemplaires, des sœurs dévouées en même temps que des artistes distinguées. Je les estime et je les aime. A elles nos sympathies, nos félicitations. Mais que l'on ne prétende pas fusionner ce que j appellerai la cité du mensonge et la cité de la vérité.

Nous voilà, n'est-ce pas, devenu bien puritain, nous que Ton a quelquefois accusé, au contraire, quand on nous lisait superficiellement, de boire le sèandale comme de Teau.

C'est que nous ne savons pas transiger avec les principes. Dans une question de personne, nous serions plus coulant. Nous sommes comme l'erapereiir de la Chine, qui rejetait obstinément les fictions de la perspective. C'est en vain qu'on les lui justifiait. Il se fondait sans doute, comme nous aujourd'hui, sur le mépris qui escorte, à travers les âges, les jongleurs, les prestidigitateurs, tous ceux, en un mot, dont l'art consiste à bouleverser les lois du monde pour charmer la foule.

Quand vous dites à une femme qui n'est pas une actrice : « Tu n'es qu'une comédienne 1 »» n'est-ce pas un mot puisé par le paroxysme de la colère à la page la plus violente du vocabulaire des injures?

Il s'élève de toutes parts comme unç, malédiction universelle, dont cet empereur de la Chine était l'écho, contre les ministres et les prêtresses de l'imposturew

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Or, la plus vertueuse actrice du monde peut-elle être autre chose?

Je relisais l'autre jour dans le livre de deux hom* mes de talent, livre auquel on n a pas assez rendu justice, je relisais dans les Hommes de lettres ^ de MM. Edmond et Jules de Concourt, l'imprécation suivante lancée par Charles Demailly, leur héros, à la tête de Tactrice qu'il a épousée : « Mais tu es donc une comédienne... et toujours ! tu mens donc avec toa cœur comme tu mens avec ta bouche ! Tu récites donc l'amour!... mais tu es donc née dans le mensonge! On t'a donc bercée, nourrie, élevée dans le mensonge! Tu es donc la parole qui ne dit pas vrai, la voix qui trompe, le sourire faux, la larme imitée!... Tu es donc tout ce qui ment à l'homme et tout ce qui ment à Dieu! «

Notez que, dans le remarquable roman des Hommes de lettres, d'où cette demi-page est extraite, M""® Demailly est, jusqu'à ce moment, une épouse parfaitement pure, ce qui ne détourne pas de sa tête l'avalanche d'épithètes que roule la langue déchaînée de son mari.'

Elle appartient k ce que nous avons appelé la cité de la fiction. C'est son vice originel.

Le monde de la fiction règne à l'envi en un tas de petites maisons construites dans la banlieue parisienne. Il en est à Chatou; il en est à Asnières et ailleurs. L,es bords de la Seine sont particulièrement re-

-^ 247 — cherchés pour y asseoir ces colonies. Ce qui accroît le nombre de ces viDas en miniature, c'est que souvent une petite daine est obligée d'en avoir deux à elle seule, pour mener plus commodément la vie en partie double. A Chatou, par exemple, elle a sa représentation sérieuse ; c'est l'adresse connue du monsieur en pied et en titre. A Asnières, au contraire, on donné rendez-vous aux folichons. Bien entendu , le gros naonsieur de Chatou ne se doute pas des petits messieurs et de la petite maison d'Asnières.

Grâce à tout cela, les trains de banlieue font florès, particulièrement sur la ligne de l'Ouest, dont la gare est située en un lieu si commode, au cœur de laChaussée-d'Antin. Aussi M. Coindajrd, le spirituel et bienveillant secrétaire de cette Compagnie de l'Ouest, nous disait l'autre jour : « Les lignes de banlieue, c'est notre boulevard intérieur. »

D'un autre côté, la mère d'une de ces petites dames si partagées, nous disait avec ce calme que donne une longue pratique des choses ;

— Je n'aime pas bien ça : ma fille a ses deux maisons de campagne... Que voulez-vous I c'est de son âge ; elle fait comme toutes ses compagnes ; elle a sa maison de cœur et puis, comme qui dirait un bureau, pour les affaires.

Le voisinage de la Seine a nécessairement créé des industries et des mœurs nautiques. La femme canotière est un des produits de cette villégiature. On dit,

par exemple, d'Eugénie, qu elle tire joliment l'aviron. Cela devient une position. A plus forte raison, cela engendre un costume : chemise en flanelle de couleur voyante: ancres au collet ; jupon en grosse toile jaune ou grise. Le costume, à son tour, met au monde un langage et des allures qui ne seraient pas de mise sur la terre ferme.

L'autre jour, dans les parages de Bougival, la femme d'un notaire de province était venue rendre visite à Vépouse d un avoué de Paris. Que faire à Bougival, si Ton ne monte en bateau î On embarque.

A peine commençait-on à voguer, que nos promeneuses se trouvent à peu près bord à bord avec un autre bateau dans lequel brillait en grand costume ime dame canotière.

— Eh mais I c'est Eugénie ! s'écrie imprudemment et en vraie proviiïciale la femme du notaire de province, qui a reconnu sous cet accoutrement une amie de pension depuis longtemps perdue de vue.

Eugénie aussi a reconnu 4ans la notairesse une amie d'enfance. Elle la hèle; elle lui envoie, avec force démonstrations, des caresses et des baisers; elle lui crie : il faudra que tu viennes me voir. J'ai de si belles fleurs! une si jolie maison ! Tu verras! et mon canot comme il file autrement que vot' b<ichoi!... Vois-tu ma maison là-bas, en face de l'île. . . des contrevents verts... Tu n'auras d'ailleurs qu'à demander Eugénie, dite le Gros-Bébé. Je suis connue ; je m'en flatte,

A ces mots horripilants» Tépouse de monsieur le tabellion a enfin compris qu'il ne fait pas toujours bon retrouver des camarades, et surtout qu'il faut y regarder à deux fois avant de se jeter à leur cou. Elle s'enfuit. Elle court encore.

Croyez- vous qu'elle eût mieux agi, elle, la femme mariée à des panonceaux, à des devoirs, à des réalités, si, cherchant des excuses à son ex-compagne et ^' ayant trouvée honnête au fond, elle eût mis le pied dans ce monde de fantaisie %

On me dira que je sors de la question et qu'il ne s'agit pas des petites dames comme Eugénie, mais des grandes dames et des hautes vertus dont se pare la comédie. Je vous dis, moi, que les exceptions ne changent rien au principe immuable. Tenez, en voici une qui est vraiment une nature remarquable et méritante à certains égards : elle a commencé, sous le nom de Mogador, par être une cabrioleuse de bals publics célébrée par Nadaud ; elle est devenue écuyère à l'Hippodrome et quelque chose comme actrice aux Folies- Dramatiques. On l'appelait Céleste au temps de cette seconde manière. Une particularité de son passage sur les planches des Folies-Dramatiques, c'est qu'elle y eut pour partenaire Alexis, le fameux somnambule, Alexis, alors moins célèbre comme amoureux que plus tard comme phénomène entre les mains du docteur Marcillet. Or, Alexis entrava d'une façon désastreuse la carrière dramatique de Céleste. Il la magnée

tisait Elle ne voyait plus que lui ; elle oubliait son rôle et la pièce ; elle se trouvait, je suppose, en scène avec le comique, tandis qu'Alexis s'habillait dans sa loge pour le vaudeville suivant ; eh bien ! c'était Alexis qu'elle voyait : « Il va passer son gilet, i» disait-elle, et elle oubliait son partenaire et sa réplique.

Débarrassée de l'influence désastreuse que le héros du somnambulisme exerçait, sans le vouloir, sur ses talents, Céleste put tenir plus tard un peu mieux sa place aux Variétés ; puis, elle ocnsentit à devenir comtesse ; puis, le ciel la fit veuve ; puis, nous l'avons vue devenir femme de lettres avec beaucoup de zèle et non sans talent. A présent, on parle de sa rentrée au théâtre sous le nom de M™® Lionel. J'espère en son succès, Alexis u'étant plus là pour la troubler.

En attendant, elle s'est mise à rédiger la chronique théâtrale dans la Cavserie, journal de M. Victor Cochinat. Il faut la féliciter de ses débuts dans la critique. Elle y apporte une manière à elle, un imprévu féminin. Rien d'entortillé. Ce n'est pas elle qui irait chercher midi à quatorze heures et citer Ménénius Agrippa, son apologue, les patriciens et les plébéiens de Rome, à propos d'un vaudeville où le mot estomac est prononcé. Les femmes ont, en critiijue, des manières de procéder par coups droits qui ne sont pas à mépriser. Si vous vous rappelez le Jérôme Paturot de M. Louis Reybaud et la leçon de feuilleton musical que Malvina y donne, en une ligne, à son homme :

« Dis leur qu'ils chantent tous comme des canards I » Voilà le jugement féminin réduit à sa plus simple expression et complètement dépourvu de vains ornements.

Eh bien ! vous m'avez vu rendre justice à Mogador« à Céleste, à la comtesse de Chabrillan, et faire des vœux pour M"* Lionel, ces quatre femmes en une personne ; est-ce à dire que la noble parenté du comte de Chabrillan eût dû, à notre avis, ouvrir les bras à l'intruse ? Oh ! que non pas ! nous sentons tout autrement ; et la vie à travestissements, à déguisements, à incarnations successives de M"' Mogador nous paraît un titre pour figurer dans la chronique, mais non pour s'introduire dans le vénérable faubourg Saint- Germain.

La seule ambition intime du seigneur Markowski, — une des originalités de Paris, — ce professeur de danse polon^^s qu'il faudrait inventer (je n'ai pas dit inviter) s'il n'existait pas, ce serait de mêler dans ses saloTis ( il aime ce mot noble), la cité de la fiction et la cité des réalités, les dames du vrai et celles du demilûonde. Il prodigue aux premières des avances dont elles ont la cruauté de ne pas même s'apercevoir. Il a cru d'abord les séduire en annonçant qu'à ses fêtes l'eau de Cologne coulerait à flots. Cette promesse î^'ayant pas attiré le bataillon des duchesses en or pur, il s'est avisé, à l'occasion d'une récente féie es- I^gnoUf de mettre sur son progranime des distribu-

— Ô55 — tions extraordinaires de vin de Champagne. Pour le coup, il comptait bien que les femirtes du monde mordraient à l'hameçon ou plutôt y boiraient. Je n*ai pas besoin de vous dire ce qu'elles ont fait. Mais Markowski s'étonne et se demande si c'est parce que le vin de Champagne offert n'était pas frappé que les grandes dames se sont encore tenues sur la réserve. Bon Markowski !

H est un point sur lequel il me tarde d'avoir des idées complètement mûres. Il faudrait savoir dans quelle catégorie ranger nos modernes faiseurs de miracles. Je ne parle pas de Robert Houdin, d'Hamilton, de Caston ou de Brunet, qui s'intitulent eux-mêmes prestidigitateurs, et s'en vantent. Avec ceux-ci, on sait où l'on en est. Leur affaire est jonglerie pure et pure mômerie. Mais, que dire de M. Home, de M. Squireet consorts, de ces médiums, de ces évocateurs qui maintenant obtiennent, — devant vous, — des esprits qui leur obéissent, qu'ils écrivent eux-mêmes leurs réponses sur de petits papiers, — c'est ce que Ton est convenu d'appeler l'écriture directe, — ou bien qu'ils constatent leur présence et leur bon vouloir par de menus présents dits apports dans la langue des spiritistes.

C'est ainsi que, dans une récente séance à laquelle assistait un sénateur bien connu, une médaille de rimmaculée-Cpnceptîon tomba comme du ciel, et Y Esprit désigna Tune des filles absentes du sénateur

présent, Tune des dames les plus charmantes et les plus connues de la Cour, comme étant la personne pour laquelle il apportait cette médaille.

Le plus commode, assurément, est de rire de ces prétendues manifestations et de lever les épaules ; aussi le plus grand nombre a-t-il pris ce parti. Mais, quand on voit à quel point ces phénomènes préoccupent de bons esprits, des personnes dignes de foi et d'estime, on souhaite que ceux qui les opèrent soient classés bien au-dessous des jongleurs innocents, parmi les plus abominables sacrilèges, s'ils ne sont, eux aussi, que des faiseurs de tours. Ou bien, c'est qu'il y a quelque chose là.

L'esprit humain me fait l'effet d'un balancier qui doit osciller perpétuellement de l'idéal au réel, sous peine de dévier et de se perdre, les uns dans la réalité qui les absorbe, les autres dans la fantaisie où ils se noient.

n faut des ailes, mais il faut aussi du lest. Sans celui-ci, sans celles-là, on n'est pas une nature complète et équilibrée.

C'est ainsi que nous venons de voir la réalité dévorer le véritable chef de l'école réaliste. J'ai nommé Alexandre Dumas fils, l'auteur du Demi-Monde. Son théâtre l'avait dégoûté de la vie. Sa maladie, dont on a tant parlé et qu'il avait emportée de Paris, n'était autre chose qu'une susceptibilité nerveuse poussée jusqu'à la désespérance. On a inventé un nom pour

cette maladie d^homme de lettres : Alexaiidre Damas fils ëtait névropathe.

En ces dispositions, il nous a quittés et il a bien fiiit ; il est allé d'abord çà et là en Italie ; plus récemment, M°** George Sand Ta reçu en son château de Nohant, et je m'imagine qu'il doit y avoir dans le contact de son grand esprit, si bien portant, quelque chose d'améliorant, de fortifiant, de sain comme l'air des montagnes.

Ce sont de drôles de gens que les névropathes, et des camarades pas commodes du tout à vivre.

Échantillon de dialogue entre un célèbre névropathe et son domestique. Nota benè : le domestique est un personnage m\iet.

•— Jean, fais du feu, j'ai froid.

Jean met du bois dans la cheminée et allume.

-^ Mais, malheureux! tu veux donc me faire rô« tir?

Jean se met en devoir d'éteindre la braise et d'ôter les bûches.

— Tu veux donc me faire geler à présent?

LÂ-dessus le névropathe en colère, qui ne saurait être autrement costumé qu'en robe de chambre et en pantoufles, tenue d'homme désabusé qui ne veut plus voir le monde, brandit son cothurne, et d'un pied que trouble l'indignation, veut le lancer à ia tête du pauvre Jean. 11 manque soîi coup et, aooabié de ce nouveau désastre, on enteiidle névropathe s'écrier :

— Encore manqué!... Quel guîgnon!... C'est fait pour moi. . . Je le manque toujours.

Avouez qu'il était grand temps de tirer lun des plus rares esprits de notre âge, M. Alexandre Dumas fils, de sa névropathie.

Sommaire : Blondin ; les courses de Bade ; le pâté d'anguilles ; le dessert et le potage ; un bon mot prématuré. — L'Acquittement platonique de M. Mirés. — M* Crémieux. — Trois vers de Victor Hugo. — Noblesse platonique. — Honnêteté platonique. — Noblesse oblige. — Les faux vertueux et les faux braves. — Le Monsieur. — Type pareil dans les lettres. — La contrainte par corps en matière de dettes de cœur. — Comment^ à quel point de vue et jusqu'à quel point nous défendons les auteurs accusés des Danses nationales et de la Beauté du Diable. — Retour à une question délicate et controversée. — Deux mondes en présence. — Non parce que, mais quoique actrice. — M"" Alphonsine, Judith Ferreyra et Félicie. — La Monaco, — M"*» Penco, Battu^ Viardoti Brohan, Plessy, etc. — Lambert Tbiboust a allumé le phare. — Ce ne serait plus Dieppe^ mais Montretout. — Erminia Frezzolini à Paris. — Les Bouffes-Parisîens et l'absinthe. — Croisade d'une femme contre le poison vert, — Un calembour par à peu près, MM. Villemain et Alfred de Musset. — M. Bressant et un t mis hors de sa place, — Autre exemple d'un t encore plus déplacé. — M"« Bourgoin dans Aramînte. — M"« Mars. — Un billet 4'Iphigénie en AuUde, -- Un ^Jonsieur qui veut se f^ire acteuri

pour être auteur ! — La Commedia deW arU^ Nohant et la censarf .

— L'Invasion, de M. V. Séjour; M»« Lia Félix et M»« Jane Ewler.

— Superbe invention de M. Montronge dans le Pied de Mouton. — Paris-journal aux Délaseements-Comiques. -— Traite des blanolies essayée par un homme de génie... et de couleur. — Pariê-jouma^^ journal de M. de Villedeuil. — W^ Colomba. — Uabbé Poiloup.

— Sa pension. — Ses élèves, leur coup de chapeau et son coup d'encensoir. — M»» la marquise de Lillers, née d'Ëtampes, grand'» tante de M. Derlej^ auteur dramatique. — Tout le monde en vacances. — Les beaux coups de fusil de la magistrature pourraient faire peur.

Paris, 6 septembre 1801.

Aussi vrai que Blondin existe et que nous ne l'aurons pas à Paris pour des raisons à moi connues ; aussi vrai que nous ne vous parlerons pas des courses de Bade, estimant le pâté d'anguilles une chose excellente ; mais, toujours du pâté d'anguilles ! on s'en lasse à la fin ; aussi vrai qu'il n'est pas dans les usages de servir le dessert avant le potage, un mot spirituel mis au commencement d'un feuilleton a toujours été réputé par les maîtres du genre quelque chose de pis qu'un crime, — une faute !

Et pourtant, en ces jours de vacances universelles qui conseillent de secouer le joug des règles ; en ce printemps de la chasse qui fait pleuvoir de toutes parts sur le gibier, comme une rosée meurtrière, le plomb et la poudre, nous ferons feu d'abord d'un de nos plus jolis coups. C'est un mot relatif à la condamnation

confirmée du pauvre M. Mirfes, mot qui circule sur le boulevard, dans les foyers de théâtre, à travers les cafés et parmi les rares demeurants de nos clubs désertés.

Le fameux banquier, — vous ne l'ignorez pas et même vous ne savez que cela, — a été maintenu par la Cour d appel dans toute la peine prononcée contre lui en première instance, bien que quelques-uns des chefs- d'accusation aient été écartés par les seconds juges. De là Tingénieuse qualification que voici du jugement en question : Un acquittement platonique.

J'ai entendu attribuer le propos à M® Crémieux, l'habile, le zélé, le supérieurement éloquent défenseur de M. Mires devant les magistrats d'appel. Je doute qu'il soit de lui. Mais, les mots comme les gens sont toujours fils de quelqu'un, et, quand on ne connaît pas leurs parents, on leur en suppose volontiers d'illustres.

Ainsi que l'a dit M. Victor Hugo dans Marion Delorme:

Un enfant trouvé de droit est gentilhomme.

Attendu qu^il peut Têtre^ et que c'est plus grund mal Dégrader un seigneur qu'anoblir un vassal.

Je suppose que plus d'une victime de la loi récente encore sur les titres de noblesse, laquelle s'applique à petit brait de côté et d'autre^ aurait bien voulu voir

prédominer ce système complaisant et admettre sur tonte la ligne que c'est plus grand mal

Dégrader un seignenr qu'anoblir nu vassal.

Mais, l'opinion contraire a prévalu dans la pratique, et Ion rencontre çà et là, pour continuer l'expression attribuée à M® Crémieux, des gentilshommes (à les en croire) réduits à la noblesse platonique, de même que Ion voit des financiers cultiver une platonique hon-i nêteté pour laquelle ils ont pris un brevet.

La vraie noblesse oblige, et si les descendants des fortes races de preux ne doivent pas dégénérer de leurs ancêtres, nous, qui datons de plus loin que personne, nous les spectres babyloniens du festin de Balthazar, nous avions une mission clairement indiquée par notre origine. En ce qui concerne Manè, il a voulu, sur les rives de la Seine comme sur les bords de l'Euphrate, continuer d'assister aux fantaisies les plus échevelées de l'orgie. Alors, un petit nombre, affecté de myopie intellectuelle, a crié au scandale et à la grande immoralité du sieur Manè I Nous avons protesté, nous avons montré nos lèvres sobres à côté des coupes pleines, notre cerveau calme au milieu de l'ivresse des autres, nous avons prouvé que nous assistions en témoin et en juge, aujourd'hui comme jadis, non pas en acteur et en complice, aux désordres qui nous étaient reprochés et, agissant ainsi, nous

croyons avoir rempli le mandat pour lequel notre nom nous désignait.

Il est, de par le monde et de par la littérature, une singulière classe de pédagogues, gens immoraux si l'on regarde par delà l'écorce d'austérité sous laquelle ils cachent leurs âmes gangrenées, gens scandaleux dans l'intimité et d'autant plus faciles à scandaliser en public, dont la bouche est armée d'un perpétuel schoking qu'ils traduisent de l'anglais. Ils font, en toute rencontre, des tableaux voiler les nudités, mais ils ont de Tamour pour les réalités ; on le savait avant Molière, à plus forte raison depuis.

S'il est au monde engeance plus abominable que les faux-braves, ce sont les faux-vertueux.

J'appelle faux-vertueux, par exemple, celui que dans le monde des femmes galantes on nomme le Monsieur et qui ne tourne pas le dos et qui ne quitte pas le logis discret où il engraisse à beaux deniers comptants des voluptés illégitimes, sams laisser derrière lui une consigne cent fois plus sévère que le règlement proclamé par nous autres simples honnêtes gens pour la juste défense du foyer, pour l'honneur de la maison, pour la protection de nos femmes, de nos soeurs, de nos mères, quand nous ne sommes pas là pour y veiller par nous-mêmes.

Aucune demeure n'est close, en l'absence du maître, comme le harem au petit pied des faux-vertueux.

Sort-il, le Momieur défend au concierge, sous les

peines les plus sévères, de laisser monter personne pour Madame. C est à lui seul, bien entendu, que les lettres de Madame doivent être remises. J'en ai connu un qui trouvait même choquant que le concierge, son bras droit, son agent, le gardien de Tidole^ fut un homme, et qui se proposait de faire venir d'Asie, à grands frais, un de 'ces mortels faits exprès et condamnés à une perpétuelle non-intervention.

C'est encore le Monsieur, ce type du despote ombrageux, qui défend à la fille d'habiter avec sa mère, sous prétexte que celle-ci a des neveux, qui pourraient être beaucoup trop les cousins de la fille.

C'est toujours le Monsieur qui ne veut pas que son objet aille à pied, de peur des rencontres.

C'est lui enfin qui, jaloux de pervertir seul la malheureuse qui fut réduite à lui vendre sa jeunesse, voudrait ne laisser lire à cette fausse Agnès que de petits livres béats, approuvés par les congrégations, donnés en prix dans les pensionnats de jeunes filles, revêtus de la griffe sacrée de Mgr l'archevêque de Tours.

Chaos ! profanation I mensonge horrible et discordant mélange d'une paternité fausse, plus rigide en ses prescriptions, plus susceptible cent fois en ses interdictions que la véritable, et en même temps, de désirs corrompus, d'arrière-pensées salissantes ! Voilà le Monsieur, ce personnage cravaté haut, ce surveillant impitoyable, ce créancier qui exerce avec si peu

de mesure une véritable contrainte par corps en matière de dettes de cœur.

Eh bien, tant il est vrai, — - comme le proclamait naguère la préface de Lucrèce Borgia^ — m qu'il y a beaucoup de questions sociales dans les questions lit* téraires, *> que la critique ou du moins une partie à» la critique fait mine, à l'heure qu'il est, de vouloir régenter les écarts de nos scènes de genre absolument comme le Monsieur morigène sa protégée.

n ne faut pas qu'on rie à gorge déployée, il ne faut pas qu'on chante des airs égrillards, il ne faut pas surtout que l'on danse, et que, dansant, on lève la jambe au-dessus du niveau marqué par la farouche pudeur de Prud'homme fait feuilletonniste.

Je ne loue pas outre mesure les pièces que MM. Lambert Thiboust, Grange et un autre viennent de faire représenter aux Variétés et au Palais-Royal : les Danses nationales, la Beauté du diable. Ce n'est pas là ma littérature de prédilection. Il n'est pas nécessaire de remonter jusqu'aux maîtres, et l'on trouve mieux, grâce au ciel! même dans le répertoire courant du Théâtre-Français et du Gymnase. Ce n'est même pas de la littérature du tout que ces Danses na* tionales et cette Beauté du diable, et voilà justement le secret de leur force et de notre indulgence à leur égard. Nous réservons notre bec et nos ongles pour la mauvaise littérature. Aux exhibitions forcenées, aux fandangos endiablés, on sourit ou l'on ne sourit

pas. Tout est dit pour les honnêtes gens. Ce sont généralement les autres auxquels cela fait venir de coupables prisées, et qui ont la naïveté de le crier sur les toits.

J'ajoute que, dans la circonstance présente, M. Lambert Thiboust et consorts, en étalant, dans deux pièces simultanées, toutes ces débauches théâtrales, ont rendu, scuis préméditation, im signalé service à Tordre et à la société, et nous ne sommes pas éloigné de denuuMier qu'une médaille soit frappée en leur honneur et à propos de la campagne excellente qu'ils viennent de faire, sans s'^i douter.

Je m'explique. A-t-on, par impossible, gardé le souvenir de notre précédent feuilleton? Nous y abordions un sujet délicat, une matière féconde en controverses, comme toutes les questions de délimitation. Nous examinions si, dans les casinos, aux eaux, aux bains de mer, les administrations avaient tort ou raison de ne pas admettre le mélange des dames artistes et des femmes du monde.

J'osai me prononcer nettement pour la négative, je décîarai qu'il n'était pas permis, à mon sens, de ftûw coudoyer celles qu'on injurie en les appelant des comédiennes par celles qu'on loue, au contraire, et qui v<His remercient lorsque l'épithète leur est appliquée.

Là-dessus, ni les récriminations, ni les approba* tiens ne nous ont fait défaut, et, malgré le masque

qui nous cache, un bon nombre a pu monter jusqu'à nos oreilles. Les uns ont vertement blâmé devant nous la rigueur de Manè, ignorant qu'il était toujours présent là où nous sommes. D'autres lui ont écrit, — sans se douter qu'ils écrivaient à nous, — pour le féliciter de son orthodoxie sur ce point. Bref, le coup a porté.

Et d'abord, entendons -nous bien avec nos lecteurs. Il n'y a pas de règles sans exception. Nous n'admettons pas qu'im salon, si fier et si justement réservé qu'on le suppose, puisse être assez peu intelligent pour ne pas entourer d'empressements et d'hommages M™* Viardot, M"« Plessy, les deux Brohan, M™« Penco, M™« Carvalho, M"« Battu, deux ou trois autres encore, pour ne citer que les vivantes. Tant pis pour ceux qui ne sentiraient pas qu'ici la femme de talent, de cœur, de distinction, d'esprit, couvre de son blason personnel ce qu'il y a d'un peu effarouchant dans le titre et dans la profession d'artiste dramatique, titre porté, profession exercée par des milliers de personnes qui ressemblent si peu à l'élite que nous venons de citer. Ce n'est pas à dire que parmi celles que nous répudions, il n'y ait pas du talent très-souvent et des qualités très-prisées, tant à la scène qu'à la ville. Mais l'étiquette d'artiste dramatique ne saurait être une recommandation, tant s'en faut! pour être admise à frayer avec le monde. Si l'on en admet quelques-unes, c'est quoique et non parce que.

Or, rincompatibilité profonde qui existe entre le métier d'honnête femme et celui d actrice ne saurait jamais être aussi victorieusement démontrée dans aucmi plaidoyer qu en des ouvrages comme les Danses naiioncdes, où l'actrice se montre un tableau vivant de la pire espèce et argumente d'autant plus contre ellemême que plus elle séduit.

Essayez donc de persuader à un spectateur qui vient de voir s'habiller, se déshabiller et se trémousser la petite Judith Ferreyra, aux épaules maigres, Alphonsine, dont le feu purifie cependant bien des choses, et M}^^ Félicie, plus fière qu'économe de sa belle jambe, essayez de faire comprendre à un brave homme, si optimiste, si débonnaire et si tolérant qu'on le suppose, qui sort des Danses nationales, que l'administration du Casino de Dieppe est sans cœur, et l'édilité de Trouville sans goût, parce qu'elles interdisent aux artistes l'accès de leurs établissements, où ces dames se trouveraient de plain-pied avec la femme et la fille du brave homme susdit, si les barrières dont on s'est plaint étaient renversées !

Avant la représentation de ces sortes de choses, il n'était pas impossible aux avocats de cette mauvaise cause de ramasser quelques prosélytes parmi les natures complaisantes ou peu clairvoyantes. A présent je les en défie bien. Le phare est allumé sur l'écueil. Les aveugles mêmes sont forcés de le voir, et je rends grâce aux auteurs qui l'ont allumé si à point.

A présent, la vérité crève les yeux ; impossible, aprës les exploits de la gaudriole dans la Beauté du diable et dans les Danses natianaleSf de ne pas comprendre que si les prêtresses de œs bacchanales venaient à être admises sur le même parquet que nos sœurs, vers minuit, les jours de bal, à Theure où l'excitation de la fête a remplacé la timidité des premiers pas, on en verrait assez pour se croire non {dus à Dieppe, mais à Montretout.

Le plaisant de Tafiaire, c'est que dans le même camp justement, par un déplacement singulier du sens moral, on tonne contre les écarts de la muse du théâtre et Ton commençait à prêcher en tapinois pour Tintroduction du loup dans la bergerie. — « Voyez! il est doux comme un agneau I et il bêle en personne si sage ! » Heureusement, on en aura été pour ses frais de prédication dangereuse.

La plus poétique étoile qui, depuis la Malibran, ait lui sur nos scènes lyriques, Erminia Frezzolini, la belle passionnée, nous est revenue ces jours-ci, après deux ans et plus de caravanes artistiques en Amérique. Elle passera l'hiver à Paris. Mais d abord elle va nous quitter encore, dit-elle, et son pays natal la reverra en octobre. Pendant qu'elle charmait le dilettantisme, un peu eiFaré en ce moment, du Nouveau-Monde, son père, signor Nencini, qui fut, en son temps, artiste et professeur de musique distingué, est mort à Viterbc ou à Orvieto. Il laisse à la grande cantatrice certaine

fbrtone dont le soin la réclame pour quelques semaines. Sans doute, on voudra entendre dans le pays même de rharmonie, son berceau, celle qui donna de si beaux jours à San Carlo, àlaScala, àlaFenice, à la Per« gola, à toutes les grandes scènes italiennes, avant de charmer et d'émouvoir Saint-Pétersbourg, Londres, Madrid, Barcelone, Paris.

A notre tour, nous retrouverons cet hiver son chant inspiré dans tous les salons voués au beau. Mais sa voixî Qu'est devenu, me direz-vous, cet instrument fragile qui n'avait déjà plus toutes ses cordes lorsque la vaillante artiste l'embarqua une dernière fois pour les Amériques! On m'assure qu'elle rapporte plus de voix qu'elle n'en avait emporté. Je ne demande qu'à le croire, et je demanderai, si le miracle est authentique, l'adresse et le nom du steamer favorable qui l'a accompli, pour conseiller une promenade de santé sur son bord aux ténors essoufflés et auxj»nme donne avariées de ma connaissance.

Les Italiens, où sans doute la grande Erminia reparaîtra pour quelques soirées, préparent leur ouverture. M. Calzado s'est mis d'accord avec son orchestre. En même temps les joyeux voisins de la salle Ventadour, les Bouffes du maestro Offenbach vont recommencer à agiter les jeunes grelots de la vieille folie. Tant mieux I rien ne manquait à la gloire de nos Bouffes errants en Autriche, en Hongrie, en Prusse et en Belgique, mais ils manquaient à la belle humeur de

notre capitale. Us nous rendront d'abord la Chanson (le Fortunio, la perle la plus fine du répertoire, et le même soir, lundi prochain, ils donneront la première représentation publique de cette bouffonnerie privilégiée : M. Choufleiiry redera chez lui /e. . . , qui fit ap^ plaudir comme un seul claqueur, en la dernière soirée de rhôtel de la présidence du Corps-Législatif, un parterre de princes, d'ambassadeurs, de sénateurs, de députés, de conseillers d'État et, par dessus tout, de jolies femmes. On n'a pas oublié que ce Choufleury est l'œuvre collective de Jacques Offenbach et de M. de Saint-Rémy, un homme de talent qui n'a pas besoin de protecteur.

Les Bouffes et leurs épices sont devenus un besoin chez plusieurs esprits blasés. Il faut à ceux-ci leur soirée aux Bouffes, comme à certains estomacs leur ration d'absinthe avant le dîner. Là s'arrête, espéronsle, l'assimilation, et je ne crois pas les excès d'opérettes capables de vous ravager un homme comme le fameux poison couleur d'émeraude.

L'autre soir, dans un foyer de théâtre, on vantait le zèle ingénieux d'une actrice à guérir un sien ami de cette soif hébétante de l'absinthe. Elle moissonne à coup de ciseaux dans toutes les feuilles imprimées le récit des accidents journellement causés par la boisson la plus ennemie de l'homme, et puis elle colle son butin sur les murs du cabinet de travail tlp l'ami. La pièce est presque toute Japissée de ces

avertissements qui, comme tous les bons conseils, ne sont guère écoutés. Mais l'actrice ne se décourage pas dans sa croisade et, tout le long du jour, vous la verrez parcourir revues, journaux, gazettes, à la recherche des faits absinthe. Je signale ce dévouement à l'Académie pour sa prochaine distribution de prix Montyon.

A propos des quarante immortels et de cette mortelle absinthe, un audacieux calembour, qui fut naguère attribué hardiment à M. Villemain, me revient en mémoire. L'illustre secrétaire perpétuel était allé rendre visite à Alfred de Musset, déjà malade de sa dernière maladie. Néanmoins lepoëte était sorti.

— « Monsieur est absent, répondit le domestique qui avait ouvert la porte à l'auteur de Lascaris,

— « Dites -lui que je suis venu le voir et n'oubliez pas d'ajouter, de ma part, qu'il s*absinthe trop. »

Un simple changement d'une seule voyelle a souvent le pouvoir de révolutionner terriblement les phrases. C'est ainsi qu'à l'une des dernières soirées qui précédèrent son congé, l'acteur exquis Dressant ayant à dire ceci : •< Madame la comtesse, voilà le feu d'artifice ; » la langue lui fourcha et l'on entendit trèsdistinctement : « Madame la comtisse, voilà le feu d'artifèce, »

Sa méprise ici n'était que désagréable, et l'on en a vu de plus graves. Il en est une qui est demeurée céfebre dans les fastes du Théâtre-Français et qui fi-

— «70 — gure, si j'ai bonne mémoire, au compte de M^^® Bour» goin, plus célèbre encore pour roriginalité de son es-prit et la vivacité de ses réparties que pour son talent dramatique.

On a retenu d'elle, par exemple, une foule de traits dans ce goût-ci : Une grande dame de la cour impériale ayant perdu un perroquet auquel elle attachait beaucoup de prix, supposa, à tort, que son trésor ailé était retenu chez M^'* Bourgoin et écrivit à l'artiste une lettre d'une politesse douteuse, qu'elle signa emphatiquement : la maréchale ***, duchesse ***, née de ***. Piquée de cette affectation et n'oubliant pas sa qualité de princesse tragique, M^^* Bourgoin répondit vertement (à propos de perroquet, c'était le cas) par ce laconique billet : Ni tm, ni connu, Iphioénis en

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