CHAPITRE VII l'exil de
Sollicitude du Parlement pour les lettres cl les arts. — Période féconde pour les œuvres littéraires. — Historiens et lettrés franc- comtois. — Collections d'objets d'art. — Bibliothèques précieuses. — Démission de M. de Grosbois. — Suppression de la mainmorte. — Résistance du Parlement. — Naissance du Dauphin. — Fèies populaires. — Accroissement de la dette publique. — Etablissement d'un troisième vingtième. — Protestations du Parlement. — Lit de justice. — Le Parlement demande la convocation des Etats. — Abolition de la corvée. — Création d'une cour plénière. — Assemblée des notables. — Le Palais envahi par les soldats. — Exil des magistrats. — Exaspération du peuple. — Démission de M. de Brienne. — Les Etats généraux solennellement annoncés. — Réinstallation des Parlements. — Enthousiasme populaire.
Aux luttes ardentes, passionnées, provoquées par le chancelier Maupeou, devait succéder une trêve de quelques années entre le pouvoir royal et la magistrature.
Réinstallé en avril 1775, le Parlement entendait bien n'abdiquer aucune de ses prérogatives, et sa pensée
dominante était tout d'abord de saisir la première occasion favorable pour affirmer son autorité et revendiquer tous ses droits; niais comment ne pas éprouver de la gratitude et se montrer reconnaissant pour le pouvoir royal qui l'avait spontanément rappelé, pour un prince qui voulait avant tout le bonheur et l'affection de son peuple? La monarchie, malgré ses erreurs, était entourée de tout son prestige et exerçait encore un rôle qui attestait sa force et sa vitalité. Les ministres étaient parfois méprisés, chansonnés, violemment attaqués; le roi restait entouré des sympathies, du respectueux attachement des populations. Puis, comment ne pas rendre hommage à ses généreuses intentions? Ne s'efforçait-il pas de réaliser des économies, d opérer des réformes efficaces, de ne pas aggraver les impôts ? Le Parlement résolut de se consacrer surtout à ses fonctions judiciaires, à l'administration de la justice, tout en veillant aux intérêts de la province, en édictant les règlements de police nécessaires, en secondant le mieux possible les efforts de l'industrie et du commerce, en protégeant les arts avec autant de zèle que d'intelligence; de tout temps il s'était composé non seulement de jurisconsultes, mais de lettrés actifs et laborieux, de collectionneurs de livres rares, tableaux et objets précieux. En 1752, il avait puissamment contribué à la fondation île l'Académie, secondé dans cette œuvre utile par le duc deTallard, gouverneur de la province; il s'associa à l'intendant, M. de Lacoré, pour favoriser les productions artistiques, encourager l'amour du beau et établir à Besançon une école de sculpture et de peinture.
SOLLICITUDE DU PARLEMENT POUR LES LETTRES ET LES ARTS. i
Depuis de longues années, la Franche-Comté avait produit des artistes éminents; sous la domination espagnole, sous la protection des Granvclle, des la Chaux et des Carondelet, elle avait été la terre des arts autant que la terre du droit. Au xvn e siècle, elle avait donné le jour à Jacques Courtois, connu sous le nom de Bourguignon, qui, doué d'une imagination brillante, peignait des batailles avec une couleur chaude et une touche admirable. Au xvm c siècle, elle possédait deux artistes d'un vrai talent, le peintre Melchior Wirch, d'Untervalden en Suisse, et Luc Breton qui, en 1757, avait remporté le premier prix d'émulation créé par Benoît XIV, dont Natoire et de Marigny reconnaissaient les hautes qualités, dont les papiers publics d'Italie vantaient le mérite et qui n'était pas moins apprécié dans notre pays. Wirch florissait dans le monde aristocratique et parlementaire, et obtenait dans le portrait les plus éclatants succès; toutes les familles riches avaient des tableaux de sa main. Autour d'eux se distinguaient avec moins de notoriété des peintres et des sculpteurs de mérite, les Perrin, Prevot, Frère Attiret, Duvigeon, Monnot, Nonotte, Vispré, et surtout Gresly et Jean-Baptiste Fraichot, ainsi que le sculpteur Philippe Boiston, de Morteau, pour lequel la municipalité de Besançon avait, en 1756, fait approprier deux salles au palais Granvelle afin qu'il pût y recevoir ses élèves 0). Parlementaires et intendant comprirent combien il était utile d'encourager toute cette pépinière d'artistes :
(1) Archives municipales, BB. 169, casier 1, rayon 11. reg. in-folio
de roneert avec les représentants de la cité, ils s'adressèrent au pouvoir royal, qui accorda pour l'école nouvelle 2,000 livres: on organisa, dans une maison appartenant à la ville, de vastes ateliers destinés aux leçons, et l'Ecole se trouva fondée.
Le Parlement ne cessa de manifester en toute circonstance, pour cette institution, le plus grand intérêt. Il contribua à la nomination des deux professeurs principaux, Wirch et Breton, et du professeur adjoint, Jean- Baptiste Fraichot; il applaudit aux succès d'une école destinée à rendre non seulement dans notre province, mais dans les pays voisins, de véritables services, et qui attira à Besançon, d'Alsace, de Lorraine et de Suisse, de nombreux artistes ; il encouragea les efforts de ses maîtres et de ses élèves, il s'associa à ses deuils; c'est ainsi qu'en 1782, à la séance publique de l'Académie, le présidènt de Vezet retraçait la vie laborieuse de Breton, montrait ses rares aptitudes, son intelligence, son activité et ajoutait : « Sans guide et sans maître, Breton, conduit par le génie, a vu sa tête couronnée de lauriers au Capitole. Citoyen modeste et vertueux, il est venu enrichir sa patrie de l'art de Praxitèle. » L'éloge était emphatique, mais mérité. Breton était doué d'une vive imagination, il savait donner aux figures l'àme et la vie, l'élégance et la correction.
Deux années après la fondation de l'Ecole de peinture, en 1777, le Parlement eut à défendre le collège de Besançon contre l'arbitraire gouvernemental qui, dans deux lettres patentes, manifestait hautement la volonté de supprimer cette maison d'éducation et d'en