PÉRIODE FÉCONDE POUR LES ŒUVRES LITTÉRAIRES
attribuer les revenus à un monastère de Dole et à une école militaire tout spécialement destinée à la noblesse. Le Parlement protesta ; il fit remarquer « que le collège anciennement fondé par les trois Etats de la Franche-Comté pour leur utilité commune, dans la ville où siégeait la magistrature, paraissait devoir être maintenu de préférence dans la capitale de la province, au centre du pays, dans la ville où étaient établis tous les services administratifs, où la jeunesse pouvait, grâce aux professeurs de l'Université, trouver un enseignement plus complet. » Il ajoute qu'il était nécessaire de donner satisfaction au tiers état ; que la noblesse ne pouvait se plaindre, puisqu'elle trouvait dans une ville de guerre toutes les facilités pour une éducation militaire ; qu'à la différence du collège de Dole, dont les fonds avaient été dissipés, le collège de Besançon avait toujours été bien dirigé, sous les yeux de l'archevêque, du Parlement et de l'Université. » Ces considérations étaient fort sages, et malgré les actives démarches de la ville de Dole et des religieux Bénédictins qui devaient être chargés de renseignement, le gouvernement n'insista pas (*).
Dans toute cette grave question, le Parlement fut appuyé par l'intendant. Cette époque fut une époque de conciliation et de paix entre le Parlement et le représentant du pouvoir royal. Les magistrats appréciaient les éminentes qualités de M. de Lacoré, son dévouement, sa sollicitude pour les intérêts de la Franche-
(1) Remonlr., voi. III, *ol. i 75.
Comté, et il faut reconnaître que [pas un intendant n'a donné autant de preuves de son amour pour le bien public, de sa bienveillance pour la ville de Besançon. Ce fut de plus une période féconde pour les œuvres littéraires, pour les travaux de l'esprit. L'abbé Millot venait, dans cette même année de 1777, d'entrer à l'Académie à la place de Gresset et s'était créé des amis dans tous les camps; ses livres, presque devenus classiques, avaient un grand succès. Talbert se faisait, lui aussi, une réputation méritée de littérateur aimable et spirituel; Courchetet d'Esnans, après avoir occupé une place honorable au barreau, devenait censeur royal, intendant de la maison de la reine, agent des villes hanséatiques à la cour de France, composait une histoire du traité de Westphalie et une biographie détaillée du cardinal de Granvelle. Billerey, professeur de médecine à l'Université, se distinguait comme écrivain autant que comme mathématicien et savant astronome. Mairot de Mutigney composait des hymnes et des odes, tout un poème sur les preuves de la vérité de la religion chrétienne. L abbé de Camus versifiait avec moins de facilité que Talbert; Nonotte étudiait à fond l'histoire ecclésiastique et la théologie, osait attaquer Voltaire et continuait ses travaux sans se préoccuper outre mesure des injures de son irascible adversaire. Leurs discussions duraient vingt années. Fenouillot de Falbert, dont l'Honnête criminel et les Deux Avares sont restés au répertoire, s'inspirait de Rousseau et de Thomas dans des poésies auxquelles on pourrait reprocher de la fadeur et un sentimentalisme exagéré, et faisait jouer à la
HISTORIENS ET LETTRES FRANC-COMTOIS. I l
Comédie française, en 1776, l Ecole des mœurs. Ambroise Renard publiait des observations critiques sur les Lettres péruviennes et sur l'ouvrage intitulé les Mœurs; Desmeuniers écrivait sur la littérature, 1 économie politique, le commerce, l'administration ; il y a de tout un peu dans le bagage littéraire du censeur royal et secrétaire de Monsieur. Le marquis de Lezay Marnesia exerçait son talent dans des poèmes semés de traits fins, délicats et profonds, et faisait preuve d un goût littéraire épuré. Bizot chantait avec une inaltérable gaieté les triomphes du Parlement sur les ministres, et publiail la Jacquemarclade, poème épi-comique, devenu rare.
Des érudits réunissaient dans de savantes recherches les matériaux épars de l'histoire. Perreciot se faisait couronner à l'Académie pour ses savantes dissertations. M. de Saint-Germain, membre du magistrat, composait un abrégé de l'histoire du comté de Bour^o^ne, ouvrage anonyme qui se confond quelquefois avec celui de dom Grappin. Bobilier, jurisconsulte profond, enrichissait de notes utiles la table du nouveau recueil des Edits. Il y avait toute une phalange de prêtres laborieux et savants. Bullet, professeur de théologie à l'Université, aussi profond que modeste, faisait paraître de nombreux ouvrages fort goûtés à l'étranger, et s'efforçait de donner à la Genèse une démonstration par la découverte d'une langue primitive. L'abbé Jacques se faisait remarquer dans les ouvrages de théologie et de sciences. Nicolas Bergier, principal du collège de Besançon, lauréat de l'Académie, combattait la philosophie moderne, consacrait son talent à la défense de la religion dans
de nombreux volumes écrits avec une puissance d'exposition de principes et de faits vraiment remarquable. L'abbé Jantet excellait dans les sciences exactes ; ses œuvres attestaient ses aptitudes. Pierre-Hubert Humbert, supérieur des missionnaires de Beaupré, publiait un volume sur le? vérités de la religion chrétienne, volume qui avait bien vite neuf éditions. Coypel, que Ton avait surnommé le Père Elysée et qui était né à Besancon, écrivait quelques curieuses notices, mais se conquérait, surtout comme prédicateur, une célébrité. Dom Berthod se livrait à d'activés recherches sur l'histoire de la Franche-Comté; il était jugé digne, par le gouvernement, d'extraire des archives de Bruxelles les pièces qui pourraient contribuer à répandre plus de jour sur les points contestés de l'histoire de France, étude pleine d attraits qui le séduisait à ce point qu'il écrivait au P. Dunand ces lignes datées d'Anvers, 5 octobre 1774 : « Me voici enfoncé dans les chartes et les manuscrits du moyen âge et au milieu de la bibliothèque de nos anciens ducs : que de riches collections à faire! J'ai déjà la notice de plu*> de deux cents magistrats, des anciens ducs de Bourgogne.... Je travaille et je me tue; cependant je suis gai, bien portant, parce que personne ne m'inquiète et qu'au contraire Messieurs de l'Académie de Bruxelles me comblent d'amitié 0). » Dom Grappin travaillait avec dom Berthod, son premier maître et son ami, à dresser l'inventaire des archives publiques et
(1) Correspondance du P. Dunand, p. 71. Manuscrifs. Biblioth. de Besançon.