Mémoire* cTOmer Talon, t. VIII, 2e part., p
premier président était d'avis de ne pas la tenir, pour obéir à la volonté du roi. Néanmoins, en présence de l'insistance générale, l'assemblée eut lieu et décida de nouvelles supplications. Les gens du roi furent envoyés auprès du garde des sceaux pour prendre jour.
Mais en même temps un incident grave vint de nouveau irriter le roi contre le Parlement. Un des conseillers de Pontoise, M. Tambonneau, s'étant rendu dans sa chambre pour rapporter un procès, tous ses confrères se levèrent, se retirèrent et le laissèrent seul. Le garde des sceaux essaya en vain d'accommoder l'affaire ; mais le roi ayant eu connaissance de cet affront fit appeler au Louvre sept conseillers, MM. Leclerc, de Gourcelles, le Camus, Pontarré, Villemontée, La Brichelière, Voisin. Pour les tirer d'embarras, le chancelier feignit d'être malade, s'excusa de ne pas venir au Louvre et négocia avec les prévenus pour les décider à se raccommoder avec leurs collègues de Pontoise. Ceux-ci promirent de faire leurs efforts pour arriver à une entente et ne tinrent pourtant pas complètement parole. Aussitôt ils reçurent un second ordre d'aller au Louvre. Ils y vont; on leur dit qu'ils ne verront pas le roi, mais qu'ils doivent se rendre le lendemain à Saint- Germain. Ils se hâtent d'obéir. Pendant ce temps, leurs collègues de la seconde chambre députent auprès du garde des sceaux, pour promettre de vivre en bon accord avec leurs collègues de Pontoise et donner au roi toutes les satisfactions qu'il lui plaira d'exiger. Mais rien n'y fit et à Saint-Germain les coupables reçurent des ordres d'exil. On continua toutefois à négocier officieusement en leur faveur ; les conseillers de Pontoise euxmêmes intervinrent et le roi se laissa fléchir. Il permit d'abord aux exilés de se rapprocher et de se fixer à Rueil. Puis, quelques jours après, ils reprirent l'exercice de leurs charges.
Entrée de Mazarin
à Paris.
Soumission
absolue du Parlement.
Tous ces faits se passaient à la fin du mois de janvier. Léo février 1655, Mazarin rentrait à Paris; le roi et la reine s'étaient portés à sa rencontre jusqu'au Bourget et ils le conduisirent au Louvre. Le Parlement, de son côté, envoya une députation pour le saluer ; deux ans auparavant il avait mis sa tête à prix. Seul, le prince de Condé, quoique abandonné de tous, restait insoumis et persistait dans sa révolte. Il fut déclaré criminel de lèse-majesté et condamné à mort. Rien ne put l'abattre et il ne revint en France qu'après la paix des Pyrénées. Désormais le Parlement surprendra le peuple de Paris par sa souplesse et par sa servilité, comme il avait étonné par son audace pendant la Fronde. On en eut bientôt la preuve dans l'affaire du conseiller Fouquet de Croissy. Ce magistrat avait été excepté de l'amnistie et devait quitter Paris. Non seulement il n'obéit pas, mais on prétendit même qu'il continuerait à comploter. Aussi fut-il arrêté, conduit à Vincennes, traduit devant des commissaires pour avoir entretenu des intelligences avec les ennemis de l'État. Le roi chargea le Parlement lui-même de choisir ces commissaires quifurentle chancelier, le président de Bellièvre et deux conseillers à la Grand'Chambre, MM. Doujat et Serin. Les complices de Fouquet de Croissy avaient été traduits devant le Châtelet ; mais cette procédure fut annulée et les deux affaires furent jointes. Les commissaires se rendirent à Vincennes pour interroger Fouquet. Celui-ci refusa de répondre, souleva un déclinatoire et prétendit qu'il devait être interrogé devant les Chambres assemblées. Le Parlement saisi de la question rendit un arrêt portant que M. de Croissy serait transféré à la chancellerie où un procès lui serait fait par les commissaires. En d'autres temps, le Parlement aurait soulevé une tempête et prétendu juger lui-même l'affaire. Quelques conseillers seuls avaient protesté et soutenu qu'on portait atteinte
aux privilèges du Parlement. Pour ce seul fait, le roi en fit exiler cinq ou six et ordonna que le procès serait instruit par deux conseillers d'État. C'était une nouvelle insulte au Parlement. On a souvent dit que le premier président Mole avait donné sa démission pour protester. Orner Talon donne une explication plus plausible. Mole était à la fois premier président et garde des sceaux. Il aurait dû, à ce double titre, prendre à la fois en mains les intérêts du Parlement et ceux du roi, ce qui était contradictoire et impossible. Il se décida donc à quitter le Parlement quoique avec regret, dit Talon, mais cette démission, loin de déplaire au roi, lui fut tout à fait agréable, et ce qui le prouve, c'est que la place de premier président ayant été donnée au président à mortier de Bellièvre, celui-ci fut, à son tour, remplacé par M. de Champlâtreux, fils de Mathieu Mole. Quoi qu'il en soit, le Parlement et les amis de Croissy se trouvaient dans le plus grand embarras : ils avaient sincèrement fait tout ce qui dépendait d'eux pour accommoder l'affaire et tout ce qu'ils avaient tenté n'avait produit d'autres résultats que d'irriter le roi.
C'était maintenant à qui s'abstiendrait ou chargerait un autre de reprendre les négociations. Le président de Nemond prétextait sa maladie pour prier Omer Talon1 de s'employer au raccommodement de l'affaire. La terreur était si grande que le Parlement, pour se débarrasser du procès, aurait bien voulu le laisser évoquer par une autre cour souveraine. Talon se décida à parler très timidement de l'affaire à M. Le Tellier. Celui-ci resta absolument froid. Talon s'adressa alors au garde des sceaux et promit que le Parlement, si on l'exigeait, consentirait à enregistrer la déclaration qui nommait des commissaires. Le garde des
1. C'était le fils d'Omer Talon, l'auteur des Mémoires. Celui-ci était mort à la fin de l'année 1652.
sceaux lui ayant demandé s'il en avait la preuve, Talon prit peur et s'empressa de reculer. « N'ayant pas voulu mourir, dit-il, pour ne point paraître avoir correspondance étroite avec ces messieurs, je lui dis seulement que, si l'on voulait mettre l'affaire en négociation, l'on verrait à donner les sûretés raisonnables et qu'en tous cas le roi était le maître1. » Ce fut le premier président qui se décida à reprendre les négociations. Mais il se hâta de s'effacer et proposa à l'assemblée d'envoyer auprès du roi à Fontainebleau le procureur général et les deux avocats généraux Bignon et Talon. Bignon s'empressa de s'excuser et Talon imita cet exemple en donnant pour toute raison qu'on avait décidé l'envoi d'un des gens du roi et qu'il n'était dès lors pas nécessaire d'arriver à deux. Le procureur général dut donc se résigner à faire seul le voyage. Il fut très mal reçu. Le roi commença par lui refuser net tout ce qu'il demandait. Puis il le renvoya au cardinal Mazarin. On vit alors combien le cardinal avait été habile dans ces circonstances. Il désirait être encore une fois l'arbitre entre le roi et le Parlement et avoir en France et à l'étranger la gloire de tout diriger.
Le Parlement allait-il se décider à envoyer une députation à Mazarin? L'avocat général Talon déclara que cela était tout à fait extraordinaire, mais, suivant ses propres termes, on pouvait traiter l'affaire avec délicatesse. Néanmoins Talon et Bignon refusèrent encore une fois de s'en mêler et même d'en faire rapport à la Cour. C'est en vain que le premier président insista pour les amener à prendre des conclusions. Le président Lecoigneux proposa de ne pas mettre l'affaire en délibéré et de donner pleins pouvoirs au procureur général. Conseillers et gens du roi s'empressèrent de se rallier à cet avis. On promettait
1. Continuation des Mémoires cTOmer Talon, t. VIII, 2e part., p. 142.
même au procureur général que la compagnie donnerait aux commissaires tous les pouvoirs qu'exigerait le roi. Le premier président se décida pourtant à résister. On n'avait jamais vu un pareil abaissement. L'avocat général Bignon imagina alors de formuler des conclusions qui ne disaient plus rien : la cour se bornait à envoyer le procureur général sans aucune autre explication, sans dire surtout s'il se rendrait directement auprès du cardinal ou auprès du roi. Le Parlement comprit qu'il allait joindre l'hypocrisie à la faiblesse et se décida à déclarer que le procureur général irait trouver le roi. Ce magistrat en fut épouvanté et il ne cacha pas ses craintes au Parlement. On essaya de lui faire comprendre qu'il devait se sacrifier, qu'il serait tout à fait déplorable « qu'une affaire de cette nature ne s'accommodât faute d'une civilité1 ». Le procureur général se résigna et, ce qui est mieux encore, réussit auprès du roi : il fut décidé que l'affaire de Fouquet de Croissy serait portée directement au Parlement et on annula d'autant plus facilement la procédure des commissaires qu'elle était entachée de nullité grave. Ce procès montre à quel degré de soumission et même de terreur le Parlement était tombé. Il n'essaya même pas de se relever de cette déchéance. On a dit parfois que de ce jour il avait renoncé à exercer son droit de remontrance. Mais c'est là une erreur. Le Parlement usa encore parfois et toujours timidement de ce droit jusqu'à l'ordonnance de 1667 qui réorganisa les remontrances et les rendit à peu près inutiles. Alors le silence se fit, et d'une manière définitive; il dura jusqu'à la fin du règne de Louis XIV.
Le rôle du Parlement durant la Fronde a été souvent Appréciation
du rôle du Parlement pendant 1. Mémoires cFOmer Taxon, t. VIII, 2e part., p. 145. la Fronde.
négligé par les historiens. On ne s'est même pas attaché à caractériser ce rôle. Les uns ont affirmé qu'il avait été la dupe de quelques seigneurs révoltés, d'autres ont dit qu'il avait été au contraire le maître et le directeur des affaires. On lui a reproché l'absence de vues politiques et administratives, des spéculations à courte vue. D'autres ont dit qu'il avait les desseins les plus élevés et ne songeait rien moins qu'à imiter le parlement d'Angleterre. La question est moins simple ou, si l'on préfère, plus complexe et c'est seulement après l'étude successive et attentive des faits, telle qu'elle vient d'être présentée, qu'on peut se rendre compte du rôle et de l'esprit du Parlement pendant cette période agitée de notre histoire. On a très exactement dit qu'il y avait eu deux Frondes, la Fronde parlementaire et la Fronde seigneuriale, et le rôle du Parlement a été pendant ces deux périodes, sous certains rapports identique, et sous d'autres différent. Pendant la première Fronde, le Parlement prend bien la direction des affaires et s'efforce d'attirer à lui le plus qu'il peut de l'autorité souveraine : il n'entend pas seulement vérifier les édits et contrôler les finances; il fait aussi de véritables lois et prend part à l'administration. Il est juste d'ajouter qu'à certains moments l'absence même du roi et de tout autre pouvoir chargé de le représenter obligeait le Parlement, pour empêcher l'anarchie d'éclater dans la capitale, de prendre en mains les rênes du gouvernement. Pendant la seconde Fronde, le Parlement, comme on l'a vu, fut plus passif qu'actif et il manifesta l'intention bien arrêtée de se rapprocher de la royauté. Il ne fit cause commune avec les seigneurs que contraint et forcé et lorsque les circonstances lui imposèrent cette obligation. Le Parlement voyait très nettement à quel point l'attitude des seigneurs était dangereuse et égoïste; elle menait directement à l'anarchie et à la guerre civile et compli-
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quait nos difficultés à l'extérieur. Le Parlement se fit aussi une idée très exacte de ses rapports avec la royauté et à ce point de vue il ne changea pas d'attitude pendant les deux Frondes. Il se déclarait en toutes circonstances, peut-être même trop souvent, le défenseur et le serviteur de la monarchie, mais il entendait aussi que cette monarchie fût limitée, notamment au point de vue du pouvoir législatif, et surtout pour les finances et l'établissement d'impôts nouveaux. Mais la monarchie n'a jamais accepté sérieusement cette participation du Parlement, et l'esprit de Richelieu a survécu au grand ministre. Il suffit de lire les Mémoires du temps pour se convaincre qu'Anne d'Autriche éprouvait une véritable aversion pour les hommes de robe. MmedeMotteville répète à toute occasion que cette reine était une princesse d'une douceur et d'une bonté tout à fait remarquables et cependant elle est bien obligée de reconnaître que, toutes les fois qu'elle se trouvait en face des membres de son Parlement, elle les traitait avec hauteur et dureté. On se tromperait gravement si l'on croyait qu'elle prenait cette attitude sous l'influence et sur les conseils de son premier ministre. Bien au contraire, Mazarin était toujours le partisan de la modération et de la douceur, sans reculer devant la dissimulation. Dans maintes circonstances, il conseilla cette politique à la reine vis-à-vis du Parlement et ce fut entre eux l'occasion d'un sérieux refroidissement. La reine cédait parfois à son ministre, mais plus souvent elle résistait dès qu'il s'agissait du Parlement. Cette princesse, ordinairement faible et indolente, peu soucieuse des affaires publiques, devenait intraitable dans ses rapports avec les gens de robe. Elle éprouvait pour eux une aversion instinctive ; elle tenait avant tout à transmettre à son fils ce pouvoir absolu qu'elle avait reçu de Louis XIII et de Richelieu et elle craignait que l'intervention du Parlement n'eût pour résultat de l'affaiblir. A
l'occasion des remontrances du 29 juillet 1648, elle se soumit aux désirs de Mazarin et offrit même au Parlement plus qu'il ne demandait. « Elle nous dit, écrit Mme de Motteville, que si on l'avait crue dès le commencement de leur révolte, elle ne serait plus en peine d'en chercher les moyens et qu'elle leur aurait appris leur devoir dès le premier jour qu'ils en étaient sortis, qu'enfin ils l'avaient emporté sur la douceur du cardinal, l'ayant fait résoudre en plein conseil de n'en plus endurer. Elle nous dit de plus qu'elle se moquait des suites qu'on voulait toujours appréhender, que les révoltes n'étaient pas si faciles à faire dans Paris..., que dans le conseil tous lui avaient fait la guerre de la joie qu'elle avait d'être à la veille de punir ces mutins.... Elle nous montra véritablement un grand désir de se venger de ceux qui avaient attaqué son autorité. Elle était touchée du rabaissement de la dignité royale et sentait le mépris que le Parlement avait fait de la douceur que par raison et par bonté elle avait voulu avoir en sa faveur1. »
Aucune entente sérieuse ne put jamais s'établir entre la reine et sa cour de justice ; l'une ne voulait rien céder de son autorité et l'autre n'était jamais satisfaite de ce qui lui était accordé. On s'observait sans cesse et chacune des parties s'empressait de profiter des fautes de son adversaire. Le Parlement reprochait à la reine ses mesures arbitraires, ses atteintes incessantes à l'inamovibilité des magistrats, le mauvais état des finances et leur dilapidation. La reine, de son côté, disait que le Parlement n'avait pas le droit de connaître les affaires de l'État, qu'il était incapable d'en apprécier les besoins et les nécessités, qu'il abusait de ses remontrances et paralysait ainsi toutes les affaires, non seulement celles de la