Tome X, p
marchands, descendants môme de serfs affranchis, ont-ils oublié leur origine basse et servile au point de se prétendre la Cour des pairs, sous prétexte que le roi y réunit parfois les pairs? Comment le Parlement peut-il se dire semblable au parlement d'Angleterre, alors qu'il n'est qu'une cour de justice? Mais après la mort de Louis XIV et après la régence, ses prétentions ne connaîtront plus de bornes. Il se dira le premier corps de l'État, il s'érigera en représentant des Etats Généraux bien qu'il ne forme qu'une partie du Tiers Etat1.
Ces sentiments n'étaient pas personnels à Saint-Simon ; ils étaient partagés par les autres ducs et pairs et par la grande majorité de la haute noblesse, seulement Saint- Simon les exprimait avec plus de hardiesse, de brutalité et d'esprit que les autres. Sous Louis XV, cette animosité et cet antagonisme entre la noblesse d'épée et la noblesse de robe se manifesta encore ouvertement et tendit même à s'étendre à la noblesse moyenne. Les parlements ne se faisaient aucune illusion à ce sujet : ils se sentaient en face d'hommes, sans doute bien élevés, distingués, puissants, mais par cela même hostiles à raison de leur esprit de caste et de la rivalité que faisait naître la diversité des talents et des mérites.
Le Parlement de Paris, dans ses remontrances adressées au roi Louis XV, fait allusion à cette hostilité de la noblesse et lui attribue souvent les désagréments ou même les disgrâces que doivent subir les hommes de loi.
Les mêmes causes produisaient les mêmes animosités entre les administrateurs et les gens de robe. De part et
1. Saint-Simon ajoute qu'on ne peut pas dire que les pairs représentent la noblesse au Parlement, d'abord parce qu'ils n'en sont pas membres, quoiqu'ils aient le droit d'y siéger et d'y voter, ensuite parce qu'ils ont entrée à tous les parlements et non pas à celui de Paris. Voy. sur tous ces points ses Mémoires, t. X, p. 360 à 474.
d'autre on s'épiait et on se méfiait. Les parlements avaient compris que les intendants, dès l'époque de l'organisation qui leur fut donnée par Richelieu, seraient de puissants adversaires et menaceraient leur suprématie, surtout dans les provinces. Le Parlement de Paris avait demandé leur suppression et l'avait même obtenue, mais pour un instant seulement. Dès qu'ils furent rétablis, se sentant plus puissants que par le passé, sûrs de l'appui du roi et des ministres, encouragés par leur qualité de représentants directs du roi et de sa souveraineté dans toutes les circonstances, pour la justice comme dans les finances, l'administration, la police, ils se mirent à surveiller de près les parlements, ainsi que leurs commissions leur en donnaient le droit; ils s'emparèrent même de certaines affaires et les jugèrent. Aussi ne faut-il pas s'étonner si les luttes furent fréquentes et parfois ardentes entre les deux pouvoirs rivaux.
Les parlements eurent aussi à se défendre contre les entreprises du Conseil d'État et surtout du Grand Conseil. Ce qu'on a déjà constaté pour le règne de Louis XIV se reproduit à plusieurs reprises sous son successeur. Sous prétexte d'évocations ou encore par d'autres moyens le Grand Conseil attirait à lui une foule d'affaires, prétendait les juger et essayait de devenir une juridiction ordinaire souveraine, même une sorte de parlement des parlements. Le Parlement de Paris adressa d'énergiques remontrances; Louis XIV et Louis XV lui donnèrent, en général, raison et promirent ou prirent des mesures destinées à prévenir les abus des évocations; mais si le Parlement obtenait, en droit, gain de cause, en fait ses succès ne produisaient aucun effet et les abus commis un jour recommençaient d'autant plus facilement le lendemain, que le Grand Conseil savait qu'il avait pour complices secrets et bienveillants les ministres et le chancelier.
D'ailleurs ces rivalités entre le Parlement, le roi, les
intendant?, la noblesse, n'étaient pas sans produire d'heureux effets; par cela même que ces pouvoirs se surveillaient et entraient en conflit, ils garantissaient plus ou moins les droits de chacun, ceux de l'État comme ceux des particuliers.
Mais dès le milieu du règne de Louis XV, les parlements durent se préoccuper d'autres rivaux, peut-être aussi puissants et certainement beaucoup plus dangereux; ils ne se rendirent compte de cette force et de ce danger que plus tard et alors que leur autorité était tellement ébranlée, qu'il était devenu impossible de la sauver, même par de tardives concessions.
Pendant tout le règne de Louis XIV, les avocats n'avaient constitué qu'une corporation purement judiciaire dont les membres se limitaient strictement à leurs occupations professionnelles. Sans doute, ils avaient été plus d'une fois honorés de la confiance du roi et c'est ainsi que quelquesuns d'entre eux avaient pris, à la confection des grandes ordonnances, une part tout particulièrement importante. Mais du moins vivaient-ils étrangers aux affaires politiques de l'État et si le Parlement éprouvait quelque désagrément, ils avaient le courage de faire cause commune avec les magistrats au risque de compromettre leur fortune.
Sous le règne de Louis XV ces nobles traditions ne se perdirent pas complètement et dans les conflits qui éclatèrent entre le Parlement et le pouvoir royal, les avocats se rangèrent à plusieurs reprises du côté du Parlement, refusant d'instruire et de plaider les causes comme les magistrats refusaient de les juger.
Mais cependant les avocats commençaient aussi à s'occuper des affaires publiques; les questions sociales, comme nous dirions aujourd'hui, éveillaient leur attention; les doctrines des philosophes les fascinaient; ils semblaient apercevoir une société nouvelle et prenaient
connaissance de leur force. C'était le règne des lettres, de la philosophie, des idées de liberté, d'indépendance, de générosité. Comment les avocats y seraient-ils restés étrangers? Ils en arrivaient ainsi à trouver tout à fait injuste leur exclusion delà magistrature. Ils se reportaient au temps antérieur à celui de la vénalité des offices, alors que les magistrats du Parlement étaient sans doute investis par le roi, mais sur la présentation du Parlement luimême qui choisissait parmi les avocats les plus éminents de la barre. La vénalité des offices avait supprimé ce recrutement : il n'était plus nécessaire d'être le plus savant et le plus expérimenté pour monter aux sièges du Parlement ; il suffisait d'être le plus riche ; puis les charges devinrent transmissibles aux héritiers, comme elles l'étaient entre vifs, et l'on vit même souvent des charges données à l'avance et en survivance, comme on disait alors, pour le jour du décès ou de la démission de leurs titulaires actuels. La magistrature était désormais composée d'un certain nombre de familles absolument fermées aux hommes nouveaux, quelle que fût leur science et leur honorabilité ; tel avocat qui avait vieilli dans la pratique du Palais se voyait écarté par le fils d'un président à mortier qui avait à peine atteint sa majorité. On comprend que les avocats, pénétrés des idées nouvelles, aient protesté contre cette organisation de la justice et fait cause commune avec les philosophes.
Pendant les premiers temps, les magistrats avaient, eux aussi, subi l'influence des philosophes; ils croyaient conserver leur popularité en acceptant quelques-unes des doctrines nouvelles politiques, financières ou autres qu'on jetait sans réflexion suffisante dans la circulation. Les salons exerçaient une influence énorme ; les philosophes y régnaient en maîtres et ceux qui les fréquentaient s'imaginaient qu'on peut tout discuter et tout trancher avec de
la grâce et de l'esprit. C'étaient ces salons qui formaient alors et dirigeaient l'opinion publique. Les magistrats suivirent ce courant nouveau tant qu'il leur sembla conduire la société vers un état meilleur, plus humain. Mais bientôt ils reconnurent qu'à ces idées parfois généreuses se joignaient des doctrines trop hardies, dangereuses pour l'état social. Il aurait fallu en effet à ce moment être doué à la fois d'une singulière sagacité et d'une supériorité d'intelligence extraordinaire pour savoir distinguer dans les doctrines nouvelles, qui commençaient à circuler partout, ce qui était juste et utile, de ce qui était injuste et néfaste. Les parlements n'eurent pas cette hauteur de vues : ils ne surent ni résister aux tentatives dangereuses, ni seconder celles qui étaient inspirées par l'esprit de justice et d'intérêt social. Il leur arriva ainsi de ne pas enrayer certains maux qui préparaient de grands désordres, et d'arrêter des mesures qui réalisaient un véritable progrès social. Dès lors les philosophes, les doctrinaires, les avocats devenus tout puissants, comme l'atteste maintes fois dans son Journal Barbier qui ne saurait être suspect, enfin et surtout l'opinion publique déchaînèrent leur haine et leur réprobation contre ces cours de justice, véritables réceptacles de tous les anciens préjugés, de tous les abus. Tel est le spectacle auquel nous allons assister en abordant le règne de Louis XV.