Mémoires de Saint-Simon, t. VIII, p
Nous ne nous arrêterons pour le moment ni aux difficultés soulevées pour l'application de la bulle Unigenitus, ni aux affaires politiques dont le testament de Louis XIV fut la cause. Tous ces faits appartiennent bien plutôt au règne de Louis XV. Du jour où Louis XIV déposait son testament entre les mains du Parlement, son rôle était définitivement achevé. C'était maintenant le Parlement qui pouvait concevoir l'espérance de renaître à la vie politique. L'occasion d'une régence lui avait toujours été favorable et lui avait permis de se mêler des affaires de l'État. Il avait été contenu avec une telle rigueur par le grand roi qu'il avait hâte de rouvrir, d'une manière quelconque, l'ère des libertés publiques. Était-ce un bien, était-ce un mal? Ce qui est certain, c'est que la justice n'avait jamais été rendue avec plus de dignité ni avec plus de régularité que sous le roi qui venait de s'éteindre. Mais c'est une tendance très naturelle chez les corps de l'État qui en ont le moyen, de pénétrer dans la vie politique de leur pays. Les questions de cette nature doivent offrir un attrait bien irrésistible, puisqu'on constate ce même fait dans tous les pays et dans tous les temps. Le Parlement subit donc, lui aussi, cet entraînement, et nous allons voir renaître, pendant tout le règne de Louis XV, le droit de remontrances dont le Parlement usera même parfois à l'excès.
D'ailleurs ce sont bien des temps nouveaux qui s'ouvrent à l'avènement de Louis XV et qui sont destinés à en préparer d'autres encore. La monarchie reste aussi absolue et devient même plus despotique que sous Louis XIV. Le grand roi savait céder, même sans remontrances, toutes les fois qu'on lui présentait des observations qu'il reconnaissait justes et bien fondées. Louis XV, plus entêté, moins scrupuleux et toujours ennuyé par les questions d'État, résistait même aux remontrances les
plus légitimes. Aussi le Parlement, malgré l'usage fréquent du droit de remontrances n'obtint pas de succès bien importants vis-à-vis de la royauté. Le cours de la justice fut trop souvent suspendu, malgré les plaintes des plaideurs. C'est surtout sur l'opinion publique et sur l'esprit de la nation que l'action du Parlement fut vraiment utile. En s'érigeant en défenseur des droits du peuple, en protestant contre le despotisme royal, contre la violation des lois fondamentales du royaume, en demandant l'application équitable des autres lois, en gémissant avec le peuple sur sa misère, en prenant surtout fait et cause pour lui toutes les fois qu'on voulait établir ou augmenter un impôt, le Parlement se rendit facilement populaire. Non seulement il aimait, mais il recherchait même cette popularité et il lui arriva plus d'une fois d'user de ce droit de remontrances, sans autre but que de se rappeler à l'affection du peuple et au risque de jeter le trouble dans les esprits. Le Parlement, malgré tout, avait atteint son but; on le considérait comme le dernier représentant des vieilles libertés qui existaient du temps des États Généraux.
Mais cela ne dura que peu de temps. Le Parlement comptait, en effet, de nombreux et puissants ennemis. C'était déjà, sous le règne de Louis XIV, la noblesse et surtout la haute noblesse, ainsi que les fonctionnaires de l'ordre administratif, comme nous dirions aujourd'hui, et à la tête desquels il faut placer les intendants. Ce fut en outre, sous le règne de Louis XV, l'ordre des avocats devenu très puissant.
Si l'on veut se rendre compte de la haine de la noblesse vis-à-vis du Parlement, il suffît de se reporteraux Mémoires de Saint-Simon. Le duc et pair, si jaloux de ses prérogatives, consacre une véritable étude des plus curieuses sur les origines de la monarchie française, sur les pairs de
France, sur les légistes, sur le Parlement, sur les gens de robe; il n'hésite pas à remonter jusqu'à Pharamond pour arriver à Louis XIV, le tout dans le seul but d'abaisser et d'écarter les hommes de loi et de présenter les ducs et pairs comme la base la plus solide de la monarchie. Selon Saint- Simon, le Parlement ne s'est occupé de la politique intérieure qu'à partir de la régence de Marie de Médicis. Sans doute il avait depuis longtemps enregistré les traités de paix, mais il ne les discutait pas, et il se limitait à une simple mesure de publicité qui ne l'autorisait pas à se considérer comme assemblée politique. C'est seulement sous la minorité de Louis XIII et sous celle de Louis XIV qu'il a pris ce caractère nouveau. Aussi Saint-Simon reproche-t-il aux régences d'avoir laissé le Parlement rentrer en scène et il n'a pas trop d'éloges pour Louis XIII et Louis XIV qui ont ramené le Parlement à ses fonctions judiciaires; l'expérience avait prouvé qu'au lieu de faire cesser les troubles politiques, il les avait souvent aggravés. Les vrais soutiens de la couronne, ce sont les ducs et pairs. « Le serment des pairs à leur réception au Parlement, dit Saint-Simon, est d'assister le roi en ses hautes et importantes affaires, de tenir les délibérations de la cour secrètes et de se comporter en tout comme un bon, vertueux et magnanime duc et pair de France doit faire. Ce sont les termes consacrés mot pour mot qui ont été en usage depuis l'introduction de la prestation de serment par les pairs la première fois que chacun vient prendre séance au Parlement1. » Saint-Simon entre dans de longs détails pour montrer comment le Parlement a été assez habile pour arriver, par des modifications apportées au cérémonial de réception des pairs, à réduire ceux-ci au rang de simples conseillers. Comment ces légistes, fils de