‹ Le parlement et la Fronde. La vie de Mathieu Molé. Notices sur Édouard Molé et le comte MoléChapitre 13 sur 16 · PRÉFACE. XIX · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XIX

« terre el seigneurie de Champlâlreux '. » — Suivait rénumcralion des terres cl liefs qui, à ce moment, composaient la terre de Cliamplâtreux et les diverses prérogatives qui résultaient de l'érection en comté.

' Au temps de Mathieu Mole , Chaniplâtreux n'était point une vaste in'opriété, el le château n'était qu'un modeste manoir, où il habitait pendant les vacances avec sa famille, et n'invitait que ses amis les |)lus intimes. Son Ois, M. de Champlâlreux, commenra à l'embellir. Soit par économie, soit par bon goùl, il ne changea point le caractère de l'architecture du vieux château. Le Père Léon, ancien ami de son père, en lui dédiant une nouvelle édition de son livre intitulé : les Couronnes des Saints, lui parlait des changements qu'il avait faits à une première édition; — h J'ai fait à peu près ce que « vous avez fait dans votre belle maison de Champlâlreux, c'est « une ancienne nouveauté ou une antiquité renouvelée. » — Lorsque Mathieu- François Mole eut épousé une fille de Samuel Bernard , il se trouva assez riche, pour agrandir la propriété, en acquérant des terres voisines, et pour faire construire un des plus beaux châteaux des environs de Paris. Achevé en 1857, il fut l'ouvrage d'un architecte nommé Chevolet qui était alors en réputation. Le parc fut agrandi; de larges allées conduisaient de la grande route au château , et la tradition est restée que M. de Malesherbes donna ses conseils el ses directions pour ces plantations.

Pendant la tyrannie révolutionnaire, Edouard- François Mole périt sur l'échafaud et ses biens furent contisqués. Le château de Champlâlreux fut converti en hôpital militaire. Lorsque les biens des condamnés furent restitués el l'ordre public rétabli, le comte Mole fit réparer les dégâts commis dans le château, el au retour d'un voyage en .\ngleterre il lit dessiner le parc dans le même goût qu'il avait admiré dans les vastes jardins anglais.

En 1429, le roi Charles VII, d'après les conseils de Jeanne d'Arc, et prenant foi en sa mission divine, marchait vers Reims où il devait être sacré. Il se présenta devant la ville de Troyes. Elle était occupée par une fafble garnison de Bourguignons ; les sommations laites au nom du Roi, eurent un refus pour réponse. L'armée royale n'était pas nombreuse^ elle manquait de vivres, de munitions et d'artillerie; toutefois, la Pucelle fut d'avis de tenter l'assaut et promit, au nom de Dieu, que par amour ou par puissance, le Roi entrerait à Troyes avant deux jours.

La garnison n'était guère en mesure de repousser l'attaque. Le peuple de la ville était épouvanté des merveilles qu'on racontait de la Pucelle. D'ailleurs, il y avait à Troyes, comme dans toutes les villes, un parti contraire aux Anglais et aux Bourguignons, qui désirait rentrer sous l'autorité du Roi. A la tète de ce parti étaient Guillaume Mole , un des principaux habitants

de la ville, et ses beaux-frères, Jean Leguisé, évêque de Troycs, et Gilles Leguisé, son frère, chancelier des foires de Champagne. Ils persuadèrent facilement au peuple et même à la garnison de traiter avec les assiégeants. On commença à parlementer. La menace d'un assaut liàta la négociation j l'évèque et les principaux de la ville se rendirent au camp du Roi , et il fut réglé que la garnison sortirait Hbrement avec ses armes. Une complète abolition fut accordée aux bourgeois pour fait de rébellion.

C'est la preniière fois que le nom de Mole , destiné à une bien plus grande illustration, paraît dans l'histoire de France.

EDOUARD iMOLÉ.

La postérité de Guillaume Mole vit accroître son importance, dans les générations suivantes, par de nobles et considérables alliances dans la noblesse de Champagne. Son arrière-petit-fils, Nicolas Mole, s'établit à Paris, où il fut d'abord conseiller à la Cour des Aides, et en 1G17, conseiller au Parlement. Son fils Edouard Mole, après avoir acquis beaucoup de réputation dans le barreau, entra au Parlement en 1567.

Après le meurtre du duc de Guise à Blois et l'alliance de Henri III avec le roi de Navarre, au mois de janvier 1589, la Ligue demeurait maîtresse de Paris. Bussy-Leclerc, alors gouverneur de la Bastille et toutpuissant dans la ville, entra, armé et le pistolet à la main, dans la Grand'Cliambra et commanda à plusieurs membres du Parlement, dont il donna la liste, de le suivre à rhôtel de ville. Lorsque le Premier Président lui demanda par quelle autorité il agissait ainsi; il répondit que si on ne lui obéissait pas, quelques-uns d'entre eux

4 KbOl .VI\i> MUl.K.

pourraient s'en mal trouver. Le Premier Président de Harlay, les présidents de ïiiou, Potieret Brisson, suivis de cinquante ou soixante conseillers, qui pour la plupart n'étaient point sur la liste, lurent conduits à la Bastille à travers une populace, qui les insultait et les menaçait. Dès le lendemain Brissou et plusieurs autres furent mis en liberté^ successivement tous sortirent de prison, hormis le Premier Président de Harlay.

Brisson fut chargé par le Parlement de remplir les fonctions de Premier Président. Un arrêt, conçu dans les termes suivants, porta qu'Edouard Mole, conseiller , « est nommé pour l'exercice de l'état de procureur général du Roi pour l'absence de Jacques de la Guesle '. »

Ce choix était dicté par les clameurs d'une populace échauffée et menaçante, qui criait : Molél Mole! Ce n'est pas qu'il eût jamais montré le moindre assentiment à la sédition ; il avait été la veille conduit à la Bastille; mais il avait une grande réputation d'intégrité.

Brisson, en acceptant les fonctions, qui lui étaient conférées par la suggestion des chefs de la Ligue, déposa secrètement chez deux notaires une protestation, où il alléguait la force et la contrainte que la licence populaire exerçait contre lui : il ajoutait que des gens de bien et d'honneur, bons et fidèles serviteurs du Roi, lui avaient conseillé de temporiser et de s'accommoder au

' Registres du Parlement.

EDOUARD MOLE. o

vouloir du peuple, quoiqu'il fût injuste et déraisonnable.

Cette apologie delà conduite de Brisson peut s'appliquera presque tous les magistrats qui continuèrent à siéger au Parlement, au lieu de se rendre à Tours, oii le Roi les convoquait, en déclarant d'avance que tous les actes du Parlement resté à Paris seraient nuls. Ils suivirent la ligne de conduite indiquée dans la protestation de Brisson et conservèrent l'espérance qu'avec le temps, ils pourraient «profiter en quelque chose pour la réduction et la réconciliation du peuple avec le Roi. «

Brisson, qui était ambitieux et que ses succès dans les lettres et au barreau, ainsi que la confiance dont l'avait honoré Henri III, avaient rendu présomptueux, s'était, plus qu'aucun autre, flatté de manier l'esprit du peuple. Habile à conduire les affaires dans un Etat régulier, il vit bientôt qu'en temps de sédition il n'en était pas de même, et qu'il avait conçu une vaine espérance; mais il avait du courage, et, tout en sachant le danger, il le brava. Le grand et formidable parti de la Ligue ne tarda point à se diviser en deux factions : — la Ligue française qui voulait un roi catholique, mais de lignée royale : c'est-à-dire reconnaître le roi de Navarre pour roi de France, quand il se ferait catholique-, — la ligue espagnole, qui voulait un roi catholique, mais étranger, pourvu qu'il eût assez de puissance pour protéger et maintenir la fortune des chefs et principaux de leur faction.

Le Premier Président et la compagnie presque entière

fi EDOUARD MOLE.

élaieiit de la ligue française et s'opposèrent constamment à la ligue espagnole, ainsi qu'aux prétentions du duc de Mayenne et de la maison de Lorraine ; le Parlement, par ses arrêts et selon ses formes légales , entrava sans cesse cette double cabale.

Mole était, par sa cbarge, plus en évidence que tout autre dans cette conduite. Un nommé Brigard, agent dévoué du duc de Guise, et qui avait joué un rôle actif dans les barricades de I088, avait écrit furtivement à un de ses parents, qui se trouvait dans l'armée du Roi. Cette lettre fut saisie-, les ligueurs crièrent à la trahison. Brigard fut traduit en justice. Soit que la lettre n'eût pas une signification criminelle, soit qu'il ne convînt pas au Parlement de punir comme crime les communications avec le parti royal, Brigard ne fut pas déclaré coupable. Les ligueurs devinrent furieux contre le Parlement, et cherchèrent à soulever la populace. A cet effet des écrits, destinés à être publiés et affichés pour émouvoir la ville, furent remis à un imprimeur. Le Procureur général requit qu'il fût fait défense, sous peine de la vie, à toutes personnes d'imprimer, faire imprimer et afTicher aucun libelle ou billet tendant à division ou faction populaire; il envoya, pour saisir les délinquants , des huissiers qui furent repoussés et maltraités.

Dès lors les Seize résolurent de sévir contre le Parlement, et de créer une chambre composée de leurs partisans pour que la justice fût rendue à leur gré. Après

beaucoup de conciliabules, Bussy-Leclerc fit saisir dans la rue le président Brisson , et l'on arrêta chez eux, Larcher, conseiller, et Tardif, membre de la Cour des Aides. Ils furent traînés en prison où on les étrangla; puis on suspendit leurs cadavres à des potences avec un écriteau, qui les nommait traîtres, hérétiques et politiques : c'était ainsi qu'on nommait ceux qu'on soupçonnait de traiter avec le Roi.

Le peuple fut plus ému de pitié que de sédition. En vain Bussy-Leclerc essaya d'exciter les esprits ; la bourgeoisie était indignée et effrayée, elle envoya des députés au duc de Mayenne, qui était absent, pour le conjurer de venir punir et réprimer ces brigands. Le mauvais succès de ce crime en prévint les suites. Il n'y eut pas d'autres victimes. Une liste avait désigné un certain nombre de parlementaires qui devaient être massacrés. Le nom de Mole s'y trouvait, et son successeur était déjà désigné.

Comme Bussy et ses amis étaient soudoyés par les Espagnols et travaillaient pour donner la couronne à Philippe II, le duc de Mayenne n'avait pas de ménagements à garder. Il arriva à Paris. Bussy et les principaux ligueurs prirent la fuite-, quatre autres furent arrêtés et exécutés, sans forme de justice, par ordre du duc de Mayenne.

Dès lors le calme fut rétabli à Paris. Mais le Roi soumettait les provinces Tune après l'autre ; puis, se rap-

chanl de la capitale, il en essayait le siège. Ainsi elle élait condamnée à la misère et à la famine, tandis que les factions, étant les unes comme les autres impuissantes à obtenir un plein succès, se bornaient à s'entraver mutuellement.

Le 11 octobre 1592, Mole et Séguier furent députés par le Parlement au duc de Mayenne pour lui exposer la déplorable situation de Paris et pour le conjurer de traiter avec le Roi, du moins pour obtenir une trêve.

Une telle négociation devait évidemment amener la reconnaissance de la royauté de Henri IV. Déjà la noblesse et la bourgeoisie commençaient à la désirer 5 mais la plus grande partie du Clergé, la Sorbonne et les amis de l'Espagne y étaient opposés plus vivement que jamais.

Le duc de Mayenne répondit donc au Parlement : — « Je pourvoirai aux affaires avec vous et par vos avis, en attendant l'assemblée des Etats, qui sera sans remise à la fin du mois prochain, pour y prendre quelque bonne et finale résolution qui soit au contentement des gens de bien. •»

C'est qu'en effet Mayenne, le parti espagnol et le légat du Pape avaient résolu de déléguer aux Etats Généraux l'élection d'un roi de France. L'opinion du Parlement et de la bourgeoisie parisienne s'était hautement déclarée contre cette mesure; elle fut encore plus décriée, lorsqu'on vit arriver des députés élus par un pc-

tit nombre de partisans de la Ligue, la plupart « factieux, nécessiteux, ennemis du repos public, affamés du bien d'autrui, venus exprès pour favoriser les Espagnols. »

Plusieurs provinces n'avaient pas envoyé de députés-, l'assemblée était incomplète, et lors de l'ouverture des Etats, on n'y comptait que quarante-cinq députés. Successivement le nombre s'éleva à cent vingt-huit. Le Clergé était dévoué à la cour de Rome et obéissait au légat. Le Tiers Etat appartenait en majorité aux Espagnols, qui y achetaient des partisans; mais la minorité, composée des députés des grandes villes, voulait la paix. La noblesse était vivement opposée à l'Espagne -, quelques députés de cet ordre étaient dévoués au duc de Mayenne. Le plus grand nombre, sans être encore favorables à Henri IV, voulaient un roi français et catholique.

Mayenne institua deux nouvelles Chambres, Tune composée des princes lorrains, des maréchaux de France et des officiers de la couronne ; l'autre, des délégués des parlements et des divers corps de magistrature. Le Parlement de Paris , sur les conclusions du Procureur général Mole, se réserva expressément la prérogative de vérifier et d'autoriser les résolutions prises par les États Généraux. — C'était contrarier le duc de Mayenne, qui aurait voulu que l'élection d'un roi ne fût pas soumise à la vérification du Parlement. Cette ré-

serve étant faite, la Compagnie délégua pour assister aux Etats Généraux le Premier Président, le Procureur général et huit conseillers ou présidents.

Cependant la cause royale faisait de jour en jour des progrès. La résolution prise par Henri IV de rentrer dans la religion catholique était connue et le duc de Mayenne , sans renoncer à ses espérances , était dans la nécessité de ne pas entrer en lutte ouverte avec les Espagnols.

Le 28 mai 1593, le duc de Mayenne annonça que les États seraient informés des propositions du roi d'Espagne, qui promettait des secours d'argent et des troupes pour sauver la rehgion catholique, si l'Infante, sa fille , était reconnue comme héritière de la couronne de France. A peine la lecture de cette proposition futelle achevée, que Mole se leva et dit que, selon le devoir de sa charge, il y mettait opposition et qu'il invitait les membres du Parlement à la combattre avec lui, comme contraire aux lois en vigueur dans le royaume depuis douze cents ans. On voulut contester au Procureur général le droit de former une opposition à la face des États : alors tous les délégués du Parlement se levèrent et sortirent de la salle, annonçant qu'ils ne paraîtraient plus à l'assemblée. Aussitôt le Parlement s'assembla, prit connaissance des propositions et députa le Premier Président, le Procureur général et quelques conseillers, pour aller faire des remontrances au duc do Mayenne.

L'avocat du roi Hotnian donna lecture de la formule solennelle : — « Nous ne pouvons, ni ne devons, » — chacun des délégués s'exprima librement et résolument. Mole parla avec plus d'énergie encore, disant « qu'il était vrai Français, qu'il mourrait Français et perdrait ses biens et sa vie plutôt que de cesser de Têtre. »

Cependant la dissension qui annulait, l'une par l'autre, la cabale espagnole et la cabale du duc de Mayenne empêchait les Etats Généraux de prorëder à l'élection d'un roi. La guerre devenait de jour en jour plus favorable à Henri IV. Il offrait une trêve que refusait le conseil d'État de Mayenne. La population deParis, menacée d'un nouveau blocus, impatiente de voir la fin de tant de misère, s'irritait jusqu'à la sédition et demandait la trêve-, le légat était insulté publiquement-, le duc de Féria menacé-, ce qui restait des Seize contraint à se dérober à la colère du peuple. Il fallut céder, et une trêve de dix jours fut conclue.

Telle était la situation, lorsque le 23 juin 1593, Michel de Marillac, conseiller aux Enquêtes, représenta à la seconde chambre qu'en ce moment des choses de grande conséquence étaient traitées dans l'assemblée des États, et que le Parlement semblait obligé d'ouvrir les yeux pour aviser à ce qu'il serait à propos de faire. — « On se propose, disait-il, de faire un roi et la Compagnie doit s'y opposer. »

Sur sa proposition la Chambre, non sans quelque hé-

ï-2 EDOUARD MOLE.

silation et craignant de s'engager dans une si importante affaire, prit courage et envoya sur-le-champ à l'autre Chambre des Enquêtes, Marillac et un autre conseiller pour y proposer de demander à la Grand'Chambre une assemblée générale du Parlement. Cette proposition étonna d'abord les esprits qui étaient timides, encore qu'elle fût conforme à leurs sentiments.

L'assemblée des Chambres fut indiquée pour le 2o juin. Comme on commençait à délibérer , M. de Mayenne, envoya prier la Compagnie de ne point passer outre; il promettait de prolonger la trêve qui allait finir ; puis il trouverait bon que le Parlement s'assemblât et proposât ce qui lui semblerait sage.

Le 28, le Parlement, n'ayant reçu aucun autre message du duc de Mayenne, s'assembla et entra en délibération : mais au lieu de parler de la trêve et de ses conditions, on en vint hardiment à traiter de celte élection ou nomination d'un roi , qu'il était question de déférer aux États Généraux .

Les gens du Roi furent mandés; et après que le Premier Président, Lemaître, eut résumé le sujet de la délibération, « M. Mole, comme Procureur général, présenta de convenables et généreuses conclusions '. »

Il ne s'agissait plus seulement de faire des remontrances , mais de casser tout ce qui se faisait aux États contre la loi salique et les lois fondamentales du

1 Mémoires de Marillac.

royaume. L'arrèl fut rendu et se terminait ainsi : — « Dès à présent ladite Cour a déclaré et déclare tous '( traités faits ou à faire ci-après pour l'établissement (c de prince ou princesse étrangers nuls, et de nul effet , (( comme faits au préjudice de la loi salique et autres <( lois fondamentales du royaume. »

Puis il fut proposé d'envoyer à l'heure même demander audience à M. de Mayenne; il l'accorda : ensuite il fit savoir par un nouveau message qu'il ne pourrait recevoir le Parlement que dans l'après-dînée. Cela déplut à la Compagnie, qui supposait que le duc de Mayenne cherchait quelque moyen d'éluder l'arrêt; mais les courages ne furent pas ébranlés.

Lorsque M. Lemaître et la députation furent admis, il commença par exposer en peu de paroles les motifs qui avaient déterminé la Cour à envoyer une députation à M. le duc^ : — l'obligation qu'avait le Parlement de conserver et maintenir les lois fondamentales du royaume : — la crainte que ressentaient tous les Français de subir le joug et la domination de la nation espagnole, nation trèscontraire en mœurs et façons de vivre à la nation française : — la juste plainte et importunité des habitants de la ville de Paris et la pitié due au pauvre peuple : — l'obligation imposée tout autant à monseigneur le duc de Mayenne d'entretenir les lois, ainsi qu'il l'avait promis et juré solennellement en ladite Cour, s'engageant en con-

^ Registres du Parlement.

ii EDOUARD MOLE.

science à garder les lois de ce royaume et principalement la loi par laquelle, depuis douze cents ans, la grandeur de la couronne a été conservée en son entier, et par laquelle les femmes sont perpétuellement exclues du droit à la couronne, encore qu'elles soient originaires de France et plus proches parentes du roi décédé; cette loi ayant été introduite et pratiquée depuis le roi Clovis. — « A ces causes, monsieur, ajouta le Premier Président, la Cour m"a chargé de vous dire qu'elle a cassé tout ce qui est fait et se ferait, en rassemblée des États, contre la loi salique et les lois fondamentales du royaume. »

Ce langage et cet accent troublèrent le duc de Mayenne. — Vous vous fussiez bien passé de donner un arrêt de si grande conséquence sans m'en communiquer*. — Telle fut à peu près la seule réponse qu'il fit à la députation; mais lorsqu'elle se retirait, il retint le président Lemaî- Ire et quelques conseillers, et tenta de les amener à un accommodement ou de les intimider. De vives paroles furent dites de part et d'autre 5 et lorsqu'il s'emporta au point de dire qu'il casserait l'arrêt, le premier président répliqua froidement : — «j'en ferai rapport à la Cour. »

Le duc de Mayenne avait en effet la pensée de déférer l'arrêt du Parlement aux États Généraux. Le lendemain.il eut une nouvelle conférence avec le Premier Président , chez l'archevêque de Lyon , qui se chargea d'expliquer les motifs de mécontentement du

* De Tliou : Mémoires de Marïllac.

EDOUARD MOLE. i^

prince. Il s'exprima en des termes si peu convenables , que M. Lemaître l'interrompit : — « La Compagnie respectable que je représente est blessée par vos injurieuses paroles-, je dois en être offensé et je ne les puis souffrir. Sachez que le Parlement ne trompe personne et rend à chacun ce qui lui est dû. Il n'a jamais eu d'autre intention que de remplir ses obligations et de conserver sa dignité et l'autorité des lois. Quant à moi j'aimerais mieux mourir que de m'engager avec la faction espagnole. »

Lorsque le Premier Président renclit compte de ce qui s'était passé, tous les membres du Parlement donnèrent de grands applaudissements à sa fermeté et promirent de sacrifier leur vie plutôt que de permettre qu'on changeât quelque chose à l'arrêt.

Cette courageuse volonté du Parlement , dont les sentiments étaient hautement partagés par un grand nombre de seigneurs et de gentilshommes , changea la résolution de M. de Mayenne. Il pouvait prévoir que, même dans les Etats Généraux , il trouverait une vive résistance. Mole avait déjà écrit le discours qu'il devait y prononcer, et qui devint inutile, lorsque le duc eut renoncé à la cassation de l'arrêt. Ce discours a été conservé et présente un caractère d'assurance et d'énergie. La trêve fut donc prolongée de trois mois ^ puis encore de deux mois. Les plus grandes villes du royaume et pres(|ue toutes les provinces reconnaissaient

l'autorité royale ^ les grands seigneurs et les personnages importants de la noblesse quittaient Mayenne et traitaient avec le Roi. Il avait abjuré solennellement le calvinisme, le 2o juillet -1593^ il avait été sacré à Chartres, le 27 février lo94-. Mayenne et le parti espagnol usaient leurs dernières forces dans leurs discordes. Le Parlement rendit un arrêt, qui ordonnait aux troupes étrangères de sortir de Paris , et interpella le duc de Mayenne de reconnaître le roi que Dieu et les lois avaient donné au royaume.

Enfin toutes les autorités de Paris se concertèrent pour livrer au Roi sa capitale. L'hôtel de ville, représentant de la haute bourgeoisie, les corps de magistrature, le Parlement s'unirent pour une entreprise qui n'était pas sans danger, car il y avait à Paris dix-huit mille Espagnols , et les derniers ligueurs pouvaient encore soulever nne populace toujours disposée au désordre. Lemaître et Mole étaient actifs dans cette honorable conspiration. Le succès en devint assuré lorsque le gouverneur de Paris, Brissac, eut traité avec le Roi, qui était contraint d'acheter à prix d'argent tous les seigneurs de la Ligue.

Le Roi fit son entrée à Paris le 22 mars 1S94. L'édit par lequel il promettait qu'aucune poursuite, ni recherche ne serait faite contre ceux qui, à Paris, auraient tenu un parti contraire au sien, fut d'abord vérifié par le Conseil du Roi siégeant dans la Grand'Chambre. C'é-

KDOUARD MOLE. 17

tait considérer le Parlement, qui avait siégé à Paris, comme n'ayant aucune existence légale; or ce Parlement s'était opposé à toute usurpation de la couronne; il avait donné l'exemple aux bons citoyens, résisté aux ligueurs, aux Espagnols, au légat et au duc de Mayenne,

Henri IV comprit bientôt que flétrir ainsi de dignes magistrats, à qui la France, et lui, avaient de si grandes obligations; qui avaient, au nom des lois, défendu ses droits et proclamé son légitime avènement, c'était une faute et une injustice. Les membres du Parlement, qui étaient restés à Paris et ne s'étaient point rendus à Tours où siégeait le Parlement royal, furent maintenus; ceux qui siégeaient avec des provisions délivrées par le duc de Mayenne durent en recevoir d'autres données par le Roi.

Mole redevint simple conseiller. Le retour des magistrats qui avaient siégé au parlement de Tours n'établit aucune distinction , n'entretint aucune division, dans cette sage Compagnie'. Les uns ne se targuèrent pas* de leur fidélité; les autres n'eurent pas besoin de rappeler combien ils avaient rendu de services à la cause royale. Mole conserva la baute considération qu'il avait acquise. En 1602 il fut nommé président au Parlement ; son fds Matbieu Mole fut conseiller en 160(3, président aux requêtes en 1610, procureur général en 1614. — Avant qu'il se fît connaître par son mérite, l'im-

' Pasquier.

portance que son père avait acquise lui valut , jeune encore, un prompt avancement dans la magistrature. La gloire qu il attacha au nom de Mole vint s'ajouter à celle que lui avait déjà donnée son père. — Edouard Mole mourut en 1016.

ÏA ME

DE iMATIIlEU MOLE,

Malhieu iMolé, (ils crÉdouard Mole, naquit en 1584. H avait dix ans lorsque le roi Henri IV rentra à Paris. Sa première enfance s'était passée au milieu des troubles de la Ligue. Les dangers qui avaient menacé le père et le courage, dont il avait souvent donné d'honorables preuves, s'étaient gravés dans les souvenirs du fils. Elevé ainsi à forte école, il contracta des habitudes graves et un ferme sentiment du devoir.

En 1606, le 29 juillet, messire Malhieu Mole, fils aîné du président Mole, fut reçu conseiller en la cour, avec grand honneur, nonobstant son âge qui n'était que de vingt-deux ans; a la. dispense lui avait été accordée, tant par le crédit de son père, qu'en considération de je ne sais quoi de grand et de bon qu'il portait imprimé sur son visage » ',

' Journal de VÉloile.

C'est en ces termes que s'exprime le premier document où est prononcé le nom de Mathieu Mole.

Quatre ans après, il devint président d'une des chambres des enquêtes; puis, en 101 i, il fut nommé procureur général au moment où finissait la régence, mais non pas le gouvernement, de la reine Marie de Médicis, qui avait donné toute sa confiance à Concini, maréchal d'Ancre.

Les États Généraux venaient de terminer leur assemblée. La discorde, qui régnait entre les ordres, avait rendu leurs délibérations vaines et impuissantes. Un arrêt du Conseil leur avait défendu d'entrer en délibération sur les affaires d'Etat-, la même interdiction avait été prononcée contre le Parlement : il n'enregistra point les lettres patentes et présenta des remontrances , ou plutôt des propositions pour le meilleur service du Roi, le soulagement de ses sujets et le bien de son État-, — tel fut le premier acte du Parlement au moment où Mathieu Mole vint y prendre place.

Par une inconséquence habituelle dans le gouvernement monarchique delà France, après avoir défendu au Parlement de prendre connaissance des affaires d'État, le Roi ne tarda point à charger son Procureur général de remettre une déclaration où étaient exposées la désobéissance et la rébellion du prince de Condé , en recommandant au Parlement de faire ce qui dépendrait de son autorité pour maintenir ses sujets en

l.A ME DE MATIUEL MOLE. 21

leur devoir. Pendant le voyage que lit Louis XllI pour aller conclure son mariage avec Anne d'Autriche, il fut en correspondance habituelle avec le Procureur général, lui témoignant beaucoup d'estime et de confiance, le tenant au courant de la négociation du mariasfe et des faits relatifs à la guerre civile suscitée par le prince de Condé.

En 1()17, le maréchal d'Ancre fut assassiné par ordre du Roi. Sa Majesté déclara à la députation du Parlement qu'il avait mandée, que telle avait été sa volonté, et que maintenant il était roi. En même temps il demanda que le Parlement lui donnât avis de ce qu'il y avait à faire , en suite de ce qui s'était passé par son commandement. — On fut d'avis que le Roi n'était pas tenu à justifier son action, et qu'il suffirait d'en informer le Parlement par une lettre de cachet.

Pendant la faveur du connétable de Luynes, une assemblée des notables fut convoquée à Rouen; elle était présidée par Monsieur, frère du Roi, et composée des personnages les plus considérables de l'Église , de la noblesse et des magistrats supérieurs du Parlement et des autres cours souveraines. Mole en faisait parti comme procureur général. Les notables avaient pour mission d'examiner les demandes et les vœux qu'avaient présentés les États Généraux et qui avaient jusque-là été laissés en oubh. Les délibérations durèrent plus d'un mois. Il ne s'agissait de rien moins que d'une réforme de tous les pouvoirs publics, d'un règlement

des liiiances de TÉtat, de garanties à donner contre les abus et les excès de pouvoir. Il fut procédé à cet examen avec gravité , sagesse et connaissance pratique des affaires. Il en résulta plusieurs années après une ordonnance du Roi, qui n'était pas très-conforme aux cahiers des notables et que le Parlement n'enregistra point.

En 4624, deux ans après la mort du connétable de Luynes, le cardinal de Richelieu entra au conseil du Roi, gagna toute sa confiance , et dès lors dirigea le gouvernement avec un pouvoir absolu. Le Parlement ne fut plus appelé à prendre une part réelle aux affaires de l'État, mais le tout-puissant ministre ne manquait point aux égards dus à ce grand corps de justice; les actes authentiques de l'autorité royale continuaient, selon la tradition, à lui être communiqués : c'était une simple formalité.

Mole était depuis dix ans procureur général ; le Roi lui avait souvent témoigné son estime et sa confiance; il avait, non-seulement une participation officielle aux actes du Parlement, mais son influence y était grande. La prise de possession du pouvoir par Richeheu ne changea rien à sa situation. Le Roi continua à lui montrer beaucoup de considération et à faire grand cas de ses avis; le ministre avait pour lui des égards et des ménagements. De son coté le Procureur général , joignait au respect et à la fidélité qu'il eut toujours pour

le Roi , une grande déférence pour le Cardinal, dont il reconnaissait le génie; mais il n'était ni courtisan, ni obséquieux; ses rapports avec lui étaient graves et officiels.

Parfois les ministres le consultaient et se concertaient avec lui, car il y avait des occasions où l'intervention du Parlement leur était secourable. Le chancelier d'Aligre, à propos d'une prétention de Rome, écrivait en confidence au Procureur général : — ■ « Quand vous prendriez ordre de la Cour, pour venir faire remontrance au Roi, je crois que ce serait à propos; car je suis seul, et vous réveillerez l'esprit du Roi pour la conservation de son autorité. »

D'autres fois le Procureur général était consulté sur la légalité des mesures qu'il était question de prendre pour réprimer des discordes et maintenir la paix politique. —

« Il y a dans les Pyrénées, lui écrivait le garde des « sceaux Marillac, un grand et insigne voleur, qui va si « accompagné que les prévôts ne peuvent rien faire. On « me demande commission pour le prendre mort ou vif « en quelque sorte qu'on puisse l'attaquer : c'est sur cela « que je vous demande humblement de me donner vo- (t tre avis. »

Mole répondit : — « Vous pourrez donner ordre aux « prévôts de réunir leurs hommes et de faire en sorte u que la force demeure à la justice. Il n'est pas besoin « d'exprimer dans la commission de le prendre mort ou

« vif. Cela donnerait trop de liberté et il y a telles per- '( sonnes qui pourraient en abuser. Si les voleurs sont <( rebelles à la justice, les prévôts ont le droit de défen- « dre leur vie, et les voleurs peuvent être tués dans le « combat. »

Encore que le Parlement n'eût plus à intervenir dans les affaires d'État, il contrariait fréquemment l'autorité royale. La création des charges nouvelles et vénales, que le Roi instituait pour se procurer de l'argent, changeait la composition des cours de justice, et diminuait la valeur des charges déjà existantes qui étaient devenues une propriété. L'esprit de corps et les intérêts privés des magistrats donnaient en ces occasions une grande vivacité à l'opposition du Parlement. Mole montrait constamment dans ces occasions une courageuse fermeté -, il défendait sans faiblesse les droits et les prérogatives du Parlement, la liberté de ses délibérations. Lors même que le Roi se trouvait offensé de paroles prononcées dans les assemblées des chambres , Mole , bien qu'il blâmât la vivacité de messieurs des Enquêtes, s'empressait toujours de prendre leur défense, de justitier leurs intentions et de maintenir l'indépendance des opinions comme une attribution, ou même un devoir des magistrats. Lorsque, ce qui arrivait souvent, le Cardinal était porté à une transaction, c'est-à-dire à diminuer le nombre des charges qu'on voulait créer ri vendre , c'était avec Mole qu'il traitait.

Les attributions du Parlement étaient aussi un sujet de discussions et de remontrances. Il y avait habituellement conflit contre le Conseil du Roi et le Parlement.

Dans une de ces occasions, le Procureur général montra une persistance qui aurait pu altérer la bienveillante confiance que le Roi lui accordait. Le grand Conseil avait entamé des poursuites contre M. de Montholon, conseiller au Parlement; un de ses serviteurs avait été emprisonné. Le Parlement prononça par arrêt la comparution des parties et ordonna la mise en liberté du détenu, sous caution. Le grand Conseil le fit de nouveau saisir et donna suite à la procédure ; le prévenu refusa de répondre. — Alors le Procureur général intervint et réclama par une lettre au garde des sceaux, qu'il fût sursis à l'exécution de ces prétendus jugements, — « autrement ce serait donner liberté à chacun par voie de fait d'entreprendre ce qu'il voudrait contre tout ordre de justice. »

Une commission royale, en règlementde juges, donna raison au grand Conseil 5 mais le garde des sceaux avant de signifier cette décision au procureur général, lui adressa une lettre du Roi, qui lui ordonnait de venir le trouver à Saint-Germain pour s'informer de toute cette atï'aire.

Le Parlement était alors en vacance, et le Procureur général pensa qu'il manquerait à son devoir s'il allait, au nom de sa Compagnie et sans son aveu, traiter d'une af-

faire sur laquelle il n'y avait pas eu de délibération. Il pria le garde des sceaux de l'excuser auprès du Roi. Le grand Conseil passa outre; il rendit un jugement, et n'ayant point qualité pour requérir aucune force armée il autorisa ses agents à rassembler des vagabonds, des soldats débandés et des repris de justice, afin de lui prêter main forte. Ils tirèrent le prévenu de prison et le fouettèrent. La garde bourgeoise et le guet furent envoyés pour dissiper cette troupe; il y eut combat, deux hommes furent tués. Le Procureur général rendit compte de ce déplorable incident et insista pour que la justice régulière eût son cours.

Sans que rien fut décidé, le Roi partit pour mettre le siège devant La Rochelle. Il avait si peu désapprouvé la conduite du Procureur général qu'il lui écrivit la lettre suivante :

« — Monsieur Mole, ayant résolu pour plusieurs gran- « des considérations de m'acheminer en mon armée où « j'espère que ma présence ne sera que très-utile, je laisse (( la reine, Madame ma mère, avec plein pouvoir de faire K et ordonner ce qu'elle verra être bon pour le bien de t{ mes affaires pendant mon absence. Pour l'assister aux « conseils qu'il lui conviendra prendre selon les occaa sions, j'ai fait élection de quelques personnes en la « fidélité et l'attention desquelles je puis me reposer. (c Vous êtes du nombre d'icelles, et je m'assure que .t vous continuerez dans la même affection et que vous

« contribuerez de tout votre pouvoir pour le bien et l'ace vancement de mesdites affaires et service. — » 10 septembre 1626.

En l'absence du Roi, de nouvelles difficultés s'élevèrent : l'enregistrement de quelques actes de l'autorité royale fut refusé. Le Roi s'en montra fort mécontent et il écrivit de sa main au Procureur général pour se plaindre de sa conduite et du Parlement.

.... « Je ne saurais penser que ma Cour de parlement « ait entendu, ni considéré de quelle conséquence cela '( est pour mes affaires. Je laisse à part les entreprises u faites contre les arrêts de mon Conseil, donnés en exé- « cution de mes édits, dont ma dite Cour arrête l'exé- « cution. Je ne veux pas croire que ma Cour ait les sen- « timents qu'on m'a voulu dire quelquefois. Avec la « grâce de Dieu, je saurai si bien régler mon Etat et les « pouvoirs qui exercent différentes attributions , selon « l'autorité et les bornes que je leur donne, que je me « promets d'établir l'ordre et la tranquillité. Mais ce qui « m'étonne le plus, c'est que dans les travaux que je « prends, les hasards auxquels je me mets, les fatigues, « que je porte pour le repos de mes sujets, soient en si c( petite considération qu'à la sollicitation de trois ou « quatre personnes de néant, et à propos du monopole (i de quelques intéressés dont les menées ont assemblé « des vagabonds de la ville et plusieurs soldats ramassés, « on ait arrêté le cours de mes affaires et banni par dé-

28 I.A Vif; DE MATHIKl Moi.K.

« crets ou menaces des gens qui étaient engagés par « traités à me fournir de grandes sommes pour le se- « cours de mes armées-, s'opposant (sans y penser, je « le veux croire) à mes desseins si importants pour la « gloire de Dieu et le repos de mes sujets, en me privant « de l'assistance que j'attends avec tant de nécessité. — «( Je suis ici au milieu de l'hiver, dans les pluies conti- « nuelles, au sortir d'une grande et périlleuse maladie, K agissant moi-même en tous les endroits, n'épargnant u ni ma personne, ni ma santé-, et tout cela pour réduire « en mon obéissance mes sujets de La Rochelle et ùter « la racine et la semence des troubles, qui oppriment et {( affligent mon royaume depuis plus de soixante ans : « au lieu que chacun devrait contribuer de ce qu'il a de « plus précieux pour avancer un dessein si louable et si « utile, on empêche que je sois secouru; on épouvante « ceux qui peuvent le faire : ce qui n'est autre chose « que de faire périr mes armées faute de payements. «Si des ennemis le faisaient, on comprendrait leurs «intentions, mais que je reçoive ces empêchements « de mes principaux officiers, qui doivent avoir les plus « vifs sentiments pour le bon succès de mes entreprises: « que j'ai obhgés de tant de bienfaits, j'aime mieux l'imi( puter au. manque de réflexion qu'à d'autres pensées. « Je ne puis omettre, néanmoins, que les longueurs et « les retardements, apportés par ma Cour à la vérilica- « lion de mes édits, ont été cause que je n'ai pu pour-

« voir à temps aux moyens par lesquels j'eusse facilece ment empêché la descente des Anglais dans l'île de Ré.

« C'est pourquoi je vous écris la présente , afin que (( vous fassiez comprendre à ma cour de Parlement, que « je ne veux plus entendre parler de ces altercations « ni de ces entreprises sur mon autorité 5 mais que je « prendrai toujours en bonne part les remontrances « qu'elle aura à me faire. Je sais les menées de ceux qui u excitent ces dissensions et en importunent ma Cour 5 (( j'en ferai si bonne justice que cela servira d'exemple (c aux autres. » — Le garde des sceaux écrivait en même temps : — « Je ne vous puis dire le mécontentement (( qu'a reçu le Roi de ce qui s'est passé au Parlement. « 11 me semble que c'est un très-mauvais conseil d'ir- « riter ainsi Sa Majesté, m

Un arrêt du Conseil du Roi cassa l'arrêt du Parlement 5 il y était ordonné que les conseillers qui l'avaient proposé seraient suspendus de leurs fonctions.

Le Procureur général alla trouver la reine ; elle pensa qu'il était à propos de surseoir à l'exécution des ordres du Roi , et commanda à Mole d'en écrire au garde des sceaux.

« Je n'eusse pas manqué , répondit-il , de satisfaire <c aux commandements de Sa Majesté, si de très-justes « considérations n'en eussent arrêté l'exécution. « — Il remarquait d'abord que Nicolas de Verdun, que le Roi venait de nommer premier président du Parlement,

était un des conseillers qui avaient signé l'arrêt en question, et que sans doute Sa Majesté n'avait pas voulu donner cette honte à un magistrat, qu'il venait d'honorer d'une si grande charge.

Il ajoutait : — « Le coup de puissance absolue dont « le Roi a frappé récemment quelques-uns des officiers « de la Cour des Aides a laissé un tel étonnement dans « tous les esprits , qu'il a été trouvé à propos de ne pas « redoubler sitôt, de crainte que le remède jugé propre « pour relever l'autorité du Roi n'ait pas en ce mo- (c ment un effet tel qu'on l'eût désiré. Ce n'est pas la « première fois qu'une contestation s'est élevée entre « le Conseil du Roi et son Parlement; mais aucune, u jusqu'ici , n'a été terminée avec une telle rigueur, ni (( de manière à faire subir à ceux que le Roi a établis (( pour l'exercice de sa justice souveraine les peines « ordonnées contre des juges subalternes pour des criu mes énormes. »

Mole expliquait ensuite comment le Parlement ne s'était point opposé à l'exécution d'un édit, mais à l'interprétation qui lui avait été donnée : interprétation que le garde des sceaux lui-même avait reconnue mauvaise, au point qu'il avait promis qu'on révoquerait les • traités passés avec les partisans. — « Je ne sais, disait- « il , si le Parlement a employé les termes durs, mais (( pour le moins les intentions ont été droites. Sa Ma- « jeslé sera obéie en tout ce qui lui plaira. Tous ses

« actes sont tels que si la justice était éteinte en tous les « endroits du monde, on la trouverait vivante sous le « bonheur de son règne. »

Les explications données par le Procureur général ne satisfirent pas le Roi, et le garde des sceaux répondit : — « Monsieur, j'eusse bien désiré pouvoir éviter « ces contestations avec le Roi en sa propre personne -, « et si vous appréciez ce qui s'est passé, vous saurez « que j'ai diminué l'aigreur envers les personnes et en <( la manière de prononcer. » — Il n'acceptait pas la justification du Parlement et lui reprochait de vouloir élever un trône au-dessus de celui du Roi. — « Il y a « longtemps, ajoutait-il, que je vois ce qui se passe c( entre le Conseil et le Parlement : j'ai désiré l'éviter « autant qu'il m'a été possible; je n'y laisse aller les « affaires que par force , et, surtout , j'ai soin qu'il n'y « en ait aucune que le Roi ne sache , n'entende et ne « puisse soutenir... J'estime que le Roi n'a point pro- « nonce par coup de puissance absolue , ni extraor- « dinaire... Je vous supplie, par l'affection que vous « portez à l'ordre , de ramener votre esprit à la consi- « dération de ces affaires, aux conséquences qu'elles « peuvent avoir en l'état oii nous sommes, et de penser « oii peuvent aller les essais de puissance particulière « contre la puissance souveraine... Jamais il n'y eut « personne en ma charge qui fût plus soigneux que moi « de l'autorité du Parlement; mais le même esprit qui

u m'en rend soigneux m'oblige à rendre à l'autorité « du Roi ce que je lui dois... — J'estime que nous « n'avons jamais eu meilleure, ni plus belle occasion « de bien faire et de bien régler l'Etat ; la volonté du (( maître est pleine de justice; il bait tout ce qui est « contraire au bon ordre, et tous ses ministres y sont « très-disposés. Mais je crains que nous n'entendions « pas ce que c'est que l'ordre; j'estime qu'il consiste à « ce que l'obéissance entière soit rendue aux Cours de « justice pour tout ce qui est au-dessous de lui. Le Parte lement pourrait grandement nous servir à faire beau- « coup de bien et il y aurait beaucoup de gloire... — (( Je vous prie de porter votre esprit plus baut et à ne « pas mettre l'essentiel en des bagatelles, qui ne servent « qu'à empêclier le bien principal, à irriter le maître, à « nuire au service qu'il pourrait recevoir, si l'on se « conduisait autrement, et à l'obliger à l'obtenir par « une autre voie. »

Cette lettre, écrite par Micbel de Marillac, semble inspirée parla politique et l'esprit du cardinal de Ricbelieu : elle donne l'idée des relations qu'il lui convenait d'entretenir avec le Parlement. Elle ne persuada point Mole dont les opinions étaient consciencieuses et peu flexibles; il répondit : — « Il y a différents moyens de u soulager la nécessité du Roi , puisqu'elle passe main- « tenant pour loi souveraine. Les rois commandent ce « qui leur plaît, mais il n'est pas nécessaire, pour l'exé-

« cution de leurs commandements, d'établir un nouvel « ordre, de nouveaux officiers, de nouvelles lois, lors- « que tous en général, et chacun en particulier, rendent (t l'obéissance due. Les justes volontés du prince se- « raient suivies facilement, et surtout par ses officiers, « qui n'ont de puissance que celle que Sa Majesté leur « a commise et dont la plus grande gloire est de lui « obéir... J'ai pris la liberté de vous écrire ce que j'ai « cru préjudiciable au public 5 j'ai essayé de prévoir « le mal et d'y apporter remède 5 mais je vois avec un c( extrême déplaisir que cela vous donne sujet de faire « un sinistre jugement de mes actions. Je ne laisserai « pas de redoubler mes soins pour vous rendre ce que « je vous dois. »

La réponse de Mole changea les idées du garde des sceaux : il répliqua, en annonçant quelques amendements qui modifieraient les édits 5 il avoua que luimême y trouvait des inconvénients considérables. — « Je ferai revoir Talfaire , disait-il , pour aviser tout ce c( qui pourra se faire de mieux; il faut, autant que l'on « peut, ménager et négocier les affaires, et non pas « heurter. Ce temps n'est pas propre à cette manière « d'agir. »

Dans une autre lettre : — « Je serais étonné de vous « avoir donné à croire que je portais un jugement « sinistre de vos actions , je n'ai jamais eu la pensée « de vous écrire cela, ni parole qui le signifiât. Si les

3i LA VIE DE MATHIEU MOLE.

« termes de mes lettres peuvent recevoir un tel sens, « je me suis fort trompé. Il y a fort peu d'hommes <( au monde dont j'estime plus le mérite et chérisse (( l'amitié davantage. )i

On voit, par l'extrait de cette correspondance, comment le gouvernement du cardinal de Richelieu , si absolu , si impitoyable contre l'indépendance , la rébellion et les complots des grands seigneurs, devenait capable de ménagements et de transactions , lorsqu'il s'agissait seulement de l'administration du royaume, et lorsqu'il avait affaire au Parlement dont l'opposition n'était inspirée par aucune ambition et qui agissait dans l'intérêt public et non pas dans des intérêts personnels, comme les princes et les courtisans.

Mais, parmi les attributions du Parlement, il n'en était aucune que le Procureur général n'eût plus à cœur de maintenir, que les formes légales de la justice et les garanties qu'elle donnait aux justiciables.

Mole n'admettait aucune juridiction extraordinaire : les commissions instituées pour juger un ordre spécial de délits, les accusés soustraits aux juges du droit commun, lui semblaient un désordre et une usurpation de pouvoir. Il faisait, pour empêcher cette violation de la loi, des efforts d'autant plus vains, que l'autorité royale avait toujours retenu la prérogative de déférer les causes d'intérêt public à des commissions. En fait, les condamnations éclatantes que provoqua Richeheu contre

l.A VIE DE MATHIKU MOI.É. 3o

des crimes irEtat, furent toutes prononcées par des commissions : le Carditial ne cessa jamais de soutenir que telle était la loi du royaum.e.

Lorsqu'après la prise de la Rochelle, qui assurait Tordre et le calme dans le royaume, le Roi tint le lit de juslice du lo janvier 1G2V), on put voir combien cet heureux et important succès avait rendu de force à l'autorité royale, et comment le puissant ministre allait désormais avoir plus de hardiesse et de volonté. Une déclaration du Roi fut enregistrée , et rappela formellement que le Parlement était institué seulement pour rendre justice aux particuliers, et non pour se mêler des affaires publiques. Le droit de l'autorité royale à faire juger les crimes d'Etat par commission et arbitrairement , fut maintenu, et prit place dans l'ordonnance appelée le code Michaud, parce qu'elle avait été rédigée par le garde des sceaux, Michel de Marillac. Lui-même avait présidé la Commission où Chalais avait été condamné à mort.

Ainsi , aucune réclamation ni remontrance ne furent présentées contre les procédures et les arrêts qui envoyèrent à la mort les conspirateurs accusés d'avoir comploté la ruine ou la mort de Richelieu... Le Parlement ne se regardait pas comme saisi d'une affiire, lorsqu'elle ne lui était pas déférée par l'accusation ou par requête des accusés.

Une seule fois, Mole eut à intervenir contre la poursuite et la procédure intentées contre un crime d'Etat.

Ce fut une des circonstances les plus considérables de sa vie. Richelieu venait de triompher, à la journée des Dupes, de la cabale ourdie contre lui par la reine mère. Le garde des sceaux , Marillac , et son frère le maréchal de Marillac, étaient destinés à lui succéder dans le gouvernement, si on eût réussi à le renverser. Ils furent arrêtés . et le Cardinal fit instruire contre le maréchal par une commission, dont il avait choisi les membres, et qui siégeait sous ses yeux en son château de Rueil.

Mole était l'ami de MM. deMarillac, et l'on disait qu'au moment où celte intrigue avait semblé assurée du succès, il avait témoigné, par quelques railleries, du contentement que lui donnait la disgrâce du Cardinal.

Le maréchal avait refusé de répondre aux commissaires et présenté à requête au Parlement contre cette juridiction illégale. Le Procureur général prit des conclusions favorables à la requête, et il y eut arrêt pour qu'elle fût admise. — Le Roi fit défense au Parlement de prendre connaissance de cette affaire : Mole requit que de très-humbles remontrances seraient présentées.

Cette persistance d'opposition irrita le Roi et, le 12 septembre 1631, un arrêt du Conseil délibéré en sa présence, cassa Tarrêt du Parlement, interdit au Procureur général l'exercice de sa charge, en l'ajournant à comparaître en personne. — Mole chargea son substitut de prendre des conclusions tendant à ce que d'humbles remontrances fussent présentées au Roi par la

chambre des vacations et qu'il fût interdit au Procureur général de comparaître-, mais le président de Bellièvre s'opposa à ces conclusions.

Mathieu Mole se rendit à Fontainebleau. — « Sa présence et sa gravité naturelle dont il ne rabattit rien, lui firent obtenir un arrêt de décharge. » — Ainsi s'exprime Omer Talon dans ses mémoires. En ce qui touche l'arrêt de décharge, ce témoignage est inexact; les registres du Parlement, ni les registres du Conseil ne mentionnent rien de pareil.

Un autre récit, tiré d'un mémoire manuscrit', « sur la vie et les actions de M. Mole , garde des sceaux de France, « semble s'écarter encore plus de la réalité. — « Le cardinal de Richelieu conseilla au Roi de faire « venir le Procureur général à Saint-Germain et de lui « donner l'ordre de se retirer à Champlàtreux... Le « Roi lui dit qu'il avait été fort mal satisfait des conduit sions qu'il avait prises dans l'affaire de MM. de Maril- « lac. A quoi ce magistrat répondit humblement qu'il « n'avait rien fait que suivre le style de ses prédéces- « seurs en pareille occasion ; ce qui fâcha le Roi qui lui « dit de mauvaises paroles , sur lesquelles il se jeta aux « pieds de Sa Majesté en disant qu'il était bien malheu- « reux d'avoir fâché un si bon maître. Sur quoi le Roi « se retira en colère sans lui dire qu'il pouvait re- « tourner aux fonctions de sa charge. M. Mole se retira

* De Clfcude Lepelletier.

u accompagné du prince de Condé et des principaux « officiers du Roi. Il revint à Champlâtreux sans se « donner aucun mouvement pour procurer son retour. (( Mais le cardinal de Richelieu engagea le Roi à le faire « revenir au Louvre, où Sa Majesté lui dit qu'en consia dération de ses services, elle lui pardonnait et le rente voyait à la fonction de sa charge. »

Cette version est fort difiérente des mémoires de Talon, et ne présente point Mole avec autant de courage et de dignité. Assurément , s'il avait témoigné celte faihlesse, Talon, si peu bienveillant pour lui, n'aurait pas manqué à la raconter. Il devait être mieux informé que Lepelletier , qui n'était pas de la même génération 5 il était avocat général au Parlement et placé de manière à bien savoir ce qui s'était passé dans une affaire 011 la Compagnie était intéressée. On doit aussi remarquer que Lepelletier place cette scène à Saint-Germain, oii le Roi ne passa pas un seul jour dans cette saison, tandis qu'il était à Fontainebleau ' au jour indiqué par Talon.

Ce qui est certain, c'est que Mole eut une explication avec le Roi et le Cardinal et qu'il n'y eut aucune diminution dans la confiance, qui lui était accordée, non plus que dans la haute considération dont il jouissait.

Ce qu'ajoute, à ce propos. Orner Talon rend aussi

1 Itinérahe des rois de France , dans un recueil de pièces relatives à l'iiisloire de France; 1759.

LA Vlli UE MATHIEL MOLE. 39

nécessaire, quelques explications. Selon lui, a M. de la « Meillcraye son ami, et cousin du Cardinal, lui remon- « tra que, dans cette contradiction affectée, il ne « ferait rien pour l'Etat, ni pour le Parlement, ni pour « lui-même 5 qu'il était besoin de s'accommoder à la « nécessité des affaires présentes et à l'ordre du gou- K vernement public 5 qu'il suffisait d'avoir fait ce qu'on K avait pu, mais que personne n'était obligé de S3 « perdre; que nous vivions sous une monarchie en « laquelle, après avoir fait entendre au Roi ses raisons (( et résisté avec honneur, enfin il faut obéir 5 qu'après « tout, sa résistance et son procédé lui seraient im- « pûtes à faction ^ que la liaison d'amitié publique « qu'il avait eue avec M. de Marillac serait estimée être (i le sujet de sa contradiction. » — Talon ajoute : « il <( déféra à ces raisons et commença par rabattre quelque « chosii de son ancienne sévérité. »

De pareils conseils étaient inutiles. Mole avait con-' stamment parlé et agi en ce sens ; il accomplissait son devoir avec fermeté, en donnant son avis ou en provoquant des remontrances, mais il avait toujours professé qu'en délinitive, et sauf protcstatioUj il fallait respectueusement obéir au Roi. C'était, à dire vrai, la maxime et la vraie tradition du Parlement j et il fut impossible de remarquer une différence quelconque dans la conduite et le langage de Mole avant ou après le procès du maréchal de Marillac.

Peu de temps après le Procureur général réclama, avec autant de libre fermeté, conlre la création d'une Commission extraordinaire instituée à l'Arsenal pour juger les prévenus de malversations et de concussions... Le Parlement ordonna aux magistrats qui composaient cette Commission , de surseoir à leurs procédures. Ils alléguèrent l'ordre exprès du Roi et condamnèrent deux faux monnayeurs , qui furent exécutés. Le Parlement délibéra qu'un tel acte était préjudiciable à la paix publique et renouvela l'interdiction de cette Commission. Le Roi, par lettres de cachet, défendit au Parlement de passer outre et commanda que les remontrances lui fussent présentées. Un arrêt du Conseil révoqua et annula l'arrêt et la défense faite par le Parlement à la chambre de l'Arsenal de continuer ses fonctions.

Le Roi , par lettres patentes , interdit les assemblées extraordinaires des Chambres. C'était réduire le Parlement à s'occuper exclusivement des afîaires courantes de la justice ordinaire. Ces lettres devaient être remises au Parlement par le Procureur général. Ce jour-là les Chambres se trouvaient assemblées pour délibérer sur une affaire particulière. Prenant pour prétexte que cette assemblée n'était pas extraordinaire , qu'ainsi les lettres du Roi ne lui étaient pas adressées, la Cour délibéra de n'en point prendre connaissance.

Le Procureur général fut mal satisfait de ce procédé qu'il considéra comme irrespectueux pour l'autorité

royale. Mais il ne persista pas moins à croire qu'au fond le Parlement avait raison. On voit, dans des notes manuscrites , quelle était son opinion sur cette question. — « La Compagnie mérite d'être excusée; elle voit le « Parlement rendu inutile ; une autre justice souveraine « établie à son préjudice; la publication des édits, dé- « clarations et lettres patentes se faire, sans exemple « jusqu'à ce jour, à la grande chancellerie 5 la défense « de connaître d'aucunes lettres patentes , même de « celles qui lui sont adressées, ni des causes qui lui sont « attribuées, ni des causes dont il a l'attribution, ni des « crimes de lése-majesté. En un mot, ne laisser plus au « Parlement que ce qui ne peut lui être ôté; casser ses « arrêts plus facilement que le jugement d'un petit « juge subalterne; évoquer les causes par puissance « absolue; lui interdire les causes de police, d'impri- « merie et de toute autre afiaire , pourvu qu'on ait le « moyen de se pourvoir au Conseil. — Même dans la « justice subalterne il y a plus d'affaires traitées par « commission que par la justice ordinaire. «

Le Parlement ayant éludé la signification des lettres patentes, continua ses assemblées. Le Procureur général, affligé de n'avoir pu accomplir les ordres du Roi , lui écrivit pour se disculper. Le Pioi, qui était alors à Chàlons, ne trouvant point la justification suftisante.lui écrivit sévèrement que sa conduite lui avait semblé bien étrange.

Le Conseil du Roi cassa l'arrêt qui avait mandé les commissaires de l'Arsenal, et prescrivit, en outre, que le président Barillon et quatre conseillers des Requêtes, seraient interdits de leur charge, et comparaîtraient, en personne, devant le Conseil de Sa Majesté.

On trouve dans les notes de Mole les réflexions que lui inspirait cet arrêt : — « On ne peut que plaindre « le conseil qui a été donné au Roi de diminuer son « Parlement et de ne pas se contenter d'ordonner les « afl'aires comme il lui plaît. Mais que les magistrats « préposés pour soutenir son autorité , et qui , par la « force de la justice souveraine, sont retenus chacun en « son devoir, soient ainsi maltraités; que sans autre « sujet que pour avoir dit en liherté leur avis selon « leur conscience , ils soient déclarés criminels par le « jugement de leur prince , et que , sans information « préalable , ils se voient interdits de l'exercice de leur « charge ! Cet exemple inouï laisse de l'étonnement « dans les esprits d'un chacun , qui ne laisse pas de « plaindre la condition de ceux qui sont exposés à de « telles voies de fait. — Les causes pour lesquelles ils « souffrent sont injustes. Ceux qui sont près du Roi « ne peuvent soutenir ce qu'ils ont commencé contre « Tordre public, que par l'autorité royale et des coups '.( d'une puissance absolue.

— « Les commissions extraordinaires ne peuvent être « instituées qu'à la diminution de l'autorité du Parle-

« ment et des magistrats, qui, se sentant obligés de « conserver leur dignité, pour la rendre à leurs succe cesseurs aussi entière qu'ils l'ont reçue de leurs pré- « décesseurs, s'efforcent, par des moyens licites, c'est- « à-dire , par des remontrances à leur Roi , d'ôter à « ces commissions ce qui ne peut leur être accordé.

— « Que l'on cesse de faire tant de choses extraor- « dinaires, et l'on cessera d'en parler dans le Parle- « ment. S'il est permis de jeter les yeux un peu plus K loin et de découvrir les desseins de ceux qui ont osé « donner ce conseil au prince, ne reconnaît-on point « facilement qu'ils ne veulent plus d'obstacles qui leur « puissent empêcher de faire tout ce qu'ils voudront? « Encore que les remèdes ne soient pas toujours en la « puissance de cet auguste Parlement, il ne laisse pas « de conserver cette liberté de déclarer le mal en un « temps oi*! il v a encore moyen d'y donner ordre.

— « Jusqu'ici, le ressentiment qu'ont témoigné de « simples particuliers a été une cause suffisante d'exil, « de bannissements et de procès : comme on ne peut « exercer ces peines contre les Compagnies, on les rend « criminelles près du prince, et on se propose de faire « le procès à des magistrats, qui ne sont prévenus d'au- « tre crime que d'avoir dit leur sentiment en public sur « les affaires qui leur étaient proposées. Quelques-uns a même se sont renfermés dans un respectueux silence « et ont souscrit à l'avis des autres, sans avoir rien dit

« en toutes les délibérations , qui servent de prétexte « au courroux du prince. »

Le Parlement arrêta que Messieurs dénommés dans les lettres patentes du Roi se rendraient aux ordres de Sa Majesté, et lui feraient entendre que rien n'avait été dit, ni proposé contre son service. Les députés du Parlement et le premier président se présentèrent devant le Roi à Metz. Le garde des sceaux, d'après l'ordre du Roi, leur parla sévèrement, et leur reprocha leur résistance et leur opposition à la volonté du Roi, qui ne voulait que le bien de l'État, et qui avait rétabli l'ordre et le repos dans le royaume. Le Roi ajouta quelques paroles impérieuses. Le premier président Le Jay, tout en restant dans les termes du respect, fit une réponse libre et courageuse, dont le Roi s'irrita. Il témoigna son mécontentement en termes vifs et menaçants.

Mole voulait défendre devant le Roi la cause des magistrats. Le discours qu'il devait prononcer s'est trouvé dans ses papiers. R céda aux sages avis qui lui furent donnés dans la crainte de nuire à ceux qu'il croyait servir 5 en effet, après quelques semaines la colère du Roi s'adoucit et ils furent rendus à leurs fonctions.

Trois années se passèrent sans que le gouvernement du cardinal de Richelieu rencontrât aucune diiTiculté grave dans les relations de l'autorité royale avec le Parlement. Comme l'esprit d'indépendance et d'opposition le trouvait surtout dans les chambres des Enquêtes et

(les Requêtes, on avisa qu'il y avait eu, sous le règne de Henri IV, des exemples de lettres patentes ou d'édits royaux , vérifiés et enregistrés par des assemblées où avaient siégé seulement trois chambres du Parlement, (^e fut un moyen d'éviter les conflits j car on était à peu près assuré de la bonne volonté de la Grand'Chambre , de la Tournelle et de la chambre de f Edit.

Mole continuait son rôle habituel de conciliateur 5 respectueux envers le pouvoir royal, mais sensible à tout ce qui touchait à l'honneur, aux attributions du Parlement et à la justice légale. Ses relations, avec le Cardinal, étaient bonnes et faciles; le ministre lui témoignait beaucoup d'égards, recherchait les occasions de lui rendre service de tous oITices. Il laissait, au Roi lui-même, ou au garde des sceaux, par son ordre, la charge d'adresser au Parlement de dures paroles ou d'impérieux commandements.

Mole, de son côté, avait, de plus en plus, une haute idée de l'habileté du Cardinal, de son grand esprit et de sa politique; mais il ne recherchait point sa faveur, ni son intimité, s'excusant humblement de la rareté de ses visites, sur son respect et sur la crainte d'être importun. Il parlait, toutefois, du bonheur d'avoir une occasion, soit publique, soit particulière, de lui rendre ses devoirs. Il était aussi empressé à s'occuper des affaires oià le Cardinal lui demandait son opinion ou ses conseils.

C'est ainsi (}u'au mois d'avril 1633, il remit au car-

dinal de Richelieu un long mémoire, qui a élé conservé, sur les affaires générales de la chrétienté : il semble que ce soit une consultation sur tous les points litigieux, sur les interprétations de traités , sur les droits de possession ou de succession , sur les prétentions contradictoires , et les griefs réciproques des diverses puissances ou souverainetés de l'Europe. — Le Cardinal pouvait y prendre les éléments soit de manifestes ou de déclarations de guerre, soit d'instructions pour des négociateurs.

Richeheu témoigna une confiance entière dans les lumières du Procureur général , dans la difficile et importante affaire du mariage de Monsieur avec madame Marguerite de Lorraine. Cette union avait été contractée sans le consentement du Roi, pendant fjue son frère, par suite d'une des rébellions ou conspirations auxquelles il participait imprudemment , s'était retiré chez le duc de Lorraine impliqué aussi dans les projets des ennemis du Roi et du Cardinal. Puis, selon son habitude, il avait lâchement abandonné ses complices et fait sa paix avec le Roi, qui refusa absolument de ratifier ce mariage.

Il s'agissait d'en faire prononcer la nullité, soit devant l'autorité civile , soit devant Tautorité ecclésiastique. Les motifs de nullité étaient faciles à reconnaître. Du caractère essentiel du pouvoir monarchique et d'une foule de précédents, on pouvait déduire l'illégalité de

cet acte. Les faits venaient à l'appui des principes; le mariage avait été clandestinement célébré, sans publication de bans, sans consentement de parents; par conséquent sans aucune des conditions exigées par la loi civile, et aussi parla loi de l'Eglise. Un mémoire de Mole démontra péremptoirement cette nullité : le Roi lui ordonna de présenter requête au Parlement et de poursuivre l'affaire.

Mais le cardinal de Richelieu et le chancelier Seguier voulaient éviter le conflit qui serait élevé par l'autorité pontificale. Car le concile de Trente , en posant à peu près les mêmes règles que l'ordonnance de Blois, n'avait pas cessé d'attribuer au mariage un caractère essentiellement rehgieux; par conséquent il avait réservé à la juridiction ecclésiastique toutes les questions qui s'y rapportaient. En ce sens , le canon du concile n'avait jamais été reçu en France : le Parlement professait que le mariage était un contrat consacré par l'autorité religieuse, et qu'il n'y avait pas consécration réelle quand il n'y avait pas contrat régulier : c'est ce que Mole établissait dans le mémoire qu'il avait remis au Roi.

Ainsi, en poursuivant la nullité devant le Parlement, il eût fallu commencer par un appel comme d'abus et informer contre l'autorité ecclésiastique, qui avait consacré un contrat nul, puisqu'il manquait des conditions légales. De sorte qu'on aurait ranimé la querelle que la cour de Rome avait toujours élevée , lorsqu'on avait

voulu soumettre cette matière aux juges séculiers.

Il fut donc concerté , avec le Procureur général , qu'on procéderait contre le duc de Lorraine, en l'accusant d'avoir contraint Monsieur à ce mariage : c'est-àdire, en l'accusant de rapt. La nullité du mariage aurait été ainsi prononcée d'une manière accessoire et incidente. Les informations des commissaires instructeurs furent apportées au Parlement, et sur les conclusions du Procureur général, il fut ordonné que la princesse Marguerite, le duc de Lorraine et son frère le cardinal . qui avait délivré les dispenses, seraient ajournés pour être ouïs et interrogés; et que le religieux bénédictin, qui avait fait le mariage , serait amené prisonnier cà la Conciergerie.

Les prévenus, comme on pouvait s'y attendre, ne se rendirent pas à l'assignation. Ln nouvel arrêt ordonna ([u'ils seraient pris au corps et amenés à la Conciergerie. Les conclusions, qui furent adjugées au Procureur général, prononcèrent la nullité du mariage et déclarèrent le duc de Lorraine criminel de lèse-majesté, félonie et rébellion : il était, ainsi que ses coaccusés, bannis du royaume et leurs biens féodaux devaient faire retour à la couronne.

Le dernier article de l'arrêt était en évidente contradiction avec les déclarations si souvent répétées, qui interdisaient au Parlement de s'entremettre dans les atfaires d'État. — « Ledit Sei£inein"-Roi sera très-bum-

« blement supplié d'employer sa puissante et souveraine « autorité pour, par la voie des armes , se faire raison à « soi-même , et se satisfaire sur les terres et biens non « situés en France , ainsi qu'il le jugera plus avanta- « geux pour le bien de l'État, le repos de ses sujets et la « gloire de sa couronne. «

C'est ainsi que le cardinal de Richelieu, tout absolu et impérieux qu'il était , sentait le besoin de s'appuyer sur l'autorité du Parlement, organe de la loi , et par là, exerçant une grande influence sur l'esprit des peuples. Au moment où le Parlement rendait son arrêt, la Lorraine était déjà envahie et conquise.

Le duc d'Orléans ne tarda point à abandonner et à trahir ses complices ; il vint humblement demander pardon à son frère. Le Pioi, encore une fois, le traita avec indulgence, et admit quelques-unes de ses demandes; mais refusa d'approuver le mariage. Il fut convenu que la question de nullité serait jugée selon les lois et coutumes du royaume.

Monsieur voulait que la question fût soumise à la juridiction ecclésiastique, dont il se tenait pour assuré, puisque le nonce avait déjà réclamé contre l'arrêt du Parlement. Le Procureur général, voyant que le cardinal de Richelieu semblait avoir encore des doutes sur la compétence de l'autorité civile , insista de nouveau pour que l'arrêt ne fût point désavoué. — « Vous ne u devez pas douter, lui écrivit le Cardinal, que le Roi

« n'aulorise puissamment messieurs du Parlement. » Toutefois, le Cardinal, sans déférer à l'assemblée générale du Clergé la décision de l'affaire, voulut qu'elle s'expliquât sur la question : un long et savant rapport de l'évêque de Montpellier établit les principes , qui , depuis, ont été constamment reconnus en France par le clergé et par l'autorité civile. L'assemblée les sanctionna. Depuis cette époque, le duc d'Orléans retomba encore plusieurs fois dans les cabales, les conspirations ou les rébellions, qu'il désertait et traliissait, dès qu'elles étaient déjouées ou vaincues. Pendant que ses complices étaient jugés par commissions, c'est-à-dire, envoyés à l'écliafaud après une procédure sommaire , le Parlement enregistrait alternativement, des déclarations de sa culpabilité et des amnisties. Mais la question du mariage ne fut point reproduite. Huit jours avant sa mort, Louis XllI donna son consentement, et le maiiage fut célébré en présence de l'archevêque de Paris, le 25 mai 1623.

Une affaire, d'une bien moindre importance, manifesta, quelque temps après, la scrupuleuse attention de Mole à accomplir son devoir de conseiller du Roi , en lui donnant librement un avis, et en même temps, son obéissance lorsque le souverain , après avoir écouté ses conseils , persistait dans sa volonté.

Un édit avait établi un droit sur les consignations; Mole vit quelques inconvénients à cette mesure de

finance. Avant de présenter l'édit à la vérification du Parlement, il communiqua ses objections au chancelier. L'amendement qu'il proposait et le retard de l'enregistrement devaient contrarier le Roi et son ministre , car on avait, d'avance, assigné ce nouvel impôt, comme gage , aux traitants avec lesquels on avait contracté un emprunt. Aussi , disait-il : — « Si toutefois ces consi- « dérations ne sont pas assez puissantes pour y apporter K quelque remède, je suis prêt à obéir; ce me sera tou- « jours un regret extrême, si mes actions sont regar- « dées d'autre face que la droite ; mais la consolation « me restera d'avoir recherché, en toute occasion, à « témoigner l'inviolable fidélité que je dois. »

Le chancelier lui répondit : — « Je crains que le Roi « et Monseigneur le Cardinal soient mal satisfaits de » vos conclusions. Je vous prie de croire que ce que je « vous écris n'est pas sans sujet, et qu'il n'est pas seule- « ment question de l'édit. Je puis vous assurer que j'ai « trouvé qu'on avait travaillé à votre préjudice dans « l'esprit de Monseigneur le Cardinal. J'aurais regret « que rien se passât à votre désavantage , dans une « affaire où vous pouvez , sans blesser votre Compagnie (c et ce que vous devez à votre charge , donner conten- « tement au Roi. »

Mole persista dans ses objections, en expliquant de nouveau leurs motifs. — « Néanmoins, ajoutait-il, il me « sera bien aisé de passer outre , s'il vous plaît de me

« le commander. Je n'aurai jamais d'autre gloire que « l'obéissance. Les nécessités de l'Etat doivent servir, « quant à présent, de souveraine loi. »

Ces derniers mots se rapportaient à la guerre contre les Espagnols, qui venait de commencer activement. Le Cardinal s'impatienta de ce retard , et le Roi écrivit au Procureur général. — «Nous vous avions expressément « chargé de représenter à notre cour de Parlement l'ex- (( trême nécessité de nos affaires et le besoin que nous « avions d'être promptement secourus... Nous trouvons « bien étranges les longueurs qui y ont été apportées a jusqu'à présent, et ce retard à l'exécution de nos « volontés. Nous avons été avertis qu'aucuns con- « seillers des Enquêtes se sont présentés pour prendre (( part à la délibération, à laquelle ils ne doivent pas « être admis... Nous voulons et nous mandons trèsce expressément , que vous ayez , dès demain matin , à « présenter à notre cour de Parlement les lettres que « nous lui écrivons à ce sujet. »

L'assemblée de toutes les chambres avait déjà été refusée par le Premier Président, et selon la coutume maintenant établie , l'édit fut enregistré après délibération des trois chambres.

Six mois après, le 20 décembre 1635, le Roi vint tenir un lit de justice pour faire enregistrer treize édits qui portaient création de nouveaux oflices. destinés à

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