I.A vu: DE MATHIKL M<»LK. U?i
suraiice de la liberté de Broussel, fut celte fois joyeusement accueilli. Deux heures après, il n'y avait plus une barricade : Paris était en repos.
Arrivé à son logis, le Premier Président, avant d'y rentrer, témoigna toute sa reconnaissance à Messieurs du Parlement, qui n'avaient pas voulu se séparer de lui tant qu'il était en péril. — « Ils m'en témoignè- « rent leur regret, dit Mole dans ses Mémoires, et « me dirent qu'ils exposeraient leur vie, s'il arrivait « encore quelque accident : ce que je n'ai pas mérité. « C'était un effet de leur bonne volonté. »
Le lendemain , lorsque Broussel traversa la ville en triomphe dans le carrosse royal, il fut salué par les acclamations populaires, et aussi par des décharges do mousqueterie. qui causèrent un instant d'inquiétude ; mais les boutiques furent rouvertes et les armes déposées.
Broussel descendit à Notre-Dame pour rendre grâce à Dieu de sa délivrance-, puis il se rendit au Parlement, 011 il était attendu. La plupart de Messieurs avaient (juitté leurs places pour l'aller saluer à la porte. Le Premier Président lui adressa quelques paroles : « Vous c< pouvez bien croire que la Compagnie est Irès-con- « tente de vous revoir à votre place, après tant d'o- « rages; vous n'en pouvez douter. Cela est dû à vos « louables actions, vous continuerez toujours ainsi, et « vous devez être assuré de l'affection sincère de la
liG LA VIE DE MATHIEU MOLE.
c( Compagnie. » — Puis le Pretnier Président ajouta : — « Nous avons attendu le retour de M. Broussel pour « donner arrêt. » — Un arrêt relatif à la sûreté de la ville fut prononcé tout d'une voix et interdit de reprendre les armes.
Les délibérations que la Reine avait voulu interdire furent reprises, et des remontrances furent présentées sur les articles de la déclaration du Pioi, qui avaient modifié les propositions de la salle Saint-Louis. Le Premier Président les prononça très-respectueusement, en remerciant de nouveau la Reine de la bonté avec laquelle elle avait oublié tout ce qui s'était passe- Elle lit répondre par le cbancelier : — « Messieurs, « la Reine ne veut rien vous refuser de tout ce que « vous lui demandez, mais elle vous prie de considérer « si l'état des affaires du Roi le permet; vous savez à <t quel point les finances publiques sont rédijites. » — Et il entra dans quelques détails.
Le jour où le Parlement avait siégé au Palais-Royal il avait été délibéré, qu'excepté sur les articles déjà en discussion , on ne s'occuperait plus des affaires publiques jusqu'à la rentrée des vacances, le 11 novembre. Néanmoins un grand nombre de membres demandèrent que les Assemblées fussent continuées. Le Premier Président répondit — a qu'il fallait que la Reine le permît, et qu'on pouvait l'en supplier. » — Aussitôt une foule de
voix s'élevèrent en tumulte contre le Premier Président ; il maintint son autorité.
Le lendemain, les gens du Roi vinrent savoir la volonté de la Reine. Le chancelier répondit « que Sa Majesté accordait la continuation du Parlement pour quinze jours 5 » puis il ajouta ; — « Vous direz à la Compagnie que la Reine est avertie qu'il y a de mauvais esprits qui souhaitent la sédition , lesquels, pour faire réussir leurs desseins et contenter leurs passions, soulèveraient volontiers le peuple. « — Puis de longs détails furent donnés sur les manœuvres des agents espagnols et sur toutes les intrigues et cabales qui s'employaient à émouvoir les habitants de Paris. — « Sa Majesté vous prie d'avoir soin de la tranquillité publique. ))
La Reine avait cru que cette condescendance calmerait le Parlement : elle ne conserva pas longtemps cette illusion. La haine contre Mazarin était devenue vive et générale. Les ennemis qu'il avait, à la cour et parmi les conseillers du Roi, s'étaient flattés que la journée des barricades, où il avait montré si peu de courage et de dévouement , entraînerait sa disgrâce. Chavigny, qui était le principal promoteur des intrigues contre Mazarin, avait beaucoup d'amis et de partisans dans le Parlement; ils parvinrent facilement à y émouvoir les esprits, et bientôt la Compagnie cessa d'être gouvernable; Cinquante ou soixante jeunes conseillers des Enquêtes
l-iS LA VIK 1)1-: MAIHIKL MOLE.
s'échauiïaieiit les uns les autres et troublaient les délibérations. Maintenant il ne s'agissait plus du droit annuel ni des intérêts ou des prérogatives du Parlement, mais on voulait èlre réformateurs de l'Etat et défenseurs du peuple. Ils prenaient la parole tous ensemble : (juand les présidents et les vieux conseillers essayaient de réprimer ce désordre, on leur imposait silence par des huées et on leur criait rpi'ils étaient gagnés par la cour et pensionnaires du Cardinal. Les fils se glorifiaient de contredire leurs pères. Il n'y avait plus moyen de dire un mot de raison parmi cette coliue. Le Premier Président. Ihomme à la grande barbe, jusqu'alors si vénéré, ne leur imposait plus aucun respect, ils lui criaient aussi des paroles injurieuses. La présence de M. le duc d'Orléans ne leur imposait pas davantage.
La Reine inquiète d'un tel désordre , qui pouvait d'un jour à l'autre susciter des séditions parmi le peuple , sortit de Paris le 13 septembre 1648, emmenant le Roi et toute la cour. Le cardinal Mazarin s'y rendit aussi. En même temps on apprit que M. de Cbavignv venait d'être enferiué à Vincennes et M. de Chàteauneuf exilé.
Ces nouvelles excitèrent tellement les esprits que les amis que Cbavigny et Chàteauneuf avaient dans le Parlement proposèrent d'aviser à la sûreté publique. Ils disaient que le Roi était parti de grand matin, comme s'il avait couru f|uclque danger; que ce départ inquiétait
le peuple; qu'il était hlânié par tout le monde; que les grands se retiraient aussi, tout comme s'il y avait quelque projet de faire sentir à la ville les effets de l'indignation de la Reine-, qu'il n'y avait plus ni sûreté ni liberté; que les emprisonnements et les exils recommençaient ; qu'il était urgent de s'occuper du préjudice causé à l'État par les mauvais conseils qu'on donnait à la Reine et de procéder contre leurs auteurs ; qu'on ne pouvait en accuser d'autres que le cardinal Mazarin; qu'étant étranger il ne devait pas demeurer plus longtemps dans l'administration du royaume; et qu'il fallait renouveler l'arrêt de 1617 contre les étrangers.
L'esprit de conciliation , de ménagement et de temporisation du Premier Président était en ce moment sans autorité, ni influence : rien ne pouvait arrêter la fougue du Parlement. Toutefois ce ne fut pas sans contestations que le 22 septembre fut prononcé, sur la proposition du Président de Nesmond et les conclusions du Parquet un arrêt qui portait qu'une députatinn se rendrait par-devers le Roi et la Reine régente pour la supplier humblement ude ramener ledit seigneur Roi en cette ville au plus tôt que sa commodité le permettrait. »
(i Et que demain, toute affaire cessante, il serait délibéré sur les propositions faites relativement aux emprisonnements et aux exils ordonnés depuis peu.
« Que M. le duc d'Orléans, M. le Prince et M. le
irîU LA VIE DE MATHIEU MOLE.
prince de Conti seraient invités à se trouver en TAssemblée.
Cet arrêt qui mettait en délibération l'expulsion du cardinal Mazarin était contraire à l'opinion du Premier Président; il n'avait pu l'empêcher. — « Ces gens-là, « disait-il, viennent de donner un arrêt qui peut très- « bien produire la guerre civile. i> — ■ Néanmoins, il se conforma à la volonté du Parlement; il se rendit à Rueil avec la députation , et parla ainsi à la Reine.
« Ce départ de la capitale, si prompt, à. une heure « extraordinaire, sans garde ni suite, a fait naître tant « de crainte dans l'esprit des peuples, que le Parle- (( ment s'est vu obligé de venir trouver Votre Majesté <i pour lui exprimer ses sentiments et la supplier trèsce humblement d'honorer toujours Paris de sa bien- « veillance accoutumée. «
« Si les mouvements, qui depuis peu se sont si rapi- « pidement passés ne laissent aucune impression dans « l'esprit de Votre Majesté; si elle ne prive point les « habitants de Paris de tant de faveurs précédemment « accordées, ce sera un acte signalé de sa clémence. « S'ils se sont montrés dignes de tant de grâces dans les « siècles passés; les rois vos prédécesseurs ont préféré « cette -ville parmi toutes les autres pour y établir le a siège de l'empire français : serait-elle donc devenue (( assez malheureuse pour ne plus jouir de ce bienfait? « son obéissance inviolable dans les temps les plus dif-
LA VIE DE MATHIEU MOLE, loi
(( fîciles esL une garantie assurée pour Tavenir. Lés « peuples de Paris ont tant d'amour pour leur prince, « que son absence est toujours trop longue pour leur « affection : tout leur bonheur consiste en sa présence. « Aussi le voyant s'éloigner, ils croient la fortune pu- « blique ébranlée. Ils ne mettent pas leur espérance « dans les considérations importantes qui ont valu ce « bonheur à leurs pères; c'est la bonté de Votre Ma- K jesté qu'ils reclament et non pas les droits de leur '( ville, de cette Ville qui donne le mouvement à toutes « les autres villes de France. On ose donc supplier très- « humblement Votre Majesté de hâter son retour pour « donner du repos aux esprits. »
La Reine répondit : — qu'on ne devait point s'inquiéter de son retour -, que le temps et la saison l'avaient obligée de sortir de Paris; qu'elle n'avait nulle méfiance du peuple de Paris; qu'elle avait envoyé quérir le prévôt des marchands, les échevins, et les colonels de la garde bourgeoise et les avait assurés de sa bonne volonté pour la ville ; qu'on pouvait compter sur sa bienveillance et qu'elle comptait aussi qu'on s'acquitterait envers elle des devoirs auxquels on était obligé. — Le chancelier prit la parole : il dit que le Parlement étant autorisé seulement à délibérer sur le tarif et les rentes, n'aurait pas dû y mêler d'autres propositions.
M. le duc d'Orléans ajouta qu'il avait été convié à se trouver à l'Assemblée et qu'il n'avait eu garde
(l'y venir pour délibérer sur des propositions très-préjudiciables au service du Roi et à son autorité-, qu'il se tiendrait près de la Reine, pour la maintenir en tout ce qu'il pourrait.
iM. le duc d'Enghien, qui depuis la récente mort de son père était devenu le prince de Condé, venait d'arriver de son armée. Sa dernière victoire avait augmenté sa gloire et agrandi sa position; c'était surtout son retour et la disposition où il était qui avaient encouragé la Reine à une conduite plus ferme et plus sévère ; il parla dans le même sens que M. le duc d'Orléans, ainsi que son frère le prince de Conti.
Le Premier Président répondit : — <( que si les choses K fussent demeurées au même état que lorsqu'on sortit « du Palais Royal, on aurait exactement obéi aux ordres <( de la Reine-, mais les exils et les emprisonnements u avaient changé la face des choses et donné juste sujet « à une nouvelle délibération -, mais que la Compagnie «( n'aurait jamais d'autre motif que le service du Roi. »
— '( Vous avez entendu ma volonté , dit la Reine , et c'est assez. » — Le Parlement se retira.
Le lendemain un arrêt du Conseil prononça la cassation de la délibération du Parlement, et il lui fut ordonné de travailler sans délai au tarif des droits d'entrée, premier motif des démarches du Parlement, seul objet dont il avait à délibérer.
Après un vif débat, le Parlement décida que de non-'
velles remontrances seraient faites, qu'il serait pris des mesures pour la sûreté et les approvisionnements de la Ville et que les délibérations continueraient.
La Reine était de plus en plus courroucée de la conduite du Parlement -, le trouble des esprits commençait à devenir inquiétant. Messieurs des Enquêtes entraînaient presque toute la Compagnie à des résolutions extrêmes. Le Premier Président et les gens sages proposèrent, afin de gagner du temps et de laisser les passions se calmer , de tenir une conférence où les princes et les députés du Parlement traiteraient les affaires en question. La Reine, qui avait perdu son assurance, y consentit ainsi que les princes.
La conférence eut lieu à Saint-Germain chez le duc d'Orléans 5 ce fut lui qui exposa la situation difficile des finances et les inconvénients qu'avaient suscités de trop grandes espérances de soulagement données aux peuples qui maintenant se refusaient à payer les impôts. 11 insista sur la nécessité de calmer les esprits, en terminant ces délibérations -, il annonça aussi que le Roi accepterait tous les articles proposés par la salle Saint- Louis.
Le Premier Président répondit : — « Nous avons (( reçu respectueusement la semonce qu'il vous a plu « de nous adresser-, mais nous sommes chargés par « notre Compagnie de vous supplier que cette confé- « rence commence par l'examen de ti"uis ou quatre
\nA LA VIE DE MATHIEU MOLE.
« propositions : d'abord la continuation du Parlement « et le rappel de ceux qui sont exilés ou emprisonnés. 1) — « La salle Saint-Louis avait arrêté de sup- « plier le Roi, que si- aucun de ses sujets était arrêté, « il serait dans les vingt-quatre heures interrogé et « remis entre les mains des juges ordinaires: et cepen- « dant M. de Chavigny vient d'être emprisonné et (( M. de Chateauneuf exilé. Nous demandons cette sù- « reté pour eux et pour tous les sujets du Roi. • — En « outre, nous supplions très-humblement la Reine de « ramener le Roi à Paris, afin de rassurer les esprits « effarouchés par la terreur et la méfiance. •»
Le duc d'Orléans répondit que la Reine accorderait volontiers la continuation des assemblées du Parlement; mais il fit- beaucoup d'objections sur la garantie demandée contre les arrestations, en montrant la difficulté et les inconvénients, surtout lorsqu'il s'agirait de ceux qui auraient pris part aux affaires pubHques, et qui tombaient dans la disgrâce du Prince, pour avoir manqué à leur devoir. — Il lui était facile de citer beaucoup d'exemples dans le passé, et même dans une époque récente.
Le Premier Président proposa aussi que la conférence fût transférée à Paris, afin de calmer les inquiétudes qui troublaient le peuple. M. le duc d'Orléans s'y montra opposé, ainsi qu'au retour du Roi,
Toutefois la conférence fut continuée dans un esprit
(le conciliation. Les Princes se montraient modérés , ils avaient l'intention sincère de ne point porter atteinte à l'autorité royale ; mais comme ils étaient loin d'avoir bonne volonté pour le cardinal Mazarin, ils cédaient sur des points, où les ministres auraient insisté s'ils avaient assisté à la conférence : ce que les Princes et le Parlement n'avaient pas voulu.
Les conférences durèrent pendant deux semaines. Outre les questions de tarifs et de finances, deux articles furent vivement controversés. — Le Premier Président et les autres députés du Parlement insistèrent constamment pour qu'une garantie fût donnée contre les arrestations arbitraires, et pour que, conformément à l'ordonnance de Louis XL les Magistrats ne fussent plus troublés dans l'exercice de leurs fonctions par les exils, les emprisonnements ou les destitutions, dont on faisait un si fréquent usage. — Pendant ce temps le Parlement continuait, ainsi que la Reine y avait consenti, à délibérer sur le tarif et les droits d'entrée. De nouvelles difficultés s'élevaient à ce sujet entre l'autorité royale et les pouvoirs que s'arrogeait le Parlement. Chaque jour le Premier Président rendait compte à la Compagnie de ce qui s'était passé à la conférence.
La Reine était aussi informée journellement de ce qui avait été dit et convenu entre le Parlement et les Princes. Ils avaient fini par accepter les propositions qu'ils avaient d'abord combattues et auxquelles lechan-
im LA VIE DE MATHIEU MOLE.
celier ne s'opposait plus formellement. La Reine se refusa d'abord à y consentir^ mais, sur les instances de M. le duc d'Orléans et de M. le Prince, elle accorda ce que le Parlement désirait. Il eut aussi satisfaction sur les remontrances relatives aux impôts. C'était pour le moment la cause de l'agitation qui troublait le peuple de Paris. Le Parlement avait eu ses Assemblées assiégées par des rassemblements et avait eu à prendre des mesures de police.
Le 20 octobre, le Premier Président donna connaissance au Parlement des articles tirés des propositions de la salle Saint-Louis, que la conférence avait acceptés, et que la Reine avait consentis. — Sur quoi le Parlement délibéra que le Roi serait très-humblement supplié d'ordonner, — » qu'aucun sujet du Roi, de « quelque qualité et condition qu'il soit, ne puisse être H traité criminellement que selon les formes prescrites u par les lois du royaume et ordonnances royales, et u non par commissaires et juges choisis. — Que l'or- H donnance du roi Louis XI, d'octobre 1467, soit gar- <i dée et observée, de sorte que aucun officier du Roi, « tant de cour souveraine que d'autre, ne pourra être (( inquiété ni troublé dans l'exercice de ses fonctions « par lettre de cachet ou autrement, conformément u aux ordonnances et à leurs privilèges. »
Il était d'usage que le Parlement délibérât sur le texte (les déclarations ou de tout autre acte royal. En celle
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occasion , il élait seulement donné connaissance d'un projet de la conférence et des intentions de la Reine : ainsi il y aurait eu lieu à délibérer sur ce qui n'était, encore par sa l'orme, qu'une proposition : c'eût été donner occasion à beaucoup de discours inutiles et peulètre de parler des emprisonnements récents. Le Premier Président pensa qu'il importait de sortir au plus tôt de cette affaire, qui avait d'abord causé tant de mouvement dans la Compagnie, Tout le Parlement était dans la même disposition. Le Premier Président fut donc chargé d'écrire, de concert avec les Députés qui avaient siégé à la conférence, un projet de déclaration. 11 en fut donné lecture à l'Assemblée des Chambres, et le Parlement arrêta que le lendemain une députation irait porter au Roi et à la Reine Thommage de sa reconnaissance.
Le Premier Président avait surtout à remercier la Reine du dégrèvement des impôts et des mesures prises pour mettie de l'ordre dans leur perception. — « Voire « Majesté a bien voulu entendre la voix de ses peuples (( soutirants que lui a fait entendre son Parlement. « leurs vœux sont exaucés et il est juste que nous ve- « nions vous rendre des actions de grâces. — Vous « avez vu avec regret l'extrémité de leur misère, vous « y apportez les remèdes que l'état présent a pu per- « mettre. Les sommes diminuées sur les impositions « montent bien haut; mais il semble que Votre Majesté
« ne regarde pas ce soulagement comme suiïisant et « qu'elle voudrait délivrer ses peuples dos charges qui « pèsent sur eux. En cette pensée, Voire Majesté attend « ce moment si désiré, cet ouvraee du ciel et non des (( hommes, cette paix que chacun souhaite et demande « avec tant d'instance, afin de pouvoir faire ressentir les K effets de cette pitié paternelle. Alors toutes choses (( seraient en tel ordre que chacun, content de sa situait tion, n'aurait plus d'autre pensée que de rester souci mis au Prince, et de s'acquitter de son devoir et de « ses obligations.
K L'avantage que la Compagnie reçoit maintenant,
(( c'est que Votre Majesté prendra une telle confiance
« en la candeur de ses actions qu'elle ne doutera jamais
« plus de sa fidélité. Le Parlement satisfera à l'avenir à
(t ce qu'il doit au public, avec repos d'esprit, sachant
« que la vérité a été assez puissante pour surmonter la
« malice de ceux qui ont voulu établir leur fortune aux
a dépens de l'Etat et suscité mille défiances, tandis que
K la Compagnie protestait de sa passion inviolable à
K rendre les services dus à la patrie et de sa respec-
(( tueuse soumission à Votre Majesté.
« Il vous a plu de permettre qu'on examinât les pro-
(( positions des députés qui ont été assemblés-, ainsi ou
a a découvert les plaies de TElat et on a essayé de les
« traiter doucement, en ménageant les personnes.
« La Conqnignie se promet que Votre Majesté corn-
« mandera rexpédition de la déclaration que nous lui u présentons, et qu'elle sera exécutée fidèlement. Lor- (c dre étant ci-après gardé, Votre Majesté sera portée à « continuer son affection pour les peuples et à honorer « de sa bienveillance accoutumée, les officiers de cette « première Cour souveraine. Ils en sont si assurés qu'ils « ne demandent d'autre loi pour leur sûreté que cette « parole royale; ils s'attendent qu'on ne parlera plus X ni d'exils, ni d'emprisonnements. Ils osent supplier (( Votre Majesté que s'il y a quelques prisonniers rele- « nus par ses ordres, ils soient mis en liberté, et que, « s'il y en a qui soient accusés de crimes, ils soient ren- « voyés à leurs juges naturels. »
Les gens du Roi apportèrent le 23 octobre cette déclaration, qui promettait au Parlement et à la France les garanties de justice, de sûreté personnelle et de bonne gestion des intérêts publics, que la salle Saint- Louis avait demandées. Ce n'était point une loi nouvelle conquise par force sur l'autorité royale , mais une réclamation de droits, qui avaient été souvent et longtemps violés et plus d'une fois redemandés. Ils étaient solennellement reconnus, et ne devaient pas être mieux observés dans l'avenir que dans le passé.
Il semblait donc, que de toutes parts, il y avait satisfaction et que le Gouvernement du royaume allait devenir régulier et facile. Le Roi et la Cour étaient revenus à Paris: l'iieureusc nouvelle de la paix de Munster,
<iui faisait cesser la guerre avec l'Empire, répandit une joie universelle.
Ce qui avait contenté la Reine et déterminé sa complaisance , c'était d'avoir obtenu qu'il ne serait plus question au Parlement de reproduire l'arrêt de 1617, (|ui défendait à tout étranger de siéger dans les conseils du Roi.
Le Cardinal avait pu craindre un moment qu'on voulût lui appliquer cette disposition prise autrefois contre le maréchal d'Ancre. Mais le prince de Condé, d'ahoni en mauvaise volonté pour Mazarin , l'ayant trouvé docile à ses exigences qui étaient toutes relatives aux intérêts de lui et de la maison de Condé , avait exercé son influence sur le Parlement, qui comprit toute l'importance de ne point se mettre en hostilité avec le vainqueur de Rocroy et de Lens.
Lorsque les conférences eurent amené cet heureux résultat, il arriva que le duc d'.Orléans, qui avait aussi la volonté d'obtenir des avantages pour lui et sa famille, s'irrita de n'être pas traité aussi bien que le prince de (vondé. Ainsi le crédit que l'un et l'autre pouvaient .avoir au Parlement fut employé contradictoirement.
Comme l'esprit parlementaire s'était difïicilement prêté à renoncer aux attaques contre Mazarin, comme l'aversion qu'il inspirait n'était point apaisée, il fut facile au duc d'Orléans, ou plutôt aux serviteurs (pii le gouvernaient et agissaient en son nom, de réveiller les-
LA VIE DE MATHIEU MOLE. Ifil
prit d'opposition de la magistrature. Les mêmes factions continuèrent, et sous les mêmes prétextes. Il n'y avait pas six semaines que la déclaration du Roi avait été accueillie avec reconnaissance, et déjà les zélés du Parlement se plaignirent qu'elle eût été violée. Les Enquêtes demandèrent l'Assemblée des Chambres pour délibérer à ce sujet.
Les princes s'y rendirent-, ils représentèrent, et le prince de Condé avec hauteur, qu'on ne devait élever aucun soupçon contre la bonne foi de la Reine; qu'elle avait accordé la déclaration en toute sincérité; et que si l'on continuait à chercher des prétextes pour empêcher la levée des deniers nécessaires au service de l'État, les princes seraient les premiers à conseiller à la Reine de maintenir l'autorité royale.
Ce langage, loin de calmer les esprits, les exaspéra. Le Premier Président, pour emp'êcher qu'on en vînt aux extrémités, changea les Assemblées générales en conférences tenues chez lui, afin d'examiner si réellement les articles de la déclaration avaient été violés.
Mais rien n'apaisait l'esprit de sédition, l'amour des nouveautés, les exigences des intérêts particuliers, et encore moins la haine universelle qui s'était élevée contre le cardinal Mazarin. La Cour des Aides et la Chambre des Comptes étaient comme le Parlement en disposition de blâmer et d'entraver l'administration des finances. Leurs griefs n'étaient pas tous mal
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fondés; il y avait telle plainte qui semblait raisonnable aux plus sages du Parlement , et même au Premier Président. Ce fut sur sa proposition qu'une députation de la Chambre des Comptes fut mandée au Parlement pour conférer sur ce sujet. Il s'agissait d'une nouvelle déclaration du Pioi , qui autorisait à conclure des emprunts avec les traitants, en leur donnant pour gage une perception d'impôts. — « Une v( telle déclaration, disait le Prem'ier Président, ren- '( drait inutiles tous les soins qui ont été pris pour « empêcher la dissipation des finances. L'autorité du « Parlement serait annulée et les désordres du passé « se renouvelleraient à l'avenir. »
La Chambres des Comptes se refusa à donner aucune explication sur cet objet, qui toutefois était dans ses attributions.
L'agitation qui régnait dans le Parlement, la gravité des questions dont on s'occupait dans les conférences tenues chez jle Premier Président donnèrent au Cardinal une vive inquiétude. En vain Mole essaya de le rassurer en lui aftirmant que si quelques-uns de messieurs du Parlement avaient mauvaise intention , la Compagnie saurait bien les empêcher de troubler le calme public.
Le Cardinal parut d'abord écouter ce sage et prudent avis; mais quelques courtisans, dans leur zèle aveugle, lui persuadèrent qu'en quinze jours, on
pouvait se rendre maître de Paris-, que le pain venant à y manquer, ce serait une telle confusion que Ton aurait raison de tout le peuple, et que le Parlement porterait la peine de ses entreprises passées '. — u Malheureux conseil et funeste à jamais, » ajoute Mole, en ses Mémoires.
Le 6 janvier 1629, messieurs du Parlement furent avertis de s'assembler en la Grand'Chambre. Le Premier Président leur dit qu'il avait appris, par le bruit public, que le Roi était sorti de Paris pendant la nuit : ce qui causait un grand tumulte. Qu'ainsi il avait jugé à propos d'assembler le Parlement pour aviser ce qu'il y avait à faire dans une si grave circonstance. Il manda les gens du Roi et leur demanda s'ils avaient reçu quelque ordre de la Reine. Talon répondit qu'il n'avait rien su que par la voix publique.
Les écbevins de la Ville demandèrent à parler à la Cour. Ils rendirent compte de ce qu'ils avaient fait pour maintenir le bon ordre dans la ville. La garde bourgeoise avait pris les armes et les portes de la ville étaient gardées. Ils avaient reçu une lettre de cachet, qui disait le sujet pour lequel le Roi s'était retiré ^ M. le duc d'Orléans et M. le prince de Condé leur avaient aussi écrit. — Voyant l'absence du Roi leur souverain , ils venaient au Parlement pour recevoir des ordres, ne reconnaissant d'autre puissance, après
' Mnnn'tvcs de Mole.
celle de Sa Majesté , que celle de cette Cour souveraine.
Les gens du Roi prirent leurs conclusions qui furent que : des précautions devaient être prises pour empêcher les désordres de la canaille et pour veiller à ce que les chemins par oii arrivaient les vivres fussent libres. Que le Parlement enverrait une grande députation au Roi et à la Reine, pour leur faire entendre que la Cour n'avait jamais eu d'autre dessein que le bien du Roi et de l'État.
Le Parlement rendit un arrêt conforme à ces conclusions.
Le Premier Président ne dit pas au Parlement qu'avant l'Assemblée, sur les six heures du matin, le cardinal Mazarin lui avait envoyé dire par un gentilhomme quelle résolution venait d'être prise et comment il avait répondu que ceux qui avaient donné un tel conseil ne pouvaient être assez punis 5 et que ce coup ébranlerait la couronne, qui ne serait raffermie de longtemps.
Le lendemain une lettre de cachet fut apportée au Parlement par un lieutenant des gardes ; elle était jointe à une déclaration du Roi, qui transférait le Parlement à Montargis.
La Cour , toutes les Chambres assemblées , arrêta que les gens du Roi se transporteraient le jour même par-devers ledit seigneur Roi et la Reine régente pour leur donner l'assurance de la fidélité du Parlement
et pour dire que la Compagnie , par les lettres qui lui avaient été adressées, avait appris avec un extrême déplaisir, que Leurs Majestés en jugeaient autrement; — qu'elle les suppliait très-humblement que les noms de ceux qu'on soupçonnait d'avoir de mauvais desseins, ainsi que les preuves, fussent délivrés au Parlement, pour leur procès être fait selon les lois du royaume, sinon qu'il fût procédé contre les calomniateurs 5 — qu'elle conjurait aussi Leurs Majesté de faire retirer les gens de guerre des environs de Paris.
La Reine et le Cardinal auraient voulu que le Premier Président eût donné l'exemple de quitter Paris, et se plaignirent de sa conduite. — u 11 ne me vint jamais à l'es- « prit , dit-il en ses Mémoires , d'abandonner ma place « au milieu de l'orage. » — Il ne crut point « que pour « prévenir les maux , il eût d'autres conseils à prendre « que d'empêcher le désordre dans la Ville, et d'assurer (( par la force, s'il le fallait, l'approvisionnement néces- (( saire à une population soumise. Cette défense de la « vie lui sembla permise par toutes les lois. Mais en se « laissant aller au torrent, il conservait la pensée de « vaincre la colère du prince , de tenter tous les (i moyens d'amener la soumission et d'arrêter le cours « du mouvement. »
Le Premier Président pensait que rien ne justifiait la funeste résolution dictée à la Reine parle Cardinal. L'esprit général du Parlement était de maintenir l'au-
torité royale, et encore qu'il fût offensé par les lettres de cachet, «si on peut l'être par son Souverain', il pré- « fera le devoir à toute autre considération. Le nombre « de ceux qui, pour se venger, voulaient demander l'é- « loignement du Cardinal se réduisit à sept. On pouvait « donc prendre assurance que nous protesterions de « notre soumission et de notre obéissance, et l'on pou- « vait en prendre tel avantage, que l'autorité royale « serait à l'avenir reconnue autant qu'on le souhaitait. « Les sept, qui avaient donné un avis fâcheux, en étaient « eux-mêmes effrayés et parlaient de quitter la France « pour quelque temps et de se retirer à Venise. Mais on « voulut suivre le misérable premier dessein de ruiner « la ville de Paris. On avait cru y faire naître une divi- « sion, en écrivant aux échevins une lettre qui donnait « de si vains prétextes, qu'elle eut un effet contraire et « détermina cette union où chacun croyait trouver son « salut. »
Les gens du Roi ne furent point admis à Saint-Germain. Le Chancelier leur dit que la Reine était résolue à faire obéir le Parlement, et que Paris serait assiégé, de telle façon que la famine ramènerait le peuple à la raison.
Cette résolution violente était prévue; le prince de Condé l'avait conseillée. Les Cours de magistrature et la bourgeoisie s'y attendaient j mais les esprits étaient plus exaspérés qu'effrayés.
1 Mémoires de Mole.
Aussi le Parlement, lorsqu'il lui fut rendu compte de l'accueil fait aux gens du Roi, délibéra que de trèshumbles remontrances seraient faites par écrit au Roi et à la Reine régente, et — « attendu que le cardinal Maza- (( rin était notoirement l'auteur de tous les désordres de « l'Etat et des maux présents , il fut déclaré perturba- « teur du repos public, ennemi du Roi et de son État ; c( il lui était enjoint de se retirer de la cour dans le « jour et du royaume dans la huitaine -, il était enjoint « à tous les sujets du Roi de lui courir sus, et défense « était faite de lui donner asile. »
En même temps, il fut délibéré qu'il serait fait levée de gens de guerre en nombre suffisant pour escorter ceux qui amèneraient des vivres dans la ville.
Toutefois c'était encore à regret que le Parlement en venait à de telles extrémités. Le Président de Mesmes disait : — « Le Parlement doit donner des ordres géc< néreux, mais ne rien faire qui ressemble au conseil « des Seize. Accommoder les choses serait un grand c< bien. Si le Roi croyait que la continuation de nos « Assemblées a donné lieu à tout ceci, le Parlement y « renoncerait de grand cœur pour parvenir à une a bonne fm. Puisque nous ordonnons une levée de « troupes, il faut, par les remontrances, dire que c'est « contre le ministre, et non contre le Roi-, car il ne faut c< pas tomber dans la rébellion. »
Le Premier Président avait appuyé cet avis. — k II
« faut rendre arrêt présentement ; tout le peuple le « demande et l'attend, et nous ne devons pas témoi- « gner de peur, disaient presque tous messieurs du « Parlement 5 la foule qui remplissait le Palais et les « abords cria «vive le Roi!» en apprenant Tarrèt ^ »
Le Cardinal ne se rendait pas compte du péril et persistait à croire au succès des mesures rigoureuses et des menaces. Le prévôt des marchands et les échevins reçurent une lettre, qui leur enjoignait de chasser le Parlement hors de la ville, s'il n'obéissait point aux ordres du Roi. L'Hôtel de Yille envoya une députation à Saint-Germain pour intercéder de nouveau le Roi et la Reine. Leurs instances furent si touchantes, ils représentèrent si vivement les malheurs qui allaient affliger le peuple de Paris, que le Roi en pleurait, ainsi que toute la Cour, hormis la Reine et M. le Prince. Elle imputa tout au Parlement, disant : — « Qu'il sorte par une porte, nous rentrerons par l'autre. »
L'idée d'établir la division entre la Ville et le Parlement était encore une illusion du Cardinal et de la Reine. La menace d'affamer Paris désespérait mais irritait tous les esprits. La Chambre des Comptes eut l'ordre de se rendre à Orléans, et délibéra des remontrances; la Cour des Aides protesta de sa fidéhté, sans parler d'obéissance; le grand Conseil, envoyé à Mantes, fit le semblant de s'y rendre, et les échevins lui refusèrent des passe-ports,
' Mémoires d'Orviesson,
De telles résolutions répandirent, parmi les honnêtes gens et la tranquille bourgeoisie, un sentiment de consternation, mais en même temps un grand soulèvement d'opinion. Aucun récit ne donne une plus vive image de rétat de Paris à ce moment, que les Mémoires de Mole :
« Après ce jour fatal , tout ordre public fut ren- « versé! L'exercice de la justice cessa; chaque jour, « les Chambres étaient assemblées, matin et après- (( dîner, fêtes et dimanches. Le prétexte était si plau- (i sible et le mouvement si rapide, qu'il était nécessaire (( de s'y laisser entraîner. Chacun ne pensait qu'à con- « server sa vie. Le travail cessa parmi tous les artisans, « le trafic et le commerce parmi les marchands. Les (c désordres de l'armée qui était dans les environs de « Paris étaient tels qu'ils faisaient horreur. Tout le « monde se plaignait en public; chacun proposait ce a qui lui venait à l'esprit. On ne laissait sortir ni (.(. hommes, ni bagages par les portes. Les bourgeois « étaient armés dans tous les quartiers. Le mouvement « était si général que l'on ne voyait aucun espoir de « salut.
« Puisque le prince ne voulait plus entendre la voix « de ses peuples souffrants, il fallut aux dépens des ha- « bitants disposer une force armée, pour se défendre et « pour aller quérir des vivres au dehors. Misérable état (c des sujets ! Effets sinistres d'un mauvais conseil ! »
Non-seulement le Parlement, mais la bourgeoisie représentée par le gouverneur de Paris , le prévôt des marchands et les échevins redoutaient la rébellion oij l'on allait s'engager. Avant de prendre les armes, une lettre fut présentée à la Reine pour la supplier de laisser entrer dans la ville les vivres et denrées destinés à la nourriture de chaque jour. — « Nous espérons , ma- « dame, que par votre bonté vous préviendrez tous les (( malheurs qui sont prêts à tomber sur cette grande (( ville , s'il n'y est pas promptement remédié. » — Le duc de Montbazon, gouverneur de Paris, avait signé cette lettre avec M. Le Féron, prévôt des marchands.
De même que rilôtel de Ville , la Cour des Aides et la Chambre des Comptes s'unirent au Parlement , qui se trouva ainsi chargé de donner de l'ordre à tout ce mouvement et de gouverner cette grande sédition, qu'il regardait comme une légitime défense. C'était une tâche difficile : il fallait assurer la subsistance de la Ville, la défendre contre l'invasion des gens de guerre et ne point la laisser livrée aux excès d'une populace, dangereuse auxiliaire de ce soulèvement. Les arrêts du Parlement devenaient des actes de gouvernement et d'administration.
L'assemblée de l'Hôtel de Ville, qui se composait de toutes les compagnies souveraines, des échevins et du prévôt des marchands, nomma pour commandant de l'armée, qu'on formait pour la défense de la ville, M. le
duc d'Elbeuf. Il accepta en promettant de s'employer avec affection au service du Roi et de l'Etat. Puis il se rendit au Parlement, où le Premier Président lui répondit que la Cour avait connaissance de ses bonnes intentions, qui n'avaient pour but que le service du Roi et le soulagement de ses sujets. — « Par malheur, ajou- « ta-t-il, nos intentions ont été méconnues, et l'on a « réduit le peuple à une défense nécessaire. La Cour se « promet de votre courage et de vos sentiments géné- « reux un soulagement aux maux présents. » — Puis le Premier Président annonça que la veille douze cents clercs du Palais étaient venus lui offrir de prendre les armes. Ils étaient dans la grande salle et demandaient à parler à la Cour. On en fit entrer quelques-uns et le Premier Président leur dit de se rendre à l'Hôtel de Ville.
D'autres auxiliaires se ralliaient en même temps à la cause de la Yille et du Parlement. Le prince de Conti, le duc de Longueville, le duc de Beaufort, le duc de Bouillon, l'abbé de Retz, coadjuteur de Paris :tous n'avaient pas une véritable inquiétude pour le soulagement du peuple et le bien de l'Etat; ils étaient mécontents par des motifs d'intérêt ou d'orgueil blessé. Leurs cabales n'avaient pas été étrangères à tout ce qui se passait. Déjà le Parlement se ressentait de leur intervention et n'était plus conduit par cet esprit de prudence et de discernement, dont le Premier Président se félicitait quelques
jours auparavant. Une sorte de conseil secret, formé de plusieurs présidents ou de conseillers au Parlement, se réunissait autour du Coadjuteur. L'ambition et Torgueil des princes et des grands seigneurs troublaient sans cesse le bon accord qui eût été nécessaire pour conduire sagement de si grandes affaires. 11 fallut nommer le prince de Conti généralissime, et M. d'Elbeuf ne fut plus que le premier de ses lieutenants.
Cette invasion des princes et des grands seigneurs, dans les intérêts de la ville de Paris qui voulait seulement empêcher qu'on fît mourir le peuple de faim, et les querelles d'attributions ou d'autorité engagées par le Parlement , changèrent tellement le caractère de ce commencement de rébellion, qu'un traité d'union fut arrêté entre les chefs et les généraux qui s'étaient présentés pour commander l'armée parisienne. Ils s'engageaient à exécuter l'arrêt rendu contre le cardinal Mazarin ; à défendre le Parlement et la ville de Paris contre les violences dont ils étaient menacés. Ils s'obligeaient à ne point traitet séparément, et sans l'approbation du Parlement : en un mot cà rester unis, pour la défense de la justice, pour le service du Roi et pour la vie ou les biens de ses sujets, sans prétendre à d'autres avantages que de conserver les biens, honneurs, charges et bénéfices qui pourraient leur être ôtés en haine du secours qu'ils donnaient au public K
1 Mémoires de Mole.
Le Coadjuteur voulait faire enregistrer cet acte d'union au Parlement. Le Premier Président s'y refusa. Une déclaration du Roi, publiée à Paris, prononça que les princes, ducs, seigneurs et leurs adhérents étaient criminels de lèse-majesté.
Le 23 janvier 1649, le Parlement délibéra encore d'humbles remontrances contre le cardinal Mazarin. Cette pièce était écrite noblement et avec une convenance respectueuse-, elle exposait des griefs réels et rappelait des maximes d'Etat consacrées par la tradition.
La guerre civile était commencée ; on combattait aux portes de Paris. Vers le milieu de février 1629, un héraut d'armes se présenta à la porte Saint-Honoré et demanda à entrer pour porter parole au Parlement. Cette forme de communication usitée entre deux armées ennemies sembla peu convenable à la Compagnie, et l'admission du héraut fut regardée comme contraire au respect et à la soumission dus au Roi. On décida qu'il serait répondu au héraut, que la Cour désirait envoyer une dénutation au Roi pour savoir ses volontés et témoigner sa fidélité.
Le héraut avait été chargé de donner lecture au Parlement d'une déclaration du Roi portant destitution de tous les magistrats, s'ils ne se rendaient point près de lui dans la huitaine. Ainsi il devenait tout simple
de leur envoyer des passe-ports pour venir à Saint- Germain.
Les gens du Roi s'y rendirent et reçurent de la Reine et des Princes un accueil bienveillant. Il leur fut dit que la Reine ne doutait pas des sentiments de la Compagnie^ qu'elle espérait la voir rentrer dans son devoir, et dans le respect pour l'autorité royale. La Reine était disposée à donner , à tous ceux qui s'étaient écartés de l'obéissance, sûreté pour leurs personnes et leurs biens, s'ils rentraient dans la bonne voie.
Le Premier Président remercia, au nom du Parlement, messieurs les gens du Roi de la manière dont ils avaient accompli leur mission. Puis la Cour s'occupa d'une affaire qui n'importait pas moins au rétablissement des bonnes relations avec la Reine.
Le prince de Conti venait d'annoncer à l'Assemblée des Chambres qu'un gentilhomme, envoyé par l'archiduc Léopold, demandait audience. — Il fut introduit, et, après avoir produit sa lettre de créance, il donna lecture d'une note écrite de la part de l'archiduc, pour faire connaître à messieurs du Parlement que le cardinal Mazarin avait offert de traiter de la paix, en rendant au roi d'Espagne toutes les conquêtes faites sur lui, à condition qu'il aiderait la Reine à réprimer la rébellion du Parlement : proposition que l'archiduc n'avait pas voulu entendre, ne trouvant pas sûreté à traiter avec un ministre condamné par le Parlement. Tout au
contraire il proposait de rendre le Parlement arbitre de la paix.
Le Premier Président répondit à l'envoyé de l'archiduc que la Cour ferait la réponse qu'elle pouvait et devait faire. Puis il dit : — «Gens du Pioi, la Cour désire « savoir vos sentiments sur l'état présent des affaires de « la ville de Paris et les affaires publiques du royaume , « ce que vous pensez qu'il y aurait à faire, et s'il serait « possible de prendre quelque tempérament. »
On n'était pas très-assuré qu'un avis sage et convenable pût être accepté par le Parlement, où un grand nombre de Messieurs étaient très-animes et favorables au parti des princes. Le président de Mesmes s'exprima avec fermeté. — « Est-il possible, disait-il, que M. le « prince de Conti, un prince du sang de France, propose « de donner séance sur les Heurs de lis au plus cruel « ennemi des fleurs de lis. »
Le Premier Président expliqua comment il était plus avantageux pour la Compagnie de ne point s'engager en faisant donner lecture des lettres de créance; que si cette conduite ne donnait pas satisfaction à la Reine 5 si elle se refusait à écouter le Parlement, on pourrait alors prendre de fortes résolutions. — On admira la présence d'esprit et le discernement avec lequel il avait su écarter les mauvaises volontés. Il se retira pour se rendre à Saint-Germain avec la députation.
Les gens du Roi avaient été d'avis que la lettre de
créance, la note, et le discours prononcé par l'envoyé de rarchiduc, devaient être portés à la Reine par une députation, qui assurerait Sa Majesté que la Cour ne voulait pas en délibérer sans connaître ses volontés; en même temps les députés supplieraient le Roi et la Reine de faire retirer les troupes, en laissant les passages libres pour que la^'ille pût recevoir des vivres. Cet avis fut adopté.
On était très-irrité à Saint-Germain de la conduite du Parlement qui, après avoir refusé d'entendre un béraut envoyé par le Roi, avait reçu une lettre de créance et entendu un envoyé de Tarcbiduc. Toutefois, on envoya des passe-ports aux députés-, mais en leur nom personnel et non point comme officiers du Parlement. Cette formule aurait sans doute ému les Enquêtes, si le Premier Président n'avait pas pris sur lui de décider que les députés ne feraient aucun usage de leurs passe-ports, se contentant de l'escorte qui leur serait donnée. Elle fut composée de deux escadrons de gardes du corps, commandés par le duc de Gramont. Tous les cbefs et officiers de la maison du Roi leur montrèrent les plus grands égards.
Mais le mécontentement de la Reine ne s'était pas adouci. Elle fit attendre l'audience jusqu'au lendemain.
M. le duc d'Orléans, M. le Prince, les Ministres, les principaux Officiers de la maison du Roi étaient présents.
« Nos respects, dit le Premier Président, sont tels « que nous sommes disposés à nous reconnaître cou- « pables, si nous avons déplu à Votre Majesté. Les « députés de la première Compagnie du royaume vien- « nent implorer votre clémence, encore qu'ils soient « innocents. — Nous venons demander que tout ce « qui a été ordonné en son nom , depuis le 6 janvier, « cesse d'être exécuté. — Jour fatal, qui a dénoué « les liens de la soumission, qui a donné lieu de recou- « rir aux lois naturelles, civiles et divines. Elles per- « mettent de défendre sa vie : ce qui nous a obligés à « donner des ordres bien différents de ce que nous « aurions prescrit en temps de calme, lorsque l'auto- « rite royale règne sans trouble. Qui ne sait qu'au « milieu de la tempête, il se passe beaucoup de choses « dont on n'est point comptable. »
« Alors on abandonne le gouvernail 5 on jette à la mer a les marchandises les plus précieuses. Ce sont peut-être « les effets d'une crainte déraisonnable ou d'un zèle « trop ardent. Mais on tente tous les expédients, et on « les approuve, s'ils sont nécessaires pour le salut com- « mun. Et le sage pilote, dont on a usurpé les fonc- {( tions, ne laisse pas de savoir gré à ceux qui se sont « mêlés de ce qu'ils n'avaient pas le droit de faire. »
« Les habitants de la capitale du royaume pou- « vaient-ils apprendre cette sortie si extraordinaire,
« qu'on peut appeler l'enlèvement du Roi , et le des-
« sein formé de ruiner Paris, qui fut aussitôt bloqué? « Pouvaient-ils assister à la destruction du Parlement « et d'autres Compagnies souveraines sans témoigner « un juste ressentiment? Ne devaient-ils pas prendre « la défense de l'autorité royale, qui fût restée ense- « velie dans cette ruine, et employer leurs forces pour « prévenir un naufrage malheureux pour le présent , « honteux pour la postérité ? »
« Et quel prétexte peut-on prendre pour colorer un « si tragique conseil? Les souverains nont point le « droit de saccager les villes et de ruiner leurs habi- « tants, sans une juste cause, légitimement reconnue. « La puissance armée, qui leur est commise, ne doit « être employée que pour leur défense, et ne doit pas « être tournée contre leur propre bien. »
« Si l'on entre en considération de la véritable cause « de nos malheurs, on n'en trouvera pas d'autre que « le désir et l'espoir de faire cesser les désordres ex- « trêmes qui régnaient dans toute la France, et de sou- « lager les peuples oppressés par des impôts qui ne « leur laissent pas de quoi vivre. »
« Nous demandons, Madame, que tout soit oublié. « Mais il faut pourtant se souvenir des extrêmes mi- « sères que souffre Paris , et de nos campagnes où « l'on a commis tout ce que peut inventer la licence « de la guerre. Espérons donc que Votre Majesté, dans « sa bonté et sa justice, ne déniera pas une amnistie
« îi la première ville du royaume, qui ne cède à au- « cune l'honneur de posséder son monarque. »
« Il nous reste à renouveler les assurances de la fidé- « lité inviolable du Parlement, et pour preuve de cette « fidélité nous dirons que l'archiduc, voulant tirer « profit de nos malheurs et éprouver notre constance, « nous a offert les conditions les plus avantageuses, et « que la Compagnie nous a donné charge de vous ap- « porter sa lettre et sa créance, et d'attendre les com- « mandements de Votre Majesté auxquels elle obéira « comme le doivent ses très-humbles serviteurs, sujets « et officiers. »
La Reine répondit : — « Vous auriez bien mieux fait « de ne pas admettre cet envoyé de l'archiduc. » — Le Premier Président répéta respectueusement : — « Nous « avons voulu savoir ses intentions, afin de les faire « connaître à Votre Majesté et de vous demander vos « volontés. » — La Reine ajouta : — « Cela ne m'em- « péchera pas d'approuver tout moyen d'accommode- « ment qui ne sera point contraire à l'autorité royale 5 « je ferai connaître ma réponse par écrit. »
Les députés du Parlement, en attendant cette réponse, tentèrent de rendre M. le duc d'Orléans et M. le Prince favorables à un accommodement. Le Premier Président, le président de Mesmes, parlèrent vainement aux princes des malheurs de la ville, des crimes com.mis dans les campagnes, de la profanation des autels. —
(i 11 n'est pas juste, disaient-ils, de faire mourir de faim « le peuple de Paris. Il faut laisser ouverts non pas un, u mais tous les passages pour faire arriver les vivres. ;>
Le cardinal Mazarin assistait à cette audience, qui dura trois heures ; des paroles très-vives furent dites de part et d'autre. Le Premier Président et le Président de Mesmes cherchaient à persuader aux princes que le moment était de grande importance 5 que Paris, dans son désespoir , pourrait bien accepter les offres des Espagnols 5 que les uns proposeraient d'ôter la Régence à la Reine pour la donner à un prince du sang; que d'autres , suivant le malheureux exemple de l'Angleterre, déclareraient que toute l'autorité souveraine résidait dans le Parlement. — Toutes ces menaces ne donnèrent pas la moindre inquiétude aux princes; ils se souciaient peu de cette colère des gens de robe longue ; le canon leur semblait plus à craindre que les arrêts. — La Reine, conseillée par eux et par le Cardinal, voulait avant tout humilier le Parlement.
Tel était le sens des lettres qui furent remises à la députation, le lendemain, après vingt-quatre heures d'attente. C'était un manifeste contre le Parlement. Il n'y était pas question de laisser entrer les vivres à Paris. Comme il s'agissait moins des intérêts du Parlement que de la souffrance de la Ville , le Premier Président voulut revoir les princes. Il leur répéta avec encore plus de force tout ce qu'il leur avait
dit la veille, et les conjura de ne point jeter le peuple dans le désespoir : disant que les députés du Parlement ne pouvaient retourner à Paris, sans avoir obtenu cette grâce.
On lui répondit qu'ils l'obtiendraient, s'ils obéissaient-, il demanda en quoi consistait l'obéissance. Il leur fut dit qu'il fallait se soumettre à la translation du Parlement, qui avait été ordonnée. Le Premier Président répondit que ce serait se reconnaître coupable d'un crime qu'on n'avait point commis; que le Parlement était sédentaire , par une loi fondamentale du royaume, et qu'il ne se résoudrait jamais à cet affront. Mais que si l'ouverture des passages, et une amnistie qui garantirait la vie, étaient accordées,. on pourrait entrer en conférence et traiter des moyens d'obéissance.
M. le Prince se laissa persuader et, d'accord avec M. le duc d'Orléans , il alla trouver la Pveine ; elle consentit à l'ouverture d'une conférence, où seraient reçus les députés du Parlement, s'ils étaient munis de pleins pouvoirs-, elle promit aussi qu'à l'instant où elle apprendrait la résolution du Parlement, on ouvrirait le passage pour laisser entrer à Paris les provisions nécessaires. — M. le Prince apporta cette réponse favorable, et la députation repartit aussitôt.
Le lendemain, l'avocat général Talon rendit compte de ce qui s'était passé à Saint-Germain et des bonnes intentions de la Reine ; en conséquence, il proposa au
Parlement de nommer des députés pour la conférence.
Mais les secrétaires d'Etat étaient venus apporter au Premier Président une réponse écrite, bien différente des paroles et des promesses que M. le Prince avait annoncées; c'était encore un acte d'accusation contre le Parlement. Le Premier Président, qui jugeait que ce qui importait avant tout, c'était l'ouverture d'une conférence, où toutes choses seraient réglées, où toutes les difficultés seraient résolues , se risqua à donner lecture de cette lettre de la Reine. L'indignation fut telle : il s'éleva une clameur si générale, que le Premier Président dit qu'il allait se retirer. Mais comme il proposa de ne pas déposer la lettre et de la considérer comme non avenue, les esprits se calmèrent et la délibération fut continuée, d'après le récit de l'avocat général, et sur ses conclusions, relative seulement à l'ouverture d'une conférence.
C'était surtout ce que ne voulaient point les chefs de l'armée parisienne et les princes engagés dans la rébellion. Ils avaient une grande influence sur la populace, et même sur une partie de la bourgeoisie. Une foule bruyante s'était assemblée autour du Palais. Le Premier Président fut insulté lorsqu'il sortit. On criait : — a Du pain, du pain, du pain! point de conférence, « qu'on nous mène à Saint-Germain. »
On s'attendait pour le lendemain^ à un grand désor-
1 28 février, Mémoires de Refz et d'Ormesson.
dre. M. de Champlàtreux avec sa colonelle en armes était chargé de la défense du Palais; il était entouré d'une multitude, qui avait même pénétré dans les salles et qui criait : — « Point de paix, point de Mazarin ! » — On entendit môme un furieux qui disait à haute voix : — « 11 faut tuer le Premier Président et le préce sident de Mesmes. »
A ce moment entrèrent le Coadjuteur et M. de Beaufort. On les engagea à sortir, pour faire retirer le peuple; car on croyait que c'était eux-mêmes qui l'avaient ameuté'. Mais ils ne bougèrent pas. Toutefois on put reconnaître que , du moins pour ce jour-là , ce n'était pas eux qui avaient suscité cette mutinerie. Les esprits se trouvèrent plus calmes et plus sensés dans le Parlement, qu'on ne l'avait supposé. Ce mouvement de la populace effrayait la meilleure partie de la bourgeoisie ; les troupes du Roi venaient de remporter un avantage notable sur l'armée parisienne. Le Coadjuteur, le duc de Beaufort, les princes et les généraux ne s'opposèrent point à la conférence. Lorsque l'arrêt qui l'approuvait fut rendu, ils sortirent pour apaiser le peuple dont les clameurs et les cris de mort contre le Premier Président n'avaient point cessé. Alors la foule se dissipa docilement, et le Parlement sortit de la salle sans courir aucun danger.
En sortant du Parlement , le Premier Président 1 Mémoires d'Ormesson.
écrivit à M. le Tellier, secrétaire d'État et tout dévoué à Mazarin. — «Je ne doute pas que vous n'ayez su « ce qui s'est passé depuis notre retour de Saintce Gerrtiain , et principalement dans le Parlement. « Enfin la résolution a été prise : la conférence sera « tenue par députés avec plein pouvoir, en tel lieu (( qu'il plaira à la Reine.. Mgr le duc d'Orléans nous <( avait assurés de sa part qu'aussitôt qu'on aurait nou- « velle que la conférence serait tenue , un passage se- « rait ouvert pour apporter à Paris ce qui serait né- « cessaire. Je vous conjure de m'en envoyer l'assu- « rance et que le commandement en soit donné le
« plus tôt qu'il se pourra Comme ily avait bien de
« la différence entre l'écrit et cette grâce que nous « assurions verbalement nous avoir été accordée, quelce ques-uns en ont voulu douter, ce qui a excité un « mouvement extraordinaire, dans toute la ville, con- « tre nous. Mais la Providence y pourvoira, et si vous « donnez vos soins pour l'exécution prompte, dont j'atc( tends nouvelle dès aujourd'hui , s'il vous plaît, vous « aiderez à conserver la vie et le crédit de celui qui
a sera toujours votre «
Cette lettre en renfermait une autre, qui devait être remise à la Reine et qui lui rappelait respectueusement ses promesses, en la remerciant de ses bontés. — Lorsque l'arrêt lui fut présenté, elle témoigna une disposition bienveillante pour le Parlement. — « Il ne fera ja-
a mais, dit-elle, un pas vers l'obéissance, que je n'en « fasse deux de bonté. »
Le lieu de la conférence fut fixé à Rueil -, quatre présidents, buit conseillers, deux magistrats de chacune des Compagnies souveraines, le prévôt des marchands et deux des généraux de l'armée parisienne devaient la former; elle commença le 4 mars 1649.
Cependant la Reine avait accordé la permission qu'on laisserait, chaque jour, entrer seulement la quantité de blé nécessaire à la nourriture des indigents.
Cette permission ainsi restreinte souleva le Parlement contre le Premier Président et le président de Mesmes, qui avaient conduit toute cette affaire. D'ailleurs les chefs, après avoir consenti à la conférence, voyaient qu'ils n'y trouveraient pas une garantie pour leurs intérêts et que le Premier Président s'occupait surtout du peuple de Paris, et des prérogatives du Parlement.
La cabale du duc de Bouillon , des chefs militaires et du Coadjuteur s'était donc remise en mouvement. Elle avait traité avec l'Espagne; elle attendait le secours de l'armée de M. de Turenne, frère du duc de Bouillon, qui espérait la faire déclarer contre la cause royale; elle avait un parti nombreux dans le Parlement-, enfin elle pouvait à son gré remuer la populace de Paris qui, en ce moment, était surtout excitée contre le Premier Président, contre le président de Mesmes et ceux de messieurs du Parlement , qui étaient sages et modérés.
d86 LA VIE DE MATHIEU MOLE.
Il était d'autant plus facile de la maintenir dans un état de sédition, que les conditions pour l'approvisionnement de la ville étaient insuffisantes et mal observées, malgré les instances continuelles du Premier Président.
Pendant qu'il était absent pour la conférence de Piueil , le Parlement était aussi devenu passionné contre le Cardinal, et semblait soumis aux volontés des chefs et des grands seigneurs. Ils s'efforçaient de rendre impossible une heureuse issue de la conférence et suscitaient des révoltes dans les provinces ou dans les armées du Roi. Chaque jour, l'espoir d'une pacification paraissait s'éloigner: les discordes troublaient le Parlement ; on ne parlait de rien moins ' , au feu de la Grand'Chambre, que de révoquer les pouvoirs des députés. Le 9 mars, le Parlement alla jusqu'à donner arrêt pour surseoir à la conférence, tant qu'il n'y aurait point entier accomplissement des promesses et ouverture libre de tous les passages , pour laisser arriver toutes sortes de vivres.
Enfin le il mars, le traité fut siané au moment oii l'on s'y attendait le moins; il accordait à peu près tout ce que le Parlement avait réclamé.
Les passages par terre ou par eau étaient libres, et le commerce rétabli.
Le Parlement se rendrait à Saint- Germain , où le Pioi tiendrait un lit de justice, pour que la déclaration,
1 Mcmoires de Retz.
LA VIE DE MATHIEU MOLE. iSl
qui accordait les articles du traité, y fût publiée. Après quoi, le Parlement retournerait à Paris et reprendrait ses fonctions ordinaires.
Il ne serait point fait d'Assemblée de chambres pendant l'année 1649.
Dans la déclaration qui serait publiée, il serait énoncé que la volonté de Sa Majesté était que ses déclarations des mois de mai, juillet et octobre 1648, seraient exécutées.
Les lettres de cachet et les arrêts du Conseil relatifs aux mouvements arrivés dans la ville de Paris étaient déclarés nuls et non avenus.
Les habitants de Paris devaient poser les armes et ne pas les reprendre , sans un commandement exprès de Sa Majesté.
Le 'député de l'archiduc serait renvoyé sans réponse.
Les papiers et meubles appartenant aux particuliers qui leur ont été enlevés seraient rendus. — Cela semblait s'appliquer à la saisie des meubles et de la bibliothèque du cardinal Mazarin.
La Bastille et l'Arsenal seraient remis entre les mains de Sa Majesté.
Le Roi pourrait emprunter les deniers que Sa Majesté jugerait nécessaires aux besoins de l'Etat en payant l'intérêt en raison de 12 pour 100, pour la présente année et la suivante.
Un article relatif au prince de Conti et aux autres princes, ducs et pairs, officiers de la couronne , seigneurs et gentilshommes , villes et communes qui avaient pris les armes, portait la conservation de leurs biens, droits, bénéfices, dignités, droits privilèges, charges ou gouvernements. — Mais comme les princes n'avaient pas voulu être représentés dans la conférence , ils auraient à déclarer , qu'ils voulaient être compris dans le traité; autrement, le corps de ville de Paris, ni aucun de ses habitants ne devaient plus les aider, ni assister sous quelque prétexte que ce soit, ni prendre aucune part à leur intérêt.
Il était accordé décharge pour deniers enlevés ou perçus, enlèvement d'armes et de munitions.
Deux articles portaient aussi des conditions d'indulgence aux parlements des provinces qui avaient pris parti pour la rébellion.
Un article témoignait avec quelle condescendance l'autorité royale accueillait une intervention indirecte du Parlement dans les affaires de l'Etat. — « Lorsque Sa Majesté enverra des députés pour traiter de la paix avec l'Espagne, elle choisira volontiers quelqu'un des officiers de la Cour du Parlement de Paris, pour assister audit traité avec le même pouvoir qui sera donné aux autres, »
Avant même la signature du traité, le bruit s'était
répandu à Paris que la paix était faite : ce qui avait causé une grande joie dans toute la ville. Mais les princes et les chefs, ainsi que leurs partisans dans le Parlement, après avoir fait de vains efforts pour empêcher cette pacification , s'irritaient de voir qu'aucune faveur ne leur était accordée. Pas une de leurs prétentions personnelles n'était admise; ils avaient compté que , pour avoir leur adhésion , on traiterait avec eux-, ils voulaient être achetés, comme les seigneurs de la Ligue avaient été achetés par Henri IV, et ils étaient seulement compris dans une amnistie. Leurs amis du Parlement avaient compté sur l'expulsion du cardinal Mazarin, et il avait siégé dans la conférence.
Comme il faut un mot d'ordre à une populace qu'on met en mouvement, — « point de Mazarin! » — était devenu le cri des foules et de la rue. Ainsi, il était à prévoir que lorsque le traité serait apporté au Parlement , la journée serait difïicile à passer.
Dès le matin, un rassemblement de gens de la lie du peuple entourait le Palais, en criant : — «Point de (( Mazarin ! point de traité ! en brandissant des poi- (( gnards. » — Leurs menaces retentissaient jusque dans la salle; bientôt le tumulte troubla aussi l'Assemblée du Parlement. Le Premier Président commença à parler : — (( Point de rapport, criaient messieurs des Enquêtes ; le traité est nul. » — Les blés n'ont pas été fournis ! — Messieurs les généraux n'y sont pas compris. »
Le Premier Président disait, sans se troubler : — « Tl « est facile de Lhimer ce qu'on ne veut pas entendre. » — M. d'Elbeuf se plaignit hautement, au nom des généraux ; le Premier Président répondit avec émotion : — (( et la Reine se plaint que pendant qu'on traitait de la (( paix, on négociait avec l'archiduc. » — Il disait aussi que les intérêts des généraux étaient autres que les intérêts du Parlement et du peuple : — « Ils ont , ajou- « tait-il, négocié à part du Parlement. «
Cela était vrai 5 ils avaient marchandé leur soumission 5 aussi cette parole suscita une rumeur contre les généraux. Le Premier Président ajouta qu'il s'était toutefois occupé de leurs intérêts et qu'ils étaient compris dans le traité. — « Si vous voulez continuer la « guerre, sachez, dit-il, que le Parlement veut s'ac- « corder avec le Roi et que désormais vous serez re- (( gardés comme ennemis. »
Cependant le vacarme continuait à la porte de la salle. M. de Beaufort sortit pour calmer le peuple qui demandait à le voir. Il revint quelques moments après, disant que le bruit était très-grand; qu'il n'y avait aucune sûreté pour le Premier Président, ni pour M. de Mesmes-, que les mutins étaient armés de grands poignards-, qu'ils voulaient avoir la signature du Cardinal pour la faire brûler par la main du bourreau, et avaient déjà allumé un grand feu dans la cour.
On entendait dans la cour, dans les galeries, dans la
salle même, des voix confuses et effroyables. — « Point « de paix! point de Mazarin! Il faut aller à Saint- « Germain et ramener notre bon Roi 1 — Il faut jeter (( dans la rivière tous les Mazarins ! »
Il faut lire dans les Mémoires du cardinal de Retz ce fjue fut Mathieu Mole au milieu des horreurs de cette sédition. — « Vous m'avez quelquefois ouï parler de Tin- « trépidité du Premier Président 5 elle ne parut jamais « plus complète qu'en cette occasion. Il se voyait l'objet « de l'exécration et de la fureur du peuple; il enten- « dait les cris de mort qui le menaçaient; il pouvait « même voir brandir les poignards et les armes dont « cette foule était hérissée. Je l'observais et l'admirais. « Je ne lui vis jamais un mouvement dans le visage-, je « ne dis pas, qui marquât la frayeur, mais qui ne marie quàt une fermeté inébranlable et une présence d'es- « prit presque surnaturelle, qui est quelque chose de c( plus grand que la fermeté. »
II prit les voix, avec le même sang-froid que dans les audiences ordinaires , et prononça du même ton qu'à sa coutume l'arrêt qui fut rendu sur la proposition de M. de Bellièvre. Il portait que les députés du Parlement retourneraient auprès de la Reine et traiteraient des intérêts des généraux. Eux-mêmes disaient que leur principal intérêt était l'honneur ; qu'ils étaient prêts d'entrer dans l'accommodement , de remettre aux députés du Parlement leurs mémoires, pour ré-
clamer leurs intérêts particuliers et qu'ils s'en rapportaient à leur médiation.
Le président de Novion avait aussi demandé que le nom du cardinal Mazarin fût retranché des signatures du traité-, cela ne fut pas accordé.
Mais la délibération sur l'ensemble du traité , quoiqu'elle témoignât l'assentiment donné aux articles, ne fut pas terminée par un arrêt 5 sauf la réserve proposée par M. de Bellièvre 5 elle resta informe '.
Il était cinq heures du soir, et la Cour siégeait depuis sept heures du matin. Maintenant il fallait quitter la salle-, la populace était encore nombreuse et aussi menaçante. Le Premier Président se leva pour sortir 5 on lui dit que c'était aller à la mort et qu'il fallait que les généraux fissent retirer la canaille. On lui proposa de sortir par le greffe et de rentrer, sans être vu, dans son hôtel, qui était attenant au Palais. — « La Cour ne se « cache jamais, répondit-il-, je ne commettrai pas cette « lâcheté ; elle ne servirait qu'à donner de la hardiesse (' aux séditieux. Ils me trouveraient bien dans ma mai- « son, s'ils croyaient que j'ai eu peur d'eux. »
Chacun était consterné et honteux d'être ainsi à la merci du peuple. Le Premier Président et le président de Mesmes allèrent reprendre leur place. On passa de la sorte une grande heure et beaucoup de Messieurs , qui n'avaient pas le même courage, se déro-
1 Mémoires de Retz.
baient, les uns après les autres, par la porte du greffe. Le principal chef de la sédition était un avocat nommé Boisle, homme taré et inconnu des honnêtes gens ; il s'avança dans le parquet, disant que le peuple s'apaiserait, si on lui donnait la signature du Cardinal. Il lui fut répondu, qu'elle était sur le même papier que les signatures de M. le duc d'Orléans et de M. le Prince. Puis il demanda que l'on rendit arrêt pour que cette signature fût supprimée. — « Ce qui lui fut refusé. Alors il dit que les députés devaient le jour même retourner à Rueil pour la faire retrancher. Le président de Novion, qui avait quelques rapports avec la cabale des princes, promit à Boisle et à cette populace qu'on ferait ce qu'elle demandait. On cria plus fort qu'auparavant. — K Pas de Mazarin î vive le Roi ! »
Peu à peu messieurs du Parlement s'étaient presque tous retirés 5 il en restait peut-être une trentaine. Le Premier Président voulut enfin sortir. Le Coadjuteur le conjura de ne point s'exposer, ou du moins d'attendre qu'il eût fait ses efforts pour apaiser le peuple. Mole se tourna vers lui, et d'un air railleur, lui répondit : — (( Eh, mon bon Seigneur, dites le bon mot. »
Le Coadjuteur ne s'offensa point de cette parole, qui témoignait que le Premier Président le regardait comme l'auteur de la sédition. Il sortit pour haranguer la populace et, il eut grand'peine à se faire écouter; toutefois, il parvint à obtenir quelques instants d'apaisement;
puis rentra dans laGrancrCîmmbre. En sortant avec le Premier Président, il l'embrassa devant le peuple, puis marcha à côté de lui, ainsi que M. de Beaufort, protégeant aussi le président de Mesmes.
Selon le cérémonial ordinaire, et par le commandement exprès du Premier Président, les huissiers marchaient devant lui tenant le portefeuille, et frappant dessus pour qu'on fît place. 11 y eut encore beaucoup de clameurs, d'insultes et de menaces-, on entendit même des voix qui criaient : « République! » — Mais Mole, sans la moindre émotion, conservant son tranquille courage rentra en son logis.
Une des notes, qui font partie de ses Mémoires, témoigne de cet admirable sang-froid. Il faut y hre comment il parle de cette journée où sa vie avait été menacée pendant douze heures.
« Ayant conduit l'affaire jusqu'à faire signer, dans la « conférence, des articles contraires aux intentions de « ceux qui voulaient perpétuer la guerre (comme on « peut assez le reconnaître par tout ce qui s'est passé « au Parlement pendant mon absence, et surtout par « les commissions délivrées pour faire la guerre dans « les provinces), on fit tout ce que l'on put pour empê- « cher l'exécution des articles convenus. On prit prête texte de la signature du cardinal Mazarin. Non « contents de soutenir que nos pouvoirs avaient été « révoqués ; que nous ne pouvions donc arrêter aucun
LA VIE DE MATHIEU MOLE. 19g u article; qu'il y en avait plusieurs préjudiciables à « rautorité du Roi et à l'honneur de la Compagnie, ils « ont excité grand bruit dans la Ville, au dehors du « Palais et même dans la grand'salle. Ils y étaient en « grand nombre avec des armes; ils menaçaient d'at- « tenter aux personnes des députés, et disaient hautece ment qu'ils voulaient brûler Técrit, où était sa signa- « ture.
« On rechercha tous les moyens de gagner du temps,
« sans trouver d'expédient, qui les contentât. Néan-
« moins la diversité des avis proposés fit que l'accom-
« modement fut accepté, suivant les lettres du Roi 5 tou-
« tefois, il fut accordé qu'on. retournerait en conférence
« pour «traiter des intérêts des généraux. Ce qui témoi-
<( gne assez en quel esprit avait commencé le bruit. »
En effet le Parlement avait délibéré, au milieu du tumulte, que les articles de la conférence seraient acceptés ; les généraux même avaient fini par y consentir, sous la réserve que les députés retourneraient à la conférence pour régler leurs intérêts. Mais il n'y avait pas eu arrêt, et en réalité la déclaration du Roi n'avait été ni vérifiée ni enre^strée.
Dès que ce résultat de l'Assemblée fut connu à Saint- Germain, la Régente fit signer au Roi deux lettres, Tune adressée au Premier Président, l'autre au Parlement, Cette délibération, qui avait été obtenue avec tant
de peine et de péril, avait semblé à Saint-Germain un acte de résistance à la volonté royale.
'( Monsieur Mole, disait le Roi dans sa lettre, quoi- « que je sois assuré que vous avez apporté tous les soins « et toute la diligence possibles pour empêcher ce re- « tard d'obéissance, qui est, comme vous savez d'une « notable conséquence pour le repos de mes sujets, je « vous écris de Tavis de Madame ma mère, pour vous « dire que je veux que dès demain matin vous fassiez «( extraordinàirement assembler toutes les Chambres, « afin de procéder à l'exécution dudit traité, ainsi que « j'ai fait de mon côté. Je ne doute que vous n'y apte portiez tout ce qui dépendra de l'autorité de votre « charge. »
La lettre adressée au Parlement était sévère, mais surtout pour les généraux. Le Roi disait : — « leurs « intérêts sont déjà réglés par le traité en des lermes « raisonnables-, ce qui donne sujet de croire qu'ils ont « d'autres prétentions; que leurs demandes ne sont pas « pour r avantage de notre Cour, de notre Parlement et « de notre bonne ville de Paris : ainsi qu'ils veulent le « faire croire. Peut-être ne désirent-ils le retour de « vos députés à la conférence que pour voir quelle « issue aura leur négociation avec l'archiduc, qu'ils « continuent à l'insu de notre Parlement. Encore que «< nous connaissions que le retard à l'exécution du « traité ne procède pas d'aucune mauvaise intention de
« notre dite Cour, nous avons renouvelé les ordres que « nous avions donnés à Tinstant de la signature du « traité, ainsi qu'on l'a pu voir par l'abondance des « vivres qui sont entrés dans notre bonne ville de « Paris. »
Le Roi ajoutait que si le Parlement voulait envoyer des députés pour éclaircir ce qui pourrait regarder le prince de Conti et les autres princes ou seigneurs, ils seroient entendus volontiers. M. le Prince écrivait aussi au Premier Président pour lui recommander en termes affectueux de donner ses soins à l'obéissance du Parlement aux volontés du Roi.
Ces lettres, datées du 13 au soir, furent remises au Premier Président, le lendemain à six heures du matin. Il les reçut avec grand respect, envoya aussitôt les huissiers avertir messieurs du Parlement pour s'assembler à dix heures. Il écrivit aussi à l'Hôtel de Ville, afin qu'il fût pourvu à la défense du Parlement ; car les généraux et les Princes avaient une grande action sur la populace et même sur une partie de la bourgeoisie, et ils continuaient à entretenir un esprit de sédition et de haine contre le Parlement. Ils voulaient à la fois et le ménager et l'effrayer. En empêchant la conclusion définitive et la mise à exécution des articles de Rueil, ils espéraient gagner du temps pour achever leurs négociations avec l'archiduc et faire arriver l'armée que le duc de Longueville rassemblait en Normandie, ainsi que l'ar-
mée de M. de Turenne sur laquelle ils comptaient encore.
Grâce aux précautions, qui avaient été prises et à la présence de deux mille hommes de garde bourgeoise, tout se passa tranquillement. Les lettres du Roi et des princes parurent conciliantes et pleines de ménagements pour le Parlement. Le Premier Président, pour ne pas compliquer la délibération, ne donna point lecture des pièces qui lui avaient été remises et qui prouvaient la négociation des généraux avec l'archiduc. Ils n'en élevèrent pas moins quelques vives contestations, et il fut arrêté que le lendemain on prendrait connaissance des articles du traité. Jusque-là, il avait été impossible d'en donner lecture et de les mettre textuellement en délibération. Ce consentement donnait l'assurance que les articles seraient acceptés, sauf quelques changements , qui pourraient être demandés.
Une lettre de le Tellier à Mole témoigna de la satisfaction de la Reine.
« Sa Majesté m'a commandé de vous écrire qu'elle « vous sait beaucoup de gré de ce que vous avez assem- (( blé les Chambres, et de la fermeté avec laquelle vous « avez agi pour ce qui regarde la sûreté de la ville de M Paris. Sa Majesté se promet que demain vous ferez <( résoudre l'exécution du traité. »
Il y eut encore dans l'Assemblée du 15 mars beaucoup de débats, mais moins vifs que les deux premiers jours.
Comme la lettre du Roi annonçait que des députés du Parlement pourraient être reçus à présenter les demandes des généraux , la principale difficulté était levée. Mole écrivit le même jour à le Tellier : — u La c( Cour a accepté l'accommodement^ les députés re- « tourneront pour obtenir la réformation de quelques « articles, savoir : le lit de justice, l'interdiction des « Assemblées et les intérêts des généraux 5 j'ai les méc( moires de chacun en particulier. »
L'état de Paris, l'hésitation du Parlement et la persistance des généraux, avaient rendu moins hautaines les volontés et les paroles de la Reine et de Mazarin.
Ainsi le Tellier écrivait : — « La Reine a appris avec « beaucoup de satisfaction ce qui s'est passé au Palais. « Sur quoi Sa Majesté m'a commandé de vous faire « savoir qu'elle trouve bon que MM. les députés parce tent dès demain en exécution de l'arrêté de la Com- « pagnie. J'envoie quatre passe-ports pour les députés, « qui pourront les accompagner de la part des généu raux. »
Cependant il s'en fallait encore de beaucoup que la paix fût faite. Les généraux n'étaient point résignés 5 ils avaient encore beaucoup de partisans dans le Parlement, et disposaient de la populace de Paris. Une lettre de M. Saintot, maître des cérémonies, à M. le Tellier, l'informait de l'état des esprits au Parlement et dans la ville.
« — 16 mars. Je suis entré au Parlement sur les dix « heures. M. le Premier Président y était. On y était « impatient de me voir arriver. Toute la Cour était as- « semblée; M. le Premier Président en a usé avec toute « l'adresse imaginable et une vigueur au delà de ce « qu'on peut imaginer. Quelques-uns s'étaient avisés « de vouloir faire changer quelque chose à l'arrêt « d'hier. Il portait que les députés seraient chargés (c de — « faire iîislance d'obtenir » la réformation de « quelques articles-, — MM. de Broussel et Machault « prétendaient que le texte de la délibération était : a faire instance et obtenir. )> — Le Premier Président « afhrma que les termes n'avaient pas été changés. « Ces messieurs demandèrent qu'on apportât la feuille, « qui avait dû être transcrite sur le registre ; le Pre- « mier Président répondit qu'on n'en ferait rien, que la « feuille avait été brûlée selon l'usage et que l'arrêt « avait été envoyé à la Pieine dans ces termes. — Us « ont demandé qu'on en délibérât. Il a refusé, disant « que tous ceux qui avaient donné leur avis la veille « n'étaient points présents; que l'arrêt subsisterait tel « qu'il était, et qu'il exprimait l'esprit de la Compati gnie.
(( Alors plusieurs se sont levés pour sortir. M. le c( Premier Président s'est aussi levé. On l'a prié de K reprendre sa place. Chacun est ensuite demeuré « d'accord de ne rien changer à l'arrêt -, il a donc
« été confirmé une seconde fois , nonobstant la fou- « gue et la suscitation des généraux. Je suis arrivé à « ce moment, et beaucoup de Frondeurs, sachant que « j'apportais les passe-ports, m'ont témoigné leur joie.
« Le Premier Président était sorti pour me parler; je « lui ai donné sa lettre et lui ai dit ce qu'on m'avait « chargé de lui dire. Il est rentré. MM. de Beaufort, de (( Bouillon, de Luynes et le Coadjuteur étaient à leur (i place. Il a fait lecture de votre lettre et montré les « i)asse-ports. Cela a été reçu de l'Assemblée avec une « extrême joie. Il a envoyé les passe-ports à M. le « prince de Conti. Les généraux ont demandé un sursis « de trois jours. — MM. le Premier Président et de « Mesmes viennent de me dire que , si vous l'accor- « dez, il est nécessaire que vous donniez ordre à tous « vos quartiers de se tenir plus que jamais sur leurs « gardes. »
M. Saintot rendait aussi compte des négociations des généraux avec l'archiduc et de leurs messages adressés à M. de Longueville. — « Les généraux, disait-il, ne « cherchent que la moindre épine pour tout rompre, et « dans leur parti les esprits s'émeuvent de plus en « plus.
« Messieurs de la Ville se sont assemblés. Toute la « Yille y était, les colonels et les capitaines. Le traité « fut admirablement bien reçu et enregistré. »
Les généraux étaient pourtant amenés, de jour en
jour, à diminuer de présomption, et k se rendre moins exigeants ; ils avaient compté sur le Parlement, et l'avaient d'abord entraîné à repousser les articles de Rueil et la pacification ; deux jours après, le Premier Président avait réussi à décider la Compagnie à rouvrir des négociations, en demandant seulement quelques changements dans les articles. Ils avaient pu voir la plupart des jeunes conseillers témoigner leur contentement, en embrassant le maître des cérémonies porteur des passe-ports envoyés par la Reine.
Ce qui s'était passé à l'Hôtel de Ville dissipait une autre illusion. Ils avaient cru avoir l'assentiment d'une grande partie de la bourgeoisie. Trompé par les mauvais propos que la garde bourgeoise tenait sans cesse contre le Cardinal et la paix mazarine, le Coadjuteur disait même que la colonelle de M. de Champlàtreux, qui avait la garde du Palais, se serait jointe aux séditieux, si lui-même, dans sa prudence, ne s'était pas occupé à la modérer. — Maintenant le véritable esprit de la bourgeoisie, armée ou non armée, se manifestait dans l'accueil que le traité recevait à l'Hôtel de Ville.
Une autre circonstance découragea aussi les généraux. L'armée de M. de Turenne était restée fidèle au Roi, et il avait été obligé de se retirer chez le landgrave de Hesse, son parent. Mais presqu'au moment où ils recevaient cette mauvaise nouvelle, un envoyé de Tarchiduc apporta la ratification du traité qu'ils avaient
conclu avec ses agents. Il avait aussi des pouvoirs pour traiter de la paix générale avec eux et avec le Parlement. Comme la paix était désirée de toutes parts, ils y virent un moyen de prendre avantage dans" leurs négociations avec la cour et de se rendre plus exigeants.
Le Premier Président et les députés du Parlement s'étaient rendus le 16 mars à Rueil, et le lendemain la nouvelle conférence s'ouvrit à Saint-Germain, chez le Chancelier. Le Premier Président commença par produire les demandes de MM. les généraux et les mémoires, où ils faisaient valoir leurs droits ou leurs prétentions. Chacune de ces demandes se rapportait à des intérêts personnels; il s'agissait de titres, de pensions, d'argent, de commandements de provinces ou de places fortes. Non-seulement, ils ne s'étaient pas occupés du bien de l'État, ni des misères du pauvre peuple, mais ils ne s'étaient pas mis d'accord entre eux 5 ils ne présentaient pas collectivement leurs demandes. Il n'y avait ni prince, ni seigneur, ni gentilhomme employé subalterne dans les intrigues ou en rapport avec les séditieux, qui n'eût remis son mémoire au Premier Président : il se complut à mettre en évidence ces témoignages des véritables motifs de la rébellion.
Le Coadjuteur et les hommes sensés du parti comprirent le ridicule d'une telle négociation; ils changèrent de marche, et le 20 mars, le prince de Conti, assisté des autres généraux, vint au Parlement déclarer que
s'ils avaient voulu obtenir leurs sûretés, c'était par l'inquiétude où les laissait la présence du Cardinal dans les conseils du Roi, et que du moment où il en serait exclu les généraux ne demanderaient rien.
Le Premier Président était à Saint-Germain et n'assistait pas à l'Assemblée du Parlement. La délibération ne fut point telle qu'il l'aurait voulue. L'arrêt portait que la proposition serait envoyée au Premier Président, en lui mandant de faire instance pour qu'elle fût admise.
La démonstration de désintéressement des généraux venait trop tard. Il était facile de voir qu'elle n'était pas sincère. Chacun d'eux, après avoir en apparence remis ses intérêts au soin du Premier Président et des députés du Parlement, négociait avec la cour. Le cardinal Mazarin, sans trop décourager leurs sollicitations, les discutfiit, leur donnait de l'espoir, ou faisait des promesses qui ne l'engageaient à, rien.
Pendant ce temps-là le Coadjuteur, le prince de Conti, le duc de Bouillon et les meneurs du parti conservaient encore de l'ascendant sur le Parlement et Tentretenaient dans un sentiment contraire à la paix mazarine. Une délibération du 27 ordonna aux députés de se joindre aux députés des généraux pour obtenir l'expulsion du Cardinal. Mais le Coadjuteur ne put réussir à faire ajouter les mots : — « e/ d'y persister. » — Ce qui montrait évidemment que le Parlement n'y mettait plus autant de passion que quelques jours auparavant.
Le parti des généraux avait soin d'entretenir une agitation continuelle dans la populace, ou plutôt dans la canaille qu'on tenait sur pied, en la soldant. Mais les précautions prises par l'Hôtel de Ville et la garde bourgeoise maintenaient le bon ordre dans la ville de Paris. De part et d'autre on ne désarmait pas ; hors de Paris les deux armées étaient en présence 5 toutefois sans combattre, et la trêve était prorogée selon le désir et la demande des généraux. La Reine se montrait disposée à accueillir la proposition que l'Archiduc avait adressée aux généraux, afin de traiter de la paix. Le Parlement ne causait plus le moindre embarras au Cardinal. La Reine avait même fait répondre qu'elle allait envoyer des négociateurs.
Pendant ce temps-là, les députés du Parlement continuaient à conférer chaque jour avec le Chancelier et M. le TeUier. Quoique de part et d'autre il y eût une disposition et une volonté concluantes, les prétentions des généraux et la négociation séparée qu'il fallait suivre avec le duc de Longueville et le Parlement de Rouen, dont il était prudent de ne pas repousser absolument les propositions, retardaient encore la conclusion. Le prince de Conti avait demandé, de concert avec le Parlement, l'expulsion du cardinal Mazarin, en renonçant à toute autre exigence 5 c'était encore une difficulté pour les députés du Parlement. Lorsque le comte de Maure, ainsi qu'il en avait été chargé par le prince,
20n LA VIE DE MATHIEU MOLE.
donna lecture de la lettre, qui présentait cette proposition, le Chancelier Vinterrompit en disant : — « Cette (c proposition est injurieuse à Tautorité du Roi; elle u tend à obliger le Roi à ne se point servir d'un Mi- « nistre qui a sa confiance; que messieurs du Parlement « ne l'avaient point demandé, lors de la première con- « férence, et qu'elle ne se trouvait pas dans les articles (( signés-, que depuis MM. les généraux avaient fait leurs « demandes particulières, auxquelles on allait répondre. « Cet incident n'était donc motivé que dans le dessein « de traverser les affaires, et les prolonger sans fin. »
Le Premier Président n'était assurément point favorable à une toile proposition, mais le Parlement avait ordonné à ses députés de la présenter et de Tappuyer, son devoir était d'obéir à la Compagnie qu'il représentait.
(c II n'est pas juste, dit-il, dé prendre avantage des (( procédés respectueux du Parlement. Cette demande <( n'avait pas été faite d'abord, on ne peut le nier; <i mais elle propose l'exécution des arrêts que la Com- « pagnie a rendus, et celui dont il est question est de « ce nombre. Le Parlement ne se trouve pas entièrement « satisfait en pourvoyant au mal présent : il lui importe « de prescrire une règle pour l'avenir, ou plutôt celle (( qui a été établie par l'arrêt de 1617 '. Si, après la
^ Cet arrêt avait interdit, après la mort du maréchal d'Ancre, qu'aucun étranger fût admis dans les conseils du Roi.
(( discussion de tous les articles, les considérations pu- « bliques, le moment présent de la France, l'état où « était réduite la ville de Paris, ont obligé lors de la (' première conférence MM. les conseillers députés à (( déférer, par respect à M. le duc d'Orléans et à M. le (( Prince qui parlaient au nom de la Reine, il n'y a « point sujet de redire à leur conduite. Ainsi on peut (( écouter la proposition actuelle et y répondre. »
Les conférences et les discussions se prolongèrent pendant deux semaines. — Il faudrait bien des volumes, dit le cardinal de Retz, pour raconter tous les embarras que nous eûmes en ce temps-là. — C'est qu'en effet tous les retards et toules les difficultés vinrent des princes et des généraux. Les articles proposés par le Parlement ne furent point contestés. ïl était manifeste que toute paix eût été impossible, que Paris et tout le royaume auraient été livrés à toutes les calamités du désordre , si le Parlement se fût laissé entraîner au parti de la rébellion. Heureusement il ne céda point à des intrigues, qui n'eurent sur la Compagnie qu'une action incomplète. Enfin, le 29 mars 1629, les articles contenus dans les conférences tenues chez le Chancelier à Saint-Germain, furent signés officiellement à Rueil, où les députés étaient censés avoir délibéré.
'• — Les députés de nos généraux, écrivait Mole à « M. le Tellier , souhaitaient beaucoup que nous de-
« meurassions un jour ici, pour leur donner loisir d'art voir des nouvelles, mais je les ai priés de trouver a bon, notre retour à Paris. Ils sont revenus dans la « soirée nous prier encore de différer notre départ. « M. le comte de Maure est venu, à même fin, de la K part de M. le prince de Conti. Je l'ai refusé, et il est (c parti de Rueil pour Paris, oii il essayera d'empêcher « notre retour. — M. le prince de Conti a envoyé trois « courriers, et m'a écrit. Je lui ai répondu enm'excu- « sant. — J'ai dit aux généraux que je recevais des « ordres du Parlement, et non d'autres. »
Les articles arrêtés à Rueil devinrent une déclaration du Roi qui écrivit le jour même au Premier Président : « — Monsieur Mole, envoyant à ma Cour de Parlement « la déclaration que j'ai fait expédier sur le sujet des « présents mouvements et pour le rétablissement de la « tranquillité publique, je vous ai bien voulu faire « celle-ci en particulier, de l'avis de la Reine régente « Madame ma mère, pour vous recommander de tenir « la main de tout votre pouvoir, selon que l'autorité « que votre charge vous donne dans la Compagnie, à « ce que ladite déclaration soit promptement vérifiée c et que toutes choses soient remises au premier état : « de quoi je me repose sur vous. »
Mole raconte dans ses notes son retour à Paris. — M Nous arrivâmes à Paris à cinq heures. Plusieurs des « députés firent venir leur carrosse au dehors de la ville
<c et ne suivirent pas le nôtre, qui allait le premier et « celui de M. le président de Mesmes après. Quelques - u amis vinrent au-devant. Le prévôt des marchands et « les échevins envoyèrent une compagnie d'archers « jusqu'au Roule. Il se peut dire que depuis le Roule « jusqu'au logis, toutes les rues étaient remplies d'un « tel monde qu'il n'y avait place que pour passer le « carrosse. J'arrivai à bon port par la faveur du ciel, (( qui ne permit pas Texéculion de pernicieux desic seins. »
Saintot qui était en tète du cortège ajoute dans son récit : — « Messieurs les députés firent leur entrée à « Paris au milieu des bénédictions. Chacun venait me « parler et demandait si l'on avait la paix. — Je n'en- « tendis aucun mot le long de la ville, hormis deux -( hommes qui dirent : — Ils sont revenus la première c< fois chargés de lauriers, et présentement ils arrivent « avec l'olivier. — Je reconduisis le Premier Président « chez lui, oii beaucoup du Parlement et de la bour- « geoisie étaient venus lui faire civilité. »
Pendant toute la nuit on eut la crainte du désordre que les généraux pouvaient exciter-, on croyait que tel était leur projet. M. de Champlàlreux convint, avec le prévôt des marchands et les échevins qui maintenant étaient tous de bonne volonté, qu'on ferait des rondes dans les rues , qu'on arrêterait tous les carrosses et qu'on ne laisserait pas entrer les soldats de l'armée
parisienne, qui se présenteraient pour rentrer dans la ville.
Ces craintes étaient peut-être exagérées. Le Coadjuteur et les plus sages du parti des généraux n'étaient point d'avis de soulever la populace^ mais il eût été imprudent de ne pas prendre des précautions.
Le Premier Président entra au Parlement le lendemain 31 mars, à neuf heures du matin. Le Palais était bien gardé et nul bruit ne troubla l'Assemblée. Il rendit compte en peu de paroles de la manière dont les négociations avaient été suivies , et dont il avait accompli la mission qui lui avait été donnée , en défendant les intérêts de la Compagnie et de la ville de Paris. Puis il ordonna au greflier de donner lecture du procès-verbal de la conférence, des pièces qui y avaient été produites et des mémoires présentés par les princes, les généraux et même les simples officiers. Quelquesuns élevaient des prétentions si extravagantes, que cette lecture disposa le Parlement et les députés des autres Compagnies, qui étaient présents, à témoigner leur satis-' faction du soin qu'avait pris le Premier Président de tenir séparés leurs intérêts et les exigences des généraux.
Il ne pouvait y avoir ce jour-là une délibération du Parlement puisque les députations de la Chambre des Comptes et de la Cour des Aides étaient venues siéger pour entendre le rapport. La délibération fut remise au lendemain.
LA VIE DE MATHIEU MOLE. ^Ii
Dans cet intervalle, les généraux mal satisfaits des conditions qu'ils avaient obtenues , travaillaient à retarder cette délibération, qui allait rendre définitives les dispositions portées dans redit royal, dès qu'il serait vérifié et enregistré. Par sollicitations et par menaces , ils tentèrent de ranimer leurs partisans ; ils firent répandre parmi le peuple que cette pacification sacrifiait l'honneur de la France, en laissant dans le conseil du Roi un étranger, sujet du roi d'Espagne -, de sorte qu'ils réussirent à susciter un mouvement séditieux. La populace s'altroupa dans quelques rues, criant : — « Point de Mazarin ! point de paix ! » — Les rassemblements étaient plus menaçants dans les rues voisines du Palais. Des précautions avaient été prises comme la veille 5 les compagnies de garde bourgeoise étaient réunies pour la défense du Parlement : ainsi le Premier Président n'avait nulle inquiétude, ni pour la Compagnie, ni pour lui-même.
Le Coadjuteur, qui savait bien que les émeutes populaires loin de servir la cause des généraux indisposaient contre eux le Parlement et la bourgeoisie , avait été opposé à cette manœuvre désespérée.
Il fut averti de ce qui se passait ; au sortir de Notre- Dame, où il faisait la bénédiction des 'saintes huiles, et en se rendant au Parlement, il s'arrêta pour parler aux attroupements et pour les apaiser. Comme alors il avait toute la faveur du peuple, il parvint à le calmer. Arrivé
au Palais, il lui sembla que la garde bourgeoise était aussi irritée que la populace contre un traité, qui ne prononçait pas l'exclusion du Mazarin, et il fît, comme il le raconte, les mêmes exhortations aux défenseurs du Parlement qu'aux séditieux : puis il entra dans la Grand'Chambre.
Le Premier Président n'était presque jamais au courant des intrigues du Coailjuteur^ il ne savait pas au juste s'il était contraire ou favorable à la pacification. En somme, pendant tous les troubles, il le prit rarement au sérieux. Le voyant s'asseoir à sa place, il dit assez haut avec cette gravité railleuse, qu'il avait quelquefois: — « 11 vient de faire des huiles, qui ne sont pas sans salpêtre. »
Les gens du Roi présentèrent l'édit de pacification j le Premier Président ajouta que la Reine lui avait envoyé la réponse qu'elle avait faite à messieurs les généraux, et il en fit donner lecture.
L'avocat général prit ses conclusions tendant à écrire que les présentes lettres patentes du Roi avaient été lues, publiées |et enregistrées-, — puis il ajouta que pour remercier Dieu de la paix si heureuse, due à sa divine providence, le Parlement demanderait à M. l'archevêque de Paris de célébrer une action de grâces et une procession générale. 11 conclut aussi à remercier le Roi et la Reine, à leur présenter l'assurance de la fidéUté du Parlement, et à les supplier de revenir à Paris.
LA VIE DE MATHIEU MOLE. 2i:<
Ces conclusions furent adoptées sans difficulté, ni contradictions. Le public n'avait pas été admis dans la salle ; c'était le jour du Jeudi-Saint, où le Parlement ne pouvait tenir audience publique.
Cette pacification causa dans les premiers moments une joie presque générale. L'honneur de l'avoir négociée et conclue fut surtout attribué au Premier Président. C'est le moment de sa vie où il eut le plus d'importance et de gloire. — Dès le jour même, la Reine lui écrivit :
— « Monsieur Mole , j'ai été bien aise d'apprendre « que tout se soit bien passé au Parlement: et comme « je n'ai point de plus grande passion que de procurer « le repos et l'avantage des sujets du Roi Monsieur « mon fils, et particulièrement des bourgeois de Paris « que j'ai toujours affectionnés, j'ai beaucoup de joie « de voir qu'ils ne s'opposent plus à leur propre bien « et qu'ils se mettent en état de recevoir encore de « nouvelles grâces. Au reste, le zèle et la vigueur que « vous avez fait paraître en cette occasion ont telle- « ment augmenté l'estime et l'affection que j'ai toute jours eues pour vous, que je puis vous dire avec « vérité qu'il ne peut plus rien s'y ajouter, non plus « que du désir que j'ai de vous en donner des preuves « affectives et solides en toutes rencontres.... Cepen- « dant , je prie Dieu qu'il vous ait.... Ecrit à Saintce Germain, le \" avril 1619. »
iU LA VIE DE MATHIEU MOLE.
Le prince de Condé, qui avait constamment donné à la Reine l'appui de sa haute position, mais dont les exigences ne trouvaient pas toujours le cardinal Mazarin assez docile, et qui aspirait à une entière domination dans le gouvernement de l'État , écrivit aussi au Premier Président : — « Monsieur, je ne doute pas que « vous soyez dans une grande satisfaction de vous- « même, d'avoir tant travaillé et si généreusement à « apporter le calme et le repos à l'État ; il est vrai que « c'est à vous que la gloire en est due. J'en ai toute la « joie imaginable, vous honorant au premier point. Je « ne doute pas que vous n'y mettiez la dernière main, « en la faisant exécuter. De notre côté, nous en use- « rons de même sans perdre de temps. »
« J'ai parlé à la Reine du régiment dont vous m'avez « écrit, qui l'a accordé avec une grande joie. Je vou- « drais que vous voulussiez m'employer dans quelque « intérêt plus solide, vous connaîtriez que je suis avec
« passion et fermeté, monsieur, votre A Saint-Ger-
« main, l*"" avril 1649. »
Le secrétaire d'État le Tellier, en féhcitant le Premier Président de la bonne disposition que le Parlement avait manifestée, ajoutait : — « Personne ne sait mieux « que moi que cet heureux succès est dû à vos soins, à « votre adresse, et en un mot, à votre vertu. »
Le Roi, écrivit au Premier Président qu'il approuvait la pieuse pensée du Parlement, et qu'il permettait qu'un
Te Dexan fût chanté en l'église de Paris. A la lettre, qui (levait être lue à la Compagnie, était jointe une lettre particulière. — « Quoique vous ayez la meil- '< leure part à la lettre que j'écris à madite Cour sur ce « sujet, je vous ai bien voulu faire celle-ci en particulier, t( selon l'avis de la Reine régente Madame ma mère. »
Après cette conclusion d'une paix dont il semblait ([u'on se réjouit de toutes parts, le Premier Président se trouva appelé à prendre part à l'exécution des conditions. Il était consulté et écouté sur toutes les difficultés. C'était lui qui était spécialement chargé de veiller au maintien du bon ordre à Paris, à la retraite ou au licenciement des troupes qui avaient fait la guerre contre le Roi, à pourvoir au payement de leur solde.
Les circonstances et sa conduite lui avaient donné une prépondérance et une sorte d'autorité, telles que le cardinal Mazarin écrivait à le Tellier : — « Ce serait u bien digne du zèle que M. le Premier Président (( montre pour le bien de l'Etat, si dans une conjonc- K ture si importante, il nous donnait quelque moyen « d'avoir de l'argent. »
Les princes et les généraux, qui réclamaient des conditions meilleures, s'adressaient à lui pour être recommandés à la Reine ; les exilés le priaient de solliciter leur rappel. — 11 était en général porté à l'indulgence; toutefois certaines condescendances l'inquiétaient. Ainsi il écrivait à le Tellier : — « Je ne doute pas que vous
<f ayez avis du retour de M. de Noirmoutiers et de « M"'^ de Chevreuse; si tous ces esprits se disposent « au bien, Dieu soit loué: sinon vous croyez bien qu'il « faut veiller de près. »
M"* de Chevreuse était venue sans permission-, dès que la Reine fut informée de son arrivée, elle envoya l'ordre de la faire sortir de Paris dans les vingt-quatre heures. Ce fut sans doute par le conseil du Coadjuteur que M™" de Chevreuse alla trouver le Premier Président. Il rendit compte de cette visite par la lettre suivante adressée à le Tellier :
— « A mon retour, j'ai trouvé M™" de Chevreuse qui « m'attendait ; elle me dit une partie de son histoire et « la cause de son retour. Elle prétend que c'est en exé- « cution de la déclaration du Roi. Ce serait peu que « cela, si elle ne m'eût pas donné l'assurance d'une con- « duite telle à l'avenir, que la Reine en sera contente. « L'état de ses affaires, le long temps d'absence, les « considérations de sa famille peuvent la porter à cette « nouvelle résolution ^ et comme je n'ai pas connais- « sance de ce qui s'est passé ci-devant, je n'ai pu que la « conjurer de ne plus donner de parole qu'elle ne voulût « garder, et que je ne manquerais pas d'en donner avis. (( Pour le moins, il me restera la satisfaction d'avoir « essayé d'aider au malheur d'autrui et conservé une « Française dans son devoir et peut-être de prévenir le « bruit, qui pourrait naître de quelqueautre discussion. »
La discussion que craignait le Premier Président pouvait naître au Parlement, qui venait d'enregistrer la déclaration du Roi, où se trouvait une garantie de la liberté des personnes.
Le Tellier répondit : — « Je ne doute pas que l'en- « tretien que vous avez eu hier avec M'"'' de Chevreuse « ne la convie, plus que quoi que ce soit, à se remettre « dans son devoir-, mais si elle ne le faisait, je vous puis « dire qu'il y a, pour l'y obliger, des voies que la Com- « pagnie approuverait, parce qu'elle n'y serait pas « intéressée, y ayant des choses que la déclaration ne « couvre pas. »
Des démarches furent faites auprès de la Reine par M. de Montbazon, père de M""' de Chevreuse et par son mari. Mais cette affaire se traitait de concert avec Mole en lui demandant son avis. Le Coadjuteur, qui prenait un vif intérêt à M""' de Chevreuse, et qui était en relation amoureuse avec M"^ de Chevreuse, n'ignorait point que le Premier Président aurait une grande influence sur la détermination de la Reine. 11 alla le voir, et comme il commençait à lui parler d'infraction à la déclaration royale. Mole, qui y avait pensé avant lui, l'arrêta tout court en lui disant : — « C'est assez, mon « bon seigneur, vous ne voulez pas qu'elle sorte : elle « ne sortira pas. » — A quoi il ajouta à demi-voix, en se penchant à son oreille : — « Elle a les yeux trop « beaux. »
En effet, la Reine n'exigea point que M™" de Chevreuse sortît de France, et voulut seulement qu'elle s'en allât pour peu de temps à son château de Dampierre. — Elle réclama encore. Le Premier Président lui conseilla d'obéir. Deux mois après, ce fut aussi à sa sollicitation que la Pveine accorda à M""" de Chevreuse la permission d'aller à ses affaires. — «Vous pouvez assurer, dit-elle à « le Tellier, qu'il n'y aura point désaveu de ce que le (( Premier Président promettra à M™° de Chevreuse. » — Il obtint même pour elle la permission de présenter ses respects à la Reine.
La pacification qui avait semblé mettre fin à tous les troubles, et qui au premier instant avait suscité une joie publique, plus apparente que réelle, ne tarda guère à laisser apercevoir qu'elle n'était pas assurée. La Reine était mécontente d'avoir trop concédé au Parlement pour avoir son appui; elle avait acheté chèrement la soumission des généraux : elle vovait oue le cardinal Mazarln, en butte à la haine populaire, était menacé plus que jamais.
Les princes et les généraux conservaient chagrin et rancune du mauvais succès de leur rébelUon ; le prince de Condé et le duc d'Orléans étaient en mutuelle jalousie et méfiance-, le peuple de Paris, ne voyant pas le Roi revenir, s'inquiétait et murmurait. Dans les provinces voisines, les populations ruinées et accablées
d'impôts ne voulaient plus payer ni taille, ni gabelle, et l'on n'osait point employer des moyens de rigueur, de peur d'exciter des révoltes. Les services publics étaient en souffrance 5 les dépenses de la guerre étaient arrêtées.
L'apaisement de la guerre civile n'avait, pour ainsi dire, calmé que le Parlement. Il était, en général, composé de gens raisonnables, amis du bon ordre, qui venaient d'éprouver en quelle position triste et dangereuse, ils s'étaient mis en s'opposant trop vivement à l'autorité royale. Pour se fortifier, ils avaient été conduits à s'allier aux généraux et à la populace, deux auxiliaires funestes; peu s'en était fallu qu'ils traitassent avec les Espagnols. Le Parlement craignait donc de retomber dans les embarras et les périls où il s'était trouvé. Le Premier Président contribuait à le maintenir dans cette disposition ; il avait promis à la Reine de ne point permettre les Assemblées des Chambres. Pendant plusieurs mois, il ne se présenta aucune occasion où il y eut lieu à les autoriser.
Mais le Parlement avait perdu l'autorité qu'il avait auparavant exercée sur la ville de Pfiris ; il n'était plus environné du même respect universel. Le Coadjuteur et le duc de Beaufort continuaient à être les maîtres de la populace, à la tenir en baleine et en mouvement pour s'en servir au besoin. Le duc d'Orléans était revenu habiter Paris 5 il était mécontent: la toute- puissance du
220 LA VIE DE MATHIEU MOLFl.
cardinal Mazarin ne lui laissait aucune action sur le gouvernement de TÉtat. M. le Prince venait souvent à la Ville, où sa sœur la duchesse de Longueville tenait une sorte de cour, composée des ennemis du cardinal Mazarin-, lui aussi devenait de plus en plus contraire au ministre dont il avait été le défenseur.
Cette haine était devenue le sentiment général de Paris et se manifestait par des pamphlets, des chansons , des appels à la sédition. Le Parlement avait été obligé d'interdire, par un arrêt, l'impression et la publication des libelles, mais cet arrêt n'imposait aucune obéissance. La cabale, que depuis quelque temps on appelait la Fronde, devenait de jour en jour plus puissante ou, pour parler exactement, plus insoumise. Elle travaillait activement et avec succès à animer les esprits contre le Cardinal. La bourgeoisie de Paris qui, en applaudissant à la paix, avait laissé paraître son regret de ne pas voir, parmi les articles, le renvoi du ministre, s'animait de plus en plus contre lui. Les Frondeurs comptaient maintenant de nombreux partisans. Les généraux restés à Paris et leurs amis étaient bruyants, querelleurs, indépendants de toute autorité.
La licence était d'autant plus grande que le Parlement ne pouvait pas y mettre ordre. Le duc deBeaufort assisté des grands seigneurs, frondeurs comme lui, et de cinquante gentilshommes, pages ou laquais en armes, était venu chez un traiteur, qui était établi dans le jardin
des Tuileries, troubler une fête que se donnaient plusieurs amis de M. le Prince. C'eût été un combat, si les convives n'avaient pas été en très-petit nombre : ils furent insultés et maltraités. La Reine écrivit au Cbancelier pour que des poursuites fussent intentées contre M. de Beaufort. Les gens du Roi ne furent pas de cet avis et conseillèrent au Chancelier de ne point insister. — « Si la Reine a l'intention disaient-ils de (1 faire soulever les bourgeois contre le Parlement, « c'est un moyen assuré d'y réussir-, M. de Beaufort « pourra, s'il le veut, exciter une sédition. »
Ce n'était pas seulement les princes et les seigneurs, dont le Parlement ne pouvait pas réprimer les excès ; la désobéissance aux lois était devenue générale. Ni à Paris, ni dans toute la contrée environnante, les peuples ne payaient plus les impôts. La vente du sel se faisait publiquement , sans qu'il eût payé aucun droit. Les gens du peuple étaient devenus aussi insolents que les soldats. On ne tenait plus aucun compte des magistrats. Quiconque était poursuivi pour dette ou pour délit, s'écriait contre les huissiers ouïes sergents, se réclamait de M. de Beaufort, et aussitôt un attroupement le tirait des mains de la justice.
Il était plus impossible encore de faire justice des libelles qui, chaque jour, provoquaient la sédition. Il semblait que leur publication fût de plein droit. Un imprimeur, qui avait été pris sur le fait lorsqu'il
mettait sous presse un écrit infâme contre la Reine, ayant été condamné à être pendu par le Chàtelet et le Parlement, fut arraché par le peuple des mains des archers, qui le conduisaient à la potence, et ne put être repris.
La Reine n'avait pas voulu ramener le Roi à Paris. La cour avait quitté Saint-Germain et se tenait à Compiègne pour être plus rapprochée du théâtre de la guerre et de l'armée, dont la fidélité était assurée. Cette absence de la cour et du gouvernement contribuait aussi à augmenter l'agitation et le désordre. La Reine résistait à toutes les instances ; elle se refusait à revenir à Paris. — « J'aimerais mieux mourir que d'y rentrer, « disait-elle.
Elle s'y décida enfin ; l'inutilité de tout le bruit que faisaient les Frondeurs, la lassitude de tant de mouvements sans résultat, l'amour du bon ordre, sentiment habituel de la bourgeoisie, qui y revenait toujours après avoir contribué à le troubler, disposèrent les esprits à souhaiter le retour du Roi. 11 fit une pompeuse entrée le 19 avril 1649. — a La cour, dit le cardinal de Retz, fut (c reçue à Paris, comme les rois l'ont toujours été et « le seront toujours, avec des acclamations qui ne signi- (( fient rien que pour ceux qui prennent plaisir à se « flatter. »
Si les apparences étaient changées, en réalité Paris et le royaume étaient encore en grand désordre. Les
provinces n'avaient pas toutes accepté la pacification de Rueil. La Normandie, la Touraine et l'Anjou avaient été soumises. La Guyenne était encore en armes contre son gouverneur le duc d'Epernon, qui y était détesté, à juste titre. Les Etals du Languedoc et le parlement de Toulouse se rendaient indépendants. Le Dauphiné avait chassé les troupes du Roi. En Provence, le parlement et le gouverneur étaient en pleine guerre. Chaque parti avait son armée; on faisait des sièges; on livrait des batailles.
Ce fut dans ces circonstances que le parlement d'Aix chercha l'appui du Parlement de Paris. Une lettre adressée au Parlement et une autre à messieurs des Enquêtes furent remises à M. Loisel, conseiller des Enquêtes. Il en parla, et on lui demanda de qui il tenait ces lettres, il répondit qu'il les tenait d'un inconnu, qui les lui avait données lorsqu'il entrait dans la salle du Palais. Cela parut singulier ; il porta les lettres à la Grand'Chambre ; elles restèrent quinze jours au greffe sans qu'on voulût les ouvrir. Puis messieurs des Enquêtes en demandèrent l'ouverture, disant que si ces lettres étaient supposées, il fallait en poursuivre les auteurs-, que si elles étaient véritables, on y répondrait.
Le Premier Président prit la parole et s'adressant à M. Loisel : — « Vraiment, monsieur, voilà d'étranges « paquets que vous nous avez apportés. Il y a si longce temps que vous êtes dans la Compagnie, que vous
(( devriez savoir les formes dont on use en pareilles oc- <( casions. C'était au procureur général que l'on devait « s'adresser, et non pas à vous. Nous avons vu il y a « deux jours un des députés que le parlement d'Aix « a envoyés auprès du Roi , et il ne nous en a rien « dit. »
« Quelques jours après, M. Loisel revint à la Grand'- Ghambre, accompagné de députés des Enquêtes 5 ils dirent au Premier Président qu'ils avaient charge de lui présenter la résolution prise par eux, et de se trouver chez lui à cinq heures du soir, afin d'ouvrir et de lire les lettres. »
Mole avait toujours l'esprit présent et ne s'étonnait jamais d'aucun incident imprévu : il répondit avec sévérité : — « Quoi donc, messieurs des Enquêtes pren- « nent des résolutions, sans nous y appeler, et veulent « nous obliger à y obéir î Cela n'est pas dans Tordre et « il n'en sera rien. Le Roi a envoyé M. d'Étampes, « conseiller d'Etat, pour accommoder les différends de « la Provence. Toute intercession de notre part lui « ôlerait la bonne grâce de cet accommodement, et ce « serait lui manquer de respect. D'ailleurs il paraît, « d'après les lettres que j'ai reçues de la Reine, que les « mouvements de la Provence sont assoupis et les « affaires terminées. Ainsi, il n'est plus besoin des a dépêches dont vous parlez; elles ont été fabriquées à « Paris: on sait en quel lieu et par quelles personnes. »
— Ni M. Loisel, ni les députés des Enquêtes, n'osèrent répondre une seule parole '.
Le calme et la modération, qui semblaient régner encore dans le Parlement, les applaudissements et les vivats qui avaient accueilli le Roi , la Reine, et même le Cardinal, lorsque la cour était rentrée à Paris, faisaient illusion sur la véritable situation de la France et de la capitale. Les libelles et les cbansons contre le Mazarin se multipliaient sansempêcbement^ les Frondeurs étaient de plus en plus insolents. Le duc de Reaufort était autant que jamais le roi des halles.
Mais, ce qui était plus grave, les Princes devenaient chaque jour plus opposés au ministre. Pour se concilier M. le Prince, Mazarin lui avait fait de grandes promesses, et se croyait maintenant assez puissant pour y manquer. De sorte qu'une nouvelle Fronde allait se former, et ne pouvait tardera devenir une rébellion. Tout était encore tranquille, mais il était facile de juger que ce calme serait peu durable. 11 suffisait qu'une occasion se présentât, où le Parlement et la bourgeoisie fussent amenés à prendre parti contre la cour, et à recommencer une lutte contre l'autorité royale. Cette espérance des Frondeurs tarda peu à se réaliser.
Les rentes de l'Hôtel de Ville composaient le revenu d'un très-grand nombre d'habitants riches ou pauvres; ' Mciiwircs d'Oiiiic^ion.
22r> LA VIE DE MATHIEU MOLE.
les payer inexactement, ou en suspendre le payement était un motif certain pour émouvoir la bourgeoisie et le peuple. Dans l'embarras des. finances, le semestre n'avait pas été acquitté. — Gérer honnêtement et avec habileté les revenus et les dépenses de l'Etat, n'était point le fait du cardinal Mazarin. Il ne savait pas y mettre bon ordre. Il n'avait pas l'esprit de ce genre d'affaires et ne savait pas se défendre des conseils et des manœuvres des traitants et des hommes d'argent. En outre, il se méprenait en ce moment sur sa puissance et sur le danger de sa situation. — Il ne s'inquiéta point des suites d'une dette non pavée, de la violation des promesses faites par les déclarations du Roi et les arrêts du Parlement, pas plus que de l'établissement d'un impôt onéreux et repoussé par les populations. Si la vie politique du cardinal Mazarin fut difficile et troublée, ce fut surtout à cause du mauvais gouvernement des finances.
Afin de pourvoir aux intérêts des rentiers, et voyant le peuple prêt à mettre le feu aux maisons des fermiers de la Gabelle, chargés par leur bail de payer les rentes, le prévôt des marchands convoqua une assemblée de rentiers à l'Hôtel de Ville et fit mettre les fermiers en prison ; ceux-ci présentèrent requête au Parlement. Un arrêt les condamna à payer sur-le-champ les trois quarts du semestre, et accorda, vu les circonstances, un délai pour le dernier quart.
Les Frondeurs suscitèrent une réclamation des rentiers, et pour qu'elle eût plus d'importance, le duc de Beaufort et le Coadjuteur se mirent à la tête de cette afftiire. Un grand nombre de rentiers s'assembla à l'Hôtel de Ville et nomma des syndics, entr'autres cinq ou six de messieurs du Parlement. Ces syndics présentèrent requête au Parlement; elle ne fut pas admise et l'avocat général conclut que cette affaire devait être traitée par une assemblée générale des députés de toutes les compagnies et de notables bourgeois.
Le Premier Président ne fut point de cet avis ; il pensa que cette assemblée aurait des inconvénients, et qu'elle ne pouvait être autorisée que par le Roi. Toutefois, dans l'idée qu'il se faisait des attributions du Parlement, il regardait cette affaire comme de sa compétence.
Cependant les esprits s'échauffaient contre le Premier Président, et s'irritaient des précautions qu'il prenait pour défendre le Palais contre les attroupements séditieux et la violence des rentiers.
Lui-même aurait eu besoin d'être gardé. C'est sans doute à cette époque , qu'il faut rapporter ce que raconte Claude Lepelletier, dans son Mémoire manuscrit. Des soldats et d'autres séditieux vinrent frapper à sa porte en criant qu'il fallait le tu'er. Il descendit et leur demanda ce qu'ils voulaient de lui. Son calme et son regard sévère les troublèrent ; ils ne répondaient point.
Alors il leur dit: — « Allez-vous-en, vous avez bien
« gagné votre paye '. »
Un homme s'était introduit dans sa maison-, ses gens le saisirent-, il était armé d'un poignard. — « Laissez-le « aller, dit-il; il faut reconnaître la miséricorde de « Dieu, qui m'a préservé. »
Les Frondeurs, voyant que le Parlement n'était pas disposé à donner une grande importance aux plaintes des rentiers et ne voulait pas que cette alïaire prit un caractère politique, imaginèrent un moyen de l'émouvoir et de le forcer à une Assemblée générale des Chambres.
Joly, conseiller au Chàtelet , l'un des syndics des rentiers, s'offrit pour être acteur d'une scène concertée d'avance; un gentilhomme du marquis de ÎNoirmoutiers tira un coup de pistolet dans son carrosse, de manière à ne lui faire aucun mal; il avait auparavant pris soin de se faire une écorchure au bras.
Cet assassinat d'un syndic excita les esprits. Un autre syndic, Charton, président au Parlement, s'imagina que l'assassin avait tiré par méprise sur le carrosse de Joly, mais que le coup de pistolet lui était destiné. L'un et l'aulre portèrent plainte au Parlement.
En même temps, un certain marquis de la Boulaye , (igent secret du cardinal Mazarin, entra dans la salle
' On sa\ail que ces 4;eLS-lii recevaient chaque joui un te&ton (16 sols 1/2).
du Parlement avec un rassemblement de canaille, puis parcourut les rues de la Cité, en appelant les habitants aux armes et leur criant de tendre les chaînes des barricades. Ainsi le Parlement se trouvait menacé par les Frondeurs, qui voulaient l'entraîner avec eux, et par la cour, qui croyait le forcer à sévir contre eux, pour sa propre sûreté.
Le 13 déceml)re 1619, il y eut une Assemblée générale des Chambres. Les Princes et plusieurs Ducs et Pairs y siégeaient. Le duc d'Orléans assura le Parlement de l'affection du Roi et de la Reine. — Il fut ordonné qu'on informerait contre le marquis de la Boulaye; le Premier Président donna pour instruction à messieurs les gens du Roi , d'informer, afin de connaître tous ceux qui avaient trempé dans celte sédition. Ainsi le prétendu assassinat de Joly, la plainte du président Charton, les assemblées séditieuses des rentiers et l'invasion du Palais par la Boulaye, étaient simultanément compris dans cette Enquête.
Un autre fait tout aussi grave, en apparence, vint encore s'y joindre. Le bruit se répandit dans la ville que la Boulaye avait assemblé, sur la place Daupbine, une cinquantaine d'hommes armés, et que le carrosse du prince de Condé ayant passé sur le Pont-Neuf, des coups de fusil avaient été tirés; le Prince n'y était point, mais un de ses gens avait été blessé.
La Reine manda les gens du Roi, et le chancelier
leur ordonna, mais assez faiblement, d'informer. — Le prince de Condé était présent, il ajouta qu'il fallait comprendre ce fait dans la poursuite générale de tous ceux qui avaient troublé la paix publique.
D'après les informations recueillies, la conviction du mensonge de Joly fut bientôt acquise. Bignon et Talon, avocats du Roi, qui avaient suivi cette enquête, voulaient conclure à ajourner Joly, ainsi que le président Charton; mais la Reine et le Cardinal désiraient surtout que le Coadjuteur, M. de Beaufort et Broussel fussent compromis dans celte affaire, et assignés pour être entendus. Le chancelier ne put obtenir des avocats généraux de prendre des conclusions contre eux, car ils n'étaient chargés par aucune preuve , ni par aucun indice : leur faire un tel affront était une injustice, et pouvait même être une occasion de trouble.
Le procureur général Meillan se chargea alors, nonobstant la protestation des avocats généraux, de présenter, en son nom, les conclusions. Comme il était facile de le prévoir, elles excitèrent de violents murmures dans la Grand'Chambre. Il avait d'abord été fait lecture des informations^ elles donnèrent beau jeu au Coadjuteur -, il triompha de pouvoir imputer au cardinal Mazarin d'avoir employé, pour se procurer des preuves, « plusieurs témoins porteurs de brevets, qui « les autorisaient à se mêler dans les assemblées de « rentiers, sans courir aucun risque d'être poursuivis
« au sujet de leur conduite ou de leurs discours ». — Ces agents de police étaient des repris de justice.
Le succès de la défense du Coadjuteur fut complet et bruyant. Le Premier Président, qui ne s'étonnait jamais du bruit, tenait sa longuebarbe dans sa main, ce qui était son geste ordinaire, quand il se mettait en colère, — « Patience, messieurs, dit-il, procédons par ordre ; « MM. de Beaufort, le Coadjuteur et de Broussel, vous '( êtes accusés. Il y a des conclusions prises contre vous, « sortez de vos places. » — Le Coadjuteur et M. de Beaufort voulaient sortir, M. de Broussel les retint. — « Ni « vous, ni moi, dit-il, ne devons sortir, à moins que la « Compagnie ne l'ordonne. M. le Premier Président (( que tout le monde sait être notre partie adverse, doit u sortir, si nous sortons. » — On délibéra sur-le-champ; il y eut quatre-vingt-huit voix pour les faire rester et cent pour les faire sortir. — Ils avaient eu soin de rassembler autour du Palais une foule ameutée par leurs partisans. Aucun désordre ne fut commis, mais ils furent accueillis d'applaudissements et de vivats.
L'Assemblée du lendemain fut orageuse; « la sainte cohue des Enquêtes, » comme l'appelait le Coadjuteur, adressa d'indignes injures au Premier Président , lui reprochant d'avoir conduit cette procédure, appelé les témoins brevetés, concerté les conclusions avec le procureur général, et vendu sa Compagnie pour trente mille écus de rente. — Telles étaient les insultes qui lui
étaient adressées par de jeunes insolents, à qui leur naissance et leur conduite ne donnaient pas le droit d'élever la voix.
Mole écouta ces mauvaises paroles avec un calme imperturbable ; il indiqua une Assemblée générale pour le lendemain. Le duc d'Orléans s'y trouva et blâma les scènes de la veille, les traitant d'insolentes et sans exemple. — « Le Roi, dit-il, veut que cliacun, ici, « explique son sentiment en toute liberté, mais bono- « rablement et avec modération; il est messéant de « proclamer des opinions tumultuaires, et de voir des « conseillers parler avant leur tour et sans ordre. »
Lorsqu'on voulut entrer en délibération, le Coadju' leur et les deux autres inculpés récusèrent le Premier Président, attendu que dans les informations plusieurs témoins avaient déposé que, pendant le tumulte de la dernière Assemblée, l'intention d'attenter à sa personne avait été manifestée par quelques-uns des séditieux. En conséquence, il était non plus juge, mais partie. — Par le même motif, ils comprirent aussi le prince de Condé dans leur récusation : car il y avait des témoins, qui déposaient (ju'on avait eu dessein de l'assassiner.
Le Premier Président remontra « qu'il ne portait plainte contre personne; qu'on avait manqué à sa dignité par baine ou par envie, et qu'il n'y avait rien en sa conscience qui l'empèchàt d'être juge. » — Toutefois, il se
retira au greffe, ainsi que M. deChamplàtreux; le prince de Condé voulut aussi sortir, le duc d'Orléans le retint.
Trois jours après, le Parlement délibéra sur ces récusations. Le Coadjuteur avait écrit et déjà fait imprimer et distribuer une longue requête , véritable libelle contre le Premier Président, où il l'accusait : — « d'ace voir conduit toute cette procédure, concerté avec le « procureur général les conclusions que les avocats « généraux avaient refusé de signer, et témoigné en « diverses occasions sa haine et sa partialité contre les « accusés : enfin, fait sa propre cause de cette accu- <i sation. »
Tout faisait prévoir que la journée serait tumultueuse. Le duc de Beaufort et le Coadjuteur avaient amené avec eux deux ou trois cents gentilshommes qu'ils avaient fait entrer dans une des salles du Palais. De son côté, le prince de Condé avait introiluit un grand nombre d'amis dévoués. Chacun se tenait sur ses gardes; il n'y avait personne qui n'eût un poignard dans sa poche , messieurs du Parlement comme les autres , et l'on vit même passer le manche de celui que portait le Coadjuteur.
Il rapporte, dans ses Mémoires, que le Premier Président parut touché et même abattu, en entendant cette requête. Talon, qui assurément n'est point partial pour Mathieu Mole, ne dit rien de pareil. Le Coadjuteur ajoute môme que — « Mole montra dans cette affaire
une passion, qu'il ne connaissait point par lui-même. » — a II était préoccupé, dit-il, mais son intention était bonne. »
L'arrêt qui rejetait la récusation passa à quatre-vingtdix-huit voix contre soixante-deux, et ordonna l'information contre tous les inculpés. — Le Coadjuteur, le duc de Beaufort et M. de Broussel , présentèrent requête , oîi, en exposant leur justification, ils demandaient que les conclusions du procureur général fussent annulées, attendu que les avocats généraux avaient protesté. — Le duc d'Orléans voulait que la Cour délibérât à l'instant même sur cette requête 5 il voyait bien qu'elle serait admise et que le Parlement, soit par justice, soit par opinion, était disposé en faveur des chefs de la Fronde.
Cela semblait contraire à l'avis du Premier Président, qui venait d'ordonner de continuer la lecture des informations. Le prince de Condé avait fort appuyé la poursuite du Coadjuteur, de M. de Beaufort et de M. de Broussel. 11 avait cru à la réalité du projet d'assassinat et le leur imputait. Mais l'enquête ordonnée par le Parlement et la justification du Coadjuteur lui avaient donné à penser que si La Boulaye n'avait pas reçu directement du cardinal Mazarin l'ordre de faire cette démonstration d'assassinat , il avait du moins supposé qu'elle produirait un effet profitable à la polili(|ue du ministre qui l'avait pris à son service.
Le prince de Condé se montra offensé de ce que prc-
posait le duc d'Orléans et dit assez haut : — « Il n'est pas difficile de se faire Frondeur. » — Puis, parlant à son frère le prince de Conti, il ajouta : — « Je serai d'ac- « cord avec eux quand je voudrai ; et ce soir même si « je le désire. »
C'est qu'en efïet, pendant que le Parlement poursuivait, avec toutes les formalités judiciaires, les attentats que les deux factions essayaient ou projetaient l'une contre l'autre; pendant qu'il cherchait à maintenir la paix puhlique, elles étaient en négociation et en divisions intestines. Le prince de (]ondé était devenu le principal ennemi du Cardinal, et par conséquent odieux à la Reine; il le contrariait en tout; il empêchait le mariage de sa nièce et du duc de Mercœur ; il se mêlait des intrigues de cour et des querelles d'étiquette; il voulait les trancher par son autorité. — Sans garder aucun ménagement pour le Cardinal, il ne cachait point le désir qu'il avait de donner à la Reine un autre premier ministre. Ainsi ce qu'il disait tout haut dans le Parlement était réel ; il cherchait à se rapprocher des Frondeurs , et ses offres n'étaient point repoussées par le Coadjuteur.
Le Cardinal avait cru d'ahord qu'il réussirait à réduire les Frondeurs à l'impuissance et au silence; maintenant il voyait qu'ils avaient encore un fort parti dans le Parlement; que le procès intenté contre leurs chefs n'était pas soutenable, et qu'ils avaient toujours le pouvoir de soulever le peuple de Paris. Aussi la Reine et le
Cardinal s'étaient- ils déjcà mis en relations secrètes avec le Coadjuteur. Les conditions du traité étaient à peu près réglées, au moment où le prince de Condé se vantait d'avoir les Frondeurs pour amis, dès qu'il le voudrait.
Pendant (jue les intrigues de cour louchaient à leur dénouement, le Parlement, dont ({uelques membres seulement étaient, plus ou moins, informés de ce qui se préparait, continuait à entendre les informations et à les discuter minutieusement, espérant toujours porter la lumière sur une conspiration, qui n'avait de réel que les assemblées des rentiers. Quelques-uns furent arrêtés par ordre des ministres, sans qu'il y eût préalablement décret émané du Parlement.
Cet incident échauffa les esprits; il fut remontré que c'était là une violation de l'article de la déclaration royale, pour lequel on avait fait pendant longtemps de si grands eflbrts, et qui garantissait les citoyens contre toute arrestation arbitraire.
Le Premier Président voulut expliquer que larticle n'avait pas été violé, mais il fut écouté avec défaveur. Le Parlement paraissait fort animé sur cette affaire. Un conseiller des Enquêtes nommé Daurat, syndic des rentiers, adressa vivement la parole à Mole, disant qu'on voulait donc faire le procès à tous les rentiers; que ceux qu'on avait arrêtés n'avaient commis d'autre crime que d'être syndics. — « Il est étonnant, ajoutait-il, qu'un homme, « pour l'exclusion duquel il y a eu soixante-deux voix,
« se soit résolu à violer, en plein soleil, les formes de « la justice. »
Le Premier Président se leva tout en colère, disant « qu'il n'y avait plus aucune discipline et qu'il laissait « sa place à qui on témoignerait plus de considération « qu'à lui. )) — Ce mouvement excita une rumeur générale dans la Grand'Chambre. Le duc d'Orléïins et le prince de Condé se levèrent pour sortir. Le président de Mesmes les pria de se rasseoir. Ce bruit était entendu dans la salle voisine , où chaque jour venaient en foule les amis du prince de Condé, du Coadjuteur, du duc de Beaufort, tout prêts à en venir aux mains. On craignit pendant un instant que le combat s'engageât. C'est de cette scène que le cardinal de Retz dit dans ses Mémoires : — « Si le moindre laquais eût tiré l'épée, Paris « était confondu. »
Un autre récit a été reproduit par presque tous les historiens ; ils l'ont tiré des Mémoires de Guy Joly. Quoiqu'il fût plus mêlé que qui que ce soit en cette affaire, ses souvenirs manquent d'exactitude. Les Mémoires de Talon, oii chaque Assemblée du Parlement est rapportée à sa date, avec détail, servent à rectilier Guy Joly. Il a confondu la séance du 24 décembre 1649, où Mole fut récusé, et où il se retira au greffe, en disant u qu'il ne se trouvait pas offensé » , avec la séance du iO janvier 1650, où Daurat insulta le Premier Président. ^^i dans l'une, ni dans l'autre, il ne montra — « une
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douleur sensible, ayant la larme à l'œil, » comme le raconte Joly. — Talon et le cardinal de Retz sont conformes dans leur récit :, ils parlent de la fermeté et du calme de Mole, lors de la récusation, et de son irritation lorsqu'il fut outragé par Daurat, qui, « dès le jour même, fut conduit par plusieurs de ses confrères et amis chez le Premier Président, pour lui faire des excuses. ïl en fut reçu gracieusement et avec beaucoup de générosité.» Peut-être Joly a-t-il voulu parler de la séance du 29 décembre oii le Coadjuteur et Broussel donnèrent lecture de leurs motifs de récusation : mais les Mémoires de Retz ne parlent pas des larmes du Premier Président et Talon n'en dit rien non plus : d'ailleurs ce ne fut point dans cette séance qu'il passa au greffe.
Une semaine entière s'était écoulée, sans que le Parlement eût avancé d'un pas dans la procédure, lorsque la face des affaires changea totalement par l'emprisonnement inattendu des princes de Condé et de Conti et du duc de Longueville, Paris n'en fut nullement troublé: ce fut au contraire un sujet de joie pour le peuple et la bourgeoisie qui naimaient point M. le Prince, et le regardaient comme l'auteur de tous leurs maux, comme le persécuteur de M. de Beaufort, qui était leur idole.
La Reine, aussitôt après l'arrestation, manda le Premier Président j elle lui dit ce qu'elle venait d'ordonner.
— « Ah ! Madame, s'écria-t-il, en levant les yeux au « ciel, qu'avez-vous fait? Ce sont des enfants de la mai- « son royale. » — Et il lui représenta les suites malheureuses, qu'allait avoir celte funeste détermination.
La Reine ne fut nullement émue par ces paroles-, elle ordonna qu'une députation du Parlement se rendit le lendemain au Palais-Royal, où furent aussi assemblés tous les grands du royaume, afin d'entendre une déclaration des motifs pour lesquels les Princes avaient été arrêtés. Elle parla du déplaisir du Roi, quand il s'était vu obligé, par la nécessité de l'Etat, à prendre cette résolution. — c( La Reine ajouta que son intention était d'observer les déclarations de 1648 et 1649, données pour la pacification du royaume. » — Elle voulait d'ailleurs que les poursuites commencées au sujet des séditions préméditées fussent continuées, et s'en rapportait au Parlement, qui procéderait selon sa conscience et son honneur. »
Le lendemain fut apportée la lettre de cachet, qui expliquait longuement les motifs de l'arrestation des Princes : elle ne contenait toutefois aucune accusation précise contre M. le Prince. Elle fut lue dans la Grand'Chambre , écoutée avec attention et grand silence ; personne ne songea à élever une contradiction.
— « On ne sourcilla point » — dit Talon 5 mais on pensa généralement que si M. le Prince était en position de réclamcF sa liberté, il pourrait produire celte lettre
pour témoigner qu'aucune action punissable ne lui était
imputée. »
Après trois jours de délibération, le Parlement déclara que le procureur général n'avait pas eu de motif suffisant pour comprendre dans ses conclusions le Coadjuteur, M. de Beaufort, Broussel el le président Cbarton. Ce dernier n'était nullement en position semblable à celle des trois autres accusés; — « son absolution fut emportée par le torrent, qui, après les grands événements, renverse les règles de la justice et amnistie ceux qui la veille étaient poursuivis comme coupables.» Tout était calme dans le Parlement: la bourgeoisie de Paris n'avait plus aucun goût à la sédition. Ce qui venait de se passer en était la preuve ; car ni les rentiers, ni les Frondeurs n'avaient pu réussir à l'émouvoir et n'avaient mis en mouvement que des rassemblements peu nombreux et désavoués par la véritable opinion populaire.
Mais cette pacification ne devait pas être plus durable que les précédentes. Les Frondeurs, qui avaient traité avec le cardinal Mazarin, étaient maintenant dans la même position où s'était trouvé le prince de Condé : ils voulaient dominer ou renvoyer le ministre, qui avait la confiance et l'affection de la Reine. Ils s'étaient emparés de l'esprit du duc d'Orléans, et lui avaient inspiré leur mauvaise volonté contre le Cardinal et la cour. Les Princes, quoiqu'emprisonnés, avaient encore un parti
puissant dans les provinces. Le Roi se rendit en personne, d'abord en Normandie, puis en Bourgogne, pour soumettre des villes, qui étaient tenues en rébellion par les serviteurs ou les amis des Princes.
Tout sembla d'abord réussir au Cardinal; mais les Frondeurs mécontents pensaient à se réconcilier avec les Princes et à joindre leurs efforts contre Mazarin. Cette intrigue agissait sur le Parlement-, les esprits commencèrent à s'y réchauffer, mais non pas dans les premiers moments. Le 16 février, le Woi écrivait de Rouen : — « J'ai été heureux d'apprendre les bons sentiments « de M. le Premier Président pour le bien de l'Etat, m
Madame la princesse douairière de Condé et madame sa belle-fille avaient été exilées à Chantilly -, puis on voulut les éloigner davantage de Paris, et elles eurent ordre de se rendre à Montrond, en Berry. Madame la Princesse douairière, au lieu d'obéir, vint secrètement à Paris, où elle se tenait cachée, et elle résolut de présenter requête au Parlement. Le Premier Président était fort attaché au prince de Condé, qui lui avait toujours témoigné une estime particulière et une grande confiance; il ne prit pas en considération les avis de M. le duc d'Orléans et des ministres qui, pendant l'absence du Roi et de la Heine, croyaient convenable de ne point traiter une affaire de cette importance. Il assembla, non pas toutes les Chambres, mais les trois Chambres; la requête fut présentée par le conseiller
IG
Payen, le seul du Parlement qui eût consenti à s'en charger. Un rapporteur fut nommé; le Premier Président le chargea d'aller demander à M. le duc d'Orléans son opinion, et s'il voulait que la délibération fût remise à l'époque du retour du Roi.
En attendant, le Parlement ordonna que madame la Princesse serait logée dans la cour du Palais, chez M. Lagrange, maître des comptes. Le duc d'Orléans manda le Premier Président; il lui fit de grands reproches de tout ce qui s'était passé et blâma surtout la favorable protection qu'il accordait à madame la Princesse, contrairement aux ordres de la Reine. l\ lui rappela les faveurs que sa famille avait obtenues de la cour; l'appui qui lui avait été donné contre le parti qui lui était contraire dans le Parlement; il ajoutait, qu'ayant de telles obligations à la Reine, le premier Président n'aurait pas dû en user de la sorte , et qu'il ne convenait pas que son fils Champlàtreux se fit le conseiller de madame la Princesse.
Mole ne répondit à aucun de ces reproches, mais pressa M. le duc d'Orléans d'avoir quelque commisération pour madame la Princesse et de ne pas être impitoyable pour une si grande infortune. Comme il ne pouvait rien obtenir, il lui conseilla de se rendre le lendemain au Parlement, pour terminer par sa présence une affaire, qui pouvait devenir grave : car une commisération très-naturelle s'attachait à cette grande Prin-
cesse, si malheureuse, et la haine contre le cardinal Mazarin n'était nullement éteinte.
Le lendemain, 29 avril I60O, il y eut Assemblée générale -, elle avait été demandée, comme seule compétente à délibérer, et non pas l'assemblée des trois Chambres. Madame la Princesse se tenait à l'entrée de la Grand'Chambre. Ce fut un triste spectacle de la voir se jeter aux pieds du duc d'Orléans, implorer la protection de M. de Beaufort, et conjurer le Coadjuteur, en lui rappelant qu'elle avait l'honneur d'être sa parente.
Le duc d'Orléans exposa l'affaire sous un tout autre aspect : il représenta la faction du prince de Condé en mouvement dans le royaume et au dehors j la duchesse de Longueville, sa sœur, et fille de madame la Princesse, traitant avec les Espagnols 5 madame la Princesse ellemême mêlée à ces coupables intrigues j tellement qu'on avait saisi des lettres qu'un de ses valets devait faire passer au capitaine qui commandait Saumur pour le prince de Condé.
Le Premier Président remercia M . le duc d'Orléans de l'honneur qu'il faisait à la Compagnie, en lui donnant connaissance des circonstances de cette affaire. — a Madame la Princesse, dit-il, est disposée à obéir, mais (c elle supplie qu'un délai lui soit donné pour fléchir (( l'esprit de la Reine. » — Trois jours lui furent accordés ; elle se retira à Berny, près de Paris.
Lorsque le Roi fut arrivé, madame la Princesse eut
la permission d'habiter son château de Montrond en Berry, sans y être prisonnière. Ce fut surtout aux instances et à la garantie du Premier Président qu'elle dut cet adoucissement.
La Reine, à son retour, témoigna au l*arlemeut toute sa satisfaction, et peu de jours après, envoya des lettres patentes, qui déclaraient criminels de lèse-majesté madame de Longueville, le duc de Bouillon, le maréchal de Turenne et le duc de la Rochefoucauld. Elles furent enregistrées sans difficulté par les trois Chambres, nonobstant la protestation dos Enquêtes, qui prétendaient qu'elles devaient être vérifiées en Assemblée générale.
Ces actes de fautorité, qui ne rencontraient aucune opposition dans le Parlement, n'en restaient pas moins impuissants. La guerre civile, soutenue en Picardie par le vicomte de Turenne et par un corps auxiliaire d'Autrichiens, éclatait maintenant à Bordeaux, oiJ madame la princesse de Condé et le jeune duc d'Enghien avaient été reçus aux acclamations du peuple. Elle avait présenté requête au parlement de cette ville, en demandant justice du cardinal Mazarin qui avait emprisonné le Prince son mari : elle concluait en implorant la protection de la cour et la permission de demeurer dans la ville.
Le parlement de Bordeaux hésitait beaucoup à se mettre en rébellion contre le Roi, mais la Princesse se
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jeta à genoux et, fondant en larmes, supplia les magistrats d'avoir pitié d'elle 5 l'enfant s'agenouilla aussi, disant : — «Servez-moi de père, messieurs. Le cardinal Mazarin m'a ôté le mien. »
L'assemblée fut émue et entraînée; il fallut toutefois que la Princesse signal qu'elle emploierait son autorité (( à empêcher qu'il ne se passât rien à Bordeaux contre le service du Pioi. » Moyennant cette réserve, la princesse de Condé et le duc d'Enghien furent placés sous la sauvegarde de la justice et purent rester à Bordeaux.
Il était évident, malgré les précautions prises par le parlement de Bordeaux, que la Guyenne était en pleine rébellion. Le duc de Bouillon et le duc de la Rochefoucauld, qui avaient conduit la Princesse jusqu'à Bordeaux, mais qui n'avaient pas eu la permission d'y entrer, se placèrent dans les faubourgs, soulevèrent la populace contre le parlement; il fut contraint, parles violences de la sédition, à rendre un arrêt qui autorisait leur séjour.
Le cardinal Mazarin résolut de porter toutes ses forces contre cette rébellion et d'emmener le Roi en Guyenne. Le Coadjuteur et ses amis, qu'on nommait les anciens Frondeurs, lui conseillèrent de ne point quitter Paris, où l'opinion de la Ville et du Parlement devenait de jour en jour plus animée contre lui. La guerre civile, le désordre des finances, la misère des provinces, toujours ravagées par les gens de guerre,
commençaient à lui être imputés-, rintérèt se portait sur les Princes enfermés à Yincennes, qu'on regardait maintenant comme les victimes de la tyrannie d'un ministre étranger.
Le Cardinal n'écouta aucun conseil et voulut partir pour la Guyenne avec le Roi et la Reine, laissant Paris sous l'autorité de M. le duc d'Orléans, quoiqu'il méritât peu une telle confiance.
Avant le départ de la cour, un conseiller du parlement de Rordeaux demanda à remettre une lettre adressée au Parlement. On était à la veille du départ du Roi ; il avait mandé une députation pour recevoir, avant son départ, les hommages de la Compagnie. Le Cardinal avait si peu d'inquiétude et connaissait si mal la disposition du Parlement que le chancelier dit au Premier Président, au nom du Roi, que Sa Majesté s'en remettait à la prudence du Parlement, qui pouvait faire ce que bon lui semblerait quant au député de Rordeaux.
Il fut d'abord décidé par les trois Chambres que le député serait reçu et entendu, sauf à délibérer après sur ce qu'il y aurait à faire. Le duc d'Orléans fut invité à siéger à l'Assemblée générale. Après avoir entendu lecture des lettres, l'avocat général Talon conclut à demander « l'éloignemcnt du duc d'Epernon, gouverneur de Guyenne, qui était devenu odieux à la province et qui était depuis longtemps en lutte avec le parlement de Bordeaux -, il proposait aussi le blâme de Foulé, maître
des Requêtes et intendant. » — « Ces deux points, di- « sait-il, sont de la compétence du Parlement; mais « tout ce qui se rapporte à la présence de madame la « Princesse et du duc d'Enghien, concerne le gouver- M nement de TEtat ; le Parlement doit se borner à en « informer le Roi. »
Les lettres du Parlement de Rordeaux traitaient aussi de l'emprisonnement des Princes, et montraient qu'il était contraire à l'article de la déclaration de d6i8, qui avait donné garantie à la liberté des personnes contre les arrestations arbitraires. — L'avocat général remarquait à ce sujet que le Parlement avait déjà donné son assentiment à cet acte de l'autorité royale, et qu'il n'y avait pas à y revenir.
L'état des esprits dans le Parlement, ne ressemblait pas à ce que le Cardinal avait supposé dans sa présomptueuse sécurité. On y pouvait distinguer trois opinions différentes. — Les nouveaux Frondeurs, amis de M. le Prince ou intéressés à sa fortune -, — les anciens Frondeurs, qui suivaient la direction du Coadjuteur; malgré quelques apparences, ils étaient les plus ardents ennemis de Mazarin et ne songeaient qu'à le renverser : — enfin les modérés, parmi lesquels il fallait compter surtout le Premier Président ; ils formaient le moins nombreux de ces trois partis.
Après plusieurs jours de délibération, deux avis furent proposés. L'un était de supplier la Reine de songer
cà la délivrance des Princes, quand les intérêts de l'État le permettraient 5 — de prendre en considération la misère de la Guyenne; — de donner la paix à ses peuples et d'écouter avec bonté les plaintes du parlement de Bordeaux. C'était la proposition des amis de M. le Prince. — L'autre avis, qui était celui des anciens Frondeurs, était d'envoyer une députation au Roi et de lui présenter des remontrances, en appuvant les plaintes du parlement de Bordeaux, afin de procurer la paix à la province de Guyenne.
Ce fut à ce second avis que se rangèrent les modérés, qui n'étaient pas assez nombreux pour faire passer les conclusions de l'avocat général.
De nouveaux députés arrivèrent de Bordeaux, apportant des lettres, plus explicites que les premières, contre le duc d'Epernon et contre le cardinal Mazarin. Sur la demande du duc d'Orléans, on laissa écouler quelques jours, avant de leur donner audience. De jour en jour les amis de M. le Prince gagnaient du terrain. Le Premier Président était sans cesse consulté par le duc d'Orléans et les ministres ; il voyait le danger et conseillait d'écouter favorablement les justes plaintes du parlement de Bordeaux. Le duc d'Orléans assura aux députés de Bordeaux que le Roi avait exilé M. d'Epernon en lui ôlant le gouvernement de Guyenne, et qu'une amnistie générale serait accordée à tous ceux qui avaient coopéré à l'entrée de madame la Princesse.
Le duc d'Orléans vint ensuite donner cette môme information au Parlement, et ajouta qu'il était donc inutile d'entendre les députés.
Dans l'état des esprits, il était difficile d'obtenir du Parlement un tel refus; l'avocat général Talon fut luimême d'avis de les admettre. — a Nous sommes obligés, « dit-il, de présenter quelques réflexions sur le désordre « des affaires publiques, sur les ravages que font, dans « les provinces, la guerre étrangère et la guerre civile; « sur les cbefs qui commandent à Bordeaux et qui trai- « tent avec l'Espagne. Nous devons supplier la Reine « de vouloir donner la paix au royaume. Ce que nous « disons ne vient ni de faction, ni de partialité. Nous « n'avons d'autre maître que le Roi; pas d'autre intérêt <( que le bien du royaume. »
La délibération fut continuée au lendemain; les amis de M. le Prince s'étaient si fort animés que le président Viole, qui était son partisan le plus passionné, proposa de prier la Reine d'éloigner le cardinal de Mazarin, comme un étranger qui mettait l'Etat en péril, sinon par mauvaise volonté, du moins par insuffisance.
En même temps les nouveaux Frondeurs avaient rassemblé devant le Palais quelques centaines de soldats déguisés et de gens de la lie du peuple, qui entourèrent le duc d'Orléans à sa sortie, en criant : — « Point de Mazarin : vive les Princes! » — Deux coups de pistolet furent tirés. C'était plus qu'il n'en fallait pour efTrayer
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Monsieur, qui n'était pas d'un naturel courageux. Il rentra dans la Grand'Chambre. Le Coadjuteur reçut un coup de poignard, qui déchira son rochet, et deux gardes de M. le duc d'Orléans furent tués: mais ce désordre cessa promptement et n'eut pas d'autre suite. Ce fut môme un des motifs qui décida le Parlement à accepter les propositions de M. le duc d'Orléans et à les envoyer aux députés, qui étaient retournés à Bordeaux, près du Roi.
La situation du Parlement et de la ville de Paris devenait de jour en jour plus grave. M. de Turenne et les Autrichiens s'avançaient, n'étant plus arrêtés par une armée qu'on avait affaiblie pour aller assiéger Bordeaux. Des placards étaient affichés dans les places pubUques pour annoncer aux habitants qu'on venait les délivrer de la tyrannie de Mazarin, tirer les Princes de prison, et procurer la paix générale. L'archiduc Léopold s'adressait même à M. le duc d'Orléans, comme représentant de l'autorité du Roi pour entamer les négociations. Les ministres restés à Paris manquaient d'argent pour donner aux troupes des vivres et des munitions. Le surintendant proposait pour s'en procurer des moyens auxquels s'opposaient le Parlement, la cour des Aides. et la Chambre des Comptes.
Les députés, que le Parlement avait envoyés au Roi, revinrent. La Reine les avait remerciés des bons sentiments que la Compagnie lui témoignait: elle les chargea
d'assurer qu'elle serait très-disposée à donner la paix à la Guyenne, si M. de Bouillon, qui s'était rendu maître de Bordeaux , n'avait point traité avec les Espagnols.
En même temps le parlement de Bordeaux avait envoyé de nouveaux députés. Ils furent introduits et se plaignirent qu'aucune réponse positive n'eût été donnée par la Reine à la députation du Parlement de Paris et que nulle négociation n'eût été ouverte sur les griefs de Bordeaux. — «Ce procédé, disaient-ils, n'était point conforme aux assurances que M. le duc d'Orléans leur avait données. »
Les informations, qui venaient d'être présentées, auraient élevé une tempête dans la Grand' Chambre, si M. le duc d'Orléans, qui était présent, n'avait eu à entretenir le Parlement d'une affaire beaucoup plus importante. Il fit connaître que l'archiduc avait envoyé un plénipotentiaire, afin de traiter de la paix. Encore qu'il eût pouvoir suffisant du Roi pour ouvrir cette négociation, il ne voulait pas donner de réponse, sans avoir pris l'avis de la Compagnie. — C'était le Premier Président qui lui avait conseillé ce moyen de préoccuper le Parlement, afin d'éloigner les délibérations sur le gouvernement du royaume. Dans les pouvoirs que la Reine avait envoyés à M. le duc d'Orléans, le garde des sceaux Châteauneuf, le Premier Président Mole, d'Avaux et Servien lui étaient désignés comme conseillers.
On ne pouvait pourtant détourner longtemps l'atten-
tion du public et du Parlement des circonstances malheureuses où se trouvait le royaume. M. le duc d'Orléans avait donné aux députés de Bordeaux la promesse, ou du moins Tespérance, que leurs plaintes seraient écoutées et qu'un accommodement s'en suivrait. Il avait envoyé un de ses serviteurs à la Reine pour lui en rendre compte. S'il s'était risqué à donner cette assurance, c'est qu'il y avait été encouragé par Le Tellier, qui parlait ou agissait toujours selon les intentions du cardinal Mazarin.
Cet envoyé rendit compte de sa mission à l'Assemblée des Chambres-, il n'avait été écouté ni de la Reine, ni du parlement de Bordeaux, De part et d'autre, on n'avait témoigné aucune disposition à traiter. Le cardinal Mazarin était surtout accusé de n'avoir pas fait ce qu'il fallait pour que l'accord put être établi.
M. le duc d'Orléans expliqua pourquoi cette négociation avait si mal réussi 5 il montra des lettres interceptées, qui prouvaient que M. de Bouillon traitait avec les Espagnols, et qu'il espérait leur secours pour défendre Bordeaux contre le Roi, 11 proposa au Parlement d'envoyer deux députés au parlement de Bordeaux, qui, de concert avec un gentilhomme venant de sa part, représenteraient à cette compagnie la nécessité de songer à son salut.
Cette communication ne fut pas écoutée sans quelque tumulte; mais le fait d'avoir traité avec les Espagnols
diminuait la bonne volonté que les partisans des Princes pouvaient avoir pour la rébellion de Bordeaux. La proposition de M. le duc d'Orléans fut adoptée. Le Parlement n'en demeurait pas moins divisé; les Enquêtes se montraient de plus en plus animées contre Mazarin.
La nouvelle de la paix de Bordeaux calma les esprits. Le Cardinal avait compris combien sa situation devenait dangereuse. Les députés du Parlement de Paris furent bien reçus par la Reine, accueillis favorablement par le parlement de Bordeaux, et la négociation eut pour résultat un accommodement qui, à vrai dire, était plutôt une trêve, qu'une véritable pacification.
L'amnistie était générale et complète; les grands seigneurs étaient rétablis dans leurs charges et leurs dignités; la Princesse pouvait se retirer dans son château de Monlrond, et y tenir une garnison. Le duc d'Épernon était révoqué, à la grande satisfaction de la province. .
Le Roi arriva à Fontainebleau au commencement de novembre -, la Reine et le Cardinal revenaient très-irrités contre M. le duc d'Orléans et contre les anciens Frondeurs, qui avaient pris sur lui beaucoup d'influence et avaient déterminé .sa conduite. La résolution était presqu'arrêtée de délivrer les Princes, et de sunir avec eux contre un parti qui, au fond, était ennemi du Cardinal,
et disposé, ainsi qu'une partie du Parlement, à contrôler et à entraver l'autorité royale.
Déjà, pendant les négociations de Bordeaux, il s'était dit quelques paroles sur ce changement de politique. Ainsi, en ce moment, il s'agissait de savoir à qui les Princes devraient leur délivrance. — Serait-ce à la volonté libre de la Reine inspirée par le Cardinal? ou aux ellbrts de leurs partisans , réunis à l'ancienne Fronde P — Us n'étaient plus enfermés à Vincennes. Au moment où M. de Turenne approchait de Paris, on avait craint qu'il ne vînt les délivrer à main armée. Le Coadjuteur avait conseillé à M. le duc d'Orléans de les placer à la Bastille. Le cardinal Mazarin, qui ne voulait pas les laisser sous la main des Frondeurs, avait décidé qu'ils seraient retenus dans le château de Marcoussis. Us y avaient été conduits trois mois avant le retour du Roi.
La voix pubhque , l'opinion de Paris semblaient exiger leur liberté, comme le moyen indispensable de rétablir l'ordre et le calme dans le royaume. Un parti nombreux dans le Parlement était prêt à réclamer leur délivrance. Le Premier Président, toujours alfectionné à M. le Prince, attendait l'occasion, non pas de contraindre, la Reine à cet acte de justice et de bonne politique, mais de l'y décider par voie de conseils et de remontrances.
Marcoussis parut encore trop proche de Paris. Pour
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mettre les Princes hors de la portée des Frondeurs, la Reine résolut de les transférer au Havre. Il fut diffîcile d'y faire consentir M. le duc d'Orléans, qui était conseillé par le Coadjuteur; il hésita et finit par céder.
Le Parlement était pour lors en vacances. Aussitôt après sa rentrée, le conseiller Payen, qui était très-attaché à la maison de Condé, présenta une requête au nom de madame la Princesse; elle demandait la mise en liberté de son mari. Les gens du Roi, avaient été mandés au Palais-Royal, où le chancelier leur rappela tous les motifs tirés de l'intérêt de l'État et de l'autorité royale qui devaient décider le Parlement à ne point connaître de cette requête, et à la soumettre à la Reine.
Ce fut ce que Talon répéta au Parlement et telles furent ses conclusions.
La requête, écrite d'après les conseils du Premier Président et sous ses yeux, avait été imprimée et répandue à profusion dans la ville : une autre fut présentée au nom de mademoiselle de Longueville pour demander la liberté de son père. — Un instant après on entendit du bruit à la porte de la Grand'Chambre. C'était un gentilhomme se disant envoyé par M. le Prince pour remettre un paquet au Parlement; il voulait entrer malgré les huissiers : aussitôt s'éleva un bruyant tumulte dans l'Assemblée; les partisans des Princes criaient qu'il fallait admettre ce gentilhomme. Le
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Premier Président ne pouvait se faire entendre j ce fut après un vif débat, qu'on reconnut que le paquet devait êlre apporté au Parquet et remis aux gens du Roi : car telle était la marche ordinaire.
La Reine, par lettre de cachet, manda une députation du Parlement. Le Premier Président se rendit au Palais-Royal avec quelques députés. Mais la Reine était malade et alitée ; elle désira qu'il fût sursis pour quelque temps à cette affaire, jusqu'au moment où sa santé lui permettrait de s'en occuper. Ce délai ne fut pas long; quatre jours après, un rapport fut fait au Parlement sur les requêtes de madame la Princesse et de mademoiselle de Longueville, ainsi i\ue sur la lettre de messieurs les Princes.
M. Payen, rapporteur, fut d'avis de faire remontrances à la Reine pour la délivrance des Princes, et en attendant, pour demander leur translation du Havre, lieu malsain, au Louvre ou à la Rastille. Puis, le rapporteur ajouta (jue cette affaire était de telle importance qu'il convenait d'en avertir les autres parlements. Rroussel et les anciens Frondeurs furent de cet avis. — Il fut proposé de suspendre la délibération et d'inviter M. le duc d'Orléans à y assister. Une grande rumeur s'éleva à ce sujet.et de vives paroles furent dites contre la mauvaise administration et la fâcheuse conduite du cardinal IMazarin : on l'appela l'oppresseur du peuple.
M. le duc d'Orléans invité à se rendre au Parlement,
y vint le lendemain. Il parla des mauvais discours qui avaient été tenus la veille, des rassemblements de canaille qui faisaient du tapage dans les salles du Palais^ il ne pouvait, disait-il, souffrir un tel désordre. Quant à l'emprisonnement des Princes, c'était d'accord avec lui qu'il avait été décidé par la Reine.
La délibération fut continuée et dura plusieurs jours. Les injures les plus grossières y furent proférées contre le Cardinal. V^ingt-cinq opinants demandèrent qu'il fut dit par remontrances à la Fieine, comment Mazarin était l'auteur du désordre qui troublait le royaume; ils voulaient aussi que la liberté des Princes fût formellement demandée.
Les esprits étaient tellement animés que les propositions les plus contraires à l'autorité royale furent hasardées. — « La volonté du Roi était, disait-on, au-des- (' sous de la loi ; il appartient au Parlement de prendre « connaissance des affaires publiques et d'intervenir « dans le gouvernement. ■»
La vraie doctrine et la pratique du Parlement étaient rappelées par les hommes sages, ils disaient : — « Que « le Parlement ne devait se mêler du gouvernement « que par exception, comme par exemple, en deman- « dant la liberté des Princes-, — que si le Roi envoyait « des édits, des lettres patentes ou des ordres, le Par- « lement pouvait les refuser, les modifier et y apporter (1 des tempéraments; mais non pas prendre une con-
« naissance directe de l'administration du Roi ni en « demander compte. » — Cette opinion était combattue et blâmée; on produisait d'anciens exemples et des précédents.
Le Premier Président, écartant d'autres propositions, dit qu'il croyait à propos de faire des remontrances au Roi pour demander la liberté des Princes en priant M. le duc d'Orléans de joindre ses instances aux sollicitations du Parlement. Cette proposition fut acceptée, sans contradiction, et même sans aller aux voix.
Le 20 janvier 1631, la Reine, maintenant en meilleure santé, admit la députation. Le Chancelier avait fait savoir d'avance que si le Parlement pouvait faire des remontrances, lorsqu'il voyait des diOTicultés à vérifier des actes de l'autorité royale qui lui étaient envoyés, il n'en était pas ainsi, lorsque le Roi ne désirait rien du Parlement, et lorsqu'il s'agissait d'une affaire particulière ou de quelque plainte. Le Parlement devait alors présenter, non pas des remontrances, mais des supplications.
Le Premier Président parla à peu près en ces termes: — « Sire, on n'a sans doute pas celé à Votre Majesté « l'état auquel la France est réduite et que tant de « conquêtes faites au prix du sang français ont été malce heureusement perdues. Elle sait combien de villes « ont été reprises en Italie et en Catalogne. Elle n'i- « gnore pas que l'armée ennemie a eu la hardiesse d'en-
« trer dans le cœur du royaume, d'y forcer des places « en face de l'armée française, et d'opprimer les peu- « pies qui se trouvent réduits à l'extrémité. — En «c comparant les malheurs qui sont arrivés depuis le « 18 janvier I60O avec la conduite précédente des af- « faires, il est facile de porter un jugement sur cette po- « litique infortunée, cause de tous nos maux. Car depuis « ce jour fatal, nous n'avons eu que division d'esprit, « guerres civiles et déchet à l'autorité royale. Vos Ma- « jestés ont été dans une inquiétude continuelle. »
— « Il est vrai qu'au retour des voyages que Votre « Majesté a faits en Normandie, en Bourgogne et en « Guyenne, les peuples ont témoigné la joie de ces « heureux succès. Toutes les Compagnies de Paris ont « rendu leurs devoirs à Vos Majestés. Mais le respect a « captivé la plupart des esprits; la soumission due aux « ordres du Souverain a ôté la liberté d'examiner les « véritables causes de tant d'agitations et de vous infor- « mer des malheurs qui peuvent s'ensuivre. Votre « Parlement même est demeuré dans le silence : ce a qui en toute autre circonstance pourrait être réputé « criminel. Les gens de bien, Sire, se promettaient « qu'après une longue attente, les auteurs de ces « malheurs craindraient que les mécontents, se joi- « gnant avec les ennemis de l'Etat , l'emportassent « sur ceux qui ne respirent que pour le bien et le ré- « lablissement de l'autorité royale -, qu'ainsi la pru-
.( deiice conseillerait de soulager ces illustres captifs.
« Mais leur détention , dans un lieu où leur vie est
« en péril, a enfin excité et éveillé ceux qui sont
« obligés de veiller à ce que la république ne re-
« çoive aucun dommage. »
— « Tel est, Sire, le véritable.sujet de la délibération u de cette Compagnie et de la commission qui nous a « été donnée. Yotre Parlement a cru que dans une « occasion si importante, la postérité lui reprocherait, « avec justice, d'avoir dénié son intercession aux plainte tes de deux Princes du sang et du gouverneur de « Normandie , et de n'avoir pas pris connaissance « de leur emprisonnement, qui semble destiné à être « perpétuel , et prive la France du secours qu'elle « devait espérer et attendre de leurs services et de « leur courage. Ils ont conservé les affections et le <( cœur de véritables Français ; les pierres, qui les M renferment, sont capables d'élever leurs plaintes si « haut qu'elles seront entendues dans toutes les pro- « vinces, et qu'elles exciteront toute la France à trace vailler pour leur soulagement. Quoi , Sire , tant « d'actions illustres, tant de batailles gagnées n'ob- « tiendront-elles point de Votre Majesté l'oubli des « manquements et des légers soupçons, cause de leur « oppression, ou du moins quelque pitié pour ces mal- « heureux ! Toute la force du royaume consiste dans « l'union de la famille royale ^ le lien, qui unissait M. le
« duc (l'Orléans el M. le prince de Condé, semblait as- « surer et rendre inébranlable la fortune publique.
« Si cette détention avait pour motif un secret d'É- (( tat et un mystère , qui dût rester caché , nous « garderions le silence, mais la lettre de cachet once voyée à toutes les Compagnies, au moment de leur « emprisonnement, ne les accuse que de choses légères, « les justifie de toute sorte de crimes, et porte témoi- « gnage de leur innocence. Si quelqu'un des officiers « de cette Compagnie avait été frappé du foudre de la (( puissance souveraine, nous ne lui refuserions pas <( notre intercession. Les Princes du sang sont con- '( seillers nés de la Cour ^ la place qu'ils y occupent leur « appartient par droit de naissance; ils sont les appuis « de l'Etat, les membres honorables et précieux de la « monarchie. On ne peut frapper sur eux sans que le « contre-coup ne retombe sur la personne de Votre « Majesté. »
— u Sire, voire Parlement se promet que sa voix « sera entendue et ses vœux exaucés, et que messieurs u les Princes seront mis en liberté, afin de continuer à « donner des preuves de leur valeur, et à sacrifier leur « vie pour le bonheur et la tranquillité de la France, (c comme pour la gloire de votre régne. »
Ce discours que le Premier Président ne voulut montrer par écrit à personne et que Talon avait recueilli de mémoire, devait déplaire à la Reine 5 au
cardinal Mazariii, qui fut outré des mots — « politique infortunée. » — M. le duc d'Orléans, qui était jaloux du prince de Condé, que le Premier Président célébrait comme le seul soutien du trône, se trouvait offensé. Le Roi, tout jeune qu'il était, comprenait déjà que l'autorité royale y était compromise ; il dit à sa mère que, s'il n'eût craint de lui déplaire, il eût fait taire le Premier Président et l'eût chassé de sa présence. »
Mole se trouvait par hasard, et par son ignorance de toute intrigue, Tinstrument principal des deux factions, qui, s'étaient secrètement unies pour délivrer les Princes et chasser le cardinal Mazarin. Jl était si loin de participer à aucune cabale, que lorsqu'on eut soumis à son approbation préalable la requête de madame la Princesse, il disait au Coadjuteur: — «Voilà servir M. le « Prince dans les formes el en gens de bien, et non pas « comme des factieux. » — Une requête admise par le Parlement et déférée à la Reine avec remontrances, lui semblait conforme au devoir du Parlement el au respect dû au Roi. Il ne s'apercevait pas que c'était forcer la main à la Reine et la placer dans l'impossibilité de refuser la liberté des Princes. Le Cardinal ne pouvait plus négocier avec eux, en la leur promettant, puisque ce n'était pas lui qui l'accordait de son gré.
Dix jours après, la Reine manda le Parlement pour lui faire connaître sa réponse aux remontrances. — Le garde des sceaux dit en son nom : — « Qu'encore que
le Roi et la Reine ne dussent rendre compte do leurs conseils qu'à Dieu seul, ils étaient bien aises de faire savoir au Parlement qu'ils travailleraient incessamment à la liberté de messieurs les Princes-, mais qu'il fallait auparavant obliger ceux qui avaient pris les armes à les poser, et ceux, qui avaient des intelligences avec les ennemis de l'Etat, à y renoncer; que l'intention de Leurs Majestés était de leur pardonner, et que le Roi enverrait au premier jour une déclaration au Parlement pour inviter tous les absents à retourner à leur devoir. »
Lorsque le Premier Président rendit compte de cette réponse, les Enquêtes demandèrent tumultueusement que la déclaration annoncée par le garde des sceaux fût communiquée au Parlement. Elle ne fut envoyée que trois jours après.
M. le duc d'Orléans fut invité à siéger-, jamais il n'avait eu tant d'hésitation, tant de crainte, soit de perdre son importance parmi les Frondeurs, soit de se brouiller avec la cour. Mais le Coadjuteur fut autorisé à déclarer que l'intention et la pensée de Monsieur étaient favorables à la liberté des Princes. II n'avait pas aperçu que le Coadjuteur voulait ainsi le compromettre avec la cour. Dès le soir, il eut au Palais-Royal une explication vive avec le Cardinal-, ils se dirent des paroles blessantes. Ses amis Frondeurs lui persuadèrent que c'était une rupture complète. Il ne crut plus pouvoir aller en sûreté au Palais-Royal : il craignait d'y être arrêté.
La déclaration avait été concertée avec le Premier Président qui , d'accord avec le maréchal de Gramont, avait obtenu de la Reine que les conditions mises à la délivrance des Princes seraient plus acceptables que celles dont il avait été question. Nonobstant cette condescendance, la déclaration fut très-mal reçue du Parlement. Les Frondeurs, anciens et nouveaux, étaient maintenant d'accord et voulaient le renvoi du cardinal Mazarin, plus encore que la liberté des Princes : aussi le Premier Président fut écouté avec défaveur, lorsqu'il rendit compte de sa négociation. — On lui dit qu'il ne s'agissait point de négociation, mais de la liberté actuelle et sans retard des Princes; que le cardinal Mazarin était un fourbe , et que traiter avec lui c'était s'exposer à un délai indéfini. — Le Coadjuteur, pour enllammer les esprits, ajouta que M. le duc d"Orléans désirait la délivrance des Princes, sans délai , sans réserve et sans chicane; qu'il avait eu une exphcation où le Cardinal, avait eu l'indignité de comparer le Parlement de Paris au parlement d'Angleterre qui avait tait périr le Roi sur un échafaud ; qu'à la suite d'une telle scène, M, le duc d'Orléans avait fait savoir à la Reine qu'il ne paraîtrait plus au conseil, tant que le Cardinal y siégerait.
Les clameurs redoublèrent, et on demanda à délibérer sur le renvoi du Cardinal. Le Premier Président essayait vainement de faire entendre que tel n'était
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point l'objeL de la délibération. Les uns demandaient que Mazarin fût décrété^ les autres disaient qu'il devait être entendu ; — il y en avait qui voulaient qu'il fût mandé et interrogé, ou même qu'il fût déclaré perturbateur du repos public. Enfin, l'Assemblée se sépara sans qu'il y eût aucune délibération.
Le lendemain, le Coadjuteur et les Frondeurs avaient entraîné M. le duc d'Orléans au Parlement. Au moment même où il prenait place, le grand maître des cérémonies apporta une lettre de cachet du Roi. M. le duc d'Orléans voulut prendre la parole, mais le Premier Président l'interrompit, disant : — « On doit auparavant écouter celui qui vient de la part du Roi notre maître. » v
La lettre ordonnait que le Parlement envoyât sur l'heure même une députation à la Reine. M. le duc d'Orléans, nonobstant le Premier Président, avait prononcé quelques paroles, et confirmé ce que le Coadjuteur avait, la veille, dit en son nom . Il dit ensuite qu'on ne devait pas tenir compte de la lettre du Roi, qui était encore mineur, et ne pouvait faire acte de royauté, sans l'avis du conseil de régence. Alors plusieurs s'écrièrent qu'il fallait continuer la délibération. Le Premier Président repartit qu'il n'y avait pas lieu de délibérer sur un ordre du Roi. La députation partit pour le Palais-Royal; mais l'Assemblée resta en séance, attendant le retour des députés.
Le Chancelier leur donna, au nom de la Reine, une nouvelle assurance de la délivrance des Princes : puis s'attacha à défendre le cardinal Mazarin contre les imputations du duc d'Orléans. Il nia qu'il eût jamais fait une comparaison injurieuse du Parlement avec le parlement d'Angleterre. La Reine prit aussi vivement la parole, attribuant la conduite de M. le duc d'Orléans et tout le désordre au Coadjuteur. — « Il a, disait-elle, « menacé démettre le feu aux quatre coins du royaume, «parce qu'on n'avait pas voulu demander pour lui le « chapeau de Cardinal. »
La députation retourna au Palais. Le Premier Président rendit compte de ce qui avait été dit, et donna lecture d'un procès-verbal de la conversation de M. le duc d'Orléans avec le Cardinal , par lequel les paroles dont le Parlement s'était offensé étaient démenties; par conséquent, les mettait à la charge du Coadjuteur, qui les avait faussement rapportées.
Puis se présenta M. de Brienne, secrétaire d'Etat, qui venait de la part de la Reine, inviter en termes d'amitié, M. le duc d'Orléans à se rendre sur-le-champ au Palais-Roval pour assister au conseil, oii serait résolue la délivrance des Princes. M. le duc d'Orléans répondit qu'il était très-humble serviteur de la Reine-, que rien ne pouvait le détourner de son devoir, mais qu'il ne pouvait assister aux conseils, tant que le cardinal Mazarin y serait présent. Il expli(|ua ensuite assez
longuement el avec vivacité, mais en très-bons termes, quels griefs il avait contre le Cardinal, qui l'avait sans cesse trompé, en promettant ce qu'il n'avait pas dessein de faire.
Le Premier Président donna la parole à l'avocat général Talon. Il se trouva heureusement inspiré et parla avec une admirable éloquence des divisions qui régnaient dans la famille royale, du désordre et des malheurs de la France. Il invoqua religieusement les souvenirs de Saint Louis et de Henri IV, et conjura M. le duc d'Orléans de ne point se départir de la fidélité et de l'harmonie qui l'avaient jusqu'alors attaché à la Reine. « Leur mutuelle confiance était, dit-il, le principe de la tranquillité publique, et le moyen de délivrer les Princes et de remettre les affaires en bon ordre. »
C'était un de ces discours qui jettent l'émotion dans une assemblée et semblent, pour un instant, ralher toutes les opinions dans un même sentiment. Le Premier Président, encouragé par la disposition de l'Assemblée, tenta un dernier effort pour décider M. le duc d'Orléans et lui proposa de prendre l'avis de la Compagnie ; c'était la pensée des modérés, mais Monsieur ne pouvait se soustraire à l'influence et à la volonté du Coadjuteur et de M. de Beaufort, qui étaient près de lui. Il persista , et la délibération continua.
Quand ce fut au Coadjuteur à donner son avis, il commença à se justifier de ce qui lui était imputé et
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réussit, avec esprit, à dissiper la prévention qui s'était formée contre lui: puis il proposa de faire de très-liumbles remontrances au Roi et de le supplier d'envoyer incessamment une lettre de cachet pour la délivrance des Princes avec une déclaration de leur innocence , et la promesse d'éloigner de sa personne et de ses conseils le cardinal Maznrin.
L'efîet du discours de Talon était dissipé ; les modérés n'étaient pas nomltreux; le Premier Président, qui voulait avant tout que la liberté des Princes ne fût pas une victoire des Frondeurs, n'essaya point de prendre la défense du cardinal Mazarin : il parla même de la nécessité de l'éloigner. Mais précisément pour ce motif , il conjura de nouveau M. le duc d'Orléans de se rendre à l'invitation de la Reine, et de ne point refuser sa participation à la délivrance des Princes. Ses instances furent inutiles. Par une délibération presque unanime, Tavis du Coadjuteur devint un arrêt du Parlement. En outre, il fut décidé qu'on s'assemblerait le surlendemain pour prendre connaissance de la réponse.
Les gens du Roi furent chargés de présenter l'arrêt à la Reine et de faire les remontrances. La Reine répondit, avec calme, que l'aiïaire était importante et qu'elle donnerait s.a réponse le lendemain.
L'impatience du Parlement était si vive que plusieurs se plaignirent que le Premier Président eût délégué aux gens du Roi la commission dont il aurait dû s'accjuitter
lui-même. Un nouvel arrêt ordonna qu'il irait avec une députation présenter d'itératives remontrances.
Ce même jour, à onze heures du soir, le cardinal Mazarin sortit du Palais-Royal, déguisé et à pied. Il trouva à la Porte Saint-Honoré une forte escorte et se rendit à Saint-Germain. La Reine en fit donner avis à M. le duc d'Orléans, en l'invitant à assister au conseil. 11 vint au Parlement et témoigna l'intention de ne pas retourner chez la Reine, tant que les Princes ne seraient pas mis en liberté. Alors on déhbéra que la Reine serait remerciée d'avoir éloigné le Cardinal, et que Sa Majesté serait suppliée de mettre les Princes en liberté. L'arrêt portait aussi que la Reine serait priée de commander audit Cardinal de sortir du royaume et d'envoyer en même temps au Parlement une déclaration portant qu'à l'avenir— « tout étranger et tout Français, qui aurait prêté « serment à un autre souverain que le Roi, ne pourrait « siéger dans les conseils du Roi. » — Les termes de Tarrèt excluaient ainsi les cardinaux français, les archevêques et les évoques.
Le Premier Président se rendit aussitôt chez la Reine. Son langage fut simple et respectueux ; il lut les termes de l'arrêt, sans y ajouter aucune explication, hormis pour la hberté des Princes sur laquelle il insista avec fermeté. La Reine promit en termes généraux qu'elle ferait droit aux demandes du Parlement.
Le lendemain. M. le duc d'Orléans refusa encore de
se rendre au Palais-Royal; il pensait, avec raison, que la retraite de Mazarin était une feinte, et que la Reine, après avoir obtenu cette réconciliation et accordé la liberté aux Princes, rappellerait son minisire. Il craignait donc d'être arrêté et emprisonné, s'il se risquait à demander le bannissement du Cardinal. La môme crainte était répandue dans le Parlement-, il fut décidé que les gens du Roi iraient supplier la Reine de donner présentement les ordres nécessaires pour la liberté des Princes et pour le bannissement du cardinal Mazarin.
La Reine avait déjà entendu les avis et les prières de ses ministres, qui l'avaient pressée de renoncer à tout projet de rappeler Mazarin. Elle ne leur avait fait aucune réponse. Le garde des sceaux Cliâteauneuf, ennemi secret du Cardinal, encouragea donc les députés du Parlement à insister sur le bannissement : lui-même les introduisit près du Roi et de la Reine, en les assurant que les avis du Parlement seraient écoutés et que Sa Majesté avait confiance en leur fidélité.
La Reine était visiblement contrariée ; elle résista longtemps; enfin les discours du procureur général et de Talon amenèrent sa résignation ; elle les chargea de dire à la Compagnie que M. le Cardinal s'était retiré, sans espoir de retour. Quant à la liberté des Princes, elle témoigna le désir d'en traiter seule à seul avec Monsieur; puis elle consentit à charger le garde des
sceaux de cette négociation, qui serait confiée à des personnes choisies de part et d'autre.
Sur le rapport qui fut fait au Parlement des paroles de la Reine, un arrêt fut délibéré, qui portait que dans quinze jours le cardinal Mazarin sortirait du royaume, ainsi que ses parents et domestiques; faute de quoi il serait procédé contre eux et il serait permis à tous de leur courir sus. La liberté des Princes fut ordonnée après une conférence tenue chez M. le duc d'Orléans.
Les inquiétudes n'étaient pas encore calmées ; on savait la Reine tellement attachée au Cardinal ; il y avait une telle méfiance, que le Coadjuteur et ses amis ayant reçu avis que la Reine allait sortir de Paris, en emmenant le Roi, prirent sur-le-champ des mesures pour s'opposer à ce départ. On mit sur pied la garde bourgeoise du quartier ; on parla même de tendre les chaînes dans les rues ; la porte Saint-Honoré fut gardée, ainsi que les issues du Palais-Royal. Cela se passait à la fin de la soirée et pendant la nuit.
Le Coadjuteur, qui avait suscité tout ce mouvement sans avoir réussi à obtenir l'autorisation de M. le duc d'Orléans, n'ignorait pas la gravité d'une telle action -, il était d'avance convaincu que le Premier Président blâmerait hautement cette insulte faite au Roi et à la Reine. II se hâta de venir au Parlement, à sept heures du matin. Le Premier Président siégeait, comme chaque jour, dans la Grand'Chambre, jugeant les affaires
ordinaires. — Mais il montrait par son visage et ses manières, qu'il avait de plus grandes pensées dans l'esprit. La tristesse paraissait dans ses yeux: mais cette sorte de tristesse qui touche et qui émeut, parce qu'elle n'a rien de l'abattement'. »
M. le duc d'Orléans arriva vers neuf heures : il dit que la veille il avait conféré avec le garde des sceaux, et que les lettres de cachet pour la liberté des Princes allaient être expédiées. Le Premier Président prit ensuite la parole, et dit avec un profond soupir : — « M. le (c Prince est en liberté, et le Roi. le Roi notre maître est « prisonnier ! » — M. le duc d'Orléans, enhardi par les acclamations populaires qu'il avait entendues sur son passage et par la disposition où il voyait le Parlement, ne craignit plus d'avouer le mouvement séditieux de la veille, que le Coadjuteur et son entourage avaient ordonné presque malgré lui. — « Le Roi, dit-il, était entre ft les mains du Mazarin-, Dieu merci, il ne l'est plus. » — Et les Enquêtes s'écrièrent en répétant : — «Il ne l'est « plus. » — Le Premier Président répliqua par quelques paroles sévères, adressées à ceux qui avaient supposé que la Reine avait de mauvaises intentions et qui répandaient une telle fausseté. — C'était à l'adresse du Coadjuteur que ce blâme était dirigé.
La Reine manda aussitôt les gens du Roi et les érhevins. pour leur dire qu'elle n'avait jamais eu cette pen-
' Mcmoirrs de Re/z.
sée, et approuva qu'on eût fait garder les portes de la ville pour calmer les inquiétudes de l'opinion populaire. Cependant le cardinal Mazarin était allé au Havre, muni d'un ordre de la Reine pour la liberté des Princes. Peut-être espérait-il traiter avec eux et négocier une réconciliation. Le prince de Condé reçut avec beaucoup de hauteur ses humbles propositions; il savait parfaitement que ce n'était pas à lui qu'il devait sa délivrance. Il y gagna, toutefois, de sortir de prison, sans aucune condition. Celles que M. le duc d'Orléans et ses conseillers avaient regardées, comme nécessaires dans l'intérêt de l'Etat, furent ainsi annulées.
On aurait pu croire que maintenant le calme allait être complètement rétabli; les Princes étaient délivrés, le Mazarin était chassé; le Parlement avait eu satisfaction , ses remontrances avaient été écoutées. Il en arriva tout autrement. Si la Reine avait consenti à ce qu'on avait exigé d'elle, c'était par contrainte. Sa confiance et son affection pour le Cardinal étaient encore les mêmes. — Pour le renverser, des partis différents s'étaient alliés : à qui profiterait la victoire .f* L'ancienne et la nouvelle Fronde restaient peu compatibles; chacune avait ses exigences. — Quels ministres prendrait la Reine? — Qui gouvernerait désormais la France? — Dans quelle disposition serait le Parlement, oii régnait une grande division, et dont l'esprit de corps et la tradition ne comportaient pas une alliance avec aucune
des deux factions ? Les Princes étaient arrivés à Paris; le même peuple, qui un an auparavant avait allumé des feux de joie pour leur emprisonnement, en alluma pour leur retour.
La déclaration que le Parlement avait demandée au Roi, contre le cardinal Mazarin, fut apportée au Parlement sous forme d'édit ; il excita une vive indignation. Les termes en étaient ménagés de manière à indiquer les regrets de la Reine et à donner l'idée qu'elle espérait le rappeler. Cet édit reproduisait l'article des remontrances, qui excluait les étrangers du conseil du Roi, et laissait subsister l'exclusion de tout sujet du Roi, qui aurait prêté serment à un prince étranger! — Le texte de ledit expliquait que cette disposition ne s'appliquait point aux évèques , archevêques ou autres ecclésiastiques. Cette satisfaction avait été donnée aux plaintes de l'assemblée du clergé , qui s'était tenu pour offensé de cette exclusion. — Broussel demanda qu'elle fût du moins maintenue contre les cardinaux, puisqu'ils prêtaient serment au Pape. M. le duc d'Orléans et les Princes furent de cette opinion. Elle avait été appuyée par le Premier Président, qui voulait mettre empêchement à l'entrée du Coadjuteur dans le ministère, et qui savait que M. le duc d'Orléans négociait pour le faire devenir cardinal.
L'assemblée du clergé insista contre cet article ; M» le duc d'Orléans se repentit d'avoir desservi le Coadjuteur^
la Reine hésita 5 le Parlement semblait décidé à ne point céder.
Une difficulté plus grande s'éleva : avant d'avoir réussi à la délivrance de M. le Prince, plusieurs de ses amis avaient imaginé de former une assemblée de la Noblesse, dont les délibérations et les démarches contribueraient à intimider la cour. Le nombre des seigneurs et gentilshommes, qui s'y réunissaient, avait augmenté de jour en jour ; les esprits s'étaient animés à ce point qu il fut question de demander, que les Etats Généraux fussent convoqués présentement, et avant la majorité du Roi. La Reine, effrayée de ce que dans de telles circonstances pourrait être cette assemblée, écouta le dangereux conseil qui lui fut donné par M. le duc d'Orléans et M. le Prince; elle envoya le maréchal de l'Hôpital, promettre au nom du Roi, que le 1" octobre, aussitôt après sa majorité, il assemblerait les États Généraux.
Les gentilshommes, comptant sur la protection des Princes, et surtout de M. le duc d'Orléans, continuèrent leurs assemblées, insistant toujours pour que les Etats fussent réunis avant la majorité 5 la Reine résista avec une fermeté décisive.
La conséquence de cette détermination était que le Parlement allait procéder contre l'existence illégale de cette assemblée. Lorsqu'il s'agissait de la liberté des Princes, le Premier Président avait suspendu l'action
du procureur général, qui voulait proposer requête contre la réunion de la noblesse; maintenant qu'elle tendait à s'emparer du gouvernement de l'État, il retrouvait toute sa sévérité.
M. le duc d'Orléans manda le confesseur du Roi et le chargea de remontrer à la Reine le danger de la résolution qu'elle avait prise. — « La Noblesse et le Parle- « ment allaient devenir ennemis-, si le Parlement donce nait arrêt contre l'assemblée, elle refuserait d'obéir; « elle avait pour elle l'opinion du peuple ; on ferait des « barricades-, la sédition serait sanglante. Le Premier a Président et son fils Champlàtreux seraient jetés les « premiers à la rivière. On ne pouvait pas même ré- « pondre de la sûreté du Palais-Royal. » — Telles étaient les alarmes que les Princes cherchaient à donner à la Reine.
Sa Majesté lit avertir le Premier Président de ce qui lui avait été dit. Le lendemain, 20 mars, il porta plainte à l'Assemblée des chambres, sans entrer dans aucun détail, sans rien dire de ce qui le concernait personnellement ; il parla seulement du danger d'une sédition et de l'effusion du sang.
Il y avait, dans le Parlement, un parti opposé au Premier Président, et qui n'avait pas pour lui l'estime et le respect qu'il méritait -, parmi ces ennemis, on imputa à la timidité le silence qu'il gardait sur son propre danger, et qui prouvait au contraire son intrépide et calme courage.
L'Assemblée avait à s'occuper aussi d'une autre affaire. La Reine s'était refusée à prononcer l'exclusion des cardinaux français, et le Parlement presque entier attachait beaucoup d'importance à cette disposition. Il fut arrêté que M. le duc d'Orléans serait prié de venir siéger, afin de l'engager à obtenir de la Reine son consentement à l'article des cardinaux-, on désirait aussi l'entretenir de l'assemblée de la Noblesse, dont le Premier Président avait porté plainte.
M. le duc d'Orléans se rendit à cette invitation; il dit que déjà il s'était occupé de l'assemblée de la Noblesse, mais que la Reine ne s'était point prêtée à ses avis; qu'elle était encore conduite par l'esprit du cardinal Mazarin et entourée de ses créatures. Que tant qu'il en serait ainsi , on ne pouvait espérer ni accord, ni réconciliation dans la famille royale ; que les serviteurs de Mazarin cherchaient à le brouiller avec M. le Prince, et intriguaient pour que le Roi, dès qu'il serait majeur, rappelât le Cardinal.
M. le Prince parla à peu près dans le même sens, mais faiblement. Alors, le Premier Président prit la parole : — a Si MM, les Princes cessaient, dit-il, d'être «( en bonne intelligence, ce serait un grand malheur; « mais à quoi leur union servirait-elle pour la conser- « vation de l'autorité royale, s'ils étaient divisés d'avec « la Reine. L'autorité royale ne se retrouve plus nulle « part î elle est infiniment diminuée et affaiblie au
« Palais - Royal 5 elle n'existe pas au palais d'Or-
« léans; elle esl difficile à rencontrer dans le Parle-
« ment, où elle avait toujours résidé. Quant aux per-
" sonn(>s que M. le duc d'Orléans a désignées comme
'< émissaires du cardinal Mazarin, et qui sont les conseil-
« 1ers de la Reine, c'est une affinre à examiner dans le
« cabinet de S. M.; c'est à Elle qu'il appartient de choisir
(c ceux qui sont le plus capables de servir le Roi. Mais
« ce qui est pressant, c'est de s'occuper de l'assemblée
« de quelques gentilshommes, lesquels ont eu d'abord
« le louable dessein de demander la liberté de MM. les
« Princes et l'éloignement du cardinal Mazarin. — Mais
« ces deux points ont été obtenus; les gentilshommes
« sont toutefois demeurés assemblés, sans sujet, sans
« raison, sans autorité légitime. Je prie donc M. le duc
« d'Orléans de ne plus leur accorder sa protection, sans
« laquelle il y aurait déjà eu arrêt pour les obliger à se
« séparer. Depuis que la Reine a donné satisfaction à
« tout le royaume par l'expulsion du cardinal Mazarin,
« il est juste que l'autorité royale soit rétablie. Cette
(( assemblée de la Noblesse, permise et autorisée par
« M. le duc d'Orléans, ne devrait plus subsister; au
« contraire, elle s'augmente, et on s'en sert contre l'au-
« torité du Roi, en faisant des demandes nouvelles ; il
tt faut donc sortir de cet embarras et opiner sur la
w requête présentée par le procureur général. » M. le duc d'Orléans demanda trois jours pour Ira-
vailler à terminer celte affaire, et comme des doutes s'élevèrent sur la sincérité de sa promesse, il lui fut demandé de déclarer qu'il aurait pour agréable l'arrêt qui interviendrait si, après ce délai, l'assemblée de la Noblesse n'avait point cessé.
M. le duc d'Orléans et les Princes obtinrent de la Reine que les États Généraux seraient assemblés, non pas un mois après la majorité du Roi, mais dès le lendemain, le 8 septembre. — Les Princes firent ensuite agréer cet arrangement à l'assemblée de la Noblesse et à l'assemblée du clergé, qui siégeait à ce moment et qui s'était associée aux vœux des gentilsbommes.
M. le duc d'Orléans fut remercié, au nom du. Parlement, par le Premier Président, qui le pria de vouloir bien obtenir encore de la Reine la déclaration qui exclurait des conseils du Roi les cardinaux français; il promit de s'en occuper. Mais le consentement de la Reine fut encore différé.
Pendant ce temps-là, et bors du Parlement, qui n'en savait rien, des intrigues se poursuivaient entre les Princes et la cour. La Reine cbercbait le moyen de faire revenir le Cardinal. M. le duc d'Orléans voulait garder la haute main sur le gouvernement du royaume; M. le Prince prétendait exercer sa domination et faire accorder des gouvernements de provinces et de places fortes à lui et à ses amis. Chacun de ces trois partis négociait furtivement pour s'allier avec l'un, et ne rien
concéder à l'aulre. Aucun n'était assez puissant pour réussir par sa seule force.
M. le duc d'Orléans, qui avait agi de concert avec M. le Prince, pour traiter avec la Noblesse et le clergé, ne pouvait néanmoins se résoudre à lui concéder tout ce qu'il exigeait, et à placer sous son autorité la moitié du royaume; aussi M. le Prince était-il en négociation avec ceux des ministres qui appartenaient au cardinal Mazarin. Ce fut sans doute ce qui décida M. le duc d'Orléans à mander le garde des sceaux, pour lui déclarer qu'il avait une telle aversion contre le secrétaire d'Elat Le Tellier , qu'il ne pouvait se trouver au conseil avec lui ; il parla aussi de son déplaisir d'y voir Lyonne et Servien.
La Reine se fâcha et dit qu'elle voulait conserver Le Tellier dans sa charge, et l'appeler dans son conseil. — «M. le duc d'Orléans y viendra ou n'y viendra pas, « dit-elle. Il y a assez longtemps que l'autorité du <{ Roi est méprisée , je dois la lui conserver et la lui « rendre telle que je l'ai prise, quand il sera majeur. »
Les négociations de M. le Prince avec la cour n'ayant pas réussi, il avait semblé se réunir à M. le duc d'Orléans , pour faire renvoyer les ministres. Alors la Reine se décida à un coup d'autorité. Elle avait à se plaindre du garde des sceaux Châteauneuf, qui avait été d'intelligence avec les Princes et l'ancienne Fronde, pour expulser le cardinal Mazarin, Il
avait conseillé à la Reine de ne point consentir à la déclaration que demandait le Parlement et qui aurait exclu les cardinaux du conseil du Roi. Lui-même, étant veuf, avait l'ambition de devenir cardinal et premier ministre. La Reine qui, dans ce moment, voulait avoir l'appui du Parlement, résolut, au contraire, de lui céder et d'approuver la déclaration. Chàteauneuf persista à s'y opposer. 11 savait que la Reine voulait le perdre et qu'il ne se sauverait point par cette complaisance.
Lorsqu'il fut mandé pour apposer le sceau, le Premier Président était présent; le garde des sceaux expliqua les motifs de son refus, et conseilla de nouveau à la Reine de ne point accéder à la demande du Parlement.
Le Premier Président lui répliqua; la Reine, après avoir écouté cette vive discussion, se leva en disant: — « M. le garde des sceaux, scellez ce que le Parlement demande. )> — Puis elle sortit.
Chàteauneuf s'en alla sans lui obéir. Aussitôt on vint, par l'ordre de la Reine, lui demander les sceaux ; ils furent portés à M. le Premier Président, qui devint ainsi garde des sceaux. En même temps la Reine avait fait revenir de Touraine, où il était exilé, Cbavigny, qui était tout dévoué au prince de Condé. Le chancelier Séguier qui, depuis un an, n'exerçait plus les fonctions de sa charge, fut rappelé.
M. le duc d'Orléans s'offensa de cette détermination prise sans le consulter, et s'en plaignit hautement. La
Reine répondit avec fermeté, qu'il avait fait tant de choses sans elle et sans lui demander son avis, qu'elle pouvait bien se décider sans lui.
Les Princes se réunirent au Luxembourg chez M. le duc d'Orléans avec le Coadjuteur et les principaux seigneurs de la Fronde. Tous semblaient fort animés-, des propositions téméraires et excessives furent mises en avant. On parla d'envoyer redemander les sceaux au Premier Président de la part de M, le duc d'Orléans. Cet avis fut d'abord vivement appuyé. — Le Coadjuteur fit remarquer qu'on ne pouvait le mettre à exécution sans exciter un grand mouvement dans le peuple de Paris ; qu'ainsi il y avait des mesures à prendre pour empêcher le désordre et prévenir toute effusion de sang-, il importait surtout de ne point exposer la vie du Premier Président, qui serait sans doute la première victime des fureurs de la sédition.
Au grand étonnement du Coadjuteur, les amis de M. le Prince combattirent ce projet, disant qu'il ne fallait pas se risquer à susciter un tel désordre, ni provoquer le peuple au carnage. Ce fut en cette occasion que M. le Prince, s'opposnnt aussi à la proposition du Coadjuteur, disait — « qu'il n'entendait rien à une a guerre de pots de chambre, et qu'il se sentait poltron (( pour toutes les occasions de tumulte populaire et de « sédition. •» — « Si M. le duc d'Oiléans, ajoutait-il, se « croit assez outragé pour commencer la guerre civile,
« je suis prêt à monter à cheval; je me retirerai en « Bourgogne , et j'y ferai des levées pour son service. »
Ce discours changea les esprits; le duc de Beaufort, qui était le roi des halles et l'homme essentiel pour diriger ou contenir la populace, ne voulut pas entrer dans les idées du Coadjuteur.
C'était plus qu'il ne fallait pour que M. le duc d'Orléans hésitât à les adopter; il voyait hien, d'ailleurs, que la conduite de M. le Prince était expliquée par le rappel de Chavigny, qui désormais soutiendrait ses intérêts près de la Reine et mènerait à hien des négociations commencées.
Le duc d'Orléans, ainsi que les Princes, résolut donc de se réconcilier avec la Reine, sans faire aucune autre condition que de ne point laisser les sceaux à Mathieu Mole. Ce choix avait donné une grande satisfaction au Parlement; ceux mêmes qui ne l'aimaient point disaient qu'il était un homme ferme, tout d'une pièce, fort d'esprit et de corps, très-sufïisant aux fonctions qu'on lui donnait. Mais M. le duc d'Orléans tenait à injure qu'il eût été nommé, sans qu'on l'eût consulté ; il ne convenait pas, disait-il, de cumuler la charge de Premier Président avec les fonctions de garde des sceaux. — 11 ajoutait que « Mole n'avait jamais été de ses amis : m — ce qui était sans doute son vrai motif pour demander qu'il ne fût pas maintenu.
La Reine fit venir le Premier Président et lui expli-
qua l'état des affaires et l'exigence de M. le duc d'Orléans. Il n'hésita pas un instant et remit au même moment les sceaux qu'il avait apportés. La Reine lui proposa de le faire nommer cardinal , il refusa ^ de donner une charge de secrétaire d'Etat à son fils Champlàtreux , il la remercia respectueusement. Elle voulut donner à son fils la survivance de sa charge; il répondit que son fils n'avait pas assez servi pour mériter cet honneur; elle lui otïrit cent mille écus ; il ne voulut pas les recevoir. — On s'étonne que Talon, qui raconte ainsi ce noble désintéressement, dise en même temps qu'il avait ardemment désiré les sceaux et montré une grande joie de les avoir obtenus. — Par une singulière contradiction Talon termine en disant : — « La généro- « site avec laquelle il refusa toute sorte de récompenses, « dut empêcher tout mauvais discours. »
A ce moment , la Reine qui se trouvait exposée aux exigences des Princes et contrainte à les ménager, avait plus d'intérêt que jamais à être en bons rapports avec le Parlement; elle consentit à accorder la déclaralion qui excluait les cardinaux français des conseils du Roi. Le chancelier Séguier, qui avait été rappelé, lui conseillait de s'y résigner. Elle aurait voulu que cet acte n'eût pas la solennité d'un édit ou de lettres patentes, et ne fût rien de plus qu'une réponse faite aux remontrances du Parlement; de telle sorte que le Roi, après sa majorité, pût lacilement n'en point tenir
compte. Le Premier Présideut ne se prêta point à cette subtilité-, il fit enregistrer la déclaration, et l'envoya en communication ta tous les parlements du royaume. Il avait toujours la pensée d'empêcher le Coadjuteur de devenir ministre.
Ce n'est point qu'il eût connaissance des négociations secrètes de la Reine avec le Coadjuteur ; elle continuait à ne pas avoir un autre désir que de rappeler le cardinal Mazarin, et en cherchait tous les moyens. Lui-même, tout exilé qu'il était, avait très-honorablement repoussé l'alliance du prince de Condé, qu'il aurait fallu acheter à trop haut prix. — « Tout vaut « mieux, écrivait-il à la Reine, que d'accorder à M. le « Prince ce qu'il demande. S'il l'obtenait, il n'y aurait « plus qu'à le mener à Reims. » — Alors elle essaya de se réconcilier avec M. le duc d'Orléans. Prenant confiance au Coadjuteur, elle suivit ses conseils, d'autant plus volontiers qu'il refusa d'être ministre.
M. le Prince ne se laissait conduire, ni conseiller par personne; il était inquiet et méfiant. Voyant que la Reine ne voulait plus s'entendre avec lui et négociait avec M. le duc d'Orléans et les anciens Frondeurs, il cherchait un appui dans le Parlement, où depuis trois mois régnait un calme presque complet. On s'y occupait alors d'apporter remède et empêchement aux désordres des gens de guerre. Déjà avait été rendu un arrêt portant que les chefs et officiers seraient respon-
sables des extorsions et des dégâts qui seraient commis. — Les principaux chefs de l'armée témoignèrent leur mécontentement d'une telle disposition, et menacèrent même de ramener sur le territoire du royaume les troupes qui étaient au delà des frontières, si leurs réclamations n'étaient pas écoutées. Il y avait eu, à ce sujetj une conférence chez M. le duc d'Orléans, où avait assisté M. le Prince. Il fut convenu que l'un et l'autre viendraient le surlendemain au Parlement, où l'on délibérerait sur cette affaire.
M. le Prince avait été averti, par les partisans qu'il avait dans le conseil, que le Coadjuteur, dans un de ses entretiens secrets avec la Reine, avait conseillé de le faire arrêter 5 dans la nuit du 5 au 6 juillet, il sortit de Paris, emmenant avec lui sa sœur lu duchesse de Longueville et son frère le prince de Conti. Il se retira dans une maison qu'il avaità Sainl-Maur^ là, entouré de ses amis, il était hors d'atteinte et ne craignait pas une surprise.
Celte retraite imprévue, qui n'était pas encore une déclaration de guerre, mais seulement une précaution, ne troubla point le peuple de Paris où M. le Prince n'avait plus autant de faveur que lorsqu'il était sorti de prison 5 mais la cour s'en eflraya. La Reine, après s'être concertée avec M. le duc d'Orléans, envoya le aiaréchal de Gramont à Saint-Maur, pour savoir de M. le Prince le sujet de son mécontentement. M. le Prince ne voulut
pas le recevoir en audience particulière, mais devant tout son entourage. Après l'avoir écouté, il répondit qu'après ce qui s'était passé , il ne pouvait avoir nulle assurance dans les paroles de la Reine et qu'il priait M. le duc d'Orléans de ne paint prendre ses intérêts, puisqu'il ne pouvait garantir qu'on serait de bonne foi dans les promesses qui lui seraient faites.
Le lendemain, M. le Prince ne vint pas au Parlement, Mais M. le prince de Conti y entra avec M. le duc d'Orléans. Après une discussion sur les désordres des gens de guerre, qui n'amena aucune conclusion, M. le prince de Conti prit la parole et dit que M. le Prince, ayant été averti qu'on songeait à attenter une seconde fois à sa liberté, avait dû songer à sa sûreté^ que ce conseil avait sans doute été donné par le cardinal Mazarin et qu'il ne pouvait avoir aucune sécurité, tant que les serviteurs de ce Cardinal seraient maîtres de l'esprit de la Reine : il nomma LeTellier, Lyonne et Servien : bien qu'il eût, peu de jours auparavant, traité avec ces deux derniers.
Au moment où il terminait ce discours, un gentilhomme, envoyé par M. le Prince, demanda à entrer et remit une lettre, dont il était chargé-, elle était adressée au Parlement. Après que la lecture en eût été donnée, le Premier Président dit que la Reine, sachant que cette lettre devait être apportée, lui avait fait connaître qu'elle désirait qu'il ne fût point délibéré sur
ce sujet, et que la lettre lui fût portée pour qu'elle fît ensuite savoir son intention. Il proposa donc que les gens du Roi portassent la lettre de M. le Prince à la Reine, en lui demandant sa volonté : personne ne fut d'un autre avis.
La Reine témoigna qu'elle était satisfaite du respect et de la modération du Parlement. Elle espérait qu'il en serait de même à l'Assemblée du lendemain, et elle donna par écrit la réponse qu'elle faisait au Parlement. Les gens du Roi rendirent compte de Taudience que la Reine leur avait accordée, et il fut donné lecture de la réponse écrite.
Alors M. le prince de Conti prit la parole et dit que la Reine imputait la retraite de M. le Prince à des motifs tout autres que ceux qu'il avait exposes dans sa lettre, où il protestait qu'il n'agissait pour aucun intérêt ni de lui, ni des siens, et ne désirait autre chose que sa sûreté, telle que tous les gens de bien la croiraient nécessaire. M. le duc d'Orléans ajouta froidement que les soupçons et les métiances de M. le Prince étaient suscités par des avis qui lui venaient de tous côtés, et qui donnaient à croire que le cardinal iVIazarin, et ceux qui s'employaient pour lui auprès de la Reine, faisaient tous leurs efforts pour qu'il fût rappelé.
Le Premier Président répondit que cette affaire était de la plus haute importance et devait être traitée avec une extrême circonspection. — « S'il arrivait, di-
« stiil-il, que la retraite de M. le Prince et la lettre (( qu'il a écrite au Parlement fussent le commencement « d'une guerre civile. » — A ces mots, le prince de Conti se leva tout agité, gesticulant et élevant la voix. « — « Le mot de guerre civile est, s'écria-t-il, une « injure à M. le Prince; M. le Premier Président « n'aurait pas dû le prononcer. Mon frère n'a jamais « eu une telle pensée, sa conduite et ses actions ne « peuvent autoriser un pareil soupçon. »
Le Premier Président s'offensa d'être ainsi interrompu et blâmé. — c Je n'ai parlé de la guerre civile « que par supposition; et d'ailleurs en la place que « j'occupe , personne n'a le droit de m'imposer sici lence, » — et il répéta deux fois ces dernières paroles. « — Je suis Prince du sang, répliqua le prince de Conti, « et je n'ai pas dû souffrir que M. le Prince fût taxé « de vouloir faire la guerre civile. »
Le Premier Président, avec plus de chaleur et de fermeté , répéta que le prince de Conti n'amait pas dû l'interrompre. — « Monsieur le duc d'Orléans, dit-il, ne « se serait jamais comporté ainsi. » — C'était manquer au Parlement où lui Premier Président avait l'honneur d'occuper la première place.
Toute l'Assemblée gardait un profond silence : pas une voix, pas un murmure ne se fit entendre pendant les paroles du Premier Président. Le prince de Conti, se voyant abandonné de tous, fit des excuses. — « Son
« dessein, dit-il, n'avait pas été d'offenser la Compa- « gnie ; mais il lui avait été bien dur d'entendre parler « de guerre civile, comme si M. le Prince avait pu en « avoir la pensée. »
Le Premier Président allirma de nouveau qu'il n'avait nullement accusé M. le Prince d'avoir eu l'idée de la guerre civile. — « Mais, ajouta-t-il, il est trop vrai « que les retraites des Princes du sang et les lettres « qu'ils écrivent au Parlement sont bien souvent le « commencement des guerres civiles. )) — Il en cita plusieurs exemples pris dans la maison de Condé. — M. le prince de Conti se vit contraint à demander encore excuse pour avoir non-seulement interrompu le Premier Président, mais pour lui avoir imputé ce qu'il n'avait pas dit.
Cet incident étant terminé, le Premier Président reprit son discours; et s'adressant à M. le duc d Orléans avec calme et autorité, il le supplia, au nom du Parlement, de travailler à la réconciliation de la Reine et de M. le Prince : ce qu'il pouvait faire avec d'autant plus d'avantage, que des deux parts on lui accordait confiance, et on lui donnait pouvoir de prononcer.
M. le duc d'Orléans répondit avec si peu d'empressement el de bonne volonté, que le Premier Président et les autres présidents le conjurèrent de nouveau, sans obtenir une réponse favorable. C'est qu'en effet Monsieur était plus que jamais incertain et hésitant. La
Reine ne Tétait pas moins; préoccupée avant tout du désir de faire revenir le Cardinal, elle négociait à la fois, avec M. le duc d'Orléans et avec M. le Prince, pour obtenir, soit de l'un, soit de l'autre, le retour du ministre qui seul avait sa confiance et dont elle ne pouvait se passer. Ni l'un ni l'autre des deux princes ne pouvait lui promettre de s'engager dans une voie, qui leur eût fait perdre tout crédit dans le Parlement, toute faveur dans le peuple. Il y avait aussi des tentatives de négociation entre eux, mais entamées avec méfiance. Dans cet état de choses, personne ne pouvait compter sur qui que ce fût.
Le 11 juillet, M. le duc d'Orléans vint au Parlement avec le prince de Conti. Un gentilhomme ayant apporté une nouvelle lettre de M. le Prince, il en fut donné lecture. Puis M. le duc d'Orléans assura qu'il avait fait tous ses efforts pour calmer ^J. le Prince, et n'y avait point réussi. — « Il ne croira pas , ajouta-t-il , avoir « ses sûretés, tant que la Reine n'aura pas renvoyé ses « ministres. »
Le Premier Président, au nom de tout le Parlement, pria M. le duc d'Orléans de ne se point décourager, de continuer ses démarches, qui auraient sans doute un plein succès, si elles étaient faites de bonne foi. Il f engagea à avoir une entrevue avec M. le Prince, et n'obtint aucune réponse précise. Le Parlement délibéra , comme l'autre fois, que la lettre serait portée à la Reine
et que M. le duc crOrléans était prié de se rendre médiateur.
M. le Prince, sachant (jue M. le duc d'Orléans avait essayé de se réconcilier avec la Reine et les ministres, était en métiance. Dans l'entretien qu'ils eurent ensemble, loin d'écouter ses conseils , il exerça sur lui une telle influence, ou plutôt une telle autorité, qu'il fut convenu entre eux qu'ils travailleraient de concert pour contraindre la Reine à renvoyer ses ministres.
De sorte que M. le duc d'Orléans, lorsqu'il rendit compte de cette entrevue au Parlement, insista beaucoup sur les circonstances qui avaient dû faire craindre à M. le Prince que le retour du Cardinal ne fût préparé et même probable.
C'était toucher le point irritable de l'opinion du Parlenient; M. le prince de Conti demanda aussitôt que l'aflaire fût mise en délibération. Les gens du Roi furent appelés à donner leur avis. Talon dit que — « les soup- « çons et les détiances de M. le Prince ne pouvaient « être dissipés par un arrêt du Parlement 5 qu'il n'y u avait donc pas à lui donner des assurances positives K et réelles; ce qui nnportait, c'était de lui rendre con- « iiance aux personnes, afin qu'il se contentât des sû- « retés morales, qu'il saurait mieux apprécier, lorsque « la première chaleur, qui avait entraîné sa retraite, se- « rait attiédie : le temps étant le meilleur remède à ce M genre de maladie. » — « A l'égard du cardinal Ma-
« zarin, les inquiétudes étaient ridicules, lorsque la « Reine avait donné sa parole -, lorsque tous les parle- « ments du royaume Favaient en telle haine qu'on ne « pouvait songer à son retour, et que les peuples se « soulèveraient et lui courraient sus. » — Ainsi l'avocat général proposait que la Reine fût remerciée des nouvelles assurances qu'elle donnait contre le retour du cardinal Mazarin ; que le Parlement députât quelques personnages notables pour voir M. le Prince, le prier de retourner à la cour, et conférer avec lui des moyens de le contenter.
Les Frondeurs et les amis de M. le Prince auraient voulu que le Parlement demandât le renvoi des ministres, mais ils ne trouvèrent point dans l'Assemblée la faveur qu'ils espéraient. Quelle que fût l'aversion du Parlement contre le Cardinal , il y régnait un fond de respect pour l'autorité royale : renvoyer des ministres, parce qu'ils déplaisaient à un prince, semblait un acte digne de désapprobation.
« Je ne puis comprendre , disait le conseiller Laîné, « un des plus passionnés contre le Mazarin, que la Com- (( pagnie soit si longtemps occupée d'une affaire, qui ne « la concerne nullement et qui n'est pas de sa compé- « tence; elle n'est point accoutumée à prendre aucune « part aux intrigues de cour, qui ne sont suscitées que « par des intérêts particuliers ^ elle ne connaît d'autre a intérêt que de rendre la justice aux sujets du Roi. »
Après de longues discussions, il fut arrôté que le Roi serait supplié de pourvoir à la sûreté publique par une déclaration, qui nierait au cardinal Mazarin toute espérance de retour ; que les arrêts rendus contre lui et ses domestiques continueraient à être exécutés; que défense serait faite à toutes sortes de personnes d'entretenir aucune intelligence, ni commerce avec lui-, que le Roi et la Reine seraient suppliés de donner au sieur Prince de Condé toutes les sûretés nécessaires pour son retour près de leurs personnes.
Quelques Frondeurs proposèrent de déclarer perturbateurs du repos public les trois ministres, dont M. le Prince voulait le renvoi : Le Tellier, Servien et Lyonne. Ils ne réunirent que cinq ou six voix à cet avis.
Cet arrêt du Parlement ne pouvait rien changer à la situation et ne résolvait aucune difficulté 5 il ménageait la Reine, M. le duc d'Orléans et le prince de Condé, sans fournir le moyen de les réconcilier. Lorsque le Premier Président le présenta à la Reine, il déplora les malheurs du royaume, parla des inquiétudes que la retraite de M. le Prince faisait concevoir, mais il ne donna aucun conseil "et ne jeta de blâme sur aucun des partis.
La Reine répondit qu'elle donnerait la déclaration que demandait le Parlement et qu'elle était résolue à suivre les conseils que M. le duc d'Orléans lui donnerait.
11 se trouvait engagé avec M. le Prince dont le caractère l'intimidait; ainsi il dit à la Reine que le ren-
voi des ministres était le seul moyen de le calmer et de se réconcilier avec lui. La Reine aurait volontiers renvoyé Lyonne et Servien, dont le Cardinal était peu content, et qui ne lui étaient point fidèles; mais elle eût voulu conserver Le Tellier, qui appartenait invariablement à Mazarin : il lui fut impossible de le sauver.
Le Parlement fut mandé pour entendre la réponse de la Reine, qui fut prononcée par le chancelier. — Il dit : « Que la Reine, pour satisfaire au désir de M. le Prince, « avait éloigné de ses conseils MM. Servien, Le Tellier « et Lyonne: Elle s'y est décidée contre sa propre « opinion et avec contradiction intérieure ; car ce sont « personnes, dont les services et la conduite lui ont en « chaque occasion donné toute satisfaction ; mais Elle a « voulu suivre les conseils de M. le duc d'Orléans et « témoigner combien Elle était portée au bien de l'État. « Elle espère qu'après ce qu'Elle vient de faire, M. le <( Prince ne manquera point de se rendre auprès de la « personne du Roi, pour lui témoigner son respect et « son obéissance. »
C'était très-inutilement que M. le duc d'Orléans avait contraint la Pleine à cette détermination. M. le Prince ne lui avait pas promis de revenir à la cour ; et le regret que la Reine avait manifesté, en renvoyant ses ministres, témoignait trop le désir de les rappeler. Ainsi lorsque M. le Prince vint au Parlement, après avoir remercié la Compagnie de ce qu'elle avait fait en sa faveur, il ajouta
qu'il fallait , pour prévenir le retour des ministres, les comprendre nominativement dans la déclaration contre Mazarin. Le Premier Président répondit à M. le Prince c( qu'il devait avoir toute satisfaction; que la Reine, <i pour lui complaire avait accordé tout ce qu'il dési- « rait: qu'entre la Reine, M. le duc d'Orléans et lui, il « ne pouvait y avoir d'autre sûreté que leur parole. — « Puis il le pressa fortement de retourner près du Roi u et de la Reine, et de témoigner par sa conduite qu'on « n'avait pas espéré vainement de la grandeur et de la (( générosité de son caractère. »
M. le Prince répliqua, non sans quelque embarras, en rappelant qu'il avait été arrêté et emprisonné, nonobstant les promesses et les assurances que la Reine lui avait données; qu'ainsi sa défiance était justifiée par le passé. ,
Ln Premier Président lui parla alors avec l'autorité d'un magistrat et d'un père, le rappelant à son devoir. — « R ne lui restait, disait-il. aucun prétexte. La Reine « a sacrifié son autorité au désir de recouvrer l'amitié « de M. le Prince. Puisqu'il estvenuà Paris, chacun se- « rait offensé qu'il retournât à Saint-Maur, sans avoir « vu le Roi ; ce serait manquer à la promesse qu'il avait « faite par sa lettre. »
M. le Prince n'avait point le talent de la parole, sa réplique fut confuse et dite avec hésitation; il finit par déclarer qu'il ne pouvait rien résoudre, ni rien pro-
mettre avant d'avoir conféré avec M. le duc d'Orléans. Ainsi il se retira mécontent du Parlement et reconnut que sa conduite y était désapprouvée ^ il ne pouvait pas en douter, puisque les paroles du Premier Président avaient été accueillies par une acclamation unanime.
Dès qu'il se fut retiré, le Premier Président pria deux conseillers de se rendre chez M. le duc d'Orléans, et de rendre compte de ce qui venait de se passer en le suppliant de faire des efforts nouveaux pour persuader M. le Prince. 11 venait d'arriver au Luxembourg. Après l'avoir entretenu pendant quelque temps , M. le duc d'Orléans revint dire à messieurs du Parlement qu'il n'avait pu rien gagner sur l'esprit de M. le Prince. En effet il retourna à Saint-Maur, sans avoir vu le Roi.
Non-seulement M. le Prince ne se présenta pointa la cour, mais peu de jours après il revint à Paris, habita riiùlel de Condé, alla faire des visites chez ses amis, parcourut la ville entouré de ses serviteurs, passant à cheval devant le Palais-Royal 5 il alla même se promener au Cours-la-Reine : il y rencontra le Roi, qui, offensé de cette bravade, l'eût fait arrêter, s'il avait eu une escorte autour de lui.
Le Parlement fut mandé au Palais-Royal -, le chancelier, au nom de la Reine, après avoir rappelé tout ce qu'elle avait fait pour dissiper les soupçons et les métiances de M. le Prince, parla de l'ostentation de son séjour à Paris et de son inimitié affectée.
298 LA VIE DE MATHIEU MOLfi.
La Reine désirait que la France entière sût qu'elle n'avait rien oublié pour apaiser tous les mécontentements; Sa Majesté demandait que le Parlement fît entendre à M. le Prince que, n'ayant plus aucune excuse, il fallait se ranger à son devoir et rendre au Roi le respect et l'obéissance que lui imposait sa naissance. — La Reine ajouta qu'elle avait les bras ouverts pour le recevoir, et que du fond du cœur, elle souhaitait son amitié. M. le duc d'Orléans était présent, et répéta que M. le Prince n'avait pas un prétexte de désobéissance.
Les conseils et les instances n'avaient aucune action sur M. le Prince-, il continuait à mener un grand train à Paris, à se montrer beaucoup, à se faire suivre par une nombreuse livrée, à acheter les applaudissements de la populace, à parler hautement du peu de foi qu'il avait dans les paroles de la Reine et du désir qu'elle conservait de rappeler Mazarin. Il ne voulait point que les sceaux fussent donnés au Premier Président et signifiait qu'aucun ministre ne devait être nommé sans sa participation.
Toutes les affaires restaient ainsi en suspens \ la Reine n'avait plus auprès d'elle un seul conseiller en qui elle eût confiance. M. le duc d'Orléans ne lui était d'aucun secours, tant il se laissait épouvanter par le prince de Condé, tant il craignait de se brouiller avec lui.
En ce moment les deux princes semblaient d'accord et agissaient de concert; ils se trouvèrent au Parlement
le jour où le Premier Président rendit compte de ce que la Reine lui avait dit; puis il demanda à M. le Prince s'il avait vu le Roi. 11 répondit que non : qu'il n'y avait pas de sûreté pour lui-, qu'il avait été question dans certaines conférences de l'arrêter: qu'il y avait sans cesse des messages échangés avec le Cardinal.
Le Premier Président lui répondit, que c'était avec regret qu'il le voyait en cette place, lorsqu'il n'avait pas encore rendu ses respects au Roi. — « Il semblait ainsi « élever autel contre autel. » — M- le Prince fut blessé de cette parole : en se justifiant, il ajouta que ceux qui parlaient contre lui , agissaient pour leur intérêt particulier.
Le Premier Président, avec plus de fierté qu'on ne lui en avait jamais vu, repartit — « qu'il n'avait à rendre « compte de sa conduite qu'au Roi. » — Puis avec un accent de tristesse, il parla « des malheurs dont l'Etat « était menacé par les divisions de la famille royale. » S'adressant directement à M. le Prince, il lui dit avec émotion — « Est-il possible, monsieur, que vous n'ayez « pas frémi vous-même d'une sainte horreur, en fai- « sant réflexion, sur ce qui se passa lundi dernier au « Cours. »
M. le Prince répondit qu'il en avait été au désespoir, que cette rencontre avait été un hasard, et qu'il n'avait pas imaginé que le Roi pût venir au Cours. — La manière convenable dont M. le Prince s'excusa plut au
Parlement, et ces applaudissements persuadèrent à M. le duc d'Orléans que M. le Prince avait retrouvé toute la faveur dont il jouissait auparavant. De sorte que, prenant la parole, il dit que les méfiances de M. le Prince étaient fondées ; que véritablement on pouvait craindre le retour de Mazarin ^ qu'il était toujours en correspondance avec la cour-, et il en donna pour preuve le mariage du duc de Mercœur, fils aîné du duc de Vendôme, avec une nièce du Cardinal.
Le Premier Président, qui conservait toujours un fond d'attachement pour le prince de Condé,.et qui jugeait, d'après le langage qu'il venait de tenir, que sa disposition était plus conciliante, demanda aussitôt les opinions. Elles exprimèrent en général le désir que M. le Prince rendit ses devoirs au Roi, et qu'en même temps on prît des sûretés contre le retour du Cardinal. L'arrêt fut rendu en ce sens; il portait que toute la Compagnie priait M. le Prince de se présenter chez le Roi 5 que M. le duc de Mercœur serait mandé pour dire ce qu'il y avait de vrai touchant son mariage ; et que les procédures déjà ordonnées contre les serviteurs et les correspondants du Cardinal seraient continuées.
M. le Prince se déclara satisfait ; dès le jour môme, M. le duc d'Orléans le mena chez le Roi et chez la Reine, qui le reçurent très-froidement.
Cette réconciliation apparente ne changea rien à l'état des choses. M. le Prince, se croyant tout-puissant
par l'appui du Parlement, continua à marcher dans Paris avec une suite, plus grande et plus fastueuse que le Koi ou M. le duc d'Orléans. Il exigeait (fue la déclaration demandée à la Reine contre le cardinal Mazarin contint expressément des imputations qu'elle refusait û y insérer; il voulait qu'on ajoutât que son arrestation avaiteu pour cause son refus de consentir au mariage de M. de Mercœur ; on avait pourtant la certitude qu'il y avait consenti.
La Reine était outrée^ dans sa colère, et encouragée par les lettres du Cardinal, elle résolut de risquer beaucoup, pour sortir d'une telle situation. Tout incertaine que devait être une combinaison avec M. le duc d'Orléans, elle le somma de déclarer positivement, s'il était pour ou contre elle. Il lui protesta, non sans incertitude, de son concours et de son dévouement. Toutefois il s'excusa de se rendre aux Assemblées du Parleujent : ce qui était à peu près le seul service qu'il put rendre à la Reine, en y combattant l'influence de M. le Prince. Il se contenta de manquer à la promesse qu'il avait faite au Prince d'y venir pour l'appuyer.
La Reine avait résolu d'envoyer au Parlement un mémoire, où elle exposerait tout ce que la conduite de M. le Prince avait eu de coupable et de dangereux pour les intérêts de l'Etat. Cbâteauneuf était le principal auteur de ce projet^ il avait, de concert avec le président de Rellièvre, écrit ce mémoire, inspiré parla haine
302 LA VIK Ui: MATHIEU MOLE.
dont à ce moment il était animé contre M. le Prince. Le Coadjuteur, à qui cette pièce fut communiquée, en blâma l'exagération et Tàcreté-, M. le duc d'Orléans fut de cet avis. Le Premier Président, qui fut aussi consulté, y trouva, disait-il, « trop de vinaigre; » il y fit des corrections en y ajoutant ^c du sel, n c'est-à-dire plus de raison et d'exactitude. — Le mémoire était terminé par une protestation solennelle de ne jamais rappeler le cardinal Mazarin.
Le 17 août, ce mémoire fut lu en présence du Roi, de la Reine, d'un,e députation du Parlement et de tous les grands seigneurs de la cour, qui n'étaient pas du parti de M. le Prince. Le même jour, cette lecture fut faite aux députés de la Chambre des Comptes, de la Cour des Aides et de l'Hôtel de Ville.
Le lendemain, M. le Prince se rendit à l'Assemblée des Chambres ; il dit qu'il venait supplier le Parlement de lui faire justice des impostures, dont on l'avait noirci dans l'esprit de la Reine-, que s'il était coupable, il se soumettait à être puni ; que si son innocence était reconnue, il demandait le châtiment de ses calomniateurs. Il pria même la Compagnie d'envoyer à l'heure même inviter M. le duc d'Orléans à venir siéger. Il lit répondre qu'il était malade. — M. le Prince alla chez lui, se plaignit avec respect, mais avec hauteur; si bien que M. le duc d'Orléans lui donna l'espérance qu'il se trouverait à l'Assemblée du lendemain; mais, après n'avoir pas eu
le courage de refuser, il fut pris de la crainte de violer les promesses qu'il avait faites à la Reine et se borna à écrire à M. le Prince un billet, où il déclarait, que le mémoire n'avait pas eu son approbation et qu'il reconnaissait pour inexactes plusieurs des imputations qui y étaient contenues.
Le 19 août , le Premier Président rendit compte à l'Assemblée des Chambres de ce qui s'était passé au Palais-Royal l'avant-veille-, puis il fut donné lecture du mémoire que la Reine avait fait écrire contre M. le prince de Condé. M. le Prince prit la parole, en disant qu'il serait très-obligé à la Compagnie si elle suppliait la Reine de nommer ses accusateurs; puis il déposa sur le bureau la lettre justificative que M. le duc d'Orléans lui avait écrite, et un mémoire signé de lui, où il parlait eu termes modestes des grands services qu'il avait rendus à l'Etat, répondait avec modération aux imputations dirigées contre lui , faisait voir que son ambition et les faveurs qu'il avait obtenues ne le rendaient pas aussi riche et aussi puissant que le cardinal Mazarin -, et enfin démentait toute intelligence actuelle avec les Espagnols. Il terminait, en disant que loin de s'être opposé aux choix que la Reine avait faits pour remplacer les ministres, il avait mis empêchement à la proposition de M. le Coadjuteur, qui voulait faire prendre les armes au peuple , pour ôter de force les sceaux à M. le Premier Président.
M. le Prince, après la lecture de son mémoire, répéta expressément cette accusation contre le Coadjuteur : ajoutant qu'il le croyait auteur de l'écrit que la Reine avait envoyé au Parlement.
Le Coadjuteur répondit par une dénégation -, quelques paroles, injurieuses d'un côté, peu respectueuses de l'autre, furent échangées entre eux.
M. le Prince, selon son habitude, était venu au Parlement avec un brillant cortège de ses serviteurs, de ses amis, de gentilshommes qui lui étaient dévoués, et même de quelques habitués des séditions de la rue. Le Coadjuteur avait aussi son escorte d'anciens Frondeurs, d'officiers delà garde bourgeoise, et des amis qu'il avait parmi la cour et la noblesse. Ce jour-là, il était beaucoup moins en force et aurait couru un véritable danger, si M. le Prince n'eût pas agi avec prudence et modération. Il n'y eut pas de délibération ^ tout se passa tranquillement dans la Grand'Chambre, Le Coadjuteur en fut quitte pour entendre crier. — « A bas le Coadjuteur. à bas le Mazarin ! »
La délibeiation fut remise au surlendemain. Chacun s'attendait à ce qu'elle serait vive. La Reine, qui prenait intérêt au Coadjuteur, depuis qu'elle négociait avec lui, et qui lui savait gré de tenir tète à M, le Prince, lui envoya un renfort de deux ou trois cents hommes pris dans les régiments de la maison du Roi. 11 arriva de bonne heure, disposa son monde de manière à occuper les postes
les plus avantageux , soit aux abords du Palais , soit dans les salles les plus proches de la Grand'Chambre.
M. le Prince arriva avec ses nobles partisans : de part et d'autre on était armé de pistolets et de poignards.
M. le Prince prit place et dit qu'il s'étonnait de l'état où il voyait le Palais, qui paraissait un camp plutôt que le temple de la justice 5 qu'il y avait des postes pris, des chefs qui commandaient, des mots de ralliement 5 et qu'il ne concevait pas qu'il y eût des gens assez insolents pour lui disputer le haut du pavé. — Le Coadjuteur répondit d'un ton respectueux que personne ne lui disputait le haut du pavé, mais qu'il y en avait qui, par leur dignité, ne devaient céder le pavé qu'au Roi. — M. le Prince répliqua qu'il le lui ferait bien quitter. — « Cela ne sera point aisé, » repartit le Coadjuteur.
Alors le tumulte commença : les conseillers de l'un et de l'autre parti se levèrent, en se menaçant mutuellement. Les présidents se jetèrent entre le Prince et le Coadjuteur, les conjurant d'avoir égard au temple de la justice et au salut de la ville de Paris. Le cortège dp gentilshommes de M. le Prince était en grande partie dans une salle voisine. On le supplia de les faire sortir ; il y consentit, et pria M. de La Rochefoucauld d'aller le dire de sa part à ses amis. Cet ordre fut prononcé avec un ton calme et modéré ; le Coadjuteur, homme d'église, dit assez ridiculement ; — « Je vais prier aussi les miens de se retirer. »
30r) LA VIE DE MATHIEU MOLE.
Il sortit de la Grand'Chambre, traversa le par(|uet des liuissiers et passa dans la salle où se trouvaient en foule les deux partis, prêts à se jeter l'un sur l'autre. A peine eut-il paru, que cinq ou six valets de pied de M. le Prince mirent l'épée à la main et coururent sur lui en criant : « Au Mazarin! » — Les autres s'avancèrent pour le défendre, criant — « vive le Roi, » — tandis que le parti opposé criait : — « vive le Roi et les Princes I » — A ce moment il y avait trois ou quatre mille épées tirées dans le Palais, et la bataille allait commencer. L'armée du Coadjuteur était beaucoup plus nombreuse et aurait sûrement été la plus forte. Heureusement les paroles qu'il adressa à ses partisans, et les efforts de quelques serviteurs modérés de M. le Prince, parvinrent à apaiser l'un et l'autre parti.
Le Coadjuteur revenait à la Grand'Chambre -, au moment oij il passait la porte du parquet des huissiers, il entendit une grande rumeur dans la salle, et, se retourna pour voir si le tumulte ne recommençait point , M. de La Rochefoucauld poussa sur lui un des côtés de la porte, et le Coadjuteur se trouva pris et serré entre les deux battants. — « Tuez-le, » cria M. de la Rochefoucauld à MM. de Coligny et de Ricousse-, ils n'obéirent point à cette apostrophe furieuse et répondirent qu'ils n'avaient point d'ordre de M. le Prince. Montrésor soutenait un peu le battant de la porte, qui serrait étroitement le Coadjuteur, lorsque arriva M. de
LA ME DE MAIHIEl MOLE. 307
Champlatreux j il repoussa vivement M. de La Rochefoucauld, lui disant que cet assassinat était une horreur et une honte; puis, ouvrant la porte, il fit entrer le Coadjuteur. — Il était temps, car un de ces gens de la lie du peuple, enrôlés par le parti de M. le Prince, s'avançait sur lui le poignard à la main.
En rentrant dans la Grand'Chambre, la première parole que prononça le Coadjuteur fut adressée au Premier Président : — « Monsieur votre fils vient de me sauver la vie-, M. de La Rochefoucauld a fait tout ce ']ui était en lui pour que je fusse assassiné. » — M. de La Rochefoucauld lui répondit : — a Traître, je me soucie peu de ce que lu peux devenir. » — A quoi le Coadjuteur répliqua : — « Tout beau, notre ami la Franchise (c'était « un sobriquet de parti), vous êtes poltron et je suis « un prêtre, le duel nous est défendu, w — Le duc de Brissac, ami du Coadjuteur, se prit aussi d'injurieuse querelle avec M. de La Rochefoucauld. On allait passer au delà des paroles ; les présidents se jetèrent entre les deux partis, et le Premier Président, assisté des gens du Roi, conjura M. le Prince, « par le sang de saint Louis, » de ne pas souffrir que le temple où ce saint Roi avait établi le Parlement, pour la conservation de la justice et de la paix, fût ensanglanté. — Puis, s'adressaiit au Coadjuteur, « il lexhorta, par son sacre épiscopal, à ne pas contribuer au massacre du peuple que Dieu lui avait comnsis.»
M. le Prince et le Coadjuteur envoyèrent de nou-
veau à leurs partisans l'ordre de se retirer; ils obéirent ; le calme fut enfin rétabli et l'Assemblée se retira. Les esprits étaient encore émus de ce qui venait de se passer; la crainte de voir le Palais de Justice devenir un champ de bataille et Paris inondé de sang avait trop vivement troublé les magistrats, pour qu'une délibération fût possible.
Le Coadjuteur, qui avait dû la vie à M. de Champiatreux, témoigna sa vive reconnaissance au Premier Président et à son fils ; il en garda un souvenir qui ne s'effaça jamais. — « M. de Champlatreux se conduisit, dit-il, « en ses Mémoires , avec la générosité la plus haute ; il « était, en tout ce qui n'était point contraire à la con- « duite et aux maximes de Monsieur son père, attaché « jusqu'à la passion à M. le Prince; il était persuadé, « quoiqu'à tort, que j'avais eu part dans les séditions qui « s'étaient vingt fois élevées contre Monsieur son père. « Rien ne l'obligeait à prendre, au péril où j'étais, plus « d'intérêt que la plupart de messieurs du Parlement, « qui demeuraient fort paisiblement à leurs places. Il « s'intéressa à ma conservation jusqu'au point de se « commettre avec son parti. Il y a peu d'action plus « belle, et j'en conserverai avec tendresse la mémoire « jusqu'au tombeau. »
Paris était épouvanté du danger, qui avait menacé la paix publique et de ce qui pouvait en arriver. Les deux partis éprouvaient une sorte de repentir. — «Paris
« a failli aujourd'hui être brûlé : quel feu de joie, pour « le Mazarin , disait M. le Prince, et ce sont ses deux « plus capitaux ennemis, qui ont été sur le point de l'al- « lumer. » — Cependant, rien n'était changé : la même lutte pouvait recommencer le lendemain, et les deux factions, se retrouvant en présence, étaient disposées à s'emporter aux mêmes fureurs. M. le duc d'Orléans, averti par le cri unanime de Paris , partagea la commune frayeur, et fit promettre à M. le Prince de n'amener avec lui au Palais que six de ses amis-, il fit la même proposition au Coadjuteur, qui la repoussa, en disant, qu'il manquerait, en l'acceptant, au respect qu'il devait à M. le Prince, et semblerait se placer de pair avec lui.
M. le duc d'Orléans alla trouver la Reine. Il fut difficile de lui faire comprendre les terribles conséquences d'un tel combat et d'un tel massacre. — Elle était portée à penser ce qu'avait dit M. le Prince, mais elle n'en tirait pas la même conclusion, et elle se serait sans doute félicitée, sans lavouer, de voir les deux plus grands ennemis du Cardinal se détruire l'un l'autre. Toutefois on lui expliqua que le nom de Mazarin deviendrait plus que jamais odieux et exécrable, et que l'affreux désordre, qui adviendrait, pourrait même être fatal à la Maison Royale. Elle consentit à faire défense par un ordre du Roi à M. le Prince et au Coadjuteur de se trouver au Parlement.
Le Premier Président pensa qu'une telle condition n'était point acceptable pour M. le Prince. Il se rendit
chez la Reine, et lui dit qu'il serait ooniro l'équité de défendre à M. le Prince d'assister à une Assemblée où il se rendait pour se justifier des crimes qu'on lui imputait; qu'il n'y avait nulle comparaison cà faire du premier Prince du sang avec le Coudjuteur, qui n'avait pas même nn droit personnel de siéger au Parlement.
Il ajouta qu'il ne pouvait parler ainsi que par devoir. « La manière dont M. le Coadjuteur a reçu, disait-il, le « petit service que mon fils a essayé de lui rendre ce « matin, m'a touché si sensiblement que je me fais une « contrainte extrême, en donnant un conseil , qui lui « sera peut-être désagréable. » — La Reine se rendit à ces raisons, et envoya le capitaine des gardes chez le Coadjuteur pour lui défendre, au nom du Roi, de se trouver au Parlement. M. le Premier Président, à qui il avait fait une visite aussitôt après l'Assemblée du Parlement, la lui rendit au moment, où le duc de Charost sortait. — En toute sincérité, il lui raconta ce qu'il venait de dire à la Reine.
Le Coadjuteur lui répondit qu'il avait eu pleinement raison, et que ce lui était un motif d'avoir encore plus d'estime pour lui. — « En outre, ajouta-t-il , vous me tt tirez avec honneur d'un très -méchant pas. » — « Il est très-sage de le penser, répondit le Premier « Président , et encore plus honnête de le dire. » — Il l'embrassa tendrement. Ils se jurèrent amitié.
Le Coadjuteur ne retourna plus au Parlement-, Mon-
sieur continua à refuser d'y siéger-, M. le Prince y vint, sans être environné d'un cortège armé ; la garde bourgeoise fut chargée de défendre les abords du Palais. Le repos public sembla assuré-, mais le gouvernement de l'État était toujours dans le même désordre.
Le lendemain de cette orageuse journée, le Parlement s'assembla-, le prince de Condé se tint dans une des salles des enquêtes, ne pouvant assister à une délibération où, sur sa demande, on devait décider s'il serait tenu pour justifié, ou si on lui ferait son procès. Le Premier Président proposa que le mémoire envoyé par la Reine , la lettre de Monsieur et le mémoire justificatif de M. le Prince, fussent portés au Roi et à la Reine ^ que la Reine fût suppliée de mettre fin à cette affaire-, et M. le duc d'Orléans prié de s'y entremettre : cet avis fut adopté.
La Reine seule était satisfaite d'une situation si malheureuse pour les intérêts de l'Etat. L'impuissance de tous les partis et de leurs chefs lui donnaient l'espoir de rappeler le Cardinal dans peu de jours-, la majorité du Roi allait être l'occasion de faire acte d'autorité, sans trouver résistance ni opposition. Ainsi elle se complaisait à ne rien décider, et tardait à faire une réponse au Parlement. M. le Prince, voyant combien elle était peu disposée à lui donner satisfaction , insistait pour que le Parlement fît de nouvelles démarches. Le Premier Président demeurait ferme à ne permettre au-
cune délibération, alléguant l'absence de M. le duc d'Orléans, qui ne cédait ni aux invitations du Parlement, ni aux instances inusitées de la Reine.
Enfin M. le Prince se décida à retourner au Palais- Royal^ il y fut froidement accueilli, et lorsqu'il se plaignit qu'aucune réponse n'avait été faite encore aux remontrances du Parlement, la Reine répondit qu'elle avait consulté M. le duc d'Orléans. Le mécontentement de M. le Prince croissait de jour en jour et il menaçait de partir pour le Berry, où était déjà madame la Princesse, parmi une réunion armée de ses partisans. C'eût été déclarer la guerre civile. Toutefois une telle résolution était peu conforme à son caractère, à ses véritables desseins et à ses espérances.
Au contraire, la Reine eût voulu le voir partir : c'eût été pour elle un embarras de moins, car elle manquait de prévoyance et ne songeait qu'au moment présent. Une lettre du Cardinal la décida à une conduite plus sage. — « Donnez-lui, écrivait-il, toutes les déclarations « d'innocence qu'il voudra : tout est bon pourvu que « vous l'amusiez, et l'empêchiez de prendre l'essor. »
En présence de M. le Prince, la Reine fit dire par le Chancelier au Parlement qui avait été mandé, que « les avis qui lui avaient été donnés de l'intelligence « de M. le Prince avec les Espagnols ne s'étant point « vérifiés , S. M. voulait bien croire qu'ils n'étaient « point véritables, »
M. le Prince ne se contenta point de cette déclaration. 11 voulait que son innocence fût expressément reconnue par un arrêt en forme. M. le duc d'Orléans, voyant qu'il y avait une véritable réconciliation entre la Reine et M. le Prince, s'empressa de se rapprocher de lui, vint au Parlement et appuya sa demande avec chaleur : de sorte qu'elle fut accueillie à la presque unanimité; seulement le Premier Président ajouta, mais comme son opinion particulière, que M. le Prince devait auparavant aller rendre ses devoirs au Roi.
Ceci se passait le 4 septembre , et la majorité du Roi commençait trois jours après. C'est ce qui suscita dans le Parlement une réclamation générale pour qu'il fût délibéré sur une nouvelle déclaration contre le cardinal Mazarin, demandée depuis si longtemps.
Des le lendemain les deux déclarations sur l'innocence de M. le Prince et contre le Cardinal furent apportées au Parlement. Le 6, la veille de la majorité, la seconde déclaration fut enregistrée, et la première fut réservée pour être enregistrée plus solennellement en Lit de Justice, lorsque le Roi viendrait au Parlement déclarer sa majorité.
M. le Prince pouvait facilement s'apercevoir que cette satisfaction ne lui donnait ni l'autorité, ni l'importance qu'il ambitionnait orgueilleusement : il ne se rendit pas au Lit de Justice et s'en excusa par une lettre res-
31 l LA VIE DE MATHIEU MOLl^.
pectuense que son frère le prince de Conti remit au Roi. Tl y (lisait que sa présence ne serait pas convenable, puisqu'il aurait à entendre les calomnies, dont ses ennemis l'avaient poursuivi.
Encouragée par la majorité du Roi , par l'impuissance oii le Coadjuteur et la vieille Fronde plaçaient M. le Prince, la Reine avait résolu d'appeler dans le conseil de nouveaux ministres. Chateauneuf fut placé à la tête du conseil, le marquis de la Vieuville à la surintendance des finances, et les sceaux furent rendus à Mathieu Mole, qui conservait en même temps la première présidence du Parlement.
La Reine avait communiqué à M. le duc d'Orléans l'intention qu'elle avait de changer de ministres. Il essaya de l'en détourner, parla du mécontentement qu'en ressentirait M. le Prince et demanda du moins le délai de huit jours, afin d'arranger cette affaire avec M. le Prince. Elle s'y refusa; c'était surtout contre M. delà Vieuville et contre le Premier Président qu'il proposait des objections.
Le changement de ministres avait décidé le départ de M. le Prince-, il s'était mis en route pour Rourges ; madame la Princesse était non loin de cette ville , au château de Montrond, et les partisans de M. le Prince s'y étaient réunis en grand nombre prêts à commencer la guerre civile.
Ce n'était pas sans hésitation que M. le Prince prenait
LA VIE Di: MATHIEU MOLE. 31 j
une si grande résolution-, peut-être même espérait-il ne pas venir à cette extrémité. Il continuait à ne point endurer qu'il y eiU en France une autorité au-dessus de la sienne : non pas qu'il eût la vocation et le désir de gouverner le royaume, mais il y voulait êlre le principal personnage et obtenir pour lui, pour ses amis et pour ses créatures tout ce qu'il exigerait. Ne pouvant, par sa propre force, arriver à ce but, il était en union apparente avec Monsieur; il se faisait un parti dans le Parlement , et il tentait aussi des négocialions secrètes avec le cardinal Mazarin.
La majorité du Roi, signalée par le choix des nouveaux ministres, lui ùtait l'espérance d'imposer à la R( ine les conditions d'une réconciliation. Ce fut surtout le choix du Premier Président pour garde des sceaux , qui parut l'irriter. Ce n'est pas qu'il eût oublié combien Mole lui avait montré d'attachement , d'admiration, de zèle pour son service dans des occasions difficiles. En ce moment même il tenta une négociation avec lui '. Mais il pouvait savoir que les sentiments dévoués du Premier Président pour lui ne l'emporteraient jamais sur le respect de l'autorité royale et l'honneur du Parlement : sur ces deux points, on était assuré de le trouver inflexible.
Le 7 septembre i6ol , le Roi vint au Parlement * Lenet.
tenir son lit de justice. Il annonça en quelques paroles que son devoir était maintenant de prendre par luimême soin des affaires, et qu'il espérait que Dieu bénirait sa conduite, parce que son dessein était de régner avec piété et justice.
Le Chancelier, après avoir pris les ordres du Roi , rappela les heureux commencements de la Régence, interrompus par les diverses factions qui avaient troublé l'Etat depuis trois ans. — «11 fallait disait-il, espérer « que cette heureuse journée de la majorité réunirait <( les esprits sous l'autorité d'un seul maître. » — Il termina en parlant de la reconnaissance que le royaume devait avoir pour l'administration de la Reine régente. Il ajouta quelques paroles de louange pour M. le duc d'Orléans, et ajouta : — « L'absence de M. le Prince « me ferme la bouche ; mais chacun doit espérer qu'a- « près la lecture de la déclaration qui va être faite, « il retournera proche du Roi et lui rendra l'obéissance (( qu'il lui doit. »
La Reine prononça quelques paroles qui ne furent point entendues, et le Roi l'embrassa.
Un très-long discours de l'avocat général Talon se terminait ainsi : — « Permettez, Sire, de supplier « Votre Majesté de donner tous les jours quelques t( moments sérieux pour lire l'histoire de Henri le « Grand , votre aïeul , rejiasser toutes les actions de « sa vie et interroger les vestiges de son gouverne-
u ment, la manière dont il prenait conseil dans toutes « ses alVciires; étudiez, s'il vous plaît, la réputation « publique de son siècle , l'affection de tous les ordres « du royaume , le deuil et la consternation générale « des esprits après sa mort. Et soyez, Sire, en vérité, « ce que Votre Majesté désire être dans l'estime des « hommes et dans la réputation des siècles à venir : la « terreur de vos ennemis, la protection de vos alliés « et les délices de votre peuple. »
D'après les conclusions de l'avocat général, les déclarations et les édits furent vérifiés et enregistrés.
Immédiatement après le lit de justice, la Reine , craignant que la retraite de M. le Prince fût un signal pour les séditions populaires, avait emmené le Roi à Fontainebleau : elle y tint un grand conseil pour délibérer sur la conduite qu'il fallait tenir dans de si graves circonstances : — le Roi devait-il aller en Champagne pour assiéger Stenay? Cette place avait été livrée aux Espagnols, qui avaient maintenant M. le Prince pour allié. — Ou bien se rendrait-il en Berry pour empêcher M. le Prince d'occuper, ainsi qu'il s'en flattait, tout le midi du royaume jusqu'à la Loire?
La Reine, qui n'avait pas une autre pensée que de rappeler le Cardinal, inclinait pour le siège de Stenay : c'étaitse rapprocher de lui et gagner quelques facihtés pour son retour. Le Premier Président avait été mandé 5 il fut aussi de cet avis, mais par des motifs différents. —
« Il ne fallait pas, disait-il, se hâter de commencer la « guerre civile ; M. le Prince disposait de forces consi- « dérables. Son crédit sur Tarniée était dangereux. « Et si, dans la première rencontre, il remportait l'a- « vantage, ce qu'on pouvait craindre J'un si habile et si « vaillant capitaine, les peuples se prononceraient pour « lui, et il deviendrait le maître absolu. »
M. de Chateauneuf et le maréchal de Villeroi furent dun avis opposé : ils pensèrent que les forces de M. le Prince n'étaient point assez considérables en Berry pour tenter une résistance-, qu'il se retirerait à Bordeaux et laisserait libre toute la rive gauche de la Loire. Le Roi, tout jeune qu'il était, jugea cette opinion plus sage : ce qui fat bientôt prouvé par l'événeijient. Les Princes et madame de Longueville quittèrent d'abord Bourges, puis Monlrond, ensuite se rendirent à Bordeaux.
Le Parlement, après que le Roi eut quitté Paris, fut d'abord très-calme j la gravité de la situation semblait lui imposer une prudente réserve. M. le duc d'Orléans y reparut. Il était, plus encore que de coutume, timidement indécis. Il ciaignait surtout que M. le Prince ne se réconcihàt avec la cour, en obtenant de bonnes conditions. Ainsi il le ménageait et, jusqu'à un certain point, paraissait faire cause commune avec lui ^ s'associant à ses griefs, il se plaignait du changement des ministres et s'inquiétait du retour probable de Mazarm.
Toutefois il éprouvait une sorte de satisfaction de se trouver à Paris, sans devoirs à remplir envers la Reine, sans avoir à lutter contre M. le Prince^ il eût en efl'el régné sur la capitale du royaume, s'il avait eu plus de volonté et de courage.
Le 7 octobre 1651, il annonça au Parlement qu'il avait reçu une lettre de M. le Prince, qui semblait porté à entrer en négociation avec lui, mais témoignait toujours le même mécontentement et les mêmes méfiances. M. le duc d'Orléans ajouta que sans doute M. le Prince ne lui o[>poserait pas un tel refus , si le Roi lui avait donné les pouvoirs nécessaires pour traiter et terminer cette importante alfaire.
Le Premier Président répondit — « que M. le Prince « était mal fondé à alléguer ce prétexte ; que depuis a quatre mois il témoignait ouvertement son mécon- « tentemenl, sans que nul motif légitime l'autorisât à « lever une armée contre le Roi. » — Puis il interpella le Procureur général de dire son sentiment sur la proposition de M. le duc d'Orléans.
Le Procureur général fut d'avis de remercier M. le duc d'Orléans des soins qu'il avait pris pour apaiser M. le Prince : ensuite il ajouta que déjà il avait présenté requête pour instruire contre ceux qui, sans avoir commission du Roi, levaient des troupes et les employaient contre Sa Majesté.
Apres quelques débats, il fut délibéré que M. le duc
d'Orléans serait prié d'envoyer vers M. le Prince pour l'engager à une conférence. Quant au plein pouvoir que le Roi donnerait à M. le duc d'Orléans, il n'était point convenable de le demander , avant d'avoir reçu de M. le Prince l'assurance qu'il avait la réelle intention de traiter. — M. le duc d'Orléans répondit que M. le Prince ne voudrait entendre à aucun accommodement, tant que le Roi n'aurait pas donné des pouvoirs.
Les levées de gens de guerre continuaient ; il y avait même eu quelque commencement d'hostilité. Le Roi signa à Bourges une déclaration à ce sujet. Le projet en avait été transmis par le Premier Président. Elle fut envoyée au Parlement pour être enregistrée; mais en même temps, M. de Champlatreux apporta de Bourges une lettre de cachet, qui donnait avis au Parlement que M. le duc d'Orléans avait été prié de s'entremettre pour ramener M. le Prince à son devoir. Le Roi assurait aussi qu'il aurait pour agréable ce qui serait conclu dans cette négociation. Trois membres du conseil du Roi, et trois de messieurs du Parlement étaient désignés pour assister le duc d'Orléans dans les conférences.
Plusieurs jours s'écoulèrent, sans que M. le Prince eût fait aucune réponse aux messages de M. le duc d'Orléans. Puis il persista expressément dans ses refus, s'empara à force ouverte de la ville de Saintes et fit entrer des vaisseaux espagnols dans la rivière de Bor-
deaux. Ainsi on était en pleine guerre. De nouvelles lettres du Roi prescrivirent le prompt enregistrement de la déclaration, qui, dans l'espérance d'un accommodement, n'avait pas encore été vérifiée. M. le duc d'Orléans témoigna quelque regret : il eût voulu qu'on attendît la réponse que ferait le Roi à une lettre qu'il venait d'écrire à Sa Majesté. Messieurs du Parquet lui répondirent qu'il n'était pas en leur pouvoir de retarder l'exécution d'un ordre donné par le Roi, et qu'il fallait s'adresser à M. le garde des sceaux. M. le duc d'Orléans répliqua qu'il n'avait aucune communication avec M. Mole.
M. le garde des sceaux ordonna à messieurs du Parquet de présenter, dès le lendemain, la déclaration et les lettres de cachet. 11 ne leur permit pas de se borner à donner avis à la Cour qu'ils avaient ces pièces entre les mains, et les chargea de prier M. le duc d'Orléans de se rendre au Parlement, en lui annonçant que les pièces seraient sur le bureau, le jour où Son Altesse viendrait siéger. Il voulut même qu'elles y fussent remises dès ce moment. Les trois Chambres résolurent que le duc d'Orléans serait prié de venir prendre place à l'Assemblée, dont le jour fut fixé.
11 s'y rendit en effet, et, dès qu'il eut pris sa place, le Premier Président lui rendit compte de tout ce qui avait été fait pour ramener M. le Prince^ des actes d'hostilité qu'il avait comnjis^ de la patience du Roi, qui enfin
s'était vu obligé d'envoyer une déclaration, sur laquelle Sa Majesté entendait que le Parlement délibérât sans délai.
M. le duc d'Orléans répondit que M. le Prince n'était pas éloigné de la pensée d'un accommodement, mais qu'il craignait de ne point trouver ses sûretés. Une réponse au dernier message, qui lui avait été envoyé, était attendue, et si elle n'était point raisonnable, M, le duc d'Orléans renoncerait à toute relation avec lui. Il désirait donc que la délibération du Parlement fût différée de quelques jours.
Le Premier Président s'opposa avec fermeté à tout délai; mais après une discussion confuse, la délibération fut remise à quelques jours. M. le duc d'Orléans prit alors la parole et dit : — « qu'il savait que le cardinal Ma- « zarin avait obtenu un passe-port pour revenir à Paris j « qu'il allait y rentrer au premier jour 5 que les gou- « verneurs des places frontières étaient venus le trouce ver à Dinant dans le pays de Liège. » — « Cette « affaire, ajoute-t-il, est de plus grande importance que « la déclaration. Le retour de Mazarin peut exciter les a esprits contre l'autorité royale et mettre le feu dans « tout le royaume. »
Cette nouvelle, qui peut-être avait déterminé le retard porté à l'enregistrement de la déclaration du Roi ne produisit, à ce moment, aucun effet apparent. Mais la Reine et ses conseillers intimes commettaient une ex-
trême imprudence, et se faisaient une complète illusion sur la disposition des esprits. Assoupis sur les autres questions de gouvernement, ils conservaient la même aversion contre le Mazarin. Les partisans de M. le duc d'Orléans et de M. le Prince s'accordaient pour en venir aux résolutions extrêmes, afin de s'opposer à cette volonté de la Reine.
Le Parlement où, en ce moment, ne paraissait plus aucun esprit de faction, était, pour ainsi dire, engagé contre le Cardinal , et se serait tenu pour offensé dans son honneur, s'il lui eût fallu consentir à son rappel. L'éloignement et le mépris que la magistrature avait pour lui était sincère. Ce n'était pas à son ambition, ni à la présomption que nul, autant que lui, ne pouvait rendre d'aussi grands services à la Reine et à l'Etat, qu'on attribuait le désir impatient qu'il avait de reprendre la conduite des affaires. On savait qu'il regrettait surtout de n'avoir pas encore achevé la grande fortune à laquelle on l'avait vu travailler^ qu'il avait d'orgueilleux projets et de vastes espérances pour l'établissement de sa famille 5 qu'il aimait à vivre avec faste et magnificence ; que, depuis son exil, il avait été obligé d'engager le revenu de ses abbayes. Lorsque M. le Prince, pour justifier ses prétentions et ses exigences, avait dit que le cardinal Mazarin avait demandé et obtenu plus que la maison de Condé, chacun en avait jugé ainsi.
M. lo duc d'Orléans revint au Parlement, et annonça que sa négociation avec M. le Prince continuait, et qu'il en espérait le succès^ ainsi il demanda un nouveau délai de quinze jours. Le Premier Président répondit que le Roi lui avait de nouveau donné l'ordre de s'occuper de l'enregistrement de la déclaration contre Messieurs les princes. — « Il est triste, disait-il, de « voir Messieurs les princes du sang donner lieu à de « telles déclarations; mais ce malheur n'est que trop « commun et habituel en ce royaume. Cela est arrivé si « souvent, qu'on peut dire qu'ils ont été les ennemis de « la monarchie et le fléau du peuple. » — Lecture fut donnée de la déclaration et des lettres de cachet ; alors M. le duc d'Orléans demanda qu'on déhbéràt d'abord sur sa proposition. Le Premier Président répondit qu'en délibérant sur la déclaration, Messieurs pourraient donner tel avis qui leur semblerait bon.
On délibéra d'abord sur la manière de délibérer. L'Assemblée fut tumultueuse. Le Premier Président put s'apercevoir que son autorité sur le Parlepient n'était plus la même; on lui contesta le droit de" siéger, puisque, comme garde des sceaux, c'était lui qui avait scellé la déclaration. Toutefois son avis fut adopté par les deux tiers des voix. Mais ce débat avait occupé toute la séance, et l'enregistrement de la déclaration fut encore retardé de plusieurs jours.
M. le duc d'Orléans continuait à faire espérer un ac-
commodément, et il en écrivait ainsi à Bourges, où l'on avait des preuves que M. le Prince ne négociait pas de bonne foi. Le Roi fît donc savoir à messieurs du Parquet, que, toute affaire cessante, le Parlement devait s'occuper de l'enregistrement.
Le 1^' décembre I60I, l'avocat général Talon conclut à l'enregistrement, ajoutant, pour satisfaire M. le duc d'Orléans, que l'on pourrait, après l'arrêt, mettre quelque délai à sa publication , afin de ne point risquer de rompre une négociation ouverte. Puis, se conformant à ce qu'il savait être la pensée du Parlement, il ajouta que M. le duc d'Orléans avait déjà par deux fois averti la Cour que le cardinal Mazarin avait dessein de revenir en France^ que c'était un bruit répandu dans le public. En conséquence, il requérait que les commissaires, chargés depuis longtemps d'informer à ce sujet, remissent au parquet les pièces de cette enquête, afin qu'il pût remplir son devoir et veiller aux intérêts de l'État.
M. le duc d'Orléans demanda encore un ajournement et se laissa aller à des emportements et à des plaintes peu convenables à sa dignité. Les partisans qu'il avait dans le Parlement étaient bruyants, et ce ne fut pas sans peine que le Premier Président put ramener ce prince à plus de calme et imposer silence à ses adhérents. Ce jour-là, l'audience se termina encore, sans qu'on procédât à l'enregistrement. Le lendemain, un
message de M. le Prince fui reçu au parquet; il conimuniquait au Parlement un mémoire justificatif qu'il avait adressé au Roi. L'avocat général déposa ces pièces sur le bureau, puis conclut qu'elles devaient être envoyées au Roi, et qu'il ne convenait pas que la Cour prît connaissance d'un message venant d'un prince, qui avait pris les armes contre Sa Majesté, et qui était traité de criminel par une déclaration du Roi, sur laquelle le Parlement délibérait en cet instant. L'avocat général termina en demandant à M. le duc d'Orléans, qui était présent, de ne plus s'opposer à cette vérification. l\ se leva, espérant que l'Assemblée ne continuerait pas à délibérer. Mais il lui fallut se rasseoir, et la Cour décida que le lendemain étant un dimanche, on s'occuperait le lundi, sans désemparer, de la vérification.
M. le duc d'Orléans ne voulut point se trouver, ce jour-là, au Parlement. La déclaration fut vérifiée; en même temps il fut résolu que de nouvelles instances seraient faites auprès de M. le duc d'Orléans, pour qu'il s'employât à un accommodement. Si, après un mois, il y avait lieu à faire le procès à M. le Prince, ce ne pourrait être que dans le Parlement, en présence du Roi, selon les anciennes lois du royaume.
Le Parlement arrêta aussi qu'il s'occuperait de la plainte portée par les gens du Roi contre le cardinal Mazarin et ses agents. M. le duc d'Orléans promit de venir siéger pour cette délibération ; mais il imagina
que le Parlement voulait seulement faire une démonstration, et n'avait pas réellement la volonté d'agir contre le Cardinal-, il soupçonnait surtout le Premier Président de ne pas être fort opposé au retour de Mazarin. Il chargea un de ses serviteurs de rassembler une trentaine de misérables et de les poussera faire du bruit dans la rue. Ils allèrent d'abord au Luxembourg, criant contre les impôts et demandant la paix. M. le duc d'Orléans vint leur parler, et leur dit qu'il ne se mêlait plus des affaires, que c'était donc au Premier Président qu'il fallait s'adresser.
Ils se portèrent aussitôt à son hôtel -, il fit ouvrir les portes; il était alors avec le maréchal de Schomberg, qui lui offrit de dissiper cette canaille avec les officiers dont il était accompagné. — « La maison d'un « Premier Président doit toujours être ouverte à tout « le monde, ^j répondit-il. — Il demanda sa robe pour descendre dans la cour où étaient entrés une vingtaine de ces misérables. L'abbé de Chanvallon , qui fut depuis archevêque de Paris, voulut lui représenter à quel danger il s'exposait. — « Jeune homme, dit-il, il y a plus « loin que vous ne pensez du poignard d'un séditieux, « au cœur d'un honnête homme. » — Il descendit : ces bandits lui crièrent des injures, l'appelant Mazarin et menaçant de le tuer. Sans s'émouvoir et avec son intrépidité accoutumée, il leur commanda de se retirer, ou qu'il les ferait pendre. — Ils sortirent, et rencontrant le
carrosse du surintendant des finances, ils lui jetèrent des pierres, puis maltraitèrent des colporteurs, qui vendaient la déclaration du Roi contre M. le Prince.
Le Parlement, sans être fort animé et sans témoigner un grand empressement, continuait à procéder en forme contre le cardinal Mazarin. Un arrêt fut rendu, ordonnant que des conseillers seraient envoyés en Champagne et en Picardie pour signifier aux commandants d'armée et aux gouverneurs des places fortes de ne point livrer passage au cardinal Mazarin ni à ses troupes, car maintenant il avait une petite armée.
Cependant on acquérait de jour en jour l'assurance que le retour du Cardinal était infaillible. A ce moment, le Premier Président reçut Tordre de se rendre à Poitiers auprès de Sa Majesté. 11 écrivit au Roi une lettre pour lui exposer le danger de laisser la capitale du royaume sans une seule autorité- exercée en son nom. Mais la Reine et ses conseillers raisonnaient tout autrement-, elle était plus résolue que jamais au retour du Cardinal : il était déjà en route pour revenir. Elle voyait qu'à Paris, le parti de M. le duc d'Orléans et le parti de M. le Prince, étaient prêts à se réunir contre Mazarin, et qu'il leur serait facile de soulever le peuple. D'autre part, le Parlement, plus sage, plus respectueux pour l'autorité royale, était engagé invariablement, et par esprit de corps, à s'opposer au rappel du Cardinal-, le Premier Président n'était nullement disposé à exercer son in-
fluence pour détourner sa compagnie de cette voie. Ainsi il semblait plus habile do livrer le Parlement à lui-même, et Paris au désordre. C'était une coupable politique; au lieu de négocier, comme cela était encore possible, avec M. le Prince, qui ne trouvait pas autant de facilité à l'exécution de ses projets qu'il l'avait espéré , on allait faire éclater une vaste et dangereuse guerre civile, où se réuniraient les deux Frondes, et on leur livrait Paris. C'est ce que présageait le Premier Président; mais ses avis ne furent pas écoutés : l'ordre de partir sans retard lui fut donné de nouveau.
Talon, en général si peu bienveillant, raconte ainsi son départ : « Le lendemain matin, 27 décembre, j'allai « prendre congé de M. le Premier Président. Une « grande quantité de personnes de qualité étaient là, « qui lui voulaient parler. Je fus premièrement avec lui « et M. de Chavigny en tiers. Nous parlâmes des mal- « heurs que pouvait produire le retour du Cardinal; de « l'effroi que donnerait à Paris l'absence du Premier « Président du Parlement. Le Conseil du Roi et le surin- « tendant des finances étaient aussi mandés près du « Roi -, la Ville était laissée sans ordre, sans commande- « ment, sans conduite. — Ensuite, je demeurai quelque a temps seul avec lui; il me parut infiniment consterné « et abattu, mal satisfait de la ville de Paris et des sédi- « tions suscitées contre lui, mécontent aussi de la cour : « — C'était, disait-il , par une simple lettre de cachet
« qu'il avait reçu l'ordre précis de venir à la cour, sans « aucun avis du secrétaire d'Etat, ni d'aucune autre perce sonne ^ sans l'informer quel était présentement l'état « des affaires auprès du Roi. Il savait bien qu'il y trouce verait deux partis-, il n'était ni de l'un, ni de l'autre. « — J'irai à Poitiers avec le même esprit que j'ai tou- « jours porté dans la Grand'Chambre 5 je m'efforcerai a de dissuader le Roi du retour du cardinal Mazarin. »
Il dit au Coadjuteur, qui vint lui faire ses adieux : — « Je vais à la cour, et je dirai la vérité 5 après quoi , « il faudra obéir au Roi. » — Telle sembla avoir été la règle de sa vie politique : règle qui, en apparence, ne semble pas aussi difficile et aussi courageusement consciencieuse, qu'elle l'était réellement.
Mathieu Mole, ministre suivant la cour, perdait l'autorité et la grandeur qu'il avait sur son siège au Parlement. La vérité, qu'il se faisait un devoir de dire, n'était pas écoutée 5 il n'était pas même consulté; loin de ses amis, hors de ses habitudes, il se trouvait transporté en un pays étranger.
On trouve dans les lettres qu'il écrivait à M. Dupuy, son plus intime ami, des passages qui témoignent de sa tristesse et de son découragement.
— « A Paris, dont je n'ai pas eu l'intention de sortir, H le travail assidu de l'année m' ayant laissé quelque « indisposition , j'essaye d'assurer encore le bâtiment « ébranlé. »
— « J'ai du regret de votre mal, que vous souffrez « avec courage : le mien diminue quelque peu. Les « vieux bâtiments s'étayent bien, mais ils ne se rcnou- « vellent point 5 ils durent jusqu'à ce qu'il en soit au- « trement ordonné. Les particuliers pâtissent au milieu « des intérêts publics-, ils sont trop faibles pour soutece nir les coups de puissance souveraine. On se relâche « souvent, pour les intérêts des couronnes, par des « considérations qu'on ne dit pas. »
— « Je sais bien que nos vies prendront fin par l'hu- « maine condition ; mais aidons-les de ce que nous « pourrons, en attendant l'ordre du ciel. »
— « J'apprends que votre disposition est un peu a meilleure 5 c'est ce qui me console au milieu du tor- « rent d'affaires où je me vois employé. Veuille le Ciel « que les forces du corps puissent toujours répondre à n l'affection de servir le public ! On voit beaucoup « d'orages qui se préparent-, mais le Ciel, favorable à la « France, nous prêtera les secours nécessaires. »
Au moment où Mole était appelé à remplir son office de garde des sceaux, le cardinal Mazarin entrait en France, avec une armée de six mille hommes marchant sous ses couleurs. Il fut reçu à Sedan par le maréchal Fabert, et traversait la Champagne, escorté par les maréchaux d'Hocquincourt et de La Ferté, sans qu'aucun des chefs militaires eût le moindre souci des arrêts du Parlement.
Ce fut un motif de plus pour émouvoir la Compagnie; en même temps elle apprenait que le Roi refusait de recevoir les députés, qu'elle devait envoyer pour faire des remontrances contre le retour du Cardinal. M. le duc d'Orléans contribuait à exciter les esprits. Dans une Assemblée du 29 décembre, oii les propositions les plus violentes furent produites, un arrêt fut rendu, qui portait « que le Cardinal et ses adhérents, ayant contre- « venu aux défenses contenues dans la déclaration du « Roi, avaient encouru les peines prononcées contre « les criminels de lèse-majesté et les perturbateurs du « repos public; qu'il leur serait couru sus par les com- « munes : que les maires et échevins des villes s'oppo- « seraient à leur passage ; que les meubles et la biblio- « tbèque du Cardinal seraient vendus, et que, sur le « produit de cette vente, une somme de cent cinquante « mille livres serait allouée à qui le livrerait mort ou '( vif. »
La première ardeur du Parlement ne se maintint pas longtemps; il voyait la guerre civile engagée de telle sorte, que si la ville de Paris se livrait au parti des Princes, elle serait encore une fois assiégée; qu'il faudrait lever des troupes et se procurer de l'argent, en imposant des taxes ruineuses. Une députation fut envoyée au Roi ; quoiqu'il eût annoncé qu'il ne la recevrait point, elle fut admise, et le président deBellièvre, dans un discours respectueux, parla encore du désir que toute la
France avait de voir le cardinal .Mazarin éloigné de sos conseils. Le garde des sceaux fut chargé de répondre aux députés. — 11 les assura que le Roi n'avait pas une moindre affection pour son Parlement: mais qu'if trouvait extraordinaire, et sans exemple, qu'on eût mis à prix la tête d'un Cardinal, qui revenait en France par son ordre exprès : ce que, sans doute, le Parlement avait ignoré. Maintenant qu'il avait fait connaître sa volonté, il comptait ne plus être troublé dans l'exécution de ses desseins, et pouvoir remettre son royaume en paix. En même temps, le garde des sceaux remit aux députés un arrêt du Conseil, par lequel l'arrêt du Parlement était cassé.
Le discours prononcé par le garde des sceaux et cet arrêt du Conseil furent communiqués au Parlement par le président de Bellièvre : le langage de ces deux pièces lui avait paru aigre et blessant. Il avait même hésité à les communiquer à la Compagnie, et avait pensé en écrire au garde des sceaux, pour que les termes en fussent adoucis. L'effet en fut fâcheux, et messieurs du Parlement pensèrent que le garde des sceaux, encore Premier Président, aurait dû conserver plus de ménagements et d'égards pour un corps, dont il n'avait pas cessé d'être le chef et le représentant. Toutefois il importail de ne pas délibérer avec colère et sans réflexion un acte dont le Parlement n'aurait point tardé à être embarrassé cl repentant; on continua donc, sous
des formes respectueuses, à manifester le vœu que le cardinal Mazarin fût éloigné des conseils de la couronne. — « Il ne faut pas, disait le nouvel arrêt, se « lasser de "faire des remontrances , et nous devons « exciter les autres parlements à en user de la sorte. » M. le duc d'Orléans , malgré les conseils prudents du Coadjuteur, ne se conduisait point avec autant de mesure et de réserve que le Parlement 5 il signa un traité d'union avec M. le Prince.
Le cardinal Mazarin arriva sans obstacle à Poitiers. Le jeune Roi alla au-devant de lui et l'accueillit avec empressement. La Reine le reçut d'abord avec assez d'indifférence ; ce rappel , qu'elle avait tant souhaité, la jetait dans de tristes embarras et de grands dangers. D'ailleurs, elle n'était plus régente, et il était maintenant non plus son ministre, mais le ministre du Roi.
Dès lors, la guerre civile se poursuivit activement. Le maréchal de Turenne s'était séparé du parti de M. le Prince et avait offert ses services au Roi. Le maréchal d'Hocquincourt s'empara d'Angers, puis il fut résolu de marcher vers Paris , en laissant Rordeaux et la Guyenne au pouvoir de M. le Prince.
Le Parlement persista toujours à ne s'engager f^M rien dans la rébellion des princes, en se bornant à réclamer l'expulsion du cardinal Mazarin-, il restait ainsi exposé aux séditions que les partisans du prince de
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Condé pouvaient exciter dans la populace de Paris.
La guerre continua, sans que le Roi, qui s'était avancé jusqu'à Blois, eût la possibilité d'approcher de Paris. M. le Prince avait quitté son armée de Guyenne. Avec des troupes espagnoles amenées par le duc de Nemours et des régiments appartenant à M. le duc d'Orléans que commandait le duc de Beaufort , il manœuvrait sur les bords de la Loire, ayant devant lui M. de Turenne et le maréchal d'Hocquincourt.
M. le Prince, sans avoir obtenu aucun succès décisif, vint de sa personne à Paris. Le Parlement, l'Hôtel de Ville et la bourgeoisie virent à regret son arrivée. On ne voulait pas être entraîné dans la révolte et la guerre civile; mais il y avait à Paris une canaille séditieuse, dont les amis de M. le Prince disposaient. D'ailleurs, M. le duc d'Orléans, par peur, plus que par conformité d'opinion et de projets, ne voulait pas risquer de se mettre en opposition à M. le Prince. Les présidents du Parlement auraient souhaité qu'il ne vînt pas y prendre sa place; ils demandèrent à messieurs du Parquet de s'y opposer. Le procureur général et les avocats généraux se refusèrent à celte démarche , et M. le Prince entra avec M. le duc d'Orléans : — « Nous venons « l'un et l'autre, dit Monsieur, de concert, témoigner à « la Compagnie que nous n'avons pas une autre pensée « que le bien de l'Etat et la retraite du cardinal Maza- « rin. » — Ensuite , le président Le Bailleul dit à M. le
Prince que le Parlement aurait souhaité de le voir siéger, mais dans une autre condition que celle où il se trouvait , condamné par une délibération du Roi , et ayant encore les mains sanglantes des combats livrés contre ses troupes.
Ces paroles excitèrent un grand tumulte. Une vingtaine de conseillers s'écrièrent que M. Le Bailleul n'avait point parlé conformément à l'opinion de la Compagnie, et que ses paroles ne devaient pas être écrites au registre.
Les Princes se trouvaient ainsi maîtres du Parlement, à la condition de ne lui demander rien de plus que de continuer à remontrer respectueusement au Roi la nécessité de renvoyer le cardinal Mazarin. Ils obtinrent aussi que le Parlement convoquerait une assemblée générale à THôtel de Ville, pour quils y renouvelassent les déclarations qu'ils venaient de faire.
Les échevins et la bourgeoisie éprouvaient, plus encore que le Parlement , une extrême répugnance à s'engager en rien dans une rébellion contre l'autorité royale-, ils contestèrent d'abord le droit que le Parlement s'arrogeait de convoquer une assemblée à l'Hôtel de Ville. Après quelques difficultés, elle finit par se réunir, et délibéra aussi d'envoyer une députation au Roi, et de lui présenter des remontrances, en demandant l'exclusion du Cardinal. Les princes obtinrent aussi de la Chambre des Comptes et de la Cour des Aides
une semblable détermination -, mais ce ne fut pas sans peine. Ils voyaient évidemment que les esprits leur étaient contraires; Paris souhaitait, avant tout, que le bon ordre et le repos fussent rendus au royaume.
Cependant l'armée du Roi s'était approchée 5 elle occupait Corbeil , la rive gauche de la Seine et Saint- Germain , où la cour venait de s'établir. Ainsi la ville de Paris se retrouvait dans les conditions où elle avait été pendant la première Fronde 5 elle allait être bloquée et serait bientôt affamée.
Le Prévôt des marchands se présenta à la porte de la Grand'Chanibre, et demanda à être entendu: on le lit entrer, et il porta plainte contre les troupes des Princes, qui s'étaient emparées de tous les passages de la Ville, qui avaient rompu les ponts de Saint-Maur, Charenton, et Lagny, mis garnison dans les villages, et donné une telle épouvante aux paysans qu'ils se retiraient, en amenant leurs bestiaux dans la Ville, Les fermiers de l'impôt avaient voulu leur faire payer les droits d'entrée ; de là était résultée une sédition contre les commis. Dans cet état des choses, l'Hôtel de Ville avait envoyé une députation au Pioi pour le supplier de rentrer à Paris.
Les Princes étaient présents ; ils étaient venus au Parlement pour annoncer qu'ils avaient résolu d'entrer en négociation avec le Roi \ mais qu'ils demeuraient résolus à ne point consentir au retour du Cardinal. La démarche du Prévôt des marchands leur déplaisait fort, et
ils lui parlèrent avec beaucoup d'aigreur. Leur intention était de traiter en leur nom et dans leur intérêt personnel : de sorte qu'il ne leur convenait pas que le Parlement, ni l'Hôtel de Ville intervinssent dans une négociation , où l'on ne s'occuperait que des intérêts de l'État et de la ville de Paris.
Les désordres des gens de guerre et l'agitation qui régnait dans la populace, croissaient de jour en jour. C'était surtout contre les magistrats du Parlement et de l'Hôtel de Ville que les amis des Princes excitaient les esprits, non pas de la bourgeoisie, mais des gens de la rue. Le Parlement ordonna qu'il fût informé contre les auteurs du désordre. 11 avait chargé le procureur général, M. Fouquet, de demander au Roi d'admettre le Parlement à lui présenter des remontrances. Une députation se rendit à Saint - Germain , et l'accueil qu'elle y trouva fut tel, qu'il parut prudent de n'en point rendre compte à la Compagnie, dans la crainte de causer quelque irritation.
Les troupes du Roi s'avançaient et occupaient Saint- Denis. L'armée des Princes tenait les passages de Saint- Cloud, de Neuilly, Vincennes et Charenton. L'alarme devenait de plus en plus vive^ le peuple ne savait à qui s'en prendre des malheurs qui menaçaient la Ville, et du désordre qu'aucune autorité ne pouvait empêcher. Les uns criaient contre le Mazarin et voulaient aller à Saint-Germain pour le chasser : d'autres s'écriaient
contre l'inertie et l'indécision du Parlement 5 quelquesuns disaient que les Princes étaient vendus et qu'ils trahissaient. M. le Prince s'étonnait de ne plus être respecté et d'entendre quelquefois des paroles injurieuses, quand il traversait la foule.
Le Parlement chargea les gens du Roi de supplier Sa Majesté d'éloigner ses troupes, ajoutant, comme toujours , qu'il fallait renvoyer le Cardinal. Mais cette conduite indécise et sans courage ne calmait point les esprits ; Paris ne pouvait endurer une telle situation. Les campagnes étaient dévastées par l'une et l'autre armée -, les approvisionnements devenaient difficiles. Les partisans de M. le Prince avaient beaucoup plus d'action sur la populace que M. le duc d'Orléans et le Parlement. Chaque jour il y avait quelque manifestation menaçante-, le désordre était tel, que les séditieux forcèrent les portes de la Conciergerie et mirent en liberté tous ceux qui y étaient enfermés.
La guerre devint plus active, et M. le Prince recruta, sur le pavé de Paris, une troupe de gens sans aveu, auxquels tout désordre était permis 5 ils investirent le Palais, forcèrent les portes de la Grand'Chambre. Les magistrats se dispersèrent , et plusieurs d'entre eux furent insultés ou maltraités. Ils en portèrent plainte à M. le duc d'Orléans, qui se rendit le lendemain au Parlement avec M. le Prince , et promit qu'il protégerait la Compagnie, mais demanda en même temps que lui et
M. le Prince fussent revêtus d'une autorité absolue.
Le cortège habituel, recruté dans la plus vile populace, qui, depuis quelques jours, entourait les Princes, assiégeait les portes de la Grand'Chambre, applaudissait par des cris forcenés à cette proposition , en saluant M. le duc d'Orléans du titre de vice-roi. Les ducs et pairs , qui étaient du parti des Princes, disaient hautement que c'était le seul moyen de sauver la monarchie. Messieurs du Parlement conservaient trop de respect pour accueillir un tel projet. Les uns refusèrent d'opiner, pour qu'il ne restât pas trace d'un si grand scandale sur le registre ; d'autres disaient qu'il n'y avait plus de Parlement, et qu'ils ne reviendraient plus au Palais; de sorte, qu'il n'y eut aucune délibération , et que l'Assemblée se sépara. M. le duc d'Orléans se leva et dit : — « Puisque Messieurs rebutent mon entremise , ils u n'ont qu'à se garder comme ils pourront. » — A quoi le président Le Coigneux répondit — « que le Parle- «i ment savait gré à M. le duc d'Orléans de sa bonne « volonté. »
Dès lors, les magistrats furent sans cesse insultés et livrés aux violences des enrôlés de M. le Prince. Mole, abbé de Sainte-Croix , fils du Premier Président , fut laissé pour mort sur la place.
M. le Prince lui-même excitait les affronts, dont le Parlement était assailli. — « Je suis las, disait-il, de « rendre compte de mes actions à un tas de je ne sais
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« qui. Quand je fais la guerre, ils disent que je veux « ôter au Roi sa couronne; quand je propose un ac- « commodément, on m'appelle un Mazarin. Je ne puis « rien faire, qui soit au gré de la Compagnie. A l'avenir, a je réglerai mes affaires sans en rendre compte à de « petits coquins, par lesquels je saurai bien me faire « respecter. »
Pendant que M. le Prince tenait Paris dans le désordre, et menait au combat, contre les troupes du Roi, les recrues qu'il avait ramassées dans les rues, les négociations continuaient. Le Parlement demandait la retraite des troupes de part et d'autre, et le renvoi de Mazarin. Les Princes se refusaient à éloigner leur armée, et auraient cédé sur l'article du Cardinal, s'ils avaient pu obtenir qu'il consentît à toutes leurs exigences. Le Roi et ses conseillers finirent par comprendre qu'il était plus difficile de traiter avec les Princes qu'avec le Parlement, et qu'il convenait de lui faire espérer que le Cardinal se retirerait, si M. le duc d'Orléans et M. le Prince rentraient dans le devoir et retiraient leurs troupes.
Sa Majesté fit donc connaître son intention aux députés du Parlement, en donnant une réponse écrite à leurs remontrances réitérées. Cette note disait : — « qu'il « y avait lieu à s'étonner qu'une Compagnie , animée « de bonnes intentions, et composée de personnages « sages et avisés , insistât si obstinément sur une chose
« que, des sujets rebelles assistés des Espagnols, pré- « tendaient obtenir les armes à la main 5 et que le Parce lement de Paris eût agi prudemment en refusant de (( délibérer sur ce sujet, jusqu'à ce que les troupes « étrangères fussent sorties du royaume. Cependant , « Sa Majesté n'ayant rien tant à cœur que de donner « la paix à ses peuples et satisfaction à son Parlement , « se réservait d'éloigner de ses conseils et de renvoyer « hors du royaume le cardinal Mazarin, pourvu que « cette condescendance eût pour effet, de faire rentrer « les Princes dans le devoir; de rompre les ligues et u associations formées tant au dedans qu'au dehors du (( royaume ; de procurer la soumission de Bordeaux, « ainsi que des autres villes et provinces révoltées. Sa « Majesté demandait quelle garantie le Parlement pouru rait lui offrir sur tous ces points. »
Cette réponse, sans doute écrite par le garde des sceaux, parut raisonnable et habile, mais on n'en fut pas complètement satisfait : le Parlement pensait que le Premier Président aurait dû avoir un langage plus ménagé, lorsqu'il s'adressait à sa Compagnie. Il était toutefois difficile de ne pas lui faire sentir quelle était son impuissance et sa soumission à la tyrannie des Princes.
Le Parlement était en effet opprimé; toutefois il se refusait avec fermeté à devenir complice de la guerre civile. Il n'ordonnait aucune mesure , qui procurât de l'argent aux Princes, ou qui leur donnât une autorité
régulière sur !a Ville. Aussi le désordre était extrême, et il devint à peu près impossible de siéger au Palais, où M. !e Prince et M. de Beaufort dirigeaient chaque jour quelque sédition menaçante.
Livrer Paris à une telle anarchie était une mauvaise politique. M, le Prince ne pouvait en tirer aucun avantage, aucun accroissement de forces. M. le duc d'Orléans était plus sage-, il s'occupa donc à rassurer le Parlement et à faire cesser le désordre. Les Princes promirent encore d'apporter une déclaration formelle de se soumettre de tous points à l'autorité royale, sans exiger d'autres conditions que l'éloignement du cardinal Mazarin.
En effet, dès le lendemain, les Princes se rendirent au Parlement, et donnèrent la déclaration, à laquelle ils s'étaient engagés 5 mais il s'éleva un vif débat sur la manière dont elle serait présentée au Roi. M. le duc d'Orléans voulait qu'elle fût portée par messieurs du Parquet, qui, n'étant point du Parlement, n'auraient pas eu pouvoir pour négocier un accommodement : car il craignait qu'une députation de la Compagnie s'entremît dans une négociation déjà entamée par lui. Après une délibération, qui dura quatre heures, son avis prévalut de peu de voix. Quoique des précautions eussent été prises , et que la garde bourgeoise occupât les abords du Palais, la populace, aussitôt après que les Princes se furent retirés , envahit les salles , en criant :
— « Mort aux Mazarins ! « union avec les Princes ! » — Et comme messieurs du Parlement voulaient sortir, on leur refusa passage-, ils furent repoussés dans la Grand'- Chambre , et on les menaça de les y retenir, jusqu'à ce qu'ils eussent rendu un arrêt d'union avec les Princes. Les archers de la Ville , quelques compagnies bourgeoises et le guet vinrent au secours des magistrats, et il y eut une sorte de bataille, d'autant plus vive, que des gentilshommes et des soldats déguisés étaient mêlés aux séditieux. Les présidents de Maisons, de Nesmond et de Bailleul furent blessés, le président de Novion fut poursuivi dans la rue, ainsi que le président Lecoigneux, qui vit tomber à ses côtés un serviteur dont il était accompagné 5 plusieurs des magistrats, qui étaient en même temps officiers dans la garde bourgeoise , dépouillèrent leur simarre , et vinrent se mettre à la tête de leurs compagnies. Enfin les séditieux furent repoussés , après un combat, qui coûta la vie à trente ou quarante personnes.
L'ordre commença à se rétablir dans la Ville : le Parlement et la bourgeoisie étaient vivement indignés contre M. le Prince, et n'étaient plus très-éloignés de consentir au retour du cardinal Mazarin, et surtout au rétablissement de l'autorité royale , comme au seul moyen de mettre un terme à la guerre et aux calamités, qui affligeaient Paris et tout le royaume.
En même temps, cette guerre était aux portes de la
Ville. Le duc de Lorraine avait amené un corps de troupes auxiliaires aux Princes; mais l'inconstance de son caractère et les habiles manœuvres de M. de Turenne l'avaient décidé à se retirer et à abandonner la cause qu'il était venu secourir. M. le Prince se trouva bientôt menacé par le mouvement de l'armée du Roi , beaucoup plus nombreuse et mieux composée que la sienne. M. de Turenne occupait Saint-Denis, qu'il avait facilement repris. M. le Prince gardait le passage de la Seine à Saint-Cloud, et restait maître des deux rives, depuis Neuilly jusqu'à Paris-, mais une forte partie de l'armée royale, ayant traversé la Seine à Épinay, allait, en remontant la rive gauche, se porter en arrière des postes, qui défendaient les ponts. M. le Prince les fit aussitôt replier vers Paris; il voulait réunir toutes ses forces vers Charenton, et prendre position entre la Seine et la Marne, à leur confluent.
La route la plus courte était de traversée Paris; mais le Parlement, l'Hôtel de Ville et la garde bourgeoise venaient de recevoir l'ordre exprès du Roi de s'opposer à cette marche, et se disposaient à y obéir. M. le duc d'Orléans était aussi de cet avis et ne voulait pas se compromettre aussi gravement. M. le Prince aurait pu se trouver engagé dans cette guerre des rues, qui lui déplaisait tant.
R marcha avec toute sa cavalerie et son artillerie à travers le bois de Boulogne, passa devant la porte Saint-
Honoré, et suivit en dehors l'enceinte de la Ville jusqu'à la porte Saint-Denis. M. de Turenne trouijla cette retraite, et M. le Prince se vit obligé de concentrer ses troupes en avant de la porte Saint-Antoine. Pour arriver à Charenton, il aurait eu à suivre les rues du faubourg Saint-Antoine -, il se retrancha , en élevant des barricades et en faisant créneler les maisons.
La nuit se passa dans ces apprêts du combat. M. de Turenne n'avait pas encore son artillerie et ne pouvait attaquer les retranchements de M. le Prince, Le Roi était sur les hauteurs de Charonne, attendant l'issue de cette journée-, il aurait voulu que l'attaque commençât dès le matin. M. de Turenne s'y refusa d'abord ; mais, lorsqu'il sut qu'on élevait des doutes sur sa fidélité, il donna le signal.
L'ardeur des discordes civiles animait les deux partis. La barricade de la rue de Charonne fut emportée. A travers les balles, qui étaient tirées par les fenêtres, les gendarmes et les chevau-légers de la maison du Roi, commandés par Saint-Maigrin, arrivèrent jusqu'à la place qui était devant la porte Saint-Antoine. C'était là que se tenaient en réserve les mousquetaires de M. le Prince qu'il commandait en personne. Une charge impétueuse repoussa les assaillants, et en fit un grand carnage. Une autre attaque n'eut pas un meilleur succès dans la rue de Charenton , oià commandait, pour M. le Prince, le duc de Nemours.
M. de Turenne, à la tête d'une autre colonne, réussit mieux; il emporta la barricade placée au-devant de l'abbaye Saint-Antoine-, elle fut reprise alternativement par M. le Prince et les troupes du Roi. Les généraux des deux armées combattaient l'un en face de l'autre, séparés par un étroit espace. De part et d'autre tombaient à chaque moment les plus vaillants officiers. Vers le milieu du jour, la chaleur était telle, que le combat fut suspendu pour un moment.
M. de Turenne avait reçu des renforts, tandis que le duc de Beaufort avait essayé vainement de recruter des auxiliaires dans la garde bourgeoise. Lorsque l'attaque fut renouvelée dans la rue de Charenton par M. de Navailles, à qui venaient de se joindre plusieurs régiments, elle obtint un plein succès. M. le Prince allait être tourné; il se hâta d'envoyer un détachement, commandé par M. de La Rochefoucauld, pour soutenir le duc de Nemours. Le combat recommença à l'avantage de l'armée royale. Les soldats des Princes, harassés de fatigue et exposés à un feu meurtrier, ne suivaient plus leurs chefs ; leurs officiers avaient mis pied à terre pour charger l'ennemi, ainsi qu'un grand nombre de gentilshommes, qui étaient venus, comme volontaires, servir sous M. le Prince. Il en tomba beaucoup, mais La Rochefoucauld, Beaufort et Nemours parvinrent, presque seuls, à la bnrricade-, elle fut reprise.
M. le Prince arriva à leur secours, au moment où le
duc de Beaufort restait seul ; les autres étaient gravement blessés. La barricade fut encore une fois abandonnée, et ce qui restait de la colonne du duc de ^emours vint se joindre à la troupe que M. le Prince maintenait devant la porte Saint- Antoine.
L'artillerie de M. Turenne était arrivée et foudroyait les derniers restes de l'armée des Princes, lorsque, à l'improviste, les canons de la Bastille tirèrent sur Tarmée du Roi.
Ce n'était point le duc d'Orléans qui donnait ce secours inattendu à son allié 5 il avait absolument refusé de faire cause commune avec lui. Pendant que les deux partis se combattaient à mort, il était malade et se tenait au lit : ce qui lui arrivait toujours au moment du danger. Mais sa fille , mademoiselle de Montpensier , qui était plus courageuse et plus passionnée que lui, avait déjà pris un rôle important dans le parti des Princes. Fille unique du premier lit, héritière des grands biens de la branche des Bourbon-Montpensier , âgée de vingt-cinq ans , elle agissait avec indépendance et sans aucun calcul de prudence. Déjà, elle avait, malgré son père, livré la ville d'Orléans aux ennemis du Roi. Voyant le danger où se trouvait M, le Prince et son armée, elle vint à la Bastille^ Louvier, fils de Broussel, en était gouverneur. Plus par respect pour elle que par dévouement à la Fronde, il tira le canon et arrêta ainsi le mouvement des troupes de M. de Turenne.
Puis elle vint à la porte Saint-Antoine qui était occupée par la garde bourgeoise, et fit tant par ses paroles, qu'elle obtint que la porte serait ouverte ; c'était sauver la vie à M. le Prince, mais c'était aussi lui livrer Paris, au moment il oîi n'y comptait plus pour partisans qu'un ramassis de populace et de brigands. Le Parlement comptait sur la victoire du Roi; c'eût été une délivrance pour la magistrature et pour tous les honnêtes gens. Déjà un arrêt avait ordonné une assemblée générale de toutes les Compagnies à l'Hôtel de Ville, afin de proposer la rentrée du Roi , sans faire aucune condition. Assurément cette résolution aurait eu tous les suffrages, si M. le Prince eût été complètement vaincu, et s'il n'eût pas trouvé un refuge sur lequel il ne devait pas compter.
Même après sa retraite, il était à croire que le Parlement et la bourgeoisie voudraient se soumettre au Roi pi fit donc entrer dans la Ville un grand nombre de ses officiers et de ses soldats, qui se mêlèrent avec les batteurs de pavé, dont il avait fait sa troupe ordinaire dans la Ville. L'assemblée se tint le 5 juillet; elle était composée d'environ deux cents personnes , moitié magistrats, moitié bourgeois.
Dès le matin , le désordre avait commencé ^ les partisans de M. le Prince forçaient les passants à mettre une poignée de paille à leurs chapeaux et à crier : « à bas le Mazarin ! » M. le Prince allait se rendre à l'Hôtel
de Ville-, M. le duc d'Orléans, voyant toute la ville en rumeur, pensa que ce trouble pouvait bien être suscité par des agents du cardinal Mazarin, qui en effet croyait que rien n'était plus favorable au rétablissement de l'autorité, qu'un désordre complet. Monsieur avait aussi des soupçons contre le cardinal de Retz, qu'il regardait comme un mortel ennemi de M. le Prince ^ il se hâta donc d'aller l'en prévenir. Ils se rendirent ensemble à l'Hôtel de Ville, et remercièrent en peu de mots l'assemblée du secours, qui leur avait été donné 5 ils parlèrent aussi , sans rien proposer, de la nécessité de se défendre contre le Mazarin-, puis se retirèrent. M. le Prince, en sortant, dit bien haut qu'il n'y avait dans l'assemblée que des Mazarins , qui ne voulaient pas finir les affaires. A ce moment arriva un trompette de la part du Roi ; il apportait l'ordre de remettre l'assemblée à huitaine.
La foule des séditieux s'était portée sur la place de Grève et investissait l'Hôtel de Ville-, elle était échauffée et bruyante. La venue de ce trompette redoubla la fureur populaire, excitée d'ailleurs par les officiers que M. le Prince y avait mêlés. Leur consigne avait été d'abord de mettre la sédition en mouvement, afin de forcer l'assemblée à conclure l'union avec les Princes : mais eux-mêmes n'avaient pas jugé à propos de la mettre en question. Il était pourtant nécessaire que la rage de cette mutinerie eût un mot d'ordre et une satisfac-
tion, on y entendait crier que puisqu'il n'y avait dans cette assemblée que des Mazarins qui ne voulaient pas l'union, il fallait les tuer tous.
Il était déjà six heures du soir ; les séditieux cherchèrent à pénétrer dans l'Hôtel de Ville-, les entrées étaient défendues par des archers : on commença par tirer des coups de fusil aux fenêtres, puis les mutins mirent le feu à toutes les portes. Les membres de l'assemblée, se voyant presque sans défense, mirent un drapeau blanc aux fenêtres et jetèrent de l'argent dans la place. L'n secrétaire de M. le duc d'Orléans , écrivit un acte d'union; quelques-uns le signèrent. Tout était inutile. Le feu gagnait de tous côtés, la fumée était suffocante ; les assiégés ne trouvaient dans tout l'Hôtel de Ville ni fusils, ni hallebardes, ni aucune arme pour se défendre. Chacun se regardait comme dévoué à une mort certaine -, on se confessait aux curés qui siégeaient dans l'assemblée.
(Cependant les archers défendaient toujours l'entrée 5 les portes étaient bouchées, et les assiégés tiraient, par les fenêtres, sur les assaillants; mais d'autres brigands entrèrent par une petite porte, criant qu'ils fallait tout tuer; ils n'étaient autres que des voleurs; ils pillèrent le mobilier de l'Hôtel de Ville, et mirent à rançon les membres de l'assemblée qui leur donnèrent ou promirent de l'argent, qu'ils payèrent loyalement le lendemain. Il y eut aussi des meurtres : d'honorables magistrats, les uns fi-
dèles serviteurs du Roi, les autres du parti des Princes, des échevins; de bons et riches bourgeois furent tués.
La Ville était dans la stupeur, et personne ne se mit en peine de porter secours à cette assemblée, qui était l'élite de la bourgeoisie ; pas une compagnie de la garde bourgeoise ne se mit en devoir de les défendre. Ce fut seulement à minuit que M. de Beaufort vint mettre fin à cet affreux désordre. La consternation des honnêtes gens ne leur donnait aucun courage : ils étaient portés à blâmer le Parlement et l'Hôtel de Ville de n'avoir pas prévenu ce malheur, en consentant à un acte d'union. M. le duc d'Orléans se montrait affligé ^ M. le Prince se félicitait d'être ainsi maître de Paris.
Il ne tarda pas à voir qu'on n'est point maître, lorsqu'on n'a pas d'autre force et d'autre autorité que la violence et la furie d'une canaille déchaînée-, il sentit le besoin de rétablir le bon ordre et de donner une apparence de régularité au gouvernement de la sédition. Le lendemain des scènes sanglantes de l'Hôtel de Ville, il ne se trouva au Parlement que huit ou dix conseillers. Le procureur général Fouquet avait quitté Paris 5 tous les présidents restèrent dans leurs maisons. Le jour d'après il y eut une vingtaine de conseillers, et tous les membres du Parlement furent avertis qu'il y aurait Assemblée générale le surlendemain.
En même temps, il y eut assemblée à l'Hôtel de Ville-, les bourgeois les plus estimés et les plus considérables
avaient quitté la ville et se tenaient renfermés-, les élections de quartier se firent avec fraude ou violence. Toutefois ce ne fut pas sans effort qu'on réussit à faire élire Broussel pour prévôt des marchands, et le duc de Beaufort pour gouverneur de Paris, en remplacement de Lefebure et du maréchal de l'Hôpital, qui s'étaient retirés.
Ce nouvel Hôtel de Ville institué par les Princes se hâta de proclamer l'union de la Ville avec eux. Le traité portait l'engagement de travailler «à remettre l'État « dans sa première forme, à établir, sous l'autorité du « Roi, un conseil légitime des princes du sang, des « officiers de la Couronne , et des seigneurs de grande « et ancienne famille. »
Les Princes avaient supposé qu'ils pourraient aussi recomposer le Parlement; ils y vinrent au jour indiqué, et y trouvèrent quatre-vingts conseillers, mais pas un président. Le garde des sceaux Mole leur avait écrit de n'y point paraître ; les gens du Roi n'y étaient pas non plus. M. le duc d'Orléans se disculpa de la journée de l'Hôtel de Ville, en parla avec exécration, et demanda que le procès fût fait aux coupables 5 plusieurs avaient déjà été arrêtés. M. le Prince et M. le duc de Beaufort ne s'associèrent pas à cette protestation.
La justice ordinaire reprit son cours; toutefois il venait peu de conseillers, même aux Enquêtes. Peu à peu le nombre augmenta , et M. le duc d'Orléans obtint une délibération qui décidait, que si la députation en-
Yoyée au Roi par le Parlement depuis plus de quinze jours, ne rapportait pas une réponse, il serait passé outre et qu'on délibérerait sur les affaires présentes. Ce même jour la députation reçut commandement du Roi de venir recevoir sa réponse à Saint -Denis. Cette réponse, si longtemps attendue, devait donner satisfaction au Parlement. Le cardinal Mazarin avait jugé que le moment était enfin venu, où le rétablissement de l'autorité royale était le seul moyen de rendre l'ordre et le bien-être à la ville de Paris. Evidemment la position des Princes ne pouvait se maintenir contre l'opinion et les vœux de tous les magistrats et de tous les honnêtes bourgeois 5 de sorte qu'en accordant, ou même en promettant la satisfaction de le voir, encore une fois, éloigné des conseils du Roi, aucun motif n'empêcherait plus la soumission de la Ville.
Mais il fallait y faire consentir le Roi et la Reine. Rien que le Cardinal les assurât qu'il ne les quitterait pas pour longtemps, et qu'il reviendrait dès que Paris serait soumis et les Princes forcés d'en sortir, cette séparation leur causait une vive douleur. Le Roi et la Reine ne savaient pas se résoudre à cette séparation et à une telle condescendance aux volontés de la révolte. Les députés du Parlement attendirent, encore pendant quatre jours, sans que le Roi les admît.
Enfin, à six heures du soir, le garde des sceaux vint leur donner la réponse du Roi. — k il est aisé , leur
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« dit-il, de connaître que cette insistance à demander « l'éloignement du cardinal Mazarin n'est qu'un préce texte; néanmoins Sa Majesté, sur les instances pres- « santés que lui-même a faites , a pris la résolution de « lui permettre de se retirer; mais seulement lorsque « les mesures nécessaires auront été prises pour le ré- « tablissement de l'ordre dans le royaume. Le Roi en- « tend que les députés du Parlement fassent savoir à « M. le duc d'Orléans et à M. le Prince , quelles sont « ses intentions , afin qu'ils envoient aussi leurs dé- « pûtes... Alors le Roi éloignera sincèrement le Cardi- « nal ; mais il veut savoir auparavant quelles proposi- « tions feront les Princes, après s'être accordés avec « le Parlement. »
Cette réponse , lorsqu'elle fut connue à Paris , parut une conclusion de la paix, et répandit une joie universelle. M. le duc d'Orléans en parla en ce sens ; mais elle ne satisfit pas M. le Prince-, il voulait bien traiter; il était même en négociation avec le cardinal Mazarin; mais évidemment ses exigences ne pouvaient obtenir satisfaction dans un accommodement, où interviendraient le Parlement et M. le duc d'Orléans pour leur propre compte.
Il convenait donc à sa situation et à sa politique de se remettre en bons rapports avec le Parlement. Il y vint désavouer pleinement la journée de l'Hôtel de Ville, parla de sa diligence à faire saisir les coupables, et de-
manda qu'on les mît à la torture, afin de connaître par leurs aveux les auteurs de ce crime.
Puis les Princes traitèrent de mensonge et d'artifice l'offre que faisait le Cardinal de se retirer, quand on aurait désarnré. Ils ne voulaient entrer en aucune conférence avant que le Cardinal fût hors du royaume. Cet avis, après une longue délibération , fut adopté, à un grand nombre de voix, par une Assemblée composée de cent dix conseillers ; les présidents n'étaient point revenus.
Cette détermination du Roi n'eut donc pas les conséquences que le Cardinal avait espérées 5 elle avait été trop tardive. Si, au moment où le Parlement et l'Hôtel de Ville étaient à la fois nombreux, forts et animés d'un esprit de sagesse, le Roi eût fait cette proposition, les Princes auraient été obligés d'y consentir, ou de quitter Paris, dont ils n'étaient pas maîtres. Maintenant la bourgeoisie et le Parlement vivaient dans l'effroi ^ les magistrats les plus respectés avaient abandonné leurs fonctions et se tenaient cachés. Ainsi rien ne put être conclu: de part et d'autre, on continua des négociations patentes ou secrètes. M. le Prince espérait encore s'entendre avec le cardinal Mazarin. Mais l'un comme l'autre ambitionnait d'être chargé de traiter de la paix avec les Espagnols. Il était en effet de toute évidence que celui qui procurerait la paix, si vivement désirée par les peuples, se trouverait le premier personnage du gouvernement , et serait tout-puissant dans le royaume.
iM. le Prince régnait à Paris, autant que c'était cliose possible dans un tel désordre. Le Roi avait quitté Saint- Denis pour se tenir à Pontoise. Il n'avait pas emmené avec lui les députés du Parlement et ils n'avaient reçu qu'une réponse verbale du garde des sceaux et non pas une déclaration du Roi. M. le Prince se rendit à Saint- Denis, et voulut les ramener à Paris. Ils refusèrent, disant qu'ils avaient l'ordre du Roi d'attendre sa réponse. Le lendemain une lettre de cachet leur fut envoyée de Pontoise; ils étaient chargés d'aller la porter au Parlement. Quatre ou cinq cents bourgeois les ramenèrent à Paris en grande pompe. L'espérance d'un accommodement réjouissait le peuple; et les Princes croyaient aussi que la cour était disposée à satisfaire leur prétention. Mais le président de Nesmond donna connaissance de la lettre par laquelle le Roi mandait les députés à Pontoise, pour leur faire entendre ses intentions de sa propre bouche.
Le Parlement était devenu plus nombreux et les partisans des Princes y étaient en majorité; ils proposèrent de déclarer M. le duc d'Orléans régent ou lieutenant général du royaume, jusqu'à ce qu'il y eût certitude que le cardinal Mazarin était sorti de France. Quelle que fût la bonne volonté qu'on avait en ce moment pour les Princes , il fut décidé par cent trentesept voix contre six que le duc d'Orléans ne recevrait pas un titre nouveau, puisque en qualité de fils de
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France il avait, de droit, toute l'autorité nécessaire.
En même temps, un arrêt déclara que le Roi n'était pas en liberté, qu'il était détenu par le cardinal Mazarin, et que M. le duc d'Orléans était prié d'employer son autorité pour remettre le Roi en pleine liberté. Ce même arrêt, contrairement à la délibération précédente, l'autorisait à prendre le titre de lieutenant général du royaume.
Il écrivit une lettre respectueuse au Roi, en demandant, plus absolument que jamais, le renvoi du Cardinal ; il ajoutait qu'il n'userait du pouvoir qui lui était donné que pour le service et le bien de l'Etat. Le Roi refusa de voir son oncle.
Le Parlement, tel qu'il était composé, devenait à peu près aux ordres des Princes-, il délibéra sur les moyens de se procurer de l'argent, afin de donner exécution à l'arrêt qui avait mis à prix la tête du cardinal Mazarin, de pourvoir aux frais de la guerre. On comptait parmi les ressources la vente de la bibliothèque du Cardinal, qui avait été suspendue, depuis qu'il en avait fait don au Roi.
Puis les Princes proposèrent d'établir un conseil dont le chancelier Séguier serait président. N'exerçant aucune fonction puisqu'il y avait un garde des sceaux, il était resté à Paris sans prendre aucune part à tout ce qui s'était fait. Il se fit un peu prier, puis y consentit, au grand scandale de la haute magistrature.
Ce gouvernement des Princes, loin de maintenir l'or-
dre dans la Ville, ne pouvait pas même discipliner leur propre parti. Deux événements témoignèrent des divisions qui régnaient, entre des grands seigneurs et des gentilshommes, les uns comme les autres, orgueilleux, querelleurset sans respect pour aucune autorité.
Une querelle d'étiquette s'éleva au Luxembourg entre le prince de Tarente, fils du duc de la Trémoille, et le comte de Rieux, fils du duc d'Elbeuf -, M. le Prince voulut arranger cette affaire, afin de prévenir un duel. M. de Rieux répondit qu'il n'y avait aucun accommodement à faire, puisque M. de Tarente ne pouvait avoir la prétention de croiser le fer avec lui, vu la grande inégalité de leurs maisons. Le prince de Condé, parent et ami des la Trémoille, traita M. de Rieux d'insolent et fit un geste menaçant. M. de Rieux fut tellement irrité qu'il se jeta sur M. le Prince, et le frappa au visage. Tous deux mirent l'épée à la main -, on les sépara. Rieux fut mis à la Rastille, mais il en sortit peu de jours après. Sa conduite fut très-approuvée par les grands seigneurs du parti.
Le duel du duc de Nemours et du duc de Reaufort contribua encore davantage à décrier les Princes et leur entourage 5 ils étaient beaux-frères et depuis longtemps ennemis. Ils se rencontrèrent. Le combat était de cinq contre cinq : chacun des adversaires ayant amené des gentilshommes de sa maison. On combattit à l'épée et au pistolet. Le duc de Nemours tira le premier et la balle passa dans les cheveux de M. de Reaufort, qui s'avança
à deux pas de son beau-frère et lui offrit la vie , s'il consentait à la demander. Le duc de Nemours avait tiré son épée et blessa légèrement le duc de Beaufort, qui tira sur lui à bout portant; M. de Nemours tomba mort.
Le duc d'Orléans et M. le Prince pensèrent qu'il ne convenait pas de traiter de telles affaires judiciairement, et qu'il était plus sage de ne point faire de poursuite.
Le Roi et le Cardinal, sachant le désordre qui régnait à Paris, et combien les troupes des Princes étaient inférieures en nombre et en discipline à l'armée royale, se décidèrent à un acte d'autorité; il fut conclu de transférer le Parlement à Pontoise, afin qu'il pût doiibérer avec liberté.
Le Parlement de Pontoise ne fut pas d'abord assez nombreux, pour avoir beaucoup d'autorité sur les esprits; il était présidé par le Premier Président garde des sceaux. On y comptait deux présidents, onze conseillers et quatre maîtres des requêtes. L'évêque de Noyon, pair de France, et les maréchaux de Villeroy et de l'Hôpital y siégeaient, selon leur droit, comme conseillers. Le procureur général Fouquet était le seul membre du parquet qui s'était rendu à cette séance. Sur ses conclusions, la Cour rendit un arrêt qui ordonnait que de très-humbles remontrances seraient faites au Roi pour obtenir le rétablissement de la tranquillité publique, et qu'il serait supplié d'éloigner le cardinal Mazarin. Cette remontrance fut présentée par le président de Novion.
Elle était en termes assez aigres. Ce n'était plus du courage-, car on savait déjà que le Roi avait le dessein de l'aire ce qu'on lui demandait.
Le Roi répondit qu'il communi{|uerait ses intentions à son conseil. La réponse, du Roi portait que, sur les remontrances de son Parlement, il promettait de renvoyer le Cardinal et de tenter le moyen de faire cesser les factions qui troublaient l'État. Mais en témoignant hautement le regret qu'il éprouvait en prenant cette résolution, il faisait l'éloge le plus flatteur du Cardinal et des services qu'il avait rendus à rÉtat.
Cet acte d'autorité du Roi n'avait pas été bien calculé; on l'attribuait au cardinal Mazarin, qui n'avait jamais su connaître l'esprit d'un pays oii il était étranger, et qui croyait encore qu'on pouvait, par des intrigues et des partis moyens, triompher des obstacles et des menaces que lui opposaient les opinions de la magistrature et de la bourgeoisie parisienne.
Le Parlement tout entier, hormis les onze qui s'étaient rendus à Pontoise, regarda cette translation comme un outrage. Aucun exemple, aucune tradition n'autorisait cet acte d'autorité royale. C'était seulement lorsque le roi n'était pas reconnu à Paris, comme sous Charles VII et Henri IV, que le Parlement avait été convoqué dans une autre ville. Au temps encore récent de la première Fronde, quand le cardinal Mazarin avait voulu le transférer à Montargis, le Parlement n'avait pas
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eu la pensée d'obéir. Jamais, disait-on, depuis le commencement des troubles, le Parlement ne s'était opposé à la volonté royale, autrement que par voie d'humbles remontrances, ainsi il n'a. ait point manqué de soumission, ni de respect au Roi.
Ce mécontentement de messieurs du Parlement, qui étaient restés à Paris, échauffés par les amis de M. le Prince, s'exalta au point qu'il y eut dans l'Assemblée générale une clameur unanime contre ceux qui siégeaient à Pontoise. On parla de ne les plus considérer comme membres du Parlement; ils s'étaient, disait-on, rendus indignes d'y siéger.
M. le duc d'Orléans jugea que tant d'emportement était nuisible à ses intérêts personnels, et ne servirait point à terminer les affaires par voie de négociation. Il fit savoir ce qu'il en pensait, et vint au Parlement le jour où l'on devait délibérer sur la proposition d'exclure de la Compagnie ceux qui étaient à Pontoise. M. le Prince y assistait aussi. Pour calmer les esprits, le président de Nesmond donna lecture d'une lettre du président de Novion, qui écrivait de Pontoise que ceux qui siégeaient à Pontoise avaient pensé que tout moyen était bon pour l'expulsion du cardinal Mazarin , et que l'on pouvait compter sur la parole du Roi et de la Reine.
La violence des opinions ne fut point apaisée. Après des propositions plus furieuses les unes que les autres,
il fut arrêté que ceux qui avaient siégé à Pontoise seraient rayés du tableau, et leur postérité déclarée indigne de siéger au Parlement; mais qu'on commencerait par leur écrire qu'ils eussent à revenir dans un délai de huit jours pour faire leur charge.
La Chambre des Comptes et la Cour des Aides reçurent aussi l'ordre de quitter Paris. Le chancelier Seguier, dont jusqu'alors le Fioi et le Cardinal ne s'étaient pas inquiétés, le laissant à Paris où il resta d'abord étranger à toute faction, puis devint assez docile aux volontés de M. le duc d'Orléans, reçut une lettre du Roi, qui lui témoignait que sa conduite ne l'avait point mécontenté, et qu'il eût à se rendre auprès de lui pour reprendre sa charge. Il était très-satisfait d'être ainsi traité ; mais M. le duc d'Orléans, afin d'empêcher cette désertion, lui fit refuser le passe-port nécessaire pour sortir de Paris.
La position des Princes restait la même ; ils étaient sans véritable puissance. La ville de Paris n'était pas disposée à faire le moindre sacrifice pour servir leur cause : on voulait la paix. Ils étaient obligés de laisser croire qu'ils étaient en négociation, et que leurs propositions n'étaient pas écoutées.
Mais le cardinal Mazarin venait de quitter la cour. Les Princes avaient souvent et formellement déclaré qu'ils ne demandaient pas une autre condition : ainsi leur embarras devenait plus grand; ils n'étaient plus
assurés, même au Parlement, de trouver la moindre volonté de s'entremettre pour leurs intérêts personnels. En effet, aussitôt que cette nouvelle fut annoncée, le langage ne fut plus le même. On disait que le Roi, ayant bien voulu faire le premier pas, la soumission devait être entière 5 que le Parlement n'était ni en puissance ni en volonté de se mettre en guerre contre le Roi, et qu'il fallait prier M. le duc d'Orléans devenir à l'Assemblée faire sa déclaration d'obéissance.
11 s'y rendit en effet, et réussit à faire traduire en termes équivoques l'intention du Parlement, qui était réellement absolue et définitive. On ajouta : — « Pré- « supposant que la sortie du Cardinal soit effective , et « pourvu que le Roi donne une amnistie générale; « qu'il retire ses troupes des environs de Paris , de la « Guyenne et des autres provinces pour les employer « sur la frontière; qu'il rétablisse les choses au même « état qu'elles étaient avant les présents événements; « qu'il réunisse le Parlement et donne sûreté à la re- « traite des troupes étrangères. »
Les Princes firent demander des passe-ports pour les négociateurs qu'ils enverraient; la réponse du Roi fut « que le Parlement avait déjà enregistré à Pontoise sa « déclaration d'amnistie ; que les conditions en àe- « valent être exécutées; qu'il fallait poser les armes; « envoyer à Sa Majesté une renonciation à toutes sortes « d'associations formées dans le royaume ; faire sortir
« de Stenay et de la Guyenne les Espagnols, et joindre « les troupes levées au nom des Princes à l'armée du « Roi. Ces conditions une fois accomplies, ceux qui « servent M. le duc d'Orléans et M. le Prince seront « les bienvenus. »
Le duc dOrléans porta celte réponse, en se plaignant qu'elle fût si dure; il trouvait injuste que l'amnistie émanât de la seule autorité du Pioi 5 il disait qu'en pareil cas elle aurait dû, selon l'usage être négociée entre les deux partis ^ que d'ailleurs rien ne garantissait aux Princes qu'ils seraient rétablis dans leurs droits et gouvernements.
Le Roi persista à user souverainement de son autorité. Les Princes craignaient, en se soumettant expressément, de manquer de parole à leurs alliés les Espagnols et de perdre ainsi leurs auxiliaires.
La déclaration d'amnistie n'avait pas encore été publiée à Paris; elle renfermait les plus honorables témoignages des services du cardinal Mazarin ; en outre elle avait été vérifiée et enregistrée à Pontoise; c'était deux motifs pour mécontenter les parlementaires restés à Paris, et même ceux qui n'allaient plus au Palais.
Mais il n'en était pas ainsi de tout le peuple de Paris, qui voulait et savait que le Mazarin était parti. Cette disposition de la bourgeoisie était si évidente et si bien connue à la Cour, que le Roi restait inflexible et répondait à une lettre de M. le duc d'Orléans, en lui répétant
les conditions de l'amnistie ; il renvoya la lettre de M. le Prince sans l'avoir ouverte.
Ils recoururent encore au Parlement. Pour cette fois ils ne furent plus favorablement écoutés^ et lorsque le vieux Broussel , que son grand âge rendait de plus en plus violent et déraisonnable, dit qu'il fallait se fortifier et se préparer à se défendre contre le cardinal Mazarin, puisque c'était toujours lui qui régnait et qui donnait des ordres, il suscita l'étonnement et l'horreur de tous les gens de bien ^ le plus grand nombre de messieurs de la Grand'Chambre opina qu'il fallait prier les Princes de désarmer, ainsi qu'ils l'avaient promis, et d'aller ensuite rendre leurs devoirs au Roi,
La délibération lut remise au lendemain ; M. le Prince, irrité de ne plus trouver le Parlement docile, se livra à tout l'emportement de son caractère, déclara qu'il ne poserait pas les armes, si on ne lui donnait pas des sûretés. Il se refusa à écouter ceux qui lui rappelaient ses promesses. Il était appuyé par les Présidents de Longueil et de Nesmond, qui lui étaient toujours dévoués. Ses partisans n'étaient plus aussi nombreux, mais ils étaient encore hardis et plus violents 5 ils troublèrent la délibération, comptèrent à faux les suffrages, firent voter ceux qui n'en avaient pas le droit. De la sorte ils réussirent à faire passer l'avis que messieurs les Princes écriraient au Roi, qu'ils avaient mis bas les armes et qu'ils supphaient Sa Majesté de leur envoyer des passe-
ports pour leurs députés, afin que , d'accord avec eux , les conditions de l'amnistie fussent réglées.
Après avoir obtenu cet arrêt par fraude et violence , le conseiller de Monin , serviteur de M. le Prince, qui l'avait proposé, le dicta au greiiier, en changeant les termes 5 de telle façon (jue les Princes ne poseraient les armes qu'après avoir reçu les passeports.
Sur ce, une nouvelle rumeur s'éleva ; beaucoup de messieurs les conseillers s'écriaient qu'ils n'avaient pas donné leur voix à une proposition conçue en ces termes; M. le Prince se livrait à toute sa colère, réclamant des garanties pour lui et ses troupes, disant que l'amnistie vérifiée à Pontoise, et non pas à Paris, était nulle et sans valeur.
Quelle que iùt l'orgueilleuse domination de M. le. Prince, l'arrêt ne fut point tel (ju'il le voulait : le texte, portait que les Princes déposeraient les armes; qu'ils l'annonceraient au Roi , en lui demandant des passeports pour les troupes étrangères et ses ordres pour les troupes françaises ; en outre qu'ils réclameraient une amnistie en bonne forme.
Le Roi avait quitté Pontoise pour Compiègne; chaque jour lui arrivaient de nouvelles assurances du désir que Paris avait de le revoir et de retrouver le bon ordre et la paix. Le Coadjuteur, nommé depuis quelques mois cardinal, vint pompeusement recevoir la barette
de sa main, et lui amena une nombreuse députation au clergé de Paris.
Il venait non-seulement faire acte de respectueuse soumission au Roi, mais il était autorisé par M. le duc d Orléans à donner l'assurance de sa disposition à ne plus faire cause commune avec M. le Prince, et à rentrer dans le devoir et l'obéissance. Ce message fut accueilli sans empressement et sans confiance; on ne s'assurait pas beaucoup aux paroles du cardinal de Retz, et on ne pouvait jamais ajouter une foi entière aux promesses de M. le duc d'Orléans.
Enfin le Parlement, voyant que les Princes ne cherchaient plus qu'à prévenir la complète ruine qui les menaçait, se détermina à s'occuper de ses propres intérêts. Il fut résolu d'envoyer une députation au Roi pour lui demander la paix, et cette fois sans condition; mais le Roi ne connaissait d'autre Parlement que celui qui siégeait à Pontoise ; il fit savoir que les magistrats réunis à Paris étaient en contravention manifeste avec ses ordres, et n'étaient que des rebelles.
Les dispositions de la bourgeoisie et du peuple de Paris témoignaient évidemment que le Roi n'avait besoin d'aucune négociation pour rentrer en maître dans sa capitale. Il était au moins inutile de traiter avec les Princes et de marchander leurs exigences.
Le Roi se rapprocha de Paris et revint à Pontoise. Avec son autorisation, une assemblée de bourgeois se
réunit au Palais -Royal, et délibéra sur le refus des passe-ports que les six corps de marchands avaient demandés aux Princes , pour aller présenter leurs hommages au Roi. L'ordre avait aussi été envoyé à la garde bourgeoise de protéger et de défendre cette assemblée contre toute attaque. Bientôt après tout le quartier environnant le Palais-Royal s'émut, criant : — « Vive le Roi ! » — et arborant, aux chapeaux, un papier blanc, signe du parti royaliste, opposé au bouquet de paille des partisans des Princes.
Leur chance était devenue si mauvaise qu'ils ne tentèrent rien contre cette réunion , et accordèrent les passe-ports. Peu après Broussel se démit de la prévôté des marchands, et M. de Beaufort du gouvernement de Paris,
Dès lors, Paris fut gouverné par l'autorité du Roi. Le Parlement, sur la proposition de messieurs du Parquet, ordonna qu'aucun signe de ralliement ne fût désormais porté; et la paille fut quittée plus volontiers que le papier. Toutefois le Parlement s'opposa encore à la publication de l'amnistie vérifiée à Pontoise; mais c'était uniquement dans un intérêt de Compagnie, et afin de ne point reconnaître qu'il y eût un autre Parlement qu'à Paris.
Enfin dans les premiers jours d'octobre 4652, M. le Prince, qui avait été assez gravement malade, (juitta Paris à la grande joie de tout le pays et emmena son
armée qui, depuis deux mois, ainsi que celle du Roi dévastait toute la campagne. Jusqu'à ce dernier moment il avait entretenu une négociation avec le cardinal Mazarin; mais ses prétentions étaient trop hautes , et le Cardinal prévoyait combien M. le Prince serait gênant, s'il se réconciliait avec la cour.
Les députés des corporations avaient été reçus avec la bienveillance la plus empressée et rapportèrent de bonnes paroles du Roi, qui néanmoins ne leur avait rien dit de décisif. Il s'avança jusqu'à Saint-Germain; les colonels et capitaines de quartier de la garde bourgeoise vinrent lui présenter leurs hommages le 18 octobre, et le Roi leur promit de rentrer à Paris trois jours après.
Le 21 octobre au matin, chacun des présidents et des conseillers reçut une lettre de cachet, qui lui enjoignait de se rendre le lendemain au Louvre pour assister au lit de justice du Roi. Ces lettres étaient personnelles et n'indiquaient point une convocation du Parlement. Rroussel et les présidents ou conseillers, qui avaient persisté dans les cabales de la Fronde, ou qui s'étaient montrés zélés serviteurs des Princes, n'avaient point reçu de lettres. Une ordonnance du Roi avait rappelé le Parlement à Paris. Le même jour, le Roi fit son entrée. M.- leduc d'Orléans et Mademoiselle avaient reçu l'ordre de quitter Paris; rien ne leur avait été ni accordé, ni promis. Le Roi, la Reine, le Cardinal, ne savaient aucun gré au cardinal de Retz des services
qu'il avait pu rendre, pendant cette dernière période de la Fronde : il était tenu pour suspect.
Le lendemain, le Parlement s'assembla au Louvre. Le chancelier présidait, selon son droit. Le procureur général apporta la déclaration d'amnistie, en donna lecture sans aucun discours, et déposa ses conclusions. Quelques observations furent présentées. Tous les actes du Parlement, à dater du commencement de 1651, étaient cassés. Il fut remarqué que les troubles et les rébellions avaient commencé plus tard; mais si on eût pris une date postérieure, les arrêts et les déclarations relatifs au cardinal Mazarin auraient subsisté; ainsi cette objection sembla peu raisonnable et opposée au rétablissement de la paix ; elle ne fut appuyée par personne.
Il n'en fut pas de même pour l'article de la déclaration relatif à l'amnistie. Elle semblait générale; néanmoins plusieurs de messieurs du Parlement n'avaient pas été convoqués , et le maître des cérémonies n'avait point laissé entrer le conseiller Hénault, quoiqu'il eût présenté une lettre de convocation. A la déclaration était même jointe une liste d'exilés. Une autre observation fut présentée contre le peu de délai accordé à messieurs les Princes, pour accepter les conditions qui leur étaient faites et pour se soumettre à l'autorité du Roi.
Ces deux articles décidèrent un grand nombre de messieurs du Parlement à donner un avis contre les conclusions du procureur général; elles ne furent pas adoptées.
Le garde des sceaux et surtout le chancelier parlèrent avec insistance pour ramener la Compagnie aux conclusions du Parquet. Ils promirent de parler au Roi, afm d'obtenir pleine et entière grâce pour messieurs du Parlement, et un plus large délai pour les Princes. Cet expédient fut adopté unanimement, et la déclaration fut vérifiée.
Le "Roi entra dans la salle pour le Lit de Justice. Le Chancelier parla de la misère des peuples, lorsqu'ils s'écartent du devoir 5 des calamités où la ville de Paris et le Parlement avaient été entraînés par leur aveuglement ; de l'oppression qui avait pesé sur ceux qui s'étaient révoltés contre l'autorité royale, et enfin du bonheur qu'on devait maintenant au Gouvernement de la Reine et à l'indulgence du Roi.
Le garde des sceaux , en fonction de Premier Président, prit ensuite la parole. l\ exprima les mêmes pensées, en termes moins pompeux 5 mais il fut éloquent « à sa façon ', » et sa parole fut, comme dans toutes les grandes occasions, ferme et sévère.
La déclaration d'amnistie, qui venait d'être enregistrée, fut lue, ainsi qu'une seconde déclaration, qui réta- ])lissait le Parlement à Paris, confirmait tous les actes du Parlement de Pontoise, et annulait les délibérations des présidents et conseillers, qui étaient restés à Paris.
Lne autre déclaration ordonnait aux ducs de Beau-
' Mémoires de Lancelol.
fort, de Rolian et de La Rochefoucauld de sortir de Paris, ainsi que les membres du Parlement, qui étaient par office attachés au service des Princes. Il était défendu désormais à tous les magistrats du Parlement d'avoir habitude, ni fréquentation avec les Princes, de prendre soin de leurs affaires et d'en recevoir pension.
Cette déclaration se terminait ainsi : — « Considé- « rant que tous ceux, qui ont voulu commencer la « guerre civile ou exciter quelque désordre dans notre « État, ont ordinairement essayé de surprendre la reli- « gion de notre Parlement, en gagnant et séduisant les « esprits de plusieurs officiers d'icelui ; qu'ils leur ont « fait employer l'autorité, que nous leur avons accordée « par les charges qu'ils exercent dans la Compagnie, « pour décrier nos affaires, dont leur profession leur « avait donné peu de connaissance ; que pour faire réus- « sir leurs desseins ils ont artificieusement suscité des « Assemblées générales de toutes les Chambres, pour '( y faire délibérer indifféremment sur toutes proposi- « tions , que les moindres particuliers ont voulu faire ;
« Voulant éviter que de tels maux n'arrivent plus <( dans notre Royaume à l'avenir, nous avons fait et « faisons très-expresses inhibitions et défenses aux « gens tenant notre dite Cour de Parlement de Paris, « de prendre ci-après connaissance des affaires géné- « raies de notre Etat et de la direction de nos finances ^ c de rien ordonner ou entreprendre contre ceux à qui
« nous en avons confié l'administration , à peine de « désobéissance 5 déclarons dès à présent nul, et de nul « efiet, tout ce qui a été, devant ou pourrait être ciu après résolu et arrêté sur ce sujet, dans ladite Com- « pagnie, au préjudice de ces réserves, et voulons que « nos autres sujets n'y aient aucun égard. »
Ainsi le Parlement était ramené à l'observation entière de redit de février 1641, qu'avant la mort du cardinal de Richelieu Louis Xlll était venu lui imposer; ainsi le consentement royal accordé, en 1648, aux articles de la Chambre de saint Louis était mis à néant. Le rôle politique de cette Compagnie souveraine était fini. Ce grand acte d'autorité ne rencontrait ni résistance, ni contradiction; le Tiers-État , la bourgeoisie et le peuple de Paris ne faisaient pas entendre une réclamation. — C'est que tout ce qui s'était passé, depuis deux ans, avait témoigné de l'impuissance du Parlement à maintenir l'ordre public; il s'était laissé pénétrer par les intrigues des Princes ; il n'avait pas su leur résister; il s'était courbé sous leur tyrannie. Insulté et frappé par les gens de guerre, les gentilshommes et la populace, il avait été dispersé, et ce qui en était resté avait encore servi d'instrument à la rébellion. Ainsi, le réduire à ses attributions judiciaires, ce n'était pas, dans ces circonstances, priver la nation d'une garantie politique, encore que ce fût lui ôter une garantie de justice.
Quelques tentatives d'indépendance furent encore faites par messieurs des Requêtes 5 ils voulurent demander le rappel des exilés. Le Roi leur fit savoir que, s'ils continuaient, il userait contre eux de son autorité; et comme ils réclamaient l'Assemblée des Chambres, le Premier Président remit la délibération, après la séance de rentrée ^ on était alors en vacances.
Le Roi vint à cette séance et y fit lire une déclaration, qui ordonnait la saisie des biens de M. le Prince, du prince de Conti et de madame de Longueville. Le lendemain, le Premier Président annonça qu'il avait, de concert avec le Chancelier, parlé au Roi en faveur des exiles ; qu'ils renouvelleraient leurs instances ; mais qu'il ne fallait rien précipiter : ajoutant toutefois que s'il ne pouvait rien obtenir, il assemblerait les Chambres.
Il y eut, en effet, une Assemblée. Le Premier Président fut chargé de présenter au nom de la Compagnie une supplique, qui ne fut pas accueillie. Il conseilla de ne point renouveler cette démarche, qui pourrait être plus nuisible qu'utile.
L'obéissance du Parlement fut bientôt mise à une nouvelle épreuve. Le Roi vint au Palais apporter treize édits, ayant pour objet des mesures extraordinaires de finance ; quelques-unes étaient formellement contraires aux déclarations de 1628, et supprimaient la liberté de délibération et les moyens de contrôler l'exécution de ces édits.
Le Chancelier expliqua la nécessité des impôts et des emprunts, pour la continuation de la guerre. Le Premier Président parla avec une extrême sévérité de la guerre civile, et l'on fut surpris du peu de ménagement qu'il garda pour M. le Prince, auquel il avait été si attaché. On aurait pu se souvenir qu'il n'avait pas attendu ce moment pour blâmer hautement la désobéissance et la rébellion de M. le Prince, qu'il avait, en face, rappelé à son devoir.
La position de Mole, à la l'ois garde des sceaux et premier président, devenait de jour en jour plus embarrassante. L'esprit d'opposition des Enquêtes n'était. pas entièrement dompté. A la seconde Chambre, on avait refusé d'entendre un rapporteur parce qu'il avait siégé au Parlement de Pontoise. Le garde des sceaux, toujours porté à défendre ou à excuser les membres du Parlement, essaya de pallier ce scandale , mais les coupables furent mandés au Louvre. Le Roi ne voulut point les recevoir, et ils reçurent un ordre d'exil ; toutefois , peu de jours après, lorsque la seconde Chambre eut témoigné le regret de ce qui s'était passé et promis de donner toute satisfaction au Roi, ils eurent permission de revenir au Parlement.
Presqu'en même temps, dans une autre occasion il fut plus évident que les devoirs de garde des sceaux ministre du Roi et de premier président du Parlement étaient incompatibles. Les rentiers de l'Hôtel de Ville
n'étaient point payés, il leur était dû plus de deux quartiers ; le mécontentement était grand. On savait par expérience que les rentiers formaient une corporation puissante dans la bourgeoisie, et même dans les classes populaires. Les syndics furent appelés à des conférences tenues au Louvre par le duc de la Vieuville surintendant des finances 5 il ne donna point satisfaction aux rentiers, à qui il ne promettait que des à-compte.
Sur ces entrefaites, M. de la Vieuville mourut, et avant qu'un successeur lui fût donné, le garde des sceaux fut chargé de traiter cette affaire. Il n'avait pas plus que le surintendant les moyens d'acquitter la dette. Les esprits s'animèrent^ le prévôt des marchands , en sortant d'une conférence, fut gravement insulté; les rentiers se portèrent en foule et en tumulte au Palais pour demander justice, ainsi que cela se pratiquait avant les derniers édits du Uoi.
La sédition fut réprimée; cependant la Grand'- Chambre admit la plainte, mais donna en même temps arrêt portant permission d'informer contre les perturbateurs; il fut accordé que des remontrances seraient présentées au Roi, et messieurs du Parquet furent chargés de solliciter une audience; ils virent le garde des sceaux, qui leur conseilla de ne rien précipiter. Il avait, comme Premier Président, à réclamer justice pour eux et, comme Ministre, il lui fallait refuser de faire droit à leur plainte.
Un nouvel incident acheva de montrer qu'il était impossible à M. Mole de rester dans cette double position. Fouquet de Croissy, conseiller au Parlement , était au nombre de ceux qui avaient été exceptés de l'amnistie 5 le séjour de Paris lui était interdit-, il n'obéit point à cet ordre d'exil, fut arrêté, conduit à la Bastille, puis enfermé à Vincennes. Le chancelier vint apporter une lettre de cachet qui donnait avis au Parlement que le Roi avait envoyé M. de Croissy en détention, et nommé des commissaires chargés de lui faire son procès, pour avoir eu intelligence avec des sujets rebelles et formé des intrigues à Paris.
C'était mettre en oubli les formes de la justice et les prérogatives du Parlement. Il n'y avait pas, disait-on, un exemple pareil : — « le procès devait être porté au « Parlement, et c'était à la Compagnie qu'il appartenait (( d'élire des commissaires pour faire l'instruction. » — Croissy refusa de répondre aux commissaires nommés par le Roi. Ces difficultés mécontentèrent le Roi; cinq ou six conseillers furent exilés, et il nomma une commission de conseillers d'État, pour faire le procès.
Mole qui, pendant toute sa vie de magistrat, avait protesté contre la justice par commission, et qui en toute occasion avait défendu les membres du Parlement contre les actes d'autorité arbitraire, ne pouvait plus être Premier Président; il fut autorisé à quitter sa charge et à en traiter avec le président de Bellièvre, qui
lui succéda, en laissant sa charge de président à M. de Champlatreux.
Dès lors le nom de Mathieu Mole ne paraît plus dans l'histoire, pendant le peu d'années qui lui restèrent à vivre. Lorsqu'il avait été appelé à être ministre, ce n'était point pour exercer la moindre influence sur la politique, ni sur le gouvernement des aff'aires de l'État. La Reine et le cardinal Mazarin avaient d'abord pensé qu'il pourrait conserver la même autorité sur le Parlement et l'exercer dans l'intérêt de la puissance royale, pour laquelle il professait un respect sincère. Mais on le trouva fidèle à l'esprit de justice et de conciliation, qui avait toujours déterminé sa conduite. S'il s'était écarté de cette ligne, il aurait perdu tout le crédit qu'il avait sur sa Compagnie, et déjcà, à cette époque, elle était moins disciphnée. Ce fut alors que le Cardinal jugea qu'il serait plus profitable de la livrer à l'anarchie et de lui faire perdre le respect des peuples. Il appela Mole auprès du Roi , pour le retirer du Parlement, oii il aurait peut-être, sinon empêché, du moins diminué fimprudence et le désordre. Maintenant, Mole , traité comme le Roi et le Cardinal en avaient le dessein, ne pouvait plus être chef du Parlement. C'est ce qu'il comprit, et plus d'une fois, il dut se féliciter de n'être pas condamné à une docilité, qui aurait porté atteinte à son honneur et à sa gloire.
Quelle contenance aurait-il [ui avoir le jour où le Parlement prononça, en présence du Roi , — « que le prince de Condé était déchu du nom de Bourbon et condamné à recevoir la mort, en la forme qu'il plairait au Roi. » — Sans doute nul ne détestait autant que Mole la rébellion du Prince et ses alliances avec les ennemis delà France-, mais le respect et l'admiration qu'il avait pour le vainqueur de Rocroy et l'attachement qu'il avait professé pour lui ne pouvaient être oubhés.
Ce fut aussi un bonheur de ne pas présider cette séance du 15 avril 1655, où, parce que le Parlement hésitait à approuver sans examen les mesures de finance proposées par le surintendant Fouquet : mesures qui devaient ruiner l'État et enrichir le ministre, le Roi arriva de Yincennes en justaucorps rouge, en chapeau gris et en grosses bottes, pour commander, « que ses (( édits fussent exécutés, sans que le Parlement en prît « prétexte de s'assembler : sinon il y mettrait ordre. »
Mathieu Mole avait quitté la première présidence au mois d'avril 1853. Il mourut le 3 janvier 1856.
Aucun nom, dans cette magistrature française, honneur de la monarchie et delà nation, n'a laissé un si glorieux souvenir. Les paroles du cardinal de Retz, témoignage de son admiration pour les vertus et le courime du Premier Président, sont dans la mémoire de
quiconque a lu l'histoire de France '. Montesquieu écrivait, au milieu du dix-huitième siècle, dans V Esprit des lois: «Mole montra de l'héroïsme dans une condition qui « ne s'appuie ordinairement que sur d'autres vertus. »
Ces vertus, il les avait toutes : l'amour de la justice, le respect du droit, l'indépendance du juge, le sentiment du devoir. Il est resté le modèle du magistrat, le type de cet esprit parlementaire, qui conciliait l'amour de l'ordre et le respect de l'autorité royale, avec le culte religieux de la loi.
Pour écrire sa vie, pour témoigner que des vertus plus rares encore que son héroïque courage honorèrent aussi son caractère et sa conduite, il fallait le placer sur le théâtre de sa gloire et confondre son histoire avec l'histoire du Parlement, dont il a été le plus éminent représentant; il ne suffisait pas de le montrer dans les scènes si vivement racontées par le cardinal de Retz, scènes qu'Horace et Virgile semblent avoir poétiquement prophétisées.
Ac vekiti mapno in populo ciim sa-pc coorta est Sedilio, ?tevitqiie animis it^iiohile vulgus : Jamquo laces et saxa volniit, l'uror arma ministrat, Tune, pielate gravcin ac meritis, si forte virum quem Conspexere, silent, arroclisqiie auribus adstant, llle rei^it animes, et pectora muicet^
Enéide, liv. i.
1 Si ce n'était pas un lilasj^hrme de dire qu'il y a quelqu'un dans noire siècle de plus brave que M. le Prince et le grand Gustave, je dirais que c'est M. Mole.
^ Lorsque, dans un grand peuple, s'élève trop souvent la sédi-
Justum ac tenacem propositi viriim.
Non civiuni ardor prava jubentium Non vu Uns instantis tyranni Mente quatit solida.
Horace ^
De même qu'on ne ferait point reconnaître le génie d'un grand capitaine, en ne racontant que la journée du combat; de même on connaîtrait incomplètement Mathieu Mole, si on ne le voyait pas s'acquitter des grands et difficiles devoirs de Procureur Général sous le ministère du cardinal de Richelieu, de Premier Président sous Mazarin et pendant la Fronde.
L'ensemble de sa conduite, les opinions qui l'ont dirigé, ne contribuèrent pas moins que l'accomplissement journalier de ses devoirs et sa courageuse fermeté, à lui donner parmi la génération contemporaine la haute renommée, qui a été léguée à la postérité. Nous avons vu comment l'avocat général Talon , qui apprécie souvent sans bienveillance la conduite de Mole, admire toutefois, en chaque occasion, son courage, sa dignité, son désintéressement. Dans ses Mémoires, écrits à peu près jour à jour, il reproduit l'impression du moment. Lorsqu'il
lion, lorsque l'ignoble vulgaire est animé de fureur, les pierres et les lisons enflammés sont lancés; la rage fait arme de tout. Si, en ce moment paraît un homme grave, pieux, honoré, ils le regardent, se taisent, prèleni une oreille attentive; sa parole commande aux esprits et apaise les cœurs.
1 Ni la fureur populaire , quand elle ordonne le crime , ni le regard menaçant d'uu tyran, ne peuvent émouvoir l'âme inébranlable de l'homme juste et ferme en ses desseins.
n'a pas été du même avis que le Premier Président, il lui reproche cette différence d'opinion 5 quelquefois il se présente comme plus ferme et plus indépendant, et il blâme les transactions et les concessions, sans tenir compte de la différence des positions, et sans s'apercevoir que fréquemment lui-même aurait pu encourir davantage ce même reproche.
Dans une note intitulée : Réflexions générales sur Tétat présent des affaires, selon mon petit sens^ que l'éditeur de ses Mémoires a placée, on ne sait pourquoi, immédiatement après la journée des barricades du 27 août 16i8, Talon , qui, le jour oi^i il écrivait cette note était d'humeur chagrine, passe en revue les principaux personnages du moment, en les jugeant avec une sévérité malveillante. Il parle de Mole en ces termes.
« M. le Premier Président, homme plein de vertus et « de bons sentiments, sans intérêt particulier, était sans « honneur dans sa Compagnie et sans estime au Palais- « Royal. La modération, qu'il voulait apporter dans les « affaires, lui fut imputée à lâcheté de part et d'autre; « les petits artifices avec lesquels il voulait éluder les « déhbérations de la Compagnie s'appelaient trahisons , « et faiblesses au I^alais-Royal , où l'on voulait qu'il « interrompît les délibérations, qu'il empêchât les pro- « positions, et qu'il prît sur lui la haine de toute l'Assem- « blée. — Les zélés du Parlement l'accusaient qu'en « toutes sortes d'affaires il abandonnait toujours l'inlé-
u rèt du peuple pour être complaisant à la Cour. Ainsi « étant décrédité dans sa Compagnie, il le fut bientôt « dans l'esprit du peuple auquel beaucoup de gens fai- « saient entendre ce qui se passait, w
Il est difficile de croire que ce jugement ait pu être écrit le lendemain du jour où, ainsi que Talon luimême le raconte, le Premier Président avait montré tant de fermeté au Palais-Royal, et tant de courage contre la sédition. D'ailleurs en plusieurs autres occasions, il parle tout autrement du Premier Président et semble reconnaître que cet esprit de conciliation et de ménagement indiquait la meilleure conduite à tenir. En effet Mole ne trabissait ni son devoir envers la Reine, ni l'bonneur du Parlement, ni les intérêts du peuple, quand il s'efforçait de modérer l'ardeur des partis et de déjouer leurs intrigues.
Parmi les manuscrits fort nombreux, qui se rapportent à l'époque de la Fronde, dans le volume où se trouve le Mémoire svr la vie et les actions de Mathieu Mole par Claude Lepellelier, se rencontrent quelques pages, écrites sans doute par un magistrat contemporain, qui, après la mort de Mole, réfléchissant sur ses propres souvenirs, les résumait dans un jugement du caractère et de la conduite de Mathieu Mole.
« — J'ai toujours trouvé dans M. le Premier Prési- « dent un entier désintéressement, une grande fermeté, <( un continuel attachement à l'honneur de sa Compa-
LA VIE DE MATHIEU MOLE. 38o
« gnie jusqu'à se laisser trop aller aux procédés et aux « résolutions, qui blessaient l'autorité du Roi et le bon « ordre de l'État. J'ai cru voir que son caractère de « fermeté avait peut-être sauvé le renversement en- « lier de l'ordre public; mais j'aurais désiré plus de « force pour prévenir et empêcher les fautes que le « mauvais ministère a produites de la part de la cour, et « les emportements du Parlement et de quelques ma- « gistrats qui allaient trop loin. Peut-être son génie « n'avait-il pas assez d'étendue. »
Dans les notes écrites par Mole lui-même, il témoigna le regret que lui causèrent les fautes des uns, et les excès des autres. — « Le changement en la conduite a publique, depuis la mort du feu roi Louis le Juste a « été la véritable cause des malheurs de la France ; il « avait établi l'autorité royale à un tel degré, qu'il n'y « avait plus qu'à continuer et à suivre ses traces; ou « pour le moins à diminuer peu à peu, et non pas à tenter « tout à coup un ordre tout contraire, dans la pré- « somption que la douceur qu'on témoignerait, l'abo- « Htion qu'on accorderait à ce qui s'était passé et le « retour des exilés, feraient cesser toutes les causes ou « les prétextes des mouvements qui s'étaient excités.
(I En ce dessein, on a commencé la Régence, et ceux « qui avaient le dessein formé de ne point souffrir le gou- « vernement présent, se sont servis de ces changements, « ont tiré avantage de cette faiblesse, et peu à peu ont
« conduit le malheureux dessein qui a ébranlé la mo- « narcliie. »
Mole parle ensuite du gouvernement des finances, de l'excès des dépenses, de la misère des peuples, des nouveaux impôts, et autres damnables inventions pour se procurer de l'argent. — « On voulut alors rétablir cette « autorité déchue 5 elle était combattue par le Parlement « qui avait entrepris le contrôle de tout ce qui se fai- « sait, et on voulait le réduire à ne se plus mêler d'au- « cune affaire que celles des particuliers. »
« Ce qui ayant été reconnu, chacun a fait ses efforts « de part et d'autre, et les ennemis avec lesquels nous « étions en guerre s'en sont prévalus. Le coup le plus « dangereux a été l'emprisonnement de M. Broussel. K Comme par les barricades on avait forcé la Reine « d'accorder sa liberté, le ressentiment fut tel, que l'on u résolut d'en avoir raison à quelque prix que ce fût. « Dans ce dessein, le siège de Paris fut décidé. »
Ainsi Mole jugea bien les torts et les fautes réciproques des deux partis. On ne comprend pas comment il aurait pu empêcher le mauvais gouvernement de Mazarin, les emportements du Parlement et les intrigues des Princes. Ce fut précisément, en suivant avec une loyale dignité, et un admirable courage cette ligne de modération, qu'il éleva sa situation et acquit un si grand honneur. On en trouve le témoignage dans ce qu'écrivait, avec une maladroite naïveté, l'abbé Ledieu, secrétaire
de Bossuet : — « Le grand Mole si agréable à la Cour et « qui sut si bien ménager l'esprit du peuple pendant les « troubles de Paris. » — Ce n'était point par une habile dextérité ni par des ménagements calculés qu'il avait mérité d'être appelé grand. S'il avait, quoi qu'en dise Talon, conservé la contiance de la cour et le respect de la bourgeoisie, c'était par sa loyale fermeté et l'accomplissement désintéressé de *ses devoirs.
Ce n'est pas seulement l'abbé Ledieu qui lui donne cette épithète 5 il ne fait que la répéter d'après la voix publique : on la retrouve dans plusieurs écrits contemporains. On lit dans V Histoire de V Académie française^ par Pélisson : — « Le procureur général d'alors était ce grand homme , à qui j'ai de très-grandes obligations, M. Mole. » — La Gallia christiana , aux articles d'Edouard et de François Mole, joint au nom de leur père l'épithète iniegerrimus.
Le fils d'Omer Talon qui, après la mort de son père, écrivit encore quelques pages ajoutées à ses Mémoires, hérita de sa malveillance pour Mathieu Mole, et même l'exagéra. Certes son père avait trop de respect pour les vertus du Premier Président et rendait trop justice à son désintéressement pour parler de lui en si mauvais termes.
« M. Mole (juitta la charge de Premier Président pnr « accommodement ; M. de Bellièvre fut fait premier « président et donna à M. de Champlatreux sa charge
« de Président à mortier. M. Mole, outre le dessein de « travailler pour sa famille, ne pouvait souffrir la con- « tradiction du Parlement , parce qu'étant obligé de « porter les intérêts de la Compagnie, comme Premier « Président, il était, comme garde des sceaux, attaché à « la cour et voulait soutenir les intérêts du conseil ; de « sorte que prévoyant une rupture apparente, pour ne « pas demeurer exposé entre l'un et l'autre, il quitta le a Parlement, quoiqu'à regret. »
Piien ne témoigne que Mole ait opté avec regret pour l'emploi de garde des sceaux. Sa conscience, bien plus que son intérêt, l'avertissait qu'il ne pouvait concilier des devoirs différents, et souvent contradictoires -, en outre il pouvait défendre plus utilement les prérogatives et la conduite du Parlement, en siégeant dans les conseils du Roi. On trouve en effet, dans les témoignages contemporains, que le Parlement vit avec satisfaction ses intérêts représentés et protégés à la cour, par Mathieu Mole, qui, en cessant d'appartenir à la Compagnie, lui demeurait attaché, et savait mieux que personne ce qui pouvait être dit en sa faveur.
Lorsque Mole devint garde des sceaux, il n'avait pas, à s'inquiéter de la fortune de ses enfants. — Il avait en 1608 épousé Renée de Nicolai qu'il avait perdue en 1641. Il avait eu dix enfants : — l'aîné, Edouard Mole, d'abord abbé de Saint-Paul-de-Verdun, puis évêque de Rayeux, était mort depuis un an, lorsque son père quitta
la première présidence. En 1649, au moment, où la Reme était si empressée de témoignerai! Premier Président le contentement que lui donnait la paix de Rueil, à laquelle il avait pris une si grande part, M. de Bayeux avait été nommé trésorier de la Sainte-Chapelle de Paris.
Jean Mole, M. de Champlatreux, avait été maître des requêtes, intendant et conseiller au Parlement, avant de devenir président à mortier.
François Mole fut abbé de Sainte-Croix-de-Bordeaux, et de Saint-Paul-de-Verdun, lorsque son frère fut nommé évêque de Bayeux. Il fut ensuite maître conseiller clerc au Parlement; puis, en 1650, maître des requêtes au conseil du Roi.
Mathieu Mole, chevalier de Malte, servait dans la marine-, il était chef d'escadre.
Des six filles de Mathieu Mole une seule s'était mariée; elle avait épousé son parent Mole de Juvansigny. Les cinq autres étaient rehgieuses. — Ainsi lorsqu'il quitta le Parlement, il n'avait rien à demander pour ses enfants; tous avaient une position acquise.
Les faveurs qu'il avait pu obtenir sous le règne de Louis XIII étaient en rapport naturel avec l'importance d'un procureur général du Parlement. Il avait toujours eu de bonnes relations avec le cardinal de Richelieu, et l'on a vu qu'il ne les devait pas à une complaisance trop grande. Le Cardinal avait pour lui une grande considération et le traitait avec égard. Les lettres, où Mole lui
parle de sa reconnaissance, n'indiquent point qu'il ait été un solliciteur empressé; on voit même qu'il prenait soin de ne point être confondu avec les serviteurs et les courtisans habituels du puissant ministre.
Il n'eut jamais de semblables rapports avec le cardinal Mazarin. Le successeur de Richelieu n'employait pas les mêmes moyens de gouvernement; il n'avait pas cette gravité imposante, cette noblesse de manières, cette redoutable volonté , qui accompagnait l'autorité du grand ministre de Louis XlII.
Mazarin avait beaucoup d'esprit et de perspicacité, une vue juste des affaires et la constance nécessaire pour arriver au but, par une route quelconque-, mais il manquait de dignité et de sincérité -, au lieu de prononcer fortement sa volonté, il cherchait à la faire prévaloir en la dissimulant. Habitué à l'intrigue, il était habile à séduire et à tromper et croyait qu'on pouvait tout obtenir par la flatterie, par la corruption, ou par les espérances données. Il pensait que l'intérêt personnel était pour tous le mobile de la conduite, le principe de l'opinion. Il connaissait mal l'esprit français, et ne savait pas de quel désintéressement sont capables l'orgueil offensé et la vanité blessée. La sincère conviction, le sentiment du devoir,, le respect des lois, l'esprit de corps des magistrats étaient pour lui lettre close.
On trouve dans des carnets du cardinal Mazarin, dont M. Cousin a donné des extraits et des explications d'un
grand intérêt, quelques notes sur le Premier Président, qui se rapportent sans doute au commencement de la Régence et aux premiers tenqis des troubles. — « Il « faut caresser le Premier Président; il est affectionné « à l'Etat et il est facile à contenter -, » — ailleurs : — « Engager la Reine à remercier le Premier Président « de ce qu'il a fait pour l'édit et lui dire que c'est moi « qui l'en ai instruite. »
Ce conseil se rapporte évidemment à l'édit donné après la pacification de Rueil en i649. La lettre de la Reine à Mole fut sans doute écrite en conséquence. A ce moment il n'y avait, ce semble, aucun rapport direct entre le Cardinal et le Premier Président : c'était Letellier, qui était en correspondance journalière avec lui pour toutes les affaires, et surtout pour l'exécution du traité; on trouve même dans une lettre de Mole, qu'il croyait avoir à se plaindre du Cardinal.
Dans un autre carnet on lit : — « Donner quelque « cbose au Premier Président; car je suis sûr que sa ri- « gidité ne l'empêcliera point de recevoir de Sa Majesté « les grâces qu'elle voudra bien lui faire. » — Ces grâces et ces dons n'étaient sûrement pas de l'argent; Mole prouva plus d'une fois combien il était inaccessible à cette sorte de séduction. Une lettre de Mazarin à Letellier (le 6 janvier 1650) montre combien le Cardinal, croyant toujours qu'en s'adressant à Tintérêt personnel, il pouvait vaincre toutes les résistances etobte-
nir toutes les soumissions, eut un mécompte complet lorsqu'il s'agissait de Mole.
C'était au moment, où madame la Princesse était venue à Paris pour solliciter le Parlement, et réclamer la liberté de son mari. — « On me donne avis que M. de « Champlatreux fait tous ses efforts auprès du Premier a Président pour le porter à se remuer, dans ce rencon- « tre, en faveur de M. le Prince et à appuyer la requête « qu'on veut présenter au Parlement de sa part. Je pense « qu'il sera bon que \ous en parliez audit sieur de Cham- (( plâtreux et même à monsieur son père, leur disant « qu'on croit avoir cet avis de bonne part et qu'ils y « doivent prendre garde : la Pieine, étant aussi dispo- « sée que jamais de gralitier en toutes rencontres mon « dit sieur le Premier Président et tous ceux de la mai- « son, pourvu que de son côté il témoigne toujours le « même attachement à ses intérêts et qu'il continue à « donner des marques de son zèle et de sa fidélité au « service du Roi. »
Le Cardinal était alors à Rouen avec le Roi et la Reine, et les gens qui lui donnaient cette information n'avaient pas eu à découvrir le secret d'une intrigue. Le Premier Président, ainsi qu'on a pu le voir,en lisant celte histoire, avait conseillé madame la Princesse-, sa requête lui avait été préalablement communiquée , et il ne cessa point de lui témoigner publiquement, un sincère intérêt, ni de l'aider de sa protection.
Mais lorsque sans lui rien demander, sans négocier avec lui aucune docile complaisance, le Roi ou le ministre avait accordé quelque faveur pour un de ses enfants, il ne cachait pas sa reconnaissance.
Ainsi les documents mis récemment au jour, pas plus que tant de mémoires , qui font si bien connaître la Fronde, n'ont diminué la gloire de Mathieu Mole. Le jugement de la postérité et des historiens reste le même que celui du cardinal de Retz et des contemporains; aucun secret retrouvé et mis au jour n'est venu atténuer leur témoignage. Seulement comme l'a si bien remarqué M. Cousin, il faut retrancher une louange, qui serait plutôt une critique : le cardinal de Retz dit plus d'une fois : — (t Le Premier Président était tout d'une pièce » Ce serait refuser le discernement, la prudence et l'impartialité à un homme, qui fut, pendant plus de quarante ans, placé au milieu des plus grandes affaires, qui eut à défendre tantôt le pouvoir royal et l'ordre public, tantôt les prérogatives du Parlement et l'autorité des lois. Pouvait-il avoir pris d'avance la résolution de ne plus reconnaître qui avait tort ou raison, de ne pas apprécier quelles prétentions exagérées devaient être repoussées, et de ne jamais prendre les circonstances en considération? Certes c'eût été une fermeté et un courage mal employés et il pouvait tenir à honneur de mécontenter le lendemain ceux qu'il avait servis la veille. Sa vertu était de ne jamais fléchir pour un motif intéressé, de
n'entrer dans aucune combinaison de cabale ou de parti, de ne jamais faiblir devant un danger, lorsqu'il avait la conscience de défendre la bonne cause. C'est ainsi que non-seulement il a été grand, mais utile à son pays et qu'il a laissé un exemple rarement imité par les hommes d'Etat. C'est qu'il n'était pas un homme d'Etat, mais un grand magistrat nourri dans l'amour du devoir et de la justice. Son imposante figure s'élève dans l'histoire civile de la France comme le type et le modèle de cet esprit parlementaire, qui, pendant plus de deux siècles défendit la France contre l'arbitraire d'un gouvernement absolu, qui fut dévoué à la défense des lois et au maintien de l'ordre public, et qui suppléa souvent aux garanties qu'auraient données des institutions de liberté.
La vie politique de Mole a tellement absorbé toute son existence qu'on ne pense pas beaucoup à sa vie privée -, elle était le seul délassement de ses devoirs, consciencieusement accomplis-, il aimait à se reposer au milieu de sa nombreuse famille. Il avait pour amis des hommes graves et pieux : le cardinal de Bérulle, saint Vincent de Paul, l'abbé de Saint-Cyran, l'avocat Lemaître, Antoine Arnauld et ses frères. C'était un commerce de confiance et de conformité, plutôt qu'une intimité. Il ne cherchait point à briller dans la conversation, et ne se départait point de son imposante gravité, même lorsqu'il se permettait quelque raillerie fine et spirituelle. Sa figure
était mâle et son expression sévère ; il portait la longue barbe des magistrats de la génération précédente, et son geste habituel était d'y porter la main, quand une pensée le préoccupait. Le peuple de Paris l'avait surnommé la grand'barbe, et même, dans le tumulte des séditions, cette physionomie austère imposait le respect à la foule.
Il n'était point riche, mais sa charité n'était pas restreinte par l'exiguïté de son revenu. Son caractère était doux et affable, et il avait beaucoup de politesse. Sa maison était ouverte à quiconque avait affaire à lui : cela lui semblait un devoir. Son seul luxe était une trèsbelle bibliothèque, qu'il prenait plaisir à montrer.
11 se complaisait au séjour que les vacances lui permettaient de faire à Champlatreux , qui n'était alors qu'un ancien et modeste manoir. Là il occupait son loisir à terminer les procès des paysans du voisinage , et souvent il donnait quelque argent, pour accommoder le différend. Il y vivait en famille, et on voit par ses lettres qu'il n'y invitait guère que son ami le plus intime, le savant Pierre Dupuy. La garde du trésor des chartes lui ayant été attribuée comme procureur général, il avait chargé Dupuy de la longue et difficile besogne d'en faire l'inventaire. Leur correspondance était habituelle. Quand il avait besoin de rechercher quelque information ou de retrouver d'anciens titres, dans ces immenses arcbives, Mole s'adressait à Dupuy. Leur correspondance
était habituelle; il s'intéressait à ses travaux, lui en parlait dans ses lettres et le priait de venir passer quelques jours au désert, comme il appelait Champlatreux, otj il allait chercher le repos et la solitude.
Telle était la vie simple, modeste et sérieuse de Mathieu Mole. On ne doit pas s'étonner, s'il n'a laissé d'autres mémoires que des lettres et quelques notes relatives à ses fonctions publiques et aux affaires dont il était chargé.
Pendant les dernières années de sa vie, il sembla de plus en plus préoccupé de sentiments rehgieux. Comme aucun valet n'assistait à son lever, ni à son coucher, on croyait qu'il pratiquait de grandes austérités'.
Vers la lin de l'année 1635, il tomba malade, se disposa à la mort avec une fermeté toute chrétienne, et prit toutes ses dispositions, comme pour obéir à un ordre de Dieu et s'acquitter d'un devoir. Il n'occupa point son esprit d'affaires domestiques; point de testament : « la Coutume fera, disait-il, la distribution de mes biens; » — ils étaient médiocres.
Il fit appeler M. Cramoisy, un des directeurs de l'Hôtel-Dieu, lui remit une cassette avec la clef, et dit qu'elle contenait six mille pistoles. En même temps, il lui donna une note de l'emploi qu'il voulait qu'on en fît pour les pauvres. — « Je n'ai point fait de tes- « lament, dit-il. Vous n'aurez aucun compte à rendre
1 Mémoire de Claude Lepellelier.
« aux héritiers. » — Il pensait que les charités testamentaires étaient une marque d'avarice. Uargent qu'il avait économisé pour les pauvres, pendant sa vie, leur était remis, comme leur appartenant déjà.
Le 8 janvier 1656, il reçut les sacrements, répondit à toutes les prières, leva les yeux au ciel, et les referma pour toujours.
Après sa mort , il n'y eut pas une église de Paris où ne fut célébré un service funèbre, sans qu'aucun ordre supérieur ou demande de la famille eût dicté cet hommage à sa mémoire. De pareilles célébrations eurent lieu dans beaucoup de provinces. — Godeau , évèque de Grasse, prononça son oraison funèbre.
Edouard Mole , évêque de Bayeux , trésorier de la Sainte-Chapelle de Paris, fils aîné de Mathieu Mole, raourut en 1652, quatre ans avant la mort de son père.
Jean- Edouard Mole, connu sous le nom de M. de Champlatreux , fut reçu conseiller au Parlement en 1637, maître des requêtes en 1643, conseiller d'État, intendant dans les armées du Roi, et président à mortier lorsque son père quitta la première présidence.
Il était , d'après les Mémoires du temps , homme d'esprit, d'un caractère actif, fort mêlé aux cabales de la Fronde et du Parlement , très-dévoué au prince de Condé qui avait eu de bons rapports avec lui , lorsqu'il était intendant de son armée. Il passait pour avoir de l'influence sur son père, sans qu'on ait pu toutefois supposer qu'il le détournât jamais de sa ligne de conduite et de ses devoirs envers le Roi et le Parlement.
Sa vie était loin d'avoir l'austère gravité de Mathieu Mole 5 il était fastueux et dépensier. Quoiqu'il fût d'une
400 LE CUiMTE MATHIEU MOLE.
laideur célèbre , il passait pour homme à bonnes fortunes. Si Ton accordait confiance aux commérages de Tallemant des Réaux, il semblerait que ses aventures étaient parfois scandaleuses. Il mourut subitement en 1682.
Son frère , Mathieu Mole , chevalier de Malte et chef d'escadre , mourut en 1658. Peu de temps avant sa mort, il avait acheté à M™*" d'Ornano , veuve d'un des fils du maréchal d'Ornano, l'île de Porquerolles. Cette île avait été concédée en 1637 par le roi Louis Xill, à la condition qu'elle cesserait d'être déserte, et serait défrichée, fortifiée, rendue habitable. Jusqu'alors elle avait été exposée aux fréquentes incursions des corsaires barbaresques, qui y trouvaient refuge, et pouvaient ainsi exercer leurs pirateries sur les bâtiments de commerce qui sortaient ou entraient dans les ports de la côte de Provence.
Des lettres patentes du Roi avaient autorisé cette vente-, elles s'exprimaient ainsi :
« Voulons aider de notre pouvoir à l'exécution d'une « entreprise si avantageuse à nos sujets et d'ailleurs re- « connaître en quelque façon les considérables services « que le sieur Mathieu Mole nous a rendus dans nos « armées, soit au dernier voyage et descentes qu'il a « faites sur les côtes d'Espagne, soit lors de la prise de « ville et château de Castellamare sous le commande- « ment du duc de Guise, nous érigeons ladite île de
« Porquerolles en marquisat , pour en jouir, ledit che- « valier et ses héritiers, aux mêmes conditions, hon- « neurs, droits et prérogatives qui appartiennent aux c( autres marquis de notre royaume. »
Mathieu Mole mourut en 1688, avant que ces lettres patentes fussent enregistrées au parlement d'Aix; laissant, par son testament, l'île de Porquerolles à son frère François Mole , abbé de Sainte-Croix et maître des Requêtes. Des lettres patentes du Roi, enregistrées au Parlement d'Aix en février 1689, transférèrent à François Mole tous les avantages qu'il avait eu dessein de faire à son frère. François Mole mourut en 1712, âgé de quatre-vingt-sept ans.
Louis Mole, fils aîné de M. de Champlatreux, d'abord conseiller au Parlement, fut, après la mort de son père, président à mortier. l\ mourut en 1709. Un an avant sa mort, le Père La Chaise, en présentant l'abbé Léon Mole, son second fils, pour l'abbaye de Saint-Riquier, au Roi, rappelait que c'était un petit-fils de Mathieu Mole, qui, pendant les premières années de son règne, avait montré tant de sagesse et de courage. — « Oui , dit le « Roi, je m'en souviens fort bien, et je ne l'oublierai « jamais : la mémoire de ce grand magistrat m'a tou- « jours été chère, et je donne de bon cœur cette abbaye « à son petit-fils. »
Jean-Baptiste Mole, fils aîné de Louis, fut conseiller au Parlement en 169o, et président à mortier après la
mort de son père. Il mourut subitement à l'âge (Je trente-six ans en 1711.
Son fils, Mathieu-François Mole, était né en ITOo. Il fut reçu conseiller au Parlement en 1724 et président à mortier en 1731.
En 1733, il épousa une fille de Samuel Bernard, que son immense fortune a rendu célèbre, et qui était alors seigneur de Coubert, Mery et autres lieux.— Il eut beaucoup d'enfants, qui moururent en bns âge. Une fille unique lui restait; elle épousa le duc de Cossé, qui fut tué en 17o7 à la bataille de Rossbach. Trois ans après, en 1760, Mathieu-François Mole, qui était depuis quelques années premier président du Parlement, eut un fils. Il vécut jusqu'à l'âge de quatre-vingt-huit ans, et mourut en 1793.
Son fils, Edouard-François Mathieu, était président à mortier depuis 1788. Il avait émigré, mais rentra en France, et il écrivit au Roi qu'il croyait lui montrer plus de dévouement et mieux servir sa cause, qu'en restant à l'étranger. Cette lettre fut trouvée dans l'armoire de fer, dont le secret fut découvert lorsque le palais des Tuileries eut été envahi le 10 août 1792. M. Mole fut emprisonné, et aurait péri dans les massacres de Septembre, sans le dévouement d'un de ses domestiques, qui trouva moyen de le sauver.
Quelques mois après, lorsque les massacres révolutionnaires eurent pris une forme juridique, le prési-
dent Mole fut, avec l'élite de la magistrature française, traduit devant le tribunal révolutionnaire, qui siégeait dans la salle Saint-Louis. Le principal chef d'accusation était la protestation que le Parlement de Paris avait faite contre le décret de l'Assemblée Constituante, qui prononçait son abolition. Ce dernier arrêt, rendu par l'auguste et souveraine compagnie, n'avait pas été public. La minute en avait été saisie chez M. de Rosanbo. L'enveloppe portait pour inscription . — « En cas de « mort ce papier devra être remis entre les mains de « M. de Saron ou de MM. de Champlatreux, de Gour- « gués, d'Ormesson, Gilbert De Voisins. » — Qu'anriez-vous fait de ce dépôt? demanda le président du tribunal aux magistrats indiqués par cette note. — Ils ne répondirent pas-, mais s'adressant à M. de Rosanbo , M. de Saron lui dit : — « Je vous prie, monsieur, d'agréer le témoignage de ma reconnaissance, pour la confiance dont vous m'avez honoré! » — M. de Champlatreux et les autres Présidents s'associèrent à cette réponse.
Le 20 avril 1794, M. Mole monta sur l'échafaud avec . vingt-quatre magistrats des Parlements de Paris et de Toulouse; il était âgé de trente-quatre ans.
Il avait épousé mademoiselle de Lamoignon, et laissait un fils âgé de treize ans, Mathieu-Louis MoIé.
Tels étaient les souvenirs d'enfance de M. Mole. La
tyrannie révolutionnaire le faisait orphelin; les biens de sa famille étaient contisqués-, sa mère, ainsi dépouillée, et le cœur brisé par son malheur, cherchait dans une ardente piété la résignation chrétienne. Quand furent passés les plus mauvais jours du règne de la Convention, M. Mole, dont les études classiques avaient été interrompues par ces funestes circonstances qui toutefois mûrissaient son esprit et développaient sa raison, se fit un devoir, vis-à-vis de lui-même, d'acquérir l'instruction et les connaissances, qui ne pouvaient plus être demandées à l'éducation publique. Un vieil ami de sa famille l'aida dans ses études littéraires, et il suivit les cours de la première Ecole polytechnique.
Il se maria fort jeune, en 4798, mais n'en continua pas moins le train d'études et de lectures conformes à son goût et à ses habitudes. Dès lors il avait cette gravité mêlée de finesse et de douceur, ce caractère sérieux, qui laissaient deviner des impressions vives et des sentiments contenus. Il se plaisait au commerce des gens d'esprit: la société de sa belle-mère, madame de La Briche, s'était, avant la Révolution, composée en grande partie d'hommes de lettres. Les persécutions révolutionnaires les avaient dispersés. Mais lorsque les temps devinrent meilleurs, lorsque le gouvernement consulaire eut rappelé les bannis, accordé protection et faveur aux proscrits^ lorsque revinrent en France M. de Fontanes, M. de Bonald, M. de Chateaubriand
encore ignoré, M. Mole eut la satisfaction et l'avantage de vivre, bien jeune encore , au milieu d'une société d'hommes distingués, non-seulement par un esprit littéraire, mais par la raison, les opinions morales et politiques ou les méditations profondes. M. Joubert, ce penseur si sage , cet appréciateur si fin des œuvres de l'esprit et des sentiments de l'âme se prit de goût pour M. Mole et sut discerner tout ce qu'il valait alors, tout ce qu'il pourrait valoir ensuite. M. Pasquier, qui devait entrer dans la carrière des affaires publiques et la parcourir avec lui , était aussi de cette société, qui se réunissait avec une sympathique intimité chez madame de Beaumont, ou chez madame de Yintimille.
M. Mole s'y ht remarquer par la sagesse de ses opinions , la clarté de son esprit et le charme de sa conversation. Il n'aimait ni la contradiction, ni la controverse^ il s'associait aux impressions des autres; il se plaçait à leur point de vue , et cherchait à se mettre en contact avec leur opinion, exerçant ainsi un pouvoir de séduisante persuasion. En ce temps-là les succès de société comptaient encore pour beaucoup, et donnaient une supériorité qui, loin d'exciter l'envie, conquérait la bienveillance.
M. Mole ne songeait point encore à la vie politique; son esprit était suffisamment occupé-, il faisait provision de pensées sérieuses, et observait, en les appréciant, les événements et les hommes. Il voyagea en Angle-
terre, pendant la paix d'Amiens-, il fut accueilli avec empressement dans la société anglaise et forma des liaisons, qui furent durables. Ce lui fut une occasion pour examiner et connaître un gouvernement et un ordre social si différents de la France.
Peu de temps après il commença à écrire les « Essais de jiwrale et de politique » qui parurent au commencement de 1806. Ce livre eut du succès. L'auteur était resté anonyme, mais son nom était connu. On le savait jeune, distingué par sa position et par son esprits Un article de M. de Fontanes, inséré dans le Journal des Débats, contribua à provoquer la curiosité du public.
Déjà pouvait être aperçue la réaction contre les opinions philosophiques, morales et poUtiques du dix-huitième siècle. Elles avaient paru tellement associées aux excès et à la démence révolutionnaires, qu'elles participaient à l'aversion qui s'était déclarée contre une tyrannie souillée de sang. Déjà les premiers écrits de M. de Maistre et de M. de Bonaid avaient donné le signal d'une controverse agressive. Le Génie du Christianisme avait paru. L'école philosophique de Condillac, poussée aux dernières conséquences par Cabanis, proclamait le matérialisme ; mais l'école d'Edimbourg commençait à exercer son influence, et on entendait parler de Kant.
Une nouvelle génération commençait à se montrer; libre d'esprit, indépendante de tout engagement de parti, ses opinions n'étaient point enchaînées par les
précédents des actes ou de la conduite. Elle se sentait appelée à examiner et à contrôler les doctrines et les systèmes, que l'expérience avait dépouillés de prestige et d'autorité.
Toutefois , malgré le dégoût et Taversion qu'inspiraient une philosophie qui avait conduit au matériaUsme et à l'athéisme, on restait fidèle au principe fondamental de récole du dix-huitième siècle, et l'on disait encore que « toutes les idées viennent des sens. » Personne en France ne s'était encore occupé d'ohserver ni les faits de conscience ni les pensées dont l'origine ne peut être attribuée aux sensations extérieures; ni les facultés de l'âme, les vérités premières, les règles logiques, les conditions de la connaissance. Ainsi on n'était point rentré dans la voie ouverte par Descartes. Cependant le spiritualisme se présentait déjà comme un système peut-être plus exact en observation et plus conforme à la raison , que le matérialisme régnant. M. Mole, en rejetant les conséquences de la philosophie sensualiste, semblait affligé de ne pouvoir nier que les idées vinssent des sens; il regrettait de ne pouvoir admettre qu'il y eût des idées innées; du moins il les appelait des idées nécessaires. Selon le titre de son ouvrage, ces Essais se rapportaient à la morale, plus qu'à la métaphysique. Beaucoup de lecteurs s'étonnèrent du langage austère et du ton d'autorité d'un jeune auteur de vingt -cinq ans. En même temps on reconnaissait une grande élévation de
sentiments, une remarquable sagacité dans la peinture (les passions et des penchants de Tàme. Le style semblait aussi avoir un caractère nouveau. M. Mole avait pris goût aux formes tranchantes et aux assertions absolues de M. de Bonald. Un chapitre, qui semble ne pas entrer dans le plan de l'ouvrage, témoigne d'une grande admition pour les Pensées de Pascal,
« De tous les hommes dont j'ai pu lire les écrits, « celui qui me paraît avoir montré plus de génie, c'est « le Pascal. Quand on lit ses Pensées pour la première « fois, elles dégoûtent pendant longtemps de toute autre « lecture. La plupart des livres de morale semblent un « commentaire de celui-là. — La force d'esprit s'y (( montre à tel point que personne ne peut la com- « prendre sans en ressentir un peu d'orgueil ; mais « beaucoup ont cru le comprendre, qui ne se doutent « pas de ce qu'il renferme. 11 ne faut pas s'en étonner, (( l'homme est une créature si noble , qu'il ne peut « demeurer insensible à la grandeur, lors même qu'il « ne peut en juger 5 chose singuHère, les sols ne man- « quent pas de sentir de quelle hauteur on leur parle. «
L'auteur des Essais de morale voulait aussi parler de haut.
Les chapitres pohtiques attirèrent encore davantage l'attention du public^ la morale n'en était en effet que la préface. On en parla beaucoup. Dans un temps, où tous se soumettaient volontiers, etqiresque avec reconnais-
sance, au pouvoir absolu, beaucoup de lecteurs s'étonnèrent, ou pour parler plus exactement, se scandalisèrent et crurent que Tauteur érigeait en système l'absence de toute garantie, le dédain des lois politiques et de Tintervention de la nation dans la gestion de ses intérêts.
M. de Fontanes, qui n'était pas suspect d'opposition au pouvoir absolu, mais qui au fond n'avait pas d'autre opinion politique que la haine et la crainte des doctrines ou des passions révolutionnaires, ne put s'empêcher, lui ami de M. Mole, de mêler à de justes éloges de son livre quelque réserve contre le despotisme.
— « Je crois comme lui que le gouvernement mo- « narchique est le premier de tous j qu'il est le seul con- « venable aux grands Etats, et qu'on y peut unir mieux « qu'ailleurs les avantages de la liberté et du repos 5 ic mais je craindrais daflirmer qu'il est le seul naturel. « Le grand Bossuet ne va pas si loin, quand il réfute « avec tant de force ces systèmes anarchiques, soutenus « d'abord par le ministre Jurieu, et depuis adoptés par « quelques écrivains du dix-huitième siècle; il étabht ^ « même que toute puissance vient de Dieu ; ainsi, en « préférant la monarchie, il ne condamne pas les autres « gouvernements... quoi qu'il en soit, c'est assez d'être « monarchique comme Bossuet. «
Si M. de Fontanes parlait ainsi, on doit imaginer que le public portait le même jugement, et l'exprimait plus vivement. L'empereur ^apoléon n'avait pas le temps de
4t0 LE COMTE MATHIEU MOLE.
lire, mais il n'était pas indifférent aux ouvrages qui avaient du succès, et qui donnaient du mouvement aux esprits. Il parla à M. de Fontanes du livre de M. Mole, en répétant quelques-unes des critiques qu'on en faisait 5 M. de Fontanes en prit la défense, et en convenant qu'il pouvait y avoir quelques opinions contestables, il ajouta que le nom de Mole donnait à ce livre une importance, qui était une garantie de succès. Ce fut à ce propos que l'Empereur répondit par une plaisanterie qui fut très-répétée : — « Laissez-nous , du moins , la « république des lettres. »
Le reproche d'être favorable au despotisme et d'ériger le pouvoir absolu en système exclusif n'était pourtant pas juste. M. Mole était loin d'adopter les systèmes et les conséquences excessives de la Théorie du pouvoir civil et religieux ^ et de la Législation 'primitive; mais, comme M. de Bonald , il avait donné à ses opinions un caractère abstrait et théorique. Ce n'était pas à l'histoire et à l'expérience , qu'il demandait des enseignements. Ainsi que Rousseau, il concevait une formation primitive de la société humaine; mais il ne la composait pas d'hommes, sans relations antécédentes, tous égaux, sans aucun lieu qui eût uni précédemment un certain nombre d'individus. L'homme primitif de M. Mole a déjà une intelligence développée. Le sens moral exerce sur lui une influence, et même une sorte d'autorité; ses facultés sont déjà en action. La race humaine a vécu
divisée en familles, et même en tribus. Le premier contrat social fut donc conclu entre des hommes, qui pouvaient et devaient avoir le sentiment de la justice et du droit, et avaient à préserver les intérêts de leur famille ou de leurs compagnons.
Mais ce contrat ne consista point à constater la souveraineté du peuple, en réglant par quelles institutions cette souveraineté pourrait être exercée. L'origine théorique, et non réelle, d'une nation et d'un gouvernement est tout autrement imaginée — « on s'assembla, on re- « connut quels rapports devaient exister entre les mem- H bres de cette société naissante. On se tourna vers le « plus âgé ou le plus juste , et on lui tint ce langage : « Nous savons qu'il ne faut faire à un homme que ce « que nous voudrions qu'il nous fît. Cependant , plu- « sieurs d'entre nous, plus forts ou plus adroits, font à « leurs frères des maux , dont ceux-ci ne peuvent se « défendre. Les forts et les habiles se nuisent entre eux. H Nous t' élevons au milieu de nous , pour y être le fort u par excellence. ïu nous jugeras, et nous t'obéirons. « Ta puissance sera celle de tous sur un seul; ton droit, « celui que tes frères te donnent pour les conserver. » « — Ainsi fut personnifiée la société. »
Cette scène, oij l'auteur voulait donner à une conception abstraite une forme historique, semble une abdication de la souveraineté du peuple en faveur d'un pouvoir absolu. Toutefois revenant à une distinction
établie par Bossuet, M. Mole voulait que cette autorité fût absolue, mais non point arbitraire ; le monarque, personnification de la société, devait respecter les lois. De sages conseillers étaient placés près de lui , mais c'était à lui de décider.
Il est évident que M. Mole avait, dans sa pensée, la monarchie française, le Parlement, et son illustre aïeul. Mais il connaissait trop bien l'histoire pour croire que l'intérêt public eût une garantie sulïisante, tant que la prérogative royale n'avait pas à craindre une volonté opposée à sa volonté souveraine.
lise complaisait aussi à une autre illusion. — « Le « souverain n'était plus un homme : c'était un peuple. « Ses plaisirs furent l'ordre, la puissance, la gloire; il « eut besoin de sagesse, de force et de bonté. Son « guide, son maître fut son intérêt. Or il ne faisait pas « une faute qu'il n'en fût puni; le mal qu'il faisait aux « autres rejaillissait sur lui. Ce mal ternissait sa gloire, « diminuait sa puissance et l'environnait de désor- (( dres-, le tort qu'il faisait à la société, il l'éprouvait « pareillement, tant il était la société elle-même. »
M. Mole, en écrivant cet idéal du despotisme, avait sans doute dans sa pensée Louis XIV et Napoléon. Il ne devait pas tarder longtemps, avant de reconnaître que les passions du souverain absolu sont funestes à la nation, et que l'amour de l'ordre, de la puissance et de la gloire, s'il se rapporte à sa personne même, lui fait
oublier souvent les vrais intérêts de la patrie, les lois et la justice.
Mais après avoir rejeté comme inutiles et même comme nuisibles à l'ordre public les institutions destinées à protéger les droits de la nation et à lui réserver une part dans l'exercice de la souveraineté, il ne permettait pas au monarque de s'attribuer le pouvoir absolu à titre de représentant de la puissance publique et n'admettait pas qu'il pût dire : l'État, c'est moi.
Après avoir essayé de présenter la constitution anglaise comme dangereuse , « si elle était autre cbose qu'une vaine apparence, » l'auteur des Essais politiques rentrait dans le vrai. Laissant la théorie, il consulte l'expérience historique-, il a nié les principes, mais ne conteste pas les faits. «Une autorité absolue ne saurait dece venir arbitraire ou despotique, dans une société bien « constituée. — Les peuples ne deviennent esclaves que « lorsqu'ils ne peuvent se maintenir dans une condition « meilleure; quelquefois ils se régénèrent sous le poids « des fers qui les accablent. — Il existe un degré de « civilisation , qui exclut le despotisme et le rend im- « possible. Il aurait trop de lumières à craindre, d'in- « dustries à étouffer, d'opinions, d'habitudes ou de prête jugés, à faire oublier... 11 n'y a point de despotisme <> quand on peut crier au despote 1 "
Mais, et c'est ici la pensée la plus fondamentale et la plus assurée de l'auteur, — « les institutions auraient
« peu d'efficacité pour défendre la liberté et la justice, « lorsque la société ne serait pas composée hiérarchi- « quement. — Alors chaque individu a au-dessus de « lui des hommes plus considérables, plus puissants, « plus habiles ou plus riches que lui. » — « C'est dans « cette gradation qu'une société trouve la véritable « garantie de la liberté de chacun.
« Le despostisme s'établit, en supprimant tous les in- « termédiaires. Alors le trône domine seul; les com- « mandements, qui tombent de si haut, écrasent, au « lieu d'incliner, ceux qui doivent obéir. »
« Chez les peuples modernes la ReHgion et la Noce blesse, s'opposent au despotisme. »
11 lui semblait donc que l'indépendance de quelquesuns protège et maintient la liberté de tous. — « S'il y « avait un monarque assez puissant pour plonger ses suce jets dans l'égalité, il les réduirait ainsi en esclavage.»
Sans le dire expressément, M. Mole était inspiré par le souvenir récent de la tyrannie révolutionnaire, qui, en passant le niveau terrible de l'égalité sur la nation , avait légué aux gouvernements, qui lui succédaient, l'obéissance passive d'une société déclassée; qui avait soumis à la discipline et à la consigne les agents de l'autorité, et substitué une hiérarchie de serviteurs à l'échelle graduelle des supériorités. En résumant son opinion, on pourrait dire : il faut opter entre la liberté et l'égahté : car l'égalité ne peut donner que l'anar-
chie OU le pouvoir absolu. Mais il ne s'agit pas ici Je l'égalité devant la loi qui est un droit, une justice et une liberté.
Il avait toutefois bonne espérance dans l'avenir, et ne supposait pas que le souverain , auquel il allait s'attacher, se proposât un tel abaissement de la nation; certes ce n'était pas à lui qu'il songeait lorsqu'il disait : — « Un despote n'aurait point en son pouvoir de dé- « grader ses peuples en les tenant dans l'égalité. Car « lorsque les hommes ne peuvent plus chercher à se « surpasser en vertu , en puissance ou en richesse , « l'absence du mouvement qu'excitent la recherche du " bien-être et le désir de la gloire, est le plus grand « signe de l'abattement des courages. »
Après avoir parlé avec un injuste dédain des institutions de l'Angleterre, M. Mole la prenait en exemple du degré de puissance, de gloire et de richesse, oii peut parvenir un peuple libre.
« Chaque classe de citoyens se trouve à son rang, « connaît ses attributions n'en oubhe aucune , n'outre- « passe jamais ses droits, mesure sa sphère avec l'exac- « tilude du compas, et ne trouve aucune raison pour en « sortir. » — « Vous verriez ces citoyens, tous pleins de « leur orgueil et de leur fanatisme d'indépendance, in- « cliner leurs fronts sans effort devant leurs conci- « toyens plus puissants ou plus habiles. — Vous verriez « de tous les spectacles le plus grand , celui de l'ordre
« dans la société humaine. » — Il était assurément bizarre de louer la nation anglaise d'avoir tant de bonheur et tant de mérite, et de condamner en même temps sa constitution politique. Dans cette bienheureuse conformité des mœurs et des lois, il y a évidemment une harmonie intime : les unes conservent les autres. Elles ont vécu de la même vie , et si les lois doivent changer, c'est que les mœurs auront changé.
Bien que la vie politique de M. Mole ait un peu elî'acé son premier succès comme écrivain, il nous a paru à propos de parler assez longuement du livre, qui le fit connaître au public. Il y fut inspiré par les sentiments et les impressions de sa jeunesse : le style en est vif et coloré. Contre l'intention de l'auteur, il est plus passionné que grave, plus riche d'imagination que d'examen.
Peu après cette publication, il fut nommé auditeur au conseil d'État. La résolution de se vouer au service de l'Etat, et d'entrer dans les fonctions publiques, semblait conforme aux opinions qu'il avait professées. Il était disposé à voir dans Napoléon le vainqueur de l'anarchie, imposant le calme et le silence à l'esprit révolutionnaire ; il lui croyait autant de sagesse que de génie, il le regardait comme le restaurateur d'une société hiérarchique, où la justice et la raison auraient, pour défenseurs et pour garants, ceux des citoyens que leurs lumières ou leur situation rendaient capables de mamtenir les droits de tous.
Plus tard son illusion se dissipa-, il reconnut que constituer une nation, de telle sorte, que les supériorités de situation, de richesse ou d'intelligence, soient employées pour le bien du pays ; qu'elles obtiennent le respect et ne suscitent ni l'envie ni la haine : ce ne peut être l'œuvre d'un homme; quels que soient sa puissance et son génie. Le temps, le calme, l'habitude sont nécessaires pour qu'une nation apprenne à être contente de son état social, prenne confiance dans la durée, et accepte une classification, qui doit subsister, non pas dans les lois , mais dans les mœurs.
C'était à l'époque où la victoire d'Austerlitz avait donné au nouvel établissement monarchique une puissance et un éclat, qui semblaient assurer sa stabilité. Les soins et les vues de Napoléon se portaient en ce moment à donner à l'Empire une administration régulière, à régler l'ordre intérieur, et à obtenir dans le gouvernement civil de grands et honorables résultats. Loin de craindre les hommes distingués, il aimait à les appeler à lui, pour les employer à son service et au bien de l'Etat. Aucun préjugé, aucun souvenir des époques révolutionnaires n'avait été pour lui un motif de préférence ou d'exclusion. Maintenant il voulait introduire dans les fonctions civiles la génération nouvelle.
L'institution des auditeurs au conseil d'Etat devait servir de noviciat et d'épreuve aux jeunes gens qui se destinaient à l'administration. M. Mole fut un des pre-
miers d'une nombreuse promotion, qui eut lieu au commencement de 1806. Son nom, sa fortune, sa position dans la société aristocratique, le succès de son livre le plaçaient, pour ainsi dire, à part et au-dessus de ses contemporains, îfuditeurs comme lui. On savait que l'Empereur avait pour lui des préventions favorables , et semblait lui destiner un avancement rapide et une haute position.
Une circonstance, qui suivit de près sa nomination, le mit bientôt en lumière. L'Empereur avait proposé à la discussion du conseil d'État une question relative aux Juifs d'Alsace, et à l'habitude du prêt usuraire qui leur était imputée. M. Mole fut chargé de faire à la section de l'Intérieur, à laquelle il était attaché, un rapport préliminaire. Il pensa que la tolérance légale des cultes, que l'unité de la législation, que l'égalité des droits civils ne pouvaient empêcher de reconnaître , que la situation et le caractère des Juifs devaient motiver une exception à l'uniformité de la législation. La Section d'abord, et puis le conseil d'État, pensèrent unanimement le contraire, et insistèrent sur le maintien du droit commun.
Cette opinion, quoiqu'elle n'eût pas suscité une seule contradiction, s'était manifestée, dans le Conseil, avec une certaine vivacité. L'attention du public s'était portée sur la question. Un article de M. de Donald inséré dans le Mercure^ quelque temps auparavant, en avait fait presque une all'aire de parti. Le conseil
d'Etat voyait, dans une mesure d'exception prise contre les Juifs, un commencement de réaction contre la liberté des cultes et l'égalité devant la loi.
Après la discussion préparatoire, l'Empereur, qui n'y avait pas assisté, ordonna que la question fût de nouveau soumise au Conseil, cette fois présidé par lui. Il n'entendit point patiemment le rapport, où un conseiller d'État rendit compte des motifs qui avaient déterminé la première délibération. Elle lui parut théorique, trop absolue et aveugle à la réalité. Précisément parce qu'on avait rattaché cette question à des principes généraux, il la réfuta avec un ton d'irritation. — « Je sais, dit-il, que l'auditeur, qui a fait le premier rapport, a conclu dans un sens opposé, d — Et il dit à M. Mole de donner lecture de son rapport.
En définitive, une enquête générale sur l'état des Juifs en France fut ordonnée \ assez longtemps après il en résulta une solution contraire à celle que l'Empereur avait paru commander. Le culte juiPfut reconnu explicitement, admis et réglementé par l'autorité publique. Une mesure provisoire, et sans effet réel, fut prise quant aux créances des Juifs d'Alsace.
A la fin de 1807, M. Mole fut nommé préfet de Dijon. L'Empereur avait voulu lui donner la connaissance pratique et détaillée de l'administration , mais sans prolonger trop longtemps cet apprentissage.
Ce fut pendant les loisirs que lui laissait la préfec-
lure, qu'il écrivit « la vie de son illustre aïeul, Mathieu Mole. » Cette biographie n'offrit pas aux lecteurs de nouveaux détails sur le temps où il avait vécu. Il semble même qu on n'y trouve rien qui n'ait été lu ailleurs. La Révolution avait enlevé à tous les cultes les objets de leur dévotion , elle avait détruit tout ce qui entretenait dans les familles les souvenirs domestiques de leurs aïeux ; les vieilles demeures avaient été confisquées ou détruites : les archives avaient été brûlées ou entassées dans des dépôts publics; les traditions de famille étaient interrompues. Le fils, qui voulait honorer la mémoire de ses illustres pères , au lieu de trouver, dans son héritage, des monuments consacrés par le culte des générations successives de la famille, était obhgé de recourir aux pages des historiens ou aux mémoires laissés par les contemporains, et M. Mole avait seulement à recueillir les récits et les jugements qui ont rendu à jamais célèbre le nom de Mole. Il ne pouvait dire ni mieux, ni plus que le cardinal de Retz. Aussi avait-il voulu non point occuper son loisir, ou rechercher un succès littéraire, mais s'acquitter d'un devoir. — «Je souhaite, ajoutait-il, qu'en lisant cet « ouvrage, on ne songe qu'au sentiment qui l'a dicté.... (( J'ai voulu consacrer la gloire et les vertus qui force ment mon héritage, et qui m'imposent de grandes « obligations. En le louant, je me sens humble de « rester si fort au-dessous d'un tel modèle. »
Comme les Essais de morale ^ cet éloge historique présente un caractère de gravité et de chaleur. On y voit une imagination exaltée et rêveuse aux prises avec une raison forte. On s'aperçoit souvent que l'auteur regrette de ne pas s'abandonner entièrement au sentiment qu'il éprouve. Il s'efforce à rester dans le réel, mais son penchant était alors vers l'idéal ^ il regrettait d'être ramené dans la région des choses positives et pratiques.
Lorsque longtemps après, il eut connaissance des manuscrits conservés à la Bibhothèque du roi, et qui consistent dans des lettres et des notes de Mathieu Mole, il en encouragea la publication, et se proposait de refaire cette Vie^ ouvrage de sa jeunesse, en lui donnant un caractère historique. Il aurait aimé à raconter , nonseulement les actes de courage ou les belles paroles qui, dans telles ou telles occasions, ont été les titres de la gloire du Premier Président, mais l'unité de sa conduite, son énergie, sa fermeté toujours éclairée par son discernement , et l'habileté compatible avec une honorable et invariable sincérité. Cette histoire aurait été inséparable de celle du Parlement, dont il fut, durant sa vie, le représentant et le chef. C'est cette tâche que M. Mole s'était proposée. Elle avait été souvent le sujet de nos conversations : j'ai essayé de m'en acquitter, en rappelant les souvenirs de ces intimes entretiens. Au commencement de 1809, M. Mole fut nommé
conseiller d'Etat. Peu de mois après, par un décret daté de Schœnbrunn , il fut appelé à la direction générale des ponts et chaussées.
C'était alors un emploi de haute importance. L'Empereur s'occupait beaucoup de cette branche d'administration ; il aimait les grandes entreprises, les travaux gigantesques, les routes qui traversaient les montagnes, les vastes ports de mer : il en calculait la dépense, il en suivait les progrès -, sa mémoire retenait avec exactitude les distances, les obstacles à surmonter, la dépense et les détails d'exécution.
Le directeur général des ponts et chaussées avait donc des rapports directs et habituels avec l'Empereur. Ce n'était pas seulement de travaux publics qu'il s'entrenait avec M. Mole. Il aimait beaucoup à converser avec les hommes d'esprit; il se plaisait à être compris par eux, à leur faire dire ce qu'il avait envie de savoir ou d'apprendre; il savait parler à chacun, selon son caractère et la nature de son esprit. Il exerçait ainsi une séduction facile. S'entretenir avec un interlocuteur placé si haut par la gloire, la puissance et l'habileté, était un honneur, et un grand prestige. M. Mole n'était point insensible à de si intéressantes conversations. Ces communications confiantes avaient pour lui un charme de curiosité et d'observation.
En même temps, le goût, que l'Empereur avait pour lui , semblait s'accroître, et pouvait lui faire es-
pérer un progrès rapide dans sa carrière politique.
En 1813, après le désastre de Leipzig, et avant de commencer la glorieuse, mais fatale campagne de France, l'Empereur nomma M. Mole grand juge ministre de la justice. Il avait alors trente et un ans. En ce moment la faveur impériale n'était plus une chance heureuse-, elle ne distribuait plus des récompenses, elle demandait le dévouement.
Au moment où l'Empereur allait quitter les Tuileries, pour se mettre à la tête de son armée, il s'entretint longuement et en toute confiance avec M. Mole , qui fut frappé de lui voir, en un tel moment , cette justesse et cette sûreté de coup d'œil qui ne l'abandonnait pas plus que sa fermeté d'âme. 11 était sans illusion , sachant tout le danger de sa situation : il en calculait les chances, et l'eût regardée comme désespérée, s'il n'avait eu confiance dans son génie, si habile à reconnaître les fautes de son ennemi et à en tirer un avantage complet et décisif.
M. Mole conduisit l'Empereur jusqu'à sa voiture. Il siégea dans le conseil de l'impératrice régente. Chaque jour il écrivait à l'Empereur pour lui rendre compte des alarmes qui troublaient Paris, du découragement de l'esprit public et de tous les symptômes d'une ruine prochaine.
Il se rendit à Blois avec la régente et les ministres. Lorsqu'il revint à Paris, l'Empire avait cessé d'exister.
Il se trouvait éloigné de la région politique et rendu, pour un moment, à la vie privée. Il n'était pas étonné que l'esprit de réaction prît tant d'influence sur le gouvernement de la Restauration, ni que les hommes qui avaient l'expérience des affaires , et dont le mérite avait été reconnu et employé par l'Empereur, ne fussent pas employés au service de l'Etat. Sans aucun retour sur lui-même, il regrettait que le Roi et les hommes honorés de sa confiance eussent des idées si incomplètes ou si peu justes de l'opinion et de l'état social du pays. Il s'effrayait et s'affligeait des conséquences que devaient avoir de telles erreurs.
Le retour de l'île d'Elbe réalisa bientôt les craintes que M. Mole avait conçues. Dès le soir de son arrivée, Napoléon le lit avertir; il se rendit aux Tuileries. Napoléon s'attendait à le trouver mécontent et malveillant pour le gouvernement royal, qui l'avait laissé à l'écart. — <c Vous étiez justement, lui dit-il, l'homme u qu'il leur fallait : dans votre position , ils devaient « vous rechercher, car nul ne pouvait leur être plus « utile 5 en voyant que vous étiez néghgé, j"ai jugé, là- X bas, à l'île d'Elbe, que le gouvernement marchait « dans une fausse route. »
Malgré ces flatteries, oii excellait Napoléon, il ne pouvait exercer sur M. Mole son ancienne séduction -, il le vit froid et se tenant en arrière. Alors il ne lui dissimula rien du danger de la situation. Son prodigieux retour,
LE COMTE MATHIEU MOLE. 42r>
qui fut peut-être la plus étonnante circonstance de sa vie, ne lui donnait aucune illusion , et lui laissait peu d'espérance. Il en convint avec M. Mole et tâcha de le piquer d'honneur, en éveillant en lui un sentiment de devoir et de dévouement. Il lui parla de l'état de la France, du réveil des passions révolutionnaires ranimées par les fautes de la Restauration , de la nécessité de réprimer l'esprit anarchique : lui offrant ainsi une tâche conforme à ses opinions. Puis, s'apercevant qu'il ne persuadait pas M. Mole, il ajouta : — « Je sais que vous (( n'avez jamais aimé le ministère de la justice, ni la « simarre. Voulez-vous le ministère de l'intéreur? — « Préférez-vous les aff'aires étrangères? Elles convien- « nent à votre position. »
M. Mole allégua que M. de Caulaincourt était plus que persoune indiqué pour cet emploi. — « Je ne suis « pas sûr, reprit Napoléon, que Caulaincourt soit sulïi- <( sant. Chargez-vous de cette tâche, qui est belle et « difficile, je vous y aiderai; nous nous tirerons d'af- « faire ensemble. »
Toutes ces cajoleries furent inutiles , M. Mole y fut insensible ^ il prévoyait avec douleur les calamités où le retour de l'île d'Elbe allait jeter la France ; il refusa les offres de Napoléon qui lui dit d'un ton plus sévère : — « Vous retournerez à vos ponts et chaussées. »
Lorsque le conseil d'État fut appelé à rédiger un acte, qui prononçait l'exclusion de la maison de Bourbon, et
opposait au droit héréditaire , repoussé par les révolutions, la souveraineté du peuple et l'élection par le suffrage universel, M. Mole ne mit point sa signature à cette délibération.
Il n'en fut pas moins placé sur la liste des membres de la Chambre des pairs instituée par l'acte additionnel; il quitta Paris pour aller aux eaux de Plombières, comme s'il eût ignoré cette nomination.
A la seconde Restauration, le roi Louis XYIII revint à Paris, résolu à ne point laisser retomber son gouvernement dans les fautes de l'année précédente et à mettre sincèrement en pratique la Charte qu'il avait donnée. Son ministère avait été composé dans cet esprit„ M. de Talleyrand, M. Pasquier, M. Louis , le maréchal Saint-Cyr étaient de sûrs garants d'un système de modération et d'impartialité. M. Mole fit partie d'une nombreuse promotion de Pairs, où l'ancienne aristocratie avait la plus grande part, sans exclusion systématique des hommes distingués qui avaient eu des positions éminentes sous le gouvernement impérial.
Le ministère de M. de Talleyrand ne put subsister en face des difficultés que présentait la négociation d'un traité de paix, qui devait être si funeste à la France. Les élections rendaient son maintien encore plus impossible. Ainsi qu'il arrive ordinairement en France, l'opinion vaincue se trouva, au moment de sa défaite, épouvantée, timide et impuissante. D'ailleurs les factions ré-
volutionnaiies, et même libérales, avaient, par passion ou par illusion , applaudi au retour de Napoléon : les opinions moyennes leur en gardaient rancune.
M. de Richelieu était loin de rapporter de l'émigration un esprit de réaction^ il était royaliste, et la Révolution avait fait sur lui des impressions ineffaçables ; mais il savait mieux que personne combien le parti , qui ne voulait pas accepter la France nouvelle, telle qu'elle s'était faite , et qui prétendait changer ses lois et ses mœurs pour ramener l'ancien régime, était déraisonnable, excessif et dangereux pour la monarchie. Il voulait que son administration fût conciliante et modérée.
Ce ministère se trouva dans une situation difficile. La majorité de la Chambre des députés, le parti qui prenait pour chef, Monsieur, frère du Roi, conséquemment un grand nombre de courtisans, et même quelques-uns des ministres, s'irritaient de la modération de M. de Richelieu et de la confiance entière que le Roi accordait à M. Decazes. La session de I8I0 se passa dans une alternative de concession et de résistance, dans un continuel effort pour arrêter la réaction contre les personnes, et pour défendre les lois et les formes de l'administration, livrées à de continuelles attaques.
Dans cette époque critique et périlleuse, M, Mole acquit une grande importance. M. de Richelieu prit goût à ses conseils, et lui accorda une entière confiance : c'était par lui qu'il apprenait à connaître la France,
dont il avait été exilé pendant vingt-cinq années d'émigration. En même temps, M. Mole avait pris beaucoup d'influence dans la Chambre des pairs. Ses formes douces, son langage conciliant et persuasif, sa gravité naturelle, qui ne l'empêchait pas de se montrer confiant et sympathique à tous ceux avec lesquels il avait des relations, lui donnèrent un crédit qui contribua au rôle de la Chambre des pairs pendant cette session. Elle arrêta, ou du moins tempéra, par quelques veto, le mouvement passionné de l'autre Chambre.
Ainsi l'auteur des Essais de morale et de poliiigue, qu'on avait trop légèrement taxé d'être favorable au pouvoir absolu, pratiquait le gouvernement parlementaire et en reconnaissait les avantages. Le fond de son opinion sur la politique intérieure avait toujours été la crainte de voir la France tomber sous le pouvoir d'une faction; de là le point de vue d'où il avait apprécié le gouvernement impérial ; de là aussi sa haute estime et son attachement pour le duc de Richeheu, et l'appui qu'il prêtait à son ministère.
Lorsque la Chambre de 18lo fut dissoute par l'ordonnance du 5 septembre, de nouvelles élections donnèrent au ministère la possibilité de suivre une politique sage et modérée. M. de Richelieu changea successivement la composition de son cabinet : M. Laine était devenu ministre de l'intérieur, même avant la dissolution de la Chambre-, M. Pasquier fut garde des sceaux, le mare-
chai Saint-Cyr ministre de la marine. Quelques mois après il fut charge du département de la guerre, et M. Mole le remplaça à la marine en août 1817.
Les années 1817 et 1818 se passèrent heureusement. Une majorité libérale, mais raisonnable, vivait en bon accord avec le ministère. De grandes lois, conformes à l'opinion générale, furent soumises à la libre délibération des Chambres. Ainsi furent réglés les élections et le recrutement. Ainsi fut établi le crédit public; toutes les garanties essentielles furent données au vote des dépenses et des impôts. Le Roi avait pleine confiance dans son ministère. L'union régnait entre les hommes honorables qui le composaient. L'année 1818 se termina par les traités d'Aix-la-Chapelle, qui délivrèrent la France de la triste présence des troupes étrangères.
Au moment où toutes les circonstances devaient répandre dans l'esprit public le contentement et la sécurité, où le gouvernement constitutionnel semblait s'acclimater et pousser des racines vivaces, les élections témoignèrent que les opinions révolutionnaires avaient encore une force et une activité menaçantes. Un parti, qui tendait évidemment, non pas à contrôler les actes du gouvernement ou à changer le ministère, mais à détruire ou avilir l'autorité royale, acquérait une action déplorable sur les élections. Il y manœuvrait avec un ensemble et une ardeur, que ne pouvaient avoir les amis de Tordre et du repos. — Bien que la majorité fût en-
core assurée aux opinions modérées, on pouvait prévoir le moment où la Chambre des députés, alors renouvelée par cinquième, serait envahie par les ennemis de la monarchie. M. de Richelieu fut vivement préoccupé de cette crainte; M. Laine partageait ses inquiétudes. M. Decazes et les autre»ministres étaient moins alarmés ; le danger ne leur semblait pas imminent. Ils croyaient qu'une bonne et sage conduite réussirait à ramener l'opinion publique, et à la préserver de l'influence des révolutionnaires. La majorité du parti modéré semblait persuadée qu'en effet il ne fallait pas s'abandonner à des alarmes exagérées.
M. Mole était disposé à partager les craintes du duc de Richelieu et de M. Laine. Mais ce qui surtout le préoccupait , c'était l'impossibilité de maintenir un ministère ainsi divisé. M. de Richelieu et M. Decazes, qui avaient jusqu'alors vécu en intime intelligence, dilïeraient d'opinion sur un point essentiel. Ils auraient voulu ne se point séparer; ils comprenaient les funestes effets de la retraite de l'un ou de l'autre. M. de Richelieu , ne pouvant ramener M. Decazes à son opinion, essaya de former un nouveau cabinet, et ne réussit pas à s'associer les hommes honorables qu'il souhaitait d'avoir pour collègues. Nul ne pouvait accepter une situation fausse, où l'on ne pouvait espérer l'appui d'aucun parti. Dès lors il n'y avait aucun moyen de sortir d'embarras. M, Mole donna sa démission, et fut bientôt imité
par plusieurs de ses collègues. Le cabinet fut dissous. M. Decazes eut à en former un nouveau. Le ministère de la police fut supprimé, et il devint ministre de l'intérieur.
Le générale Dessoles fut président du Conseil et ministre des affaires étrangères. M. de Serre , dont le talent avait eu un grand éclat dans les précédentes sessions , eut le portefeuille de la justice. Le maréchal Saint-Cyr conserva le département de la guerre.
La Chambre des pairs, ou du moins une grande majorité s'associa aux inquiétudes qu'inspiraient les prochaines élections , et vit avec peine la retraite de M. de Richelieu. Une proposition , tendant à modifier la loi électorale, fut adoptée. M. Mole, qui était de cet avis, exerça sur ce vote l'influence qu'il avait acquise. Le ministère, craignant de perdre la majorité dans la Chambre des pairs, se décida à faire une nombreuse promotion de pairs, choisis pour la plupart parmi les notabihtés du règne impérial : ce qui pouvait être en même temps un acte de fusion et de bonne politique. La Chambre des députés rejeta la proposition présentée par la Chambre des pairs. La session de 1818 se passa sans que le Cabinet éprouvât de nouveaux échecs, et son maintien ne fut pas mis en péril.
Les élections de 1819 réalisèrent les craintes qui s'étaient manifestées. Sans donner la majorité aux ennemis de la monarchie, elles augmentèrent leur nombre dans la Chambre des députés. L'élection de l'abbé Gré-
goire fut surtout un scandale, qui exaspéra non-seulement l'opinion royaliste, mais une grande partie des modérés. Evidemment, pour conserver la confiance du Roi et pour garder la majorité, il fallait changer la loi des élections. Le général Dessoles, le maréchal Saint- Cyr et M. Louis se retirèrent; M. Decazes eut à former un nouveau cahinet. La situation devenait périlleuse; une portion de la majorité libérale, celle qu'on nommait le centre gauche, se déclarait contre une modification actuelle de la loi électorale. Les amis de M. Laine et de M. de Richelieu paraissaient disposés à ne se point contenter des modifications que proposerait M. Decazes. Il choisit pour collègues M. Pasquier, M. Roy et le général Latour-Maubourg. Il pouvait ainsi compter sur les suffrages du centre droit; mais plus que jamais il avait pour ardents ennemis les royalistes , dont l'ordonnance du 5 septembre avait détruit la domination ; ils ne voulaient admettre aucune transaction tant que M. Decazes resterait ministre.
Telle était la situation, lorsque l'assassinat de M. le duc de Berry vint jeter le trouble dans tous les esprits. Ce crime était, au dire des royalistes exaltés, une œuvre de l'opinion libérale, une conséquence de la politique que le Roi avait adoptée depuis trois ans.
Leur exaspération était bruyante; ils s'empressèrent de saisir une circonstance qui pouvait leur être favorable; ce qu'ils voulaient avant tout, c'était renverser le
ministre, à qui ils avaient voué une injuste et implacable haine. Ils y réussirent , mais ne parvinrent pas encore à s'emparer du gouvernement. Le duc de Richelieu redevint chef du Cabinet et président du Conseil -, M. Siméon fut ministre de l'intérieur, et M. Pasquier garda le portefeuille des affaires étrangères.
M. Mole, dès le premier instant oii il avait appris la déplorable mort de M. le duc de Berry, avait prévu le réveil et l'ardeur de l'opinion royaliste exagérée. 11 tenait pour certain qu'elle s'emparerait du gouvernement. M. de Richelieu, en se réconciliant avec ce parti, en comptant sur son appui pour avoir la majorité, n'apercevait pas que bientôt après il faudrait, ou obéir à ses dangereuses exigences, ou lui céder la place. M. Mole n'eut pas un moment la pensée de courir cette chance 5 il avait toujours prévu que livrer le pouvoir à la pohlique de l'émigration, c'était amener la ruine de la dynastie.
M. de Richelieu ne réussit pas à obtenir une fidélité docile des auxiliaires auxquels il avait eu recours, et fut contraint de se retirer à la fin de 1821.
Alors commença un ministère, qui eut une durée de six années, et dont la conduite fut plus prudente et plus habile que ne l'avaient pensé les partis opposants. La naissance de M. le duc de Bordeaux et le succès de la guerre d'Espagne furent d'heureuses circonstances pour le cabinet de M. de Yillèle. La nouvelle loi d'élec-
tien, et bien plus encore le découragement des opinions vaincues, lui procurèrent une majorité assurée. Il savait faire prendre patience à son parti, en lui laissant toujours l'espérance de voir la France ramenée à l'ancien ordre de choses. Le ministère n'avançait qu'avec lenteur dans cette voie.
M. Mole se trouva donc dans une constante opposition. Cette opposition ne pouvait avoir, dans la Chambre des Pairs, qu'un caractère de modération et de gravité. Elle était inspirée par de louables intentions et par un dévouement éclairé à un gouvernement qu'elle aurait voulu voir stable et assuré de l'avenir. Il prit une part active aux grandes discussions qui honorèrent la Chambre des Pairs. Ses discours sur la guerre d'Espagne, sur les lois du sacrilège et du droit d'aînesse furent remarqués. On y trouve les qualités distinclives de son esprit, la mesure, la clarté, la dignité du langage. Sa situation à la Chambre des Pairs et dans le monde politique s'agrandit encore.
Après la chute du ministère de M. de Villèle , M. Mole, ainsi que ses amis, se félicita de la direction que prenait le gouvernement du roi Charles X. Plus qu'à aucun moment, il voyait la possibilité de faire subsister ensetnble la Royauté et la pratique sincère de la Charte. Les passions révolutionnaires se décourageaient-, les rivalités d'ambition n'entraient pas encore en jeu ; tous les hommes du parti royaliste , que l'expérience
avait éclairés et calmés, s'applaudissaient de ce moment de calme, et de la popularité que semblait acquérir le gouvernement du Roi.
L'appel de M. de Polignac au ministère, et le nom des collègues qui lui furent donnés, répandirent partout la conviction que la France touchait à un moment fatal: nul espoir ne resta de détourner le Roi du péril où il allait se précipiter aveuglément-, on ne douta point de la crise qui allait jeter la nation dans les terribles hasards d'une révolution. Elle fut provoquée par les ordonnances, qui abolissaient les garanties données par la Charte, et elle éclata plus rapide, plus décisive et plus complète qu'on avait pu le prévoir. A peine resta-t-il aux hommes sensés, qui avaient de l'influence dans les Chambres, quelques heures pour se décider au seul moyen qui pouvait sauver la France de l'anarchie, déjcà proclamée par les républicains de l'Hôtel de Ville.
M. Mole, reconnaissant l'empire de la nécessité et toujours guidé par la pensée de maintenir l'ordre social, la monarchie et les garanties données à la nation par la Charte, pensa qu'il accomplissait un devoir en se rendant à l'appel du Prince , qui consentait à accepter cette difficile tâche. 11 ne se refusa point à y concourir.
Le conseil du nouveau Roi se trouva d'abord composé des hommes principaux qui, sans avoir les mêmes opinions, s'étaient sincèrement accordés dans la grande
délermination , que sanctionna la délibération dos Chambres; elles furent l'organe légal de l'opinion universelle qui se manifestait hautement.
M. Mole fut ministre des affaires étrangères. L'occasion se présenta bientôt où il eut à se prononcer sur une grande question. Toutes les puissances européennes n'avaient pas tardé à reconnaître la royauté du souverain, que la France venait de se donner. La pensée d'intervenir dans les affaires intérieures du pays, de retomber dans la faute qui, en 1792, avait suscité une guerre de vingt-cinq ans et bouleversé l'Europe entière, ne s'était point présentée ni aux souverains, ni à leurs cabinets. Sans proclamer le principe de non-intervention, ils l'avaient pratiqué. Lors donc que la Belgique se souleva contre le roi des Pays-Bas, et se proclama indépendante de sa souveraineté, M. Mole ne fit autre chose que réclamer une nouvelle application de la règle de conduite adoptée par l'Europe entière. Le Roi de Prusse avait d'abord voulu envoyer une armée au secours du Roi des Pays-Bas, afin de remettre la Belgique sous son autorité 5 M. Mole déclara expressément que, si un soldat prussien mettait le pied en Hollande, une armée française occuperait la Belgique. — « Votre intervention « c'est la guerre, disait-il au ministre de Prusse. » — Une levée de cent mille hommes fut proposée aux Chambres. — « La France, disait le ministre des affaires « étrangères, ne demande rien que ce qui est juste; elle
« se lèverait tout entière pour la défense du moindre de « ses droits. »
Alors commencèrent les négociations, qui devaient se terminer par la création du royaume de Belgique, dont la neutralité assurait notre frontière, tandis que le royaume des Pays-Bas, tel que l'avaient établi les traités de 1815, était une menace continuelle contre la France.
Lorsque l'expédition d'Alger avait été entreprise, le gouvernement du roi Charles X n'avait voulu contracter aucun engagement relatif aux dispositions qu'il prendrait après la conquête. L'Angleterre avait vu avec une inquiète méfiance la prise de possession d'Alger. Les termes du refus que M. de Polignac avait opposé aux questions adressées par le ministère anglais, n'étaient pas absolus, et pouvaient laisser supposer que la France ne résoudrait pas, sans le concours des puissances européennes , une question qui impliquait l'abolition de la piraterie et une colonisation française sur un territoire vassal de l'Empire ottoman. M. Mole voyait combien la moindre concession pourrait irriter l'orgueil national, quel blâme encourrait le gouvernement nouveau, et enfin quels avantages la France aurait, après de grands sacrifices, à retirer de cette possession. Il répondit que le moment n'était pas opportun pour traiter cette question-, elle fut ainsi indéfiniment ajournée.
Le premier ministère que le roi Louis-Philippe avait
i'AR LE COMTE MATHIEU MOLE.
formé à la hâte, ne pouvait se maintenir longtemps; il était composé d'éléments discordants. Parmi les hommes politiques, qui avaient regardé cet événement comme le salut de la France, les uns avaient pensé que la forme monarchique était compatible avec le triomphe complet de l'opinion démocratique et comportait des institutions républicaines; les autres avaient vu dans la royauté du duc d'Orléans le seul moyen de résister aux passions et aux chimères révolutionnaires.
Après trois mois de luttes intestines le Cabinet se trouva en dissolution. La majorité de la Chambre des Députés était douteuse. Lu faction républicaine était ardente, et semblait avoir encore la puissance de soulever les masses populaires. Le ministère de M. Laffite se forma dans la pensée de ne point résister de front à cette dangereuse impulsion, et de ne pas se dépopulariser, en refusant toute concession. M. Mole et les ministres appartenant à la politique de conservation ne pouvaient garder place dans un cabinet qui leur paraissait, non pas complice, mais trop complaisant pour la faction anarchique.
Leur pronostic ne tarda point à se réaliser. Après le procès des ministres, oii le concert de tous les hommes raisonnables parvint à faire triompher le bon sens et l'humanité, on vit le désordre se développer de jour en jour; les émeutes reparurent sans être réprimées; la guerre semblait inévitable ; le crédit public décrois-
sait rapidement. Le ministère de M. Casinui' Périer sauva la France des malheurs qui la menaçaient; sa fermeté et son courage rallièrent à lui tous les partisans de l'ordre et de la paix.
En 1832, M. Mole fut atteint au cœur par une perte cruelle; sa fille, madame de Champlatreux, succomba en quelques heures à une attaque de choléra-, il n'eut plus d'autres pensées que sa douleur et la crainte de voir le fléau faire de nouvelles victimes parmi ses plus chères affections. Il partit pour la Suisse et y passa plusieurs mois.
Après la mort de M. Périer, le gouvernement eut encore à se défendre contre des émeutes et des conspirations; le désordre fut difficilement réprimé. Le 11 octobre, un nouveau ministère fut appelé aux affaires. Le duc de Broglie, M. Guizot et M. Tliiers en firent partie. Le gouvernement prit dès lors sa force et sa direction dans la majorité de la Chambre des Députés et dans les triomphes de la tribune. Ainsi se passèrent trois années heureuses et honorables.
En 1836, M. Thiers fut Président du Conseil. A cette époque, commencèrent les funestes dissentiments et les rivalités des hommes éminents du parti conservateur. Ce ministère dura peu , et le Roi appela M. Mole et M. Guizot pour former un nouveau cabinet. Il eût mieux valu donner cette mission à un seul, qui se serait ainsi trouvé le chef réel du cabinet.
En Angleterre les partis se soumettent librement à une discipline, qui leur donne une force régulière 5 l'esprit hiérarchique y règne, comme dans le pays -, de telle sorte qu'ils ne renversent pas un ministère, sans avoir à lui substituer un gouvernement tout fait. Si un parti ne savait pas se régir lui-même, et se résumer en une seule et même volonté, comment donnerait-il au pays une administration stable et respectée? — En France il n'en a pas été ainsi. Les partis ne reconnaissaient ni la supériorité, ni l'autorité d'un chef; ils marchaient en désordre, tels qu'une armée, qui ne serait pas commandée 5 au lieu de prendre pour guide un homme important par son habileté, son expérience ou sa position, les partis se laissaient emporter par le flot de l'exagération 5 les courtisans d'une vaine popularité étaient préférés aux hommes supérieurs par le talent ou la sagesse. D'autres fois on a vu des partis honorables et éclairés se subdiviser en diverses coteries 5 ainsi se dispersaient l'influence et l'autorité d'une aristocratie, dont les titres étaient le talent et le succès.
C'est ce qui advint au parti conservateur. La formation d'un ministère devint de plus en plus difficile. La discorde succéda à l'union; les nuances d'opinion devinrent des motifs de rupture ; on se fit moins de concessions entre amis, qu'on n'en accordait à ses ennemis : les questions de personnes devinrent plus fâcheuses que les questions de principes-, chacun des concurrents avait
ses ennemis, et ses protégés exigeants ou mécontents.
Le ministère de M. Mole et de M. Guizot ne dura que peu de mois : sa retraite fut suivie d'un interrègne, où l'on reconnut qu'aucune fraction du parti conservateur ne pouvait espérer une majorité, tant qu'elle voudrait rester seule exclusive et dominante.
M. Mole fut rappelé. Dans la situation, oii se trouvait alors la Chambre des Députés, il lui était impossible d'avoir pour collègues les orateurs, qui ne voulaient pas le suivre dans la route, dont il déterminerait la direction. Il composa donc le Cabinet d'hommes honorés de l'estime publique, dont le mérite et la capacité étaient reconnus, encore qu'ils n'eussent pas tout l'éclat des succès de tribune. Il en résultait toutefois un avantage : le Président du Conseil était véritablement premier ministre 5 aucune jalousie d'attribution, aucune prétention d'indépendance ne faisait germer de division dans le ministère.
M. Mole n'était pas de la Chambre, et n'avait point, avec les députés, ces rapports d'habitude et de familiarité, qui sont un moyen d'influence. Il ne prétendait pas subjuguer une majorité par la puissance de sa parole. Lorsqu'il avait à donner des explications ou à défendre les projets du ministère, il parlait avec clarté et méthode, donnant l'idée d'une complète bonne foi et de la parfaite connaissance du sujet qu'il avait à traiter. Par ses conversations inolHcielles, il plaisait aux députés et se conciliait leurs suffrages, lis aimaient sa poli-
tesse, sa gravité , sa bienveillance ; il savait écouter les contradictions; il les comprenait, et, avant d'y répondre , il les répétait avec une mesure et une lucidité qui charmaient l'interlocuteur et lui donnaient confiance. Il réunissait ainsi une majorité composée de tous les députés qui n'étaient enrôlés sous aucune bannière.
Le succès ne manqua pas à ce ministère 5 il se décida à une amnistie ; mais elle donna plus de satisfaction que de reconnaissance à la faction démocratique, qui avait sympathisé avec les séditions.
La prise de Constantine vengea l'échec de Tannée précédente» et la conquête devint non-seulement Alger, mais l'Algérie.
Le mariage de M. le duc d'Orléans fut aussi négocié par M. Mole.
Cependant l'inconvénient et le danger de ne pas prendre dans la Chambre des Députés le point d'appui du gouvernement ne disparaissaient point; on pouvait dire qu'un des grands pouvoirs de l'État semblait ne plus être qu'un corps consultatif. Pour parler plus réellement, le ministère n'avait pas à espérer le concours des hommes qui, ayant siégé dans le Conseil du Roi, comme chefs ou membres des divers cabinets , ne se croyaient pas à la place qui leur éiait due. M. Mole le savait bien : il se serait retiré, s'il n'eût pas été manifeste qu'aucun des orateurs éloquents , qui lui étaient opposés, ne consentirait à accepter la primauté d'un
autre, ni à modifier ses opinions de manière à établir l'accord indispensable à la formation d'un cabinet.
L'union leur était plus facile, tant qu'il s'agissait de rendre impossible le ministère de M. Mole. Le mot d'ordre, qui pouvait les réunir pour une attaque concertée , c'était une plainte ardente contre le gouvernement personnel du Roi, et contre la situation subalterne où la Chambre des Députés était placée, disaient-ils.
Pour donner plus de valeur à ces arguments théoriques, il était nécessaire de démontrer Tincapacité et la mauvaise conduite du ministère.
La lutte fut longue et acharnée. Tous les grands orateurs de la Chambre, quelle que fût leur opinion et leur parti , s'étaient entendus pour harceler le Président du Conseil sur chaque paragraphe de l'adresse, qui devait répondre au discours prononcé par le Roi à l'ouverture de la session. Tous les actes du ministère, toute sa conduite devaient être attaqués avec un blâme si acre, qu'il semblait une accusation.
Dès le début de la discussion, il y avait évidence que renverser M. Mole était le but avoué du long combat qui allait se Uvrer. Aussi, avant de délibérer successivement sur les paragraphes, lorsqu'il ne s'agissait encore que de l'ensemble du projet d'adresse, M. Mole disait :
— « Messieurs , il s'instruit en ce moment devant « vous un procès bien solennel entre nos adversaires « et nous. De graves intérêts y sont à un haut degré
« compromis. On a beau affecter de superbes dédains, « il n'en est pas moins vrai qu'on croit de grands efforts « nécessaires pour nous renverser. Quel cabinet a vu « coalisées contre lui tant de puissances parlementaires ? « — Je ne suis pas, je ne me donne pas pour un des « princes de la parole. Je ne suis qu'un vieux servi- « leur du pays, qui lui ai dévoué, dès mes plus jeunes « ans, mes facultés et ma vie. Dans toutes les circon- « stances importantes, vous nous avez donné la majo- (( rite -, mais ce n'est pas nous qui avons triompbé, c'est « la cause du pays, de la justice, de la raison, de la vé- « rite que vous défendiez avec nous.
— «C'est dans la bonté de cette cause que nous met- « tons encore notre confiance. C'est en présence du a pays, de ce pays dont on nous accuse devant vous « d'avoir négligé les intérêts, que je vous prends tous « en témoignage. Je ne crains pas de le dire devant « vous, les jours les meilleurs depuis huit ans ont lui « depuis le lo avril. »
Pendant huit séances consécutives, tous les griefs articulés contre le ministère furent discutés avec la même malveillance. Ce fut surtout la politique extérieure qui donna lieu aux attaques les plus vives. La conclusion des affaires de Belgique 5 les relations avec la Suisse dont on avait exigé l'expulsion du prince Louis-Napoléon et des réfugiés qui conspiraient contre la France; l'intervention en Espagne-, avec plus de violence en-
core, et plus d'obslinalion, l'évacuation d'Ancône donnèrent lieu à de longues controverses , où le ministère expliqua avec évidence et en produisant des pièces, que ces diverses affaires avaient élé traitées et suivies auparavant par les ministères précédents, dans le même esprit-, puis résolues par le ministère actuel de la manière la plus raisonnable, sans porter aucune atteinte aux intérêts et à Thonneur de la France.
Le point important pour les adversaires du ministère • était d'obtenir un vote approbalif pour le dernier paragraphe du projet d'adresse, qui avait été rédigé par une commission, 011 ils étaient en majorité.
Ce paragraphe était ainsi conçu : « — Nous en « sommes convaincus , Sire , l'intime union des pou- (' voirs, contenus dans leurs Hmites constitutionnelles , « peut seule fonder la sécurité du pays et la force de « votre gouvernement. )) — C'était traduire en langage théorique l'imputation, si souvent répétée à ce moment, du pouvoir personnel du Roi. Une autre forme était encore donnée à la même pensée; on disait que le ministère n'était ]iom\. parlementaire.
A ce dernier moment, le débat devint plus animé et plus personnel. M. Mole avait dit au commencement de la discussion : — « Il y a dans cette phrase un effort « téméraire pour reconquérir ce que la Chambre des « Députés n'a jamais perdu, et ce qu'elle n'est pas me- « nacée de perdre. »
Lorsqu'on en vint au vote de ce dernier paragraphe, il fit remarquer que le moment était mal choisi pour refuser au ministère la qualité de parlementaire^ puisque la Chambre venait de rejeter toutes les expressions de blâme qui avaient été proposées contre les actes du ministère. — « Messsieurs, disait-il, il faut au pays une « administration. Votre mission n'est pas seulement de « détruire. Vous n'êtes pas gens à renverser une admi- « nistration, sans vous demander à vous-mêmes ce qui « lui succédera; venez donc nous dire à cette tribune (( quel avenir vous nous réservez. — Mais lorsque je vois « raUiées dans un même effort des opinions si diverses, « lorsque je vois des hommes qui s'étaient combattus « avec tant de véhémence se donner la main pour ame- « ner un changement d'administration, je leur demande « au nom de mon pays : quel système prétendez-vous « faire prévaloir ? Faites abstraction des noms propres, « et dites-nous nettement ce que vous voulez. »
Ce paragraphe, auquel les opposants attachaient une telle importance, avait une plus grande portée qu'un changement de ministère. Recommander Tinlime union des pouvoirs contenus dans leurs limites constitutionnelles, c'était dire que ces limites avaient été excédées par le pouvoir royal. — « Ce n'est pas, disait le « Président du Conseil, une maxime générale, un prin- « cipe théorique qu'on a voulu poser. N'y a-t-il aucune « allusion, aucun autre but ? c'est évidemment une le-
(( çon pour l'avenir, un blâme explicite du présent. »
Et comme la discussion était devenue de plus en plus personnelle, M. Mole disait qu'apparemment on souhaitait un ministère, où le ministre seul aurait une volonté, et où il serait interdit au Roi d'en avoir une.
Le mot « contenu » fut supprimé par une majorité de 222 voix contre 213. — Puis l'adresse ainsi corrigée fut adoptée par 221 contre 209.
L'honneur du combat resta à M. Mole; mais une majorité de neuf voix ne suffisait point pour donner force et durée au cabinet. 11 donna sa démission au Roi, qui voulut tenter l'épreuve des élections. La Chambre fut dissoute, et les élections n'amenèrent pas une majorité plus nombreuse. M. Mole savait bien qu'il ne la conserverait même pas longtemps. Les majorités se fatiguent bientôt des batailles, de la discussion, et des hasards du scrutin-, elles veulent des chefs qui n'aient pas besoin d'être secourus et sauvés tous les jours. Il donna sa démission, quitta le pouvoir, emportant pour récompense de sa conduite et de son courage un accroissement à sa renommée politique, à la considération due à son caractère, et une juste appréciation de son talent d'orateur.
Son présage ne fut point trompé: aucun accord ne fut jiossible à établir entre les adversaires unis pour le renverser-, un ministère semblait impossible à composer. Il fallut l'urgence d'une émeute, qui témoignait des
progrès du désordre, pour former un cabinet. Ainsi que celui de M. Mole, il ne représenta aucun parti.
Un mois après sa démission, il fut élu à l'Académie française , qui a toujours pensé que Téloquence et le grave langage de la politique et de la morale sont des titres littéraires. Le scrutin donna à M. Mole vingtneuf voix sur trente votants. C'était avec discernement qu'il fut choisi, pour succéder à M. de Quélen, archevêque de Paris. On était assuré qu'il parlerait de son prédécesseur avec justice et convenance, qu'il louerait du fond du cœur ses vertus chrétiennes et son courage dans la persécution.
La lutte qu'il venait de soutenir, avant de quitter le ministère, était aussi pour beaucoup dans l'empressement de l'Académie à le nommer. M. Dupin, qui présidait à sa réception le 30 décembre 1820, et qui peutêtre avait voté contre lui à la Chambre, n'hésita point à le louer de cette discussion, honneur de sa vie politique. Après avoir dignement parlé du Premier Président Mathieu Mole, il disait : — « Vous aussi, vous avez éprouvé « tout ce que peut le conflit des ambitions, la violence a des partis, l'injustice de leurs procédés, l'amertume de (( leur langage. — Mais pourquoi vous plaindrais-je, si « dans la dernière lutte excitée contre vous, loin de « faiblir, vous avez grandi dans l'opinion de ceux qui « sont restés juges impartiaux de la lice ! Sans entrer « dans le fond de la question, qui n'est pas du ressort
« de l'Académie, il est permis de trouver un motif, « même littéraire, pour justifier sou choix, dans ces « combats de tribune si longs et si animés que vous « avez soutenus contre nos orateurs parlementaires les
a plus éminents Il faut reconnaître tout cp qu'il
« vous a fallu de sang-froid, d'assurance en vous-même, « de fécondité dans les ressources oratoires, pour ré- <( sister, comme vous l'avez fait, à un choc aussi rude, « à des attaques si savamment combinées.
« Si vous n'avez pas réuni à vous seul (et il serait in- « juste de l'exiger) toutes les qualités si remarquables et « si diverses, qui ont distingué vos nombreux adver- « saires -, si vous n'avez pas égalé la véhémence de quelce ques-uns, l'ardeur de tous, vous avez offert le modèle, « de plus en plus rare, de toutes les convenances garce dées, d'une dignité qui n'a point fléchi, d'une modé- « ration qui ne s'est point démentie, d'une réserve qui « fait que vous n'avez jamais sacrifié les secrets de l'Etat (( à la satisfaction de votre amour-propre, ou au besoin « de votre défense personnelle : le modèle enfin d'une « éloquence à vous, qui, si elle ne répond pas à toutes « les exigences des passions, satisfait pleinement aux « besoins des grandes affaires et mérite de faire école « dans le Parlement. »
Le discours de réception de M. Mole avait eu un plein succès. Il fut accueilli à l'Académie avec une bienveillance et une considération qui lui étaient chères. Il était
assidu aux séances. Il prenait intérêt aux travaux de l'Académie-, son opinion, toujours exprimée avec mesure et clarté, était fort écoutée. Au mois d'avril 1842, il eut, comme directeur, à répondre au discours de réception de M. de Tocqueville, qui succédait au comte de Cessac. Le récipiendaire parla de la vie politique de son prédécesseur, bien plus que de ses titres littéraires. Le sujet du discours était devenu naturellement un examen de l'esprit , des mœurs et des opinions du dix-huitième siècle, de leur influence sur la Révolution qui en était émanée, puis du rétablissement de l'ordre public par le pouvoir absolu de Napoléon. Le génie philosophique, le coup d'oeil pris de haut , la fermeté du langage , qui avaient valu à M. de Tocqueville le grand succès de son livre sur l'Amérique, se retouvaient dans son discours. Mais un si vaste sujet peut, et doit être traité sous plus d'un point de vue. Un jugement absolu est nécessairement incomplet, et sans manquer de vérité, peut manquer de justice. M. Mole, sans prendre la thèse opposée, sans combattre les opinions de M. de Tocqueville , suppléa à ce qu'il avait omis, et envisagea ce vaste sujet sous un autre point de vue. Ce qui lui importait surtout, c'était de ne pas accepter la condamnation d'un gouvernement, -auquel la France avait dû l'ordre intérieur, la renaissance d'une société réguhère et une gloire qui avait été nationale. Il croyait se devoir à lui-même de ne pas laisser flétrir la mémoire du grand homme qui
l'avait honoré de sa confiance et de sa faveur. Après avoir exposé en quel état la Révolution avait mis la France , il arrivait au 18 brumaire.
« La France comprit qu'elle venait de recouvrer le « seul homme qui pût la faire rentrer dans la grande « communauté des nations, sans qu'il en coûtât aucun « sacrifice ii sa fierté, ni même à sa révolution. Telle fut a la tâche providentielle imposée à Bonaparte, lorsqu'il « revint d'Egypte. Nous ne pouvions pas plus nous pasu ser de son génie que de son épée. L'œuvre de disso- « lution, poursuivie par le dix-huitième siècle, s'arrêta « devant lui. A la place de tous les respects, il substi- « tua l'admiration. Le dénigrement philosophique, lui- « même, confondu par tant de merveilles, fut contraint « au silence. A force de gloire, il retrouva l'autorité, ré- « concilia l'époque la plus indisciplinée des annales « humaines avec l'obéissance , en prouvant tous les « jours que son intelligence n'avait guère plus de limi- «( tes que son pouvoir. Il fallut que la raison vînt con- « fesser son insuffisance à des générations que le dix- « huitième siècle avait formées-, il fallut que l'incré- « dulité elle-même appelât la Religion à son aide, en « avouant que, sans elle, les hommes ne pouvaient pas « être conduits.
(( L'Empire parlait de hberté, comme la Convention « parlait de justice : je m'empresse de vous l'accorder. « Il n'y avait rependant ni trompeurs ni trompés. Cet
« hommage hypocrite, mais obligé, rendu à la liberté et
« à la justice, prouvait seulement que ceux-là mêmes qui
« violaient l'une et l'autre n'ignoraient pas qu'elles
« finiraient par l'emporter sur eux. — Savez-vous ce que
« me disait Napoléon dans un entretien, et à un moment
« solennel toujours présents à ma mémoire : Après moi
« la Révolution, ou plutôt les idées qui Font faite re-
« prendront leur cours : ce sera comme un livre dont on
« ôtera le signet, en recommençant la lecture à la page
« où on l'avait laissée. « — Vous le voyez, Monsieur,
« ce despote savant^ rationnel comme vous l'appelez,
« avait-il donc foi en lui-même?... Je pourrais citer
« bien d'autres paroles de cet homme, dont la position
« ni l'intérêt n'ont jamais troublé le regard, et dont
« l'indépendance , où son esprit était de lui-même,
« formait peut-être le trait le plus singulier. Le despo-
« tisme n'était pas pour lui un but, mais un moyen... « Quant à son but, il n'en eut jamais d'autre que sa
« plus grande gloire, en faisant de la France le pays le
« plus puissant de l'univers. .. Ne croyez pas que je sois
« moins juste que vous-, ce n'est pas moi qui dissimu-
« lerai rien des malheurs qu'il a attirés, et qu'il devait
« finir par attirer sur la France. Il lui a manqué de sa-
« voir reconnaître la limite du possible et de croire que
« la vérité et la justice ne sont le meilleur moyen de
« gouverner les hommes , que parce qu'elles sont la
« vérité et la justice. Enfant de ce dix-huitième siècle
« qu'il jugeait avec rigueur, il n'avait foi qu'en l'esprit, « ne vivait que par l'esprit. Il croyait que le monde avait « d'abord appartenu aux plus forts, et que la civilisa- « tion faisait passer la puissance au plus habile. Il re- « doutait surtout Tempiredu grand nombre, comme un « retour à la violence et à la barbarie. Son règne aura « montré une fois de plus où peut entraîner la volonté « absolue d'un seul homme, fût-il le plus étonnant et le c( plus habile de l'univers. »
M. de Tocqueville avait parlé de deux sortes de serviteurs, que les souverains absolus trouvent toujours sous leur main; — les exécuteurs corrompus ou d'un zèle mal habile, qui déshonorent ou compromettent leur maître; — et les gens honnêtes et capables, qui se donnent à l'exécution des volontés et des desseins du souverain , sans les examiner, sans consulter leur conscience-, employant leur intelligence à bien comprendre la pensée et à exécuter les ordres qu'ils ont renoncé à juger.
M. Mole répondait : — « Napoléon rencontra une troi- (( sième catégorie : celle-là ne se composait pas de ser- K viteurs, mais de ceux qui, en l'aidant à réparer tant « de maux, à faire oublier tant de crimes, à détrôner « tant d'orgueilleux mensonges, à réhabiliter tant d'é- « ternelles vérités, croyaient suivre une sainte et géné- « reuse croisade. La jeunesse de ce temps-là allait au « secours de la civilisation en péril, avec le même zèle (i que la jeunesse de votre génération met à défendre
« la cause de tous, aussi sainte mais moins menacée, du « droit et de la liberté, »
Telle était cette noble et grave controverse entre le descendant de Mathieu Mole et le petit-fils de M. de Malesherbes. L'Académie pouvait se féliciter d'avoir appelé dans son sein deux hommes qui débattaient si éloquemment les plus hautes questions de la philosophie historique-, le public, qui assistait à cette séance, témoignait, par une attentive bienveillance et par ses applaudissements, combien de tels choix contribuaient à entretenir l'importance, dont l'opinion française honorait l'Académie.
Trois ans après , la séance , où fut reçu M. le comte de Vigny, fut aussi présidée par M. Mole. Il semblait destiné à déroger aux habitudes de l'Académie, et à substituer à un échange de compliments entre le récipiendaire et le directeur, la lutte entre des opinions opposées.
M. le comte de Vigny succédait à M. Etienne, qui, ainsi que beaucoup d'hommes de lettres, avait été appelé cà des emplois publics; qui avait pris une couleur pohtique; qui, arbitrairement, avait été retranché de l'Académie française, puis y était rentré par une seconde élection. Il -eût été difficile à son successeur de parler seulement des mérites et des succès littéraires d'un académicien , qui avait été important dans la Chambre des Députés , et qui était mort Pair de France. M. de Vigny
eut donc occasion de pnrler du gouvernement impérial et de sa police : car c'était dans ce département que M. Etienne avait été employé. Peut-être n'eut-il pas assez de mesure dans ses appréciations, pas assez d'exactitude dans les anecdotes qu'il apportait en preuve de conclusions trop générales.
M. Mole ne crut pas pouvoir accepter sans réserve les récits et les jugements, qui ne lui paraissaient ni tout à fait vrais, ni tout à fait justes; il répéta dans son discours les observations, qu'il avait présentées au récipiendaire avant la séance publique. — Puis tout en louant le roman de Cinq-Mars, qui avait eu beaucoup de succès et quelques nouvelles spirituelles et intéressantes de M. de Vigny, il fut amené à parler des romans bistoriques, et en distingua de deux sortes : — les uns, où des personnages imaginaires sont placés sur une scène historique, au milieu des mœurs, des caractères, des opinions et de toutes les circonstances de l'époque, sans altérer ni la vérité des faits, ni la physionomie des personnages réellement bistoriques. Ce fut le cbarme et le mérite des romans de Walter Scott. — Les autres, où les héros sont représentés, comme acteurs du drame romanesque, avec les passions, le caractère et les actes que l'auteur leur attribue , sans prendre aucun souci de la vérité historique. — De sorte que c'était encore critiquer, plutôt que louer.
Le public ne s'arrêta point à cette dérogation aux
4o6 LE COMTE MATHIEU MOLE.
usages; il trouva les deux discours spirituels et les applaudit.
Deux mois après, M. Mole eut à répondre au discours de M. Vitet, qui succédait à M. Soumet. Cette fois les titres du récipiendaire ne donnèrent lieu à aucune controverse. Le sentiment si vrai et si fin des beautés de Tart et des productions de l'esprit, qui avait inspiré tous les écrits de M. Vitet, l'exactitude et le discernement qui faisaient de ses drames une œuvre historique, ne comportaient ni contradiction, ni doute. M. Mole se complut à donner de justes éloges à son nouveau confrère. Son penchant naturel le portait à approuver plus qu'à hlàmer -, l'admiration était pour lui une jouissance, mais elle n'était ni aveugle, ni banale.
Quelques jours après son élection à l'Académie, il avait prononcé à la Chambre des Pairs un éloge du général Bernard, qui avait été ministre de la guerre pendant sa présidence. La Chambre écouta cet hommage rendu à une vie si utile, à un caractère si pur, à une vertu si modeste, avec un vif intérêt et même avec émotion. L'orateur fut souvent interrompu par des applaudissements.
En 1847 , le 5 août , s'acquittant d'un semblable devoir, il honora la mémoire du maréchal Valée, en racontant la vie, les travaux, le mérite, les faits d'armes, le désintéressement, la sagesse et la modestie, qui avaient illustré sa longue carrière. Les relations, qui les avaient rapprochés, avaient inspiré à M. Mole une haute estime
LE COMTE MATHIEU MOLE. 4o7
et un sincère attachement. Après l'échec éprouvé devant Constantine en 183", le gouvernement du Roi sentit la nécessité de relever la gloire du drapeau français, et de ne point laisser s'affaihlir le prestige que nos armes « avaient exercé sur les populations. Prestige qui est « peut-être la condition nécessaire pour le succès et « pour l'autorité. »
Le général Valée, qui avait été inspecteur général de l'artillerie-, qui avait opéré une réforme presque complète dans ce service dont l'habileté était universellement reconnue et qui avait fait partie des conseils, où furent réglés les préparatifs de l'expédition d'Alger, fut appelé à un conseil, où fut discuté devant le Roi le siège de Constantine.
Après l'avoir entendu, le Roi et M. Mole regardèrent comme indispensable que la direction du siège lui fût confiée. Il avait soixante-quatre ans; sa santé était mauvaise. Il s'était, depuis quelques années, retiré à la campagne. — « Il céda moins aux instances du Roi qu'à sa « propre conscience, cà ce sentiment du devoir, auquel « il ne refusa jamais rien. )>
Au moment de donner l'assaut, le général Damremont qui commandait l'armée, fut atteint d'un boulet et tomba mort à côté de M. le duc de Nemours. Le général Valée succéda au commandement, et la ville fut prise. 11 fut nommé gouverneur d'Algérie et reçut le bâton de maréchal de France,
M. Molé, comme on peut le croire, n'avait pas, en ce moment, une plus vive préoccupation que l'Algérie -, il correspondait avec le nouveau gouverneur, lui témoignait une entière confiance, approuvait sa conduite et son administration, acceptait ses projets et en facilitait l'exécution.
Ce fut donc, de cœur, qu'il écrivit l'éloge du maréchal Valée. C'est presque un morceau d'histoire, et peut-être n'a-t-il jamais écrit rien d'aussi achevé. Il rappelle les guerres où avait servi le maréchal. Les premiers temps de sa vie pendant les premières années de la Révolution sont caractérisés avec une juste impartialité. — Les réformes et les perfectionnements , que le Maréchal avait laborieusement introduits dans l'artillerie, sont expliqués avec détail et clarté. — Les circonstances où il s'était trouvé, les rapports qu'il avait entretenus avec les divers et successifs gouvernements, en se renfermant toujours dans l'accomplissement scrupuleux de ses devoirs militaires; — l'absence de toute ambition et de toute recherche de la faveur, sont présentés avec complaisance dans un langage grave et ferme, et amènent naturellement des considérations générales et de hautes pensées.
Les derniers mots de cet éloge doivent être cités. M. Molé les .écrivit sans doute avec un certain retour sur lui-même, et avec une prévoyance triste des malheurs qui menaçaient la France et qui tardèrent peu à tomber sur elle. Déjà l'orage grondait sourdement:
LE COiWTE MATHIEU MOLE. 4r)9
l'opinion se corrompait, et ceux même qui ne voulaient pas le désordre, ne craignaient pas de l'exciter.
Au commencement de 1841 , le maréchal Valée avait été rappelé , non qu'il y eût un blâme quelconque à lui adresser; son gouvernement ne méritait que des éloges. Le plan de campagne, qu'il avait proposé pour la guerre qu'Abd-el-Kader venait de renouveler, était adopté. Mais on craignit que la vieillesse et la mauvaise santé du maréchal ne fussent un empêchement à son activité.
« Il n'était pas de ceux qui deviennent adversaires « du pouvoir qui les frappe. Il rentra dans la vie privée « sans murmurer, et continua à remplir ses devoirs « partout où le Roi et son Gouvernement avaient re- « cours à sa vieille expérience. Il appartenait à cette « classe d'hommes, qui fut d'abord nombreuse dans « cette Assemblée, et qui ne tardera pas à disparaître. Je « parle de ceux qui ont vu le soleil de 1789-, le retour « de la barbarie qu'on appela la Terreur 5 les années « d'anarchie et de corruption du Directoire ; la rectifi- « cation de la société française sous le Consulat 5 les « gloires de l'Empire , enfin l'inauguration du Couverte nement constitutionnel sous la Restauration, et son « développement depuis la Révolution de 1830.
« Ces hommes-là ont traversé de telles épreuves, as- « sisté à de tels spectacles, qu'ils rougiraient de s'émou- « voir de ce qui ne regarde qu'eux. Modérés, parce qu'ils « ont appris que les gouvernements périssent par l'exa-
« gération de leur principe; amis de l'ordre qu'ils ne « font pas seulement consister dans la compression ; « exempts de superstition et de dédain pour le passé, « autant que de folle espérance pour l'avenir.
« Encore un peu de temps, et ces hommes chargés « d'expérience plus que d'années, héritiers de tant de u leçons, acteurs, témoins ou victimes, durant cette « période de soixante années les plus dramatiques et les « plus remplies de la civilisation moderne, auront cessé « d'exister. Les générations, qui les jugent aujourd'hui, « les surpasseront-elles et feront-elles mieux.? Pour moi, « Messieurs, qui appartiens à ce passé dont le souvenir « s'efface, et dont chaque jour on dénature l'histoire, « tout attaché que je suis au présent, il doit m'être perce mis d'interroger l'avenir et d'étendre sur lui un mé- « lancolique regard. J'y cherche de nouveau, et j'y ren- « contre des nuages impénétrahles. Plus que jamais, je « trouverais téméraire de hasarder une prédiction. Je « me horne à appeler la protection de la Providence « sur cette patrie, que j'aime avec ardeur dans ma vieil- « lesse, comme je Tai servie avec dévouement depuis ma « jeunesse. »
Huit années s'étaient écoulées, deux ministères s'étaient succédé en 1839 et 1840; puis le ministère de M. Guizot avait eu une durée plus longue qu'aucun autre cabinet. M. Mole, sans renoncer à la vie politique, siégeait assidûment à la Chambre des Pairs, et
LE COMTE MATHIEU MOLE. Ài)\
ne se mêlait activement à aucune combinaison formée pour attaquer les ministres. Seulement, lorsque parfois il prenait part aux discussions, il rappelait , et non sans quelque amertume, que lui aussi avait pratiqué et professé une politique de sagesse et de modération.
Le mercredi 23 février 18i8, au milieu de la journée, le Roi apprenait qu'un détachement de la garde nationale avait refusé de combattre les séditieux. Espérant encore qu'il serait possible de les calmer et de reconquérir quelque popularité en changeant de ministère, il lit appeler M. Mole, qui, sans lui montrer aucune espérance, ne refusa point son dévouement. Il demanda un délai pour choisir des collègues, et pour s'assurer qu'il trouverait un appui et une majorité dans la Chambre des Députés. Il n'avait pas encore réuni les hommes fermes et courageux qu'il voulait associer à cette périlleuse lâche, que l'émeute avait pris un caractère de fureur. Dès le 24 au malin tout ministère, tout gouvernement, toute monarchie étaient devenus impossibles.
Après trois mois de désordres, après les sanglantes journées de juin, qui sauvèrent la France des horreurs de l'anarchie et du brigandage; lorsque l'Assemblée, qu'on appela constituante, eut la possibilité de délibérer librement, la ville de Bordeaux choisit le comte Mole pour représentant. Dès qu'il eut pris place dans cette assemblée, il y obtint une grande considération et une heureuse inlluencp. Les dangers de la situation, l'état
incertain et troublé de ropinion publique ne lui causèrent aucun découragement. 11 forma le projet de réunir les amis de l'ordre dans un seul et même parti, en effaçant le souvenir des dissentiments qui les avaient divisés en factions opposées. Il fallait les rallier pour défendre la société encore menacée par des doctrines et des passions, qui ne l'attaquaient plus à main armée, mais qui cherchaient à la détruire et à la désorganiser par des lois. Nul n'était plus destiné à cette œuvre patriotique -, il s'y dévoua tout entier. Jamais l'esprit de concihation, le ménagement des amours-propres, le silence sur le passé ne furent plus soigneusement pratiqués. La position de M. Mole devint ainsi grande et honorable. 11 était le centre de la ligue des gens de bien^ son nom, les grandes positions qu'il avait occupées, sa fortune, lui donnaient une importance incontestée.
Tel fut son rôle à l'Assemblée constituante, et aussi dans les premiers temps de l'Assemblée législative. Mais alors d'autres difficultés et des circonstances différentes ne comportaient pas le même succès. Il ne suffisait plus d'exercer de l'intluence sur le pouvoir délibératif. L'accord et la fusion des opinions diverses étaient plus difficiles à obtenir, lorsqu'elles n'étaient plus menacées par un même danger, par un danger actuel. Les souhaits et les espérances pour l'avenir n'étaient plus amenés, par une nécessité pressante, à s'entendre et à se comprendre. Jusqu'à son dernier jour, M. Mole n'abandonna point
cette tâche dillicile. Ce n'était point un travail souterrain, pour miner le pouvoir régnant. Il craignait, comme toujours, les révolutions et les bouleversements, mais il avait la conscience de rendre un grand service à son pays, en unissant, par une mutuelle confiance, tous les amis de l'ordre et des libertés légales.
M. Mole, qui n'avait jamais goûté le repos de la vie privée, dont l'activité d'esprit avait toujours eu les affaires publiques pour principal emploi, se trouva, sans regrets et sans éprouver aucun vide, ramené au foyer de la famille et au commerce intime de Tamilié. Il était jeune encore par l'âme et par l'esprit 5 son caractère seul avait quelque peu changé. Sous une gravité apparente , il avait toujours caché une disposition passionnée et irritable 5 maintenant ses opinions et ses sentiments avaient conservé leur même vivacité, mais le calme régnait en son âme. Tout en lui était bienveillant ^ les vieilles animosités avaient cessé. Son commerce, toujours si aimable dans l'intimité , ne l'était pas moins pour la société dont il s'entourait. Les jouissances de l'esprit et de la conversation lui étaient précieuses. Il y avait plaisir à le voir, dans cette noble demeure de Champlatreux , qu'il avait embelhe et qu'il aimait tant, au miheu de sa famille et de ses amis, se plaisant à leur entretien et jouissant de leur plaire.
C'est là que la mort vint le surprendre, en ne lui laissant que peu d'instants pour dire adieu à ses enfants.
Pendant toute sa vie, il avait professé un respect sincère pour la religion. Plus tard, de longues méditations et un retour sur lui-même lui avaient fait retrouver dans son cœur une foi plus entière et plus pratique. Il était en correspondance et en confiance intime avec le Père de Ravignan et Mgr Tévèque d'Orléans qui venait de le quitter deux jours avant sa mort. Cet accomplissement des devoirs religieux avait contribué à la sérénité de son àme, et lui donna une fin tranquille. Elle fut imprévue, mais il s'y était pieusement préparé.
TABLE DES MxVTIÈRES