‹ Le parlement et la Fronde. La vie de Mathieu Molé. Notices sur Édouard Molé et le comte MoléChapitre 15 sur 16 · I.A VIK DE MATHlEli MULE · texte numérisé non relu

I.A VIK DE MATHlEli MULE

moyens de pourvoir aux dépenses de l'Etat, suspendait toute délibération sur la requête des réclamants. Les Enquêtes disaient qu'on n'en devait pas moins satisfaction au public, et qu'il importait de faire reconnaître la compétence du Parlement.

Pendant quatre jours, le Premier Président refusa d'ouvrir une délibération sur ce sujet. Alors une réunion irrégulière se forma dans la salle Saint- Louis. Après une longue et vive discussion, il fut décidé que si le Premier Président persistait dans son refus, on s'adresserait aux plus anciens présidents, et, s'ils refusaient, aux présidents des Enquêtes.

Au jour indiqué le Premier Président donna lecture d'une lettre du Roi, qui interdisait expressément foule assemblée des Chambres , et ordonnait au Parlement de rendre justice aux parties comme à l'ordinaire.

Les parties plaidantes furent introduites ; un avocat commença sa plaidoirie : alors entrèrent messieurs des Enquêtes, qui chassèrent les avocats du barreau et firent taire celui qui plaidait.

Mole restait immobile et impassible ; personne ne prenait la parole j tous restaient calmes sous son regard sévère : il ne voulait donner aucun ordre dans la crainte d'élever la discussion et le trouble.

Cependant le rassemblement des gens du faubourg, qui se formait chaque jour devant la porte du Parlement , se précipita dans la salle demandant justice

contre le toisé et contre Timpôt sur les maisons-, toutefois le tumulte n'avait pas un caractère de sédition. A une heure sonnant , le Premier Président leva la séance, disant que la Reine avait indiqué cette heure pour recevoir la députation du Parlement.

Le calme et la fermeté du Premier Président avaient donné à messieurs des Enquêtes le temps de réfléchir; ils étaient intimidés ; prévoyant les suites que pouvaient avoir leurs imprudences, ils prièrent le président Gayant de rendre témoignage à la Reine de leur fidéUté et de leur obéissance.

La Reine reçut la députation -, elle était avec le Roi ; les princes, les ducs et pairs, les ministres, les secrétaires d'État, étaient présents. Le chancelier expliqua ses volontés : après avoir parlé de la bonté du Roi , qui avait accueilli les réclamations et diminué beaucoup la taxe mise sur les maisons , il en vint à la conduite de messieurs des Enquêtes. — « Leur résolution de forcer a M. le Premier Président à mettre leurs propositions « en délibération est, dit-il, une entreprise sur Tauto- « rite du Roi, un acte de faction, sans exemple dans les « siècles passés... Sa Majesté déclare qu'elle casse et « révoque cette délibération , et veut que la feuille oïi « elle est écrite soit lacérée en sa présence. »

La Reine interrompit le chancelier pour ajouter qu'elle savait bien les pratiques et les intelligences factieuses, et qu'elle connaissait les coupables.

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Le duc d'Orléans chercha à adoucir les esprils; il s'exprima en termes ménagés sur le Parlement, mais déclara qu'il conseillerait toujours à la Reine de ne point souffrir qu'on diminuât son autorité.

Le président Gavant essaya de prendre la parole. — « Taisez-vous; je ne veux pas vous entendre, » dit la Reine 5 et comme il voulait continuer, elle répéta vivement : — Taisez-vous 1 »

Le Premier Président prit la parole , et sans élever la voix , il dit : — « Je prie Votre Majesté de n'imputer à « ces Messieurs aucune mauvaise volonté pour votre « service -, ce qui a donné lieu à ce désordre, c'est qu'on « a craint que l'intention manifestée par Votre Majesté, « au sujet du toisé, ne reçût pas d'exécution. »

Le chancelier interrompit le Premier Président , qui s'en offensa et pria la Reine de l'entendre : elle se leva, disant qu'une telle affaire ne comportait point de réplique , et se retira dans son cabinet, oii furent mandés messieurs du Parquet , pour recevoir l'ordre de s'opposer à toute Assemblée.

Le registre fut porté à la Reine-, elle y lut le nom des opposants qu'elle savait déjà. Dès le soir, le président Gayant et deux conseillers reçurent un ordre d'exil. Le président Barillon fut traité plus rudement; un exempt et quatre archers l'arrêtèrent et le mirent en voiture, pour le conduire à la forteresse de Pignerol.

Lorsque la nouvelle en fut apportée au Pcdais, elle

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excita une grande rumeur dans tout le Parlement. On ne voulait pas y croire. Le Premier Président, assuré qu'elle était véritable , manda les trois chambres, et, d'après leur délibération , il assembla tout le Parlement. Les gens du Roi prirent leurs conclusions , en proposant d'envoyer une députation solennelle au Uoi, pour lui demander respectueusement de rendre à la Cour ceux qui avaient été envoyés en prison ou en exil. — K Nous ferons entendre, avec toute la soumis- « sion et l'obéissance qui est due aux rois nos maîtres, c( dont la puissance est légitime et que Dieu a établis « pour nous commander, qu'il importe au service du u Roi, à l'honneur du Parlement, à la satisfaction des « peuples , de nous rendre nos confrères. S'ils sont « coupables de désobéissance ou de manquement à leur « devoir, le Parlement fera leur procès. Et jusqu'à ce <( qu'on ait réponse de la Reine, la Compagnie ne se « séparera point. »

Ces conclusions furent approuvées , et il fut résolu que le Parlement en corps se rendrait chez la Pieine, dès le jour même. Le Premier Président objecta que la Reine était malade 5 elle venait de lui mander qu'elle recevrait le Parlement le lendemain. Les esprits étaient si échauffés , que plus de cent de Messieurs du Parlement s'obstinèrent à aller au Palais-Royal. Une foule de peuple s'assembla à leur suite. Ils apprirent que la Reine était en effet malade et avait été saignée.

Cette démarche du Parlement et rémolion du peuple causèrent quelque frayeur au Palais-Royal. La Picine envoya le contrôleur général et le surintendant assurer la députalion qu'elle recevrait le Parlement dès le jour suivant.

Le Parlement fut admis dans la chambre de la Pieine qui était au lit; le duc d'Orléans, M. le Prince, les ministres, plusieurs Maréchaux étaient présents. — Le Premier Président, après avoir supplié la Reine de leur rendre les prisonniers et les exilés, auxquels on ferait leur procès s'ils étaient coupables, ajouta : — « C'est un « des plus anciens et des plus avantageux privilèges ac- « cordés par les rois : ceux qui appartiennent à la Comf< pagnie sont obligés d'y rendre compte de leurs ac- « lions. Le Parlement étant en possession de rendre la « justice aux sujets du Roi avec satisfaction publique, « de travailler avec courage à maintenir l'autorité '( rovale et à conserver son domaine , se trouverait « sans force, sans vigueur et sans courage, s'il voyait <( ses confrères maltraités, sans en savoir la cause; ils u sont bien malheureux d'être déchus des bonnes « grâces de la Reine, et de se trouver, pendant son gou- « vernement, traités comme de moindre condition que (( ceux qui avaient autrefois siégé à leurs places. »

Le chancelier, après avoir pris les ordres de la Reine, répondit que ce qui avait été résolu, après avoir pris l'avis de M. le duc d'Orléans et de M. le Prince, ne

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serait point changé-, que les officiers du Parlement qui ont été exilés avaient mérité ce traitement; que le président Barillon était emprisonné par des considérations d'État, et que si la Reine voulait lui faire son procès elle le renverrait devant le Parlement.

Le chancelier exprima formellement le mécontentement de la Reine contre le Parlement ; la visite faite la veille au Palais Royal, quoiqu'on sût qu'elle était malade, prouvait le dessein de lui déplaire. Les assemblées générales des Chambres étaient une désobéissance à son autorité; sous ce prétexte, le cours de la justice et des affaires qui intéressaient les sujets du Roi était suspendu. La Reine voulait savoir ce qui se passerait le lendemain au Parlement , et ordonnait au chancelier de s'y trouver, afin de lui en rendre compte. Le Parlement obéit à Tordre de ne plus interrompre le cours de la justice ordmaire, mais arrêta que de nouvelles remontrances seraient présentées pour obtenir le retour des absents.

Une députation du Parlement , conduite par le Premier Président, fut admise chez la Reine; le chancelier annonça que la Reine, touchée par les soumissions et les prières de la Compagnie, avait résolu de rendre au Parlement trois de ceux qui en avaient été éloignés, mais qu'à l'égard du président Barillon elle ne pouvait ni ne devait le rappeler , parce qu'elle était informée des menées et pratiques secrètes oii il s'était engagé,

(les assemblées auxquelles il avait assisté, des propositions qu'il avait écoutées , des intelligences avec ceux qui témoignaient être mécontents du gouvernement do l'État.

Le Premier Président remercia la Pieine de sa grande bonté qui avait même précédé les instances du Parlement; mais il la supplia de ne point excepter le président Barillon , et de le renvoyer pour que son procès fût suivi dans les voies ordinaires de la justice, s'il était vrai que des actions coupables lui étaient imputées. — « Sa Majesté, disait-il, devait considérer l'importance « d'une telle affaire : s'il était loisible aux ennemis « d'un homme de le dénoncer et de le faire passer pour « criminel, la liberté des sujets du Roi ne serait plus « en sûreté; l'ordre public ne veut pas que, sur de « simples soupçons, un olïicier du Pioi, ni même qui « que ce soit, pût être emprisonné, autrement que par « les voies publiques et accoutumées et selon les règles « établies pour punir les crimes, mais aussi pour re- « pousser la calomnie. »

Le chancelier assura que la Reine ne déférerait point la procédure à des commissaires , mais la renverrait au Parlement. Le Cardinal répéta la même promesse à messieurs les gens du Roi.

Le Parlement arrêta qu'on ne cesserait pas de présenter des remontrances jusqu'à ce qu'on eût obtenu le retour du président Barillon. En même temps les cham-

8(1 l.A MF. I)K MATHlF.r W)\.É.

hres (les Enquêtes continuaient, malgré l'ordre de la Reine, à ne point siéger pour la justice ordinaire.

Le Premier Président se rendit encore au Palais- Uoyal avec une députation. — « Il parla à la Reine fort « énergiquement et généreusement . comme le raconte « Talon ; — H y ^i , disait-il, deux sortes de lois dans « FEtat : les unes momentanées , lois de police qui « changent selon les occasions ^ les autres fixes, cer- « tnines et immuables sous l'autorité desquelles l'Etat (( est gouverné et la royauté subsiste. Telle est Tor- {( donnance du roi Louis XI, laquelle a assuré les offices (c et la personne de ceux qui en sont titulaires et des- K quelles ils ne peuvent être dépossédés contre leur « gré; sinon en forfaiture. Néanmoins M. le président « Barillon se trouve dépouillé de l'exercice de sa « charge, sans plainte, sans information, sans pro- « cédure légitime; et qui pis est, enfermé dans une Il citadelle comme s'il était condamné. »

La Reine répliqua qu'elle ne ferait autre chose que ce qu'elle avait arrêté et qu'elle ne voulait pas qu'on lui en parlât davantage. Cette réponse ne pouvait satisfaire le Parlement. Les Enquêtes continuèrent à ne point rendre la justice. La Reine et les ministres pensaient aux moyens qui pourraient être employés pour contraindre le Parlement à respecter l'autorité royale. Après avoir consulté, et en renonçant à des procédés qui auraient encore irrité les esprits, il ut résolu qu'on

sommerait messieurs des Enquêtes de s'acquitter des devoirs de leur charge , sans leur interdire de faire des remontrances et de s'assembler par députés. On espérait obtenir ainsi leur obéissance. Les Enquêtes témoignèrent Tintention de se conformer à la volonté de la Reine, mais demandèrent qu'il leur en fût donné connaissance dans une assemblée générale des Chambres. Le Premier Président n'eut pas confiance dans leur bonne disposition : il craignait de mettre en délibération le commandement de la Reine : il refusa l'Assemblée.

Les présidents et les gens du Roi furent mandés au Palais-Royal. La Reine leur parla en ces termes : — « On abuse de ma bonté. 11 j a trois mois que les « chambres des Enquêtes ne font aucune fonction de K justice. L'autorité et la conscience du Roi y sont in- « téressées. Tout le royaume est scandalisé de la con- « duite du Parlement et de ma patience. Si le Parle- « ment ne se rend pas à cette dernière marque de ma « bonté, s'il n'obéit pas au commandement, que je lui « fais, de rendre la justice aux sujets du Roi, s'il se re- (( fuse à son devoir, je prends Dieu à témoin qu'il me « forcera à châtier cette désobéissance. La postérité « verra à quel point vous avez provoqué l'indignation « du Roi et la mienne. »

Le Premier Président se borna à répondre quelques paroles respectueuses ; l'avocat général Talon repré-

senta à la Reine que les Enquêtes avaient raison dans la forme-, que le cours de la justice ayant été suspendu par une délibération de l'assemblée des Chambres, il était nécessaire qu'une nouvelle délibération en ordonnât autrement.

La Reine adopta cet avis : le lendemain , le Premier Président dit simplement à l'Assemblée : — « Il n'y a « pas d'autre question que de savoir si l'on veut main- « tenir la première délibération ou rendre la justice^ « comme la Reine l'ordonne : si l'on s'y refuse , dès « demain la Reine y mettra la main puissamment. »

Les gens du Roi exhortèrent aussi la Compagnie à donner quelque satisfaction à la Reine et à ne pas porter les choses à l'extrémité. Un seul de messieurs des Enquêtes fut d'avis de demeurer dans la même situation; alors M. le Prince s'écria qu'il fallait noter celui qui venait d'opiner. Ce langage offensa messieurs du Parlement, comme portant atteinte à la liberté des suffrages. La délibération devint alors tumultueuse, et quelquesuns des Enquêtes reprochèrent vivement à M. le Premier Président d'être la cause de tout ce désordre, pour n'avoir pas voulu accorder l'assemblée générale «où, « disaient-ils , personne n'aurait pensé à s'opposer à la «( volonté de la Reine. »

Le Parlement continua à se maintenir dans la disposition de contester les actes de l'autorité royale , à exiger des enregistrements , à présenter des remon-

(rances. Il était dans une sorte de guerre ouverte avec les ministres et le Conseil du Roi.

Au mois de juin IGio le Roi envoya plusieurs édits pour être vérifiés. Il y en eut deux qui donnèrent lieu à des remontrances. L'un étendait la juridiction des juges inférieurs et leur conférait l'attribution de juger souverainement et sans appel un plus grand nombre de causes. La remontrance du Parlement fut agréée et redit retiré.

L'autre ordonnait le rachat des droits seisfneuriaux appartenant au Roi : ce qui constituait une aliénation du domaine royal dont le Parlement était le gardien et le conservateur. Les ministres tenaient beaucoup à cette ressource de finance. Par deux fois, des lettres de jussion furent envoyées au Parlement, qui persista à exiger que ce rachat ne fût pas forcé, et n'eût lieu que du plein gré des possesseurs redevables. Alors la Reine résolut de conduire le Roi au Parlement.

Dès que le bruit s'en répandit par la ville , les esprits s'animèrent ; les Enquêtes demandèrent une assemblée des Chambres pour délibérer sur trois points, le rappel du président Rarillon-, l'exécution abusive d'un arrêt qui avait autorisé une taxe sur les gens aisés; et le bruit qui s'était répandu de l'intention oij était le Roi de venir au Parlement.

Le Premier Président répondit — que le Procureur général s'informerait du jour et de l'heure oii la Reine

voudrait recevoir une députation pour la supplier de rappeler le président Barillon ; qu'un arrêt avait déjà déchargé ceux qui avaient été indûment taxés ^ et qu'il n'y avait pas lieu à délibérer sur un bruit public et incertain. — il refusa donc l'assemblée des Chambres. Le lendemain, messieurs des Enquêtes n'en vinrent pas moins prendre place dans la Grand'Chambre; mais il n'y eut pas d'Assemblée. Malgré leurs réclamations répétées, le Premier Président persista pendant quatre jours dans son refus : alors ils présentèrent au Parlement une protestation, conçue en ces termes : — « Sur « le refus fait à diverses fois par M. le Premier Président u d'assembler les Chambres et de mettre en délibération « ce que la Compagnie devait faire sur l'occurrence des M affaires présentes, et même sur l'avis que le Roi venait « au Parlement pour la vérification de quelques édits , (( messieurs des Enquêtes et des Requêtes protestent « qu'ils déchargent leur concience de toutes les maua vaises suites qui en pourraient résulter, et qu'elles « ne pourront être imputées à eux, mais audit sieur « Premier Président, qui, contre l'ancienne discipline « de la Compagnie, et l'ordre de tout temps observé, « et par une entreprise sans exemple, empêche les « bonnes intentions qui pourraient prévenir beaucoup « de maux et réussir au bien et service du Roi. »

Le Premier Président répondit qu'il ne faisait rien qui ne fût dans l'ordre, pour l'honneur de la Compagnie

et pour le service du Roi , et qu'on le verrait bien par l'événement.

Le 7 septembre 1615, le Roi vint au Parlement. Dans les occasions solennelles , il s'était montré jusqu'alors en habit de cérémonie; ce jour là , il était en robe d'enfant ou en jaquette '; ce qui causa quelque surprise, et donna à penser qu'on avait voulu montrer, que quelque fût son âge, il était un maître, signifiant sa volonté à ses serviteurs. Il prit sa place fort résolument, ôta son chapeau et dit assez distinctement : — « Messieurs, je « suis venu en mon Parlement pour mes affaires. Mon « chancelier vous dira le reste. »

Le chancelier parla des victoires qu'avaient remportées les armées du Pioi, de l'espérance d'une paix glorieuse, mais de la nécessité où l'on avait été, et où l'on était encore de pourvoir aux dépenses de la guerre, et conséquemment de chercher les moyens de se procurer de l'argent, en le demandant aux riches plutôt qu'aux pauvres.

Le Premier Président, après avoir salué respectueusement le Roi, témoigna d'abord de la joie que la prospérité de ses armes avait causée à la Compagnie. Puis il parla de la douleur qu'éprouvait le Parlement lorsque la Hberté de ses suffrages lui était ôtée par des mesures extraordinaires.

Ensuite il fut donné lecture de dix-neuf édits. Lors-

' Mémoire de b'Onnesson.

qu'on en vint aux opinions, les présidents répondirent qu'ils étaient d'avis de faire d'humbles remontrances à la Reine au sujet des édits. Messieurs des Enquêtes répondirent presque tous qu'ils ne pouvaient, en conscience, donner leur opinion sans examen.

Toutefois, les édits furent vérifiés et enregistrés. On était à la veille des vacations, de sorte que les étlits ne pouvaient être mis en délibération, et comme ils étaient exécutoires, rien ne s'opposa à leur mise en pratique. Plusieurs mois se passèrent tranquillement sans que nul différend grave s'élevât entre le Parlement et les conseils du Roi. Le président Gayant avait été rappelé et mourut peu après son retour. Le président Barillon était mort aussi dans sa prison de Pignerol. Ainsi cette continuelle occasion de remontrances ne subsistait plus.

Tels furent les préludes de la Fronde. Au mois de septembre 1646, un arrêt du conseil des finances avait établi un impôt sur toute sorte de denrées introduites dans la ville de Paris-, la perception avait été commencée avant que cet acte fût vérifié. Le Parlement commençait à s'émouvoir; alors le conseil des finances donna à son arrêt la forme d'un édit et le fit vérifier par une des chambres de la Cour des Aides. Or, le Parlement n'avait jamais reconnu à la Cour des Aides une telle attribution. Afin de prévenir les délibérations et les remontrances qui auraient suspendu la percep-

tion de cet impôt, une lettre du Roi ordonna, au Parlement, d'envoyer des députés pour conférer avec le chancelier sur une juridiction qu'il avait intention de conserver. Le chancelier voulut entendre d'ahord les raisons du Parlement , pour en faire rapport à la Reine qui désirait rendre à la Compagnie ce qui lui était dû. Le Premier Président, en se félicitant de la résolution que la Reine avait prise de faire cesser, par son heureuse régence, les désordres qui régnaient partout au milieu de la licence de la guerre , témoigna sa reconnaissance de ce que Sa Majesté commençait par rendre au Parlement son premier lustre , — « afin que cette « autorité, étant rétablie, on puisse tenir chacun dans « son devoir. » — « On ne verra plus à l'avenir les « entreprises de Messieurs du Conseil sur les Com- « pagnies souveraines-, on n'expédiera plus de com- « missions aux requêtes de l'Hôtel, pour juger en « dernier ressort : on réglera les pouvoirs des inten- « dants qui font les souverains dans les provinces; « on ne publiera plus d'édits au sceau, au préjudice a des Compagnies, oij les rois déposent leurs volon- <i tés pour les faire savoir à leurs peuples. — Quant « à l'affaire dont il s'agit : on s'est plaint d'une levée « extraordinaire qui s'est faite aux portes de la ville, « et qui monte à un taux si excessif qu'elle peut ré- « duire les peuples à l'extrémité. — Il semble, selon « les lois de la France , qu'après avoir payé la taille et

« tant d'autres subsides ; si les gens de la campagne , « qui, par le travail de leurs mains , ont gagné quel- « que chose dont ils pourraient disposer, sont, ayant « déjà acquitté les impôts, encore obligés, en arrivant « à la ville, de payer des sommes dont la levée n'est « point autorisée par des édits vérifiés en la Cour, n'est- « ce pas au Parlement qu'il appartient de traiter cette « importante alFaire ? — N'intéresse-t-elle pas le peuple (c de Paris, (|ui donne le mouvement à toute la France? « Ne peut-elle pas troubler le calme public? » — Puis le Premier Président expliquait , en détail , comment l'ordre des juridictions avait été troublé en demandant la vérification à la Cour des Aides.

Le Chancelier persista à soutenir qu'il n'y avait aucune dérogation à la compétence du Parlement et cita des précédents : ce qui était toujours facile; tant les formes et les attributions variaient selon les circonstances et les changements de règne.

Le Premier Président maintint son opinion. — « C'est , dit-il , un regret pour nous , que , n'ayant « d'autre dessein que de soulager le pays, nous pa- « raissions occupés à défendre notre juridiction. »

Le Chancelier, après avoir écouté le Premier Président et les autres députés du Parlement , les assura qu'il rapporterait à la Reine ce qui s'était passé à la conférence.

Deux jours après, les députés furent mandés au Pa-

lais-Royal, et en présence de la Reine et en son nom, le Chancelier dit que Sa Majesté désirait conserver au Parlement son autorité entière et qu'elle enverrait sa déclaration pour être vérifiée.

Le Roi et la R.eine partirent quelques jours après pour Amiens, afin de se rapprocher du théâtre de la guerre.

Avant leur départ , une affaire qui depuis quelque temps occupait le Parlement, et qui présentait des difficultés moins graves que les questions de finances et d'impôts, fut terminée comme il le désirait. Plus d'une fois, sous le règne précédent, et même depuis la régence, le Parlement avait eu à se prononcer sur les limites que l'autorité pontificale devait trouver dans les lois du royaume. Le Roi et ses conseillers étaient hahituellement d'accord avec la magistrature sur ces questions.

Le Premier Président professait, à cet égard, une doctrine assez semblable à celle qui déterminait sa conduite dans les affaires de l'Etat. Un mémoire qu'il avait présenté, en 1640, au cardinal de Richelieu, commençait ainsi : — « Les papes sont reconnus pour souve- « rains des choses spirituelles-, mais, en France, la (( puissance absolue n'a point heu : elle est retenue, et « bornée par les canons et les règles des anciens con- « ciles de l'Eglise, reçus dans le royaume. » — Une autre règle était aussi étabhe : « Les nonces sont des

envoyés du Pape. De même que les ambassadeurs sont envoyés par les souverains, ils n'ont aucune juridiction ni autorité dans le royaume , et ne peuvent y exercer aucune fonction, sans une permission spéciale du Roi, vérifiée en Parlement.

On était alors au plus fort des dissentiments qui divisaient le clergé de France -, la discorde avait éclaté entre les Jésuites et les Jansénistes 5 les livres de Jansénius, de l'abbé de Saint-Cyran, d'Arnauld, avaient donné lieu à une controverse passionnée de part et d'autre. L'opinion du vulgaire y prenait part : elle était généralement contraire aux Jésuites. En 1613, les préjugés populaires de Paris étaient tellement animés , que le Roi écrivit au Parlement de poursuivre et de châtier les personnes qui, poussées d'animosité contre les Jésuites, les avaient poursuivis dans les rues de paroles et de faits, les accusant , par calomnie , d'avoir fait passer des blés en pays étrangers, et leur imputant la cherté des grains et des vivres.

La Reine et le cardinal Mazarin étaient, en général , favorables aux Jésuites , ainsi que l'avaient été Louis XIII et le cardinal de Richelieu- Le Parlement et la magistrature, sans partager les aversions aveugles de la multitude, avaient, par tradition, un sentiment de méfiance contre la compagnie de Jésus; leurs opinions religieuses les rapprochaient des Jansénistes et dePort-Roval.

La Sorhonne n'avait pas encore prononcé sur le livre de Jansénius, et n'avait point condamné les cinq propositions qui en furent extraites; mais les Jésuites avaient sollicité à Rome la censure des livres jansénistes. Cette censure fut d'abord exercée sur une question incidente. On accusa les Jansénistes d'avoir soutenu que saint Paul avait été égal, en autorité, à saint Pierre. Le Saint- Siège vit , dans cette proposition , une attaque contre l'autorité pontificale. Une bulle du Pape approuva la sentence de la congrégation du Saint-Office, qui condamnait cette opinion,

La bulle fut envoyée au nonce; il demanda au Roi la permission de la faire imprimer; le Chancelier donna la permission pour l'impression -, mais le légat y ajouta une sorte de mandement émané de lui qui contenait même des dispositions étrangères à la bulle.

Cet acte du légat sembla non-seulement une nouveauté, mais un excès de pouvoir. On en parla au chancelier, qui répondit qu'il n'y voyait rien à blâmer. Puis on vit bientôt paraître une réfutation de la bulle. Les Jésuites en portèrent plainte au chancelier, qui renvoya l'affaire au Chàtelet , en donnant l'ordre écrit de condamner le livre à être brûlé. Deux jours après, M. Rroussel , conseiller à la Grand'Chambre , se plaignit de l'impression de la bulle , du commentaire que le nonce y avait ajouté et de la sentence du Chàtelet. Le Premier Président ordonna à messieurs du

Parquet d'informer et de rendre compte à la Cour.

Le Parlement devait, le jour même, aller prendre congé du Roi , qui partait pour le voyage d'Amiens. Quand le Premier Président eut fait le compliment d'usage, le Chancelier prit la parole et dit que le Roi était informé de ce qui venait de se passer au Parlement ; que la bulle avait été imprimée par la permission du Roi; qu'elle n'était point, ainsi qu'on l'avait dit, émanée de la congrégation du Saint-Office, mais du Pape lui-même; que l'usage étant d'imprimer les censures et condamnations de l'archevêque de Paris et de la Sorbonne , il avait été convenable d'en imprimer une prononcée par le Pape; que le Chàtelet avait obéi à un ordre exprès, en condamnant, non pas Tauteur, mais seulement le hbelle , comme injurieux à l'autorité du Saint-Siège.

Le Premier Président répondit que le Parlement s'était formahsé surtout du mandement du nonce, qui avait été imprimé sans permission; qu'en outre si la permission avait été donnée par arrêt du Conseil , c'était une nouveauté, dont le Parlement avait à se plaindre, puisque les bulles devaient être vérifiées; il ajouta que le légat avait agi , comme s'il avait autorité en France. Cela pouvait se pratiquer ainsi en Espagne, mais c'est- ce que le Parlement avait toujours empêché; le nonce ne devait pas être traité autrement que les ambassadeurs des princes étrangers , et ne pou-

vait jamais communiquer directement avec le Roi.

Le Premier Président cita des exemples récents de 1617 et de 1626 où cette règle avait été reconnue et maintenue : — « Au surplus ajouta-t-il, rien n'a encore « été ordonné dans la Grand'Chambre^ l'affaire est « entre les mains des gens du Roi, qui sauront bien « défendre les intérêts de Sa Majesté et s'opposer aux « nouveautés que l'on voulait introduire. »

Tout cela ne fut pas dit dans un discours suivi. Le Chancelier interrompit trois fois le Premier Président, qui lui répliqua vivement qu'il parlait au Roi, que c'était le Roi qui lui accordait audience , et qu'il n'appartenait à personne de lui fermer la bouche.

La Reine , pour empêcher que cette altercation s'échauffât davantage, se leva, et dit que le Parlement ferait ce qu'il devrait en cette occasion.

Le cardinal Mazarin essaya encore d'étouffer cette affaire. Le nonce était fort de ses amis 5 il exerçait sur lui une influence utile aux intérêts du Roi , et il craignait de ne pas l'avoir sur un nouveau nonce, qu'on pourrait envoyer pour le remplacer. Il lui fut impossible de déterminer les gens du Roi à ne point continuer leur poursuite-, il leur fit adresser une lettre de cachet par laquelle le Roi prescrivait au Parlement de surseoir à l'instruction de cette affaire , pour laquelle le nonce avait donné des satisfactions suffisantes. Le Parquet et le Parlement passèrent outre, et le 15 mai 16-i', un

arrêt fut rendu , qui rappela expressément les défenses faites aux archevêques, évêques et recteurs des universités, de recevoir, publier et faire exécuter les décrets et autres actes de la congrégation du Saint- Office , comme aussi tous autres bulles ou brefs, sans la permission du Roi, vérifiée en la Cour. Le considérant exposait que le nonce avait transgressé ces règles et entrepris sur Vautorilé du Roi.

La Reine était absente depuis trois mois, et cependant le Parlement ne recevait point la réponse promise aux remontrances qui avaient été présentées sur l'édit du tarif des droits d'entrée : plainte en fut faite au Chancelier 5 il en écrivit à la Reine et fut chargé de faire savoir qu'elle manderait une députation et lui ferait connaître sa volonté.

Le Parlement représenta que ce déplacement interromprait le cours de la justice et pria la Reine de déclarer sa volonté au Procureur général, qui était chargé d'aller présenter ses excuses. La Reine répondit que le Roi serait bientôt à Paris et qu'alors elle expliquerait ses intentions.

Lorsque la Reine fut de retour , le Premier Président et les députés qui avaient pris part aux conférences sur l'édit du tarif , furent mandés au Palais-Royal '. L'audience était solennelle : le duc d'Orléans, le car-

1 22 août 1647.

dinal Mazarin , les ministres et les principaux officiers de la cour étaient présents. La Reine dit : — u Qu'elle « avait su qu'on proposait au Parlement de faire dé- « fense d'exécuter Tédit du tarif; qu'elle saurait bien K conserver son autorité; mais qu'ayant bonne volonté « pour la Compagnie, elle voulait qu'il se fît une con- « férence en sa présence , afin de trouver quelque « moyen de sortir de cette affaire. »

Le Premier Président répondit : — « Qu'il ferait « connaître au Parlement la volonté de Sa Majesté; « que c'était grand honneur de parler de conférence, le « Roi ayant pouvoir de commander. » — Mais il rappela que, d'après les ordres de Sa Majesté, il y avait eu déjà une conférence , oîi avaient été données les raisons qui justifiaient les assemblées du Parlement, et qu'alors on avait bien voulu promettre d'envoyer au Parlement la déclaration du tarif. La Reine répondit : — « C'est assez ; « le reste sera dit à la conférence. Je me laisserai plutôt « vaincre par la prière que par un combat d'autorité. »

Sept jours après, la dépulation du Parlement retourna au Palais-Royal. — « Je vous ai envoyé quérir, dit la « Reine, pour connaître pour quelles raisons le Parle- « ment prétend que la déclaration du tarif y doit être « vérifiée. »

Le Premier Président répondit : — « La Compagnie « ne pouvait recevoir un plus grand honneur, que de « faire connaître à Sa Majesté, la justice de sa conduite

« et la loyauté de ses actes. Si raîTaire en question <( n'était pas si importante, le Parlement n'y aurait pas « montré tant de fermeté. Mais quand ce qui doit, « d'après les lois de France , y être vérifié , est porté à « d'autres Compagnies, c'est par un sentiment de jus- « tice. par une obligation étroite, qu'il veut maintenir c( le pouvoir qui lui a été accordé par les rois, vos (( prédécesseurs, afin qu'il eût le moyen de s'acquitter « de ses devoirs envers le pid3lic? »

Entrant alors dans le détail , le Premier Président citait des précédents, et insistait sur ce que la déclaration changeait ou abolissait des articles établis par des édits , ou déclarations vérifiées en Parlement. 11 ajoutait : — « Oserons-nous demander l'exécution de la « parole royale, de ce bien public de la France, qui « maintient et conserve la majesté en son entier; de <( cette parole, sous la foi de laquelle les sujets vivent en (( repos et les étrangers signent les traités. — Après les « conférences tenues par les ordres de Sa Majesté, les « raisons et les exemples ayant été examinés, il lui avait « plu de dire que la déclaration serait portée au Parle- « ment pour y être délibérée. C'est un jugement prou nonce dont le Parlement attend l'exécution.

« Le sentiment du mal présent excite le souvenir « des maux passés; on ne peut oublier la création d'un « grand nombre d'offices. Combien d'édits ont été pu- (c bliés au Sceau qui n'en a nullement le pouvoir: com-

« bien de commissions composées de conseillers d'État « pour juger les affaires des particuliers 5 combien « d'évocations au Conseil contre les termes des ordon- « nances? — Ajouterons-nous les maux qui suivent « l'exécution de pareils édits? quels ravages, quelles « exactions, quelles violences!

« — Il est plus difficile , au milieu de la France, en « cette terre qui sert d'asile à tous, de passer d'une pro- « vince à l'autre ou même de sortir de sa maison , que

« d'entrer en pays ennemi Encore si en payant sa

« part et portion de l'impôt, on était quitte et libéré, « mais toute la communauté est solidaire, et l'on voit « un particulier réduit à une prison perpétuelle , après « avoir acquitté sa dette personnelle. — Si le Parle- « ment n'a point à en connaître, quel remède peut-il « apporter à tous ces maux? Sa Majesté l'a souvent <( assuré de sa bienveillance et a promis de maintenir « son autorité 5 n'est-elle pas un moyen nécessaire pour <( affermir la puissance royale ? — Ainsi le Parlement « se promet que ce qui lui appartient lui sera rendu « et que Sn Majesté commandera , ou la révocation du « tarif, ou l'envoi de la déclaration au Parlement pour « y être délibérée. — Ce sont les vœux de ses humbles « sujets et serviteurs. »

En demandant qu'il lui fût donné connaissance du tarif, et non pas seulement de l'établissement de l'impôt, le Parlement se plaignait aussi des mesures de

rigueur employées pour percevoir tous les impôts anciens et nouveaux.

Le Chancelier soutint que le Roi avait le droit d'établir les impôts-, il cita tous les exemples précédents j et prétendit aussi que la Cour des Aides était compétente pour vérifier les édits de finance.

Le Premier Président répliqua en contestant toutes^ les assertions du Chancelier et le président Lecoigneux développa les mêmes arguments.

Le surintendant des finances proposa encore une conférence. Le cardinal Mazarin , après avoir exposé l'embarras des finances , la nécessité d'assister le Roi dans la guerre oii il était engagé ; le danger que susciterait l'opposition du Parlement , d'où résulterait bientôt une funeste division qui se propagerait dans le royaume^ supplia messieurs du Parlement de vouloir entrer en conférence sur des moyens plus faciles d'assister le Roi. — Le duc d'Orléans insista sur ce dernier motif, disant que la principale espérance des ennemis était dans la mésintelligence entre le Parlement et le conseil du Roi^ et dans les séditions qui s'ensuivraient.

De nouvelles conférences furent aussi demandéespar le Parlement, qui hésitait, toujours respectueusement, à se mettre en lutte avec l'autorité du Roi. La Reine refusa d'y assister, en témoignant son mécontentement de la conduite du Parlement. Le président Bailleul, qui venait d'être nommé surintendant, fit un

long exposé de la situation des finances, expliqua les besoins urgents du gouvernement et proposa un nouveau moyen d'y pourvoir. On aurait créé une multitude d'agents, chargés de percevoir les droits établis selon le tarif ^ ils auraient acheté leurs charges à un prix déterminé , et auraient perçu , comme intérêts et comme honoraires , le montant de l'impôt. Ainsi on se procurerait de l'argent comptant, et l'un aurait même la possibilité de diminuer la taille , qui pesait sur les pauvres habitants des campagnes. Le projet comprenait aussi un emprunt forcé sur les gens aisés de la ville de Paris, moyennant une création de renies qui leur seraient attribuées.

Dans ce système , et d'après la volonté expresse de la Reine, l'édit vérifié par la Cour des Aides n'était point soumis à la vérification du Parlement, mais on lui présentait cinq édits qui réglaient les différents moyens proposés par le surintendant.

Le Parlement se refusa à la création des nouveaux offices et indiqua qu'il préférait accorder le tarif pour deux années : des remontrances durent être faites sur l'emprunt forcé-, les autres édits furent vérifiés avec quelques amendements.

Un arrêt du Conseil d'en haut cassa l'arrêt du Parlement. Cependant les esprits commençaient à s'échauffer dans la ville, surtout parmi les marchands. Des poursuites furent commencées. Craignant que les

forces ordinaires de la justice fussent insuffisantes, la Reine envoya les gardes française et suisse occuper les places publiques et les ponts : c'était une imprudente mesure, qui irritait le peuple et ne l'intimidait pas.

Le \ 1 janvier 1648, messieurs des Enquêtes demandèrent r Assemblée générale des Chambres 5 le Premier Président ne leur donna point réponse sùr-le-champ-, la Reine assembla son conseil, et il fut résolu que le Roi irait au Parlement dès le lendemain, io janvier. Le Premier Président n'était pas sans inquiétude sur l'Assemblée générale , et avait , dit-on , conseillé cette démarche : ce qui était vraisemblable, puisque le Cardinal l'assurait que les édits, dont le Roi ordonnerait l'enregistrement, seraient doux et raisonnables.

Le lendemain, l'avocat général Talon prononça un réquisitoire , où tout en témoignant son respect et son dévouement au Roi, il critiquait les édits et faisait une vive peinture de la misère et du mécontentement du peuple. — K Après ces humbles remontrances, disait-il, « que nous espérons devoir faire quelque sorte d'im- (' pression dans l'esprit de Votre Majesté, nous sommes u obhgés, par le devoir de nos charges, de requérir « l'enregistrement, n

Une Assemblée générale des Chambres fut réunie le surlendemain , et messieurs des Enquêtes demandèrent qu'il fût donné lecture des édits , lesquels n'avaient pas été entendus à la séance du lit de justice.

Le Premier Président conservait toujours le désir et l'espérance d'une conciliation. Une députation du Parlement fut appelée au Palais-Royal-, la Reine demanda pourquoi on voulait une Assemblée générale des Chambres.

Le Premier Président répondit que les édits n'avaient pas été lus tout au long^ qu'ainsi il était simple que messieurs du Parlement en demandassent la lecture ; que d'ailleurs le Parlement pouvait, selon l'ancien usage , faire des remontrances au Roi sur ces édits , encore qu'ils fussent enregistrés. — La Reine se montra satisfaite, pourvu qu'il ne se passât rien qui offensât l'autorité du Roi.

Cette recommandation n'arrêta point le Parlemicnt. La délibération porta sur la teneur des édits, et des modifications furent proposées.

La Reine manda les gens du Roi, et leur signifia que si le Parlement voulait apporter quelque changement à des édits vérifiés , elle aviserait aux moyens de réprimer une telle entreprise contre l'autorité du Roi-, que, toutefois, elle admettrait les remontrances, les prendrait en considération et ferait apporter les remèdes convenables.

La discussion continua au Parlement pendant quinze jours-, la Reine commanda que, toute chose cessante, cette affaire fût terminée dans la journée.

Vn des édits, sur lequel la délibération était ter-

minée, fut respectueusement apporté à la Reine, en la suppliant d'accorder la modification proposée.

L'examen des autres édits et les délibérations du Parlement se prolongèrent encore pendant plusieurs semaines. Le Premier Président semblait prévoir ce qui pourrait arriver de la résistance du Parlement; il tarda à présenter à la Reine les remontrances par lesquelles le Parlement demandait de notables changements dans les édits. Une lettre de cachet ordonna qu'elles lui seraient apportées, le 6 avril 1G48; elles étaient expresses et courageuses. — k Après tant de justes plaintes portées « à Votre Majesté par la voix publique, il semblait que (c nous devions espérer que , touché de tant de malce heurs, le Pioi apporterait un prompt remède pour <( souldger la misère des peuples. Mais le Parlement, « ayant relu les édits publiés en la présence de Votre « Majesté, a reconnu qu'il n'en résulterait qu'une charge « nouvelle, si pesante que vos sujets succomberaient (( sous le fardeau. Ainsi il a arrêté de venir trouver « Votre Majesté, pour satisfaire à son devoir et prévenir « par ce moyen toutes sortes d'événements funestes. »

Après avoir dit que parmi tant de grandeurs et d'avantages accordés par la fortune aux souverains, il leur manque souvent d'entendre quelqu'un qui, parlant franchement , exprimât les causes véritables des maux qui réduisent les peuples à l'extrémité. « Mais tel n'est pas l'état de la France. Il ne faut pas être en peine

« de trouver quelqu'un qui déclare aux princes les « désordres et l'extrémité des souffrances du peuple. « Votre Majesté m'entendra exposer l'extrémité des u souffrances du peuple. Chacun, selon sa condition, « ne ressent-il pas le poids trop pesant des charges de <( l'Etat? Ces voix plaintives retentissent partout et « disent assez haut qu'après avoir payé 500 millions u de plus en quatre années, on croit avoir satisfait ce <( qu'on doit au prince et à la patrie. — Mèlerons-nous « à ces tristes accents les justes ressentiments de cette « Compagnie pour la perte de la liberté des suffrages ^ « non qu'elle se plaigne de son intérêt blessé , mais de « la réelle diminution de l'autorité royale.

— « Les Rois, prédécesseurs de Votre Majesté, en- <( traient dans leur Parlement pour y entendre les justes « causes pour lesquelles la loi proposée n'avait pas été « vérifiée. Comme ils n'avaient d'autre pensée que la « justice, ils y soumettaient librement leurs volontés, « n'avaient garde de présumer que le retard apporté à « l'obéissance ou les changements qu'on proposait à « un édit, fussent une entreprise sur leur autorité. Au « contraire, elle n'en avait que plus de majesté , et les « lois ainsi résolues étaient exécutées sans contradic- « tion. Nous pouvons dire que maintenant , la pré- « sence du souverain en ce lieu auguste , et sa séance « en ce ht de justice ne sont plus que l'image de ce qui <( se pratiquait autrefois. »

Le Premier Président entrait ensuite dans la discussion des édits. Le nombre des nouveaux officiers de police qu'on voulait créer et qui étaient chargés de la perception des taxes s'élevait à plus de deux cents 5 les droits qu'ils auraient à percevoir étaient si excessifs qu'ils ruineraient le commerce, réduiraient les sujets aux extrémités et pourraient troubler le calme public. — (( Quant à ces créations d'offices de maîtres des « Requêtes , Votre Majesté nous permettra de lui dire « que son esprit est trop éclairé pour ne pas savoir le u malheur inévitable de la multiplicité des offices de (t toute sorte, et surtout des offices de judicature. Elle (( augmente l'ambition des hommes qui peuplent vos « armées, change la face des mœurs et de la société, « refroidit l'affection des anciens magistrats, rompt la « discipline des Compagnies, ouvre la porte à des vœux c( et à des pensées criminelles. — On peut ajouter que « les ordonnances de vos prédécesseurs ont défendu ces (( nouvelles créations, et ont même permis la désobéis- (( sance : car les lois sont des contrats entre les Piois et u les peuples. »

Parlant aussi de l'accroissement des frais de justice, il disait que la veuve , Torphelin et le pauvre ne pourraient plus avoir de recours pour la défense de leurs droits. — « Et s'ils ne peuvent plus venir jusqu'à « nous , s'ils tendent vainement les bras vers notre « autorité, si leur impuissance et leur oppression s'ac-

a croissent, si leurs maux n'ont pas de remède , n'est-il « pas à craindre que la voix de ces malheureux qui ont « l'oreille du Tout-Puissant, ne s'élève de la terre au « tribunal d'en haut et qu'elle ne retarde les faveurs « et les bénédictions que le Ciel eût répandues sur vos « conseils et vos entreprises! — Nous osons donc nous (( promettre que Votre Majesté , réfléchissant aux fu- « nestes effets des coups de puissance absolue, se perce suadera que l'ordre public est renversé par de tels u procédés -, que son crédit royal en recevrait un pré- « judice notable ^ que ce serait une plaie mortelle à (( l'État^ que ce serait une condamnation pubHque « prononcée contre son Parlement : comme s'il y avait « lieu à le contraindre à un devoir nécessaire, tandis « qu'il sait y obéir volontairement en pareilles cir- « constances.

(( — Oui, Sire, nous osons nous promettre que Votre « Majesté conservera cette première liberté et qu'elle « contribuera au soulagement de ses peuples , autant (c qu'il sera en son pouvoir par la révocation des édits. <{ Son Parlement l'en supplie humblement; il contia nuera ses vœux pour la grandeur de votre couronne u et la gloire de Votre Majesté. »

La Reine répondit qu'elle y aviserait dans son Conseil. Plus tard les gens du Roi furent mandés, et il leur fut dit que vu la nécessité publique des affaires, le Roi ne pouvait, quant à présent, déférer aux re-

montrances. Comme elles se terminaient pas la formule, « sauf le bon plaisir du Roi, » le Cardinal et les ministres résolurent de passer outre.

Ils avaient, pendant le cours de cette affaire, cherché tous les moyens pour ramener l'opinion du Parlement. Des faveurs avaient été accordées ou promises aux magistrats les plus importants. Puis le Cardinal imagina d'exercer une séduction sur la Compagnie tout entière. Les membres des corps de magistrature, pour assurer l'hérédité des charges , étaient assujettis à payer un impôt annuel du soixantième du prix de leurs charges 5 ils devenaient ainsi propriétaires de leur office. Cet impôt avait été établi sous Henri T\; on le nommait la paulette, du nom du financier Paulet qui l'avait imaginé. Une déclaration du Pioi changea cet impôt en une retenue des gages de chaque magistrat pendant quatre années : c'était encore un moyen de se procurer de l'argent. Le Parlement était dispensé de cette exaction. Ce motif contribua peut-être à adoucir quelques esprits 5 mais, dans sa généralité, le Parlement en fut offensé.

Les autres corps de magistrature, le Grand Conseil, la Chambre des Comptes et la Cour des Aides s'émurent et se concertèrent par députés, qui formèrent une sorte d'assemblée. Elle envoya des députés au Parlement pour lui demander de se joindre aux autres compagnies. Un arrêté du 13 mai prononça la jonction.

La Reine et ses conseillers s'irritèrent et s'imagine-

rent d'abord qu'il s'agissait seulement d'un retranchement de gages et que le publie ne prendrait aucune part au mécontentement des magistrats 5 mais rilliision ne fut pas longue. Bientôt on sut que cette assemblée voulait examiner si un étranger pouvait être premier ministre; demander au surintendant de rendre compte de son administration , et même prendre en considération les mémoires qui allaient lui être adressés par tous les mécontents du royaume.

Le Premier Président ne mit nulle opposition à l'arrêt de jonction, mais il ne se hâta point de convoquer l'Assemblée générale oii devaient être élus les députés qui seraient envoyés à la réunion des délégués de toutes les Compagnies.

Après mainte hésitation , la Reine fit appeler les gens du Roi et les chargea de porter une lettre de cachet, qui défendait au Parlement de s'assembler et de nommer des députés pour se joindre à ceux des autres Compagnies. Messieurs des Enquêtes entrèrent dans la Grand'Chambre et se plaignirent de n'avoir pas été encore convoqués 5 le Premier Président répondit qu'il avait obéi à la lettre de cachet, mais qu'il serait donné lecture de cette lettre dans une assemblée générale.

A cette séance, l'avocat général Talon rendit compte de ce qui lui avait été dit par la Reine au sujet de l'assemblée des députés; le Chancelier leur avait déclaré qu'elle était regardée comme une violation des lois de

l'État et une atteinte portée à l'autorité royale. — Nonobstant cette manifestation de la volonté du Roi , il fut résolu qu'une nouvelle assemblée générale du Parlement aurait lieu.

Une autre lettre de cachet interdit cette assemblée; la Reine manda encore une députation du Parlement. — S'adressant au Premier Président, elle ordonna, sous peine de son indignation , qu'il ne fût pas délibéré davantage sur cette affaire. M. le duc d'Orléans s'expliqua en termes encore plus durs et annonça que la Reine ne souffrirait pas que le Parlement continuât à s'opposer aux volontés et inclinations du Roi. Les autres Compagnies furent aussi mandées par députation au Palais -Royal. La Reine les réprimanda de leurs procédés et interdit la continuation de leurs assemblées. Dès le lendemain, deux conseillers du Grand Conseil , qui avaient communiqué avec la Cour des Aides , furent arrêtés et envoyés à la forteresse de Mézières.

Messieurs des Enquêtes demandèrent à ce sujet une Assemblée générale -, le Premier Président y opposa son refus 5 ils protestèrent. Toutefois, sa conduite sage et prudente ne satisfaisait point la Reine. Elle lui fit demander, par le secrétaire d'État Letellier, si elle pouvait compter sur lui, parce que, selon sa réponse, elle verrait ce qu'elle aurait à faire.

Ce fut sans doute à cette occasion que Lclellier lui

rapporta la promesse écrite qu'il avait donnée au cardinal de Richelieu , lorsque la charge de Premier Président lui avait été conférée, et lui demanda de s'y conformer^ — sur quoi Mole répondit : « Qu'il était trop vrai « qu'il avait signé cet écrit et qu'il voudrait que Dieu « l'eût retiré du monde auparavant. Il chargea Le- « tellier de dire à la Reine que les temps étaient bien « changés , et que si maintenant on lui crachait au « visage pendant qu'il serait sur son siège de Premier « Président, la Pieine ne serait pas en état de lui pouvoir « fournir un mouchoir pour s'essuyer '. »

De nouvelles tentatives furent faites par messieurs des Enquêtes pour obtenir une assemblée des chambres.

Le Premier Président, sans la refuser absolument, trouvait toujours moyen de la retarder, en alléguant des défauts de forme. Comme il s'agissait surtout des mesures de rigueur prises contre des magistrats , il disait : — « Personne , en cette occasion , ne manque « ni de compassion pour les malheureux , ni de cou- « rage pour les assister, mais la modération est néces- « saire. »

La Reine fit de nouveau signifier au Parlement , par les gens du Roi, son mécontentement. L'arrêt de jonction du 1 o mai fut cassé par le Roi séant en son Conseil.

1 Mémoire sur la vie et les actions de M. Mole, par Claude Lepellelier.

no LA VIE DE MATHIEU MOLE.

— Les esprits étaient de plus en plus échauffés. L'arrêt du Conseil , apporté au Parlement, fut mis en délibération-, il fut résolu que des remontrances seraient faites 5 qu'on alléguerait à la Reine qu'il y avait eu, sous les règnes précédents, plusieurs exemples d'assemblées des députés des Compagnies ; et que trois jours après il serait procédé à l'élection des députés , selon l'arrêt de jonction.

La Reine refusa d'entendre les remontrances , et remit aux gens du Roi une lettre de cachet ordonnant au Parlement de venir entendre les volontés du Roi et présenter ses excuses 5 en outre, elle prescrivait que la feuille contenant la dernière déhbération lui fût apportée pour être lacérée.

Le Parlement se rendit au Palais-Royal : avant qu'il fût introduit chez la Reine , on demanda au Premier Président si la feuille avait été apportée-, il répondit que non, et que la Compagnie l'avait délibéré ainsi. La Reine irritée ne voulut pas d'abord recevoir le Parlement, avant qu'on fût allé chercher la feuille^ puis elle consentit à l'admettre. Le Roi était présent-, et le Chancelier prononça une vive réprimande, en insistant sur l'indignation du Roi et de la Reine.

Le Premier Président voulut prendre la parole; la Reine refusa de l'écouter, disant qu'elle saurait bien faire une différence entre les bons serviteurs du Roi et les séditieux ; qu'elle ferait un cbàtiment si exem-

LA VIE DE MATHIEU MOLE. Hi

plaire , qu'il en serait fait mention dans la postérité.

Le lendemain , l'avocat général Talon , présenta au Parlement des conclusions, qui, tout en suppliant le Roi de ne point casser l'arrêt de jonction, étaient conçues dans des termes de soumission et de respect; messieurs des Enquêtes interrompirent, par leurs murmures ou même par leurs clameurs , les recommandations de sagesse et les craintes exprimées par l'orateur , qui prévoyait que l'esprit des peuples serait entraîné à lu sédition.

Ces craintes n'étaient que trop fondées, et le Premier Président, qui en était plus ému que tout autre, différa, par quelques prétextes, une nouvelle délibération du Parlement.

Les présidents du Parlement furent appelés chez le duc d'Orléans : le Chancelier et le Cardinal étaiert présents. Le prince parla du désir qu'il avait de voir finir cette mésintelligence entre l'autorité royale et le Parlement. Il avait, disait-il, parlé à la Reine, et il espérait, que, si le Parlement lui témoignait ses respects et sa soumission, elle pourrait donner contentement aux magistrats et renoncer aux mesures de rigueur. Mais, selon l'esprit et la façon de voir du Cardinal, il indiquait que la satisfaction donnée se rapportait seulement aux intérêts particuliers et pécuniaires des Compagnies. On comptait encore , sur ce moyen , pour les apaiser. Cette démarche offensa le Parlement;

d'autant qu'on avait mandé séparément les présidents des Enquêtes, comme s'ils avaient des intérêts particuliers.

C'était en même temps un signe de faiblesse : de telle sorte que le Parlement se borna à remercier le duc d'Orléans et à protester des bonnes intentions, soit de la Compagnie, soit des députés qu'elle déléguait.

Le Parlement fut de nouveau mandé au Palais-Royal. Jusqu'à ce moment le Premier Président avait semblé en disposition de modérer l'esprit de sa Compagnie et de la rappeler à un plus grand respect de l'autorité royale. On aurait même pu supposer, dans les commencements de cette résistance , qu'il était en bons termes avec le cardinal Mazarin. Letellier, qui était son agent habituel , avait vu souvent Mole, et s'était efforcé de lui inspirer plus de complaisance et de docilité, sans pourtant obtenir rien de plus qu'une modération conciliante; mais c'était assez pour exciter, parmi les conseillers les plus ardents, d'outrageants soupçons et d'indignes calomnies , dont on trouve trace dans les mémoires de Joly et d'Ormesson , et qui sont démenties par le cardinal de Retz, et même par Talon.

Lorsque la question ne pouvait être résolue par transaction , et lorsqu'il s'agissait de l'honneur du Parlement, ou de l'intérêt évident du peuple, on retrouvait tout le courage et la fermeté du Premier Président.

LA ME Di: MATHIEL MOLE. 113

Il piiihi donc, cette fois, avec force et presque sans ménagement.

« — On peut dire à Votre Majesté, que le plus grand « avantage que le souverain puisse posséder, c'est de « régner par amour sur ses sujets , et qu'il ne peut (f exercer un plus funeste empire que de se faire obéir « par terreur. Quand la majesté qui le sépare du com- « mun des hommes n'est plus respectée; lorsque les « tendres et sincères sentiments qui étaient dans le « cœur des peuples sont oubliés; lorsque cette majesté « n'est plus qu'un moyen dont on se sert pour obtenir « ce qu'on veut, juste ou non : alors on peut recon- « naître que le moment est fatal.

(( Ces fidèles magistrats, ces lumières établies pour « donner jour et crédit aux volontés du souverain, « ces dépositaires des lois, et surtout le Parlement de « France , s'étaient promis q»ie le temps, qui cicatrise « toutes les plaies, apporterait remède à nos maux. « Mais, par un malheur extrême, ils s'accroissent et se (( multiplient de jour en jour; et par malheur celte « main puissante à procurer des soulagements au peu- « pie est employée à aggraver ses misères. Le nom de « Votre Majesté semble autoriser tout ce qu'on lui fait <( souffrir.

« On n'ôte point les charges à ceux qui en sont « pourvus, mais on les réduit à tel point, par des lits de « justice, par des cassations, par des interdictions, (jue

11 i LA Vit: DE MATHltL' MOLK.

Il la liberté des suffrages leur est ôtée et qu'ils demeu- (( renl (\uiisi sans fonctions. Il y a des gens qui ont juré « la ruine des Compagnies; car elles seules peuvent « servir de barrières pour les arrêter et les empêcher M de passer par-dessus toutes les lois de la France. Ils « sont tellement aveugles en leurs desseins , que pen- « sant blesser les Compagnies , c'est Votre Majesté « (ju'ils frappent-, et si on ne détourne pas leurs coups, « on verra dans peu, avec un extrême regret, l'autorité « royale si diminuée, qu'il n'y aura plus moyen d'arrê- « ter le cours du désordre. »

Puis il parlait des rigueurs exercées contre les magistrats qu'on avait destitués, exilés ou emprisonnés. — « Tous les privilèges sont violés ; les règles observées (( en France pour la distribution de la justice sont (( abolies. Il n'y a plus d'assurance dans l'exercice des « charges-, plus de liberté dans les fonctions.

« — Il faut que Votre Majesté sache, que ce n'est pas <( pour une faute commise qu'on veut punir les magis- « trais; c'est qu'on craint qu'ils prennent part à la u jonction avec les autres Compagnies. On présente, (( comme criminelle, cette action innocente dans son « dessein et dans son but Ne sont-elles pas jointes et « unies par leur fidélité à Votre Majesté, par l'accom- « plissement de leurs devoirs?

« Le malheur commun les a réunies; pourquoi ne « resteraient-elles pas jointes pour chercher des re-

« mèdes à nos maux; le ciel ne laisse-t-il pas, à ceux « qui soufl'rent, la liberté d'élever la voix-, serait-il (( juste d'ôter à la plainte le seul secours qu'elle peut « réclamer?

« On a déjà cité à Votre Majesté, un exemple entre « tous, qui justifie ce procédé. En 1618, toutes les « mêmes Compagnies s'assemblèrent, par députés, dans u une des cbambres du Parlement, pour demander la « révocation du droit annuel, et obtinrent ce qu'ils (( demandaient. Les registres du Parlement sont pleins « de semblables exemples : par lesquels on voit, que (( lorsqu'il s'agissait du payement des rentes de l'Hôtel « de Ville, ou de toute autre circonstance qui pouvait « importer à la sûreté publique, les Compagnies ont « toujours été assemblées par l'ordre du Parlement , « qui, d'après leur avis, a prescrit par arrêt ce qui « était nécessaire. L'assurance qu'on avait de leur fidé- <( lité ne laissait point de soupçons. Leurs actes furent « approuvés par le monarque.

« Comment, leur esprit n'ayant point changé, la « fidélité à leurs devoirs étant la même, sont-elles au- (( jourd'hui jugées indignes des grâces qu'elles avaient « autrefois reçues.^ Leurs actes les plus innocents sont « tenus pour suspects; leur vie est consacrée à mainte- « nir l'autorité royale, et on les accuse d'avoir le « dessein de l'alVaiblir. Peut-on se rappeler, sans une « douleur extrême, cette amende honorable exécutée

« en présence des princes et des grands du rovaume, « sur des personnes qu'aucun soupçon de crime ne « peut atteindre. Tant s'en faut qu'ils soient coupables « de factions. Cet acte, qui porte le nom de Votre Ma- « jesté , et avoué par sa présence, ne leur laisse d'autre « consolation que la conscience de leur intégrité, et la « sincérité de leur conduite.

« Le respect dû à notre vertueuse Régente suret montera toujours le juste ressentiment qui peut (( rester aux magistrats du premier Parlement de « France; ils attendront de sa justice la déclaration '( de leur innocence , sans laquelle ils ne pourraient « plus exercer leurs charges avec repos d'esprit. Sa « Majesté continuera à les honorer de sa bienveillance, « s'assurera de leur iidélilé dont rien ne peut les dé- « tourner, et reconnaîtra que l'assemblée des députés « des Compagnies n'a point d'autre motif et d'autre « dessein que le service du Roi. h

Outre la fermeté de ce langage, on remarqua que le Premier Président n'avait pas terminé ses remontrances par la formule : — « sauf le bon plaisir de la Pieine,» — et n'avait pas demandé le consentement formel de Sa Majesté pour la continuation de l'assemblée des députés; il avait paru la considérer comme existant légalement. La Reine répondit qu'elle ferait connaître ses volontés.

Dès le lendemain , il fut dit aux gens du Roi par le chancelier que la Reine, informée de la sincérité des

intentions de. la Compagnie , trouvait bon que Tanèt de jonction du 13 mai reçut son exécution. Il ajouta que l'armée du Roi était sur la frontière, qu'on avait besoin d'argent pour la faire subsister; que depuis six semaines il avait été impossible d'y rien envoyer 5 que le Parlement devait bâter la fin de l'Assemblée, et qu'on espérait qu'elle terminerait ses travaux en une semaine.

L'avocat général rapporta cette réponse au Parlement, en ajoutant : — « La Reine ne doute pas de « l'affection que vous avez pour l'intérêt public, mais « elle vous prie de prendre garde que cette chaleur « avec laquelle vous témoignez vos bons sentiments « pour le service du Roi , ne produise un effet tout « contraire. «

Le Cardinal et les ministres avaient enfin compris que les remontrances du Parlement et la désobéissance des autres Compagnies souveraines, étaient l'expression et le signe de la disposition des peuples. Il n'était plus temps de sortir d'embarras par voie de transaction et moyennant quelque concession 5 permettre maintenant l'assemblée des députés, c'était réellement mettre en question l'autorité royale.

Les députés se réunirent au Palais dans la salle Saint- Louis. Dès lors il ne fut plus question des intérêts particuliers de la magistrature : cette assemblée se comporta comme si elle eût été les États Généraux ; elle voulut procéder à la réforme de l'Etat, et commença

118 LA vif: de MATHIKU MOLE.

par décider la révocation des intendants. Cette institution , qui avait pour origine la surveillance exercée sur l'administration des provinces par des maîtres des Requêtes envoyés en tournée, avait reçu du cardinal de Richelieu un caractère définitif: les commissaires départis pour l'exécution des ordres du Roi avaient reçu la dénomination d'intendants du militaire, justice, police et finance. Leur résidence dans les provinces était fixe. De tout temps cet exercice local de l'autorité royale avait déplu à la noblesse et contrariait ses traditions féodales. Les tribunaux et la magistrature y voyaient, peut-être avec raison , un empiétement sur leur juridiction. En somme, les intendances étaient un moven efficace d'ordre et de régularité. On pouv;iit restreindre leurs attributions, mais les supprimer, c'était porter le trouble dans une administration que le cardinal de Richelieu avait étabhe pour le plus grand bien du pays.

Ce premier acte de l'assemblée mécontenta la Cour, qui voulut y mettre opposition. Le duc d'Orléans se rendit au Parlement pour déclarer que la Reine ne voulait point la suppression des intendants. Les motifs pour les conserver furent présentés de la manière la plus conciliante et avec un ton de faiblesse. — u La Reine, disait- « CD en son nom, voudrait bien révoquer les fonctions « des intendants , mais dans l'état présent des aflaires, « Sa Majesté craint que cette réforme ne soit pas de

LA vu: DE MATHIEU MOLK. 119

« saison et qu'elle nuise à l'établissement du bon ordre « dans les finances. »

Une conférence fut tenue au Luxembourg, cbez le duc d'Orléans, où le cbancelier et le cardinal Mazarin expliquèrent , avec détail , combien était avantageuse l'institution des intendants et quel embarras résulterait du retour à un état de chose, où la perception des impôts et les afîaires de finance étaient sans cesse entravées par des procédures judiciaires. Messieurs du Parlement n'étaient point persuadés; les présidents Le Coigneux, Nesmond et Novion parlèrent avec force pour la suppression des intendants.

Le Premier Président ne fut pas de leur avis-, il exposa les inconvénients de l'arrêt de suppression , et comme on avait parlé en mauvais termes de la conduite de tous les intendants, il prit leur défense. Quelques-uns de Messieurs du Parlement attribuèrent son opinion à un intérêt de famille, parce que son fils, M. de Champlàtreux , était intendant en Champagne; mais il y avait à dire en faveur des intendants d'assez fortes raisons, pour qu'il fût de bonne foi en opinant pour leur conservation.

La conférence finit par un consentement à la suppression des intendants; la Cour ne se croyait pas en état de résister au Parlement. Pour le satisfaire, le surintendant des finances d'Emery fut renvoyé.

Cette première concession fut suivie de l'établisse-

ment d'une cour de justice composée de magistrats choisis dans tous les Parlements , pour connaître et juger des abus et malversations commis en l'administration des finances- — puis d'une déclaration du Roi portant qu'à l'avenir, il ne pourrait être levé aucuns deniers qu'en vertu d'édits bien et dûment vérifiés ; — et d'une remise et décharge d'un quart de la taille.

Cependant l'assemblée de la salle Saint-Louis continuait toujours à traiter de toutes les affaires de l'État. Déjà elle avait délibéré vingt-sept articles, qui devaient être soumis à l'Assemblée des Chambres du Parlement. La Reine et ses ministres s'inquiétaient de voir ainsi mettre en question et contrôler tout le gouvernement de l'Etat. Les esprits étaient émus à Paris et même dans les provinces II semblait que cette assemblée prît pour modèle le Parlement d'Angleterre, qui était alors en pleine rébellion contre l'autorité royale. Si les articles proposés par la salle Saint-Louis étaient portés à la délibération de l'Assemblée des Chambres du Parlement, il était à croire que cette agitation et cette incertitude si fâcheuses pour la conduite des affaires,- se prolongeraient et auraient de funestes effets ; d'ailleurs c'était reconnaître au Parlement un droit et une attribution., qui avaient toujours été contestés.

Le Cardinal cherchait donc les moyens de prévenir cette intervention du Parlement; c'est pour cela que la plupart des articles délibérés dans la salle Saint-Louis

avaient été admis et concédés, soit par lettres patentes , soit par des arrêtés. Les maîtres des Requêtes, destitués ou emprisonnés, avaient été rétablis dans leurs fonctions. On espérait satisfaire la salle Saint-Louis et obtenir qu'elle cesserait ses délibérations; de sorte qu'on arriverait à l'époque des vacations où il ne serait plus possible d'assembler les chambres du Parlement. Pendant ce délai les esprits se calmeraient; et les concessions qui venaient d'être faites ne recevraient pas le caractère solennel et définitif que leur doimerait une délibération du Parlement.

Mais le 2 juillet le Parlement arrêta qu'un rapport lui serait présenté sur les propositions faites par les députés assemblés en la salle Saint-Louis, pour en délibérer, de jour en jour, article par article.

Quatre jours après, M. le duc d'Orléans vint au Parlement et proposa une conférence, entre des députés du Parlement et quelques-uns des membres du Conseil du Roi, loucbant l'exécution de l'arrêt qui avait été rendu.

Cette conférence ne produisit aucun effet. Le Parlement enregistra sans difficultés plusieurs des lettres patentes conformes aux propositions de la salle Saint- Louis, et continua à délibérer sur les autres articles. Il yen avait un concernant la quotité des impôts, sur lequel il fut arrêté que des remontrances seraient présentées au Roi.

Le Premier Président parla à peu près en ces termes : — « Votre Majesté a su avec très-grand regret les mi- « sères des campagnes : les laboureurs seront bientôt K contraints d'abandonner leur travail, de quitter leurs (( maisons et leurs familles pour demander leur vie de « porte en porte. On exerce contre eux mille violences a à main armée, pour le payement des tailles. Ceux qui « sont préposés pour les garantir les oppriment, afin de « satisfaire l'avidité de gens, qui seuls tirent profil des (( malheurs publics. Votre Majesté a reconnu que si un « prompt secours n'y est pas apporté , la campagne ne « sera bientôt plus qu'un désert. Le Roi préfère l'a- (c niour des peuples à toute autre considération et leur « a prouvé sa bonté, en leur promettant de diminuer la (( taille à l'avenir, en révoquant les intendants, en éta- « blissant des chambres de justice pour punir les couci pables. — Mais au milieu de nos actions de grâce, le « Parlement ose encore supplier Votre Majesté de ne « pas amoindrir son bienfait et d'ordonner que les pau- (( vres laboureurs puissent jouir de la diminution d'un a quartier entier, et non pas seulement d'un demi-quar- « lier, pour les années 1647, 16i8 et 1619. — 11 ne (( faut pas que le traitant obtienne plus de faveur que « le pauvre laboureur. Nous savons que telle est l'in- (( tention de Votre Majesté. »

La Reine répondit qu'elle amènerait le Roi le lendemain. En effet, le Roi vint au Parlement. Le chan-

celier fit d'abord entendre les raisons qui avaient obligé le Roi à venir en son Parlement tenir son lit de justice. Puis le Premier Président , dans un discours respectueux et rempli de louanges et de reconnaissance, insista encore sur la nécessité et la justice de punir les traitants et de presser « ces éponges . « — Votre Majesté , disait-il en finissant , touchée « de la misère extrême de ses sujets , des désor- (( dres qui ^e sont glissés dans toutes les parties du « royaume , de la licence effrénée des gens de guerre, « des dépenses excessives de TEtat , des levées de « deniers qui se font contre les lois, y apportera, par <( les vertueux conseils de notre heureuse Régente, un « puissant et pressant remède; il rendra la liberté à « ses sujets et, à la France, le lustre des siècles les « plus heureux. »

Puis fut donné lecture d'une déclaration qui donnait satisfaction presque complète sur les demandes et propositions de la salle Saint-Louis , sur les remontrances du Parlement et même sur d'anciens griefs, comme la taxe des maisons.

Mais en consentant qu'à l'avenir aucune nouvelle imposition ne serait établie qu'en vertu d'édits bien et dûment vérifiés, le Roi voulait, vu les nécessités présentes, que les impositions, qui avaient été, et qui étaient encore levées, fussent continuées, jusqu'à ce que rétat des affaires permît de les diminuer.

124 I.\ VIK nE MATHIEU MOLE.

C'était précisément une des questions sur lesquelles le Parlement et la salle Saint-Louis insistaient le plus.

Mais la disposition la plus importante était la défense absolue, faite aux députés des quatre Compagnies, de continuer leurs assemblées, et Tordre donné au Parlement de vaquer désormais à rendre la justice aux particuliers sans en interrompre le cours.

La solennité d'un lit de justice, et Vacte d'autorité de la puissance royale n'eurent point l'effet qu'en avaient espéré la Pieine et le cardinal Mazarin. On avait, sans prévoyance , compté sur l'impression que produirait cette combinaison de concessions accordées aux demandes de la salle Saint-Louis, avec une signification menaçante des volontés où persistait la Pieine.

La présence du Pioi et l'appareil de sa puissance comprimaient à peine les murmures. — Après la lecture de la déclaration , l'avocat général Talon prit, selon son devoir, des conclusions tendant à vérifier et enregistrer les volontés du Roi, mais son discours n'en manisfestait pas moins une courageuse liberté. — « Autrefois, disait- (c il, les volontés des rois n'étaient point exécutées par « les peuples qu'elles ne fussent souscrites par les (( grands du rovaume, les princes et officiers de la couce ronne. Aujourd'hui cette juridiction politique est « dévolue au Parlement -, nous jouissons de cette « puissance seconde , que la prescription du temps u autorise et que les peuples honorent avec respect. »

LA ME Dr MATHIEU MOLE. 12b

Après les conclusions, le chancelier prit les opinions du Roi, (le la Reine, de M. le duc d'Orléans, de M. le prince de Conli, du cardinal Mazarin-, puis il s'adressa <!U Premier Président, qui parla ainsi ; — u C'est par « l'observation des ordonnances que les royaumes se « maintiennent dans une police réglée qui ne fait pas (( moins la sûreté que la gloire des monarques, et l'ex- « périence a trop fait voir depuis quelque temps les « maux qu'apporte le mépris des lois, dans la mau- (( vaise administration de ceux qui ont eu le gouverne- « ment de l'Élat et en ont fait un si mauvais usage.

« — Votre Majesté, sire, ne peut trouver mauvais « que son Parlement lui fasse voir les maux que souf- K frenl ses sujets, et qu'il tende la main pour relever « rÉlat de sa chute prochaine. Votre Majesté nous « ferait quelque jour un juste reproche si, nous ayant u commis pour employer nos veilles au salut de vos « peuples, nous dissimulions les maux de l'Etat, ladis- « sipalion des finances, le désespoir du pauvre peuple, « Nous espérons, Sire, de la divine bonté, qu'elle vous « fera la grâce d'ouvrir vos yeux sur les désordres de « la France, d'écouter la voix de vos sujets, et d'agréer « la continuation de nos assemblées, dans lesquelles « Votre Majesté trouvera le moyen de redresser les (( mauvais plis, qui se sont faits dans le bon ordre de « l'État par l'inobservation des lois '. »

' Monoires d'Ormcsson.

Lorsque le chancelier eut recueilli les opinions des présidents, des ducs et pairs et de messieurs du Parlement, il prononça l'arrêt en la manière accoutumée, et déclara à la Compagnie que l'intention du lloi était de faire remise du droit annuel à toutes les compagnies souveraines de la ville de Paris.

Dès le lendemain, les Enquêtes demandèrent la lecture de la déclaration royale, pour qu'il en fût délibéré ; comme si une délibération en lit de justice eût été sans nulle valeur, parce que la Cour avait manqué de liberté à cause de la présence du Roi.

Le Premier Président refusa d'abord l'Assemblée générale des Chambres. Aiin de se conformer à la règle et à l'usage du Parlement, il fallait qu'elle fût délibérée par la Grand'Chambre. Au moyen de cette formalité, il y eut quelques jours de délai. Le conseiller Broussel qui, parmi toute cette lutte du Parlement contre les ministres, avait acquis une grande importance et beaucoup de renom dans le peuple de Paris , proposa de commettre deux conseillers pour examiner la déclaration du Roi, et pour continuer l'examen des propositions faites dans la salle Saint-Louis.

Cet avis allait prévaloir-, le duc d'Orléans, qui assistait au Parlement, prit la parole, et dit que les choses étaient poussées à l'excès; qu'on voulait entraîner le Parlement dans une conduite préjudiciable à l'Etal ; que pendant deux mois la Reine avait permis toutes les de-

libérations, et pris en considération toutes les demandes de la salle Saint-Louis. — Il avait, disait-il, réussi jusqu'à ce jour à rendre la Reine bienveillante pour le Parlement^ mais présentement il allait se retirer, et il conseillerait à la Reine de maintenir l'autorité royale. — Puis il se leva pour sortir; les présidents le supplièrent de reprendre sa place, et l'assurèrent cjue le Parlement ne s'écarterait pas de son devoir.

La déclaration royale n'en continua pas moins à être mise en délibération; des remontrances sur plusieurs articles furent résolues; on alla jusqu'à décider que des poursuites seraient entamées contre les traitants, qui avaient accepté, pour gage d'un emprunt, les impôts dont l'établissement n'avait pas été vérifié.

La Reine et les ministres perdirent enfin patience; encouragés par la grande victoire que le prince de Condé venait de remporter à Lens, ils résolurent de sévir contre le Parlement. Le 26 août 1028, immédiatement après le Te Deum où le Roi avait assisté, au milieu de la joie publique, Rroussel fut arrêté , ainsi que le président de Blancmesnil. Trois autres membres du Parlement reçurent par lettres de cacbet un ordre d'exil.

Broussel fut conduit à Saint- Germain : c'était un vieillard de soixante-treize ans, aimé et respecté dans son quartier pour sa cliarité el ses aumônes. La bourgeoisie le regardait comme le plus vrai défenseur des

128 LA Vit: Dt MATHIEU MOLE.

intérêts du peuple. Aussitôt que la nouvelle de son arrestation fut répandue, tout le quartier de la Cité en fut ému, et le tumulte commença dans les rues. Les compagnies des gardes témoignèrent peu de bonne volonté à réprimer le désordre, et le maréchal de la Meilleraye ne réussit pointa les animer: les pierres pleuvaient déjà par les fenêtres. Il se retira avec sa troupe ^ deux ou trois personnes avaient été tuées au milieu de cette émeute, qui ne fut apaisée que par la nuit.

Beaucoup de récits des fameuses journées des 12(3 et 27 août J648, de ces journées de sédition et de barricades, ont été légués à la postérité par des contemporains. 11 semble que nous devons ici reproduire celui qu'a laissé Mathieu Mole.

« Étant de retour le 26 de Notre-Dame, où le Parlement avait été en corps au Te Deum chanté pour la victoire de Lens, où le Roi et la Reine avaient assisté. au milieu de cette réjouissance publique, étant à table sur le midi, on entendit du bruit dans la rue. J'y envoyai mon fils' de Sainte-Croix 5 il me rapporta qu'il avait vu M. Broussel dans un carrosse rompu sur le quai 5 qu'il lui avait parlé, et appris de lui (]u'on l'avait pris prisonnier dans sa maison. A l'instant on avait amené un autre carrosse , dans lequel on le mil. On

' Franrois Mole, ablté de Sainte-Croix, coii-^eillcr au Pailcinciit.

s'était servi des gardes du Roi , qui étaient sous les armes depuis le Louvre jusqu'à Notre-Dame; saisissant cette occasion pour exécuter ce dessein plus facilement. Je fus extraordinairement surpris, m

« Le peuple était tellement ému que le lieutenant civil s'en était allé par la ville, suivi d'un grand nombre d'hommes. Il prit conseil de venir à mon logis, où étant entré, il pria que la porte fût fermée. Ayant ouï le bruit -que ce peuple faisait contre la première porte, je descendis en robe de chambre et fis ouvrir les portes. Etant au dehors, je leur demandai le sujet de ce rassemblement. Il y avait une pauvre fille devant nous qui, faisant mine de pleurer, criait que l'on rendît M. de Broussel ; je lui dis que je le demanderais avec elle, et que, venant d'apprendre sa capture , je m'en allais au Palais-Royal demander sa liberté à la Reine. Après avoir demeuré un quart d'heure pour les obliger à cesser le bruit et à se retirer, je me retirai. A l'instant je partis avec le lieutenant civil. »

(c Je descendis chez le Cardinal, et, l'ayant assuré du commencement de l'émeute du peuple, dont on pouvait encore prévenir les suites, je lui dis qu'il serait prudent de la faire cesser par la liberté des prisonniers. Voyant que je n'obtenais point ce que je croyais nécessaire , et que chacun venait dire que cette émeute ne serait rien, j'allai, avec le Cardinal, trouver la Reine, qui était avec M. le duc d'Orléans, M. le chancelier et

autres. Lui ayant exprimé rextrémité du mal qui pourrait s'ensuivre, je ne pus rien obtenir. J'insistai quatre fois, et elle me répondit : — « que lorsque je viendrais à la tète de ma Compagnie, elle me dirait sa réponse, mais qu'elle ne voulait pas se mettre en colère contre moi. » — Je me retirai en lui disant que je souhaitais que le bruit ne la fît point par force changer de résolution. »

« Sur les cinq heures, la Reine m'envoya quérir par un valet de chambre; aussitôt j'allai la trouver; elle était encore dans la petite galerie avec M. le duc d'Orléans, M. de Longueville, le maréchal de la Meilleraye et d'autres.. Elle me demanda ce qui s'était passé à mon logis; le bruit avait couru que le peuple y était entré par force et y avait commis beaucoup de violences. Je l'assurai que cela n'était pas véritable , mais que Témeute continuait dans les rues: que le peuple se rassemblait partout; que c'était un commencement dont la fin ne pouvait être que funeste ; que toutes les règles de la conduite publique voulaient qu'on prévînt le désordre, ce qui ne pouvait être que parla liberté des prisonniers.»

« Il n'y eut pas moyen de vaincre la volonté de la Reine, qui me dit sa résolution d'envoyer le lendemain le chancelier au Parlement pour qu'il ne s'y passât rien d'extraordinaire, et que, s'il se pouvait, il ne fallait pas assembler les Chambres. »

« Je lui fis réponse qu'il était impossible de ne pas assembler la Compagnie; qu'elle avait reçu une plaie si

sanglante, qu'il fallait bien soutirir qu'elle élevât la voix pour se plaindre très-haut, et que nous attendrions M. le chancelier. »

« Je me fis conduire par le quai jusqu'au Pont-Neuf, évitant ainsi la rue Saint- Honoré et la Croix du Trahoir, où, disait-on, un rassemhlement.de peuple voulait marcher. »

« La nuit se passa sans bruit, en apparence. Vers six heures du matin , j'entrai au Palais. Plusieurs de Messieurs avaient des affaires à rapporter. Après avoir dit, entre nous, nos sentiments sur ce qui s'était passé la veille, j'entendis leurs rapports. Sur les sept heures, huit ou dix messieurs des Enquêtes vinrent prendre leur place, disant qu'il était temps de laisser les affaires particulières. Une heure se passa avant que Messieurs fussent tous arrivés ^ je leur annonçai quel devait être le sujet de notre délibération , et j'envoyai quérir les gens du Roi. — Ils s'affligèrent de l'extrémité à laquelle nous étions réduits, et dirent qu'ils laissaient au courage et à la prudence de la Compagnie d'y pourvoir, et qu'ils seraient toujours prêts à exécuter les ordres du Parlement. »

Les sieurs Boucherat et Broussel avaient présenté requête et plainte contre la violence exercée sur leur oncle. Le Premier Président requit messieurs du Parquet de donner leurs conclusions 5 puis il recueillit les avis avec autant de calme et d'assurance

que s'il s'était agi d'une afl'aire entre particuliers.

« L'arrêt fut rendu en ces termes : — « Que le sieur de Comminge serait décrété de prise de corps, et tous autres qui avaient arrêté Messieurs ] qu'il serait informé contre ceux qui avaient donné de tels conseils à la Reine , comme perturbateurs du repos public -, qu'en conséquence de l'union faite avec les Compagnies, elles seraient averties de ce qui se passait; que la Cour irait, au Palais-Royal, demander à la Reine le retour des absents, et reviendrait ensuite délibérer sur sa réponse, sans désemparer jusqu'à ce que justice fût rendue. »

« Au milieu de la délibération entra M. de Bernières, maître des Requê.tes, qui, debout et tout ému , dit qu'il venait avertir la Compagnie que le peuple tenait assiégée la maison de M. le duc de Luynes sur le quai des Augustins, et voulait y saisir M. le cbancelier, qui s'y était réfugié après avoir été poursuivi; des coups de carabine avaient été tirés sur son carrosse. Le bruit s'était répandu qu'il venait au Parlement apportant l'interdiction des Enquêtes et même de toute la Compagnie. »

u Puis nous sûmes que le marécbal de la Meilleraye était venu avec des troupes et l'avait délivré. »

« Le Parlement ne s'occupa point de cette sédition ni de l'attentat commis contre le chancelier, au mépris de sa haute dignité. » — La grandeur du mal empêchait l'efïet de la justice. »

« Nous partîmes en corps, les huissiers en tète ; nous

passâmes devant l'horloge du Palais. Depuis ce lieu jusqu'à la Croix du Trahoir, nous Irouvàmes le peuple en armes et des barricades de cent pas en cent pas. »

« Le cortège était accueilli partout aux cris de vive le Roi ! vive le Parlement 1 vive Broussel ! »

« Arrivés au Palais-Royal, nous trouvâmes la Reine dans le grand cabinet, assise avec le Roi, M. le duc d'Orléans, M, le prince de Conti, M„ le cardinal Mazarin, M. le duc de Longueville, M. le chancelier, M. de Chavigny, les secrétaires d'Etat et tous les ofîiciers de la couronne, qui, au bruit, étaient arrivés près de la Reine.

Le Premier Président rappela d'abord à la Reine tous les témoignages de bonté et de confiance qu'elle avait donnés au Parlement, lorsqu'elle se félicitait d'avoir écouté ses conseils et se louait hautement de sa conduite. — « Ces grâces sont changées en de rudes (( disgrâces : ces fidèles officiers , conservant le même « esprit, s'examinent, cherchent la cause de leur malu heur et ne la trouvent point... Par un désastre ex- « trême, faut-il donc que ce siècle soit malheureux à <( ce point qu'il ne puisse souffrir ni les maux, ni les « remèdes... Au milieu delà joie publique, qui célè- « bre une si grande victoire, un événement si heureux « pour la France, il a plu à Votre Majesté de com- « mander l'emprisonnement de trois ofllciers du Parce lement, tt non pour autre cause que d'avoir donné « leurs suffrasjes avec liberté. Si l'on ôte cette liberté

13 i LA VIR DE MATHIEU MOLE.

au Parlement, il perd son nom; il est désormais sans fonctions. Par un tel procédé, on l'a dit trop souvent, les lois sont violées, les privilèges renversés, la sûreté publique perdue. On ose supplier Votre Majesté de ne point étouder la voix publique-, quMl soit toujours permis au Parlement de recevoir les justes plaintes de ses peuples aiïligés, pour les porter jusqu'au trône royal, de crainte que, n'ayant plus l'espérance d'en entendre, ils cherchent d'autres moyens contraires à l'ordre de la monarchie, m « Les propositions des députés assemblés en la salle Saint-Louis ont été envoyées dans les provinces-, elles sont entre les mains de tous les peuples. Ils savent que l'on connaît à quel degré ils souffrent, et s'attendent qu'il y sera porté remède. S'ils apprennent que Votre Majesté a employé les derniers coups de sa puissance pour imposer silence à ses fidèles officiers de justice, il est à craindre que le désespoir ne les porte à des actes bien éloignés de la soumission à laquelle ils sont obligés. » « Enfin, Madame, Votre Majesté nous permettra de lui dire que le bruit qui s'excite dans les provinces ne vient pas du remède que nous essayons d'y apporter, mais de la grandeur du mal qui s'irrite. Cela fait assez voir qu'il ne faut pas tant prendre sur le peuple et qu'il faut lui laisser de quoi soutenir sa vie. La seule espérance, quoique vain(% de recevoir quelque

« soulagement, le consolera et lui fera prendre la réso- « lution de souffrir encore pour quelque temps, en at- « tendant que Yolre Majesté y mette ordre. Ce ne sera « jamais aussitôt qu'il le faudrait, puisque les maux « qu'on lui fait endurer sont à un tel degré qu'ils ne « peuvent plus augmenter. »

« Le seul moyen qui reste est de rendre présente- « ment la liberté à ceux qui ont été emprisonnés , afin « que le Parlement puisse continuer ses délibérations u pour rendre au public ce qu'il lui doit, et à quoi il « ne peut manquer sans crime. »

— «J'interrompis mon discours, après avoir fait connaître l'extrémité du mal, pour dire qu'il fallait courir au remède, qui était la liberté de M. de Broussel, que tout le peuple avait demandée depuis le Palais jusqu'au Palais-Royal. »

« Il plut à la Reine de témoigner son refus avec des termes de colère, disant que la Compagnie serait garant des maux qui suivraient, et dont le Roi se souviendrait quand il serait majeur. »

« Je pris encore la parole et je dis à la Reine que — « je ne lui avais encore rendu compte que de mes pence sées de la veille et des craintes que je concevais alors. « Mais le mal que je prévoyais est venu, et je ne puis « vous le celer. Les rues sont barricadées, le peuple (( est en armes, et ne les quittera point tant qu'on ne « délivrera pas M. de Broussel. Ce n'est que le com-

(( mencement du mal , qui pourrait croître à un tel « degré, que l'autorité royale y périrait. Maintenant il c( y va du tout, et nous trahirions nos charges et notre « devoir si nous n'insistions pas pour obtenir ce que le « peuple demande'. Nous avons entendu ses clameurs. « Au cri de : vive le Roi! il ajoutait des paroles qui, « nous ont étonnés. Si nous retournons sans pouvoir u donner, non pas des promesses, mais des certitudes u du retour des absents, nous ne savons quel sera u l'effet duns une population émue , irritée et qui , (c n'ayant point de chef, n'a point d'obéissance. »

La Reine répondit d'un ton aigre : — «C'est vous « qui avez ému le peuple et qui êtes cause de la sédi- (c tion : vous êtes venus en corps pour émouvoir la po- « pulace : vous en répondrez au Roi. Vous devez la (( dissiper, si bon vous semble; mais quant à moi, je « n'en ferai rien autre chose. »

Je pris encore la parole : — a Je sais bien qu'après la (V réponse faite par Sa Majesté nous devrions nous reti- « rer; mais dans un moment si important, dont les « suites ne peuvent être prévues, nous vous supplions « très-humblement de ne pas nous laisser sortir sans « avoir obtenu ce que nous demandons si justement, ce « qui est nécessaire pour arrêter le cours du mal. Nous « sommes obligés, en nous retirant, de rendre quelque (' réponse à ce peuple, qui nous la demandera haute-

• Mémoires de Talon.

« ment. Si nous leur disons quels sont les sentiments « de Votre Majesté et qu'il n'y a point d'espérance, je « vous laisse à penser où le désespoir pourra les porter. « Ils courront toute la ville-, ils entreprendront ce qui « leur plaira , pilleront telles maisons qu'ils voudront « et ruineront ce qui semble le plus assuré. Qui pourra, « Madame, garantir ce palais et vos personnes? N'au- « riez-vous pas un juste regret d'avoir pu conserver « votre autorité, et de l'avoir perdue, pour avoir refusé M une grâce qui vous est demandée avec tant d'ins- « tances? Pardon, Madame, si on insiste, mais le mal « présent et la juste crainte de l'avenir nous y obli- « gent. »

La Reine', qui avait d'autant plus de courage qu'elle ne comprenait pas le danger, répondit avec fureur : — « Je sais bien qu'il y a du bruit dans la ville, mais vous « m'en répondrez, messieurs du Parlement; vous, vos « femmes et vos enfants, retirez-vous ! )>

« Nous fîmes la révérence, et la Reine se leva pour aller à sa chambre. Comme nous sortions, je dis à M. le président de Mesmes qu'il fallait retourner, et nous jeter, s'il le fallait, à genoux pour obtenir ce que nous demandions. La Reine n'était pas encore rentrée dans sa chambre , elle était dans le grand cabinet qui précède.

« M. le duc d'Orléans fit rentrer le Premier Prési-

1 Mémoires de Retz.

dent, le président de Mesmes et vingt autres de messieurs du Parlement. — « Nous la suppliâmes de nous pardonner si nous revenions encore, mais que la prévoyance d'un grand et prochain malheur nous obligeait, la larme à l'œil, le genou en terre, de la conjurer de mettre en liberté M. de Broussel, ou du moins de tenir conseil pour délibérer sur ce qu'il y avait à faire. J'ajoutai : « Depuis la résolution qui a été prise hier, il est « survenu tant de choses, qu'il semble nécessaire de se « consulter avant que nous portions la réponse qu'il « vous plaira de nous donner. » — Elle Taccepta, et dit qu'elle nous ferait savoir sa volonté. »

« Nous étions au milieu de tout le monde, près de la petite galerie. M. de Longueville traversa au milieu de nous, pour y entrer. Je lui dis qu'il fallait changer de résolution ; qu'il n'y avait plus à différer; que je le priais de se souvenir de ce que je lui disais en ce moment; que comme il m'avait toujours fait l'honneur de m'aimer, j'étais obligé de lui parler ainsi. — Le maréchal de l'Hôpital fut aussi appelé au conseil, et je lui dis à l'oreille, comme son ancien ami, la nécessité d'accorder la liberté, si on voulait mettre un terme à la sédition. On fit dire la même chose à M. le Cardinal par l'abbé Palluau. »

a Après une heure d'attente, on nous commanda d'entrer. La Reine nous dit que M. le Chancelier nous ferait connaître son intention. Il nous fit connaître que

les Assemblées, qui avaient continué et les discours qui s'y étaient tenus avaient forcé la Reine d'agir contre leurs auteurs: que les étrangers en prenaient avantage et ne pensaient plus à faire la paix^ qu'au dedans du royaume ce n'était plus que mouvements ; qu'il était temps d'en finir, et que le Parlement devait changer de conduite -, qu'alors la Reine accorderait la liberté.

'( — Je répondis que cette proposition devrait être délibérée en la Compagnie; mais que s'il plaisait à la Reine d'accorder, sans condition, cette liberté, elle devait attendre toute satisfaction d'une compagnie si fidèle. ^>

« La Reine prit la parole : — «C'est, dit-elle, accor- « der assez de grâce. 11 ne tiendra qu'à la Compagnie « d'obtenir cette libération. »

(( On proposa, puisque tout le Parlement était là, de nous assembler dans la grande galerie pour aviser ensemble à ce qu'il était nécessaire de faire. Nous ne trouvâmes point que la Compagnie y fût disposée. Un grand nombre insista pour aller au Palais délibérer dans le lieu ordinaire et puis revenir. H fallut céder, et M. le duc dOrléans fut prié de s'y trouver à deux heures. »

« Nous sortîmes tous en corps, dans le même ordre. De dix pas en dix pas , le peuple demandait la liberté de Rroussel. Nous avions suivi la rue Saint-Honoré et à la Croix du Trahoir, nous tournions pour aller au Pont-Neuf, quand nous fûmes arrêtés par une troupe de

1 iO LA VH-: DE MATHIEU MOLE.

peuple armé. Tn homme s'étant adressé à moi, jusqu'à mettre la main sur mon bras pour me prendre, je lui fis lâcher prise; par trois fois, ils firent effort pour me jeter dans une maison particulière ; mais je me remis toujours à ma place. Ils m'entouraient, armés d'épées et de pistolets, essayant de m'enlever; — Dieu ne la point permis, plusieurs de Messieurs et quelques amis véritables s'étant mis au devant de moi. »

C'est avec cette grave et modeste simplicité que Mole raconte son danger et son courage. Talon, témoin oculaire, le cardinal de Retz et les mémoires de Montglat rapportent cette scène, qui est restée si célèbre, avec plus de détails et d'émotion.

Déjà le cortège avait passé deux barricades , lorsqu'un rôtisseur qui semblait le chef d'une troupe de séditieux, mettant la main sur le bras du Premier Président et présentant un pistolet, lui dit de retourner au Palais-Royal, et qu'on ne le laisserait point passer s'il ne ramenait pas Broussel. — « Vous êtes bien impudent , répondit le Premier Président. — « Tourne , « traître, répliqua cet homme, en le prenant par sa « grande barbe. Et si tu ne veux pas être massacré, « ramène-nous toi-même Broussel ou le Mazarin en « otage.-)) — Rien ne troubla le Premier Président; il menaçait les mutins du châtiment qu'ils méritaient, d'un aussi grand sang-froid que s'il eût été assis sur les fleurs de lis en la Grand'Cliambre.

La confusion et le désordre se mirent dans le cortège; les premiers qui marchaient après le Premier Président se dispersèrent et se réfugièrent dans les maisons voisines. — «L'unique Premier Président, le plus intrépide homme, à mon sens, qui ait paru dans ce siècle, demeura ferme et inébranlable -, il conserva dans son maintien et dans son langage la dignité de la magistrature, rallia quelques-uns de ses confrères éperdus, et dit au président de Mesmes : — « 11 n'y a pas d'autre conseil à prendre que de retourner au Palais-Royal et d'y ramener la Compagnie. »

« Elle se trouva bien diminuée en nombre, cinq de messieurs les Présidents s'étant retirés, ainsi que beaucoup de Messieurs auxquels le peuple avait fait des traitements indignes. Ils revinrent au petit pas, sous le feu des injures . des menaces , des exécrations et des blasphèmes '. »

« Nous vînmes retrouver la Reine*; elle était encore dans sa galerie. Je lui dis que c'était avec regret que nous paraissions devant Sa Majesté, mais qu'il avait fallu céder à la force; que ce peuple, sachant que M. de Rroussel n'était pas en liberté, nous avait arrêtés et nous avait empêchés de passer pour aller au Palais délibérer sur cette proposition. — « Nous avons fait notre « devoir; et puisqu'il n'a pas été en notre puissance

> Mémoires de MoïKjlal, de lietz, de Talon cl de d'Ormcsson. - Mémoires de Mole.

« d'y mettre ordre, nous la supplions de nous accorder « la liberté sans condition. »

Mole parle de son éloquence aussi modestement que de son courage; il convient donc de joindre à son témoignage celui du cardinal de Retz.

« Cet homme avait une sorte d'éloquence qui lui était particulière. Son langage n'était point correct, mais il parlait avec une force, qui suppléait à tout-, et il était naturellement si liardi, qu'il ne parlait jamais si bien que dans le péril. H se surpassa lui-même en cette occasion; il toucha tout le monde, à la réserve de la Reine, qui demeurait inflexible. »

u La Reine, continue Mole dans son récit, ayant témoigné ne pouvoir nous accorder cette grâce, si nous ne lui donnions pas l'assurance de cesser nos assemblées, nous nous retirâmes dans la grande galerie pour y tenir le Parlement, comme la Reine nous l'avait permis.

La Reine était restée dans la petite galerie, entourée des princes, des ministres, des princesses et de tous les serviteurs de sa cour. Tous ceux qui avaient encouragé et applaudi sa fermeté, qui n'avaient pas voulu croire au danger, qui s'étaient raillés des instances du Parlement, la suppliaient maintenant de se hâter d'y céder. Les princesses pleuraient, tremblaient de peur et se jetaient aux genoux de la Reine-, Monsieur lit aussi la mine de s'y prosterner.

' Mémoires de Retz.

Mais personne ne parla avec autant de force que le duc d'Angoulème*. Ce fils naturel de Charles IX avait soixante et quinze ans; sa conduite à la guerre et dans les affaires l'avait rendu considérable dans le royaume, sans lui inspirer aucune ambition. Il avait été mandé par la Reine pour donner son avis. Il blâma fort cette détermination violente ; il disait que ceux qui l'avaient conseillée n'étaient point des serviteurs fidèles de la Reine, ni de M. le Cardinal 5 que les rois avaient travaillé depuis deux cents ans à se mettre hors de page , et que la Reine les y avait remis en trois heures; qu'il ne fallait pas attaquer le Parlement, qui avait défendu les droits, les biens et la liberté des officiers de justice et du peuple; que, pour ce, le peuple et les magistrats prendraient son parti , comme de leur seul protecteur , contre la violence des traitants.

Le Cardinal , qui avait , ainsi que les courtisans , pensé et dit jusqu'au retour du Parlement que ce n'était qu'une bagatelle, voyait enfin la vérité. Il s'était d'abord caché dans le petit cabinet de la Reine^-, mais il revint, et, sachant que le Parlement ne songeait pas à demander son expulsion , il se joignit au gros de la cour. Enfin , à grand'peine, on réussit à tirer cette parole de la Reine : — u Hé bien! Messieurs du Parlement, voyez donc ce qu'il y a à faire. » — Le chance-

' Mémoires d'Onnesson.

- M'"^ de Molleville, — Montglat.

14 i LA VIE DE MATHIEU MOLE.

lier, M. le due d'Orléans el les ducs et pairs se rendirent dans la grande galerie pour prendre place au Parlement, qui délibéra d'abord qu'il y siégerait. Le chancelier, qui présidait, dit que la Reine venait de consentir à la liberté des absents, pourvu que la délibération sur les propositions de la salle Saint-Louis ne fût continuée qu'après les vacances.

On recueillit les opinions, et il passa que la Reine serait remerciée présentement et suppliée de donner aussitôt l'ordre de la délivrance. H fut aussi arrêté que la délibération sur les articles de la salle Saint-Louis serait interrompue, hormis le tarif et le payement des rentes. C'était refuser précisément ce que le chancelier avait demandé.

Le Premier Président et le Parlement allèrent aussitôt remercier la Reine et l'assurer de la reconnaissance et de la fidélité du Parlement. Mole la supplia de commander ce qui était nécessaire pour l'exécution de sa volonté. Elle ordonna qu'un de ses carrosses fût attelé pour M. de Rroussel, et un carrosse du Roi pour M. de Rlaiicmesnil.

Les lettres de cachet furent expédiées. Un neveu de Rroussel monta dans un des carrosses, un parent de M. de Rlancmesnil dans l'autre. Ils marchèrent au devant du Parlement, et, à chaque barricade, ils donnaient la nouvelle au peuple, en montrant la lettre. De sorte que le Premier Président, qui donnait aussi l'iis-

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