AVANT-PROPOS
Ces compagnies puissantes et souveraines que turent les Parlements de l'ancien régime avaient vite acquis une place prépondérante dans lElat. Par l'influence qu'ils exerçaient sur le monde politique grâce à leur haute situation dans l'administration judiciaire et grâce à. leur droit de remontrances, par l'ascendant qu'ils avaient sur le peuple et qu'ils devaient à la richesse aussi bien qu'à la culture intellectuelle de leurs membres, les Parlements jouaient un rôle quelquefois prédominant dans la vie publique. Il est souvent délicat de déterminer jusqu'à quel point 1" attitude des magistrats a [)esé sur lopinion, mais l'intérêt que présente l'étude du rôle politique des Parlements et des Parlementaires n'en est que plus vif. Le Parlement de Bourgogne notamment, peut-être plus que tout autre, en raison de l'importance exceptionnelle de cette province, a été amené, à toutes les époques, à se mêler à la vie politique française : la Ligue, tout particulièrement, la plus grande crise peut-être qu'ait eue à subir la royauté française, fit jouer à la Cour bourguignonne sur la scène politique l'un des premiers rôles. De plus, cette participation à l'agitation du moment amena une transformation anormale dans l'institution même du Parlement. En effet, depuis sa création jusqu'à la fin du xvi« siècle, le Parlement de Bourgogne était resté très uni. Jamais des mésintelligences graves n'avaient altéré la bonne entente des magistrats. Il n'en fut plus ainsi
pendant la Ligue : la violence des passions mises en jeu, la gravité, l'importance même du rôle politique joué par notre cour de justice, vont rompre l'harmonie. Il y aura donc scission ; et le Parlement va traverser une longue crise de près de six ans. L'intérêt que peut présenter en général l'étude du rôle politique assumé par le Parlement en Bourgogne se trouve donc, lorsqu'il s'agit de la Ligue, rehaussé par cette circonstance même d'une crise intérieure, d'un schisme parlementaire, l'ésultat d'une ingérence particulièrement active dans la vie politique. Cette considération justifie le choix du sujet traité dans le présent mémoire, dans lequel nous avons entendu étudier le rôle politique du Parlement de Bourgogne et des Parlementaires pendant la Ligue.
CHAPITUK PREMIER
Le Schisme parlementaire.
Après l'assassinat du duc et du cardinal de Guise (23-24 décembre i588), la Ligue, dont le Balafré avait été le chef, se souleva contre Henri III, et deux partis se constituèrent : celui des ligueurs, partisans du duc de Mayenne, frère des Guise, et celui des royalistes. Partout le clergé, l'armée, la noblesse se divisèrent, et toutes les provinces devinrent des champs de bataille où se massaient et se préparaient à la lutte les forces opposées : en Dauphiné, en Provence, en Languedoc, en Normandie, les gentilshommes, petite noblesse de province hardie et aventurière, commencèrent, avec quelques troupes soudoyées et des bandes de mercenaires et de pillards étrangers, une longue lutte qui sema la ruine dans les campagnes. Le clergé, ému par cette inquiétante expectative : l'avènement d'un prince huguenot, Henri de Navarre, au ti'ône de France, accablait partout de ses violentes diatribes les ecclésiastiques dissidents, fidèles à la pure tradition française. La noblesse de robe, elle aussi, suivit l'exemple que lui donnaient le clergé et la noblesse d'épée, et l'on eut alors, dans plusieurs ressorts parlementaires, ce spectacle extraordinaire de deux cours rivales : c'est ainsi que l'on vit la fraction ligueuse du Parlement de Paris tenir ses séances à Tours', la Cour de Toulouse, après le massacre
I. L'édit transférant le Parlement à Tours se trouve dans les Mémoires de la Ligue, l. Ill, p. 224-226. — Cf. Pal.ma-Cayet, Chron. Nov., livre 1, p. io5 et 122. — Pour la composition du Parlement séant à Paris : Isambert, Recueil d'ordonnances, t. XV, p. 5, en note. — Cf. Desjahdixs, Les Parlements du Boi, passini.
du premier président et de l'avocat général, se l'etirer à Carcassonne, celle de Grenoble à Romans', le Parlement de Rouen transféré à Caen avec les autres cours souveraines '. Ainsi, comme la noblesse, comme le clergé, « les parlements se bandèrent contre les parlements' ». Partout, dans une crise si grave, les cours de justice, poussées par les circonstances, vécurent mêlées à la politique ; bien plus, elles s'entredécliirèi'ent. et, parmi les magistrats, les uns se firent les fermes défenseurs du roi, les autres devinrent les soutiens des ambitions lorraines.
La Bourgogne fut soumise aux mêmes épreuves. Elle aussi, elle vit ses campagnes ravagées par la guerre ; elle aussi, elle entendit les véhéments discours des apôtres de l'insurrection : elle aussi, elle vit son Parlement divisé par les passions ou les circonstances, se scinder, se jeter de part et d'autre dans la mêlée politique, les magistrats se faire les soutiens de la Ligue ou les piliers de la Royauté.
L'assassinat des Guise avait eu sa répercussion dans toute la France. Le premier moment de stupeur passé, un mouvement d'indignation et de colère souleva une partie de la nation. Deux voies politiques se présentaient à chacun : ou bien approuver l'acte de Henri III comme nécessaire à la conservation de la royauté, ou, sans l'approuver, l'excuser assez pour rester fidèle au roi, par respect pour la tradition, ou bien se laisser aller aux tendances révolutionnaires qui commençaient à se faire jour depuis quelques années, se livrer aux entraînements des Lorraine et des Guise, se soulever contre l'autorité royale, contre Henri III. Toute la nation, en un mot, avait à prendre parti. Le Parlement de Bourgogne, lui aussi, fut entraîné dans la crise. Quelle allait être son attitude en