EPHREM CHOUINARD
DE
Tyr. LAFLAMME & PrRouLx Quésec
Monsieur le Grand Chevalier,
Messieurs les Chevaliers,
Mesdames et messieurs,
Au moment de prendre la parole devant cette nombreuse et brillante réunion, je suis à me demander si la crainte que j’éprouve de ne pouvoir répondre à la légitime attente des amis qui m’ont invité ne l’emporte pas considérablement sur le plaisir que j’ai eu de recevoir la flatteuse invitation. Car, enfin, je me trouve en présence d’un auditoire renseigné et critique dont la bienveillance, si grande qu’elle soit, n’est peut-être pas toujours prête à s’exercer, même en faveur de ceux qui en ont le plas besoin. A tout événement, j’ai accepté l'invitation,
et il est maintenant trop tard — ou trop tôt, si vous préférez, — pour que je me retire. Je n’ai done plus qu’à aborder mon sujet, à le développer de mon
mieux devant Vous, et, après cela, advienne que pourra!
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lu reste, le sujet en question n’a pas été, d’abord, choisi par moi spécialement pour vous être présenté. Ce sont les gracieux amis mentionnés tout à l’heure qui, m’ayant entendu en discuter certains points, ont cru bien faire de m’engager à préparer une conférence là-dessus. Je ne voudrais pas 1 ahir ces excellentes gens ni, Vous pensez bien, tenter de me soustraire à mes propres responsabilités; tout de même, vous devriez, je crois, vous en prendre un tantinet à eux si, dans ce que jé vais dire, il se rencontrait, par hasard, quelque chose qui ne fût pas absolument selon vos sentiments. Et, en ce cas, je vous demanderais de distribuer vos pardons un peu sur eux et beaucoup sur moi, de façon à en faire une répartition sage et équitable.
Nous sommes tous des Canadiens. Mais, par un fait qui n’en est pas moins un fait établi parce qu'il paraît un peu étrange, lorsqu'il est question des Canadiens de la bonne vieille ville de Québec, c'est toujours « Canadiens-français» qu’on les appelle. Et ce qui est drôle, c’est que res « Canadiens-français de Québec » se composent non seule.nent de ci-
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toyens parlant la langue française, mais aussi d’Anglais, d’Irlandais et d’Ecossais qui, bien que s’exprimant habituellement en anglais, s’honorent tout autant d'être comptés parmi ce qui s’appelle les « Canadiens-français de Québec » que, de notre côté, -Nous sommes fiers de faire partie de la grande et illustre famille britannique. Cela preuve, n'est-il pas vrai, qu’il existe entre tous les habitants de Québce une conformité de sentiments et de vues qui ne se trouvent nullement amoindris par le fait qu’ils sont exprimés dans deux langues différentes, également enseignées dans nos écoles, ayant toutes deux les mêmes droits et privilèges, et dont se servent indifféremment, assez souvent même les deux à la fois, les Canadiens-français, anglais, irlandais et écossais qui forment aujourd’hui l’intéressante population de la vieille cité de Champlain.
Il arrive, naturellement, que parfois les deux idiomes se fondent en une sorte de langage hybride qui, au point de vue académique, vaut moins que ce qu’il veut dire, mais qui, tout de même, réussit merveilleusement à se faire comprendre parmi nous. Disons-le, dans l’usage journalier que les Québécois font presque simultanément des langues anglaise et française, c’est cette dernière qui a le plus à souffrir du contect, en ce sens qu’il y a un bien plus grand nombre de mots anglais qui s’introduisent
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dans le parler français qu'il n’y a d'expressions françaises qui passent de l’autre côté. Et cela se conçoit. La langue anglaise est relativement facile, d’une belle formation, d’une agréable sonorité, et, pour tout ce qui regarde le commerce, l'industrie et les affaires en général, elle est de beaucoup la plus répandue des langues européennes dans toutes les parties du monde. Elle est douce, expressive et surtout très brève. Il n’y a pas de tâtonnements dans la langue anglaise. Êlle va droit au but et ne fait que tout juste ce qu'il faut pour s’y rendre. Voici un exemple:
Dans les expositions de Paris, pour empêcher les visiteurs de porter une main indiserète sur certains objets dont on veut protéger la fraîcheur, on place tout auprès et bien en vue une pancarte portant les mots : «N'y touchez pas, s’il vous plaît !» En Angleterre, dans les mêmes circonstances, les mots äe la pancarte sont tout simplement «Do not touch!» ce qui, on l’avouera, est déjà d’une tournure plus pratique, sinon plus aimable. A New-York et à Chicago, où l’on est toujours très affairé, très pressé, l’avis se résume dans les mots « Hands 0 ff! » dont l’énergique laconisme est, à la vérité, au-dessus de tout éloge. Cependant, en fait de laconisme énergique, il y a encore mieux que cela dans certaines villes de l'Ouest américain. Là, paraît-il, on ne se sert pas de pan-
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- Carte: on se contente de mettre auprès de l’objet exposé un revolver chargé. Les visiteurs comprennent généralement et les morts subites ne sont pas trop fréquentes.
En tout cas, cette brièveté de la langue anglaise fait que celle-ci s’insinue très rapidement un peu partout dans les autres langues, à ce point que parfois elle les défigure plus ou moins; comme, par exemple, dans la province de Québec où une foule de mots anglais, je viens de le dire, font journellement partie du langage français de nos marchands et de nos industriels surtout. La chose est assez explicable si l’on considère que presque toutes les marchandises, toutes les machines, tous les outils et tous les matériaux importés en Canada viennent des Iles Britanniques et des Etats-Unis, où les uns et les autres sont connus uniquement sous des noms anglais.
Allez donc faire à un marchand de Québec un crime de ce qu’il annonce en vente un job de tweeds, par exemple, ou de Shirting, ou de frillings, de braids de toute sorte, de ginghams, de lawns, drill, drillings, denims, galateas, ete., dont les noms français correspondants de « cotonnade de Rouen », de- «ruche », de « soutache ”, “ganse », « galon », « passementerie», «tresse», « brandetourg», de « guingan », de « linon » et le reste désignent en réalité, le
plus souvent, des articles de fabrication tout à fait différente!
Allez done reprocher à un ouvrier de dire à son aide: « Apporte-moi mon wrench!» (qu'il prononcera wrinch). Essayez done de lui expliquer que l'outil qu’il demande s'appelle en français une « clef anglaise » ! Il vous rira au nez et vous l’aurez mérité, d’abord parce que cette désignation de «elef anglaise » est en elle-même foncièrement ridicule et ne veut absolument rien dire, et ensuite parce qu’elle ne serait comprise nulle part en Canada ni peut-être dans les villes et villages de certains départements de la France. Quel mal y a-t-il alors à ee que eot homme se serve du mot wrench que tous les ouvriers, non seulement de son métier, mais de tous les métiers en Canada, comprennent parfaitement ? Pourquoi lui interdirait-on l’usage de ce mot-là, quand tant de gens sont, de nos jours, autorisés à employer en bon français, entendez-bien, les mots : tramway, dog-cart, lawn-tennis, steamer, betting, bookmaker, bill, drawback, bluff, interview, buggy, lunch, dock, pickles, five o’clock tea, garden-party, trust et une foule d’autres n’ayant ni la formation, ni la filiation, ni la ressemblance, ni le son du français, et qui ne font maintenant partie de la langue de France que parce que l’usage les y a forcément introduits ?
Les langues ne sont l’œuvre ni des grammairiens
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ni des académiciens, pas même des congrès. Elles se font elles-mêmes ; et quand, après des siècles, elles sont parvenues à se créer un renom de langues riches, vous pouvez compter que, à l'instar de bon nombre de ceux qui les parlent, elles ont pris leur fortune un peu partout, assez souvent à la faveur, elles aussi, d’un tas de simagrées pour faire croire à leur scrupule et à leur honnêteté.
C’est ainsi que la langue française s’est faite et est devenue riche. Et n’allons pas croire qu’elle seule ait pris et prenne encore de ces libertés. La langue anglaise et toutes les autres langues en font autant. Il n’y a, certes, pas de mal à cela : mais, dûtil y en avoir, mon Dieu ! les coupables trouveraient
assez leur châtiment dans l’exploitation qu’en font, à leur tour, certains pseudo-savants de notre temps...
Eh! non, il n’y a pas de mal à ce qu’une langue Prenne son bien où elle le trouve. Dans la petite expérience que j’ai acquise au contact des hommes de loi, j’ai pu voir que messieurs les avocats de langue anglaise, gens encore plus scrupuleux que leurs confrères canadiens-français qui le sont déjà ridiculement; j’ai pu voir, dis-je, que messieurs les avocats
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anglais emploient dans leurs documents, sans éprouver la moindre envie de changer de couleur, les expressions : « enquête », « gaisie-gagerie » — (pour se venger de celui-là, les avocats canadiens-français ont composé le mot « gaisie-gagerie-ejectment » qui bat les Anglais d'au moins un gros point) — «saisir-gager », « requête libellée », «tierce-opposition », « folle-enchère », « en délibéré », « lien de droit », «en réintégrande », «en démolition de nouvelle œuvre », «ester en justice», «preuve avant faire droit», «mur mitoyen », «donation entre vifs», «chose jugée » et beaucoup d’autres encore dont la traduction, si elle est possible, ne paraît pas avoir jamais été faite. Cela indiquerait que, suivant les occasions, on peut toujours avec raison employer toute expression étrangère qui n’a pas, à proprement parler, d’équivalent dans la langue dont on se sert. Les mots sont des biens que les langues se passe: t et se prêtent entre elles, quand elles ne se les volent pas. C'est une espèce de réciprocité utile et même nécessaire, et je ne sache pas qu’elle ait jusqu'ici causé la chûte d'aucun gouvernement.
Tenez ! le croiriez-vous ? je connais un excellent fonctionnaire public, homme de grand sens et d’un jugement rare, qui chaque jour assaisonne régulièrement son lunch de bunns sortant des fourneavx de Valiquet. S'il fallait qu'il se contentât de brioches,
il en mourrait, bien sûr, tant il n’a de foi que dans les bunns, entre n di et une heure, Au reste, ce mot bunns, comme ce qu’il désigne, est déjà depuis assez longtemps dans toutes les bouches à Québec ; avant peu il faudra bien qu’il soit dans le dictionnaire de l’Académie, si l’Académie possède un tant soit peu le goût des bonnes choses.