L DE
Il est donc injustifiable de la part de certains puristes de s'attaquer, comme ils le font, aux industriels et aux marchands canadiens-français qui, dans l’exercice de leur état, ont recours aux mêmes moyens dont la magistrature et le barreau se servent avec sans-gêne et si belle grâce. S'il fallait en croire'ces messieurs, les industriels et les marchands seraient presque seuls responsables de la plupart des fautes de français qui se comméttent en Canada. Et l’on tape sur
Ces pelés, ces galeux d’où nous vient tout le mal
avec la ferveur et la raideur de bras que, cela va sans dire, peut seule donner la conviction que l’on a soi-même la conscience pure.
Il y a quelques jours à peine je lisais, dans un
journal de Montréal, un article intitulé « Un petit examen de conscience » et portant la signature de «Pierre Homier». Ce Pierre Homier me paraît être un proche parent du Pierre Suresnes qui, en janvier dernier, commettait dans la même feuille l'erreur assez grave de confondre les langues anglaise et française et de vouluir absolument les faire prendre l’une pour l’autre à ses lecteurs. Depr3 ce jour-là Pierre Suresnes n'écrit plus. Il a passé sa plume au nommé Pierre Homier qui semble avoir hérité aussi de sa maladresse.
L'article « Un petit examen de conscience » a tout d’abord, comme qui dirait, la forme d’une escarcelle ou d’une main tendue; pui: tout à coup ça se change en fouet et tombe comme grêle sur ces diables de marchands industriels qui se permettent, comme ça, de fourrer des mots anglais dans leur langage et leurs lettres d’affaires. Bon pour eux! Ça leur apprendra à y mettre dorénavant un peu d'iroqnois ou d’algonquin, comme celä se pratique dans d’autres rangs encore plus élevés de notre société. Jé cite quelques lignes du morceau :
« Quant au jeuple, nous admettons volontiers que son éducation est à refaire sur ce point; mais encore un coup, celui qui l’a faussée et qui seul maintenant peut . à redresser, c’est le manufacturier. Cela saute aux yeux. »
=tbz
Eh! oui, cela sante aux yeux. Quoi donc? Dame! que l’auteur ne sait Pas ce qu’il dit. Vous avez bien entendu, c’est la faute du manufacturier si des mots anglais s’introduisent dans la langue de notre peuple! Et les mots anglais dont fait usage à tout moment les avocats canadiens-français! et les mots français employés par nos av il blâmer pour ceux-
Pour découvrir les co et leur donner du fouet,
Car, enfin, s’il faut se scandaliser de ce que des marchands et des industriels, dont l'instruction n’a souvent été qu’élémentaire, mêlent à leur français les mots frilling et wrench, que doit-on penser de messieurs les hommes de loi qui emploient couramment les éxpressions « en délibéré », « chose jugée », “enquête » dans leur anglais, et bill, true bill, ejectment et autres dans leur français ?
Toutefois, veuillez le croire, la faute dans ces cas-
le dit. En France, il ts où la désignation
TT es
terre spécialement pour les colonies, sous le même vocable qu’on iui donne à son lieu d'origine, quand on n’a pas de terme équivalent pour le faire en français. À Paris et dans toute la France, on a jugé à propos de laisser s’introduire dans la langue française, outre ceux que j’ai déjà cités, les mots : sport, sportsman, sportswoman, bow- window, steeplechase, steeple-chaser, beagle, wager-boat, volapuk, budget, warrant, waterproof, meeting, skating, speech, wharf, wicket, bitter, rush, gutta-percha, football, gypsy, revival, bull-finch, bull-terrier, trolley, dock, gentleman, gentleman-rider, convict, bar, policeman, match, workhouse, et combien d’autres? Mais ce ne sont pas, je le répète, de tels emprunts
qui puissent donner à crsindre pour l’existence d'aucune langue; c’est plutôt ce qui maintient. une langue, en lui permettant de répondre à toutes les exigences raisonnables. Le véritable danger vient d’ailleurs, comme nous allons le voir.
Si les savants messieurs qui se sont donné la mission de veiller sur les destinées de la langue française en Canada avaient réellement à cœur de travailler à son épurement, au lieu de faire de loin-
taines excursions à 1 tions vieillottes eth des mots étrangers être dans notre la
serions plus tard
eigner là-dessus les Français eux.
mêmes qui oublient tout depuis quelque temps, Je ne nie pas, non plus, qu’il soit très utile d comme fit monsieur
ines voyelles et diphart. On doit admettre
plus à propos et plus méritoire. attendez! il faut s'entendre sur la définition de l’anglicisme, Le vieux petit Larousse que
st
j'ai à ma disposition dit qu'un anglicisme est une « locution propre à la langue anglaise et transportée dans une autre langue». Voyez donc! Naturellement, s’il existe de ces machines-là qui ont la langue anglaise pour point de départ, il doit y en avoir pareillement qui proviennent d’autres langues. Voyons un peu, par exemple, ce que c’est qu'un gallicisme! Larousse dit que c’est une « forme française transportée à tort dans une autre langue». Nous voilà fixés! Ainsi donc, si je traduisais «il vient de partir», qui est une façon de parler propre à la langue française, par he comes to depart, ou bien « il fait un vrai temps de chien » par it makes a true time of dog, je commettrais dans :non anglais des gallicismes eapables de faire rougir un Miemac jusqu’au bout de ses raquettes. Et s’il arrive que nous fassions le même genre de version de l'anglais en français, la bêtise que nous commettons se trouve aussi carabinée que l’autre, n’est-il pas vrai !
C’est cela, l’anglicisme. Il a déjà causé des torts incalculables au parler français en Canada, et il est fatalement destiné à en compléter la ruine s’il n’y a jamais que des branle-bas de bastringue, des susurrements de compliments et des dîners à cinq piastres. par tête pour enrayer la marche du fléau.
Voyons maintenant dans quels rangs de la population québécoise il se commet le plus de ces énor-
mités ; nous trouverons peut-être à réfléchir quelque Peu sur ce qui se fait on ne se fait pas actuellement porr en arrêter le cours.
Les mots que je vais citer n'ont pas été pris dans un dictionnaire. Je les ai entendus de mes oreilles, et toutes les personnes ici présentes les ont entendus et les entendent tous les jours comme moi, 1] yena - partout à Québec, de ces anglicismes : il y en a dans l’enceinte de nos parlements, dans les cabinets de nos légistes, d-ns toutes ou presque toutes les colonnes de nos Journaux, dans nos discours, dans nos chansons; il en tombe des lèvres de nos magistrats, de nos échevins, de nos députés au parlement, de nos professeurs, il en descend parfois même de nos chaires de vérité.
(Filer des pièces au dossier. — To fite.)
Le Sort, qui s’est toujours montré généreux envers moi, a voulu que depuis un huitaine d'années je passasse ma vie parmi les hommes les plus charmants que l’on puisse rencontrer dans le monde : je veux Parler de messieurs les avocats, tous gens d’une
se
rigidité de principes à toute épreuve, d’un savoir à tout rompre et d’une aménité de caractère que rien ne saurait assombrir, excepté lorsqu'il leur arrive de perdre une cause et que le client, qui se voit condamné à payer les frais, est, lui, noir de colère. Par bonheur, il se perd très peu de causes à Québec ; celles qui ne réussissent pas se perdent toutes seules, les avocats ont toujours raison.
J’allais donc vous dire que ces messieurs ont tous un langage soigné, fleuri autant qu’il est susceptible de l’être avec des textes de loi, énergique quand cela est nécesaire, doux et aimable toujours. Ils ont le plus grand respect pour la loi, le tribunal, les Règles de Pratique, leur profession, leurs honoraires, les clients solvables et, par-dessus tout, la langue française. Jamais ils ne font rien qui ne soit appuyé sur la saine raison, dicté par la sagesse et, cela va sans dire, couronné ensuite de succès. Ils n’ont de passion que pour le bien, rien ne les tente de mal faire, rien ne les pousse au crime.
Voudrait-on alors expliquer pour quelle raison occulte, en vertu de quelle mystérieuse convention se sont-ils un jour engagés à toujours « filer » leurs pièces au nez du comptable, M. Germain, au lieu de les produire ou déposer tout bonnement au dossier dans la sause? On me dira qu’Hercule « fila» aux pieds d’Omphale. .. Mais, de grâce, arrêtons-nous !
Le
C'est déjà assez d’un exécrable anglicisme sans qu’on y ajoute un jeu de mots capable de défriser la Perruque d’un juge du Conseil Privé. Filons plus loin ! A
(Faire application. — To make appli:ation.)
Après que les pièces du dossier ont été « filées » aux pieds d’Omph.… je veux dire au nez de monsieur Germain, ou plutôt au greffe de la cour supérieure, on se permet de faire... devinez quoi ? Des applications au juge (To make application). Oui, mesdames et messieurs, des applications ; non F8, si vous voulez, de cataplasmes ni de sinapismes Rigollot, mais de demandes ou requêtes «en bonne et due forme» (in good and due form) pour obtenir parfois... devinez encore ? un «changement de venue » (change of venue. )
Voyons! cela vant bien le frilling du marchand et le wrench de l’ouvrier, qu’en pensez-vous?
(4 body politic and corporate.)
À Québec et dans tous les districts de la province, on appelle cela en français : un « Corps politique et
incorporé ». C’est écrit en toutes lettres dans la plu-* part des documents où il est question de compagnies constituées en corporations. Le mot «incorporé », tel qu’il est là, est incorrect et faux. Et, qu’on ne l’oublie pas, ce ne sont ni des marchands ni des industriels qui rédigent ces sortes de documen’;, mais des personnes qui sont parfaitement à même de savoir ce que, d’après son étymologie, « incorporé » veut dire.
Pourquoi alors tant persister à conserver, dans les écrits comme dans le langage parlé, une expression qui est de nature à nous déprécier dans l’esprit de ceux qui nous lisent et nous entendent? Pas besoin d’ajouter que le mot « incorporation », dans
le sens de «constitution légale » ne vaut pas mieux que son congénère.
(The moneys.)
Ce n’est pas tout; on «collecte » aussi «des argents». Imaginez-vous! Il n’est pas ici question de «collections de gros sous » pour épater les pauvres diables qui n’ont jamais rien dans les poches, ni de «collectes >» comme celles de la guignolée en faveur des pensionnaires de la Saint-Vincent-de- Paul; mais «des argents » provenant de certaines
ventes faites par le shérif. I] serait bien facile de dire «les sommes d’argent », ce qui empêcherait les étrangers de rire de nous, du moins, à ce propos-là. Mais, non, «les argents» est une expression courante. Cela se dit tous les jours et est imprimé en grosses lettres dans cert:.n8 documents de la cour supérieure : « Certificat des argents entre les mains du shérif. »
Inutile de mettre cette faute-là au compte des ouvriers ou des petits employés, qui n’ont généralement pas assez d’argent pour pouvoir en parler, comme ça, au pluriel.
(The Bench.)
Un autre exemple. Au lieu de dire qu’à l’ouverture de la séance le juge prend son siège, on le fait «monter sur le banc». Voyons! est-ce traiter un juge d’une manière convenable? Y a-t-il une ombre de bon sens à ce qu’on fasse monter sur un banc celui qui est chargé de représenter la Justice, d’en définir les immuables principes, d’en rendre les sages et irrévocables arrêts? Je comprends que le juge soit tenu de fuir le terre-à-terre des préjugés et des passions humaines; mais, que diable! il ne doit pas être nécessaire qu’il monte sur un banc pour
ee
cela. Personne n’y gagnerait, le juge encore moins * que ceux qui viennent lui demander justice, Tout au plus pourrait-on concevoir qu'avant de sortir du prétoire un plaideur malheureux souhaitât, par vengeance, de voir dans une aussi grotesque position le magistrat qui l’a condamné. Mais, alors, l’exhibition ne pourrait toujours avoir lieu qu’à la fin du procès, non pas au commencement.
(The witness box.)
Pourcuivons! Si l’on fait ainsi irrévencieusement «monter le juge sur un banc», d’un autre côté, on met sans cérémonie les témoins... devinez où? Dans une « boîte », la « boîte des témoins » (in the witness box). Horresco referens. Et, après cela, on sera surpris que des témoins se montrent parfois récalcitrants ! C’est « banc des témoins » qui est la bonne traduction .de witness box; et l’on devrait gard:: la «boîte» pour y fourrer tous les anglicismes comme celui-là qui se commettent avant, pendant et après les débats.
el
(Term. — Charge to the jury.)
Il ne faut pas oublier, non plus, qu’à chaque «terme » (ai each term)—encore un anglicisme pour dire « à chaque session » — de la cour d'assises, il se fait des « charges au jury » comme jamais peut-être Napoléon ne: ft exécuter de plus brillantes à la baïonnette par les &reuadiers moustachus de la garde impériale. Au lieu de «charge au jury », il faudrait pourtant dire : résumé de la preuve ou des débats, sommaire de la cause, ou autre chose, enfin.
(Criminal court. )
À Québec encore, la cour d'assises s’appelle la “cour criminelle ». Comme si une pareille qualification était de nature à relever le prestige des excel. lents magistrats qui y siègent et à les recommander même aux yeux des accusés! « Cour criminelle » est la traduction littérale de Criminal court, je sais; mais c’est précisément cette espèce de traduction qu’il faut éviter chaque fois que les mots transportés dans la langue française y ont une signification différente de celle qu'ils ont dans la langue anglaise.
(Conviction. — Change of venue. — Admission of guilt. — Indictment. — To bring proof.)
On comprend que, une fois rendu là, il n’en faille guère plus pour « amener la conviction de l'accusé » (conviction of the accused). L'avocat de la défense eut beau multiplier ses « applications pour avoir le changement de venue » dont nous avons parlé tout à l’heure, faire ressortir qu’il n’y a pas eu d’ «admission de crime» (admission of guilt), bien que le procureur de la Couronne fût «d'opinion adverse », naturellement ; il eut beau repousser un à un tous les points de 1’ « indictement » (indictment), le malheureux n’a plus qu’à « recevoir sa sentence » et «s’embarquer pour les Plaines ».
Voilà un bouquet d’une demi-douzaine d’anglicismes et une couple de chinoiseries que, pendant les sessions de la cour d'assises, la plupart de nos avocats se font un honneur d’avoir presque constamment à la boutonnière. .. si l’on peut sans sacrilège appeler boutonnière... mettons qu ils les ont à la bouche! « Pour dire le vrai» (to say the truth), si le condamné est un homme quelque peu instruit, la plus forte de ses « convictions » sera que nous parlons fort mal le français. Qui, nous? Les industriels, les marchands? Dame! eux aussi, sans doute; mais pas autant que nos gens instruits, voyons!
— PP à (Contempt of court.)
Une autre expression dont il faudr-it à tout prix débarrasser le langage judiciaire, c’est « mépris de Cour », traduction platement littérale de contempt of court. « Mépris de cour » est tellement absurde qu’il en devient polisson, et tout avocat qui s'adresse à un juge pour obtenir ce qui s’appelle à Québec une “règle pour mépris de cour » devrait d’abord être lui-même envoyé en prison. La leçon vaudrait mieux que tous les congrès du monde, pour le prestige et l’avancement de la langue française en Canada. «Mépris de cour » est un non-sens. En français il n’y a pas pias de « mépris de cour » que de « mépris de salon » ou de « mépris de cuisine ». Que l’on consulte tous les dictionnaires, on ne trouvera nulle part qu’il soit permis de traduire contempt of court par « mépris de cour ».
Alors, donc, qu’a-til été fait depuis quinze ans pour combattre cette expression qui, au point de vue de la langue, est aussi injurieuse que ce qu’elle a la prétention de désigner?
(Under the circumstances. — On the street.)
On traduit ici en français Under the circumstances
sw —
par « sous les circonstances », et l’on promène, sans sourciller, ce charmant anglicisme dans les discours, les conversations, la Correspondance et des documents parfois très importants. C’est une grosse faute; mais vous allez voir comme nous nous rattrapons jotiment d’un autre côté.
S’il est vrai qu’à Québec, et à Montréal pareillement, il se fait une quantité de choses «sous des circonstances » plus ou moins variables et variées, en revanche, on s’y promène «sur la rue» avec une désinvolture qu’il serait vraiment fâcheux de voir enfouie sous quoi que ce soit. Autrefois on se promenait tout bonnement dans la rue, et chacun croyait bien faire. Ce sont des journalistes entreprenants qui ont changé cela. L'un d'eux s’avisa d’orner, chaque jour, la première Page de son journal de l’instantané d’un Personnage quelconque de la politique, de la finance, du commerce, du sport, tout ce que l’on pouvait trouver. Le nom du personnage apparaissait au bas du portrait, et au-dessus se lisait l’intéressante information: « Comme nous les rencontrons sur la rue». Ce fut une véritable révélation. Tous les propriétaires de journaux voulurent avoir leur kodak, leur artiste en embuscade et leurs personnages à croquer. Et, depuis cette époque, les expressions vicieuses « passer sur la rue», «parler sur la rue », «se rencontrer sur la
EN Me
ocats, médecins, marchands et industriels e préférence à l'expression » à laquelle on trouve sans
cre pour qu’elle puisse faire n ton.
it, iln toute otre population soi-disant instrui dant la faute commise par li serait pas aussi 8Tave que celle renfermée dans l’expression « ge Promener sur la rue ». Certes, non. Au point de vue philologique, « je vais mettre mon coat et me promener dans la street » n’est guère plus Mauvais que « je vais prend
rendre à la garde Party et au five-0?
dame X », Dans le Premier cas, coat et street ne font pas, il est vrai, partie de la langue française, mais ils pourraient fort bien avec le temps y être admis,
comme lunch, skating, garden-party et five-o’clock l'ont été ; tandis que « se promener sur la rue » est un exécrable anglicisme qui ne peut pas entrer et qui n’entrera jamais dans le vraiment bon parler français.
Depuis quinze ans, que s'est-il fait pour empêcher ces indécentes promenades « sur la rue » !
t (Registered letter. — As à matter of fact. — Postmaster.)
Les Québécois ont aussi pour habitude de faire «enregistrer » toutes les lettres chargées qu'ils désirent envoyer par la poste. C’est une précantion qui, certes, est bonne à prendre, et les Québécois ne sont pas généralement des gens à rien négliger de ce qui est bon à prendre. En réalité — on plutôt, “comme question de fait», pour me servir d’une autre jolie expression en usage au Palais et dans toute la ville, — ées lettres-là ne sont pas «enregistrées », vous savez, Oh! pas du tout. Elles sont tout bonnement recommandées au directeur des postes qui, moyennant quelques sous en sus du coût ordinaire de l’affranchissement, se charge d’en prendre
Je viens de nomme
Qu A
droite de Posimaster, comme de raison.
En tout Cas, « lettre enregistrée », « comme question de fait » et « maître de poste » sont trois maîtres anglicismes qui fleurissent dans le langage de tous les Canadiens-français, petits et grands, riches et Pauvres, instruits et ignorants. On pent, avec cela, juger de ce que savent faire les autres! Chacun, je suppose, s'imagine que ces expressions, comme bien d’autres, nous sont restées du pur langage du siècle de Louis XIV ou du temps de la Régence, oui-dà!
(To marry.)
A Québec encore, on entend dire à tout moment : « Monsieur Un tel a marié mademoiselle Une telle », au lieu de «a épousé ». Cette expression se voit tous les jours dans nos journaux; elle fait partie du lan-
=". ee
gage habituel de nos élégants, de nos lettrés, de nos dignitaires les plus dignes. Je l'ai rencontrée dans des articles par ailleurs finement retroussés, dans des discours, comme qui dirait, académiques, dans des déclarations faites sous serment, dans de longs et savants jugements où la justice était, il est vrai, encore mieux traitée que la syntaxe; ah, bah! je l’ai vue imprimée dans une revue instituée gardienne des intérêts de la langue française en Canada, et l’article dans lequel elle étalait ses charmes au beau milieu de la page portait le nom de l’un de nos docteurs ès lettres les plus grandiloquents. Mais pour le moment, si vous le permettez, nous ne sortirons pas de l’enceinte du Palais de justice où il y a encore une infinité de choses curieuses à voir, sans que nous ayons la peine de les chercher, tout étant exposé au grand jour et ne semblant nullement avoir envie de se cacher. Si vous voulez, nous nous en tiendrons encore aux anglicismes.
(Enquête continued generally.)
Dans toutes les parties du Palais de Justice, à Québec, cela se dit et s'écrit en français : « enquête
continuée généralement ». Seulement, la version française se trouve, sans que l’on semble s’en apercevoir, à exprimer tout le contraire de ce que dit la version anglaise, Continued generally signifie que l'enquête est remise à une date sur le choix de laquelle les parties s’entendront plus tard; tandis que, en français, « continué » — (« généralement » ou « généralissimement » le choix est indifférent,) — laisse entendre que l'enquête se poursuit. I] faudrait dire : enquête remise À plus tard, ou ajournée indéfiniment ou sine die.
On the premises. )
Le mot angiais veut dire ici : lieu, maison, dépendance. Dans un bon nombre de documents, cependant, on traduit on the premises Par «eur les prémisses ». Le mot « prémisses » ne pouvant désigner autre c se que les deux premières propositions d’un syllogisme, figurons-nous dans quelle délicate position se trouve l’huissier qui est chargé d'aller dire à un locataire en retard dans ses paiements
«de voir à vider les Drémisses sous vingt-quatre heures »!
(Partition.)
Eh! en parlant de « prémisses », il me souvient d’avoir vu dans un document sortant de l’un de nos principaux bureaux de la ville une déclaration où l’on reprochaïit à un locataire d’avoir, sans permission, enlevé « une partition » en bois qui se trouvait en haut d’un escalier. Le défendeur eut beau s’expliquer, protester, jurer qu’il n’avait jamais su ce que c’est qu’une «portée de musique» en bois ou en papier, il dut « clairer les prémisses »,
{To object. — To make apology.)
Je m’arrête ici un moment, — j’ai peut-être déjà trop retardé de le faire, — pour dire que je ne m'’imagine pas qu’aucun de mes auditeurs fasse objection à ce que je dévoile ainsi quelques-unes des faiblesses de certaines gens qui devraient mieux s’observer, ne fût-ce que pour donner le bon exemple. Voilà que, l'été prochain, voyez-vous, il va venir de France un nombre de: gens-de-lettres pour aider les nôtres à nous morigéner de belle façon à propos de notre langage. Il est bon alors
que, dès à présent, nous tirions les comyter at £ta. blissions les “responsabilités », comme on dit. Si quelqu'un veut s’opposer—à Québec, on appelle cela «s’objecter » — à ce que je continue, qu’il veuille bien m’en avertir, j’abrégerai ma conférence et n’aurai plus que des compliments à faire à tout le monde. Pour tout dire, enfin, s’il m'est. échappé quelque chose qui aurait dû rester dans l’ombre, je suis prêt à en demander le pardon — parmi nos gens instruits cela se dit « faire apologie ».
«S’objecter » est un solécisme, et « faire apologie » un anglicisme pommé. Les deux expressions sont, néanmoins, très en Vogue à Québec et, celles-là aussi, ce n’est pas chez les marchands et les industriels qu’on en use le plus.
(To pay a visit. F.
En voici une autre qui, à la vérité, ne fleurit pas d’ordinare sur les plates-bandes, d’ailleurs très productives, du Palais de Justice. C’est dans les journaux qu’elle germe et pousse le plus souvent, Encore récemment, elle s’étalait dans une de nos feuilles les plus... mettons les plus feuillues, pour la voiler un peu. Quelle qu’elle soit, on y lisait que beaucoup d’érangers se Proposaient de « payer une visite »
em
(to pay a visit) à Québec pendant les fêtes du car- * naval. Voilà une nouvelle manière de faire qui va réjouir bien des gens! Pour ma part, si c’est maintenant aux visiteurs à payer les visites, je vous pro- mets qu’au prochain rhume que je vais attraper, je n’aurai pas moins d’une douzaine de médecins en consultation autour de moi durant un mois.
(Contractors. — Dry goods merchants. — Telegraph operators. — Emission of writs. — Clerical errors. — Left the province.)
Dans une foule de documents que nos hommes de loi échangent entre eux, les entrepreneurs sont désignés sous le nom de « contracteurs », les marchands de nouveautés sous celui de «marchands de marchandises sèches», les télégraphistes sous ‘celui d’ «opérateurs ». Simples peccadilles que tont cela, néanmoins! Ce qni est beaucoup plus grave, c’est que parfois il est question « d’erreurs cléricales ». . Naturellement, cette dernière faute étant plutôt du ressort des autorités ecclésiastiques, je ne m'’en mêle pas.
Très souvent, dans les affidavits, il est dit qu’un
in
débiteur malhonnête est « sur le point de laisser la province », et vous pensez bien que, malgré tout, l’on se réjouit de voir que l'individu a encore l’honnêteté de ne pas vouloir l’emporter.
Dans les mêmes quartiers, on constate aussi qu’il y a des « émanations » de brefs, d’ordonnances, de règles nisi causa, ete. Je ne me mêle pas de cela, non plus. C’est aux officiers du bureau d’hygiène et aux plombiers d’y voir.
(Elevator. — Parliament Building. — etc.)
Non seulement au Palais de J ustice, mais partout en ville où il y a un ascenseur, on l’appelle « élévateur», Franchement, la faute serait plus pardonnable, je crois, si l’on disait tout de suite «un élevage». Allez donc! « élevage », « éleveur », «élevé » ne formeraient bientôt qu'un tout, et les étrangers finiraient par savoir quelles précautions il faut prendre avant de nous approcher.
On ne s’accoutume Pas, non plus, à remplacer « Bâtisse du Parlement », qui est un anglicisme, par « Hôtel du gouvernement » où « édifice du parlement» qui ont, du moins, l’avantage pour nous d’être du français. «Edifice du parlement », oui;
ie
mais non pas « édifice parlementaire », par exemple, ce qui ne vaudrait guère mieux que de remplacer, comme font certaines gens pincés, «une petite escousse » par «une petite secousse ».
On se sert encore à tout instant des expressions «ordre en conseil » et « gouverneur en conseil». Et lorsqu'on veut faire remarquer que ces traductions littérales de order in council et governor in council sont incorrectes, savez-vous ce que l’on donne pour excuse? Que ce sont des termes consacrés. Eh! je le crois bien, ce sont des termes consacrés: ils le sont tellement qu’il serait maintenant temps de les «“sacrer»” autrement. C’est à jeter littéralement “par-dessus bord », pour me servir d’une traduction de overboard qui vaut tout autant que les deux autres. On doit dire « arrêté ministériel » pour orde; in council ; et «l'exécutif» ou «le conseil des ministres » ou «le ministère » ou «le gouverneur, par arrêté ministériel», enfin, tout ce que l’on voudra, plutôt que «gouverneur en conseil». Parole d'honneur! je crois que « gouverneur en pantoufles » ou «en culotte blanche » serait moins ridicule.
Je sais aussi que, dans le langage judiciaire de Québec, le mot «allégué », pour désigner l'énoncé d’un fait dans une déclaration, est consacré, comme on dit cela de cent autres mots absurdes, sans autre raison que celle de vouloir peut-être se faire pardon-
ner de les avoir employés. N’empêche que le mot «allégué » pris substantivement n’est pas français. Quand même on lit cela dans des documents signés fièrement par des philologues en titre, il n’y a pas plus de confiance à avoir dans le mot que dans ceux qui l’emploient. C’est « allégation » qu’il faut dire. Si l'expression ne plaît pas, dame! qu’on en cherche une autre! S'il n’y en a pas d’autre, qu’on ne mette rien du tout, qu’on se contente de faire un signe, un geste, une grimace: ce serait encore plus français que de dire «un allégué ».
(The line is engaged.)
Voilà une autre absurdité qui, apparemment, est déjà devenue à Québec, elle aussi, ane expression consacrée, pour dire que la ligne du téléphone est occupée. Il n’y a pourtant pas longtemps que le téléphone a été introduit dans notre ville; eh! bien, elle vivra, cette locution vicieuse. Cest un anglicisme, vigoureux et d’une stupidité toute particulière, qui dans notre langage est devenu une mode, une habitude, une nécessité. La première fois que l'information « la ligne est engaigée » se glissa timi-
dement du bureau central des communications télé- : phoniques, le mal n’eût pas été grand, n’eût jamais pris racine si les personnes que l'éducation, la position sociale, la fortune, le train de vie et les titres obligent à donner le bor. exemple ne s'étaient ellesmêmes empressées d’en suivre un mauvais. Aussi trouvera-t-on peut-être difficile de mettre aujourd’hui un terme à cet. « engagement » de la ligne téléphonique, parce que cette expression est dans toutes les bouches et qu'un la répète machinaiement, sans y penser. Allez voir si, dans le Palais de Justice, par exemple, où tout devrait être noble, pondéré, solennel comme la démarche d’un éléphant blanc de. Siam; allez voir, dis-je, si dans le Palais de Justice on se fait le moindre scrupule de propager l’absurde légende qui, au sortir de là, se trouve avoir acquis une espèce d’autorisation de s'implanter dans le public! Non seulement elle y prend de l’autorité, elle trouve là abondamment à s’engraisser. J'’entendais, il n’y a pas encore longtemps, un savant avocat s’écrier: « Diable de téléphone! chaque fois que j'ai besoin de parler à mon bureau, c’est inmanquable, la ligne est engagée, ou bien on me coupe la connexion »,
C’est au complet, comme vous voyez.
Li] LE ]
(Returning officer.)
Il serait temps de trouver aussi, à relturning officer, une autre traduction que «officier rapporteur». Si les expressions « président d'élection », «président du scrutin » ou d’autres de ce genre ne conviennent pas, qu’on abolisse la charge! Ce sera peut-être le plus court et le meilleur moyen de trancher la difficulté.
(How much do you charge... ?)
« Comment chargerez-vous de la page pour transcrire ce document? » « Comment chargez-vous pour me conduire aux bâtisses parlementaires? » ( est “encore heureux que, dans ce dernier cas, l’on ne dise pas : « Comment chargez-vous de la livre ou du quintal?»)
Louis Fréchette me racontait qu’un jour, à Paris, il fit, en compagnie d’un avocat de Montréal, une promenade à travers les Hailes Centrales. Tout à coup l’avocat, apercevant à un étalage des groseilles à grappes comme nous en avons en Canada, demanda à la femme qui en avait la garde :
— Comment-chargez-vous pour les gadelles ?
— Tudieu! qu’est-ce que c’est que cela? s’écria la
fruitière épouvantée qui, apparemment, n’était jamais venue à Québec.
(Change for $5).
— “Av’-vous du change pour un cinq piastres®? »
On entend cela à Québec partout où il y a un billet de cinq dont on désire avoir la monnaie. Et n’allons pas croire que les personnes qui possèdent le plus de ces billets de cinq etique leur position met dans l'obligation de bien parler se gênent d’employer cette expression! Dans nos bureaux publics on n’entend jamais demander autrement la monnaie d’un billet
ou d’une pièce. On dit parfois: «de la change », sans doute parce qu’on est sous l'impression que le genre féminin est plus changeant que l’autre. Je ne veux pas donner d'opinion là-dessus. Les pièces de monnaie de cinq et dix cents, néanmoins, sont désignées indifféremment sous les noms de « p'tit change » et « p'tite change ».
(To accommodate.)
On lisait récemment, dans un journal de cette ville, une annonce-réclame au sujet d’an immeuble
En
magnifique où l’on ge propose d’« accommoder », prochainement, le public de toutes les facons, Gageons que certains locataires vont s’y tronver « accommodés aux fines herbes »!
Plus récemment encore on annonçait en très grosses lettres que des « développements allaient se faire à Québec pour accommoder les chemins de fer qui y entreront ».
Allez dire, après cela, qu’il n’y a pas d’esprit d’entreprise ni de bons cuisiniers À Québec!
Voici que nous avons, mesdames et messieurs, passé en revue près d’une cinquantaine d’anglicismes fort dommageables qui font habituellement partie du langage de nos hommes les plus instruits et les plus marquants de la ville. Si nous avions un peu plus de temps à notre disposition, nous pourrions très probablement en relever cinquante autres, sans compter qu’il y aurait peut-être d’intéressantes excursions à faire dans les jardins de notre syntaxe. Naturellement, ces hommes marquants de la ville de Québec sont, par leur position, plus exposés que les autres à rencontrer les visiteurs étrangers qui viennent dans nos murs faire connaissance avec ce
té —
qu’ils ont entendu appeler les fiers représentants de . la vieille France en Canada. Nous faisons-nous une idée de ce que ces étrangers doivent penser de nous, après une conversation de quelques minutes seulement avec un de nos citoyens «instruits »?
— Monsieur Bâzin, vous êtes membre de l’Académie Française, je crois?
— Mais, oui; et, vous?
— Moi, je suis avocat de la cour criminelle, à son terme, comme de raison.
— Ah!... vous avez une cour crimine'le. Je suis bien aise d’apprendre qu’elle a parfois vr erme, au moins. F
—Pour dire le vrai, monsieur Bâzin, elle en a deux, le 10 avril et le 10 octobre. Mais. à Québec, c'est avec les consulte: qu’on fait le plus.
— Ah! vous avez aussi des consultes; je croyais qu’il n’y en avait qu’en Suisse,
— Par-ici on en donne tant qu’on pent, monsieur Bâzin, Tenez! moi, j’ai le téléphone à mon bureau, je me fais donner la connexion avec n'importe pas quelle maison d’affaires, et...
— Et vous aimèz mieux cela que d’aller plaider devant le tribunal?
— Certain, monsieur Bâzin. Devant la cour, voyezvous, on a beau filer ses pièces comme il faut et arguer ses Causes du mieux qu’on peut, on court
er
toujours une chance de se faire débouter ses actions, et...
— Comment donc! est-ce que dans ce pays on... déboute. .. des actions?. …
-—, Nous avons des juges qui le font, monsieur Bâzin. Naturellement, ça choque toujours, on grogne et on finit par se faire asseoir, quand ça ne va pas jusqu’à la règle pour mépris de cour. J’ensais quelque chose. Je me suis fait prendre une fois. Je m'en rappellerai toujours.
Inutile d’aller plus loin! René Bazin en a assez pour faire le sujet d’un gros volume sur l’avenir de la langue française en Canada, et il se rembarque aussitôt pour le Havre.
Tous ces étrangers n’ont pas la brusque franchise de madame Sarah Bernhardt; mais combien y en a:t-il qui doivent un peu penser comme elle sur notre compte! En France on parle français mieux que nous, c’est admis; et l’anglais que l’on entend à Londres est très probablement meilleur que celui de Québec. Cela dépend, en premier lieu, de ce que les deux langues sont mieux enseignées dans ces pays-là que dans le nôtre, c’est incontestable; mais, disons-le, cela dépend aussi de ce que là-bas chacun s’observe beaucoup mieux que nous ne le faisons chez nous. Aucune des fantes que nous venons de signaler n’est, j'ose dire, prise par le très grand