Montaigne n’a pas échappé à cette contagion
“ En telles actions, dit-il, (les festins de l’ordre de Bon-Temps, à Port-Royal), nous avions toujours vingt ou trente Sauvages, femmes, filles et enfants, qui nous regardaient officier. On leur Raillait du pain gratuitement. . . Il arriva trois ou quatre fois que tous s’en allèrent ès endroits où ils savaient y avoir de la chasse et emmenèrent un des nôtres. . . Ils avaient soin de lui (comme d’autres qui sont souvent allez avec eux) plus que d’euxmêmes, disans que s’ils mourraient on leur imposerait1 qu’ils les auraient tués ; et par ce se conoit (connait) que nous n'étions point comme dégradés2 en une île, ainsi que le sieur de Villegagnon, au Brésil ” Lescarbot, Hist. de la Nouvelle-France, Tome II, p. 555-6.
Voilà, sous la plume d’un érudit “ es langues, ’ l’idiome que parlaient les fondateurs de l’Acadie, en 1606, deux ans avant Rétablissement de Québec par Champlain. Il est à noter que l’Histoire de la Nouvelle-France de Lescarbot est le premier ■ouvrage français écrit en Amérique, puisque c’est à Port-Royal même qu’il fut en partie composé. Lescarbot est acadien, comme Champlain et de Maisonneuve sont canadiens.
Les vicissitudes qui vont assaillir la colonie acadienne jusqu’à ce qu’elle succombe dans le grand cataclysme del755, •commencent dès son berceau. Les Anglais détruisent Port- Royal, en 1613, et en déportent les compagnons de De Monts •et de Lescarbot, qu’ils remplacent par des Ecossois. 3
Leur règne est de courte durée, et le traité de Saint-Germain (1632) restitue l’Acadie à la France.
De l’occupation anglaise de l’Acadie, ou Nouvelle-Ecosse, avec Sir Alexander pour gouverneur, il est resté dans la langue quelques noms de famille, aujourd’hui francisés, les Melansons,
1. — Imposerait signifie ici imputerait. Le mot a été conservé en Acadie [avec la signification de empêcher. Nous disons : Qu'est-ce qui vous impose de venir ? Rien ne vous imposait de le recevoir comme il faut.
2. — Expression conservée au pays de Québec, et qui signifie rester •en panne, abandonné, égaré, perdu.
| 3. — Nous disons Ecossois pour Ecossais, comme, en France, on dit Hongrois, Viennois, Albigeois, etc.
les Caissies. Nous appelons gros-jacques, indistinctement, le* penny anglais et le sou français. Ce terme générique sert même à designer le cuivre et tout alliage cuprique. En voici F origineprobable.
Durant le séjour des Ecossais en Acadie, les pièces de monnaie courante furent à l’effigie de Jacques VI d’Ecosse, devenu, après la mort d’Elisabeth, Jacques Ier d’Angleterre, et remplacèrent celles qui portaient les lis des rois de France, toujours assez rares. Les Acadiens s’en accomodèrent ; mais ils donnèrent à la pièce de cuivre, ornée de la face joufflue et du ventre rebondi du roi d’Ecosse et d’Angleterre, le nom dérisoire de gros, ou plutôt de grous jâcques, qu’elle porte encore aujourd’hui, quel que soit le monarque régnant. 1
Aussitôt que l’Acadie eut été rendue à ses premiers maîtres^ le commandeur de Razilly fut envoyé pour en reprendre possession et la coloniser. Il partit d’Auray, petit bourg breton, en 1632, avec deux navires montés par trois cents hommes "d’élite”, dont douze à quinze étaient mariés et emmenaient leurs femmes avec eux. Neuf ans plus tard, Charles de Menou, seigneur d’Aulnay de Charnisay, conduisit à Port-Royal un second contingent de colons. La nation acadienne presque
1. — Les mots empruntés aux vainqueurs, ou qui les désignent, sont souvent marqués, par les vaincus, d’un cachet de mépris. C’est ainsi que herr, seigneur, personnage de haut rang, en allemand, est devenu hère, un pauvre diable, un homme de rien, en français ; ross, nom poétique du cheval, au temps des invasions des barbares n’est plus pour nous qu’une rosse, une haridelle ; land, la terre du seigneur, trop souvent tyrannique, signifie une lande infertile ; buch a fait bouquin ; villa, vilain, etc. Anglais au xxve et xve siècles, était synonime de créancier, et goddam, synonime d’Anglais : "Sus aux goddams, ” crie Jeanne d’Arc, la sainte, à ses soldats. C’est en vertu de la même loi que les Acadiens ne parlent qu’anglais aux animaux, et ne jurent qu’en langue anglaise.
Les portraits et effigies que nous avons de Jacques Ier nous le représentent comme un roi plutôt élégant de sa personne. Ce sont, probablement des portraits pris durant sa jeunesse, ou flattés et embellis. Voici la. description de Jacques Ier d’Angleterre qu’on trouve dans Historians History of the world, vol. xix, p. 470 : “ A little fat personnage, with large and wandering eyes ;. . .his legs too short for his weight. . . He looked move like a vast seal than a man. ”
toute entière sort des familles venues en Amérique avec Razilly •et d’Aulnay.1
Il s’y greffera quelques rameaux étrangers, principalement de 1671 à 1679 ; un petit nombre d 'engagés venus de Poitou, de la Saintonge, de la Bretagne2; apparemment aussi des matelots déserteurs de la Normandie, de l’Aunis et de la Gascogne ; deux Basques ; quelques soldats licenciés, originaires de Paris, qui tous se fondront dans les deux groupes primitifs, pour former une colonie homogène, adoptant les mêmes coutumes, pratiquant la même religion et parlant la même langue.
D’où venaient les deux groupes primitifs amenés par Razilly •et d’Aulnay, et quel dialecte parlaient-ils ?
Rameau,3 nous dit que d’Aulnay de Chamizay, parent et successeur de Razilly, venait du Bas-Berry, côté de la Touraine; qu’il était né au château de Charnizay, près de Loches.
De son côté, M. Emile Lauvrière, dans la magristrale histoire de l’Acadie, intitulée La Tragédie d’un peuple, qu’il vient de publier (Henri Goulet, Edit. 5 rue Lemercier, Paris), nous apprend que Razilly descendait d’une vieille famille tourangèle, dont les ancêtres vivaient dans leur château familial de Beaumont, peu éloigné de Chinnon.4
1. — Les neuf-dixièmes des habitants de l’Acadie, dont le recensement de 1671 fait mention appartenaient aux vieilles souches implantées par Razilly et d’Aulnay, Rameau Colonie Féodale, vol. I, p. 224.
2. — M. Suite, puisant ses renseignements, comme il le dit, dans le dictionnaire de l’abbé Tanguay, mentionne, Transactions of ihe Royal Society of Canada, 1910, p. 46, parmi les colons venus de Bretagne dans la province ■de Québec :
1662 . Pierre Maillet, de Saint-Coulon.
1720 . Pierre Leblanc, de Saint-Sauveur.
1732 . Guy Joseph Després.
1667 . Sidrac Dugué, officier.
1668 . Yves Roy, de Saint-Nicolas.
1747 . François Richard, de Chante.
1748 . Jean Colet, de Saint-Nicolas de Nantes.
Ces noms patronymiques se retrouvent en Acadie. Mais rien ne prouve -que les familles acadiennes qui portent ces noms viennent de la Bretagne.