‹ Le parler franco-acadien et ses originesChapitre 153 sur 179 · Brunetto Latini, xuie siècle · texte numérisé non relu

Brunetto Latini, xuie siècle

Il ne faut pas s’y tromper, cependant. Cet éclat dont la langue française est aujourd’hui revêtue, est, jusqu’à un certain point, d’apparât. C’est l’œuvre définitive des grands artistes décorateurs, Malherbe, Racine, La Bruyère, Victor Hugo, Chateaubriand. L’origine reste. L’aïeule de madame la marquise était une vivandière, d’aucuns disent une harengère.

Pour connaître à fond une langue, il est nécessaire de la disséquer. Il faut d’abord lui enlever ce qui ne lui sert que d’ornement et, quelquefois, de déguisement ; ainsi avant de faire la dissection d’un corps, on le dépouille de ses vêtements, on le met à nu.

Si le “ sujet ” dont vous faites l’autopsie est un adulte, le scalpel mettra en lumière un organisme arrivé à sa maturité ; mais ne vous dira pas grand chose des premiers phénomènes de son entrée dans la vie; il ne vous révélera pas le mystère de sa genèse.

Celui qui veut connaître l’homme, physiologiquement, doit remonter à sa conception, à sa première cellule, et, de là, le suivre dans ses transformations et ses développements successifs, jusqu’à ce qu’il ait atteint l’âge de sa pleine 'virilité.

11 en est de même d’une langue. Pour en connaître le fin fond, il ne suffit pas de l’étudier dans sa syntaxe et dans sa littérature ; il faut remonter plus haut ; il faut aller jusqu’à ses origines ; il faut entendre ses premiers vagissements ; il faut surprendre le mystère de sa conception.

Les documents que nous possédons ne nous permettent pas de noter, syllabe par syllabe, l’évolution en vocables français des mots latins que parlaient les soldats romains stationnés dans les Gaules, durant les cinq premiers siècles qui suivirent la conquête du pays par César, de la même manière qu’il nous est possible, aujourd’hui, de surprendre, de saisir sur le vif, de voir de nos yeux, d’entendre de nos oreilles, le phénomène qui s’opère parmi le peuple, et de nos villes et de nos campagnes, des mots anglais se transformant en mots canadiens et acadiens.

Sans que nous nous en doutions, nous assistons, présentement, au Canada, je ne dirai pas à la genèse d’une langue nouvelle,

mais à l’altération profonde, sous l’influence de l’anglais, de notre vocabulaire ancestral.

Faisons une mise en scène typique.

Une équipe de jeunes Acadiens s’en va, l'hiver, au haut de la rivière Miramichi, au Nouveau-Brunswick, bûcher pour un patron anglais.

On les loge, au milieu de la forêt, dans une cabane, “ pièces sur pièces ”, c’est-à-dire une cabane sauvage. C’est là qu’ils prennent leurs repas, qu’ils passent les veillées, au milieu des contes et des chansons, et qu’ils dorment, la nuit.

Les Acadiens n’ont jamais eu de “ coureux-de-bois ”, comme les Canadiens ; ils n’ont pas connu la grande forêt, sous la domination française, non plus, ni l’industrie de la coupe réglée de bois sur une grande échelle commerciale. Cette vie, qu’ils vont faire sur le haut de la rivière Miramichi, est tout à fait nouvelle pour eux. Les mots qu’ils emploieront, qu’ils seront dans la nécessité d’employer, pour désigner des objets et des travaux nouveaux, seront, dans une certaine mesure, des mots anglais, ou tout au moins a base anglaise. Ecoutons-les parler français avec des mots anglais.

La cabane sauvage que nous venons de décrire, leurs compagnons anglais, qui ne veulent pas entendre un mot de français, l’appellent camp, en faisant bien sonner le ni et le p. Pour nos bûcheux, cette chose à peu près nouvelle, à cause de ses proportions, deviendra un campe. 1

Camp, mué en campe, avec le son de l’m atténué, c’est le mouvement initial d’un vocable, avec transvasement de matière ; c’est une première transformation syllabique et phonique.' Campe, pour camp, c’est une première cellule.

Le vocable n’a presque pas changé. Pour l’oreille, l’altération consiste en un léger amuissement de m, et en un p français moins sonore ; pour les yeux, en un e muet accolé à la consonne finale

1. — Les Canadiens disaient une campe : Il serait curieux et instructif, pour une étude comparative, de suivre une équipe de bûcherons canadiens placée dans les mêmes conditions, en haut de la'rivière Gatineau, par exemple, et de les entendre élaborer et former, avec des mots anglais, des vocables canadiens correspondant à ceux des bûcheux acadiens.

du mot et qui la fait résonner. La signification reste la même dans les deux langues. Et, cependant, un mot inexistant a été conçu ; un vocable nouveau est né. L’anglais a fourni l’élément plastique, la matière ; le français, le moule, la forme, l’âme.

Ce nouveau-né1, chose vivante, qui procède et de l’anglais et du français, n’est plus de l’anglais et pas encore du français. C’est cependant, un être personnel, distinct, indépendant, capable de vivre sa vie propre et même de propager l’espèce. Il ne lui manque que l’Académie lui ouvrant les portes de son Dictionnaire. En attendant, étant né parmi le peuple, il est, et restera un barbarisme. Si Paul-Louis Courrier l’eût trouvé, ou que Lecomte de l’Isle lui eût servi de parrain, ce serait un néologisme. Du patois, dans le premier cas, du français clans l’autre.

Nous venons d’assister à l’apparition d’un mot embryonnaire. Nous l’avons pris à sa conception ; nous l’avons photographié à sa première entrée dans la vie.

Nous avons vu de quelle manière une syllabe anglaise s’est rapprochée d’une syllabe française, et comment, de ce contact nuptial, une cellule vivante est sortie, un vocable est né. Nous avons été les témoins d’une génèse. Nous en avons suivi les rites ésotériques.

La coupe de bois au centre de laquelle est placé le campe s'appelle, en anglais, shanty. Shanty est un vieux mot français, ■chantier, apporté en Angleterre par les Normands de Guillaume le Bâtard, il y a bien huit siècles. Personne, ici, ne s’en doute. Trouvant au mot un visage plaisant, une allure presque familière, nos gens le prennent tel qu’ils le trouvent, l’adoptent après l’avoir- brossé, débarbouillé, “ changé de hardes ”, et le baptisent canoniquement channeté. Le voilà rentré dans la langue par une porte détournée ; le voilà revenu chez les siens, epii ne le reconnaissent plus.

Le contre-maître du channeté (Ve muet ne se fait pas sentir) s’appelle boss, en Anglais. Le mot de boss, pas plus que le boss lui-même, ne dit rien de bon à nos jeunes bûcheux. Il faut, tout

1. — “ Car le mot, quoiqu’on dise, est un être vivant. ” V. Hugo.

de même, et le désigner intelligiblement et le subir. Ils l’appelleront le bâce ; ils se feront bâcer par lui, quoique, souvent à contre cœur. Encore un mot nouveau, tout à fait exotique, eeldi-ci.

Boss a un synonyme anglais un peu plus relevé, forermn. Foreman passera également dans la langue, sans trop de retapage, et deviendra foremane.

Les travaux consistent dans l’abattage, le bûchage et le hallage des billots : pins, prusse, haricots, cèdres, violons, sapins et franc-bois. L’ensemble des opérations se dit en anglais to log. To log, un infinitif, deviendra loguer, en franco-acadien. Nos gens iront au bois loguer pour Monsieur Snowball1.

Le hallage ordinaire du bois se faisait, en premier, avec des traînes à bois montées sur deux paumelles.

Pour loguer plus économiquement, les Anglais ont introduit le bobsleigh (slé) ; ce qui fait que le hallage des gros billots s’appelle communément, aujourd’hui, bobber ; encore un néologisme. Le hallage, le bobbage et le yardage ont pour objet de mettre les billots en pilots, sur le terrain même des opérations, ou de V api lotter sur la barge du plus prochain cours d’eau. Quelquefois, on le décharge et on Yépâre sur le cours d’eau même, lorsque la glace est prise.

Quand vient le doucin, (la crue des eaux), au printemps, les billots sont mis en ratte et flottés à quelque moulin-à-scie, pour être débités en madriers, planches, lattes et bardeaux : c’est le temps de la drdive. Les déchets, croûtes et son, servent au chauffage.

Pour le commerce de l’Angleterre, les gros billots de pin et de franc-bois sont quelquefois équarris à la grand-hache et à Vharminette, ce qui en fait du bois de tonne.

LTn français de France qui lirait, ou entendrait le récit des opérations qui se font dans un chantier de bois acadien ou canadien, se sentirait écarté comme dans un grand bois ; il n’y comprendrait rien, ou peu de chose.

1. — Le titre de Monsieur ne se donnait, autrefois, qu’au prêtre. Aujourd hui, comme chez Mme Pipelet, il se donne à tout le monde.

Dans cette macédoine de mots nouveaux, ceux qui sont de' l’a,nglais ou tirés de l’anglais : bâce, bâcer, foremane, channeté,. yiarder, loguer, bobber, ratte, draïve, lui seraient totalement inintelligibles. Il ne comprendrait guère mieux le sens précis de bûcher et de bûchage, employés absolument, de hallage, d’abattage, de billots, de prusse, de haricots, de violons, de franc-bois, de doucin, de moulin-à-scie, de croûtes, de son, de cage, de grand-hache, de bois-de-tonne.

A côté des mots issus directement de l’Anglais, et d’autres créés pour l'intelligence d’opérations et d’objets nouveaux, il y a aussi plusieurs expressions parfaitement françaises, ou qui l’étaient, en France, au commencement du xvne siècle, dont il ne saisira pas mieux le sens, tout simplement parce qu’elles sont tombées en désuétude, or que l’Académie ne leur fait pas les honneurs de son Dictionnaire.

Paumelle, par exemple, pour patin de traîneau ou de cariole, et doucin, que l’Académie traduit par cette lourde périphrase “ la crue des eaux ’’, sont de ceux-là. Ces deux expressions sont aujourd’hui perdues pour la langue. Trouvez-moi dans tous vos lexiques un vocable mieux conformé, aux traits plus finement français, un mot plus doux à l’oreille, que doucin ? Paumelle est également un mot de race ; l’un et l’autre manquent à la langue officielle de la France, dans le sens que nous leur donnous

Pilot (prononcez pilo), pour pile, sert de radical à apiloter.. Apiloter vaut empiler.

Epârer procède de épars. Son correspondant, en français, épandre, ne le vaut pas étymologiquement.

S’écarter, pour se perdre dans un bois, littéralement rester à l’écart, n’a pas son équivalent au Dictionnaire de l’Académie.

Sur franc-bois, pour bois-franc, il y aurait à faire tout un travail philologique, dans lequel il entrerait de l’argot.

La glace est prise pour le pont de glace est formé, l’eau est gelée, est une locution exquise, conservée en France.

Bois-de-tonne en est une autre, expressément créée pour désigner un objet nouveau. *

Changer de hardes n’est pas inconnu parmi le peuple de France,.

même celui de Paris, quoique la langue écrite feigne de l’ignorer, voire de le mépriser.

Certains noms d’essence de bois sont plus 'mal aisés à justifier, paraissent étranges, dans tous les cas : du prusse, ou pruce, pour de l’épinette blanche ; du haricot, pour du hemlock, la pruche des Canadiens ; du violon, pour du tamarac, l’épinette rouge du Canada.

Bûcher signifie, absolument, couper du bois à la hache ; un bûcheux (bûcheur) est un bûcheron, et bûchage, l’action de bûcher.

“ Pièces sur pièces ” est une manière de construction, consistant en troncs d’arbres ronds, posés horizontalement les uns sur les autres, et assujettis solidement ensemble, aux encoignures, au moyen de coches taillées en queue d'aronde (du latin a rondo, hirondelle) .

Cabane sauvage est une périphrase qui désigne une cabane conique, le wigwam des Anglais.

Coureux-de-bois, dont les écrivains canadiens ont fait coureur-des-bois : hardis aventuriers, chevaliers errants de la forêt primitive, qui jouèrent un grand rôle dans la découverte et dans la colonisation du Canada par les Français.

Nous voici en présence d’une trentaine d’expressions nouvelles, ou tout au moins étrangères au français académique. Est-ce une langue neuve qui s’élabore ? Pas précisément : c’est une langue qui évolue. Notre langue étant vivante a le droit inhérent, absolu, d’élargir le sens de ses vocables, de le rétrécir, de le changer ; de créer des mots nouveaux, d’en prendre à droite et à gauche, de prendre son bien chez ses voisins. Toute langue qui n’exerce pas ce privilège est stérile et mourante.

Tant qu’il n’y aura que la matière plastique de remuée et transvasée ; tant que la syntaxe, tant que les moules demeureront français, la langue restera française.

L’altération profonde que subit en ce moment, sous la pénétration presque violente de l’anglais, l’antique parler acadien, n’est pas nécessairement une transformation de l’idiome, mais c en est le commencement. Il y a pour nous danger en la demeure. Nous sommes ici, au Canada, vis-à-vis de l’anglais

ambiant et prépondérant, à peu près dans la situation politique et industrielle où se sont trouvés les Gaulois vis-à-vis des Romains, dans les premiers siècles qui suivirent leur asservissement.

L’Acte constitutionnel de l’Amérique britannique du Nord, qui, pour toutes fins fédérales, met la langue française sur le même pied que la langue anglaise, n’en garantit pas la pérennité. Voyez ce qu’est devenue notre langue à la Louisiane, après un siècle seulement de séparation avec la France ! L'effort constant par l’école, par le journal, par le livre, par nos relations avec la France, est nécessaire, si nous voulons ne pas perdre de terrain, si nous ne voulons pas nous exposer, dans un temps plus ou moins éloigné, à perdre tout terrain. Nous glissons sur une pente, il y a, je le répète, danger en la demeure.

Ce que nous avons vu plus haut de la manière dont un mot anglais devient français, parmi nos bûcherons, est, à n’en pas douter, l’image, la répétition, de ce qui s’est vu dans les Gaules durant les premiers siècles qui suivirent la conquête romaine.

L’histoire se répète éternellement. Je ne me figure pas la langue parlée dans les Gaules, durant la première période de l’ère chrétienne, évoluant d’une manière bien différente à celle qu’évolue aujourd’hui la langue française du Canada. On a dû commencer, là-bas, comme la chose se fait ici, par altérer insensiblement les syllabes, les finales d’abord, en changer les traits ; en polir les surfaces trop rugueuses ; en ébaver les angles trop saillants, sauf, quand ils se présentaient en trop grand nombre à la fois, à les faire passer tout ronds, comme il arrive à Paris, aujourd’hui, pour les mots de sport anglais.

Ce furent les substantifs et les adjectifs qui, les premiers, cédèrent. Ils laissèrent peu à peu tomber leurs flexions, jusqu’à ce qu'il n’en restât plus que deux, longtemps conservées, dans la vieille langue.

Puis, presque simultanément, ce fut le tour des verbes.

Finalement, la syntaxe aussi capitula. Avec une syntaxe nouvelle, forme substantielle différente et du latin et du celtique, naquit, après huit siècles de gestation, une langue nouvelle, le roman, devenu, après huit autres siècles de travail et d’épuration, le français de Pascal et de Racine, le français académique.

Quelle sera la complexion de la langue française, au Canada, après huit siècles de domination anglaise ? Que serait-elle aujourd’hui, si nous n’avions devant nous, derrière nous, au dessus de nous, la grande littérature de France, qui nous couvre de son manteau de lumière ? Si nous n’avions pas pour nous la France elle-même, son génie, son prestige et sa gloire ?

Nous glissons sur une pente, Annibal est à nos portes.

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