‹ Le parler franco-acadien et ses originesChapitre 30 sur 179 · Etude sur la langue populaire, p · texte numérisé non relu

Etude sur la langue populaire, p

grous, hounèle, outer ; les autres noms, pronoms, et verbes s’écrivent avec un o et se prononcent comme à Paris, aujourd’hui.

Mais il nous reste d’autres mots en ou, en dehors de la liste de Nisard : poume, pir ourle (jeune oie), pougne, outer, ous, (os) arrouser, rousée, renfrougnée, tourne, coumis, routir, routi, soumeiller, foussé, etc.

S’il était possible de formuler une règle, je dirais que, devant une nasale simple, l’o garde, chez les Acadiens, la prononciation qu’il a en France : bon, fripon, nom ; mais quand m ou n se double, en français, l’o qui précède s’allonge en ou, et le premier des deux m ou n tombe : une boune persoune, une fripoune, noumer, etc. . Devant toute autre consonne, c’est l’usage qui détermine l’emploi de o et de ou.

Comment ou s’est-il transformé en o dans ces mots, et dans un grand nombre d’autres, et, inversement, par quel procédé o est-il, dans plusieurs cas, devenu ou ? La manière dont les Quarante Immortels firent le triage des o et des ou, sous le regard olympien de Louis XIV, ne prouve rien, au point de vue philologique. Leur décision fut de l’arbitraire linguistique, érigé en statuts, ayant force de loi, avec la sanction d’un pouvoir souverain. Le peuple procède autrement.

S’il n’y a pas dans la nature, de saut brusque pour la mutation des espèces, il n’y en a pas davantage pour l’évolution des mots, de leur sens et de leur prononciation par le peuple. Le u latin a pu, du premier coup, donner ou à la langue romanoceltique, parce que les deux voix se traduisent l’une l’autre parce que les deux sons se confondent, et que les deux languesmères, le latin et le celtique, sorties l’une et l’autre de la même matrice, avaient conservé des traits communs de ressemblance ; mais u n’a pu devenir o en français et o se changer en our que graduellement.

Les phases chromatiques, si je puis dire, par où le son de Vu et de l’o latin ont passé en se transformant, n’ont pas été notées, en français ; notre alphabet, surtout pour les sons étrangers au latin, étant peu phonétique.

Cela est tellement le cas, qu’il nous est parfois impossible, en lisant les vieux auteurs, de discerner, par la graphie, si, dans le

mot que nous avons sous les yeux, la voyelle o est longue ou brève, ou même, en certains cas, si elle donnait le son de ou, ou de ai.

Dans ce vers de la Chanson de Roland : ... “En la fosse des lions où (Daniel) fut enz ”, comment Charlmagne et ses paiies prononçaient-ils fosse ? Etait-ce foce, fôce, ou fousse ?

Sept siècles après l’apparition de la Chansonde Roland, comment Moliere prononçait-il le meme mot épelé de la même manière, dans ces vers de Y Etourdi : Act. II, sc. 2 :

Il s’est fait en maint lieu contusion et bosse Et vient d’accompagner son papa dans la fosse.

Comment un étranger le prononcerait-il, aujourd’hui, s’il le voyait pour la première fois, soit dans un livre, soit même dans un dictionnaire ordinaire, et qu’il connut l’exacte prononciation de l’Académie donne à brosse, rosse, carosse, Ecosse ?

Littré condamne ces deux vers de Molière, comme ne donnant qu’une assonance, au lieu d'une rime. Je serais porté à me ranger du côté de l’auteur de Tartufe, et à croire que fosse et brosse rimaient suffisamment ensemble, au xvue siècle, soit que l’o de fosse fut bref, soit, plutôt, que celui de brosse fut long. L’examen du radical de l’un et de l’autre terme peut laisser supposer l’une et l’autre prononciation.

Ces deux mots rimaient l’un avec l’autre en Berri et, sans doute aussi, dans tout le centre de la France, au temps où vivait Molière, puisqu’ils riment ensemble, aujourd’hui, en Acadie. Seulement ils se prononcent, ici, l’un fousse, l’autre brousse. L’o long de fosse et l’o bre f de brosse se sont l’un et l’autre allongés en ou, où ils se confondent.

Ne pourrait-on pas déduire de ceci que la tendance de l’o dans une certaine classe de mots, ceux qui se terminent en osse, par exemple, a été de s’ouvrir en o, puis en ou. L’Académie a arrêté, au passage, le développement de certains mots que les écrivains n’avaient pas encore consacrés.

Ce qui paraît certain, en tous cas, c’est que le son de l’o a varié, en Français, dans un nombre assez considérable de vocables.

Non seulement le u, le o, et le au du latin ont donné des sons

qui ont varié dans le même mot français, ils ont en plus, dans certains cas, imprimé aux mêmes mots, une signification qui change selon que la syllabe est brève, longue, ou prend la forme de ou. Ce champ, assez circonscrit, de la sémantique, mériterait peut-être une étude particulière.

Prenons l’accusatif latin populaire rotulum (radical rota, roue ) où, après la chute du t médial, il est resté ro-ulum, dont un grand nombre de vocables français : rouler, rouleau, rôle, râler, enrôler, contrôler, roulis, roulier, dérouler, etc., sont sortis.

Les dérivés de rota, ou de rotula, d’un côté, et de rotulum, de l’autre, en admettant l’étymologie reçue, ont, en Acadie, une signification différente, selon que la voyelle radicale se prononce o, ô, et ou.

Dans les mots qui s’écrivent par un ô long et par un ou, dans rôle, rouleau, enrôler, rouler, roulis, roulette, par exemple, le sens est le même en Acadie qu’en France. Mds à côté de rôle, rouleau, rouler, nous avons rolle, rolon, roller, où l’o est bref et la signification du mot, différente.

Nous roulons une barrique ; une voiture roule lourdement ; nous nous roulons nous-mêmes par terre, comme on fait dans le royaume de France et de Navarre ; mais nous rollons nos manches de chemises et le bas de nos pantalons ; nous rollons notre adversaire1 2, ou, ce qui revient au même, nous en faisons notre rolle, ce qui veut dire que nous en venons facilement à bout.

Rollon, cas rigime, est le doublet de rouleau ; mais un rollon est plus long qu’un rouleau ordinaire. On place des rollons sous un corps lourd que l’on veut mouvoir, ou mouver 2 , comme nous disons. Pour rendre un chemin praticable, dans un passage marécageux, on se sert de rollons juxtaposés et placés en travers. Ces chemins sont appelés aujourd’hui, par les Anglais chemins de corde-de-roy .

Nos écardeuses (cardeuses), d’un autre côté, roulent la laine en rollons, qu’elles appellent aussi des écardons.

1. — “ Ha ! ribaulfc, es-tu là ? Tu me fais desplaisir, mais je te rollerai ” (battrai). Du Cange.

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