‹ Le parler franco-acadien et ses originesChapitre 5 sur 179 · Ceci était écrit avant la Grand -Guerre · texte numérisé non relu

Ceci était écrit avant la Grand -Guerre

tous ceux qui avaient soif de jouissances, d’honneurs et de maîtres, se haterent de 1 apprendre ; à l’école, au théâtre, dans les temples, on n entendit que le latin, plus ou moins compris, d ailleurs, de tout le monde ; le commerce et les hautes relations sociales ne connaissaient point d’autre langue.

Pendant de longs siècles, il ne fut plus question du parler obscur des vaincus. La langue impériale de César était, apparemment, comme ses légions, maîtresse incontestée de la Gaule et du monde.

Et cepandant, nous le savons par certaines remarques de Sidoine Apollinaire (ve siècle) et par saint Grégoire de Tours (vie siècle), les dialectes indigènes, altérés et méconnaissables, continuaient d’exister dans l’ombre. Ce n’était plus du celtique ; mais ce n’était pas non plus du latin. C’était une langue nouvelle en voie de formation.

Cette boutade de Postumianus, rapportée par Sulpice Sévère, (ive siècle), est bien connue des philologues : Tu vero vel celtè, aut si mavis, gallicè, loquere, dummodo jarre Martinum loquaris. Parlez-nous celte, dit le juge à l’avocat de l’une des parties, ou, si vous le préférez, gaulois, pourvu que vous nous parliez de Martin. Martin était l’objet du litige.

Le celtique, c’était l’antique parler, le gaulois, la langue nouvelle, qui s’élaborait.1

Nous savons, par d’autres témoignages, que le bilinguisme régna longtemps au pays de nos pères, après la conquête romaine : le celtique d’abord, puis, lorsque la langue nouvelle fut constituée, le gaulois, ou langue romane, à côté du latin officiel.

Il y eut même, en certaines provinces, le trilinguisme, notamment à Marseille, colonie phocéenne, où le grec, durant plusieurs siècles, fut enseigné dans les écoles et parlé parmi le peuple, à l’égal, et presque à l’exclusion, du latin.

Les habitants de toutes les divisions de la Gaule entendaient,

1. — “ Les langues ne sont organiques que dans la période de leur formation. ” Gaston-Paris, Etude sur le rôle de l’accent latin dans la langue française, p. 4.

-alors, le latin à peu près comme nos compatriotes établis aux Etats de la Nouvelle-Angleterre comprennent, aujourd’hui, et très volontiers parlent, l’anglais ; mais là langue du foyer, ■en dehors des villes et des grands centres, fut, durant les premiers siècles qui suivirent la conquête, le celtique.

Au contact des Romains tout puissants, le celtique s’altéra, et quand, au ve siècle, les Francs se furent rendus maîtres de l’est et du centre de la Gaule, il était devenu le gallice, dont nous parle Sulpice Sévère.

Comment, au juste, s’est opérée cette transformation, nous ne le savons pas. Les cinq siècles que dura la domination de la Rome républicaine et impériale, furent témoins de la grandeur et de la décadence de l’empire des Césars.

Sa grandeur, Rome la devait à ses légions victorieuses, aux vertus austères de ses citoyens, à l’éclat de sa civilisation grecque et orientale, à la religion chrétienne, dont elle devint le siégé. Sa chute lui vint extérieurement des barbares, surtout de ceux de la Germanie, Wisigoths, Burgundes, Huns,1 qui, pour arriver jusqu’à la capitale du monde et la détruire, passèrent, le fer et la torche à la main, fantassins et cavaliers, sur le corps tout lacéré de la Gaule. Les causes internes de sa ruine furent son asservissement à des maîtres, son amour des richesses, son oisiveté, sa corruption.

Aucun évènement pareil à la chute de l’empire romain ne s’était vu auparavant dans le monde. Ce qui resta de la France, de l’Italie, de l’Espagne, après la prise de Rome par Alaric (410), et la chute de l’empire d’occident (476), ce fut ce qui était resté sur les flancs du Vésuve, après que la lave brûlante y eut passé : Herculanum, Pompéi, calcinés et ensevelis sous les ruines.

Tout avait été renversé, incendié, détruit, dans les Gaules : monuments publics imités de ceux de la Grèce et de l’Italie; églises chrétiennes et temples païens ; richesses inouïes de toute

1. — Attila, roi des Hun^, appelé le “ fléau de Dieu ”, se vantait que là où son cheval avait passé, l’herbe ne pousserait plus. Guillaume II d’Allemagne, quinze siècles plus tard, fut hanté du même rêve tudesque.

nature; peintures, sculptures et collections d’objets d’art; chaires 4’enseignement, écoles, universités et bibliothèques. La langue latine elle-même, la langue d’Horace et de César, gisait méconnaissable, sous les décombres.

Quant à l’antique idiome des Celtes, ce fut comme s’il n’eut jamais existé. Rien ne restait debout de ce que la barbarie avait pu détruire.

C’était l’heure où la vie qui se retire laisse à la pourriture les germes d’une vie nouvelle qui s’élabore. Heure d’abattement suprême ; travail mystérieux de l’être qui se renouvelle. La gestation de l’idiome nouveau dura plusieurs siècles.

Quel était-il donc ce nouvel idiome, sorti du latin et posé sur le sous-sol celtique, qui poussait ses tiges vigoureuses au travers des décombres amoncelés par les Romains et les barbares ? Nous l’ignorons tout à fait ; nul monument, nul texte remontant à cette époque, ni à aucune date antérieure au ixe siècle, n’en est venu jusqu’à nous. Et, cependant, nous savons, à n’en pouvoir douter, qu’il existait toujours dans les Gaules une langue populaire à côté de la langue officielle, et que cette langue, au temps même de Charlemagne, avait grandi en importance, et d’ores et déjà commandait le respect. Nous voyons que le concile de Tours (ixe siècle), dans le dessein de mieux faciliter la diffusion du dogme chrétien parmi le peuple, recommande de traduire les homélies en langue romane et germanique.1 Aucune de ces homélies n’est parvenue jusqu’à nous.

1. — Visum est. .. ut easdem homilias, quisque apert'e transferre studeat in rusticam Romanam linguam , aut in Theoticam ( tudesque ), quo facilius ■cuncti possint intellegere quœ dicuntur. ”

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