Formation de la langue française, p
Si tel est le cas, Marc Lescarbot, qui écrivait à Port-Royal -d’Acadie, un demi-siècle avant Boileau :
Pour la rendre sujette à l’empire français Et encore y asseoir le throne de nos rois.
devait, ce semble, prononcer comme le législateur du Pernasse.
Il est malaisé, aujourd’hui, sinon impossible, de préciser la prononciation exacte de la diphtongue oi dans chaque mot où nous la rencontrons, aux xvie et xvue siècles.
Quand d’Aubigné nous parle de “ vingt gentilhommes écossais ”, je suis porté à croire que le compagnon de Henri I\ prononçait ce mot écossais, comme il l’orthographiait, et qu’il se prononçait alors, et comme se prononcent aujourd’hui, les mots Hongrois, Bavarois, Chinois, Danois. Ce qui me le fait croire c’est que nous disons encore Ecossois ( Ecoswâ ), en Acadie, au lieu de Ecossais.
La plupart de ces sons ont passé les uns dans les autres, 'sans méthode, capricieusement, arbitrairement. A côté de Français, par exemple, nous avons le nom propre François ; à côté d'Anglais, Langlois. Aux premiers siècles de la langue, c’est français que l’on disait, comme dans la Chanson de Roland: “ Dient Franceis ”. Puis ce fut français et enfin français.
On écrivait ai, aux xve, xvie et xvue siècles, un grand nombre de mots qui se prononçaient ei ou è : monoie, foible, parottre, je faisois, etc. Nous avons nous-mêmes effroi à côté de effrayer et de frayeur.
La diphtongue ai, nous vient de l’è latin long, et aussi, dans certaines conditions, de 1 ’i : Rex, lex, très, seta, ont donné rai, loi, trois, soie ; pectorale, sexagenta, ont fait poitrail, soixante ; pendant que fides, digitus, nigra, directum, ont donné foi, doigt, noir, droit. 1
Dans un petit nombre de mots, cependant, Ve latin entravé donne e, en Acadie, au lieu du oi, français. Tectum, par exemple, à côté de toit a laissé tet, (le t final se faisant sentir), écrit tect,
1. — L’habitant du pays de Québec dit droit, prononciation qu’il tient « du picard ou du normand.
dans les vieux auteurs, et qui signifie abri pour les pourceaux et la volaille 1.
Ailleurs, il donne i : sedere, seoir, asseoir, fait assire, en Acadie, forme qui nous vient de la Picardie, ou de l’ouest, plutôt que de la Touraine et du Berry : Vas t’asszre ; ôte-toi que je m’as— sise. On a dit aussi en français, je m’assieds.
Mihi (à moins que ce ne soit me), qui a donné au picard mit au provençal mi et mei, au français moi, a laissé mwâ en Acadie. Moi et mwâ c’est tout un.
E pour oi est du pur normand-picard.
La règle du i latin faisant oi en français, souffre quelques exceptions. Rigidus, spissus, disons, après avoir donné à la langue roide, épois, dois, font aujourd’hui, en France et en Acadie, raide, épais, dais, où a remplace o.
L ’i de plicare donne ployer au français et pleiyer, en Acadie ;; implicare fait employer en français et employer, en Acadie.
Il en est de même de Ve dans necare, lequel est devenu noyer en France. Il reste ici ce qu’il était en premier2 3. On ne se noie pas en Acadie, on se neye, avec un a, qui se prononce e. Nous disons, à l’infinitif, ney-er, en accentuant bien l’yod palatal.
I n mot, issu de 1 ’i latin, assez curieux à relever, c’est broyer . La fomie latine populaire, bricare, prise, apparemment, des langues du nord, a donné broyer au français et breyer ( breiller ) en Acadie.
Ce qui me porte à croire que nous tenons ce mot directement de son lieu d’origine première, c’est que breyer ne s’emploie que dans la locution breyer du chanvre. Une broie, est une breye,.
Oi, nous l’avons dit ailleurs, se prononce ouâ ou wâ, en Acadie, comme à Paris, d’ailleurs, mais avec un son un tant si peu :i plus ouvert.
La Touche, dans son Art de bien parler (T. I. p. 45), nous dit :
1. — “ ... Ne vit rien qu’un tect à pourceaux, où il se traîna" Montaigne.