BALLADE DE LA PILEUSE
BONNE femme, filez, filez la laine blanche !
C'est la saison des nids dans les bois parfumés ; Un rayon de soleil danse sur votre manche Et baigne de clarté les tableaux enfumés...
Bonne femme, filez, filez la laine blanche !
Parmi les nénuphars dormant sur Teau dormante. Les papillons dorés et les papillons blancs S'en vont en tournoyant... singulière tourmente D'ailes qu'on croit des fleurs dans les roseaux tremblants, Parmi les nénuphars dormant sur Teau dormante I
Vous n'irez plus au bois récolter les morilles Qui se cachent dans l'herbe à l'ombre des ormeaux ; Bonne femme, laissez, laissez les jeunes filles Cueillir les fruits à l'arbre en courbant les rameaux ; Vous n'irez plus au bois récolter les morilles !
On dit que vous aviez de belles boucles blondes, Que vous portiez galment, bras nus, les lourds paniers, Et qu'un fichu croisé sur vos épaules rondes. Vous dansiez, tout un soir, sous les hauts marronniers... On dit que vous aviez de belles boucles blondes !
Kl'GfeNK LE MOUEL. 15ÎÎ
On dit que vous aimiez Pierre, le garde-chasse, Dont la tête passait par-dessus les taillis, Et que sur votre cœur vous gardiez une place Pour mettre les bouquets que Pierre avait cueillis. On dit que vous aimiez Pierre, le garde-chasse!
Bonne femme, on en parle encore à la veillée De la noce de Pierre ! — On conte que Suzon Était blanche, était rose, était ensoleillée. Et que le garde-chasse était un beau garçon.
Bonne femme, on en parle encore à la veillée !
Est-ce vrai qu'on vous voit pleurer sur votre ouvrage Quand, par-dessus les blés fêtés par les grillons, Le vieux clocher du bourg annonce un mariage Et fait peur aux oiseaux de ses gais carillons ? Est-ce vrai qu'on vous voit pleurer sur votre ouvrage ?
Suzon, vous pensez donc encore au garde-chasse ? Vous marmottez son nom parfois entre vos dents... Si, dans votre cerveau, le souvenir se lasse, L'amour de votre cœur est plus vieux que le temps ! Suzon, vous pensez donc encore au garde-chasse ?
Depuis que Pierre est mort, Suzon, vous êtes morte î Lorsque pour votre deuil les cloches sonneront, Que le prêtre viendra, sur le pas de la porte. Chercher votre cercueil, peu de gens le suivront... Depuis que Pierre est mort, Suzon, vous êtes morte !
On ne sait plus le nom de Suzon la fileuse... Les filles d'autrefois et leurs doux amoureux Dorment depuis longtemps sous la terre frileuse, Et le chardon fleurit sur leurs tombeaux poudreux ! On ne sait plus le nom de Suzon la fileuse ;
Aussi, filez en paix, filez la laine blanche ! C'est la saison des nids dans les bois parfumés ! Un rayon de soleil danse sur votre manche Et baigne de clarté les tableaux enfumés...
Bonne femme, filez, filez la laine blanche !