EN CORNOUAILLE
LES maîtres habitaient un modeste manoir Non loin du grand chemin qui passait sans le voir. Grâce au double rideau de branche et de feuillage Qu'autour du vieux logis avait épaissi Tàge , Tel que de la fenêtre on ne se doutait pas Du tableau spacieux qui s'ouvrait à deux pas. Mais comme on l'embrassait sitôt dans la campagne Ce paysage intime à la Basse-Bretagne!...
Couvertes de débris et d'un maigre gazon Les montagnes d'Arrhes traînent, à l'horizon, Comme un fardeau trop lourd leurs masses uniformes Que rompent seulement quelques brèches énormes Où, vu le ciel sauvage et l'âpreté de l'air, Involontairement les veux cherchent la mer.
Un sol mouvementé, que découpent par bandes Les champs, les bois taillis, les marais et les landes, S'élance de leurs pieds, et de plis en replis, Se perd dans le lointain comme un large roulis. De ce terrain fuyant, pareils à des balises , Les croix, les vieux men-hirs, les cimes des églises,
Une ruine, un chêne, un revèche hameau,
Un seul toit de genêts fumant sur im coteau
Montent de loin en loin avec une attitude
Farouche et qui convient à cette terre rude;
Au centre Plouié tient, comme un glaive bénit,
La pointe vers le ciel, son clocher de granit;
Au delà Lokefred et ses pâles bruyères,
A droite Brepilis debout sur les tourbières.
Le sombre mamelon de Saint-Michel au bord
De son fleuve muet et de son marais mort;
A gauche, vers Carhaix, dont les tours la dominent,
Comme un serpent coupé dont les tronçons cheminent,
La vieille grande route, au hasard du terrain
Ou contourne ou gravit les hauteurs de Gourin.
Sur ce panorama flottent les ombres vastes
Et les vastes lueurs d'un ciel plein de contrastes,
Ciel vraiment théâtral, soumis par TOcéan
Tantôt au calme plat, tantôt à Touragan
Qu'apporte le vent d'Ouest à Theure des marées ;
Ciel où la pluie ondoie en masses éclairées
Par un pâle rayon, où Faurore, en été.
Porte un voile brumeux et parfois argenté.
L'air a des chants de guerre, ou murmure des psaumes;
Les brouillards au vallon font surgir des fantômes
Qui s'emparent du jour, ou montent les degrés
Sinistres et lointains des montagnes d'Arrhes
Sous les rayons sanglants du soleil qui se couche*
Puis vient la nuit d'hiver et sa lune farouche
Avec les hurlements du fauve carnassier
E^ son azur profond aux étoiles d'acier.
Ciel des Comouaillais, ciel terrible et superbe
Qui dispute au colon le fruit, l'arbre, la gerbe,
Le foyer ! C'est pourquoi la prudente maison
Avait massé des bois entre elle et l'horizon
Et tiré sur ses yeux ce voile nécessaire.
VICOMTE ROBERT DU PONTAVICE DE HEUSSEY. 22Ô
La cour se prélassait dans cette vaste serre Avec son attirail, ses poules, son vieux puits ; Le jardin y cachait sa tonnelle de buis, Ses larges tulipiers, ses cyprès, ses mélèzes, Ses rouges framboisiers, ses bordures de fraises, Et son petit parterre où Ton voyait souvent Les fleurs rire au soleil en écoutant le vent. Mais qu'il avait fallu de soins et d'artifices Pour couvrir le logis de ces arbres propices Et pour les protéger de l'orage envieux.
C'était du trisaïeul que dataient les plus vieux. Le jour où son aîné recevait le baptême , Il planta le premier, comme il écrit lui'-mème ; Et le curé, son aide, à l'œuvre s'échauflfantî Avait béni la plante ayant béni l'enfant.
A partir de ce jour on vit les routes nues Se changer, sous sa main, en larges avenues.
Autour de la maison les ombrages grandir, Dans les vergers voisins les pommiers s'arrondir. Les semis de sapins couvrir les froides terres Et les chênes peupler les talus solitaires :
Ainsi qu'un général dans un fort assiégé Visite, après le feu, l'ouvrage endommagé.
Les vides qu'ont creusés la bombe et la mitraille Dans chaque régiment et dans chaque muraille Et, pour remettre au pair la place et ses abords, Ferme la sombre brèche et remplace les morts ; Après les coups de vent, la pluie et les gelées, Le planteur dihgent parcourait les allées, Les talus, redressait les jeunes plants courbés, Remplaçait les sapins ou les chênes tombés Et, secouru du temps, opposait à Torage, Plus large et plus épais, son bouclier d'ombrage; Bientôt, grâces aux nids qu'ils pouvaient abriter, Les arbres plus touffus se prirent à chanter ;
Par leurs rideaux flottants les roses garanties
Leur durent leur fraîcheur ; dès lors des sympathies
Lièrent la famille et les bois d'alentour,
Doux nœud que Thabitude avait fait jour à jour
Et qu'elle resserrait jour à jour en silence;
Enfants, oiseaux avaient un air de ressemblance :
Quand le chef, couronné de ses beaux cheveux blancs.
Soutenant d'un bâton ses pas un peu tremblants,
S'en allait visiter les plants déjà robustes,
Tous le reconnaissaient, des arbres aux arbustes;
Il courait dans la feuille un frisson de plaisir,
La branche se baissait, qu'il désirait saisir;
Si parfois, avisant un chêne plein de force.
D'un geste satisfait il en frappait Técorce,
Comme il le rendait fier!... 11 parlait à chacun,
Le sage qu'il était, un langage opportun;
Quelque chose de lui passait dans ses élèves!
Lui-même reprenait de la vie à leurs sèves
Et de ses ans chenus oubliait la moitié.
Oh ! vous ne savez pas quelle bonne amitié
Le travail établit entre la terre et l'homme.
Vous les gens du trottoir, vous dont la faim consomme
En vos larges festins, pleins de fièvre et de bruit.
Le fruit du bon sillon , le vénérable fruit ;
Votre or peut acheter ce que le corps réclame.
Mais l'aliment n'a plus le suc qui nourrit l'àme,
Et, croyant vous asseoir au banquet des élus,
Vous ne mangez qu'un pain sous lequel Dieu n'est plus.
Mais celui qui nourrit la terre maternelle
Non seulement pour soi, mais par amour pour elle,
Qui du sable au rocher, de la plaine au coteau,
La couvre jour à jour d'un radieux manteau
De fruits et de moissons, de forêts, d'herbes grasses,
En reçoit à son tour des faveurs et des grâces.
Je ne sais quelle effluve au feu doux et puissant
VICOMTE ROBERT DU PONTAVICE DE BEUSSEY. 231
Lui monte dans le cœur du sol reconnaissant.
Vieux, en. dépit du temps sa voix est jeune encore, Sa tête vénérable a des reflets d'aurore, D'un tranquille bonheur son œil est animé.
De quelqu'un d'éternel on sent qu'il est aimé ! On dirait, au moment où ce vaillant décline, Que la terre fait signe aux champs, à la colline, Aux bois affectueux, aux tremblantes moissons. D'apaiser les lueurs et d'affaiblir les sons^ Décroissant par degrés vers l'ombre et le silence Afin de lui changer la mort en somnolence !
Quand le corps du planteur, porté par les fermiers.
S'en alla du milieu des bois et des pommiers
Avec le fils aîné qui suivait, tète nue ,
Pendant que le ponvoi passait dans Tavenue,
Oh ! comme on s'aperçut que les arbres en deuil
Regrettaient celui-là qu'enfermait le cercueil !
Les plus voisins tâchaient de toucher de leurs branches
Le funèbre manteau qui recouvrait les planches,
Les faibles frissonnaient et, pour lui faire honneur.
Les plus forts s'inclinaient devant leur vieux seigneur,
Secouaient leur couronne et jetaient sur la bière
Une feuille, une fleur, une larme dernière;
Les oiseaux se taisaient, en songeant que le mort
Avait créé pour eux Tombrage où le nid dort :
Dernier remerclment, adieu charmant et triste
De la nature à l'homme et de l'œuvre à l'artiste !
La tombe du planteur est à Loc-Maria.
Arbres, roses, vergers, aucun ne l'oublia.
Un poète passant par. les vertes allées
Entendit bien longtemps après, dans les feuillées,
Tout ce peuple ombrageux, pour d'autres endormi,
Murmurer, chaque soir, le nom de son ami !
ONÉSIME PRADÈRE