LE PIANISTE AVEUGLE
LA valse allait mourir sur le clavier sonore ; Mais raccord expirant se ranimait parfois, Tombait et renaissait pour retomber encore.
Et rinstrument divin chantait comme une voix.
Or, celui -jui jouait cette valse très lente Où les phrases d'amour se mêlaient aux sanglots, Inclinait tout songeur sa tête nonchalante.
Car ses yeux sans regard étaient à jamais clos.
Et tandis que les doigts habiles de l'artiste Faisaient vibrer ainsi l'air aimé des heureux, Dans la nuit de son âme il écoutait, plus triste, Des échos d'alentour le concert langoureux :
MARIE DE VALANDRÉ. 295
Haleine de la femme et frou-frou de la soie, Parfums mystérieux qu'on respire au sérail, Craquement du satin sur la taille qui ploie, Cliquetis des bijoux, soupirs de Téventail,
Vol des couples légers qui glissent en cadence Entraînés à la fois dans un tourbillon fou, Doux serments emportés sur Taile de la danse, Bruit furtif d'un baiser venu d'on ne sait d'où,
Tous ces accents railleurs s'unissaient pour lui dire ; « Que sais-tu du bonheur, toi qui n'es pas aimé ? « Tu ne connaîtras pas l'ivresse d'un sourire ; « Au soleil de Tamour ton cœur sera fermé ! . . . »
Et pendant qu'il prêtait Toreille à ce murmure Lentement sur sa joue une larme glissa ; Personne ne la vit, et cette larme pure Vint tomber sur l'ébène où sa main l'effaça.
Mais quand le lendemain, du bal joyeux lassées, Emportant avec vous l'ombre d'un beau valseur, Vous avez, repliant vos dentelles froissées, De cette nuit de fête évoqué la douceur,
Femmes, nulle de vous n'avait gardé mémoire De celui dont les yeux n'ont pu chercher vos yeux Et qui, le front penché sur le clavier d'ivoire. De ses trilles perlés a couvert vos aveux.