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LE PRINTEMPS DU VIEILLARD

DANS un de ces manoirs aux tourelles gothiques, Débris chers à Tartiste, au poète, au penseur, Et qu'un affreux démolisseur Renferme et transforme en fabriques, Aux premiers rayons du matin, Un vieillard, appuyé sur le fils de sa fille, Promenait vaguement son regard incertain Du perron solitaire à Thorizon lointain.

Des vergers à l'étang, des bois à la charmille. Presque nonagénaire, et les yeux obscurcis Par tant de longs hivers, tant de larmes peut-être. Il voulait contempler, il voulait reconnaître Ce qu'il vit tout enfant près de sa mère assis. Aymar aidait ses yeux, ou plutôt sa mémoire :

— Voyez là, devant vous! Voyez quelles couleurs!

Ce lilas dans toute sa gloire.

Ce frais lilas chargé de parfums et de fleurs !

— Des fleurs ! dit le Vieillard ; la saison rigoureuse Touche donc à sa fin ? — Père, avril est passé ;

Le printemps est bien avancé :

Dans peu de jours la fraise savoureuse Aura tout son carmin. — Eh! quoi, reprend Taïeul,

HIPPOLYTE VIOLEAU. 303

Ce rayon sans chaleur, sans éclat, sans promesse. Que j'aurais cru funeste aux bourgeons du tilleul, C'est le soleil de mai si beau dans ma jeunesse !

Le printemps ? Mais tous les oiseaux Arrivaient avec lui, chantaient sa bienvenue. Le rossignol au courant des ruisseaux,

La fauvette dans les roseaux,

Et Talouette dans la nue.

Ces oiseaux où sont-ils ? Et tes fleurs, tes lilas Par quel suave encens leurs grappes embaumées Se révélaient au loin, même où je suis !... Hélas ! Que me veut le printemps, puisqu'il ne me rend pas Le soleil, les oiseaux, les brises parfumées?... »

Et Taïeul attristé retourne à son fauteuil :

« — Enfant, dit-il, jouis de la saison nouvelle.

Pourquoi languir ici ? Va, ta sœur Isabelle

De ma froide prison ne franchit plus le seuil.

Ta main presse ma main, tes sanglots me répondent...

Ta sœur, je m'en souviens, moi qui ne puis mourir.

Elle est sous le gazon si lent à recouvrir

Ces traits flétris que tes larmes inondent.

Elle est où Dieu m'appelle, où je serai demain, Où l'immortelle vie après la délivrance M'attend, belle et féconde, au terme du chemin, Au but que tant de fois rêva mon espérance.

Ah ! gémis sur ta sœur ravie avant le temps!

Pèlerin fatigué, dépouillé, solitaire.

Comme elle je n'ai plus pour regretter la terre

Le trésor de mes dix-sept ans.

Sa tâche commençait et la mienne est finie.

Qu'avez-vous à m'ofifrir ? Un hiver éternel ? Là-haut sont les parfums, les rayons, l'harmonie, L'impérissable amour, la sève rajeunie :

Le printemps du vieillard, le printemps n'est qu'au ciel.

304 te PAIINASSE BIlKTOiN CONTCMPOIlAlN.

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