L'ADIEU DE LA NOURRICE
(ballade)
VOICI l'heure ! — Au seuil de ma porte S'arrête Tàne du meunier ; A ta mère, dans son panier, Pauvre ange, il faut qu'on te rapporte, Hélas ! tes frères affligés, Autour de ton berceau rangés.
Pleurent et ne peuvent comprendre Pourquoi celle qui m'a donné Son petit enfant nouveau-né, Veut aujourd'hui me le reprendre.
Va, cependant, va, mon chéri, Puisque ta mère te réclame ; Va réjouir une autre femme Dont le sein ne t'a point nourri.
Devant le fagot de bruyère Où je réchaufl'ais tes pieds nus, Avec toi, je ne viendrai plus M'asseoir au foyer sur la pierre.
Ta mère prendra soin de toi ; Mais saura-t-elle comme moi D'eau bénite asperger tes langes, Et renouveler chaque soir Le petit morceau de pain noir Qui préserve des mauvais anges?
Va, cependant, va, mon chéri, Puisque ta mère te réclame ; Va réjouir une autre femme Dont le sein ne Va point nourri.
HIPPOIYTE VIOLEAC» 308
Tu me regretteras sans doute, Et, lorsqu'aux champs tu reviendras, Peut-être tu reconnaîtras Ma chaumière au bord de la route.
Si tu pouvais te souvenir!...
Tiens, regarde bien le raen-hir Et la croix où Toiseau se pose...
Vois, mon amour, regarde encor; Là des genêts aux grappes d'or, Ici des champs de trèfle rose.
Va, cependant, va, mon chéri, Puisque ta mère te réclame ; Va réjouir une autre femme Dont le sein ne t'a point nourri.
Mais ta mère craint ma tendresse, Ah ! tu ne reviendras jamais !
En disant combien je t'aimais Elle accuserait sa faiblesse.
On ne voit point l'oiseau léger Laisser aux soins d'un étranger Son nid caché dans la charmille ; En vain tout refleurit aux champs, Parmi les trésors du printemps Il ne veut rien que sa famille.
Va, cependant, va, mon chéri, Puisque ta mère te réclame; Va réjouir une autre femme Dont le sein ne t'a point nourri.
Mes larmes seraient trop amères Si je n'espérais plus te voir*
A ta porte, j'irai m asseoir Un jour avec tes petits frères.
Devant nous tu devras pasàer, Et tu voudras nous embrasser, Retourner avec nous peut-être...
mon Dieu ! qu'il en soit ainsi !
Oui, j'irai bientôt... mais aussi Si tu n'allais plus nous connaître !
V^a, cependant, va, mon chéri, Puisque ta mère te réclame ; Va réjouir une autre femme Dont le sein ne t'a point nourri.
Adieu, qu'un ange t'accompagne Et te garde dans le chemin !
Adieu ! tu chercheras demain.
Ta pauvre mère de Bretagne.
Pourquoi n'es-tu pas mon enfant?
Ici \e bon Dieu nous défend D'éloigner les fils qu'il nous donne ; Pour eux il nous dit de souffrir ; Aussi nous aimons mieux mourir Que de les céder à personne.
Va, cependant, va, mon chéri, Puisque ta mère te réclame ; Va réjouir une autre femme Dont le sein ne t'a point nourri.