EN LA CATHÉDRALE DE QUIMPER
A M. E. Renan, après une lecture de « La double Prière. »
OUI, lorsque la nuit vient, quand l'ombre sépulcrale, Lentement, doucement, emplit la Cathédrale, Et lorsque, le long- des piliers^ Les dernières clartés glissent, se suivant toutes
Avec des rythmes réguliers Et semblent s'attacher aux nervures des voûtes ;
Lorsque, s'affaiblissant vers les murs latéraux, Sur la pourpre, sur l'or et l'azur des vitraux
Le jour mourant se cristallise.
Et, prêt à disparaître en un rayonnement,
Dans les verrières de l'église.
Allume la splendeur de son dernier moment ;
Lorsque, la nuit venue, au fond de la nef sombre. On voit briller, lueurs mystiques de cette ombre.
Les lampes, ces étoiles d'or.
Parmi la solitude et parmi le silence,
S'élevant d'un plus libre essor, De notre cœur vers Dieu la prière s'élance.
0 maitre, allons prier ! A ce déclin du soir.
Il est doux de marcher ensemble et de s'asseoir "
Dans cette abside solitaire Et de s'abandonner aux troubles renaissants
Qu'éveille le divin mystère, Au milieu du parfum des fleurs et de l'encens.
Le Philosophe pense à l'Avenir. Il sonde Les prohlèmes troulîlants de notre humanité; 11 rend hommage à la Puissance, à la Bonté Du Créateur vivant dans la gloire du Monde.
Sous le tressaillement des seins et des cerveaux, Il constate le Dieu présent, dont il honore, Dans l'Homme et l'Univers, l'Qiluvre incomplète encore Mais qui doit se parfaire en des efforts nouveaux.
Il s'offre pour aider l'Action Inlinie, Ouvrant à l'Avenir l'espoir des jours meilleurs, Car la force du Maître est dans les travailleurs Dont les hras aideront l'acte de son génie.
Soyons des instruments dociles dans sa main. Dure est souvent la tâche et longues sont les fièvres ; Le murmure jamais ne souillera les lèvres Du pieux ouvrier des honheurs de Demain.
Nous acceptons sur nous qu'un poids s'appesantisse Plus lourd, et, résignés aux injustes fardeaux, C'est volontairement que nous courhons le dos : Il faut du temps à Dieu pour faire la Justice!
Cependant nous voulons la Joie et la Beauté Et le Plaisir permis dans le culte des Charmes, Mais soumis au Devoir, à la Souffrance, aux Larmes, Nous aimons la Douleur, cette autre Volupté.
Et, l'œuvre humaine ainsi vaillamment poursuivie, Fiers d'avoir aidé Dieu dans le progrès du Bien, Sans lui rien demander, sans même espérer rien, Nous attendons la Mort, ce repos de la Vie.
Le Poète, lui, rêve au passé radieux : Du rivag-e des mers à la longue montagne, Devant elle chassant toujours les anciens Dieux, La croix du Bon Sauveur a conquis la Bretagne.
Enfermés dans la hutte à l'abri des grands bois, Voici qu'ont pullulé les pieux solitaires, Et, leur payant le prix des âmes aux abois. Ducs et seigneurs soumis fondent des monastères.
Ils montent vers le ciel les fins granits bretons, Suspendus aux portails en riches broderies, Et les clochers à jour, juste orgueil des cantons, Dans la paix des couchants mêlent leurs sonneries.
Les EgHses partout s'élèvent. On entend,
Des rochers de la Manche aux sables de la Loire,
Vibrer les unissons du cantique éclatant
Qui chante le saint nom de Jésus et sa gloire.
0 dogme merveilleux ! tes multiples accents Ont séduit mon oreille et mon cœur de poète, Et, sous l'obsession mystique de mes sens. Mon esprit est docile et ma raison muette.
J'aime comme un enfant tes saints et tes martyrs, Grandis dans les mépris du monde et ses insultes : Pour leurs virginités ou pour leurs repentirs, Tu n'as pas deux autels et tu n'as pas deux cultes.
Tes prêtres cliapés d'or, de soie et de velours.
Je les aime, en l'éclat de tes cérémonies.
Lorsque, dans la raideur de leurs ornements lourds,
Ils bénissent la foule au chant des Litanies.
Et je tombe à genoux sous l'encens et les fleurs. Aux fanfares de l'orgue, à la lueur des cierges ; Mon cœur a des sursauts et mes yeux ont des pleurs : Il est mon Dieu, le Dieu des martyrs et des Vierges !
Il est mon Dieu, le Dieu dont l'extatique émoi Abreuva d'idéal ma soif inassouvie.
Le Dieu qui dans ma vie humaine vit en moi. En qui je revivrai pour l'Eternelle Yie !
Maître, est-ce là prier! Est-ce ainsi que l'on prie? Oui, c'est votre pensée et c'est ma rêverie ;
Le Seigneur les bénira-t-il !
Ce regard en avant, ce regard en arrière.
Quelque Credo vague ou subtil, Est-ce tout? Est-ce assez? Est-ce bien la prière?
Cette prière unique et la même en tout lieu, Cette prière ardente et douloureuse et brève. Qui n'a pas de système et qui n'est pas un rêve, Qui monte comme un cri de notre Ame vers Dieu !
O prière naïve et toujours exaucée, Heureux qui sait te dire avec simplicité ! Il en est, et j'en garde au fond de ma pensée Un exemple touchant qu'un prêtre m'a conté.
Devers Tan treize cent dix, et près de la ville De Lesneven, naquit, fils de race servile, Un pauvre être, voué d'avance à tous les maux, Qu'on nomma Salaûn sur les fonts baptismaux.
Cet enfant souffreteux, rebut de la nature, Etait laid ; son esprit avait peu d'ouverture^ Si peu qu'en la maison d'école où l'avaient pris Les moines, Salaiin avait à peine appris A parler, ne semblant rien voir ni rien entendre. Son regard était triste et son sourire tendre, Mais de cette tristesse et de cette douceur Des idiots, vivant dans un rêve obsesseur. Du moins, son rêve était de très pieuse espèce, Car, dans le bégaiement de cette langue épaisse, Au doux clignotement de ces yeux insensés. On distinguait deux mots à peine prononcés. Les seuls qu'il dit : Ave Maria! Sa science Se bornait là ; c'était, dans cette conscience. Le seul éclair qui put indiquer la raison.
Ses parents étant morts, il quitta leur maison, Et, comme il ne savait aucun métier pour vivre, Il allait mendier son pain, dit un vieux livre. Et marchait chaque jour par le même chemin. De Lesneven à Guic-Elleau, tendant la main, Pieds nus et mal couvert d'un lambeau de futaine.
Il avait pris asile, au bord d'une fontaine,
Dans un bois et dormait sur le sol, à Fabri
D'un vieux cliêne aux rameaux noueux, au tronc pourri.
Chaque jour, quelque temps qu'il fit, en grand liesse,
Il venait à l'Eglise, ouïr la sainte messe,
Accroupi, dans un coin^ le pauvre paria,
Tout seul et bégayant ses Ave Maria.
Et, lorsqu'il en avait dit des mille et des mille,
Il allait demander l'aumône par la ville,
Pour revenir bien vite au bois de Guic-Elleau.
Quand il faisait grand froid, il se jetait dans l'eau
Et restait très longtemps, baigné jusqu'aux aisselles,
Grelottant. Tout à coup, comme s'il eût des ailes.
Il sautait dans le chêne, où, tantôt chevauchant
L'arbre et tantôt pendu par les mains, au doux chant
De VAve Mai'ia souriant sur ses lèvres,
Il demeurait des jours entiers', tremblant les fièvres
Et regardant en l'air, toujours, sans savoir où...
Les gens qui le voyaient l'avaient nommé Le Fou !
Un matin, des soldats de Blois, battant l'estrade.
L'arrêtèrent : u Holà, dis-nous, mon camarade,
Qui donc es-tu? Breton, Français, Blois ou Montfort? »
Et, le tenant toujours, ils le houspillaient fort,
Etonnés qu'il g-ardàt cet obstiné silence ;
Quand, soudain, menacé par le fer d'une lance,
Le fou joignit les mains lentement et pria.
Et c'était si touchant, cet Ave Maria
Psalmodié devant cette troupe en furie !
« C'est quelque serviteur de madame Marie,
Dit le chef, et qui n'est ni pour ni contre nous ;
Laissons-le. » Salaun^ mains jointes, à genoux.
D'une si douce voix récitait sa prière
Que tous, en s'en allant, regardaient en arrière
Son front qui leur semblait rayonnant et ses yeux
Dont le regard avait comme un reflet des cieux...
Et, sans avoir connu ni l'amour ni la haine,
Le fou vivait depuis longtemps, au pied du chêne,
N'ayant parlé que pour prier, quand, une nuit
De l'an de grâce mil trois cent cinquante-huit,
Repoussant les hons soins des femmes du village
Qui voulaient Temmener dans leur maison, vers l'âge
De cinquante ans, le pauvre agonisant cria
Pour la dernière fois un Ave Maria,
Les seuls mots qu'il eût dits pendant sa vie entière,
Et mourut...
On creusa sa fosse au cimetière De Guic-Elleau.
Les jours passèrent et les jours :
On avait oublié Salaiin pour toujours Et nul ne parlait plus de lui dans la contrée, Lorsque, par un miracle éclatant, fut montrée La gloire dont Marie et son fils Tout-Puissant Voulaient qu'on illustrât Salaûn l'Innocent. Sur la tombe du fou délaissée, ô prodige ! Fleurit un lys si blanc, dressant sa haute tige, D'une si douce odeur et d'un si vif éclat. Qu'il n'était pas un bon chrétien qui ne parlât De cet événement, très loin, dans les domaines. Ce lys miraculeux vécut là six semaines, Et chacun put le voir et constater encor Sur ses feuilles, tracés en caractères d'or, Ces mots bénis : Ave Maria!... La nouvelle Du miracle, car c'est ainsi cj[ue Dieu révèle La sainteté de ceux qu'il choisit, rassembla Un grand concours de peuple ; et les gens venus là, Des gens de tout état et de toute paroisse. Afin que le renom du bienheureux s'accroisse Et pour perpétuer un miracle si beau, Pensèrent qu'on devait honorer d'un tombeau L'humble corps que le ciel marquait par de tels signes.
On choisit donc, parmi les hommes les plus dignes, De pieux travailleurs pour creuser tout autour Du beau lys, et chacun fit son œuvre à son tour. Et quand la fosse fut entièrement creusée, Quand la tète apparut, souriante et rosée. Plus belle qu'autrefois, alors ce fut un cri :
Sur les lèvres du Saint le lys avait fleuri !
0 maître, allons prier ! Salaïm nous appelle ! Là, derrière le chœur, je sais une chapelle
Dont l'asile s'ouvre pour nous :
J'y veux dire avec vous la prière bretonne,
Celle qu'on récite à genoux, Mains jointes, d'une voix très lente et monotone.
0 maitre, allons prier! Elle est très douce au cœur, Notre vieille prière 1 Et quel accent vainqueur,
Et quelles grâces souveraines !
Quel espoir, quelle force on puise dans ces mots
Où nos mères et nos marraines Ont enfermé pour nous le baume à tous les maux.
0 maitre, allons prier! La prière si tendre A nos lèvres d'enfant, souhaitons de l'entendre
Réciter encore à nos fds ; Et les mâles efforts et les saines pensées,
Pareils à des moissons de lys, Viendront fleurir aussi leurs Ames exaucées !