GLOIRE A LA LANGUE CELTIQUE
Hommage à M. F. -M. Luzel.
LE Celte se parlait, clans sa beauté première, Sous le ciel d'Orient, d'où vient toute lumière. Il a couru le monde avec les conquérants, Il a suivi le flot des vieux peuples errants. Et fier, libre, invaincu, farouche et solitaire, S'est fait une patrie aux confins de la terre.
Nul dialecte humain n'est plus noble que lui. Vieux comme l'homme, il est encor jeune aujourd'hui. Aussi, quelle vigueur, quelle force est la sienne! Dans ses virilités, on sent la sève ancienne. On croit entendre comme un écho souverain Des peuples qui, naguère, ont vu l'âge d'airain. Il n'a point la douceur des langues éphémères, Mais l'accent guttural et dur des langues mères. Ceux qui l'ont enfanté dans leur cerveau puissant Etaient d'âpres guerriers et des hommes de sang.
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— Non, ce n'est point le chant cadencé de Mireille, Ce chant sonore et doux qui caresse l'oreille, Patois charmant des bruns félibres chevelus , Né d'hier, et qui, demain, ne se parlera plus. Le Celte, sans détour, sans vaine fioriture, Est rude, honnête, franc, brutal. Il est nature. Homère eût emprunté ses vocables railleurs Pour outrer les discours des Ajax batailleurs. Juvénal, pour fouetter les empereurs infâmes , Eût pu prendre leçon près de nos vieilles femmes, Qui , l'écume à la bouche et le sang- dans les yeux. Font voler l'hyperbole en verbes furieux. Rabelais , ce (uiulois , amoureux de la Grèce , Aurait trouvé chez nous des mots de haulte gresse , Des devis pimentés, des farces de conteurs, Dont il eût enrichi ses livres enchanteurs.
Ah ! cette langue-là ne doit rien à personne ! Depuis quelques mille ans, sou dur accent résonne. Durant cinq siècles, Rome avec elle a compté. Et s'est heurtée en vain à son rythme indompté. Les conquérants Romains, leur orgueil, leur victoire. Dorment dans le linceul qu'a recousu l'Histoire : Les Césars ne sont plus, et le latin est mort... Mais le breton se parle aux rives de l'Armor. Caprice singulier des fortunes humaines ! Oui, l'écho foudroyant de ces gloires romaines, La langue des Césars , des Brutus , des Catons , Est morte, et nous parlons le celte, nous, Bretons !
0 langue glorieuse ! ô langue maternelle !
Tu semblés, dans les temps, devoir être éternelle:
Victrice des vainqueurs et des invasions ,
Tu peux servir d'exemple aux vieilles nations.
Tu restes réfractaire au mélange des races :
Les avides Romains et les Northmans voraces ,
Les hardis Espagnols , les Anglais ennemis ,
Ont souillé notre sol et ne Tout point soumis.
0 vieille langue ! avec tes allures sauvages
Tu survis aux rochers qui peuplent nos rivages ;
Tu résistes ! mais eux , ces lâches de granit ,
Se laissent entamer par le flot qui hennit ;
Ils s'émiettent, jetant au vent leurs grains de sahle,
Pendant que toi, du moins, tu vis impérissable!