‹ Le Parnasse breton contemporain, publiéChapitre 61 sur 217 · FRÉDÉRIC FONTENELLE · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC FONTENELLE

Qui berce, à lui tout seul, sous les plis de son onde,

Plus de morts qu'à la fois tous les écueils du monde.

Portzmoguer, carrément, courut droit sur l'Anglais,

Et, sitôt, commença la danse des boulets,

Danse où la Cordelière allait faire merveille

Avec ses cent canons frais fondus de la veille.

Les cent gueules d'airain, par cent sabords ouverts,

A bâbord et tribord balayaient les flots verts.

Or, la bonne frégate, avec quelque imprudence,

Sans compter les Saozons était entrée en danse.

Elle se fit un jeu de mettre au fond de l'eau

Maint petit galion et maint méchant brûlot

Qui voulaient, s'il vous plaît, la trouvant très mignonne,

Caresser de trop près la pimpante Bretonne.

Mais d'autres survenaient , et puis d'autres encor,

Ayant en tète un beau vaisseau chamarré d'or.

Majestueux et haut comme une cathédrale...

Portzmoguer reconnut la frégate amirale.

C'est elle qu'il cherchait! elle était sous ses yeux.

Il se frotta les mains avec un air joyeux.

Bientôt les deux vaisseaux, amenant leur voilure,

S'envoyaient leur bordée à moins d'une encablure.

Et la mer, et le ciel , et la terre d'iVrmor

Furent témoins d'un duel qui fut un duel à mort.

Dieu sait combien de temps les monstres combattirent.

Mais les haines, au feu, s'attisent et s'attirent :

Noirs de poudre , n'ayant plus rien d'êtres humains ,

Tous brûlaient de se joindre et d'en venir aux mains.

Il fut terrifiant, le choc des deux colosses ,

Quand on vit, allongeant leurs gueules de molosses,

La Cordelière et la Régente bord à bord.

Alors, on s'empoigna de sabord à sabord,

Tuerie à bout portant, sauvage et meurtrière...

Portzmoguer, l'œil à tout, sur le gaillard d'arrière,

Rayonnait... Tout d'un coup, pâle, il crispa ses poings :

La Cordelière était en feu sur quatre points!

Son beau vaisseau tout neuf se chang-eait en fournaise!

Un hourrah retentit sur la frég-ate anglaise

Qui, triomphante alors, dégag-ea son avant,

Recula , se couvrit de toile , et prit le vent.

0 rage ! la Régente était victorieuse !

La voilà qui partait , superbe et glorieuse !

Et le vaisseau de la reine Anne, tout fumant,

Inutile, était là, qui brûlait lentement...

Allons , si la victoire aux Bretons est ravie ,

L'honneur est sauf ! Et Brest est tout près... C'est la vie...

— La vie?... Il s'agit bien de cela! Portzmoguer

Voyait , voyait, là-bas, gagnant la haute mer,

La Régente à ses mâts déployant l'oriflamme...

Et Portzmoguer sentait qu'elle emportait son âme !

Ah! ce ne fut pas long! — « Toutes voiles dehors! »

S'écria-t-il , « et droit sur les Saozous ! » Alors ,

L'Anglais vit, sur la mer, grandir la Cordelière.

C'était , nous l'avons dit , une riche voilière ,

Servie avec amour par ses bons matelots.

Elle ouvrit sa voilure immense sur les flots.

Sa coque tout en feu, qui craquait dans les flammes.

Sinistre, bondissait, ensanglantant les lames...

Tragique et prompt, le choc inéluctable eut lieu.

Effroyable d'horreur, la Cordelière en feu

Mordit de ses grappins les flancs de sa rivale.

Et la flamme , tordant ses nœuds dans la rafale,

Allumant un brasier immense sur les eaux,

S'éleva, monstrueuse, autour des deux vaisseaux.

0 mânes des Surcouf et des Bisson stoïques!

0 soldats de la mer! ô marins héroïques!

]\ul de vous n'est plus grand que le grand Portzmoguer

Qui, tranquille, attendant la mort, l'œil calme et fier,

La reçut dans un coup de foudre grandiose.

Emporté comme un Dieu dans une apothéose !

{La Reine Anne, XI.)

FRANCIS GAHEL

(EDMOND ESTEVE)

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