LA MORT DE LEONARD
(Drame. Scène IV, fragment.)
Léonard
DÉLIE, écoutez-moi. Je viens de faire un rêve : A notre sort ingrat Dieu donnait une trêve ; Nous étions au pays ; un repos enchanteur Baignait tous les objets ; nous gagnions la hauteur D'où l'œil s'égare au loin sur d'immenses vallées Ceintes de bois fleuris, de verdure drapées; Une source coulait dans un enfoncement ; Les bananiers, avec un doux frémissement, Au-dessus de l'eau vive inclinaient leur feuillage; Je découvris, blottie à demi sous l'omlirage, Une cabane, où le rêveur et l'amoureux ?s''avaient qu'à se laisser vivre pour être heureux; Le charme et la fraîcheur de ce site champêtre. D'une joie inconnue inondaient tout mon être. On eût dit le climat de France, et le raisin Y mûrissait entre la rose et le jasmin. Le logis convenait à notre lassitude, Vous faisiez l'ornement de cette solitude , Je vous y cachais comme un ladre son trésor. C'était la Thessalie et son bel âge d'or.
Délie
Laisse chanter ta muse, ù rêveur, ô poète,
Les chants apaiseront ton angoisse nuiette;
Caresse ta chimère adorable et revois
La campagne natale accourue à ta voix.
Te souvient-il aussi d'une double colline,
Qui, par de doux sentiers, jusqu'au fleuve s'incline?
C'est l'automne déjà, des nuages très bas
Flottent à l'Orient dans un fond de lilas.
Sur le seuil égayé d'une maison rustique
Tu m'attends; le parfum de ta chère Amérique
S'exhale de ce lieu tout voisin de Paris ;
Jusqu'aux noms étrangers que les arbres ont pris.
Tout à l'heure, abordant à ce lointain rivage,
L'imagination refaisait le voyage ;
A travers les grands bois, à l'ombre des palmiers,
Sur ton front pur neigeait la fleur de nos pommiers.