‹ Le parnasse hippocratiqueChapitre 13 sur 149 · L'ORIGINE DE LA BARBE · texte numérisé non relu

L'ORIGINE DE LA BARBE

Pauvres époux d'une moitié rebelle, Votre malheur n'est pas chose nouvelle ; Et l'art de faire enrager un mari N'est pas un art inventé d'aujourd'hui.

C'est un secret aussi vieux que les hommes, Perpétué jusqu'au siècle où nous sommes, Mais où le diable et l'esprit féminin Ont à présent mis la dernière main.

Qu''ainsi ne soit : Adam, notre bon père, Fut comme vous dans la même misère ; Hors qu'à présent on peut, chez ses voisins, S'aller parfois venger de ses chagrins.

Le pauvre Adam fut bien plus misérable ; Car il n'avait que sa femme et le diable : C'est là le tiers qu'a toujours eu l'hjmen Mais quelle femme avait le bon humain ! Combien de fois regreita-t-il sa côte?

La belle était aigre, hargneuse, haute j Pour son bonhomme elle avait trop d'appas; C'était un sot qui ne la valait pas.

Jamais époux a-t-il valu sa femme ?

Las à la fin des mépris de la dame, Au créateur il fut conter le tout.

« Seigneur, lui dit le pauvre époux à bout, Rends-moi ma côte et reprends ta femelle, Ou fais exprès un paradis pour elle. »

Anges sous cape en sourirent entre eux : On rit toujours d'un époux malheureux.

Le Seigneur, seul, eut pitié de sa peine. « Prends, lui dit-il, cette huile souveraine. Va t'en frotter le visage en secret.

Tel en sera le salutaire effet Qu'il te rendra la face redoutable, Et te fera l'air mâle et respectable. » Il faut noter que le moindre coton N'avait encore ombragé son menton.

A peine Adam mit le baume en usage, Quand il sentit pousser sur son visage Ce qui chez nous vient, avec les désirs, Nous annoncer la saison des plaisirs.

Surpris alors de ce qu'il sentait naître, Plus il tàtait, plus il la faisait craltre. Il l'essaya sur maints et maints endroits. Partout le baume opéra sous ses doigts. Alors, tout fier de sa toison nouvelle, 31 fut trouver l'intraitable femelle.

Quel changement ! ce redoutable aspect A la pauvrette inspira du respect ; Elle devint douce, tendre et docile ; Et notre époux, grâce à cette heureuse huile, Eut un repos qu'il n'osait espérer.

Bonheur d'époux n'est pas fait pour durer. Adam, un jour, dans un bocage sombre, Pour son secret se retirait à l'ombre ; Là, se servait de ce baume divin.

Quand son tendron, conduit par le malin,

Vint dans le fond de ce bois solitaire

En tapinois y lorgner le mystère.

Eve en sourit, et, se mordant le doigt,

De tous ses j'eux elle épia l'endroit

Où par Adam la fiole fut cachée.

Longtemps ne fut sans être dénichée.

A peine Adam fut décampé du bois,

Qu'Eve allait du bout du doigt,

Sur son visage essayer la recette,

Quand tout à coup démangeaison secrète

Je ne sais où lui fait porter la main.

Là ne rata le baume souverain :

II fit effet, et sa vertu fut telle,

Que loin d'ôter des appas à la belle,

Elle y gagna de secrètes beautés :

Lors un buisson frémit à ses côtés ;

Un rien fait peur à ce sexe timide.

Eve s'enfuit où sa crainte la guide :

Mais, en fuyant, elle fait un faux pas.

Casse la fiole et répand tout à bas.

Grâce au faux pas de sa moitié peu sage.

Voilà comment l'homme eut seul en partage

Ce sceau divin de la virilité,

Qu'il a transmis à la postérité.

Eve reprit son allure ordinaire.

Que fit Adam ? Ce qu'un époux doit faire ;

Pour éviter un éclat indiscret,

Il apprit Fart d'enrager en secret.

La Chaussée.

Page 1