L'ART DE FÉCONDER ET D'AMÉLIORER LES ESPÈCES
« Veux-tu de beaux épis voir ton champ couronné-/ Garde-toi d'y semer le blé dont il est père : Fais choix d'un autre grain né dans une autre terre, Remplis-en tes sillons ? tu seras étonné Des progrès qu'y fera cette race étrangère. Veux-tu que tes vergers, rendus plus abondants, Te rapportent des fruits qui soient plus succulents ? Dans tes arbres il faut que ton adresse insère Les rameaux nourrissants d'une branche adultère. Tes troupeaux bondissants, tes coursiers vigoureux, Bornés dans leurs amours, s'accouplent ils entre
[eux, Leur race sans mélange aussitôt dégénère. Appelle à ton secours des amants inconnus, Croise leurs unions, ou tes soins sont perdus. Avec un étranger que la fille soit mère ; Que le fils cherche au loin une épouse étrangère : Tout te prospère alors, tout répond à tes vœux : Leur race s'ennoblit, elle est mâle, elle est fière, Et leurs enfants plus beaux deviennent plus nom-
[breux.
C'est ce qu'ignoraient les aïeux D'un très grand baron d'Allemagne.
Pour conserver leur sang fameux,
Pour posséder noble compagne,
Toujours ils s'alliaient entre eux.
Or donc, après un siècle ou deux,
Cette race non altérée,
Tant avec soin l'on y veillait.
De tout point enfin se trouvait
Très pure et très dégénérée.
Chaque enfant sans vigueur naissait.
Avec grand'peine on l'élevait :
Rarement même on en faisait :
La race était prête à s'éteindre ;
Un seul enfant mâle restait.
On trouve également à craindre
Qu'un sang et si pur et si vieux,
Si vanté dans la Germanie,
Et si digne de ses aïeux,
N'expire ou ne se mésallie.
A sa cousine on le marie.
Cet hymen qui convient si bien
Pour l'honneur de la baronne,
Et pour la généalogie.
En phj'^sique ne valait rien.
Pas un enfant il n'en provient :
C'est très vainement qu'à sa femme
L'époux fait et refait souvent
Le saint devoir qu'elle réclame,
Il n'en peut avoir un enfant.
Il s'en afflige, et fête et prie
Tous les saints de la Germanie.
Les vieux parents s'en désolaient,
Et juraient même qu'ils feraient Pèlerinage en Italie, Si leur nièce grosse ils voyaient.
Vœux superflus : dans leur colère Au pauvre époux ils s'en prenaient Et très souvent lui reprochaient D'ignorer ce qu'il fallait faire :
Tant fut ce mot dit et redit.
Qu'outré d'orgueil et de dépit, Un jour le pauvre époux saisit De sa femme la chambrière ; Et quoiqu'elle fût roturière, Il daigna par un doux conflit Croiser sa race noble et fière Avec la race humble et vulgaire Qui dans le village naquit.
I/union très bien réussit.
La fille incessamment lui dit Que bientôt elle sera mère.
L'époux, qu'un tel, discours ravit, Court à sa femme, à sa famille :
Il montre cette jeune fille, vc Voyez -vous ce sein qui grossit, Ce jupon qui se raccourcit, Ce flanc qui déjà s'arrondit ?
C'est moi qui ce bien produisit.
Je sais très bien ce qu'il faut faire, Et malgré tout ce qu'on a dit, De cet enfant je suis le père.
Ce n'est donc pas ma faute, à moi,
Si malgré la commune loi
Madame ne peut être mère. »
Madame n'était pas moins fière
Que son époux. Elle se tut ;
Mais tout bas elle résolut
D'éclairer un pareil mystère.
La famille, qui s'éleva
Contre elle et qui lui reprocha
De n'être qu'un meuble inutile.
Un cœur froid, un sillon stérile,
Son grand projet accéléra.
Or donc, à quelques jours de là,
Son noble époux elle imita :
Et pour s'allier ne chercha
Le plus illustre gentilhomme,
Le plus grand baron du pays,
Un Artaban, un Amadis ;
Mais le plus vigoureux jeune homme,
Le plus frais, le plus rubicond,
Qui se trouva dans le canton :
C'était un simple bûcheron.
Madame aimait beaucoup la chasse.
Les eaux, la profondeur des bois ;
S'égarait même quelquefois ;
Et d'errer n'était jamais lasse.
A ce plaisir un mois se passe :
Puis un jour elle parle ainsi
Au baron, devant sa famille :
« Si je n'ai pu jusques ici
Avoir de vous ou fils ou fille,
Ce n'est pas ma faute : de ceci
Il ne faut point que l'on me gronde
Comme une autre je suis féconde ;
Car, enfin, je suis grosse aussi. »
L'époux eut bien quelque surprise,
Mais la famille témoigna
Tant de joie, et tant l'embrassa,
A la baronne demanda
Tant de pardons de sa méprise,
Que le mari se rassura.
La femme bientôt lui donna
Un enfant si gros, si robuste,
Que depuis plus de deux cents ans
Nul dans cette famille auguste
N'avait eu de si beaux enfants.
Tous les vasseaux le visitèrent ;
Les cloches du château sonnèrent,
Les arquebuses se tirèrent,
Les valets et les paysans
Des larmes de joie en versèrent,
Et de mauvais vin s'enivrèrent.
Quand madame vit le plaisir
Qu'elle causait à tout le monde,
Elle assura qu'à l'avenir
On la verrait souvent féconde ;
Et pas n'y manqua. Tous les ans
Elle fit un ou deux enfants.
Ainsi, grâce à ses soins prudents,
Fut régénérée la famille.
Tout l'imita depuis ce temps ;
La fille et la petite fille
De ses arrière-descendants
Sans rien dire croisent leur race ;
Chacune habilement remplace
Un germe faible par un fort.
Ainsi cessa le grand discord
Qui troublait cette race antique.
La paix y règne, et maintenant
Grand-père, époux, mère, parent,
Tout est heureux, tout est content :
Et Tarbre généalogique
De branche en branche va croissant :
C'est très bien fait assurément ;
Je les approuve et les estime,
Et de cet art régénérant
Je suis loin de leur faire un crime.
Un jour, ayant lu ces vers-ci, Monsieur, de votre erreur souffrez qu'on vous dé-
[fasse, Me dit un vieil enfant de l'antique Lévi. On doit des animaux toujours croiser la race, Mais il faut avec l'homme agir tout autrement,
Et toujours marier sa fille
Avec son plus proche parent, Ainsi du bon Jacob prospéra la famille. — Oui, vous avez raison, l'exemple est excellent. Votre race est fort belle, et noble et généreuse ; Au physique, au moral, en tout elle est fameuse, Et de se faire aimer a surtout le talent. Jadis, malgré vos lois, elle était peu nombreuse :
Aujourd'hui dispersée en cent climats divers, Vous avez des parents dans tout cet univers : En dépit des rabbins votre race est croisée ; Et même avec la nôtre elle est apprivoisée. Plus d'une Israélite a permis qu'en secret Un chrétien possédât ses appas judaïques. Que ce soit là pécher, j'en ai bien du regret, Les corps en sont plus sains, les cœurs moins fa-
[natiques.
Nous disputions en vain sur chaque opinion ; Moins faites pour Terreur, les femmes -sont plus
[justes ; A-voir de beaux enfants, nés de mâles robustes, Est leur grande religion. »