LE NOMBRE DES MÉDECINS
Gonelle, homme plaisant et d'un mérite rare,
Était au priuce de Ferrare,
Qui l'estimait infiniment :
En effet, il faisait mille bouffonneries,
Et toutes ces plaisanteries Etaient pleines de sel et d'un grand agrément. Un jour près d'un ruisseau, le prince assis à l'om-
[bre, Et sa cour avec lui, Gonelle étant du nombre,
On agita la question
Quelle était la profession
A Ferrare la plus commune,
— Celle des médecins, dit Gonelle à l'instant,
— Tu rêves, dit le prince, et je sais qu'à présent
Elle est moins commune qu'aucune :
lis sont tout au plus cinq ou six.
— La chose, dit Gonelle, esi comme je la dis.
Votre Altesse peut bien m'en croire; Mon humeur, comme on sait, n'est pas d'en fair Ce ne sont point contes frivoles. [accroire
— Je le veux, dit le Prince, et gage cent pistoles
Nous verrons qui les gagnera.
Deux jours après, Gonnelle enveloppa sa face, Et s'en vint dans la grande place, En se plaignant du mal de dents :
Aussitôt quantité de gens li marquèrent la part qu'ils prenaient à sa pein* lacun en même temps un remède enseignait; i remède et les noms lui-même il écrivait,
Dont il eut mainte page pleine.
Le Prince ayant passé par là, 5 vit en cet état, dont il lui témoigna
Qu'il avait un chagrin extrême, : pour guérir son mal un remède enseigna ;
Tous les seigneurs firent de même.
Gonelle, dès le lendemain, en revint à la cour avec la liste en main,
Où le pritice était à la tète.
Monseigneur, lui dit-il en la lui présentant, ;s Médecins d'ici j'ai fait exacte enquête, s voici par écrit en nombre compétent;
On n'en trouvera point autant tout autre métier, c'est une chose sûre :
Voilà^ ce que j'ai prétendu;
Partant, j'ai gagné la gageure.
la liste, le Prince ayant fait la lecture,
Avoua qu'il avait perdu.
Baraton.