LA NOUVELLE PHARMACOPÉE
Monsieur Gripon (c'est un octogénaire, Vieillard fâcheux, à tout désespérer, Spectre vivant, qui, je crois, pour affaire, A négligé de se faire enterrer) ; Ce» Gripon donc, à la tète chenue.
Aux yeux pourprés, à l'air tout rechigné, Depuis un mois dans son lit rencoigné, D'une insomnie exacte et continue Était atteint Depuis trente-deux nuits, Oui, trente-deux, pas n'avait le bonhomme Un seul instant dormi d'un léger somme. Partant, jugez des peines, des ennuis De la maison ; car les jérémiades.
Les propos durs, les vives rebuffades, Et les transports avec les jurements, Au plus ragot, au plus grec des malades. Rien ne coûtaient. Par avis de parents, Pour endormir le vieillard colérique, On eut recours au docte spécifique
De Mercuro Bol-Asinos, Jeune docteur qui, par son art magique. Tenait alors le ciseau d'Atropos.
Le docteur entre, en perruque carrée, D'an air disîrait caresse son jabot ; Sur une enfant pas par trop déchirée Jette un coup d'œil, puis vient à l'ostrogot, Tàte son pouls, lui fait tirer la langue, En jolis riens lui fait une harangue, Et puis après avoir vanté son nom, Finit enfin par ordonner l'opium.
Or, le gisant, têtu de sa nature, Contre Topium de tout temps déchaîné, Saigne du nez ; mais plus il en murmure, Plus après lui son fils est acharné :
Déjà trois fois la coupe salutaire A chancelé dans sa tremblante main ; Déjà trois fois sa bouche sur le verre S'est imprimée et recule soudain.
— Monsieur, dit-il, souffrez que je diffère ; Bien crois l'opium salutaire et divin Contre mon mal, mais je connais un homme Qui, sans savoir le grec ni le latiri, A néanmoins un remède certain ;
Et si ce soir je ne dors pas un somme, J'aurai recours à vous demain matin.
Le docteur sort sans se mettre en colère, Et mons Gripon fait courir à l'instant Chez son voisin, non chez l'apothicaire, Mais chez Brochure ; or c'était son libraire. « Que voulez-vous, dit Brochure accourant ? Las ! je me meurs, mon cher monsieur Brochure ! Depuis un mois je n'ai pas fermé l'œil ! N'auriez-vous point chez vous quelque recueil De plats discours, dont la froide lecture Me fit dormir ? — Si fait, parbleu, voisin, J'ai chez moi le père Caussin Et autres œuvres jésuitiques :
Contre nos bons auteurs j'ai toutes les critiques ; Des vers sans feu, des feuilles, des journaux; En outre, j'ai trente opéras nouveaux, Et cent discours académiques ; Voyez, décidez-vous. J'ai, par exemple, encor Les trois Siècles, la Dunciade...
— Holà, mon cher, dit le malade, Ce dernier, pour dormir, lui seul vaut son poids
[d'or. »
De son rédnit poudreux on tire le poëme. On le secoue avec effort, Oa l'apporte... O prodige ! ô remède suprême ! On l'ouvre, on lit, on bâille, on s'étend et l'on
[dort.
Le lendemain, chez le malade, Vers midi paraît le docteur...
Paix, monsieur Gripon dort, lui dit-or». Quel bon-
[heur !
— Eh bien, sans moi?... — Non pas? c'est à la
[Dunciade Que nous devons celte douceur, es mots au médecin, frappé de la puissance
Des paroles et des esprits, Donnèrent à penser. Quoi ! dit-il, des écrits auraient tant de pouvoir ? poussons l'expérience, Croyons... De ce moment il n'employa plus rien Que ce remède, et l'on s'en trouva bien. Il ordonna, pour guérir leurs contraires. Les Montesquieu, les Rousseau, les Voltaire,
Les d'Alembert, les Diderot, Les Marmontel, les Saurin, les d'Arnaud, Duclos, Dorât, et Gresset et Lemierre ;
D'autres encore y furent joints ; Et le docteur, bientôt, grâce à ces soins, Se vit couru de la nation entière.
Dans son hôtel (il changea de maison) Pistcles pleuvaient à foison ; On l'écoutait comme un oracle, Et même avant la guérison Chacun déjà criait miracle.
^^ILLEMAIN d'ABANCOURT.