III LE PARTHÉNON JUSQU'A NOS JOURS
Depuis le jour où le Parthénon fut inauguré solennellement aux grandes Panathénées de 438, des siècles d'histoire ont passé sur le glorieux monument. Ils en ont vu la splendeur, puis la lente déchéance religieuse. Ensuite sont venus les âges de barbarie qui en ont commencé la dégradation et les jours néfastes qui en ont consommé la ruine, jusqu'aux temps plus proches où, mutilé et meurtri par tant d'épreuves, il a été rendu à l'admiration pieuse des nations civilisées. Ces étapes de la destruction, nous devons les retracer à grands traits, pour éclairer l'étude qui doit nous occuper plus longuement : celle du temple dans son état actuel.
(1) Comicorum atticorum fragmenta, éd. Kock, III, p. I71, n° 34o des Anonymes.
(2) Démosthène, XXII, 76, Discours contre Androtion.
(3) Voir la description d'Hérakleidès, G. Kaibel, Strena Helbigiana, p. i43~i45.
(4) Plutarque, Périclès, 20.
Jusqu'au déclin de l'époque romaine, le Parthénon était demeuré intact. Le texte de Plutarque cité plus haut témoigne suffisamment qu'au deuxième siècle de notre ère il n'avait pas subi les atteintes du temps. Aucun changement n'y fut apporté jusqu'à la seconde moitié du quatrième siècle, lorsque Alexandre consacra à Athéna, après la bataille du Granique, vingt-six boucliers qui prirent place sur l'épistyle, au-dessus des frontons. Le temple subit pourtant une véritable profanation, quand Démétrios Poliorcète s'installa dans l'opisthodome. Faisant de l'Acropole « une auberge », suivant le mot du poète Philippidès, le vainqueur de Rhodes logea ses courtisanes dans le temple de la Parthénos qu'il appelait ironiquement « sa sœur aînée » (1). En 298, Lacharès, assiégé dans l'Acropole par Démétrios, s'enfuit en emportant ce qui restait du trésor de Lvcurgue, et en dépouillant la statue chryséléphantine d'une partie de ses ornements d'or. Les Romains respectèrent le monument que protégeait le prestige d'Athènes. Sous Néron, une grande inscription en lettres de bronze en l'honneur de l'Empereur fut placée sur l'épistyle oriental (2). Et puis le silence se fait autour du temple, et le seul événement notable que l'on puisse relever est la dédicace, dans la cella, d'une statue de l'empereur Hadrien. Les Athéniens reconnaissaient ainsi la sollicitude qu'il témoignait à leur ville en l'ornant d'édifices nouveaux.
Le Parthénon à V époque byzantine et sous les Latins (42 6- 1 15 H). — En l'année 42 g, le philosophe néoplatonicien Proclos était venu s'établir à Athènes et habitait au pied de l'Acropole. Une nuit, il vit en songe une femme très belle qui l'invita à préparer sa maison. « La maîtresse d'Athènes, lui
(O Plutarque, Démétrios, 23.
(2) Voir E. Andrews, Journal of Htllcn. Studies, XVI, 1S9G, p. 339. L'inscription date de l'année 61 ap. J.-C. La dédicace est faite par le Sénat de l'Aréopage, par le Conseil des Cinq-Cents et par le peuple d'Athènes.
disait-elle, veut demeurer chez toi. » Athéna lui annonçait ainsi qu'elle allait quitter le Parthénon, car sa statue en était expulsée par « ceux qui déplaçaient ce qui devait rester immuable », c'est-à-dire par les Chrétiens (1). Quelles furent les destinées de l'œuvre de Phidias? Nous l'ignorons, et un texte un peu suspect permet seul de supposer qu'elle fut transportée à Constantinople (2).
L'enlèvement de la statue chryséléphantine de la Parthénos était certainement la conséquence de l'édit de Théodose II, promulgué en 42 6, et ordonnant la destruction des temples païens. Toutefois, l'édit ne fut pas appliqué dans toute sa rigueur aux monuments de l'Acropole, peut-être sous l'influence d'Athénaïs, femme de Théodose, et le Parthénon, sauvé d'une ruine totale, subit seulement une affectation nouvelle. Il devint une église chrétienne, sous le vocable de Haghia Sophia(3). Les Athéniens possédaient une statue vénérée de la Vierge, qui passait pour être l'œuvre de saint Luc, la Panaghia Athéniotissa. Vers 662, on la transporta au Parthénon. Dès lors le temple fut consacré à la Vierge mère de Dieu (Théotohos) et resta jusqu'au treizième siècle l'église métropolitaine d'Athènes.
Sa transformation en église byzantine entraîna des remaniements, et le travail d'obscurs maçons grecs lui infligea les premières dégradations (Fig. 22). A l'extérieur, un mur bas relia les colonnes de la péristasis. L'orientation étant modifiée, l'entrée fut reportée au portique occidental, celui-là même qui s'offre aux regards quand on a franchi les Propylées. L'opisthodome devint le pronaos de l'église, et le Parthénon, le narthex auquel donnaient accès, outre la porte
(1) Marinus, Vie de Proclos, 30.
(2) Schol. Aristide, Orat., 5o. Cf. Fuehrer, Rœm. Mittheil., VII, 1892, p. 1 5 S- 1 G 5 .
(3) Strzygowskj, Die Akropolis in altbyzantinisclier Zeit. Athen. Mittheil., XIV, 18S9, p. 271 et suiv. Cf. Gregorovius, Geschichte der Stadt Athen im Mittelalter, I, p. g5 et suiv.
principale, deux petites portes latérales. Dans le mur qui séparait le Parthénon de YHécatompédos, on perça trois portes, dont deux ouvraient sur les escaliers qui conduisaient aux galeries supérieures réservées aux femmes. Dans la nef centrale de la cella devenue le catholicon, on disposa le troue épiscopal et l'ambon, et la partie orientale fut fermée par l'iconostase dont la Belle Porte laissait voir la Sainte Table,
FiR. 22. — Plan du Parthénon transformé en église byzantine. D'après Michaelis. A Le catholicon. — B li La parekklésia et les galeries. — C Galerie. — 1)1) Uhaghion béma. — E L'abside. — F La Sainte- 'Fable. — (i La Belle Porte. — H L'ambon. — K Le narthex. — 1,1, Entrées latérales. — M Pilier. — N Le pronaos. — 0 Le baptistère. — P P Entrées. — OO Portique. — R 11 Canaux pour les eaux.
abritée sous un baldaquin à colonnes de porphyre. Pour construire l'abside dont le demi-cercle s'arrondit sur remplacement du pronaos, il fallut démolir la porte antique de la cella, et on ne put éclairer le chœur qu'en aménageant une fenêtre au milieu du fronton oriental. Enfin, le travail accompli pour voûter l'église fit disparaître le plafond du temple; les murs furent revêtus de peintures dont on a découvert des vestiges (1), et une mosaïque représentant la Panaghia Athéniotissa décora le fond de l'abside.
(i) Westlaki:, Ancient Paintings in Churchs of Aihens. Archœlogia, LI, iSSS, p. 173-i88.
Alors commence pour l'histoire du Parthénon une période d'obscurité, qu'éclairent à peine quelques rares mentions de voyageurs occidentaux attestant l'oubli grandissant des souvenirs de l'antiquité. Une fois cependant, en l'année 1019, l'Acropole connut encore l'éclat des fêtes triomphales et la pompe des cortèges solennels, lorsque, au retour d'une campagne victorieuse, le basileus de Constantinople, Basile II, le Tueur de Bulgares, vint rendre hommage à la Panaghia d'Athènes, et lui offrir de riches joyaux prélevés sur le trésor bulgare d'Achrida (1).
Près d'un siècle passe, et des hommes d'Occident deviennent les maîtres du Parthénon ; la croix latine y remplace la croix grecque. Après la conquête de Constantinople par les Croisés, Bonifaccio de Montferrat, à qui est échu le royaume de Thessalie, envahit l'Attique avec ses troupes lombardes et bourguignonnes, s'empare de l'Acropole, en déloge le dernier métropolite grec, et met l'église au pillage. Il installe dans la baronnie d'Athènes un noble bourguignon, Othon de La Roche, qui prend le titre de « Grand Seignior » ou « Sire d'Athènes ». Un Français, Bérard, confirmé en 1209 comme archevêque d'Athènes par une bulle du pape Innocent III, prend possession du Parthénon, consacré au culte romain sous le nom de Sainte-Marie d'Athènes, ou d'Ecclesia major, et y établit son chapitre. Quels changements apportent dans l'aménagement de l'église les ducs francs, Guy de La Roche, les Gauthier de Brienne, et les aventuriers catalans qui leur succèdent de 1311 à 1385? Rien ne nous renseigne sur cette question, car à aucun moment la nuit de la barbarie ne se fait plus épaisse et plus sombre autour du chef-d'œuvre d'Ictinos.
(1) G. Schlumberger, L'Épopée byzantine; Basile II, le Tueur de Bulgares, p. 4oi-4o6.
Dans les dernières années du quatorzième siècle, en 138:% le Florentin Nerio Acciajuoli, seigneur de Corinthe, chasse les Catalans de l'Acropole, s'y établit et se fait reconnaître
duc d'Athènes par le roi Ladislas de Naples. Pour ce contemporain de Boccace et de Pétrarque, fils de cette Florence où s'épanouit déjà la première Renaissance, le Parthénou retrouve, semble-t-il, quelque chose de son prestige. A sa mort, en 13<j4, il attribuait par testament la possession d'Athènes à l'église cathédrale de Sainte-Marie, comme s'il s'était souvenu que jadis l'Athéna du temple antique avait été la maîtresse de la cité, et il ordonnait de restituer aux portes de l'église les ornements d'or et d'argent dont il avait du les dépouiller par nécessité, pour payer sa rançon à des bandes navarraises. Il mettait son duché sous la protection de Venise, qui fît flotter la bannière de Saint-Marc sur les remparts de l'Acropole jusqu'au moment où Antonio Acciajuoli reprit Athènes aux Vénitiens en 1403. Sous son long règne de trente-deux ans, la ville connut un regain de prospérité, et le duc tint une véritable cour dans sa résidence des Propylées, transformée en palazzo à l'italienne. Mais sous son successeur Nerio II. le duché d'Athènes tombe sous la vassalité du Sultan. En i45S, le dernier duc' florentin, Franco, capitule devant les troupes turques du pacha Omar, qui, après un long siège, prend possession de l'Acropole au nom de Mohammed II, devenu maître de Constantinople.
C'est de l'époque de la domination florentine que datent les plus anciennes relations de voyage où soit mentionné le Parthénou. Assurément les pieux pèlerins qui faisaient escale au Pirée pour se rendre à Jérusalem n'étaient point hantés par les souvenirs classiques ; ils ne voyaient dans le temple d'Ictinos qu'une église chrétienne. On peut juger de leur état d'esprit par le journal de route d'un notaire campanien, Nic- Colo da Martoni, qui visita Athènes en 1 3 ij 5 . Dans son latin
barbare, il admire la grosseur des colonnes, et compare naïvement le temple à l'église de Capoue (1). Mais, au siècle suivant, voici qu'un rayon d'humanisme perce enfin l'épaisse brume d'ignorance qui a si longtemps enveloppé l'histoire du monument, et met un peu de lumière au front du Parthénon. Dans le temps où Poggio, Flavio Biondo, Léon Battista Alberti étudient en Italie les manuscrits grecs et les antiquités de Rome, un érudit d'Ancône, Cyriaque de' Pizzicolli, entreprend le voyage de Grèce, préludant ainsi aux explorations des savants modernes. A deux reprises, en 1436 et en i447, il séjourne à Athènes, et, pour la première fois depuis des siècles, le nom de Phidias est prononcé devant la frise et les frontons du Parthénon. Pour Cyriaque, le monument converti en église est bien le « temple de Pallas » (2). Il ne se borne pas à le décrire; il le reproduit sur son album de voyage. Le dessin de Cyriaque, conservé au musée royal de Berlin, reste pour nous comme le témoin du plus ancien hommage d'admiration rendu à l'œuvre d'Ictinos, après l'indifférence du moyen âge (3). Ce dessin n'est que la mise au net d'un croquis hâtivement pris par Cyriaque au cours de son premier voyage, et fort imparfait; les sculptures y sont interprétées dans le goût du Cinquecento. On y trouve cependant un accent de sincérité, si on le compare à la copie dénaturée qui figure dans un recueil d'esquisses appartenant à la Bibliothèque vaticane, et qui fut commencé, en i465, par l'architecte Giuliano Giamberti, dit Sangallo, et son fils Francesco. Le Parthénon y est reproduit d'après le dessin
(1) E. Legrand, Revue de l'Orient latin, III, iSg5, p. 566; Judeich, Athen. Mittheil., XXII, 1897, p. 423.
(2) Lettre de Cyriaque d'Ancône, datée de Chios, 29 mars i447, dans G. Targioni Tozzetti, Relazioni d'alcuni viaggi fatti in diverse parti délia Toscana, 2e éd., V, p. 439. Cf. Michaelis, Der Parthénon, p. 352.
(3) Ce dessin a été publié par Michaelis, Arch. Zeitung, XL, 1SS2, pi. 16. Cf. Omont, Athènes au XVIIe siècle, pi. XXIV, p. 7.
de Cyriaque. Mais il est transformé en un temple corinthien,
bâtard du Panthéon de Rome (1).
La période de la domination turque (1 158- 1 Sjj). — Après l'ciitrée des Ottomans à l'Acropole, en i458, le Parthénon semble avoir été rendu quelque temps au culte orthodoxe. Un voyageur grec anonyme, dont la relation est conservée à la Bibliothèque impériale de Vienne, le visite vers cette époque, et le désigne sous son ancien nom byzantin, comme l'église de la Mère de Dieu (2). Mais, en i46o il subit un nouveau changement et devient une mosquée. Les Turcs ne modifièrent pas sensiblement la disposition intérieure. Ils se bornèrent à supprimer l'iconostase et l'autel, et creusèrent une citerne sous le chœur. En face de l'ambon, ils érigèrent le menbèr, ou chaire à prêcher, et du côté sud aménagèrent le mihrab, orienté dans la direction de La Mecque. Les peintures byzantines disparurent sous une couche de chaux. Toutefois, on voyait encore au dix-septième siècle, sur la voûte de l'ancienne abside, l'ancienne effigie de la Panaghia Athéniotissa; il n'y manquait que le visage recouvert de chaux. On racontait qu'un Turc l'avait défigurée d'un coup de mousquet, et que mal lui en avait pris. « Les Turcs mêmes avouent que le bras de celuy qui tira ce coup se sécha aussitôt après son péché (3). » Enfin, au sud-ouest de l'opisthodome, on édifia le minaret, qui s'appuyait au mur d'ante, et auquel donnait accès une porte ouverte dans le mur occidental du Parthénon.
Plusieurs dessins exécutés au dix-septième siècle nous ont conservé l'aspect du temple converti en mosquée. Le plus fidèle parait être celui que possède le Kunstmuseum
(1) De Laborde, Athènes aux XVe, XVIe et XVIIe siècles, I, planche à la page 33. Cf. Omont, ouvr. cite', pi. XXIV et p. 7. L'album de Sangallo a été publié récemment par M. Chr. Huelsen, Il libro di Giuliano da Sangallo, Leipzig, 1910.
(2) De Laborde, ouvr. cité, I, p. 24-25.
(3) Lettre du Père Babiu à l'abbé Pécoil (De Laborde, Athènes, I, p. iy<j).
Pl. io