PÉRISTYLE SUD
Vue prise de l'est.
de l'Université de Bonn et qui date de 1670(1). La vue est prise de la colline du Musée (Fig. 23). L'Acropole apparaît cernée de murailles crénelées, que domine la tour franque construite par Nerio Acciajuoli. Le temple est serré entre des maisons entassées dans l'enceinte du château : ce sont les logis habités exclusivement par la population musulmane.
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Fig. 23. — Le Parthénon en 1G70. D'après un dessin conservé au Kunstmuseum
de l'Université de Bonn.
On distingue le fronton occidental, la frise de l'architrave, le toit dont la ligne de faite est irrégnlière, et d'où surgit la flèche aiguë du minaret. C'est là que, pendant des siècles,
(1) Omont, Athènes au XVIIe sièclt, pi. XXIX, p. 9. Cf. von Duhn, Alhen. Mittheil., II, 18S7, p. 38, pi. II. M. Qmont a publié une copie du même dessin qui a appartenu au peintre Alphonse Périn. Celle-ci n'est connue que grâce à une lithographie exécutée par Périn (Athènes au XVIIe siècle, pi. XXIX bis, p. g). Un autre dessin, fait pour Nointel, appartient au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale. Il a été publié par Christos Papayannakis et Fr. Lenormant (Gazette archéologique, I, 1875, p. 26-30, pi. VII). Cf. Omont, pi. XXXI, p. 10.
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aux heures fixées par la loi du Coran, la voix du muezzin a retenti dans la claire sonorité du ciel d'Athènes pour proclamer la gloire d'Allah el celle de sou prophète Mahomet. On sait l'on peu de chose du Çarthénon au seizième siècle. L'Acropole est jalousement gardée par l'aga du château, qui y commande en maître, et les rares voyageurs qui s'arrêtent à Athènes n'y peuvent jeter qu'un regard rapide. Dans Y\nv lettre adressée à un érudit allemand, en 1 575, un Grec de Constantinople, Zygomala, décrit le temple de souvenir et attribue les sculptures à Praxitèle (1). Il faut arriver jusqu'au dix-septième siècle pour constater le réveil d'une curiosité sinon complètement éclairée, du moins fort attentive, à l'égard des monuments d'Athènes. Par rétablissement de ses consuls et de ses missions dans le Levant, par l'action de ses diplomates, la France prend une grande part à ce mouvement de recherches qui inaugure, pour l'étude des antiquités athéniennes, une période toute nouvelle. Déjà, dans la première moitié du dix-septième siècle, un ambassadeur de Louis XIII à Constantinople, Louis des Hayes, baron de Courmenin, s'arrête à Athènes et visite le Parthénon, « un temple cpii est atissi entier et aussi peu offencé de l'injure du temps, comme s'il ne venoit que d'être fait » (2). Puis viennent les missionnaires, d'abord les Jésuites, établis à Athènes dès i645, ensuite les Capucins qui leur succèdent, et à qui l'on doit le premier plan qui ait été dressé de la ville d'Athènes. Assurément, dans l'identification des monuments, on retrouve souvent le souvenir naïf des légendes populaires restées toujours vivantes. On s'en aperçoit aisément en lisant la Relation (F Athènes écrite à Smyrne, en 1 ( > 7 2 , par un des Jésuites de la mission d'Athènes,
(1) De Laborde, Athènes, I, p. 5f>.
(2) De Laborde, Athènes, I, p. 64.
le Père Babin (1). Elle mérite pourtant d'être rappelée, car elle contient une description détaillée du Parthénon. L'auteur ne ménage pas son admiration aux sculptures, et il pense en faire le plus bel éloge en les plaçant bien audessus « des figures et statues du château de Richelieu ».
L'année 1674 marque une date mémorable dans l'histoire des études dont le Parthénon commence dès lors à être l'objet. Quatre ans auparavant, Louis XIV avait nommé ambassadeur près de la Porte, Charles-François Olier, marquis de Nointel, avec mission de renouveler les Capitulations, et de prêter tous ses soins au relèvement du commerce français en Orient. Pour compléter l'œuvre diplomatique accomplie avec succès à Constantinople, Nointel entreprend un voyage aux Echelles du Levant et en Grèce, voyage fastueux et quasi triomphal, où l'ambassadeur apporte des préoccupations d'artiste et de lettré capable de goûter la beauté des œuvres grecques (2). Le i5 novembre 167e, escorté des consuls de France et d'Angleterre, il faisait à Athènes une entrée solennelle au son des fanfares françaises et des trompettes turques, la bannière rouge des Anglais déployée à côté de la bannière blanche fleurdelisée, et il pénétrait dans l'Acropole, salué par les décharges des batteries du château. Sans retard, il sut mettre à profit les facilités qu'il trouvait pour « examiner toutes ces richesses d'art », et confier à l'un des deux peintres qu'il avait emmenés de Constantinople la tâche de reproduire les sculptures du Parthénon. Dans une dépêche datée d'Athènes et adressée à M. de Pomponne, le 17 décembre 1674, il annonçait l'envoi de « représentations désignées » qui seront
(1) De Laborde, Athènes, I, p.' iS5-2ii. Cf. Wachsmuth, Die Stadt Athen im Alterthum, I, p. 745. La relation du Père Babin, écrite pour l'abbé Pécoil, a été publiée à Lyon en 1674 par Jacob Spon.
(2) Outre le livre déjà cité du comte de Laborde (I, p. 8g et suiv.)-> voir l'ouvrage d'Albert Vandal, Les J'oyages du marquis de Nointel (1 670-1 6Sy), Paris, 1900.
(rautant mieux reçues, qu'« outre leur justesse, elles sont encore recommandables par leur rareté, qui les rend uniques ».
Nointel ne croyait pas si bien dire. La ruine prochaine du Parthénon devait en effet donner à ces documents une valeur inestimable. Une suite de dessins aux deux crayons, rouge et noir, reproduisant les sculptures des deux frontons, les métopes méridionales, et une grande partie de la frise, voilà ce que contient le précieux album conservé au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale, et qui est entré, en 1770. à la Bibliothèque du Roi, après avoir appartenu à Michel Bégon, intendant de la Marine (1). On ne sera pas tenté de juger ces dessins avec sévérité, si Ton songe que le peintre accomplit cette lourde besogne très rapidement, gardé à vue par deux janissaires, et travaillant dans les conditions les plus défavorables. « Il faillit s'y crever les yeux, écrit un contemporain, parce cpi'il falloit tout tirer de bas en haut, sans échafaut (2). »
Les dessins exécutés pour Nointel ont été souvent attribués à un peintre originaire de Troves et élève de Le Brun, Jacques Carrey, sur la foi de son compatriote, l'académicien Grosley. S'il est vrai que Carrey a travaillé pour Nointel à Constantinople, il n'y a aucune raison de croire qu'il ait pris part au voyage des Echelles du Levant et de Grèce. D'après le témoignage de Cornelio Magni qui accompagnait l'ambassadeur, Nointel avait emmené deux peintres flamands dont l'un, Rombaud Faidherbe, mourut à Naxos, avant l'arrivée à Athènes (3). Et, suivant le même auteur, c'est pour un jeune peintre flamand, c'est-à-dire pour le survivant, que fut obtenue de l'aga du château la permission d'exécuter des
(1) Nous renvoyons surtout à la belle publication qiren a faite M. Omont, Athènes au XVIIe siècle, pi. I-XIX, p. 1-6.
(s) Spox, Voyage d'Italie, de Dalmatie, de Grèce et du Levant, II, p. i48.
(3) Cornelio Ma<;ni, Relazione délia città d'Athene, II, p. 1 1 S. Cf. une dépêche de Nointel, du 6 juin 1G73 ; de Laborde, Athènes, I, p. 135.
dessins a chiaf oscuro(i), à savoir aux deux crayons; or, tels sont en effet les dessins du Cabinet des Estampes. Ceux-ci sont donc l'œuvre du peintre flamand resté anonyme (2), et nous devrons nous en souvenir plus loin, quand nous aborderons l'étude des sculptures du Parthénon. Nous les désignerons comme les dessins dits de Carrey.
Entre les années 1674 et 1687, d'autres voyageurs purent encore voir les sculptures du temple telles que les avait reproduites le peintre de Nointel. Un dessin du Cabinet des Estampes, provenant de la collection Gaignières, donne l'aspect d'ensemble du fronton occidental et peut-être est-ce aussi pour l'ambassadeur de Louis XIV qu'il a été fait (3). Cependant, vers le même temps, un écrivain ingénieux, Guillet de Saint-Georges, mettant à profit les renseignements qu'il s'était procurés de diverses sources, publiait, sous une forme romanesque, une description d'Athènes (4). Ce livre éveilla la curiosité du public. Il trouva un critique plus directement informé que l'auteur dans la personne d'un médecin lyonnais, Jacob Spon, l'éditeur de la Relation du Père Babin. En 1675, Spon s'embarquait à Venise et arrivait à Athènes en 1676, avec son compagnon de route, l'Anglais George Wheler. Guidé par le consul d'Angleterre Giraud, le savant médecin examine avec un véritable esprit scientifique les monuments d'Athènes ; la relation de son voyage, publiée en 1678, fait date dans l'histoire des études archéologiques (5). Il étudie le Parthénon, Pausanias en main, et la description
(1) Cornelio Magni, Relazione délia città d'Athene, I, p. 503.
(2) La démonstration a été faite par Albert Vandal, Les Voyages du marquis de Nointel, p. 280-283. Cf. Omont, Athènes au XVIIe siècle, p. 5-6.
(3) C'est le dessin dit « de l'Anonyme de Nointel » (Michaelis, Der Parthénon, pi. VII, 3, p. 97 et 188; Omont, pi. XXV).
(4) De la Guilletière, Athènes ancienne et nouvelle, publié par Guillet de Saint-Georges, Paris, 1676.
(5) Jacob Spon, Voyage d'Italie, de Dahnatie, de Grèce et du Levant, fait es années i6?5 et 1676, Lyon, 167S. La relation du voyage de Wheler a été publiée à Londres en 16S2 (George Wheler, Journey into Greece).
LE PARTIIENON
qu'il en donne est fort détaillée. S'il se trompe en plaçant à l'ouest l'entrée du temple, s'il donne par suite une fausse interprétation du fronton occidental, s'il reconnaît dans deux des statues du fronton les effigies d'Hadrien et de sa femme Sabine, au moins faut-il lui reconnaître le mérite de s'être affranchi de la tyrannie des légendes et des traditions du moyen âge trop facilement acceptées par ses devanciers. Quelques années plus tard, en 1686, Gravier d'Ortièrcs, contrôleur général des galères à Marseille, chargé par Louis XIV de visiter au point de vue militaire les ports du Levant, séjournait à Athènes avec des officiers ingénieurs. Parmi les papiers de la mission conservés à la Bibliothèque nationale, se trouvent une vue du Parthénon et des dessins au lavis représentant quelques-unes des métopes septentrionales et méridionales (1). Les officiers français devaient être les derniers voyageurs à qui il serait donné de contempler le temple sinon intact, du moins encore debout, malgré les siècles révolus, malgré les caprices de la destinée qui avaient successivement fait du sanctuaire de la Parthénos une église chrétienne et une mosquée turque.
Le 2 1 septembre 1687, une ilotte de galères vénitiennes, sous les ordres du capitan général Francesco Morosini, jetait l'ancre au Port-Lion, l'ancien Pirée. Depuis trois ans, la République de Venise avait déclaré la guerre au Sultan, et après plusieurs campagnes victorieuses en Morée, Morosini s'était décidé à entreprendre le siège du château d'Athènes. Une petite armée de débarquement composée d'Esclavons, de Hanovriens, de Hessois, de Wurtembergeois, d'Italiens, et commandée par un Suédois, le comte de Kœnigsmark, se dirige vers la ville ; elle investit l'Acropole où les Turcs ont établi des travaux de défense en démolissant le charmant
(1) Omont, Athènes au XVII^ siècle, pi. XXXVI, XXXVIII.
petit temple d'Athéna Niké. Les assiégeants ouvrent les tranchées, et les canons de fer, les spingardes et les mortiers vénitiens dirigent leur feu sur les Propylées, tandis qu'une batterie de deux mortiers, placée à Test, prend l'Acropole à revers. Le bombardement se poursuit avec vigueur, mais sans grand succès, quand un transfuge, s'échappant de l'Acropole, vient annoncer aux troupes du quartier de l'est que les Turcs ont concentré toutes leurs munitions au Parthénon. Dans la journée du 26 septembre 168.7, un lieutenant lunebourgeois pointe les mortiers vers le temple, et une bombe éclate au milieu des poudres. L'explosion fut formidable. Des dessins du temps (1), entre autres ceux des ingénieurs Muller et Verneda, qui accompagnaient l'armée vénitienne, montrent le Parthénon éventré, une large brèche béante au milieu de l'édifice, et des fragments de marbre projetés dans les airs, parmi les flammes et des nuages de fumée (Fig. 2 4). C'était, cette fois, la ruine définitive, irréparable. Les murs du naos, avec les trois quarts de la frise et vingt-huit colonnes, s'effondraient et jonchaient le sol de lamentables débris.
C'est dans une Acropole dévastée qu'entra l'armée vénitienne, après la capitulation des Ottomans. Harcelés par les troupes turques de Thèbes, menacés de la peste, les Vénitiens songèrent un moment à détruire totalement Athènes. Enfin, le 4 avril 1688, Morosini prit le parti de l'évacuer. Mais, dans l'intervalle, le Parthénon avait subi une nouvelle offense. Voulant rapporter à Venise un trophée de victoire, Morosini avait jeté son dévolu sur le Poséidon et les chevaux du char d'Athéna appartenant au fronton occidental, qui avait été, comme celui de l'est, épargné par l'explosion. Il fit
(1) Omont, Athènes au XVIIe siècle, pi. XXXIII-XXXV. Deux autres gravures, dont Tune est reproduite ci-contre, figurent dans VAtene Attica de Fanelli (Omont, pi. XXXVI).
procéder à l'enlèvement des statues. L'opération, mal conduite, fut désastreuse, a A peine eut-on commencé à enlever le dessus de la grande corniche, écrivait Morosini, que tout se précipita en bas de cette hauteur extraordinaire (1). » La plupart des statues du fronton tombèrent sur le sol, et, suivant le mot d'un témoin oculaire. « non seulement elles se bri-
Fig. 2-1. — L'explosion du Paithénon en 1 G S - . D'après Fanelli, Atcnc Attica.
sèrent, mais elles s'émiettèrent en poussière » (2). Morosini dut se contenter d'embarquer sur ses galères les lions antiques qui décorent aujourd'hui l'entrée de l'Arsenal de Venise.
En abandonnant Athènes, les Vénitiens laissaient l'Acropole couverte de ruines et la ville presque déserte. Jamais,
(1) Dépêche de Morosini au doge de Venise, datée du Port-Lion, 19 mars 1688 (De Laborde, Athènes, II, p. 224-225). Cf. Fanelli, Atene Attica, p. 317 (1707).
(si) « E si ruppero non solo, ma si disfecero in polverc. » Lettre d'un officier vénitien, dans Antonio Bulifone (Lettere memorabili istoriche, politiche ed erudite, Raccolta II, p. S3). Cf. De Laborde, Athènes, II, p. 187.
Pl. ii
OPISTHODOME.
Vue prise du sud.
depuis l'invasion perse, pareille calamité ne s'était abattue sur le rocher sacré. Et pourtant, tout ce mal n'était pas l'œuvre d'une armée de barbares. Dans une dépêche au doge, Morosini déplore « la désolation du majestueux temple dédié à Minerve ». Une dame d'honneur de la comtesse de Kœnigsmark écrit: « Combien il répugnait à Son Excellence de détruire ce beau temple qui a existé trois mille ans ! Mais en vain, les bombes firent leur effet (i). » Kœnigsmark se souvenait peut-être que, trente-quatre ans auparavant, quittant l'Université de Leipzig, il avait prononcé en latin une belle harangue où il déplorait le sort d'Athènes, livrée à la barbarie des Ottomans (2).
Redevenus maîtres de l'Acropole, les Turcs rebâtissent dans le Parthénon en ruines une mosquée plus petite que la précédente ; les marbres épars sur le sol vont au four à chaux. Une soixantaine d'années se passent pendant lesquelles le silence se fait encore autour du temple, jusqu'au moment où commence, dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, une série de voyages d'études, attestant l'intérêt croissant dont la Grèce est l'objet. C'est d'abord, en i74g, le voyage du jeune lord Charlemont, accompagné du peintre Dalton à qui l'on doit une vue du fronton occidental. De 1751 à 1754, deux autres Anglais, l'architecte Revett et le peintre James Stuart, séjournent à Athènes, et recueillent les matériaux d'une importante publication, où, pour la première fois, le Parthénon est étudié scientifiquement (3). Peu après, c'est l'architecte français Le Roy qui visite Athènes. Revett fait encore partie, avec W. Pars, de l'expédition organisée par la Société des Dilettanti, et dirigée par Chandler. Pendant
(1) De Laborde, Athènes, II, p. 277.
(2) Michaelis, Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions, 1910, p. 284-285.
(3) Stuart et Revett, The Antiquities of Athens measured and delineated, Londres, 1762-94.
le temps qu'elle consacre à l'examen des monuments de l'Attique (1765-1766) Pars entreprend de dessiner les sculptures du Parthénon, et ses dessins, soigneusement exécutés, sont conservés au British Muséum. On peut y voir aussi une aquarelle de lui représentant la façade orientale du
Fig. s5. — Le Parthénon en 1 ^ 65, vue de la façade orientale. D'après une aquarelle de W. Pars (British Muséum).
temple, la petite mosquée qui a remplacé l'ancienne, et les maisons turques serrées autour de la colonnade (1) (Fig. 2 5). Vingt ans plus tard, un amateur d'art, sir Richard Worsley, fait également reproduire les sculptures de l'édifice.
En 1784, le comte de Choiseiil-Gouffier était nommé par Louis XVI ambassadeur de France à Constantinople. En 1786, il envoyait à Athènes, pour la seconde fois, le dessina-
(1) Cf. A. -H. Smith, The Sculptures of thc Parthénon, p. 6, fig. S.
teur Fauvel, celui-là même qui devait plus tard y résider longuement en qualité de vice-consul, et rendre aux études archéologiques d'éminents services (1). Fauvel avait pour mission de faire exécuter pour l'ambassadeur des moulages des sculptures du Parthénon. Il lui expédia en outre des marbres : un morceau de la frise est, qu'il trouva sous des décombres en avant de la façade orientale, une métope de la face sud, qui était tombée du temple et que le consul Gaspari obtint du voïvode l'autorisation d'emporter, et enfin une autre métope de la même face, qui avait été détachée du temple par un ouragan. Après des péripéties diverses, le morceau de frise fut confisqué à Marseille et envoyé au Louvre. Des deux métopes, l'une fut acquise par le Louvre en 1818, après la mort de Choiseul-Gouffier, l'autre passa au British Muséum. A vrai dire, Choiseul avait encore d'autres convoitises, et encourageait activement le zèle de son agent. Du moins Fauvel resta-t-il en fait, comme on Fa écrit justement, « innocent de vandalisme » (2).
On hésiterait à en dire autant des agents que mit à l'œuvre, quelques années plus tard, un autre diplomate, également amateur de l'art antique, lord Elgin. Ceux-ci firent une besogne plus complète. On sait comment le jeune lord, nommé en 1799 ambassadeur d'Angleterre auprès de la Porte, envoya à Athènes une équipe d'artistes et de mouleurs, dirigée par le peintre Lusieri, pour y faire exécuter des moulages à ses frais. Un firman qui autorisait les agents de lord Elgin à emporter « quelques fragments de pierres avec des inscriptions et des figures » reçut l'interprétation la plus large; une armée d'ouvriers se mit en devoir d'enlever
(1) Voir la Biographie de Louis-François-Sébastien Fauvel, publiée par M. Ph.-E. Legrand (Revue archéologique, 1897, I, p. 1 1-66, iS5-20i; II, p. 9I-103).
(2) Ph.-E. Legrand, Revue archéologique, iSg4, II, p. 33. Pour l'histoire des marbres du Parthénon qui sont au Louvre, voir E. Michon, Revue archéologique, 1894, I, p. 76-94.
au Parthénon une grande partie des sculptures épargnées par l'explosion de 1687 : une don/aine de statues des frontons, quinze métopes et cinquante-six dalles de frise, sans parler des marbres dérobés à l'Erechtheion et au temple d'Athéna Niké. Chateaubriand, qui visita l'Acropole en 1806, déplore la rudesse avec laquelle le travail fut mené. Lord Elgin (( a voulu faire enlever les bas-reliefs de la frise : pour y parvenir, des ouvriers turcs ont d'abord brisé l'architrave et jeté bas des chapiteaux; ensuite, au lieu de faire sortir les métopes par leurs coulisses, les barbares ont trouvé plus court de rompre la corniche » (1). Est-il besoin de rappeler comment les marbres du Parthénon expédiés et exposés à Londres, décriés tout d'abord par une cabale, vengés du dédain du public par l'admiration de Haydon, de Visconti et de Canova, furent soumis à une enquête conduite par une commission du Parlement, et comment, Phidias en étant sorti triomphant, ils furent achetés, en 1816, pour le British Muséum, au prix de 35.000 livres anglaises (2) ?
Si le pillage de l'Acropole provoqua de violentes protestations et fut caractérisé comme on sait par le mot célèbre de Byron, d'autres contemporains en jugèrent autrement. Ils invoquèrent l'exemple de Choiseul-Gouffier, voire même ses regrets de n'avoir pas été aussi heureux que son rival. Ils alléguèrent les dangers que faisait courir à ces précieuses sculptures la barbarie turque. Et l'archéologue français Quatremère de Ouincy, qui sut des premiers y discerner les véritables caractères do l'art de Phidias, applaudissait à « l'heureuse importation qui en avait été faite en Europe » (3). Les visiteurs du British Muséum peuvent en effet, devant
(1) Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, p. i44.
(2) Voir, sur cette question, Michaelis, Der Parthénon, p. Si-S5, et, du même auteur, Die archœologischen Entdeckungen des neunzehnten Jahrhunderts, p. 35-4t.
(3) Quatremère de Quincy, Lettres ci Canova, p. 5. Cf. Schneider, L'Esthétique classique chez Quatremère de Quincy, Paris, kjio, p. 13 et suiv.
ces glorieux marbres mutilés, penser que de nouvelles injures les menaçaient encore. Mais les visiteurs du Parthénon nvn contemplent pas moins avec mélancolie les métopes vides, les frontons dévastés, en songeant que, suivant le mot si juste de Chateaubriand, les œuvres grecques, arrachées à leur cadre naturel, « diminuent matériellement de beauté ». Après tant de dégradations, le Parthénon devait encore courir de nouveaux dangers. En i8qi, éclate la guerre de l'Indépendance. Sous les ordres d'Odysseus, les Grecs se sont emparés de l'Acropole ; mais ils y sont à leur tour assiégés par Farinée de Réchid Pacha. Des canons sont mis en batterie sur la colline du Musée; les boulets turcs, ricochant sur les colonnes de la façade occidentale du temple, y laissent les meurtrissures qui étoilent de taches blanches leur belle patine dorée. En juin 1S27, les Ottomans reprennent possession de FAcropole et ne Févacuent que le 1er avril 1833, pour céder la place aux troupes bavaroises qui l'occupent au nom du roi Othon. C'est la fin des épreuves infligées pendant des siècles au monument d'Ictinos. Délabré, éventré, dépouillé de ses sculptures, mais couronnant toujours de la majesté de sa colonnade à demi ruinée le rocher sacré de l'Acropole, le Parthénon est rendu ati culte pietix de la Grèce libérée et jalouse de conserver son patrimoine artistique.
La période des études modernes (1). — Les Turcs laissaient FAcropole couverte de masures, les Propylées convertis en magasin, FÉrechtheion en partie détruit par une explosion. Le premier soin qui s'imposait au patriotisme des Grecs, c'était d'effacer les traces de l'occupation étrangère et de dégager les monuments antiques. En 1834, Athènes devenait
(1) Voir Michaelis, Der Parthénon, p. S7-y2 ; Cavvadias et Kawerau, 'II àvasxaï.r) vrti 'A"/po7:d).£(jJ5, p. 1-54.
— Si —
la capitale du royaume et. le iS juin, un décret royal désaffectait l'Acropole connue forteresse. Pourtant il était encore à craindre qu'un zélé excessif ne fit courir au Parthénon de nouveaux dangers. L'architecte bavarois Léo von Klenze, appelé en Grèce pour dresser le plan de la nouvelle ville, conçoit le projet de le restaurer. 11 ne peut, faute de temps et d'argent, que relever deux des colonnes qui dressent encore aujourd'hui leurs fûts misérablement rapiécés à l'aide d'un blocage de petites pierres. Un autre architecte allemand, Schinkel, rêve de construire sur l'Acropole un palais monumental dont le Parthénon aurait décoré la cour d'honneur. Le temple échappe fort heureusement à ce vandalisme d'un autre genre. L'idée d'une restauration est ajournée, et Ludwig Ross, nommé en 1 S 3 1 éphore général des Antiquités, poursuit des travaux de dégagement moins dangereux et plus utiles pour la science. Il ne se borne pas à relever, avec les architectes Hansen et Schaubert, le temple d'Athéna Niké ; il exécute autour du Parthénon des fouilles auxquelles nous avons déjà fait allusion, et qui, en mettant à jour le soubassement, commencent à en éclairer l'histoire. Le successeur de Ross, Pittakis. qui, de 1836 à 1863, remplit avec un zèle louable les fonctions d'éphore général, doit se contenter, à raison de l'exiguïté de ses ressources, de déblayer les abords du temple, de détruire, en 1Sl2.ce qui restait de la mosquée turque, de relever quelques colonnes et de rétablir une partie du mur de la cella.
Tous ces efforts ayant pour résultat de faciliter les recherches scientifiques, le temple devient dès lors l'objet de travaux conduits avec méthode. Les architectes anglais Pennethorne et Penrose découvrent le principe des courbes appliquées à la construction du monument. En iS45, l'architecte français Paccard met en œuvre ses observations et ses relevés dans une restauration très étudiée, conservée à
l'Ecole des Beaux-Arts. Elle est mise à profit par Beulé, lorsque, après avoir dirigé en iS5'2 des fouilles célèbres à Feutrée de l'Acropole, il consacre au Parthénon une étude brillante mais trop rapide (i). Le livre de Michaelis, publié en 1871 (2), met en oeuvre des recherches conduites avec la plus rare érudition, utilise tous les travaux antérieurs pour donner un état complet des connaissances acquises, et fait date dans l'histoire des travaux relatifs au Parthénon.
On sait tout ce que la science doit aux fouilles capitales exécutées de 1 SS5 à 1890, sous les auspices de la Société archéologique d'Athènes, par l'éphore général des Antiquités, M. Panayotis Cavvadias. Nous avons brièvement indiqué comment, en nous révélant l'Acropole archaïque des Pisistratides, elles ont mis en lumière l'étroite parenté qui rattache le Parthénon à son véritable ancêtre, le vieux temple d'Athéna; comment, en explorant les abords du temple jusqu'au roc vif, en mettant à nu le soubassement, elles ont éclairé l'histoire de l'ancien Parthénon. La période des fouilles est ainsi close. Mais il faut encore veiller à la conservation du monument. En 1S93, un tremblement de terre en ayant menacé la stabilité, l'éveil fut donné par notre compatriote, M. Lucien Magne, chargé d'une mission d'études à Athènes (3). Une commission internationale, dont il faisait partie avec MM. Durm et Penrose, conclut à la nécessité de travaux immédiats, et ils furent menés à bonne fin de 1896 à 1902. Travaux discrets, et qui n'eurent rien de commun avec la restauration ambitieuse rêvée jadis par von Klenze. Sauvegarder ce qui reste du temple et n'y rien ajouter, tel est, en effet, le vœu auquel se sont ralliés, en igo5, au Congrès archéologique d'Athènes, les plus fervents admirateurs du monument. Le Parthénon ne
(1) Beulé, UAcropole d'Athènes, 1S53-1 S54.
(2) Michaelis, Der Parthénon.
(3) Lucien Magne, Le Parthénon, Paris, iSg5.
doit pas être profané par des pierres neuves. 11 doit rester ce qu'en ont fait les siècles, la plus noble et la plus auguste des ruines, enveloppée de poésie, précisément parce que l'imagination seule la complète, parée d'un incomparable prestige parle temps, par son histoire, par sa beauté cruellement défigurée mais toujours vivante, par la grandeur du passé et par la mélancolie du présent.