I — L ACROPOLE AVANT LE PARTHKNON
x ne saurait séparer l'histoire du Parthénon de celle de l'Acropole. S'il couronne magnifiquement le rocher sacré qui lui fait comme un piédestal naturel, ce n'est pas seulement par la noblesse de ses lignes qu'il est en étroite harmonie avec ce puissant soubassement. Monument de la piété athénienne, il repose par ses assises sur un sol sanctifié depuis des siècles par la religion d'Athéna. Édifié à un moment unique de l'histoire d'Athènes, en un temps où l'art, dans l'épanouissement de sa fraîche maturité, s'exalte par l'ardeur de Ja foi religieuse et par l'orgueil du patriotisme, il est comme l'expression parfaite de l'âme de la cité. Ses frises, ses métopes, ses frontons racontent à la fois la gloire présente et les vieilles légendes qui ont fait de l'Acropole le lieu saint par excellence, la propre demeure d'Athéna. L'étude du temple ne se laisse donc pas aborder directement, et on ne peut l'abstraire de tout ce qui a préparé l'éclosion de ce pur chef-d'œuvre de l'art attique. Mais d'autres raisons encore nous invitent à jeter un rapide coup
d'oeil sur l'ancienne Acropole des rois et des Pisistratides. Le Parthénon de Périclès s'explique en partie par des édifices disparus. 11 occupe l'emplacement d'un vieux Parthénon qui ne fut jamais achevé. C'est pour ce précurseur du temple d'Ictinos que le plateau de l'Acropole a été façonné de main d'homme, et a reçu sa forme définitive. Les fouilles poursuivies depuis l'année i8S5 jusqu'en 1890 ont révélé une histoire inconnue, et jeté une vive lumière sur un passé qui, pour les contemporains de Phidias, n'était plus qu'un souvenir lointain et presque aboli (1). Au cours de cette étude, nous aurons plus d'une fois à mentionner les monuments qui ont précédé le Parthénon, et qu'a détruits l'invasion des Perses. 11 y a donc lieu, croyons-nous, de rappeler brièvement ce que fut l'Acropole, avant le temps où s'élevèrent les premières assises du Parthénon.
l'acropole royale (2)
Habitués que nous sommes aux lignes qui dessinent la silhouette actuelle de l'Acropole d'Athènes, nous devons faire un effort d'imagination pour en restituer l'aspect primitif. Ce rocher de calcaire, mesurant de Test à l'ouest 270 mètres environ, présentait la forme d'un plateau ovale irrégulier, dont la largeur la plus grande n'était que de 130 mètres, alors qu'elle est aujourd'hui de 1 56 mètres (Fig. 1 ). Du côté sud, il était limité par une sorte de crête qui domi-
(1) Les résultats des fouilles sont exposés dans l'ouvrage de Cavvadias et Kawerau : 'H àvaa/.acpT| trjç 'A-/.po7ïo),cO);, Athènes, 1907.
(2) Pour cette période, les principaux travaux à consulter sont les suivants : E. Curtius, Die Stadtgeschichte von Athen, 1891, p. 123 et suiv. ; G. Perrot, Histoire de Part dans l'antiquité, VI, La Grèce primitive, 1S9L p. -I19 et suiv. ; W. Judeich, Topographie von Athen, njo5, p. 190 et suiv.; Jane-Ellen Harrison, Primitive Athens as described by Thiuydides, Cambridge, 1906; Martin L. d'Ooge, The Acropolis of Athens, New-York, 1908, p. 1-16.
nait une profonde dépression du sol. Au nord, de raides escarpements du rocher constituaient une défense naturelle (1). Seul, le coté ouest, où le terrain descendait en une pente moins brusque, offrait un accès assez facile, et c'est là qu'a été de tout temps l'entrée de l'Acropole. Suivant les traditions attiques,une peuplade pélasgique avait primitivement occupé
PARTH ÉNON
Fig. 1. — Coupe sur l'Acropole du nord au sud. D'après Middleton.
l'Acropole, nivelé le sol rocheux et inégal, et édifié sur tout le bord supérieur du plateau de puissantes murailles. Refoulés ou asservis par des immigrants ioniens, les Pélasges auraient cédé la place à une population nouvelle dont les chefs seraient devenus les maîtres de l'Acropole. Nous n'avons pas à examiner la valeur historique de cette tradition qui a été souvent considérée comme suspecte, et dont Thucydide ne semble pas tenir compte, lorsqu'il affirme le caractère autochtone des Athéniens. 11 importe surtout, pour l'objet de notre étude, de considérer les faits, et de rappeler brièvement ce que les fouilles nous ont appris sur l'ancienne Acropole royale.
D'après un passage de Thucydide, souvent cité et com-
(1) Coups sur l'Acropole, Middleton, Plans and Drawings of Athenian Buildings, 3d Supplemenlary Paper published by tlie Society for the Promotion oj Hellenic Studies, 1900, pi. 2.
mente comme la source la plus sûre, avant que Thésée eût réalisé l'unité de l'Attique, l'Acropole était toute la ville (toXi;) (i). Son enceinte fortifiée enfermait à la fois les sanctuaires religieux et la résidence royale. Là se trouvait le palais de ces rois légendaires, Cécrops, Pandion, Ërechthée, dont les noms sont étroitement associés à l'histoire des vieux cultes attiques. Grâce aux fouilles qui ont sondé jusqu'au roc vif le plateau de l'Acropole, toute cette lointaine histoire a
Fig. -i. — L'Acropole primitive. D'après J. Harrison, Primitive Athens.
pris une réalité singulière, et l'on peut aujourd'hui déchiffrer les vestiges qu'a laissés une civilisation très ancienne, contemporaine de celle que nous ont révélée les découvertes de Tirynthe et de Mycènes. 11 est possible d'évoquer l'aspect que présentait l'Acropole avant le douzième siècle (Fig. 3). Le mur dit pélasgique, qui constituait l'enceinte supé-
p. 7 e1t)suh"Cydide' "' l5' CL 1C CorameQtaire de J- Harrison, Primitive Athens,
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rieure, le seul dont nous ayons à nous occuper, était en réalité fort analogue à ceux qui défendaient les châteaux achéens de Mycènes et de Tirynthe. Ces derniers étaient, suivant la légende, l'œuvre des Cyclopes venus de Lycie. L'attribution du mur de l'Acropole aux Pélasges est comme une variante de cette tradition. Il était construit en blocs
Pliot. de rînslilut itrdiêologique allemand.
Fig. 3. — Le mur pi-lasgique au sud du Parthénon.
inégaux, assemblés avec un mortier de terre argileuse, et c'est le rocher de l'Acropole qui avait fourni les matériaux. On reconnaît sur plusieurs points le tracé de cette enceinte qui suivait les contours irréguliers du plateau, et dont un tronçon a été mis à découvert du côté sud, au pied du Parthénon (Fig. 3). Quant à l'entrée de la forteresse, elle était protégée par un mur percé de neuf portes, l'Ennéapylon,
appelé aussi Pélasgikon ou Pélargikon, dont L'histoire reste
en dehors de notre étude (1).
Dans la partie nord du plateau, les fouilles ont exhumé des restes d'habitations analogues à celles que Schliemann et M. Dœrpfeld ont dégagées sur l'Acropole de Mycènes. (l'étaient les demeures des nobles, des Eupatrides, et les dépendances du palais. Mais la découverte essentielle est celle qui a permis de reconnaître les vestiges du palais luimême tout près de l'Érechtheion, sous les fondations d'un temple archaïque du sixième siècle, dont il sera question plus loin, et qui était, à n'en pas douter, un temple d'Athéna. Le plan du palais est identique à celui des palais de Mycènes et de Tirynthe, et Ton a pu déterminer la place de la pièce principale, du mégaron, grâce aux dés de pierre qui supportaient les colonnes de bois (<?). (le palais a été la résidence des premiers rois de la petite cité qui ne portail pas encore le nom d'Athènes, et s'appelait Kékropia. La légende y attachait le nom d'Erechthée. Dans un passage de VOdyssée, Athéna quitte Schéria pour se rendre à Marathon, et elle s'arrête dans « la forte demeure d'Erechthée » (3), c'est-à-dire dans ce palais dont les vestiges sont encore apparents. (Test une demeure sacrée, où la déesse reçoit l'hospitalité du roi.
Athéna a-t-elle un culte dans la « maison d'Erechthée », à coté de Zens Herkeios, dont l'autel se trouvait dans la grande cour de l'habitation royale, comme les autels des palais crétois de Cnossos et de PhaestosP II est difficile de résoudre la question, encore que cette hypothèse ait pour elle toutes les vraisemblances (4). Tout au moins rappelons (pie la partie
(1) La question ,lu Pélasgikon, ou Pélargikon, a été très discuter. Nous renvoyons au travail le plus récent, celui de A. Kôster, Das Pélasgikon, Strasbourg, 1909.
(2) Doerpfeld, Athen. Mittheil., XI, 1SS6, p. 36. Cf. Real Encyklopadit de Pauly- Wissowa, II. p. i952; Judeich, Topograph n von Athen, p. :37; Cavvadias et Kawerau,
U ava<j*ftc?r) ^ 'AxpoTvdiscoç, p. 88-90, pi. III. Voir notre fig. 4. i 0 ACv; 3"EpE7 07Joç ttuxévov oduov, Odyssée, VII, 81. (4) Jane Harrison, Primitive Athens, p. 60.
de l'Acropole voisine du palais est le lieu saint par excellence. Non loin du mégaron royal, on vénère de temps immémorial les signes (^aç-Tupia, cn^sla) par lesquels Athéna et Poséidon, se disputant la possession de PAttique, ont manifesté leurs droits. C'est l'olivier sacré, qui sortit du sol sous le coup de lance d'Athéna; ce sont les trous creusés dans le rocher par les dents du trident de Poséidon; c'est le puits où sourd l'eau de mer, la ihalassa Erechthéis que le dieu a fait jaillir (1); c'est dans cette crevasse du rocher (xâajj-a) que, suivant la tradition, du même coup de trident qui avait fait apparaître la source d'eau salée, Poséidon avait relégué Erechthée, à la fois héros chthonien et roi mythique d'Athènes, et c'est là qu'Erechthée était censé avoir terminé sa vie mortelle (2). Cette partie de l'Acropole avait donc été le théâtre de la lutte divine par laquelle la légende personnifiait l'antagonisme des cultes primitifs qui s'étaient partagé PAttique: celui de Poséidon, qui réunissait les Eumolpides d'Eleusis, et celui d'Athéna, auquel se rattachaient les Cécropides d'Athènes. On sait comment la fusion de ces cultes avait réconcilié les adversaires, et comment, au cinquième siècle, Athéna, Poséidon et Erechthée possédaient leurs sanctuaires dans le temple double connu sous le nom d'Erechtheion.
Ainsi cet espace limité de l'Acropole occupé, à l'époque mycénienne, par le palais royal et par ses dépendances, était déjà, au temps des Cécropides, consacré par les traditions qui devaient en faire, pour les Athéniens, le centre du culte d'Athéna. Là s'élèveront, au sixième siècle, des temples archaïques, précurseurs de ceux qu'édifiera au siècle suivant la piété d'Athènes, et Phidias" s'inspirera des légendes qui y sont localisées pour représenter, dans le fronton occidental
(1) Voir, pour les textes, Jahn-Michaelis, Arx Athenarum, p. 67.
(2) Euripide, Ion, vers 281-282. Cf., sur la légende d'Erechthée, Petersf.n, Die Burgtempel der Athenaia, Berlin, 1907, p. 61 et suiv.
du Parthénon, l'épisode de la lutte qui donne à la déesse Poliadc la possession de l'Attique.
les temples du sixième siecle (l) l'hécatompédon et l'ancien érechtheion
Nous ne perdons pas de vue l'histoire du Parthénon en nous arrêtant un instant au temple qui s'éleva, sans doute vers 56o, sur remplacement du palais, et se substitua à la « maison d'Erechthée ». Nous aurons, en effet, plus d une fois au cours de cette étude, l'occasion d'y reconnaître le véritable prototype du Parthénon. Ce temple, on en ignorait totalement l'existence avant les fouilles qui nous ont rendu tant de vestiges de l'ancienne Acropole dévastée par les Perses. C'est le mérite de M. Dœrpfeld d'avoir, dés Tannée iSS3, reconnu, au sud de l'Erechtheion, les fondations d'un temple archaïque, construit en pierre calcaire, et qui recouvraient celles du palais (Fig. 4); c'est à sa sagacité qu'on en doit l'identification (a).
(1) Voir, sur la question des anciens temps de l'Acropole : Doerpfeld, Athtn. Mittheil., X, iSsr), p. 273; XI, 1SS6. p. 337 ; XII, 1887, p. s5, 190, 276 ; XV, 1S90, p. I20; XXII. 1S97, p. 159; Antike Denkmœler, I, 1-2; Penrose, Journal of Hellenic Studies, XII, 1891, p. 27J ; XIII, 1892-1893, p. 32; Frazer, Journal of Hellenic Studies, XIII, 1892-1893, p. 1JJ-1S7, article reproduit dans Frazer, PausaiiUis1* Description of Greece, vol. II, Appendix, The pre-persian Temple of the Acropolis, p. 553-5S2; Fowler, American Journal of Archœology, VIII, 1893, p. 1 et suiv. ; Furtw.engler, Masterpieces of Greek Sculpture, Appendix, The Temples of Athena ou the Akropolis, 1S9J, et Sitzungsberichti der bayer. Akademie, 190-!, p. 370; Kcertk, Rhein. Muséum, 1S9S, p. 239; Mii.chhqefer, L'eber die alten Heiligthûmer in Athen, Kiel, 1899; Michaeeis, Jahrbuch des deutschen arclueologischen Instituts, XVII, 1902; 'Ap/aîoç vcoi;. Die alten Athenatempel der Akropolis von Athen, p. 1 et suiv. ; Wiecand, Die archaische Poros-Arclutektur der Akropolis zu Athen, Leipzig. 1901 ; Judeich, Topographie von Athen, 190J, p. 23S ; Petersen, Die Burgtempel der Athenaia, 1907; Cavvadias et Kawerau, 'H x/aazasr, if,; 'Azco-o/ôw;. p. S2; Martin L. d'Ooce. The Acropolis of Athens, 1908, p. 42-63, et Appendix III, p. 36S-397, avec une biblio graphie; G. Fougères, Athènes, 1912, p. 34-4i.
(2) Doerpfei.i), Athen. Mittheil., X, iSS5. p. 275; XI. iSSG, p. 337. Voir, pour l'état actuel, Antike Denkmœler, I, pi. 1.
L'étude du soubassement a permis d'établir que ce temple a été remanié, et que le stylobate extérieur est d'une époque plus récente que la construction primitive dont la date se place dans la première moitié du sixième siècle. Sous sa première forme, l'édifice était un temple dorique in antis, avec deux colonnes à chaque façade (1). La matière mise
Phot. de l'Institut archéologique allemand. Fig. 4. — L'Erechtheion et l'Hécatompédon.
en œuvre était le tuf ou pôros, sauf pour les métopes des deux façades et les parties hautes, cymaises, acrotères, qui étaient en marbre. Les dimensions mesurées extérieurement, et abstraction faite du stylobate, sont les suivantes : 34™ 70 sur les longs côtés, 13™ 45 sur les façades, soit en mesures éginétiques io5,8 x 4i pieds. A n'en pas douter, il faut reconnaître dans cet édifice le « temple de cent pieds »,
(1) L'étude du temple a été faite en détail par Wiegand, Die arch. Poros- Architektur, p. i-n4. Pour la restauration, voir p. 10S et planches I, XII, XIII.
I ig. 5. — Restauration du premier Hécatompédon. D'après Jalin-Michaelis.
l'Hécatompédon, signalé par un texte d'Hésychius, et qui.
d'après ce témoignage, était de ")o pieds plus petit que le Parthénon (1). Le même auteur nous apprend que L'Hécatompédon fut brûlé par les Perses en L8o, lors du sac de l'Acropole. Une inscription relative à un décret du peuple, et datant de l'année 485/484, c'est-à-dire antérieure à la destruction du temple, ne laisse (Tailleurs aucun doute sur le nom qu'il convient de lui attribuer; elle le désigne en propres termes comme L'Hécatompédon (tc rExaT:p.7i:e8ov) (2). A vrai dire, le temple in untis n'est que la première forme de l'Hécatompédon, et c'est, on Le verra plus loin, un édifice remanié qu'incendièrent les soldats de Xerxès. Nous n'avons pas à examiner en détail les éléments d'architecture (pii permettent de le restituer (Fig. â). ni à nous attarder aux sculptures, souvent étudiées, qui décoraient les frontons (3). Le fronton occidental montrait le combat d'Héraclès contre Triton, en présence d'un être monstrueux figuré par trois torses humains terminés en queue de serpent (Fig. f>). On discute encore sur le nom qui convient à ce démon à triple corps, dont les trois têtes barbues s'éclairent d'un sou-
(i) Hésychius, s. v. 'E/.aT^u-îoo; veoSç. [ô] h ta, iy.pÔKo'ksi IlapOôvtôv, xaTcw.s-ja'îOc't;
•jr.O AOrjvaiWV, ij.V.'C'<>'' ~r>J SaJîpï)<j8c'vT0S UJîÔ TÛV ricpaÛV XOOl JÎSVT/jy.OVTa.
(2) Corpus inscr. attic, IV, 1, p. 138, 1. îS. 19. Arx Athenarum, p. 99. Ziehen, l.t^t.s Grcecorum sacra, 1906, p. 1 et suiv.
(3) Nous renvoyons à l'ouvrage de M. Lec'hat, La Sculpture attique avant Phidias, où l'un trouvera une étude détaillée des frontons, p. 4i-5S. Des modifications "ut été introduites depuis dans le groupement des figures, et Ton consultera avec profit l'ouvrage de Dickins, Catalogue of the Acropolis Muséum, I, 1912. Pour la pol}-chromie des sculptures, voir les planches de Wiec.ano, Die arch. Poros-Architektur.'
rire, et dont les mains tiennent des attributs indéterminés parmi lesquels on reconnaît cependant un oiseau. Si le nom de Typhon a été proposé tout d'abord, il faut tenir compte d'une interprétation plus vraisemblable, suivant laquelle cette triade représenterait les Tritopatores, génies des vents, dont le culte était particulier à l'Attique, et qui présidaient à la fécondité des mariages (1). Quant au fronton oriental, on y restitue aujourd'hui avec certitude la scène de l'apothéose d'Héraclès,
iéép^ j-L^i^M