HISTOIRE
DU
M. de Falloiix prétend avoir écrit en témoin Thistoire du parti catholique. Témoin, il manque de mémoire; historien,
(1) Le parti catholique, ce qu'il a été, ce qu'il est devenu, ]\i\r M. le comte de Falloux, in-S», chez Bray.
i! manque de documents; écrivain, il n'est maître ni de sa matière ni de son esprit. Au lieu d'une histoire du parti catholique, il a fait un pamphlet contre les rédacteurs de V Univers. Des griefs ramassés et disposés avec un art fragile, des inexactitudes surprenantes, un emportement qui refuse à ses adversaires toute espèce de titre à toute espèce d'égards, et qui ne leur concède pas même le mérite léger des bonnes intentions, tel est le caractère de cet écrit, où l'auteur prend une position que l'opinion faisait meilleure. Ce n'est pas un dissentiment qui s'explique, c'est un ressentiment qui se déclare. On y sent l'animosité qui veut blesser, et qui perd de vue tout le reste.
Le désintéressement même devient un crime. Là où paraît le dévoûment, M. de Falloux ne veut voir que le naturel conseil de r orgueil. « En apparence, dit-il, on sem- » ble dégagé de toute convoitise ; en réa-
» lilé, 011 dédaigne ce qui annule et ce » qui ennuie, on préfère ce qui l'ait Ta- » musement et la renommée. » L'amusement de rédiger V Univers! la renommée que tant d'adversaires y attachent ! Il ajoute ingénument : « Soyons juste; il n'y a pas )) de proportion entre les modestes satis- » factions d'une profession quelque ho- » norable qu'elle soit, et les âpres jooiis- » sances d'un écrivain qui a su rallier et » dompter un public. » Si M. de Falloux les avait goûtées, ces âpres jouissances , la paix des académies lui semblerait moins fade! Après le désintéressement, il explique avec la même sagacité l'indépendance. Les rédacteurs de VUnivers sont désintéressés, soit: mais ils sont servîtes. Pourquoi serviles? Parce que V Univers n' aipo'mt reçu d'avertissement. Jusqu'à présent plusieurs journaux ont le même privilège.
N'importe! Les autres ont évité l'avertissement par une prudence légitime; VUni-
vers n'y a pu échapper que par servilité. Ainsi la prévention tourne tout, rinimitié blâme tout. Il s'agit moins de contester les doctrines que de rabaisser les caractères. La déférence s'interprète en lâcheté, la fermeté en rébellion. L Univers fait des personnalités lorsqu'il nomme ses adversaires; il les trahit lorsqu'il ne les nomme pa?. Son style, comme ses pensées, est toujours répréhensible : « Tantôt mystique, » tantôt voltairien, ce style un jour épuise )) la moquerie , le lendemain s'égare en » contemplations extatiques, s'etïorçant de j ravir par le fanatisme les esprits que » fatiguerait une constante et monotone » ironie. »
On déploie un art étonnant pour gâter ce qui vient le plus directement du cœur chrétien, de hono thesauro, dans les meilleurs désirs de faire goûter la vérité. VUnivers décrit l'action sociale de la sainteté; il montre la sublime obstination des saints
aux œuvres que Dieu leur impose et contre lesquelles le monde se conjure. Quelques lignes de ce travail, adroitement mêlées à d'autres phrases tirées d'articles écrits sur d'autres sujets, deviennent la preuve que l'auteur de l'article sur la sainteté se veut donner pour un saint ! Ailleurs, énumérant les forces du bien, V Univers les indique comme des moyens fournis de Dieu pour tirer la société de ses périls : au service de l'ordre matériel, une armée florissante ; au service de Tordre moral, l'armée de la charité, forte de quarante mille prêtres et de cinquante mille religieuses, instrument divin contre toutes les misères; capable, si l'on sait seulement n'y pas mettre obstacle , de résoudre, à force de bienfaits, les plus redoutables problèmes de ce temps. La pensée est claire, et qui peut s'y méprendre? M. de Falloux s'y méprend; il veut croire que V Univers offre l'armée de la
chanté au despotisme, et il prend là-dessus des élans oratoires : « Vous avez écrit ce » qu'aucune bouche gallicane n'aurait osé » proférer. Vous avez dit à un souverain » qu'il avait pour sa cause deux armées, » l'une de quatre cent mille soldats, l'au- » tre de quarante mille prêtres!... » Eh oui, pour sa cause, si sa cause est, comme elle doit l'être, celle de la société chrétienne.
Cette soif de dénigrement va s'abreuver dans la polémique révolutionnaire. Le Siècle, à propos de quelques vérités sur Buffon, crie que V Univers insulte toutes les gloires nationales. M. de Falloux ramasse cela. 11 atteste que les rédacteurs de Ylhiivers « persifflent et bafouent, saiis » distinction et à peu près sans exception , » tout ce qui avait fait jusqu'ici l'honneur )) ou l'ornement de l'esprit humain. ;> Point de preuves ! Le Siècle n'avait vengé que Bulibn; M. de Falloux étend sa main
protectrice sur V Encyclopédie , sur Mirabeau. Quand on est catholique, gentilhomme et royaliste, il faut avoir envie d'incrim.iner les gens pour les reprendre de ne pas épargner le dix-huitième siècle, de ne pas ménager V Encyclopédie , de ne pas honorer Mirabeau! Ne disons plus qu'il n'est resté de Mirabeau ni une belle page ni un bel exemple ; respectons Mirabeau ; 89 le i)rotègc ; c'est « l'orateur formidable de la révolution française (1). »
(1) On nous communique un portrait de Mirabeau, Iracé par M. de Falloux dans son histoire de Louis XVI :
« Exclu par la noblesse, il provoque la confusion des classes ; impatient du joug domestique, il brise dans la loi les liens de la famille ; étranger à toute notion religieuse , il mutile et dépouille l'Église.
)) Le mouvement qui prenait cet homme pour chef cessait d'être la révision équitable, la combinaison nécessaire de vieilles lois et de nouvelles mœurs. Ce mouvement devenait une révolution, et cette révolution, modelée sur un pareil type , devait receler, comme cet homme, un ressentiment derrière chaque idée , une
Bien formidable, puisqu'il vous fait encore trembler!
Enfin M. de Falloux prenant au sérieux les plus criants mensonges de la presse révolutionnaire, assure que V Univers fournit à l'impiété de légitimes occasions de calomnier l'Elglise , donne à la religion un air despotique, etc. L'auteur de la Vie de saint Pie V devrait plus qu'un autre dédaigner les arguments de cette nature, lui qui vient de passer par les mains du Siècle, et qui a vu ce qu'elles savent tirer des livres les plus innocents.
Ses écrits sont en petit nombre. Dans ce peu fait à loisir, le Siècle a trouvé de
passion derrière chaque parole. Ennemi de toutes les faiblesses de la cour, mais ami de tous les vices de l'humanité , Mirabeau devait remplacer d'inconiestf\bles abus par d'incalculables désordres. »
Wnivers a été moins éloquent, mais non pas plus sévère. iM. de Falloux bat son msâ culpâ sur la poitrine du prochain.
quoi indigner tous les estaminets de France. Si nous accusions M. de Falloux d'avoir nui à la religion en écrivant la vie d'un Pape inquisiteur, et en donnant prétexte au Siècle de hurler contre les saints et contre la papauté, que dirait-il? Il dirait qu'au lieu de certifier les falsifications et d'appuyer les clameurs du Siècle, V Univers devrait en démontrer l'absurdité et l'injustice , défendre un catholique odieusement diffamé , le venger, venger en même temps la vérité que ce catholique a voulu servir. C'est en effet ce qu'il faudrait faire; et là-dessus M. de Falloux peut juger ce qu'il a fait.
Nous avons dû signaler ces misères , à cause de l'importance qui leur est donnée. Relevons le débat; allons au fond de la querelle et de la situation.
Nous disons la querelle et la situation. Il faut distinguer ces deux choses.
On accuse V Univers d'avoir divisé le
parti catholique dans le but d'y exercer la dictature; — d'avoir exercé cette dictature dans le but de transformer le parti catholique en parli politique; — d'avoir réalisé tous ces mauvais desseins, et d'être ainsi devenu l'un des plus grands périls de la religion. Voilà la querelle. Outre les satisfactions personnelles que M. deFalloux peut s'y procurer, elle a pour objet de déguiser la situation.
La situation est tout simplement le refus de V Univers de s'engager dans la Fusion, parti actuel de M. de Falloux et de quelques-uns de nos anciens amis.
Nous démontrerons que M. de Falloux s'est déjà donné la plupart des torts qu'il nous reproche, et marche précisément au but où il prétend que nous avons visé et que nous sommes parvenus. Autant qu'il l'a pu, aidant les circonstances, les mettant à profit, il a été le dissolvant du parti catholique. Aujourd'hui^ il voudrait
en ramasser les débris , et s'il n'y réussit pas, avoir du moins l'honneur souvent rêvé de ruiner le journal où vit et parle encore l'esprit qui l'animait.
Nous sommes plus forts qu'il ne croit, et le secret de cette force lui sera révélé par rhistoire même qu'il s'est flatté d'écrire.
Nous ferons donc aussi l'histoire du parti catholique, qui est la nôtre. Nous la ferons sans abuser du droit de représailles, et sans déguiser ce qui doit être connu. Un journal est une personne : il a sa vie, son action, son caractère, son honneur; il a droit aux mêmes égards qu'un autre individu. Le personnage que Ton nomme V Univers, laissant la gloire aux grands talents et aux grands services , réclame pour lui la considération que méritent la bonne volonté persévérante et le désintéressement. On lui refuse cette part légitime; il la prendra.
Les chrétiens , à l'exemple de l'Église
dit avec raison M. de Falloux, doivent s'interdire ces paroles que la passion pousse souvent sur les lèvres humaines : // est trop tard. Tout ou rien. Ici pourtant cette alternative est légitime et nécessaire. Réveiller après six ans les vieux griefs d'une querelle finie, c'est trop tard; mais puisque enfin on le fait, alors, tout ou rien. Il fallait tout dire. N'ayant pas tout dit, il faut se résigner à tout entendre.
Après avoir parlé trop tard, M. de Falloux a pris trop tôt la résolution de se taire. Il annonce l'intention de clore la polémique; c'est-à-dire, de ne tenir aucun compte de nos réponses et de ne retirer aucune de ses assertions. Cela le regarde. Si son calcul est de ne répondre à rien , le nôtre est de répondre à tout, et de mettre sous les yeux du public des éclaircissements complets.
Le parti catholique est né de la nécessité d'obtenir la liberté d'enseignement.
La lulte, interrompue durant quelques années, recommença vers 1843. Les forces, de notre côté, n'étaient pas considérables. Nous avions dans les Chambres M. de Monlalembert ; c'était beaucoup , mais c'était tout; dans la presse, Y Univers, avec quinze cents ou deux mille abonnés. Fort peu d'amis dans le monde reh'gieux,
point du tout dans le monde politique.
Voilà l'origine.
Ce n'était pas M. de Montalembert qui avait appelé à la rédaction de VUîiivers les écrivains qui s'y trouvaient alors. Ces écrivains ne lui devaient rien, qu'un tribut d'admiration très amplement payé. Déjà son éloquence, sa foi, son ardeur catholique le plaçaient bien haut, mais nulle part plus haut que dans nos cœurs.
Il ne dirigeait pas le journal, et n'y exerçait pas une action nécessairement prépondérante. On se divisait parfois sur les questions de détail, mais on avait, même en politique, une conduite générale bien arrêtée : l'absence de toute hostih'té systématique contre le pouvoir. On admettait 1830 avec sa Charte, son roi, sa dynastie, et l'on se bornait à tâcher d'en tirer parti pour la liberté de l'Église. La résolution était formelle de n'aller ni à droite ni à gauche, de ne faire aucun pacte avec
le parti légitimiste, aucune alliance avec aucune nuance du parti révolutionnaire.
On ne tendait pas plus à la réforme électorale qu'au rétablissement de la branche aînée; on ne persiflait pas la cour : on ne demandait que la suppression du monopole universitaire, et la liberté de l'Église.
Sur les questions religieuses, accord parfait : l'amour de l'Église sans aucune espèce de réserve; les doctrines romaines sans aucune espèce de mystère ; la conviction absolue que le successeur de saint Pierre est le vicaire de Jésus-Christ, que sa parole est infaillible, que ses décrets sont irréformables, et qu'il a dans l'Eglise 3t dans le monde tous les droits qu'il s'attribue.
De là, contre nous, dés ces commencenents, diverses hostilités qu'il faut constater à leur source. Hostilité des légitinistes, plus ou moins gallicans, plus alors
qu'aujourd'hui ; hostilité des gallicans , plus ou moins légitimistes; hostilité des révolutionnaires, universitaires sans exception ; hostilité des universitaires , immanquablement révolutionnaires à quelque degré.
Les journaux légitimistes regardaient la formation du parti catholique comme un malheur, et en parlaient comme d'une absurdité. Ils disaient qu'on ne pouvait être catholique sans être royaliste à leur façon. Nous disions que leur façon gallicane et parfois voltairienne était le plus mauvais suc révolutionnaire. Les habiles faisaient courir le bruit que V Univers recevait une subvention de M^e Adélaïde , sœur de Louis-Philippe.
M. de Montalembert n'était pas ménagé.
Il donnait à la majorité sincèrement et profondément religieuse du parti légilimiste le mauvais exemple de faire autre chose qu'une stérile opposition ; il indi-
quait au gouvernement de Louis-Philippe l'unique moyen rie se rattacher le clergé. Dans la forme , il avait le tort d'attaquer parfois le parti lui-même et son principe, el de louer en thèse ce qu'il fallait se contenter d'accepter. C'était souvent l'occavsion d'un désaccord entre nous. Nous pensions qu'il suffisait de demander aux légitimistes l'abandon des préjugés gallicans et le concours dans les questions qui intéressaient la liberté de l'Église. Si les journaux du jiarti, principalement la Gazette de France, avaient suivi cette ligne et usé envers nous d'un peu de modération et d'équité, jamais nous n'aurions eu de ce côté la moindre querelle.
Les révolutionnaires et les universitaires, même philippistes , nous reprochaient d'être légitimistes, ultramontains, jésuites, rétrogrades, etc. Ils s'élevaient violemment contre la violence de notre langage. Ils n'en disaient guère moins de l'illustre
évéque de Chartres , Ms»" Clauzel de Montais, qui nous adressait ses fortes lettres sur la philosophie de M. Cousin. Pendant longtemps le style furieux et furibond du vénérahle évoque fut aussi célèbre que le style grossier de V Univers. Wnivers, sans se piquer d'une mesure académique, n'a pas été plus violent qu'un autre journal ; ordinairement il l'a été moins que ses adversaires. Il a été surtout moins injuste, ne refusant jamais d'accueillir leurs explications. Mais comme ses adversaires ont toujours été des adversaires de doctrine, c'est-à-dire, par là même, inférieurs à lui, ils se sont jetés sur ce reproche de violence. Légitimistes, révolutionnaires^ universitaires, gallicans, philosophes, littérateurs , touchés en passant du bout de la plume, l'ont répété avec tant de suite et d'ensemble que c'est une réputation faite. VUnivers ne peut plus dire qu'il pleut ou qu'il fait beau temps, sans ré-
voiler tout le monde par les excès de son langage.
A travers ces hostilités, le journal voyait s'accroître peu à peu le nombre de ses lecteurs. Des difficultés pins graves et moins naturelles, des blessures intérieures, des périls véritables ne l'abattirent point.
Les hommes, jeunes alors, qui, n'ayant pas autre chose à donner, engageaient leur jeunesse et leur avenir dans cette voie où ils n'avaient rien à prétendre , ne se rappelleront jamais ces laborieuses années sans éprouver un sentiment profond de confiance. Pressés d'une pauvreté redoutable, dans un isolement dont ils s'étonnaient, diffamés, insultés, quelquefois presque condamnés, ils persévéraient^ soutenus au jour le jour par l'aumône, n'étant jamais sûrs de tenir encore un mois ; mais fiers de leur cause, heureux de leur Icvouement, ravis, au milieu de cette in-
digence et de celte faiblesse, d'expérimenter comme la vérité est forte, et de voir le pain quotidien leur arriver, aussi bien que Tépreuve, de la manière la plus imprévue. Point de patrons officiels, point de gens d'affaires , point de talents célèbres , aucune des ressources ordinaires. L'homme qui a le plus fait pour soutenir l'œuvre, et qui, lorsqu'elle allait succomber, l'a enfin affermie en exposant son humble fortune, n'a jamais aspiré à aucun rôle politique ou littéraire, et savait parfaitement que la spéculation était la plus mauvaise possible à tous les points de vue de l'intérêt humain. Son but unique, comme le nôtre, était de maintenir un organe utile à la cause de l'Église.
C'est ainsi que l'on fit VUnivers, que l'on développa celte œuvre à travers des embarras et des délaissements où les « chefs du parti catholique » furent loin de prendre tous ni toujours une part se^
courable. Au contraire, ils mirent la main à des fondations rivales qui succombèrent malgré leur patronage, nous ne savons en vérité pourquoi, sinon que V Univers était dans la véritable voie de l'opinion catholique, et que ces œuvres plus récentes y marchaient moins. Pourquoi, en 1843, Y Union, si secourue du grand crédit de M. l'abbé Dupanloup, a-t-elle succombé ? Elle était légitimiste. Pourquoi, en 184G, V Alliance, si favorisée de M. de Montalembert, a-t-elle disparu ? Elle était libérale. Pourquoi VAmi de la Religion, avec d'autres appuis, continua-t-il de décroître ? Il était gallican. Pourquoi le Correspondant, malgré la plume et la science de M. Lenormant, n'a-t-il eu qu'une existence artificielle ? Il avait sans doute trop de vertus. \J Univers, plein de faiblesse et d'inexpérience, a résisté aux contradictions du dehors et à ses propres défauts. La ligne catholique était là.
Dans celte œuvre, les « après jouissances de l'écrivain » ont été une faible compensation des angoisses et des amertumes qu'elle a coûtées. D'abord, il n'y a pas de jouissances à'écrivain pour un journaliste. Quand par hasard, le journaliste est écrivain, les exigences de sa profession lui enlèvent premièrement le plaisir d'écrire. 11 n'en connaît que la fatigue et souvent le dégoût. Toujours pressé , il ne peut donner à sa pensée ni le développement qu'elle comporte ni la forme qu'il rêve; il a perpétuellement l'ennui de l'abandonner à l'état d'ébauche, pour s« livrer au même travail hâté sur un autre sujet. Imaginez un peintre condamné à ne manier jamais que le lourd crayon du lithographe. Le journaliste qui se sent la vocation d'écrivain, y renonce. Le journaliste catholique perd comme les autres la jouissance d'écrire et ne la remplace ni par les attentes de la fortune, ni par les joies d'ailleurs
médiocpcs de la domination, ni même par les satisfactions de la Uilte. La fortune : il est laïque, il n'a rien à prétendre dans l'Église, et l'Église ne peut rien pour lui, que lui donner les sacrements et bénir son cercueil; il est catholique, il n'a rien à attendre de l'Etat et peu de chose à espérer du public. La domination : sur qui dominer ? Il y a un Pape, il y a des Évoques, peu disposés à méconnaître les devoirs qui leur ordonneraient' de briser cette sorte de puissance, si elle venait à s'établir. Ce ne sont pas ses opinions que le catholique peut faire triompher, c'est la vérité catholique. Enfin, pour peu qu'on lui suppose de religion, il n'a pas même les satisfactions de la lutte. Il lutte par devoir, et non par plaisir. Quand c'est contre des frères, la victoire est encore une défaite. Ailleurs, W a en présence des ennemis à peu près inconvertissables , qui attaquent ce qu'il a de plus cher. Il lutte
comme on lu lie contre Tincendie et contre l'inondalion. Il défend la vérité, il défend les autels , il défend l'Église : malheur à lui, s'il ne les défendait pas ! Mais le bonheur qu'il peut y trouver, c'est le bonheur d'un fils qui défend sa mère injuriée et frappée, qui travaille à délivrer sa mère captive, qui parle et qui écrit pour justifier sa mère calomniée. Il n'y a là que des douleurs incomparables. Car l'homme ne pouvant rien aimer en ce monde autant que l'Église, qui est Dieu visible et la source de toute justice et de toute bonté, il n'y a rien qui blesse autant son cœur que les maux de l'Église et les injures sauvages et les iniquités ingrates dont elle est l'objet. Comptera-l-on pour rien l'horreur de se sentir impuissant à contenir ces perfidies , ces imbécillités et ces bassesses qui se conjurent perpétuellement contre l'Épouse de Jésus-Christ?
De tels sentiments, sans lesquels il ne
serait pas possible de faire longtemps un journal catholique, laissent peu de place aux joies que M. de Falloux s'est donné la peine de décrire pour renverser le préjugé qui nous fait honneur de quelque désintéressement. Les rédacteurs de V Univers goûtent médiocrement « l'ivresse de voir » chaque jour leurs affections et leurs hai- » nés atteindre aux extrémités du globe; » de citer à leur barre les couronnes^et » les républiques; de flatter et d'intimider, » de caresser et de châtier, d'élever et de » démolir. » Ces hyperboles fatiguées peignent mal les fleurs de leur existence. Ils ont reçu des extrémités du globe, de partout où il existe des révolutionnaires, des protestants ou des schismatiques, beaucoup d'injures, traduites du français par des gens pleins de zèle qui n'ont pas traduit leurs réponses. Les républiques et les couronnes citées à la barre de V Univers n'ont point comparu; et ni le Piémont, ni les
cantons suisses, ni lés États-Unis, ni la Russie, ni le grand-duché de Bade, pays où l'on persécute l'Église, n'ont besoin que M. de Falloux prenne leur défense contre les arrêts dont nous les avons frappés. Nos caresses n'ont rien gâté, nos châtiments n'ont tué personne. Nous avons contribué à édifier quelques réputations : elles sont prospères , nous n'aspirons aucunement à les démolir, et puissent-elles ne pas se démolir elles-mêmes! M. de Falloux nous attribue des sentiments trop bas. Nos joies valaient mieux. Entendre un discours de M. de Montalembert et en triompher plus que lui ; publier ces éloquentes conférences du P. Lacordaire, qui nous semblaient autant de victoires sur l'esprit d'irréligion; applaudir aux livres, aux écrits trop rares qui combattaient généreusement le mal ; imposer quelquefois silence à la calomnie; annoncer un nouveau triomphe de la liturgie romaine ; et enfin , et sur-
'27 tout faire retentir ces belles lettres pastorales de nos Évoques qui donnaient une sanction et une force invincible à la cause de la liberté d'enseignement, c'était l'heureuse compensation de toutes nos angoisses et l'ample mais unique récompense de tous nos travaux.
On grandissait. En dehors de tous les engagements politiques, un parti s'était véritablement formé pour servir les intérêts religieux. De ce terrain essentiellement neutre, nous tendions la main à tout le monde, mais nous n'en sortions jamais. Nos anciens amis parlent aujourd'hui du parti catholique comme d'une sorte de parti libéral, et ils attribuent de très grandes conséquences à ce prétendu libéralisme. Ils s'abusent. Nous ne nous donnions point pour libéraux, nous n'étions point comptés pour tels. Avec une ardeur et un ensemble dont il n'y a plus d'exemj)le aujourd'hui, le parti catholique était
dénoncé tous les jours comme le parti des ténèbres et de l'absolutisme. L'Université avait la parole partout, écrivait partout, siégeait partout, et partout donnait carrière à sa fureur. On se récriait contre l'audace, contre Vinsolence de l'épiscopat; contre ces doctrines d'obscurcissement qui osaient bien s'attaquer à Vesprit moderne. Cela était général. A-t-on oublié les prédications du Collège de France, les livres des Génin et des Libri? Est-ce que les catholiques déférés au jury ne furent pas tous condamnés (1)? Les hommes d'État les plus froids prenaient parti dans cette croisade à rebours. M. le duc de Broglie présentait un rapport sur la loi d'enseignement, où les réclamations unanimes de l'épiscopat n'étaient indiquées que par une allusion voisine de l'inconvenance;
(1) M. l'abbé Combalot, M. Louis Veuillot et M. Barrier, gérant de V Univers, à Paris; M. Tabbé Souchet, chanoine de Rennes, à Caen.
M. Cousin, nous l'avons entendu, exprimait, en pleine tribune, la crainte d'être empoisonné par les Jésuites; M. Thiers inspirait le Constitutionnel et acceptait le concours de M. Sue. Comment cette diffamation de plusieurs années a-t-elle pu faire à TP^glise un renom de libéralisme capable de la couvrir en 1848, dans le moment même où M. de Montalembert, toujours fort peu populaire, venait, par son discours sur le Sonderhund, d'atteindre le maximum de l'impopularité? De deux choses l'une : ou ce renom n'existait pas, et l'Église n'en avait nul besoin pour apparaître, au milieu de la catastrophe, ce qu'elle est en réalité, la base de l'ordre social ; ou les déclamations de la presse et de la tribune expiraient devant le bon sens des peuples, qui, plus près de l'Église, voient ses œuvres et ne croient pas ses ennemis. Encore une fois, de quel poids pouvait être le libéralisme
catholique devant cette révolution , à qui ne suffisait ni le libéralisme de Louis- Philippe, ni celui de M. Thiers, ni celui de M. Odilon Barrot, et qui allait demander bien au-delà du libéraHsmc de M. de Lamartine? Et l'on veut sérieusement nous ^ faire croire que celle même révolution*, retrouvant ses forces, s'accommoderait du libéralisme de M. de Falloux!
Au surplus, la guerre ne nous nuisait point, quoique les appréhensions fussent aussi nombreuses et les conseils timides aussi abondants qu'aujourd'hui. Toutes les forces s'étaient bien accrues. On avait fondé dans les départements un certain nombre de journaux. La plupart des feuilles légitimistes, principalement la Quotidienne^ grâce à son excellent et respectable rédacteur, M. Laurentie, soutenaient assez chaleureusement la grande thèse catholique.
Le pétitionnement était organisé et se développait sous l'intelligente direction de
M. de Bonneuil. Un comité pour la liberté d'enseignement, création heureuse de M.
de Montalerahert, qui le présidait, rendait de grands services, dont il faut surtout remercier la fermeté de son président et l'activité dévouée de son secrétaire, M. Henry de Riancey, alors attaché à la rédaction de V Univers, Les publications de ce comité ne comptèrent jamais plus de six cents souscripteurs, mais il avait la publicité du journal.
Avec ces moyens, on commençait à exercer une certaine influence sur les élections. En matière de choix électoraux , le Comité et V Univers proféraient largement, trop largement peut-être, ce que l'on a depuis appelé le scepticisme politique. Ils pressaient les catholiques d'accorder leurs suffrages, sans distinction de parti, aux candidats qui voudraient s'engager pour la liberté d'enseignement , en préférant toujours ceux qui s'engageraient davan-
lage. Ce fut ainsi qu'aux dernières élections du gouvernement de Juillet, les catholiques votèrent à Paris pour un des chefs du protestantisme, contre un catholique, candidat du Ministère, qui ne voulait rien leur promettre. Cette route était scabreuse. La Révolution nous en tira.
Nous passons à dessein sous silence quelques épisodes intérieurs qui constatèrent trop souvent la mutuelle indépendance des œuvres et des personnes jusque dans le petit groupe où l'action était en quelque sorte concentrée. Nous tâchâmes que l'harmonie des efforts n'en souffrît point. On pourrait lire toute la collection de V Univers sans trouver une trace de ces dissentiments, exprimés ailleurs d'une façon irritante. En général, nous croyons n'avoir pas manqué de patience, ni même d'humilité.
Le souffle prochain de la révolution jetait parmi nous des germes de division plus sérieux. Il y avait de l'incertitude dans un certain nombre d'esprits. Les uns espéraient encore au système parlementaire, les autres en étaient désabusés; les uns voulaient résister , les autres céder aux influences révolutionnaires : suivant ceux-ci, le moment était venu d'abandonner la cause compromise et compromet-
tanle des Jésuites; suivant ceux-là, cette cause étant toujours celle de la justice et de la liberté^ il fallait d'autant plus la défendre qu'elle était plus méconnue. C'était l'avis de M. de Monlalembert; il le soutenait avec une énergie de cœur égale à son éloquence. Séparés de lui en ce moment sur un détail de si peu d'importance que nous en avons perdu le souvenir, nous étions bien résolus de le suivre dans cette généreuse voie. D'autres questions très graves, soulevées par la situation de l'Italie et de la Suisse, étaient aussi diversement appréciées. Personnellement, nous pensions sur tous ces points comme M. de Montalembert ; mais nous trouvions plus près de nous, dans V Univers même, des opinions différentes, dignes de notre respect, qui, sans pouvoir nous convaincre, nous paralysaient en partie.
Durant celte première période, M. de Fallouî^ ne remplit aucun rôle, n'exerça
aucune action. Député nouveau, il avait paru plus pressé de se montrer que de s'engager; membre du Comité catholique, mais peu assidu aux séances, il entretenait avec V Univers des relations bienveillantes sans intimité. Il était l'un de nos alliés légitimistes les plus importants, et non pas précisément l'un des nôtres. Le 24 février il quitta Paris et se rendit à Angers, où l'appelait sa situation. Il y parla des assemblées qui venaient d'expirer, avec plus de mépris que nous n'en avions nous-même; du peuple de Paris et de la Révolution avec plus d'enthousiasme que nous n'en pouvions éprouver. Dans ces moments-là , peu d'hommes se rencontrent sans péché, et ceux qui plus tard tirent avantage de s'être tus, peuvent mettre au compte de leur fierté ce qui ne fut qu'un effet de leur prudence. M. de Falloux se servit de la langue du temps. Il lui échappa des paroles qui feraient sou-
rire aujourd'hui. Ceci soit dit pour lui rappeler qu'il n'a pas plus qu'un autre le droit de ne rien passer aux circonstances et à l'improvisation. Quoique dans un pays profondément religieux, il laissa de côté son petit laurier catholique. Ses amis, relevant ses services comme député, appuyèrent sur le rôle qu'il avait rempli dans la question de la réforme postale.
Signalons un point plus important, et qui éclaire sa conduite ultérieure :
Au mois d'avril , lorsque la première émotion avait eu tout le temps de faire place à une direction réfléchie, VUiiion de l'Ouest publia un article contre V Univers, où il était démontré ex professa que le parti catholique n'avait plus de raison d'être : « Y a-t-il lieu de maintenir désor- » mais, oui ou non, la position, la stra- » tégie, y organisation de cp qu'on appelait » récemment le parti catholique? Après » mûre réflexion et un certain etfort per*
>) sonnel , nous nous prononçons pour la p négative. Nous le répétons tous les » jours : Il n'y a plus de partis. Eh bien ! » nous ne sous-enlendons pas une excep- » lion pour le parti catholique (1.) » L'article fut attribué à M. de Falloux. Peu de jours auparavant, dans le cercle catholique d'Angers , il avait soutenu la même thèse avec tant de succès que cette association s'était immédiatement dissoute et n'a jamais pu se reformer depuis.
Une lettre particulière nous parvenait en même temps que V Union de l'Ouest, nous priant de ne rien contester, pour ne point déranger des combinaisons électorales qui devaient assurer l'élection des chefs du parti catholique dans l'Anjou.
Cette stratégie nous édifiait médiocrement. En présence du Gouvernement provisoire, nos pensées ne nous persuadaient nul le -
(I) Union de l Ouest, 8 avril 1848.
rnonl que \e paru rntholiqiir» dùl cesser (rexisler.
A Paris, la révolution avait eu parmi nous le double résultat de dissiper les brouilles et de confirmer les dissentiments.
La scission se manifesta par la création de VÈre nouvelle. Le rédacteur en chef de V Univers, M. le comte de Goux, entra dans ce nouveau journal, fondé par le R. P. Lacordaire, M. l'abbé Maret et M. Ozanam, pour donner aux catholiques un organe qui déplût moins à la révolution (4).
M. Louis Veuillot et quelques-uns de ses collaborateurs, qui allaient se retirer de la rédaction de V Univers, y restèrent; M. du Lac y revint. Une pure raison d'économie obligea l'administration à se priver du concours de MM. Henry et Charles de
(I) Le n. P. Lacordaire et notre lionorable i4 excellent ami , M. le comte de Coux, trouvèrent bientôt que VÈre nouvelle avait des tendances trop démocratiques et se retirèrent promptement.
Uianroy. Bi(Milôl après, sous la direclioi) (le M. Tabbé Dupanloup, ils reparurent dans Y Ami de la Religion avec un talent que nous avions apprécié. M. de Falloux dit que l'esprit ambitieux qui règne à V Univers en a successivement éliminé depuis quelques années quiconque aurait pu lui faire ombrage. Il n'y a eu aucune élimination. Le personnel de la rédaction est le même aujourd'hui qu'il était au mois d'avril 1848, mais fortifié par quelques hommes que nos adversaires s'honoreraient de compter dans leurs rangs.
M. de Montalembert nous permettra de rappeler une circonstance qui l'honore.
Nous avons dit qu'au moment de la révolution il était brouillé avec V Univers. Le soir du 24 février, au nombre de trois ou quatre, nous délibérions sur le langage à tenir, lorsque nous vnnes, avec plus de joie que de surprise , arriver M. de Montalembert. Ce fut le seul capitaine qui pa-
rut ce soir là dans notre pauvre petit corps de garde. Avant d'avoir dit un mot de la situation, nous nous sentîmes d'accord.
Lui présent et consulté, nous écrivîmes le court programme de la ligne que nous voulions suivre. Ce programme était sincère; on le trouva sans témérité et sans bassesse. Bientôt après, en lisant les mandements de nos Évêques, nous eûmes la consolation de voir que nous n'avions pas été mal inspirés.
Pas plus dans cet article que dans ceux qui suivirent, nous ne fîmes abandon ni de la stratégie très connue et très loyale, ni du but, ni du nom du parti catholique; et si l'organisation n'en fut pas maintenue intégralement, ce ne fut ni notre désir ni notre faute.
A partir du 24 février jusqu'à la discussion de la loi d'enseignement, c'est-à-dire à travers toutes les grandes questions de principes et de conduite qui se présentèrent pendant dix-huit mois, nous marchâmes d'accord avec M. de Monlalembert.
Il parlait et stipulait pour nous, et il peut dire si nous laissâmes paraître la moindre envie de jouer un rôle à part. Avant le 10 décembre, Louis-Napoléon, candidat
à la présidence de la République, écoulait volontiers tous les hommes qui possédaient une voix ou une plume. On proposa au rédacteur en chef de V Univers une entrevue avec ce personnage qui tenait déjà une si grande place. Le journaliste répondit que M. de Montalembert était le chef du parti catholique, que par lui on pouvait savoir tout ce que pensaient, tout ce que voulaient, tout ce que désiraient ses amis, et qu'il avait plus de titres et plus de capacité que personne pour parler en leur nom.
VÈre nouvelle tendait la main aux républicains purs, plaidait pour l'alliance du catholicisme et de la démocratie, soutenait la candidature de M. le général Cavaignac et nous menaçait, au nom de « l'esprit moderne » représenté par la démocratie, de tous les maux que le Correspondant nous annonce aujourd'hui, si nous ne prenons pas la cauèe de « l'esprit nio-
derne » représenté par le système parlementaire. M. de Montalembert combaliait VÈre nouvelle dans V Univers et dans Y Ami de la Religion, porté en peu de temps par M. l'abbé Dupanloup à un degré de prospérité où il n'a pu se maintenir. Pour la première et unique fois, une grande confralernilé régnait entre les deux journaux. 11 y avait sans doute des nuances. Il y en a partout où l'obéissance passive n'est pas due et ne saurait être exigée; mais, en somme, le parti catliolique, englobé et peut-être un peu disséminé dans le parti de l'ordre, était tout entier anti-démocrate. Les lamentations de VÈre nouvelle nous touchaient tous aussi peu que les rugissements de la presse rouge. On bravait ces menacesforcenéesetces prévisions sinistres. Le plus grand péril apparaissait dans les doctrines avec lesquelles XÈre nouvelle \)Y0posait un pacte impossible. On était pour l'établissement d'un pouvoir fort et héré-
dilaire. Sur le rnomenl , sur le choix, on s'entendait moins. Pour nous, nous attendions tout de Dieu. Mitte quemmissuruses.
Nos rapports avec M. de Falloux étaient les mêmes à peu près qu'avant la révolution. Très distingué déjà dans le parti de l'ordre, ayant montré de la tactique, du talent, du courage, ses sentiments religieux le signalaient davantage encore à notre affection. Néanmoins, il continuait d'appartenir à un drapeau qui n'était ni celui de M. de Montalembert, ni le nôtre; et s'il prétend avoir été l'un des chefs du parti catholique, c'est un titre que nous ne lui avons jamais reconnu. Sans contester ses qualités, il en avait, selon nous, qui ne convenaient pas à ce rôle , entre autres un goût de conciliation qui nous semblait devoir dégénérer trop vite en esprit de transaction.
Ce jugement n'était pas fondé uniquement sur des impressions personnelles.
Dans la discussion de la Constitution, à l'occasion de l'enseignement, M. de Monlalembert avait prononcé un discours qui fut l'une des rares thèses vraiment sociales que la Constituante ait entendues. Ce discours ne plut pas au parti de l'ordre; quelques catholiques le trouvèrent imprudent, et enfin , le lendemain , avec beaucoup de dextérité, M. de Falloux parut à la tribune pour le défaire et le défit. L'abnégation de M. de Montalembert nous empêcha de protester. Mais dès lors, un doute profond se forma dans notre esprit, sur celle sagesse qui doutait de la force de la vérité. Nous vîmes en M. de Falloux un politique qui ne serait jamais notre homme, quand même M. de Montalembert aurait la volonté de se le substituer; et tel était, en effet, le dessein ou la tendance de l'illustre orateur.
Il avait sondé à fond l'Assemblée; il la voyait froide ou inintelligente dans les
questions mères et capitales. Ne se sentant pas assez de vocation pour les longites tactiques, éprouvant peut-être de la lépugnance aux concessions que l'on disait nécessaires, il suljissait l'atteinte du découragement. Il se demandait s'il avait véritablement quelque chose à faire, avec sa vérité catholique dont on ne voulait pas , au milieu de ces navettes qui couraient en tous sens pour arriver par des compromis fallacieux à des combinaisons éphémères. Le silence et l'étude le tentaient; il songeait à son histoire interrompue de saint Bernard. Ceux qui l'ont approchjj en ces heures de trouble pourront avoir à se plaindre de lui; mais, quoi qu'il fasse, ils ne lui retireront jamais leur cœur. Ils ont vu dans le sien de trop nobles combats; ils y ont trop admiré la volonté de prendre le parti le plus généreux et de s'effacer lui-même au profit de sâ cause.
Pour nous, qui n'avions ni à nionler ni à descendre, et que le bonheur de celle obscurité mettait à l'abri de tout calcul avec les vaines malveillances du monde, nous disions à M. de Montalembert qu'il ne pouvait pas, en conscience, se retirer; que sa retraite nous laisserait sans parole pnblique , sans défense contre Tesprit d'accommodement. Nous ajoutions que M. de Falloux ne serait jamais le chef du parti catholique, par deux raisons : la première , parce qu'il ne saurait marcher dans notre voie ; la seconde , parce que nous ne saurions le suivre dans la sienne. Le chef du parti catholique ne pouvait pas appartenir premièrement à un autre parti, et poursuivre un autre dessein que la pleine et entière liberté de l'Église. Il lui fallait moins de dextérité que de fermeté, et, au besoin, de généreuse imprudence; et non pas seulement le détachement vulgaire des positions officielles ,
mais le détachement des louanges, des relations et même des amitiés, et même -de tout succès qui s'offrirait aux dépens des principes. Enfin, les catholiques ayant à combattre dans tous les partis des préjugés, des erreurs, des pentes dangereuses, mais trouvant aussi partout des esprits disposés à s'élever plus haut, devaient éviter également tout engagement définitif d'alliance ou d'inimitié, de telle sorte que^ nul ne les vît pour soi ou contre soi que suivant ses propres dispositions pour l'Église ; invariablement adversaires, neutres ou amis d'après cette règle unique.
M. de Montalembert prit un parti plus héroïque que celui de la retraite. Il resta à la Chambre ; mais craignant à la fois de repousser les idées de transaction et de les introduire, il se mit, par le fait, à la suite de M. de Falloux.
Cette sorte d'abdication, connue quoique non déclarée, faisait à M. de Falloux une
de ces positions de frontière dont les tacticiens apprécient l'utilité. Il représentait suffisamment les légitimistes et les catholiques. Le Président de la Républiijue, voulant satisfiiire toutes les nuances du parti de l'ordre, offrit à M. de Falloux le portefeuille de l'inslruction publique et des cultes. M. Thiers avait indiqué ce choix au Président; ce fut aussi lui qui l'annonça à M. de Falloux en le pressant d'accepter.
M. de Falloux s'étonna, dit -il, de la proposition qu'il recevait. Notre surprise fut moindre et sans allégresse. Le ministère de l'instruction publique était encore le ministère de l'Université. Il nous semblait que dans cette forteresse du monopole , un des nôtres n'aurait du entrer que par la brèche et pour la démanteler à jamais. On nous ouvrait la poterne de secours.... Enfin M. de Montalembert le trouvait bon, et cet acquiescement, joint
au mérite d'ailleurs incontestable du nouveau ministre, devait suffire.
Toulelbis , dans un très petit conseil d'amis catholiques que M. de Falloux avait rassemblés pour prendre un dernier et décisif avis , le rédacteur en chef de V Univers ne cela point entièrement ses incertitudes. Des opinions plus tranchées et à tous égards d'un plus grand poids prévalurent. On accepta le Portefeuille}. La veille ou le même jour , un petit conseil d'amis légitimistes avait eu le même résultat.
Jusqu'ici, on le voit, V Univers n'avait pas fait de grands efforts, ni pris des dispositions bien habiles pour saisir la dictature.
Comme ministre des cultes, M. de Falloiix différa peu de ses prédécesseurs et de ses successeurs. Il proposa d'excellents choix d'Évêques. On vit entrer successivement dans les rangs de l'épiscopat M.
l'abbé Foulquier pour Mende, M. l'abbé h Salinis pour Amiens, M. l'abbé Dupanlôup pour Orléans, M. l'abbé Pie pour l^oitiers, M. l'abbé de Brézé pour Mouliiis ; hommes de foi, de doctrine et de talent.
D'un autre côté, le Ministre négligea de surveiller ses bureaux; il ne diminua pas les entraves et les vexations dont ils se sont étudiés de longue date à entourer l'action épiscopale. Des prescriptions gênantes et injurieuses, qu'il pouvait abolir par simple arrêté ministériel, sont restées en vigueur; le nombre s'en est même accru. Sans doute, on abusa de son inexpérience et il comptait avoir plus de temps. Peut-être aussi que tout occupé de sa grande affaire de conciliation avec l'Université, il voulut éviter de se compromettre comme ministre des cultes. Enfin, son passage fut rapide, et l'administration ecclésiastique n'eut pas lieu de s'en féliciler plus que de tout autre.
Dans les affaires politiques , signalées par de graves incidents religieux, sa conduite ne se distingua pas essentiellement do celle du cabinet dont il faisait partie. En un mot, il parut n'être ministre que pour
la question de l'enseignement. Là il eut son action distincte et mémorable.
Aussitôt arrivé, il institua une commission pour préparer la loi. Il relève l'impartialité de ce premier acte : « Aucune » couleur politique, dit-il, n'avait été » exclue ni préférée pour une œuvre qui » n'en devait pas porter la moindre » trace. » L'œuvre était essentiellement politique et la Commission aussi. Toutes les nuances de l'opinion en matière d'enseignement, même des nuances jusque là quasi-imperceptibles, y étaient représentées, mais avec un choix exquis pour assurer la majoi'ilé à la conciliation telle que la voulait le Ministre. A côté de ((uelques personnes dont l'aptitude n'avait pas encore été soupçonnée , brillaient les puissances du corps enseignant, M. Cousin, M. Saint-Marc Girardin, M. Dubois. La part des catholiques était belle : M. de Mon talembert d'abord , ensuite M. l'abbé
Dupaiiloup et M. l'abbé Sibour; puis MM. de Corcelles, de Riancey, de Melun, Fresneau , de Montreuil, Cochin; M. Laurentie, rédacteur en chef de V Union, M. R6ux- Lavergne, représentant du' peuple, et notre collaborateur (1). Néanmoins , entre tous ces hommes si respectables, peut-être n'en était-il pas trois qui représentassent encore Tancien esprit du parti catholique, tel
(i) M. de Falloux , qui a beaucoup de ces petites habiletés, ajoute au nom de M. Roux-Lavergne la qualité de rédacteur actif et quotidien de l'Univers; comme si M. Roux-Lavergne avait été choisi à ce titre, et pour représenter le journal dans la Commission. Notre ancien et très cher ami M. Roux-Lavergne, professeur à la Faculté de Rennes , était rédacteur quotidien de V Univers depuis quatre jours, lorsque le Moniteur nous fit connaître la composition de la Cora- J mission. Nous ne l'avions nullement désigné ni proposé 1 au ministre; nous crûmes, et nous croyons encore, qu'il avait été choisi comme représentant du peuple et comme l'un des rares membres de l'Université qui soutenaient la cause de la liberté d'enSèignëment.
([u'il s'était manifesté une dernière fois à la tribune dans le discours de M. de Montalembert sur la Constitution. Nous remar- ([Uàmes avec peine l'absence de deux noms, qui devaient être préférés à lanl d'autres : celui de M. Charles LenormanI, homme spécial, l'un des blessés, de la cause, et surtout celui de l'illustre évêque de Langres, M?»" Parisis, dont l'infatigable (aient avait jeté un si précieux éclat sur nos luttes et décidé nos meilleurs succès. Pourquoi ce grand évoque était-il exclu de la Commission ? Pourquoi aucun de nos évêques n'y avait-il été appelé, lorsque Ton y ramassait toute la prélature universitaire ?
En l'absence du Ministre, M. Thiers présidait. Mobile sur des erreurs enracinées, cet homme d'État, qui est surtout un homme d'esprit, se sentait à cette époque de la bienveillance pour la religion. Il relevait au rang de sœur immortelle dé
rimmortelle philosophie. Au fond, la catastrophe de 1818 l'avait profondément humilié, et le socialisme, devant lequel il se sentait impuissant, lui faisait peur. Il voulait combattre le socialisme en bas par la religion, et pour que la religion cepen^ dant ne devînt pas trop prépondérante, la contrepeser en haut par la philosophie.
Dans ce dessein, il aurait volontiers donné le peuple à l'Église, mais il voulait garder la bourgeoisie à l'Université.
M. de Falloux admire extrêmement le langage que tinrent M. Thiers et M. Cousin dans le sein de la Commission, et exprime chaudement sa reconnaissance pour le concours qu'il obtint d'eux. « Assailli en sens contraire par les lumières de son grand esprit, » compliment bizarre, M.
Cousin « sondait les plaies do la société moderne avec une grande fécondité d'aperçus et d'éloquence; » seulement, il voulait guérir ces plaies par le moyen de
la philosophie éclectique et du monopole universitaire. En dehors de la Commission, M. Cousin (( faisait cause commune avec M.Thiers pour la défense du Christianisme et du Saint-Siège. » Heureux moment, qui offrait à ces deux savanls politiques une favorahle occasion d'embrasser enfin la vérité ! Ils n'en profitèrent pas. Personne ne peut reprocher à M. de Falloux de rendre justice à leur sage altitude et de s'applaudir, aujourd'hui encore, d'avoir conquis leurs bonnes grâces. L'un a été son patron à la Constituante, en 1849, l'autre à l'Académie, en 1856. Qu'il soit reconnaissant, rien de mieux. Mais il passe la mesure lorsqu'il accuse de révoltant oubli les catholiques qui ne s'associent pas à la chaleur de sa gratitude. M. Cousin et M. Thiers, toujours bons pour M. de Falloux, n'en sont pas restés aux belles paroles de 1849. Ils ont écrit l'un et l'autre des livres dont le Christianisme et le Saint-
Siège ne [jcuvenl se félicilci'. Les fidèlequi onl lu la lettre pastorale de M?»* l'Évêque de Poitiers sur les doctrines philosophiques de M. Cousin, ne trouveront pas que l'éloquent évêque se soit rendu coupable d'un rcvoltanl oubli ; ceux qui connaissent le dernier volume de M. Thiers, n'admettront jamais que les ineffaçables obligaliom contractées envers le vice-président de la Commission pour la loi de l'enseignement, les obligent à ne point blâmer le frivole historien de l'Empire, encore tout plein de l'esprit du dix-huitième siècle. Si nous devons quelque chose à M. Cousin et à M. Thiers, nous devons aussi quelque chose à .lésus-Christ et à son Église ; et c'est ce qu'un catholique devrait ne pas oublier, même dans la première joie d'être académicien.
\J Univers ne critiqua point la composition de la Commission, ne s'occupa point de ses travaux, ne chercha point à en pé-
nélror le s^orrol. Noms olions trailleiJi\^ éloignés tie lonlo hostilité et on no Tignorait pas. M. l'ahbé Dupanlonp, ayant été nommé évêque d'Orléans sur ces entrelaites, fit au rédacteur en chef de V Univers, devenu son diocésain, l'honneur de l'appeler comme témoin pour ses informations. Ainsi, il n'y avait ni reproches, ni antagonisme, ni, à proprement parler, dissentiment.
Le projet de loi parut. M. de Falloux dit que V Univers l'attaqua aussitôt et avec véhémence. Ni aussitôt, ni avec véhémence. L'infidélité de ses souvenirs nous étonne d'autant plus qu'il rappelle des circonstances propres à les raviver :
c( Aucune sollicitation, dit-il, quelque » affectueuse qu'elle fût, aucune sépara- ^ lion , ({uelque douloureuse qu'elle dût ^ être, n'eut le pouvoir d'éclairer ou de ) fléchir V Univers. En vain on essaya de ) lui soumettre les symptômes évidents du
» relour vers le catholicisme; en vain on » le conjura de ne pas entraver par des » contradictions de détail l'ensemble d'un » mouvement réparateur; en vain on lui » rappela que les tempéraments et de la » prudence consolident plus de victoires » que les emportements n'en font ga- » gner. Toutes les instances furent inu- » tiles. »
Il y a de la littérature dans cette manière de nous peindre, opposant à la raison et à l'amitié l'entêtement d'une volonté sourde, qui sera tout à l'heure la passion de dominer. Notre résistance raisonna davantage et n'eut point le caractère dramatique qu'on lui attribue. Voici tout ce qui se passa :
Le Ministre, sachant que le journal combattrait le projet de loi, se rendit chez le rédacteur en chef; et là, dans un long entretien, fort calme de part et d'autre, chacun plaida sa cause. Les raisons du
Minisire furent celles que Ton nous fait lire aujourd'hui : la situation, l'esprit du temps, la nécessité d'en finir, l'impossibilité d'obtenir des conditions meilleures.
Le rédacteur en chef opposa les arguments que le journal a plus tard développés : — On donnait aux catholiques autre chose que ce qu'ils avaient demandé. Ils avaient demandé la liberté, on leur faisait simplement une petite part dans le monopole.
— Cette situation oiïrirait de grands périls, si plus tard, comme on pouvait le redouter, l'Université, en ce moment jugée par ses fruits, ressaisissait son influence.
— Toute pensée de transaction étant un germe de division, cette loi, rejetée ou adoptée , aurait pour effet certain de briser prématurément le parti catholique. — Mieux vaudrait continuer le combat que le finir ainsi. — Dans tous les cas, en admettant même le principe du projet, de graves améliorations étaient nécessaires;
il fallait romballiT pour los oblenir.
Le Ministre demandait, comme le dit aujourd'hui M. de Falloux, si l'on avait pu raisonnablement espérer de substituer le clergé à l'Université, et de faire soudainement apparaître une soutane partout où il y avait un frac? Il appuyait sur la chimère, sur la témérité d'une pareille entreprise. On lui répondait qu'il s'était agi parmi nous d'obtenir la liberté d'enseignement, la libre et loyale concurrence, et non pas le monopole.
Il insistait sur une autre pensée : la crainte d'un double échec pour les futures maisons religieuses d'éducation, si la loi permettait d'en multiplier trop aisément le nombre. — Ou l'antipathie des parêflls, disait-il, empêchera qu'elles se remplissent; ou l'incapacité des maîtres, inévi table dans ces commencements hâtés, les, fera décrier et les videra promptement. Il doutait qu'il y eût en France asse^ de pa<]
rents calholi(jue« pour peupler les collèges catholiques; et, d'un autre côte, sans remarquer la contradiction, il demandait où l'on trouverait assez de professeurs pour gouverner ces collèges qui manqueraient d'écoliers? L'interlocuteur du Ministre répondait que les partisans de la liberté d'enseignement s'étaient loltjours sentis forts du vœu des familles, dont tout ce qui se passait démontrait la puissance. Que s'il y avait des catholiques assez ignorants de la responsabilité paternelle pour refuser leurs enfants aux collèges religieux, les incrédules y enverraient les leurs. Que dans toute chose on doit subir la difficulté des commencements, et que le moyen de former un clergé enseignant n'était pas de lui épargner plus longtemps les périls de l'expérience.
Une dernière appréhension semblait travailler l'esprit du Ministre et le portait à s'applaudir d'avoir laissé l'Église sous la
main de TUniversité : il craignait que Téducalion donnée par les ecclésiastiques ne répondît pas aux exigences de l'esprit moderne. Ce sentiment reparaît dans son écrit :
« Il ne suffit pas pour sauver une na- » tion que l'éducation des familles d'élite » soit irréprochable au point de vue reli- » gieux, il faut aussi que dans tout ce qui » est légitime, l'éducation se mette en rap- » port avec le milieu social qui attend » l'homme au sortir de la jeunesse. Gar- » dons-nous qu'il ait jamais à rougir de ses » maîtres, qu'il soit tenté de leur imputer » jamais son infériorité dans le barreau, | » dans l'armée, dans quelque carrière que » ce soit. Élever des jeunes gens au dix- » neuvième siècle comme s'ils devaient, en » franchissant le seuil de V école, entrer » dans la société de Grégoire VII ou de )) saint Louis ^ serait aussi puéril que d'é- » lever à Saint-Cyr nos jeunes officiers dam
» le maniement du bélier et de la catapulte, » en leur cachant l'usage de la poudre à )) canon. »
Le rédacteur de Y Univers crçyait en tendre un de ces traits brillants dont se parc la l'aison de M. Tliiers. Sans juger la théorie d'éducation qui s'appuyait de pareils arguments, il faisait observer qu'on ne pouvait pas accuser le clergé et les Évéques d'ignorer complètement les conditions actuelles de la société. — Vous et moi, disait-il au Ministre, nous savons comme tous les catholiques que le clergé est bien de ce temps, en connaît les besoins, en partage les tendances légitimes. Il est peuple des pieds à la tête, et presque exclusivement séculier. Il ne vit pas dans les cloîtres ; il lit les journaux, les livres; il est mêlé à tout le mouvement de la vie publique. Ces fils de soldats, de paysans, de bourgeois, n'aspirent guère au rétablissement de la féodalité. Ils professent
depuis loilglernps, vous le savez, les opinions de M. de Monlalembert sur les changements do dynastie. Hier, ils votaient en niasse, avec leurs paroisses , pour Louis- Napoléon. L'Église libre, la France gouvernée, voilà leur politique. Où trouverait-on là des professeurs pour élever les enfants du dix-huitième siècle comme s'ils devaient entrer dans la société de saint Grégoire VÏI ou de saint Louis ?
Tel fut cet entretien. Malgré l'identité des désirs, les points de vue étaient trop diflf^rents pour que l'on pût se mettre d'accord. Le Ministre, cependant, ne perdit pas sa peine. Il désirait qu'au moins le projet de loi ne fût pas discuté dans Y Univers avant l'élection de la commission législative qui devait en préparer la dis- J cussion publique. C'était abandonner toute influence sur le choix des commissaires : mais il ne s'agissait pas pour nous de faire de la tactique, et nous proiïinTies d'âttêft-
(Ire, assez alttigés de ne pouvoir concéder davantage.
Nous attendîmes huit ou dix jours , la ([ueslion étant ouverte et déjà discutée, avant de dire le premier mot. Ce premier mol n'eut rien de véhément. M. de P'alloux aura confondu le Corrcspondanl et Y Univers. Le Correspondant fut en effet assez vif, suivant l'usage de M. Lenormant, qui jamais n'y va de main morte, mais qui jamais ne s'en aperçoit, tout occupé de réclamer contre les promptitudes d'autrui.
Avant la discussion législative, on indiqua une séance solennelle du Comité catholique, déjà bien disloqué, hélas! Cette séance, la plus nombreuse que nous eussions vue, fut aussi la dernière. M. de Montalembert y parla d'un ton animé, pressant ou plutôt gourmandant ceux qui faisaient opposition au projet. M. de Falloux reproduisit, avec l'agrément ordinaire de sa parole, des arguments déjà connus.
M. Lenormant et M?»' l'Évêque de Langres soutinrent la thèse de l'ancien parti catholique. La majorité semblait se dessiner en faveur du Ministre; mais elle n'avait rien à voler et surtout rien à prescrire. On se sépara sous une impression de tristesse. Nous sentîmes que cette séparation serait longue. Le motif en était trop sérieux pour ne pas ajouter beaucoup au chagrin qu'elle nous eût toujours laissé. Deux choses nous consolaient : la conviction d'accomplir utilement un devoir, et la résolution très arrêtée de ne pas blesser nos amis dans les débats qui allaient s'ouvrir. Nous n'accusions les intentions de personne, et nous étions bien plus disposés à plaindre M. de Montalembert qu'à le blâmer, persuadés que cette loi ne lui plaisait guère plus qu'à nous-mêmes.
YI
Suivant M. de Falloux, la polémique de V Univers contre les défenseurs du projet, sans excepter M. de Montalerabert, fut telle que l'ami lié ne pouvait survivre. U Univers publiera une analyse fidèle de celte discussion, qui ferait ici une digression trop étendue. M. de Falloux y verra combien sa mémoire est en défaut (1). Nous ne
(i) Le travail annoncé ici a paru dans plusieurs numéros de VUinven du mois de juillet, On y expose la
ménageâmes pas seulement M. de Monlalembert, qui n'a jamais été et qui ne sera jamais maltraité ici , quoiqu'il fasse ; nous ménageâmes M. de Falloux lui-même, le défendant comme ministre et comme catholique contre les attaques des feuilles révolutionnaires, tout en trouvant quelquefois, sans le dire, qu'il ne savait pas assez mériter leur courroux.
Il est vrai qu'à travers ces ménagements nous disions à nos adversaires qu'ils avaient tort. C'est l'inconvénient nécessaire de la discussion. Cependant, avec quel soin nous savions écarter tout ce qui pouvait blesser l'homme et l'ami ! M. de Falloux écrit que « M. de Montalembert était traduit chaque » matin devant les catholiques comme D s'il eût déserté les opinions de sa vie
discussion de la loi, jusqu'au vote, et on y rappelle ensuite les observations qui ont été faites dans le journal sur ou contre les modifications que cette loi a subies depuis le 2 déceitibre.
>) entière, privé la cause du fruit de ses » services, anéanti les derrijéres espé- » rances de la religion et de la liberté. » Pures emphases. Ce rôle^ le Correspondant le prend envers nous, nous ne le primes point envers M. de Montalembert.
Nous n'avons pas une seule fois, quelles que fussent les provocations, cherché dans les anciens discours de M, de Montalembert un seul mot qui put le mettre en contradiction avec lui-même.
Cette réserve ne l'adoucissait pas. 11 supportait difficilement de n'être point suivi ; il en parlait avec amertume , prétendant que V Univers détruisait le travail de sa vie et dissolvait le parti catholique. Nous avions au contraire la confiance de naintenir le parti catholique; et le mainlenir, c'était lui en garder la direction, Ses arguments pour la loi et contre nous n'étaient point ignorés de nos lecteurs. On sait combien nous méprisons cette basse
adresse qiû consiste à supprimer ou à falsifier les opinions que l'on combat. Les documents, les rapports, les principaux discours et articles en faveur du projet, ont été publiés dans V Univers avec plus d'étendue que dans les journaux mêmes qui lui donnaient leur appui.
Une autre chose que M. de Falloux parait avoir oubliée et qui lui sera démontrée, c'est que nous n'étions pas ses seuls adversaires. La politique entra dans son succès pour une part plus grande que l'adhésion des catholiques. Sa force se trouvait toute dans l'Assemblée. Là même des catholiques le combattirent (I), de solennelles incertitudes se manifestèrent. Pour tout le monde, M?»' Parisis y représentait l'Épiscopat. Cet éminent Évêque est compté par M. de Falloux au nombre des partisans de la transaction ; cependant il ne l'a pas voulu voter. Il en repoussait le prin-
(1) Entre autres M. l'abbé de Cazalès.
eipo, où il voyait la dominalion dû TElat >ur rÉglise en matière trenseignement.
Sans nier que le projet, amélioré, ne pûl alléger la situation et donner quelques facilités pour le bien, ce qui suffît aux combinaisons éphémères de la polilique, il i^e voulut pas sanctionner la chaîne parce qu'on l'écartait; et, dans la neutralité inquiète où il crut devoir se renfer> mer, il ne condamna ni ne désapprouva une résistance décidée. Les Évêques gardèrent en général cette attitude. Le projet n'eut de soutien actif et déclaré dans l'épiscopat que Msf l'Évéque nommé d'Orléans. Plusieurs autorisèrent publiquement notre opposition.
Le projet reçut quelques améhorations, auxquelles nous croyons que cette opposition ne nuisit point, et fut voté.
« U Univers, dit M. de Falloux, continua » près de l'épiscopat la campagne qu'il î> venait de perdre devant l'Assemblée. Il
» entreprit de Vmtramer au refus de la )) part d'attributions que lui conférait et » lui demandait la nouvelle loi. Il publia » des remontrances à Ms»' l'Évêque de Lan- » grès, dont l'une était signée nn prêtre, » et provoqua une protestation d'un cer- » tain nombre d'ecclésiastiques du dioucèse » de Langres. Il plaida vivement la même » thèse à Rome. Mais bientôt Rome parla, » et une communication du Souverain- » Pontife au Nonce mit fin à ces derniè- » res tentatives. »
Ce récit^cst trop arrangé. Après le vole, la loi ne nous parut pas beaucoup meilleure; mais elle était faite, nous aurions volontiers cessé le combat. C'était trop peu pour les partisans de cette œuvre douteuse.
Ils exigeaient une admiration sans réserve, et ils provoquèrent ainsi une polémique où nous leur demandions de ne pas s'engager, la question étant désormais au jugement des Évoques. Nous n'es-
sayâmes point à'mtraîner i'épiscopat , expression aussi injuste qu'inconvenante. Nous ne plaidâmes aucune thèse à Rome.
Ces hautes pratiques conviennent à l'assurance des hommes d'État; elles siéraient mal à de pauvres journalistes, déjà bien assez occupés de leur besogne quotidienne. Nous avons tout à la fois plus d'humilité et plus de fierté que M. de Falloux ne nous en attribue. Ayant dit tout haut ce qu'il nous a paru légitime de dire, nous évitons de donner des conseils à ceux de qui nous attendons des ordres, et nous nous abstenons d'offrir toutes les explications qu'on ne nous demande pas. Il faut qu'un journal catholique puisse être jugé non sur ses plaidoyers, mais sur ses œuvres. Dieu nous préserve de chercher à influer par des arguments sans contrôle public, sur des décisions que doit dicter une sagesse si supérieure à nos faibles vues ! Notre adversaire s'emporte jusqu'à
dire que V Univers « tend en France à i> peser sur l'épiscopat comme organe de » Rome; et à peser à Rome comme or- » gane de l'épiscopat. » H n'explique pas, lui qui explique tout, comment il se fait que Rome et l'épiscopat tolèrent une pareille tendance , ou ne l'aient point aperçue, quoique souvent dénoncée. Il n'explique pas davantage comment des cœurs catholiques peuvent s'abandonner au délire d'une si orgueilleuse prétention. Sa modération le porte quelque part à reconnaître que nous avons parl'ois des moments lucides. S'il pouvait nous reconnaître aussi des moments chrétiens, il effacerait cette phrase, et ce serait un acte de respect envers l'Église , un acte de justice envers nous. Qu'il sache bien que nous n'avons jamais dit, jamais écrit, jamais fait écrire à Rome qu'ime seule chose : savoir, que nous ne demandons rien, que nous ne conseillons rien^ que nous ne refusons
rien ; étant résolus comme écrivains d'obéir purement et simplement, prêts à lutter jusqu'à la fin , prêts à disparaître au premier signe et sans achever la polémique commencée.
L'instruction envoyée au cardinal Fornari, de pieuse et vaillante mémoire, en réponse à des consultations autrement importantes que n'eussent été les nôtres , autorisait les évoques à entrer dans les conseils établis par la nouvelle loi. Le lait de celte autorisation dit assez quels doutes l'œuvre de M. de Falloux inspirait à l'épiscopat.
Notre opposition finit immédiatement et avec une sincérité dont on aurait pu nous tenir plus de compte. Un journal religieux qui se publiait alors à Paris, le Moniteur catholique, voulut, même après la lettre du Nonce, poursuivre le combat. V Univers lui fit observer que la cause était finie, et que les enfants de l'Église n'a-
vaiènl plus à critiquer la loi , mais à se mettre d'accord pour en tirer tout le bien possible. Le Moniteur catholique cessa de paraître. Seul mort enterré sur ce champ de bataille, mais, hélas ! non pas seul blessé !
Nous cherchons à comprendre comment le ressentiment, que n'éprouvaient point les vaincus^ resta si profond dans l'âme du vainqueur. Cette rancune, après six ans, n'est pas naturelle. Quand même nous aurions eu le plus grand tort de contester la transaction de 1850, nous avons été vaincus, nous avons rendu les armes, c'est une affaire terminée. Il est impossible que M. de Falloux, homme de négociations, d'accommodements, de raccommodements et de fusion , légitimiste agréable à M. Thiers, catholique agréable à M. Cousin , écrivain religieux agréable à l'Académie, ami de M. de Moritalembert sans avoir rompu avec M. de Persigny, il
est impossible qu'un esprit de ce liant et de cette imperméabilité, et qui professe l'amour de la libre discussion, ne puisse pas nous pardonner, après six ans ,de lui avoir disputé une victoire. Il est sinon également impossible, du moins difficile, que ce même homme, assidu à prendre des notes et à garder tous les petits papiers, soit tombé involontairement dans les erreurs de fait et d'appréciation que nous avons le regret de signaler. Il n'a donc voulu ni, comme on pourrait le croire, se venger, ni, comme il le prétend, écrire une page d'histoire. Il a un autre but. Nous n'achèverons pas ce travail sans l'avoir pénétré.
vu.
Si le parti catholique se trouva^ dès 1849, non pas dissout (il es!, grâce à Dieu, indissoluble), mais déformé, disjoint, éparpillé et d'une certaine manière amoindri, M. de Falloux, après les événements , y a contribué plus que personne. Nous ne dirons pas qu'il l'a fait avec une pleine conscience de l'opération ; cela est au jugement de Dieu, qui pourra nous imputer à justice quelques-unes de nos
fautes. Cependant, il faut se souvenir de Topinion générale du parti légitimiste, et de l'opinion particulière exprimée à Angers, au mois d'avril 1849, par le royaliste de la veille qui devait être neuf mois plus tard ministre de Louis-Napoléon. M. de Falloux pensait déjà qu'il fallait ou supprimer ou transformer le parti catholique : le germe de la transaction s'était clairement accusé dans l'esprit qui devait la produire.
Lors donc que le parti catholique, par la présentation de la loi d'enseignement, se trouva divisé contre lui-même , et par le vole de cette loi resta comme désœuvré, M. de Falloux ne put être bien fâché de ce double résultat. Nous croyons qu'en ce moment il se sentit assez disposé à nous remettre nos crimes. Il nous les remit en effet; du moins nous le pûmes croire. Une réconciliation, cette réconciliation que notre attitude dans la discussion aurait rendue impossible , s'opéra pleinement et
promptement, non seulement avec M. de Montalembert, ce que l'écrit de M. de Falloux ne laisse guère soupçonner; mais encore, ce qui paraîtra plus étrange, avec M. de Falloux lui-même.
Nous sommes portés à croire qu'en nous réconciliant avec M. de Montalembert, nous dérangeâmes un peu, sans le savoir et sans y prétendre, quelques-unes des perspectives 4e l'ancien ministre. Il y a entre M. de Montalembert et V Univers des affinités vivaces, peut-être indestructibles > (^\xi ne tardent guère, lorsqu'elles se joignent, à construire un pont sur tous les courants de contradiction qui peuvent les séparer. L'accord de l'orateur et du journal catholiques redevint bientôt un souci pour la politique légitimiste pure. L'orateur, charmé principalement de l'attitude du Gouvernement dans les questions religieuses, manifestait des tendances bonapartistes ; le journal, par les mêmes raisons, était
très présidentiel j on nous permettra d'employer le mot du temps. Dans les discussions de jour en jour plus animées qui dissolvaient la majorité conservatrice, M. de Montalembert était du côté du Prince; VUnivers, réservant l'avenir, était du côté du Président; M. de Falloux était du côté de l'Assemblée, où s'ébauchait péniblement la fusion des anciens légitimistes et des anciens pbilippistes, sous le nom commun de parlementaires. En refusant aux rédacteurs de V Univers le droit d'avoir leur opinion politique distincte, et en admettant qu'ils dussent en cette matière laïque obéir à leurs chefs laïcs, comme en matière religieuse à leurs chefs religieux , nul ne peut servir deux maîtres : qui devait commander, de M. de Montalembert ou de M. de Falloux? M. de MonLilembert avait au moins des droits d'ancienneté, et en outre, pour le moment, des doctrines plus monarchiques.
Au milieu de sinistres rumeurs, à Iravers des convulsions misérables où le parlementarisme achevait de donner sa mesure, on arrivait à 1852. M. de Montalemberl disait : Bonaparte; M. de Falloux disait : Changarnier ; V Univers, entre eux deux, plus près du premier, disait : Réélection dit Président. Car V Univers n'est pas impérialiste de la veille. Tout en souhaitant que la force, si la force devait dénouer la situation, parlît de l'Elysée, et non de la Chambre ou de la rucf, nous aurions préféré une solution constitutionnelle.
Vers cette époque, le rédacteur en chef de Y Univers, accompagné d'un de ses collaborateurs, rendit à M. de Falloux sa visite de 184-9. Après déjeuner, on paila de la situation. Comme en 1849, les avis se trouvèrent bien différents; mais cette fois, les vues de M. de Falloux n'étaient plus du tout celles de M. de Moiitalembert. 11
exposait des préventions exagérées, une confiance précipitée , .des desseins téméraires. Gomme en 184^, on lui fit des objections qu'il ne put vaincre. Comme en 1849, il se rabattit à réclamer la neutralité du journal. En présence des événements, la neutralité telle qu'il la désirait n'était guère possible; il ne l'obtint pas. On se quitta néanmoins sans rupture, et, à ce qu'il semblait, plutôt encore amis que divisés. Bientôt après le coup d'État eut lieu. Il mit M. de Falloux en cellule au quai d'Orsay, et M. de Montalembert dans la commission consultative; V Univers resta chez soi.
M. de Montalembert vint au bureau du journal le malin du 2 décembre , comme il y était venu le soir du 24 février, mais non pas avec angoisse ni pour conseiller la résistance ; bien au contraire ! Dans la maison voisine, au premier étage de la mairie du dixième arrondissement, quatre
hommes el uii caporal, l'arme au bras,
assistaient au dernier soupir de l'Assemblée
nationale législative , et fermaient la petite
fenêtre, le vasistas donnant sur la rue,
par où M. Berryer venait de haranguer
une foule insensible. Comment M. de Fal-
loux , qui a vu la séance du 24 février et
la séance du 2 décembre, peut-il croire
au régime parlementaire! M. de Monta-
lemberl , en ce moment-là , n'y croyait
guère et le regrettait peu. Ce fut dans le
cabinet du Rédacteur en chef, alors absent
de Paris , sur son bureau, avec sa plume,
qu'il écrivit à plusieurs catholiques des
départements, pour les presser d'adhérer
au coup d'État. M. de Falloux n'a guère
pu ignorer ces détails; M. de Montalem-
bert n'a pu les oublier, et il a dû lire en
épreuves le travail de M. de Falloux. Par
quel mauvais conseil d'inimitié, par quel
besoin de nous décrier ces deux hommes
considérables ont-ils pu s'accorder, l'un
pour dire, l'autre pour laisser croire que VUnivers s'était affranchi de l'influence de M. de Montalembert depuis 1849, et que le 2 décembre il marchait seul? Nous ne marchions pas seuls; nous suivions M. âo Montalembert, qui tenait la tête d'assez loin.
En l'absence du Rédacteur en chef, ses collaborateurs s'étaient refusés à engager le journal aussi vivement que le chef du parti catholique l'aurait désiré. Le succès du coup d'État paraissait si assuré que l'on pouvait éviter de se prononcer contre le groupe déconcerté de ses adversaires. Le lendemain , la résistance s'organisait ; le 4-, il y avait des coups de fusil. Le moment était venu de prendre parti; nous nous prononçâmes pour le GouvernemenI, dont la cause était celle de l'ordre social :
a II faut le soutenir aujourd'hui, que la » lutte est engagée, pour avoir le droit de » le conseiller plus tard.
j) Plus encore aujourd'hui qu'avant le !) 2 décembre, nous disons aux hommes » d'ordre : Le Président de la République » est votre général ; ne vous séparez pas » de lui, ne désertez pas. Si vous ne )) triomphez pas avec lui , vous serez vain- » eus avec lui , et irréparablement vain- » eus.
» Ralliez-vous aujourd'hui; demain il » sera trop tard, ou pour votre salut, ou )) pour votre honneur (1) ! »
Cette déclaration fut approuvée de M. de Montalembert.
Cependant, quoique très décidé et jugeant sainement et courageusement la situation , M. de Montalembert n'était pas tout à fait au dessus d'un certain effroi de l'opinion, qui travaille volontiers les hommes de tribune. Il craignait les rej proches de quelques illustres parlemen-
. (1) Univers, 5 décembre 18-51 .
taires, ses amis el ses antagonistes d'autrefois. Déjà il les entendait déclamer contre la salutaire initiative qui , du même coup, les remettait dans la foule et sauvait le pays. Bientôt il brava cette impression. Sur le moment, elle le tenait assez fort, et il demandait à être poussé. On le poussa.
Triste condition du journaliste, souvent accusé d'imprudence, de témérité, de violence et même de qualités pires, uniquement pour avoir paru pousser, lorsqu'en réalité on le tirait! En cette rencontre pourtant, il ne fallut pas tirer beaucoup. La défaite simultanée des insolents qui menaçaient de mettre à sac la société et des incapables qui la livraient, le remplacement subit d'une anarchie inextricable par un pouvoir dont toutes les intentions s'annonçaient excellentes, c'était assez pour pousser de bon cœur.
Nous sommes certains d'avoir répondu
aux vœux de l'immense majorité de nos amis , comme au désir de M. de Montalembert ; et jamais on ne nous persuadera que , dans celte occasion , M. de Falloux lui-même nous ait sincèrement désapprouvés. On lui attribuait ce mot spirituel et vraisemblable : Je fais mon possible pour paraître résigné; au fond, je suis satisfait. C'est le résumé de sa conduite. Sans prendre la parole, il permettait à quelques amis de faire connaître ses sentiments, lesquels étaient d'engager les légitimistes ï ne pas se prononcer pour la négative dans Uippel qui allait être fait au pays.
Quant à M. de Montalembert , il réprimandait vertement ceux qui parlaient de s'abstenir. A son tour, il poussait. Voici 'îe qu'il écrivait le 12 décembre :
« Je sais que de grands politiques , fort
' peu scrupuleux d'ailleurs, après nous
éh avoir menés où nous sommes, après
nous avoir condamnés à la perte de
» toutes nos libertés par l'abus qu'ils en » ont fait ou laissé faire, prêchent aujour- » d'hui qu'il faut faire le vide autour du » pouvoir. Je m'incline devant le scru- » pule, je proteste contre la tactique. Je » n'en connais pas de plus immorale ni » de plus maladroite. Je défie qui que ce » soit de la justifier aux yeux de la » conscience et de r histoire (1). ^
C'est M. le comte Mole qui avait parlé de faire le vide; et les grands politiques dont il est question sont devenus les chefs de la Fusion.
V Univers était beaucoup moins entraînant. Il avait dit , dés le 8 décembre :
« Maintenant que la cause est décidée » et que toute la France accepte ce qui » vient d'être fait, nous rentrons dans le » rôle que la situation nous impose. Il ne » surgirait en ce moment de la polémique
(\) Univers, H décembre. Lettre au Rédacteur ,
f> des journaux aucune lumière dont le j> Gouvernement piit tirer bon parti : ce » qu'il a besoin de savoir, il le saura bien » mieux par les bommes qu'il appelle » dans ses conseils, au nombre desquels )> nous voyons avec un très grand plaisir » le plus émineril défenseur de la cause » catholique et quelques autres de nos » amis. Mais notre mission à nous est b toute spéciale. Nous ne sommes ni vain- ? queurs, ni vaincus, ni mécontents. Nous ) n'avons rien à dire lorsque rien de ce ) que nous aimons par-dessus tout n'est » attaqué ni menacé. Nous regardons pas- > ser les événements. Jamais ils n'olTrii rent à l'intelligence chrétienne de plus >; grandes et plus consolantes leçons. »
G*est peut-être là ce que M. de Falloux ippelle « se perdre en contemplations îxtatiques; » mais nous ne savons pas •lorament nous aurions pu nous renfermer )lus strictement dans la hgne du parti
catholique, ou nous effacer plus modestement devant l'homme éniinent qui le représentait.
Ajoutons que les véritables chefs du parti catholique, les Évêques, avaient parlé, et qu'encore une fois leurs sentiments, pubHquement manifestés, apportaient à notre conduite la seule approbation dont nous pensions avoir besoin. Les Évêques ne nous donnent pas de direction; mais ils élèvent la voix dans toutes les cir constances importantes, et leurs instructions, fidèlement publiées par nous, deviennent une règle d'où l'on ne prouven pas que nous nous soyons jamais écartés Nos illustres adversaires n'ont pas ici d» plus grands privilèges que les nôtres; il pourraient éprouver quelque embarra s'ils voulaient établir qu'ils les ont moin outrepassés.
Jusqu'au 2 décembre 1851 et mêm jusqu'aux premiers mois de 4852, l'union
quç M. de Fallonx représente conîmo irréparablement brisée dès 1849, et brisée par nous, fut donc au contraire entière et parfaite. On a entendu le langage de M. de Montalembert, le nôtre, celui de M. de Falloux lui-même; on se souvient des mandements des Évêques et de leur attitude lorsqu'ils eurent occasion de paraître devant le chef de l'État. Voici en quels termes M. de Falloux analyse cette situation et rappelle ses souvenirs. C'est à nous qu'il s'adresse :
« La transformation des institutions, en 1851 , trouvait et devait laisser l'Église » dans son auguste neutralité. C'est vous * {y Univers) qui avez essayé de l'en faire
> sortir; c'est vous qui, tous les jours,
> élevez la voix pour insulter les droits >' et les garanties que vous aviez invoqués, ■»y tes hommes que vous aviez eus pour •!) compagnons ou pour chefs. Vous l'avez
fait sans relâche et sans retenue, pen-
i) liant m»3me que ïexil (M. de Falloux 3 croit qu'il a été exilé!) et le silence » universel vous assuraient les immunités 9 du monologue. »
Que ceux qui nous plaindraient d'être en butte à de pareilles violences, plaignent d'abord M. de Falloux! Il descend d'une position où il ne remontera pas.
Et vous, comte de Montalembert , vous écoutez, vous approuvez; et parce que ce langage injurieux et injuste ne s'adresse qu'à nous, vous ne voyez pas qu'il ne s'applique qu'à vous ! A l'époque dont on parle, nous étions avec nos chefs et avec nos compagnons, avec nos Évêques et avec vous; nous n'avions point d'amis en exil ; nous disions que nous n'étions ni vainqueurs, ni vaincus, ni mécontents; et en applaudissant à la transformations des institutions, lious gardions un compatissant silence sur « les grands politiques, » fort peu sùrupulcKX d'ailleurs, qui, après
» avoir perdu toutes nos libertés par l'abus » qu'ils en avaimt fait ou laissé faire, » prêchaient la doctrine maladroite et im- » morale de l'abstention ! »
vffl.
iNous suivions nos chefs, non -seulement dans la grande question de conduite du moment, mais encore dans les questions secondaires qui pouvaient s'élever parmi nous, il plaît à M. de Falloux, par une de ces habiletés subalternes auxquelles il se confie trop, de rappeler le débat sur les classiques comme un nouveau sujet de querelle suscité par V Univers, aussitôt après le vote de la loi du 15 mars 1850 :
i( V Univers se mit en quête d'un autre » théâtre ; il chercha le terrain qui s*éloi- » gnait \e moins possible de celui qu'il D venait de perdre
» V Univers, une fois livré à lui-même, )) porta là comme ailleurs son despotisme » tyrannique. Il se mit à établir que l'en- » seignement religieux pouvait et devait » être Tunique souci de la société. Selon » lui, la religion était désintéressée de tout » le reste. Qu'importaient aux catholiques D les principes qui, après elle, contribuent S) le plus efficacement à la paix, à l'ordre, » à la prospérité des peuples! Qu'impor- » lait une juste ou une fausse direction î) de la politique nationale? Tout cela était » ou devait être indifférent. On était bien » près de subordonner et même de trahir » l'Église, quand on gardait une opinion î arrêtée sur les événements qui agitent » ou compromettent le pays dans lequel » Dieu nous ordonne de vivre,..
» Envers V Église elle-même les prélen- -ù dus anfi-païens ne reculèrent devant au- » cune irrévérence : ils incriminèrent har-. » diment trois siècles de son enseignement )' universel. On ne fit grâce ni aux corù porations les plus austères, ni aux doc- % teurs les plus illustres... u
Ces pâles enflures réfutent médiocrement la thèse que nous avons soutenue au sujet des classiques, et nous font croire tout simplement que M. de Falloux ne s'en est point occupé. Mais il a le devoir d'être exact dans l'exposé des faits. Or, la discussion des classiques n'a été soulevée qu'en 185^, près de deux ans après le vote de la loi-Falloux, à la suite d'une publication de M. l'abbé Gaume, encouragée hautement par Son Ém. le cardinal Gousset. Déjà le pénétrant esprit de IW Parisis avait signalé la nécessité de réformer l'enseignement littéraire des collèges. M. de Monlalembert était avec nous, et si
hïm avec nous que nous eûmes le crédit fie lui faite adoucir une leUre d'adhésion à M. l'abbé Gaume, où VUniven;, livré à litl-mémè, trouvait que les anciennes congrégations enseignantes étaient trop sévèrement traitées. Cette lettre a depuis été publiée intégralement, mais V Univers, dans son « despotisme tyrannique, » ne l'imprima que corrigée. On lui sut peu de gré alors de sa modération; il en retire aujourd'hui peu de fruit. M. de Falloux doit savoir tout cela , et s'il l'ignore , il a toit d'écrire l'histoire. Il doit savoir aussi que plusieurs prélats étant intervenus dans un sens contraire, V Univers fit un sacrifice à la paix, et, «ans retirer son opinion, s'imposa le silence. Depuis, le Saint-Siège ayant, non pas clos le débat et exigé des engagements, comme le dit M. de Falloux, mais donné une règle, VUnivers, se conformant à cette règle, a continué de soutenir une doctrine que rien ne l'oblige d'abantionner.
Ce ne l'ut point là d'ailleurs une cause 'le division. On comprendra sans peine que deB chefs qui ne permettraient point à leurs soldats (surtout à des soldats sans solde) de penser autrement qu'eux en pareille matière, perdraient vile, et par leur faute uniquement, toute espèce de droit à Tobéissance. Quelque idée que se fasse M. de Falloux de la condition de journaliste, le journaliste n'est pas absolument un manœuvre; on ne le fait pas parler ou se taire absolument comme on l'exige.
Pour notre compte, nous ne l'entendons pas ainsi. En matière de littérature ou sur des points plus importants, par exemple en ce qui regarde les personnes, les goûts particuliers, les affections ou les convenances individuelles, nous n'avons jamais admis que les sentiments ou les commodités des cliefs dussent être la règle de notre attitude. Si les chefs avaient quelque motif privé de ménager un philosophe,
un écrivain, un orateur, nous ne verrions là aucune obligation décisive de ménager nous-mêmes la philosophie de ce philosophe, le livre de cet écrivain, le discours de cet orateur. Notre principe à nous , comme serviteurs publics de la vérité religieuse, est de n'avoir ni amis, ni ennemis, c'esl-à-dire de ne tenir dans notre œuvre aucun compte de nos sentiments particuliers ; de ne pas refuser la justice et l'éloge à un adversaire personnel qui fait bien, de ne pas nous interdire la critique ou même la censure envers un ami personnel qui se trompe ou qui fait mal. La loi que nous nous imposons, nous avons dû quelquefois l'imposer. C'est une source de désagréments dans le commerce de l'homme politique et du journaliste.
L'homme politique peut demander au journaliste soit des complaisances, soit des rigueurs dont il ne voudrait pas lui-même porter h responsabilité. De telles misères
peuvent rendre le ménage orageux; elles ne déterminent pas le divorce, surtout entre chrétiens.
Comment donc le divorce s'est-il accompli? Ce point est délicat à traiter.
Essayons d'y toucher sans nous donner trop raison.
Deux mois environ après le coup d'Étal, M. de Monlalemberl parut moins ferme dans l'approbation qu'il lui avait donnée. Nous suivions avec inquiétude les progrès de ce mécontentement, et nous tâchions de le combattre. Les causes en étaient en partie politiques, en partie personnelles. Les causes politiques nous paraissaient moins importantes qu'à lui; nous trouvions que les causes personnelles, quoique
fondées, ne devaient point influer sur sa conduite politique.
Du reste, la thèse n'était nullement alors de ménager à TÉglise une chance d'excuse, une sorte d'alibi au tribunal des révolutions futures en se tenant à l'écart du Gouvernement. On ne regrettait pas encore les libertés parlementaires et on ne se rattachait point à la doctrine de l'abstention. On reprochait plutôt au pouvoir de ne pas rechercher assez le concours des catholiques.
A notre avis, il n'importait pas beaucoup que les catholiques fussent au pouvoir, s'ils avaient d'ailleurs la chance d'y faire pénétrer une partie de leurs idées, de manière que les besoins de l'Église obtinssent graduellement satisfaction. La position d'amis désintéressés, ne pouvant pas même être accusés de stipulations individuelles, nous paraissait plus désirable qu'une action directe, officielle et
prépondérante, contre laquelle se soulèverait probablement une de ces frénésies d'opinion qui feront longtemps en France reculer tous les gouvernements. Nous pensions qu'un catholique notoire , engagé avec éclat dans les luttes antérieures, s'il arrivait à une position active, se briserait sur un double écueil, accusé en même temps de trop faire et de faire trop peu. Nous demandions s'il n'y aurait pas à la fois plus d'avantage et plus de grandeur à conseiller, à soutenir, à presser, qu'à ébaucher en tâtonnant des transactions.
Quelle importance ne paraîtrait pas avoir la disgrâce, quels périls n'aurait pas la réaction, si, après avoir paru un instant au pouvoir pour signer des compromis, il en fallait descendre, ou plutôt tomber?
Ceux qui ont posé une doctrine et vaillamment combattu pour elle, ne doivent pas s'attendre à l'appliquer. C'est la besogne des disciples, parce qu'ils excitent chez les
liO
vaincus moins de répugnance el ne sont pas liés envers les vainqueurs par d'aussi grands engagements. Les transactions des disciples ne lient pas la doctrine. Ils lui font faire un pas, d'autres viennent et la mènent plus loin. A l'heure de son triomphe complet, ses premiers apôtres sont morts. Ainsi le veut la force des choses, plus encore que l'ingratitude naturelle aux hommes, contre laquelle il est inutile de s'irriter, car les hommes n'en seront que plus ingrats.. Si notre cause avance, si le hien que nous avons voulu faire se fait, qu'importe que l'on nous mette à l'écart! On nous y met, restons-y; nos idées , peut-être , y seront d'autant moins. Le monde dira que nous sommes joués ; quelques habiles se riront de nous. Le grand malheur î C'est une de nos fonctions en ce monde d'être joués. Mais nous forcerons l'estime de ceux qui nous verront tels que nous sommes, attachés non
à la roi'lune, mais au bien que celle fortune leur permet d'accomplir, et que nous ne cessons de leur conseiller dans un intérêt qui est aussi le leur, et dont nous ne tirons personnellement aucun fruit.
Qu'ils nous trouvent amis, tant qu'ils ne seront pas ennemis de ce que nous aimons plus que tout et plus que nousmêmes. Ainsi, nous les prendrons par leurs inslincts les plus nobles ; ainsi , nous conserverons la paix avec eux et l'union entre nous. — Que faire d'ailleurs? De l'opposilion? Mais quelle opposition?
Sous Louis-Philippe, notre opposition a été bien légitime, bien modérée, et pourtant quelques-uns d'entre nous ont craint, depuis, de l'avoir parfois poussée trop loin. Nous devons avoir du scrupule à tendre la main aux partis politiques, à seconder des vues toujours trop différentes des nôtres. — Et puis les conditions de l'opposition ne sont plus ce qu'elles
étaient. Une opposition sérieuse, pour des catholiques, il n'y a pas de sujet; une opposition mesquine serait sans dignité.
Ou le pouvoir répondra à nos coups d'épingle par des coups de massue, ou il les dédaignera. Dans le 'premier cas , nous serons écrasés ; dans le second, nous serons amnistiés. Être écrasé pour une pointe, est ridicule; être pardonné, amnistié, toléré, tenir uniquement du mépris de la force le droit de la taquiner un peu, est honteux. Laissons ces vaines ressources et ces puérils contentements; ne faisons ni la guerre, ni la cour. Si nous devons être un jour frappés, que ce soit comme catholiques, et que personne ne puisse s'y méprendre. Nous n'aurons pas besoin d'être frappés deux fois! On saura que la cause catholique entre dans une phase nouvelle. Nous aviserons alors. Dieu, que nous n'aurons pas abandonné, ne nous abandonnera pas. D'ici là, libres d'enga-
ils
gements et de passions, contre tous les ennemis de la vérité , continuons le combat pour la vérité.
Cette ligne, la seule que notre conscience nous indiquât clairement , nous semblait être celle de l'épiscopat. Donoso Cortès l'appuyait de l'autorité de sa raison, si haute et si désintéressée. Nos amis, sauf un petit groupe parlementaire mis en désarroi par le 2 décembre , y étaient déjà entrés.
M. de Monlalembert en prit une autre.
Toutefois, son vif esprit, assailli en ce moment, comme l'est habituellement celui de M. Cousin, « par des lumières en sens contraire, » ne se retourna pas immédiatement vers les principes de 89. Nous trouvons dans Y Univers, à la date du 11 février, un compte-rendu de son discours de réception à l'Académie. Il y est loué avec cette effusion de cœur qui nous était ordinaire quand nous parlions de lui , et
qu'il aurait dû, ce nous semble, moins oublier. L*accord, déjà menacé sur la question de conduite, est encore parfait sur la question de doctrine. Nous faisons remarquer « de quelle main maîtresse M. de » Montalembert a chàlié l'immortel 89 et » la grande Constituante , et flagellé la » sainte égalité. » Plus d'un passage de ce discours — le chant du cygne ! — est une déclaration de guerre à la Révolution. La censure académique y avait voulu mettre les ciseaux. M. de Montalembert tint bon et fit tout passer. En ce moment, l'Académie était à ses yeux la dernière forteresse du faux libéralisme et de la fausse religion. Ses petils traites publiés en 1848, sur la demande du général Cavaignac , donnaient, disait-il, l'exacte mesure de sa force morale, et avec les petits livres de la rue de Poitiers, témoignaient de l'impuissance conjurée de la philosophie académique et du parlementarisme. Entrant
là. plus eu victorieux qu'en allié, il voulait s'y raonlrer du premier coup dans la vérité et dans l'honneur de son rôle, catholique et contre-révolutionnaire.
C'était précisément la position où nous prétendions rester, et que nous croyons avoir gardée. Nous eûmes l'occasion de le dire, lorsque la presse reçut sa législation actuelle :
« Nous ne consentirons pas plus à dé- » pendre de l'opinion que du pouvoir.
» Nous sommes ce que nous avons été, » nous resterons ce que nous sommes, les » enfants et les serviteurs de l'Église , ac- » ceptant ce qu'elle accepte , honorant ce » qu'elle honore, ennemis de tous ses » ennemis. Dans celte ligne si droite, nous » rencontrerons non seulement, ce qui » est naturel, des adversaires, mais en- » core des calomniateurs. On cherchera, » on trouvera même, on Ta déjà fait, quels » intérêts personnels nous dirigent ; mais
» comme en dépit de ces belles décou- » vertes il ne dépend que de nous , et de » nous seuls, de donner un fond à la ca- » lomnie, nous sommes tranquilles. >^
Ces derniers mois étaient une allusion aux attaques plus que malveillantes dont nous poursuivaient les journaux légitimistes de province.
Nos lecteurs savent que nous n'avons jamais perdu beaucoup de temps contre cette sorte d'adversaires ou plutôt d'ennemis. La plupart sont de bonne foi , mais d'une grande simplicité : ditficilement on leur ferait entendre raison ; d'autres n'ont
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ni simplicité ni bonne foi, et ce serait peine perdue de leur offrir des raisons qu'ils ne cherchent pas. Ils nous reprochent de n'être point légitimistes. Assurément, nous ne le sommes point et nous n'avons jamais prétendu l'être à leur façon ! En même temps qu'ils nous imputent ce fait comme un crime, ils suivent M. de Montalembert, qui rejette avec dédain leur unique dogme, l'inamissibilité des couronnes, et qui par tous les engagements de sa vie est encore moins légitimiste que nous. D'un autre côté, ils se laissent infatuer de 89 jusqu'à perdre toute doctrine monarchique.
A l'époque dont nous parlons, leur irritation contre nous avait pour cause mal dissimulée le succès universel du 2 décembre et les conséquences visibles qu'il annonçait; conséquences que nous ne réclamions point , mais contre lesquelles nous n*avions rien à dire et rien à faire.
Tout se préparait pour un avéneraent plus durable que n'avait été celui de la République. Celle évenlualilé ébranlait dans le parli légitimisle beaucoup d'esprils sérieux : ils se demandaient s'ils devaient enfin toujours se tenir à l'écart de toute vie politique, ou se réduire à l'étal de minorité de plus en plus imperceptible, ayant pour unique rôle de fronder mesquinement l'autorité au profit de l'anarchie.
Témoins de ces incertitudes, désolés de voir se perdre une des meilleures forces de la société, nous engagions les légitimistes à ne pas recommencer ce qu'ils avaient fait sous Louis-Philippe, à ne pas se rendre inutiles, à ne pas éloigner d'eux un pouvoir qui ne demandait qu'à leur faire une place digne d'eux. Nous les exhortions à se mettre partout au service, non de la cour, mais du pays; car autrement l'influence qui s'acquiert par l'exerc\c^ des charges publiques reviendrait à
d*autres, qui en useraient contr'eux et qui ne la perdraient plus. C'est ainsi, disionsnous, que les révolutions politiques deviennent des révolutions sociales et sont irréparables. Prenez donc votre part, ou vous serez dépossédés à jamais.
Ces conseils devaient naturellement déplaire aux journalistes du parti léoiiimiste. Ils nous disaient des injures; c'était à peu près tout ce qu'ils pouvaient faire. Et comme d'ailleurs leur allure était un peu gênée par la condition nouvelle de la presse, ils nous injuriaient d'autant plus, n'ayant rien à craindre de nous. Depuis 1851, en religion et en politique, du côté des légitimistes, du côté des parlementaires, du côté des révolutionnaires, nous avons souvent payé pour d'autres ; et Ton a déchargé sur nous bien des colères qu'il n'était pas permis de porter plus loin.
Observons que ces conseils si mal reçus étaient exactement ceux que donne
aujourd'hui la Fusion, sauf qu'elle y ajoute celui d'accepter aussi la Révolution en principe. Les légitimistes fusionnés admettent la possibilité de s'unir dans le maniement des affaires à tout le débris des serviteurs de la monarchie de Juillet, lesquels n'abandonneront certainement aucune de leurs anciennes idées ni probablement de leurs anciennes antipathies, lorsque, comme ils l'espèrent, la fortune leur reviendra. Or, leurs idées et leurs antipathies constituent ce que l'on appelle la Révolution. A notre avis, mieux vaudrait discipliner la Révolution sans eux ou contr'eux aujourd'hui, que de la servir demain avec eux. Présent, avenir, honneur, principes , tout en serait moins compromis.
Si les raisons que nous avons sincèrement produites ont pu décider quelques légitimistes à entrer dans les conseils du pays, à exercer les magistratures popu-
laires, à donner à leurs enfants des carrières utiles et laborieuses, à se mettre en mesure de faire tout le bien et de remplir tous les devoirs que la sociélé et la religion assignent aux premiers d'une nation, et à se garer par là même des compromis fallacieux et stériles où les artisans politiques voudraient les engager, nous croyons leur avoir rendu un service véritable. Ce sentiment compense bien le déplaisir léger que nous avons pu éprouver en lisant les dilïamations de leurs journaux.
M. de Falloux ne paraissait point dans cette guerre, dirigée autant contre M. de Monlalembert que contre V Univers. Après quelques mouvements plus ou moins mystérieux, où Ton soupçonna la tentation de se rallier au nouvel ordre de choses, il prenait le parti de se consacrer aux belles expériences agricoles où il a trouvé les palmes de Poissy. Heureux les hommes qui, tout en s'occupant de politique,
ont de pareils moyens de s'éviter des ennemis et des censeurs! Ils peuvent à loisir pointer les fautes des combailants restés sur la brèche et condamnés à payer de leur personne tous les jours.
Xî.
Les sentiments de M/ de Monlalembert deviennent promptemenl publics. H n*est pas homme à en mûrir l'expression durant des mois et des années; et pour l'ordinaire, ceux qu'ils intéressent les connaissent avant que tout le monde en soit informé. Nous sûmes bientôt qu'il était repris de l'esprit parlementaire et qu'il se séparait de nous. Notre étonnement n'égala pas notre chagrin. Nous avions pu
prévoir celle rupture au revirement et à la marche de ses pensées. L'Académie n'y contribua pas médiocrement. Il y a là plusieurs sirènes dont l'influence est redoutable sur certains esprits. M. de Montalembert, si supérieur à la plupart de ces fameux personnages, a été leur écolier et les regarde toujours comme ses maîtres Leur habileté l'enlace, leur renommée lui impose; il leur voit toujours des mines d'oracles ; il craint leurs épigrammes e se laisse gagner à leurs cajoleries. Pré d'eux, il se retrotive, moins la tribune et moins le public, dans cette Chambre des Pairs, où M. Villemain le réfutait en le traitant de jeune homme et en le taxant de frivolité. Mais comme il est néanmoins, ainsi qu'il en fut loué par M. Guizot, « homme de guerre dans la vie civile, » ne pouvant plus guerroyer ses anciens adversaires, toujours trop admirés, il commença de guerroyer ses anciens amis.
M. (le Montalemberl , outre sa parole retentissante, outre sa plume d'écrivain si prompte et acérée, possède une arme permanente, contre laquelle la défense est difficile et dont il a souvent le tort de ne pas calculer la portée : c'est sa correspondance, d'une activité et d'une étendue peu communes. Les catholiques de France , d'Allemagne, d'Italie, d'Angleterre, d'Amérique, de partout, reçurent des lettres contre les écrivains fanatiques et serviles qui applaudissaient à la destruction de toutes les libertés. Plusieurs de ces lettres, rarement écrites pour la stricte intimité, sont venues jusqu'à nous. Nous y reconnûmes un procédé et une faiblesse que nous étions de longue date accoutumés à pardonner, et nous n'en parlâmes point; attendant, sans le désirer et sans le craindre, que quelqu'une arrivât à la publicité non des journaux étrangers, mais des journaux français. Il en tomba une dans h
Siècle. C'est la seule à laquelle V Univers ait répondu. Avant celle-là nous en avions lu vingt; depuis celle-là nous en connaissons d'autres. Si M. de Montalembert veut nous écouter, il prendra garde à cette facilité épistolaire. Ses autographes ont trop de prix pour n'être pas' gardés. On les recueillera, on les imprimera, et ils ne prouveront pas sa solidité.
Il y eut en ce moment une chaude recrudescence de la querelle des classiques, assoupie après avoir été pacifiquement débattue quelques mois auparavant. Nous avions à répondre en même temps à plusieurs adversaires, et aucun ne se piquait de mansuétude. Ce fut alors qu'une circulaire de M»t" l'évêque d'Orléans, célébrée dans divers journaux, entre autres dans VAmi de la Religion et dans le Journal des Débats, comme un coup mortel pour les partisans de la réforme, provoqua de notre part des observations qui furent promp-
lement et durement réprimées. D'autres»
ont depuis commis la même faute au profit de l'opinion contraire, et n'ont pas rencontré la même rigueur. La discussion se termina sans qu'aucune liberté y reçût le moindre dommage, sauf la nôtre. Suivant M. de Falloux, nous aurions soulevé la question des classiques pour retrouver un terrain et reconquérir un public après notre défaite sur la question de l'enseignement. Suivant nous, nos adversaires politiques exploitèrent très habilement les préjugés classiques, pour nous créer des ennemis dans les rangs mêmes où notre politique ne trouvait que des modèles et des approbateurs. Un sentiment de respect nous fit battre en retraite. Rendons hommage à la lactique de nos adversaires : ils sentirent avant nous que cette retraite nous sauvait, et ils ne négligèrent aucune provocation pour nous ramener dans leurs embuscades. Nous regrettons
(Je raconter tant de [jelites choses'^, mais ces petites choses sont le fond des choses.
L'affaire des classiques venait de finir, lorsque M. de Monlalembert publia son écrit : Des intérêts catholiques au XIX^ siècle. C'était une agression directe et qui nous parut vive. Aujourd'hui elle nous semblerait modérée.
Nous répondîmes à M. de Montalembert longuement, sérieusement, tirant les raisons de notre conduite de toutes les réflexions , de toutes les observations que nous avions faites, comme lui et d'accord avec lui, durant les années de Louis-Philippe et de la République. Nous ne voyons pas qu'on ait renversé depuis lors aucune de ces raisons-la, ni que les raisons contraires aient prévalu dans l'opinion générale des catholiques. Assurément, le crédit de M. de Montalembert ne s'est guère accru par cet écrit, et il n'en résulta aucune diminution dans le nombre des lec-
leurs et des amis de V Univers. Si l'on manifesta beaucoup de regrets de voir éclater la division entre un homme et une œuvre qui auraient du toujours marcher ensemble , personne ne nous pressa de rétablir l'accord en sacrifiant notre opinion.
Un savant prélat, M^^^ l'Évêque d'Annecy, dont M. do Monlalembert avait invoqué l'autorité, lui écrivit une longue et forte lettre, publiée par les Annales catholiques de Genève : il y exprima les mêmes pensées que nous et justifia complètement notre manière de voir.
Au surplus, le journal allait se trouver en mesure d'appeler une lumière décisive sur ses doctrines et sur ses travaux.
Au commencemenl de février 1853, le Rédacteur en chef de VUiiivers se trouvait à Rome. Aucun dessein, aucun besoin de traiter des affaires du journal ne l'y avait amené. Un deuil récent et profond l'accablait. Il ne venait ni plaider, ni protester d'une obéissance qui ne pouvait être mise en doute. Il venait prier.
En ce moment, un orage imprévu éclatait sur le journal. L'œuvre, dans son en-
semble , était blâmée et condamnée , non plus par des adversaires laïques, mais par de vénérables Évèques, contre lesquels les rédacteurs ne voulaicmt pas même songer à se défendre. Un débat devant le public répugnait à leurs sentiments; leur foi l'eût trouvé presque coupable. Si de pareilles luttes pouvaient n'être pas illégitimes, ils s'applaudissaient d'avoir contribuer à former l'opinion qui n'y verrait qu'un scandale. Ils ne s'étaient pas faitsj journalistes pour se justifier ou se débattr contre des Évêques. Toute chute et louti humiliation leur semblait préférable. 11^ comptaient que leur soumission les relé verait assez, et qu'après tout, quand h monde s'y tromperait. Dieu ne s'y Iromi perait pas.
Cependant, d'un autre côté, ils avaient aussi peu la possibilité d'abandonner leur œuvre que la volonté de la défendre. Elle n'était pas condamnée unanimement, ni
même par le nombre. Des voix imposanteà et respectées s'élevaient en sa faveur (1) leur commandant de la maintenir. Quel parti prendre? Nous aurions pu néanmoins, fatigués de tant de contradiclions, décliner absolument ce dernier combat et, abandonnant notre cause, ne pas la porter au Iribunal du juge en dernier ressort; mais elle y venait, pour ainsi dire, toute seule, sans participation de notre volonté. Le Rédacteur en chef de rt^mVer^ se trouvant à Rome, pouvait-il ne pas demander si le journal devait continuer ou cesser de vivre?
Notre conscience posa ce doute, avec la même sincérité et avec la môme volonté d'obéir que si elle l'eût posé à Dieu.
Quoique le juge n'eût à prononcer sur aucune question particulière, il con.idére-
(1) Cinq Évèques avaient fait des manifestations publiques contre VUnivers. Un plus grand nombre avaient parlé publiquement pour lui.
rait évidemment toutes les questions, et sa réponse répondrait à tout.
On nous permettra d'ajouter qu'aucun éclaircissement ne manquait. Il y avait des avocats et des accusateurs; il y avait aussi des témoins, entre autres l'éminent cardinal Fornari, revenu depuis peu de sa glorieuse nonciature, et qui connaissait par une expérience de dix ans les personnes, les choses el la situation. Rien donc n'était ignoré, rien n'était dissimulé, ni ne pouvait l'être : — V Univers avait-il erré dans la doctrine? — Ses rédacteurs avaient-ils abusé de la liberté que l'Église accorde aux simples fidèles dans la manifestation de leurs pensées? — L'existence du journal constituait-elle un danger pour la religion? Ces divers points, dans lesquels se résument toutes les accusations portées contre nous, devaient être implicitement résoins par la décision à intervenir.
Pour montrer que nous ne disons rien de trop, nous reproduisons la lettre que le Rédacteur en chef de V Univers écrivit au bon et savant secrétaire de S. S., Mgr Fioramonli. On comprend qu'une telle démarche ne fut point faite sans conseil et sans autorisation.
Rome, 3 mars 1853.
« Monseigneur,
B Depuis douze ans, je suis rédacteur j> en chef du journal V Univers, qui se pu- » blie à Paris pour défendre les doctrines » et le pouvoir de la sainte Église romaine » contre la presse irréligieuse.
» Cette œuvre a coûté beaucoup de » peines et de sacrifices. J'y ai mis tout » le zèle, tout le dévouement et toute la » prudence dont je suis capable. Néanï) moins, elle a rencontré de cruelles con- • tradictions , non-seulement , comme il
5> était naturel, tie la part des impies, » mais encore de la part d'un certain » nombre de catholiques. Ils n'en ont vu » que les défauts presque inévitables, ils » ont dit que V Univers faisait des ennemis h k \a religion par la manière dont il la )^ défendait, qu'il empiétait sur les droits ô sacrés de l'épiscopat, et qu'il aspirait à » conduire l'Église. Enfin, ils ont montré » de telles exigences et publié contre nous » de si amers reproches , qu'il me paraî- » trait impossible de continuer l'œuvre » dans de pareilles conditions. J'y aurais » renoncé depuis longtemps, si d'un au- » tre côté mes propres réflexions et celles » d'un grand nombre de prélats, de prê- » très vénérables et d'illustres fidèles, avec » qui je suis en relation dans toute l'E- » glise, ne m'avaient fortement persuadé » que ce journal est utile et rend à la re- » ligion de véritables services. Inquiet ceî> pendant de ces contradictions incessan-
j» les, j'ai résolu, puisque je me trouve à » Home, d'implorer du Sainl-Pére une » parole qui pût éclairer et tranquilliser ') ma conscience, celle de mes collabora- » leurs et celle de mes lecteurs.
« C'est pourquoi je viens, Monseigneur, à VOUS prier de dire au Saint-Père que je » suis à ses pieds avec les sentiments d'une » soumission entière et sans réserve, et )) que je me permets de lui demander si » je dois continuer, ou modifier, ou sus- » pendre l'œuvre que j'ai entreprise et » poursuivie jusqu'à ce moment avec une » si ferme et si sincère intention de bien » faire.
» La parole du Souverain-Pontife, s'il » daigne en prononcer une, sera ma loi. » Quoi qu'il ordonne , j'obéirai immédia- » tement et avec allégresse : Ou je conti- » nuerai mes travaux en dépit de tous les » obstacles, ou je les suspendrai sans le » moindre murmure. Je serai convaincu
» que Dieu, exauçant ma prière, aura » parlé par la bouche de Celui qu'il a » institué pour régir son Église à jamais. » Je garantis la même obéissance de la » part de mes collaborateurs, qui ne font » qu'un avec moi dans les sentiments que » j'ai le bonheur d'exprimer ici.
» Il en sera de même si le Saint-Pére » exige de nous une modification quelcon- » que dans les opinions que nous avons » soutenues et dans le caractère de notre » polémique. Nous pouvons tout promet- » tre, sauf d'être parfaits et de contenter » ceux qui nous demanderaient plutôt de i> seconder leurs vues particulières que » d'être fidèles à la vérité. En protestant » qu'ils ont manqué envers nous de jus- » tice ou d'indulgence, nous nous efTor- » cerons néanmoins de ne pas fournir de » prétexte à leurs accusations.
d La plus grave et la moins fondée de » ces accusations est d'avoir manqué de^
» respect envers Tépiscopat. On l'a répé- » lée souvent sans pouvoir jamais allé- » guer, depuis vingt ans que le journal » existe, autre chose qu'une phrase mal » interprétée, et l'on oublie des milliers » d'articles que nous avons écrits sous » l'inspiration de notre foi et de notre 9 cœur pour défendre et honorer nos Évé- » ques, dont l'autorité n'a pas en France » de plus fermes champions que nous.
» Nous savons que les Évéques sont éta- » blis de Dieu pour gouverner ies fidèles » sous la direction du Pasteur suprême, » et que tout Evêque qui est en commu- » nion avec Pierre a droit, par cela même, » à tout le respect des vrais serviteurs de » Jésus-Christ.
^) Je suis, etc.
T> Louis Veuillot. *
La supplique du rédacteur de V Univers
fut publiée avec la réponse de Ms^ Fioramonti. M. de Falloux, accordant trop peu d'importance à cet épisode de notre histoire, ne dit rien de la lettre que l'on vient de lire, et ne donne qu'un fragment choisi de la réponse qu'elle obtint. Nous reproduisons cette réponse tout entière.
N©s. lecteurs nous permettront d'invoquer ici leur sérieuse attention. Ce qu'ils vont entendre a été mûrement pesé, et la traduction n'exagère rien :
Home , le 9 mars 1853.
«ï Votre lettre, en date du 5 des nones i) de ce mois de mars, ne m'a pas causé » peu de préoccupation et de peine , et » sachant comment depuis longtemps vous » travaillez de toutes vos forces et de toute » votre ardeur pour la cause de l'Église., » je voudrais en cette circonstance releî> ver et raffermir votre courage par la » parole du Souverain Pontife. La répdta-
.) liuii que vous uiil laite la ilistinolioii de » votre talent et la sincérité de voire tlé- » vouement envers le Siège apostolique » m'y portant d'ailleurs, j'ai résolu de réf> pondre à votre lettre el de vous faire » connaître sans arrière pensée mon ju- » gement, quel qu'il puisse être, sur votre » journal. Et d'abord, tout le monde ici » l'avoue et le reconnaît : c'est une réso- » Union inspirée par la piété que celle » que vous avez prise d'écrire un journal » religieux, afin de soutenir et de dé- » fiindre courageusement la vérité catho- » lique et le Siège apostolique. Mais ce qui » mérite assurément une louange parlicu- » liére, c'est que dans ce journal vous î> n'avez jamais rien mis au-dessus de la » doctrine catholique, vous appliquant en » même temps à donner sur les autres la » prééminence aux instilutions et aux sta- » tuts de l'Église romaine, à les défendre » et à les soutenir de grand cœur et avec
» résolution. De là vient que votre jour- » nal, à raison des matières qui sont l'ob- » jet de vos travaux, excite ici , comme en f> France et dans les autres contrées élran- » gères, un grand intérêt, et qu'on le » regarde comme très propre à traiter les B choses qui doivent l'être dans le temps » présent. Cependant les personnes qui » tiennent fortement à certains principes, )) à certains usages, à certaines coutumes , » ne portent pas du tout sur votre journal ï> le même jugement. Comme ils ne peu- » vent pas rejeter ouvertement ses doclri- » nés, ils cherchent depuis bien longtemps » ce qu'ils pourraient reprocher au rédac- » teur, et s'ils n'auraient pas autre chose » à reprendre que la vivacité de son lan- » gage et sa manière de s'exprimer. Les » rédacteurs d'autres feuilles, bien qu'elles » soient religieuses, se montrent égale- » ment prêts et ardents à attaquer votre » journal selon l'occasion et avec violence.
/ Il en résuite (fu'ils l'ont pénétrer peu à » peu la défiance dans les âmes qu'altère » surtout en ce temps l'amour de la pure » doctrine, et qu'ils retardent ainsi d'une » manière déplorable le mouvement qui » les entraîne par une impulsion chaque » jour plus Ibrte dans l'obéissance et Ta- » mour du Saint-Siège. (Ici commence la » citation de M. de Falloux). C'est pour- » quoi il serait bon non-seulement pour » vous-même , mais encore pour l'utilité » de l'Église, que tout en prenant en main )) la cause de la vérité et la défense des » statuts et décrets du Siège apostolique, » vous examiniez d'abord avec grand soin » toutes choses, et que surtout, dans les » questions où il est licite de soutenir D l'une et l'autre opinion, vous évitiez h constamment d'imprimer au nom des » hommes distingués la plus légère flé- » trissure. Et en effet, tout journal reli- » gicux s' imposant l'obligation de défen-
» dre la cause de Dieu et de l'Église et le » souverain pouvoir du Siège apostolique, » doit être fait de telle sorte que rien de Â) contraire à la modération, rien de con- » traire à la douceur n'y vienne choquer d Je lecteur. C'est le vrai moyen d'attirer 9 sa bienveillance et de lui persuader plus » aisément combien cette cause l'emporte » sur toutes les autres et quelle est l'ex- » cellence du Siège apostolique. (Ici finit » la citation de M. de Falloux). Mais quoi- » que les ressentiments et les divisions » qui se sont fait jour paraissent avoir i> atteint un certain degré de gravité et » soient maintenant un obstacle à votre ? journal religieux, je ne parviendrai ja- » mais à me persuader, très honorable » Monsieur, que cela puisse être durable. » Loin de là, j'ai la confiance que ceux » qui, pour le moment, vous sont con- » traires, seront bientôt unanimes à louer D le talent et le zèle avec lequel vous ne
)) cessez de soutenir la religion et le Siège d apostolique.
ô Tels sont, je le sais, les jugements » d'un grand nombre d'hommes éminents, » et qui n'ont pas une médiocre estime » pour la partie religieuse de votre jourj) nal. Quant à sa partie politique, c'est à » dessein que je n'en parle pas.
» Dominique Fiorâmonti^
» Secrétaire de N. S. P. le Pape pour les lettres latines. »
Ainsi, en nous donnant des conseils qu'il n'adressait pas moins aux autres journaux religieux, le secrétaire de Sa Sainteté daignait louer spécialement et positivement notre œuvre. Lorsque nous offrions de la supprimer, il nous répondait de la maintenir, exprimant la confiance que ceux mêmes qui la blâmaient ne tarderaient pas à la traiter plus favorablement.
L'éloge répété d'avoir pris en main la cause de la vérité et du Saint-Siège, faisait tomber le reproche si souvent formulé de toucher aux questions irritantes, n'y ayant point de questions plus irritantes entre les enfants de l'Église et ses ennemis que ces points, ou historiques ou dogmatiques , sur lesquels l'esprit d'erreur a rassemblé tant de mensonges et cultive tant de préventions.
Une partie du mal que ces préventions peuvent produire, était attribuée à la violence des attaques dirigées contre Y Univers par d'autres journaux religieux : « Ils ré- D pandent la défiance, et ils retardent ainsi » diune manière déplorable le mouvement » qui entraîne les âmes. »
On approuvait d'une manière particulière le soin de ne rien mettre au-dessus de la doctrine catholique.
Quant à la ligne politique, le silence calculé de la réponse nous laissait au njoins toute liberté.
Assurément, les amis et les rédacteurs de V Univers ne pouvaient rien désirer de plus.
Le 21 mars, la parole pontificale ellemême se fit entendre, d'une manière plus générale, mais non moins claire. En plaçant la presse religieuse sous la paternelle surveillance des Évêques, le Saint-Père la mettait en même temps au rang de leurs plus chères sollicitudes.
« Nous ne pouvons nous empêcher de » rappeler ici les conseils par lesquels, il » y a quatre ans , nous excitions ardem- » ment les Évêques de tout l'univers ca- » tholique à ne rien négliger pour enga- » ger les hommes remarquables par le (a- » lent et la saine doctrine à publier des » écrits propres à éclairer les esprits et à » dissiper les ténèbres des erreurs en vo- » gue. C'est pourquoi, en vous etïorçant » d'éloigner des fidèles commis à votre 6 sollicitude le poison mortel des mauvais
» livres et des mauvais journaux, veuillez » aussi, nous vous le demandons aveë ins- » tance, poursuivre de toute votre bien- » veillance et de toute votre prédilection » les hommes qui, animés de l'esprit ca- » tholique et versés dans les lettres et » dans les sciences , consacrent leurs )) veilles à écrire et à publier des livres » et des journaux pour que la doctrine ca- » tholique soit propagée et défendue, pour » que les droits dignes de toute vénéra- » tion de ce Saint-Siège et sf s actes aient » toute leur force, pour que les opinions x> et les sentiments contraires à ce Saint- » Siège et à son autorité disparaissent, » pour que l'obscurité des erreurs soit » chassée et que les intelligences soient » inondées de la douce lumière de la vé- » rite. Votre charité et votre sollicitude » épiscopale devront donc exciter l'ardeur » de ces écrivains catholiques animés d'un h bon esprit, afin qu'ils continuent à dé-
» fendre la cause de la vérité catholique » avec un soin attentif et avec savoir. Qiie » si dans leurs écrits il leur arrive de mari* D quer en quelque chose j vous devez les y> avertir avec des paroles paternelles et » avec prudence (i). »
C'est en ces termes que la cause générale de la presse catholique et de la polémique religieuse fut jugée par son juge suprême; et cette cause, dans la circonstance, était la cause particulière du journal V Univers.
Nous signalerons encore ici une coïncidence qui a passé trop inaperçue. Au moment même où le Saint-Siège préparait l'encyclique, il examinait et approuvait les actes du concile provincial de Reims, célébré à Amiens. Le concile n'avait pas dédaigné de s'occuper de la presse reli-
(1) Lettre encyclique de S. S. lé pape Pie IX mt cardinaux , archevêques et évêques dé France , 21 mars 1853.
gieuse. Réfutant les reproches qu'on lui adresse, et montrant l'utilité de ses services, il donnait aux écrivains qui exercent aujourd'hui cette pénible carrière des éloges dont nous ne pensons pas que les rédacteurs de V Univers aient été exclus (1). On a entrepris, depuis, de tourner contre V Univers et l'encyclique du Souverain- Pontife et la lettre de Ms^ Fioramonti. Cette manœuvre peu respectueuse a obtenu quelque succès. Le passage de la lettre de M?"^ Fioramonti , cité par M. de Falloux, est maintenant le seul qui soit connu de nos adversaires, et il passe purement et simplement pour une admonition à laquelle, bien entendu , nous avons eu grand soin de ne pas nous rendre.
Lorsque l'on nous prodigue les accusations les moins mesurées, nous accordant au plus quelques moments lucides, ce passage sert à prouver que nous sommes
(1) Voyez l'appendice
vioknts, injurieux, que nous tenons mal les engagements que Rome exigea de nous. Par la même industrie, l'encyclique devient une sorte de condamnation , après laquelle V Univers n'a pu vivre que par un prodige d'audace; ou bien elle est considérée comme n'existant pas. On relève des reproches qu'elle a mis à néant. Quand le Souverain-Pontife a demandé aux évêques avec instance d'encourager les écrivains catholiques et de les exciter à défendre la vérité, on déclare que la polémique religieuse est funeste pour peu que les incrédules ne la tolèrent pas, et le Correspondant proclame que Dieu est assez puissant pour se défendre lui-même !
Sur le premier moment, néanmoins, personne ne s'y trompa. Un acte de charilé à jamais illustre, répondant immédiatement au désir du Saint-Siège, retira la semence qui avait atteint Y Univers, et, si nous pouvons nous exprimer ainsi, nous
foHvrit la maison paternelle^ où nous apportâmes la promesse sincère de travailler à corriger dans notre œuvre ce qui avait besoin d'être corrigé. M. de Falloux peut prétendre que nous avons mal rempli celte promesse : pour le fonds, il n'est pas juge; pour la forme, ses avis ont perdu toute espèce de poids.
Rome, dit M. de Falloux, n'obtint pas un rapprochement véritable. S'il veut parler de V Univers et du Correspondant^ il dit trop vrai! A qui la faute?
Pour nous, nous n'avions ni le besoin ni le désir de sortir de la position qui nous était faite. En politique, en littérature, en philosophie, nous restions dans nos thèses, avec l'unique devoir de garder là justice et la modération. Il Aous «eôi-^
blait qu'on avait envers nous au moins le conseil de nous prendre là; que tout le passé devait être au moins oublié; et que, pour nous accuser de nouveau , il fallait attendre que nous eussions failli. Sans nous proposer d'observer un éternel silence sur les idées et les opinions qui pourraient nous paraître contestables , sans abdiquer le droit de défendre les nôtres lorsqu'on les contesterait, nous étions bien résolus d'y regarder deux fois avant d'entrer dans les discussions les plus légitimes. Le Correspondant se mit plus à l'aise. Il ne nous donna pas même un mois de répit. Le 25 avril , quinze jours après la publication de l'encyclique, il contenait un long article de M. Lenormant contre V Univers. Tous les points sur lesquels avaient porté les derniers débals y étaient repris, non sans amertume. Notre surprise s'exprima doucement, et pour laisser à des sentiments plus fraternels le
temps de s'éveiller, nous renonçâmes à nous défendre.
Inutile condescendance ! dans la livraison suivante, pas plus lard, M. Foisset vint à la rescousse, se plaçant pour nous combattre, à un point de vue que la lettre de Mgf Fioramonli , l'encyclique du Saint-Père et le concile d'Amiens n'avaient pas su découvrir.
Il était très épouvanté d'une réaction anti-religieuse qu'il voyait poindre, disaitil, et à laquelle il lui semblait impossible d'assigner une autre cause que les intempérances de discussion et la ligne politique de V Univers. Par ses intempérances de discussion, V Univers irritait le Siècle et V Indépendance belge : par sa ligne politique, il éloignait de la religion « beaucoup de belles intelligences » que la vérité ca- Ibolique séduisait, mais auxquelles les principes absolutistes faisaient peur.
C'est le thème invariable du Correspon-
im /
âant, depuis M. Albert de Broglie jusqu'à M. de Falloux.
Nous essayâmes de tranquilliser M. Féisfcet. Nos observations furent inutiles > comme Favait été un mois auparavant notre silence. Le Correspondant poussa de plus belle sa pointe, d'autant plus aiguë lorsqu'il affectait de la dissimuler sous des allusions d'ailleurs fort transparentes pour le public et pour nous.
Et cela n'a point cessé. A partir de ce moment, le Correspondant devint un cénacle d'âmes souffrantes , d'où s'éleva un gémissement éternel sur les périls que V Univers fait courir à la religion, à la liberté, à l'esprit bumain, aux belles-lettres , à tout ce qui est beau et bon dans le monde. Nous finîmes par ne plus prendre garde à celle manie.
Au milieu de tant de chagrins dont l'î/mvers était la cause, le Correspondant se mourait, mais pour renaître; et comme
nous en avertissait un prospectus répandu à profusion, pour renaître avec une hostilité non pas plus radicale, mais plus vigoureuse et mieux armée. Nous crûmes alors ulile de lui donner un conseil. Il nous semblait qu'il n'avait pas, jusqu'ici^ rempli le but d'une revue catholique^ n'ayant jamais fait la guerre qu'à ses amis; et que c'était pour cela que son histoire se composait presque exclusivement de prospectus et d'appels de fonds. Nous lui montrions un succès assuré dans une voie à tous égards plus digne. Un journal^ disions-nous , est essentiellement une machine de guerre. Si vous ne faites pas la guerre aux ennemis, vous la ferez aux amis. La guerre civile n'est pas ce que les catholiques vous demandent, et vous y périrez encore une fois.
jH^Cet avertissement n'eut aucun succès.
^n se récria beaucoup sur la définition du journal. Une machine de guerre! Point
du tout! On voulait au contraire faire une machine d'amour; on voulait être tout harmonie, tout lait et tout miel. Depuis ce temps, depuis huit mois, on a publié des articles de M. Foisset contre V Univers^ des articles de M. de Broglie contre VUîiivers, des articles de M. de Montalemberl et du R. P. Lacordaire où V Univers est attaqué; et nous voici aux articles de M. de Faîloux, qui sont un pamphlet contre V Univers La machine de guerre a été portée jusqu'à ce point de perfection qui viole le droit des gens.
Encore n'est-ce là que la guerre officielle et régulière. On ne néglige pas d'en faire une autre. On a une douzaine de journaux dans les provinces et quelques correspondants au compte des journaux étrangers .
qui tous les jours à peu près, apportent leur appoint d'injures et souvent de vilenies à ces grands coups frappés du haut de la renommée. On a, de plus, l'assis-
tance des frères de la Fusion. M. Saint- Marc Girardin applaudit à M. de Falloux dans le Journal des Débats, oh il vient de tracer le panégyrique le plus complet de Voltaire Le Journal des Débats a trouvé un catholique qui comprend comme lui la manière de servir l'Église !
Est-ce que l'on peut, est-ce que l'on oserait nous reprocher et de pareilles pratiques, et de semblables alliés? Avonsnous jamais donné de tels exemples? Avonsnous abusé ou seulement usé des mille ressources qui sont à la disposition d'un journal quotidien pour intimider, décrier, diffamer ses contradicteurs? Le Correspondant le croit sans doute; mais c'est le contraire qui est la vérité. Nous venons de feuilleter la collection de V Univers depuis 1849, discussion par discussion, jour par jour : dans tous nos débats avec des catholiques, jamais nous n'avons prononcé le premier mot, jamais nous n'avons
dil le dernier. Nos prétendues attaques sont invariablement des réponses.
Oui , nous parlons franchement , appelant par son nom l'antagoniste vers qui nous allons à visage découvert. C'est là première condition d'une polémique honorable. Il faut que le public sache à qui l'on parle; il faut que celui à qui l'on parle sache ce qu'on lui dit. Les gens que l'on nomme, on les combat ; ceux que l'on désigne, on risque de les calomnier, oii de créer à leur défense des difficultés peu généreuses et même peu loyales. Mais l'esprit d'agression et d'acharnement, la petitesse de taquiner, d'insinuer, de dénigrer, il nous semble, franchement, que cette ressource ne nous est point nécessaire. Si nous en avions fait usage , nous ne verrions pas autour de nous, après quinze ans de lutte, tant de vénérables protecteurs et tant de loyaux amis.
Dé même que le Siècle nous accusé dé
méconnaître toutes les gloires de la patrie, on prend le train, en lui empruntant cela^ d'affirmer encore que tous les catholiques les plus éminents sont au nombre de nos persécutés et de nos victimes. M. de Falloux nous montre appliqués à détruire M. de Montalembert^ et il se plaint, pour son propre compte, de nos épigrammes, émoussées sur son silmce. Quant à M. de Montalembert , si nous l'avons poursuivi de quelque façon , c'est d'une sympathie qu'il doit s'étonner de n'avoir pu décourager. M. de Montalembert n'a pas plus à se plaindre de nous, personnellement, que nous n'avons personnellement à nous louer de lui , et ce n'est pas peu dire ! Nous ne croyons nullement devoir à M. de Falloux et à quelques autres ce qu'il nous a plu de payer à M. de Montalembert.
Nous ne leur reconnaissons ni antériorité, ni primauté, ni qualités qui nous obligent à leur passer plus que la mesure ordi-
naire ; mais nous sommes tout à fait audessus du vain plaisir de les irriter. M. de Falloux, en particulier, a complètement tort de nous supposer le dessein de l'opprimer. Sur la scène politique, il nous a trouvés bienveillants et amis jusque dans le combat. Nous soutenions le ministre des cultes en contestant les vues du ministre de l'instruction publique; nous défendions le catholique en nous séparant de l'homme de parti. S'il ne sait pas supporter une contradiction, c'est sa faute. Lorsqu'il parut se renfermer dans la retraite,, nous avons respecté son repos, constaté ses efforts , enregistré ses succès. Où nous a-t-il trouvé sur son chemin? Et pourquoi l'aurions-nous traversé? Que nous importait qu'il eût la fantaisie de faire couronner ses bestiaux et de couronner lui-même des gens de lettres? Ces deux ambitions nous paraissaient également légitimes.
Nous sommes très sincèrement du petit
nombre de ceux qui reconnaissent à M. de Falloux des litres académiques véritables, élanl d'avis et l'ayant toujours dit, que l'Académie ne doit pas être composée exclusivement d'écrivains.
Partout, toujours, notre conduite envers nos adversaires catholiques a été plus large et plus mesurée que la leur envers nous. Jamais nous n'avons recherché ni accepté contre eux le concours ou les arguments de nos communs ennemis; jamais nous n'avons parlé d'eux comme le Siècle en parlerait; nous n'avons pas tenu registre et gardé rancune des moindres épigrammes. Notre discussion est restée en dehors des personnes, dans la région des idées; et il a fallu qu'on eût la malheureuse inspiration de nous accuser au moyen d'un prétendu exposé des faits , pour nous faire résoudre à rappeler les faits.
M. de Falloux s'est flatté d'établir que
le parti catholique, dissous par notre action, avait dégénéré par notre faute en un journalisme « violent et mesquin, » iniquement inspiré de nous ne savons quels bas sentiments. Sa conviction à cet égard est si assurée, qu'il apporte « im témoignage, dit-il, plutôt qu'une argumentation. » Et il dépose comme sous la foi du serment : « y affirme que j'ai fait, pour » me recueillir et pour m'éclairer, tous ï» les efforts de la conscience et de la ï» bonne foi. » Cependant la narration de M. de Falloux est remarquable par les omissions et les inexactitudes; si nous voulions en examiner tous les détails, aucun ne résisterait. Les textes mêmes qu'il cite ne sont pas textuels. Tout est arrangé et trié comme le passage pris dans la lettre de M^i- Fioramonli. C'est le mot, ce n'est plus le sens.
Résumons les faits après les avoir restitués.
Le premier dissolvant du parti catholique a été la loi de l'enseignement, conçue et proposée par M. de Falloux ; le second, le coup d'État du 2 décembre et le dépit de M. de Montalembert ; le troisième, rinlïuence de l'esprit académique sur quelques-uns de nos amis. Dans tout cela, VUnivet's n'est pour rien; il a, au con-
traire, perpéluellemenl tendu à maintenir le même esprit à travers les circonstances qui venaient modifier les situations et partager les volontés.
Après le vote de la loi d'enseignement, la concorde s'était rétablie dans un généreux dessein de tirer de cette loi le meilleur parti possible. Après le 2 décembre, il n'y eut d'abord qu'un dissentiment sur la question de conduite. L'esprit académique nous a été plus nuisible. Il a fait naître le goût des alliances et des accommodements où les principes sont engagés.
Quand on s'est mis dans nos rangs à glorifier la plupart des dogmes et des inventions révolutionnaires, il est devenu impossible de s'entendre ; l'éternel débat entre les hommes de doctrine et les hommes d'affaires a dû éclater. V Univers, repoussant ces arrangements inattendus, est devenu odieux à ceux qui prétendaient les conclure.
Voilà ce qui a dissous le parti catholique, ou plutôt le petit état-major laïque que l'on était accoutumé de voir à la tête de ce parti, rangé derrière M. de Montalembert. Tout le monde y a travaillé plus que nous, et M. de Falloux, qui nous accuse si haut, y a travaillé plus que personne, malgré nous et contre nous.
11 nous impute d'avoir pris la dictature. C'est un beau crime, et peu de gens, l'ayant commis, ont sujet d'en rougir! La dictature a toujours de son côté des forces légitimes, dont les principales lui sont fournies par le bon sens. Lorsqu'on accuse un homme d'avoir pris la dictature, on s'accuse soi-même de l'avoir laissé faire; et le dictateur est déjà justitié. Pour nous, modestement, nous nous sommes bornés à ne point suivre notre capitaine, qui voulait changer l'assiette et les couleurs du camp. M. de Montalemberl parti, qui pouvait prétendre à le remplacer?
Nous étudions la liste des rédacteurs, des patrons et des alliés du Correspondant, Ces honorables personnages sont loin de s'entendre entre eux aussi parfaitement qu'ils s'entendent contre nous. Si nous formions le projet de les contenter, l'un nous voudrait plus légitimistes, l'autre plus démoT crates, l'autre plus constitutionnels et parlementaires. C'est trop de besogne. Les journalistes de la Fusion n'entreprennent pas tant : ils ont chacun leur couleur plus ou moins adoucie, et chacun leur chef plus ou moins tempéré ; ils ne se chargent pas de porter à la fois toutes les couleurs et d'obéir à tous les généraux. Nous n'avons ni cherché ni pris la dictature ; nous avons refusé d'obéir au caprice, de transiger avec la politique et de cesser d'être ce que nous étions. Lorsque ceux qui soni sortis voudront rentrer, la porte est ouverte, et leur place vide les attend.
Quant à notre marche depuis que nous
sommes livrés à nous-mêmes : en premier lieu, nous avons toujours été livrés à nousmêmes, comme aujourd'hui; en second lieu, quand nous agissions d'accord parfait avec nos contradicteurs actuels, nous n'avions pas d'autres principes qu'aujourd'hui: et comme nous étions plus jeunes, nous donnions à ces principes une expression plus vive. Les célèbres violences de V Univers peuvent s'honorer de la complicité de plusieurs académiciens.
Le vieux reproche d'avoir irrité les incrédules équivaut d'ailleurs au reproche de les avoir combattus. C'est nous reprocher de faire un journal catholique et d'être toujours sur la brèche. Nous y sommes depuis quinze ans, repoussant tous les sophismes qui attaquent la vérité, démasquant tous les faux intérêts qui se îonjurent contre elle. N'ayant jamais sa- «ïrifié aucune vérité à aucune alliance suspecte, nous n'avons eu d'auxiliaire âàsùré
nulle part, nous avons rencontré des adversaires partout. Comment ferions -nous pour ne pas irriter des écrivains que rien n'engage à la modération , à qui rien n'impose la justice , et qui nous trouvent sans cesse devant eux ? Toute parole de foi irrite l'incrédulité. M. de Montalembert a été traité de furieux, M. de Falloux d'inquisiteur; les mandements de nos Evêques excitent la colère du Siècle et l'ironie du Journal des Débats. A moins de se taire, quel moyen de ne pas irriter des gens que nous offensons en faisant le signe de la croix ? Faut-il se taire ? L'encyclique du 21 mars a tranché cette question, et l'encyclique n'a rien fait de nouveau. Le grand Pape Clément XIII écrivait aux docteurs de l'Université de Cologne, qui avaient attaqué le livre de Fébronius : « C'est le propre des chrétiens généreu> h de se jeter sur-le-champ dans la mêlé( 9 et de repousser avec vigueur les attaquer
B des ennemis de TÉglise. Nous vous en ai- » mons davantage, et nous vous en remercions (1). x> Et il disait du système de Fébronius, qui proposait des accommodemenls afin d'attirer les hétérodoxes à Tunité : « Singulière condescendance, en » vertu de laquelle ce ne sont pas les
> hérétiques qui se convertissent , mais les catholiques qui sont pervertis (2)! » Notre constante attitude en matière religieuse explique notre attitude en politique. Sous Louis-Philippe , nous acceptions et nous respections le Gouvernement : nous ne cherchions ni à le renverser ni à le modi/ier. Nous avions assez de discours, assez de journaux, assez d'électeurs, assez de gardes nationaux, assez de toutes les libertés : nous réclamions uniquement ■•extension de la liberté catholique. Sous
(1) Bullar, T. lU.
(2) Lettre à l'Archevêque de Wayence.
la République, de même : sans déguiser nos veeux pour la monarchie, nous ne demandions pas qu'on y vînt par des moyens violents, et jusqu'au 2 décembre nous opinions pour la prorogation de la Présidence. Après le 2 décembre, nous ne fîmes pas un vœu pour l'Empire. Sous l'Empire^ nous ne faisons pas un vœu pour autre chose. Nous nous en tenons à cette parole de courtisan, que nous écrivions en pleine dictature : « Que le prince se » souvienne de la confiance que le pays a » mise en lui, non le pays qui discute et » jalouse son pouvoir^ mais le pays qui » demande au pouvoir la justice, la force i> et la paix. Le prince peut beaucoup » pour le mal comme pour le bien ; mais )) Dieu ne soutient longtemps que ce qui » est juste, et la France n'a longtemps > d'estime que pour ce qui est grand (1). »
(1) UniverSi \i rnarâ 1852.
Nous demandons à l'Empire ce que noust deimandions à la monarchie parlementaire, ce que nous demandions à la République le 24 février, le 10 décembre/le 2 décembre : d'être catholique. G'esl-à-dire de respecter, de protéger, d'étendre les droits de l'Église, véritables droits de l'homme, bases divines de toute vraie et bonne liberté.
Nous disons qu'il ne saurait y avoir de despotisme là où l'Église est libre ^ ni de liberté là où l'Église est asservie. Nous croyons que quiconque n'aime pas la liberté de l'Église, n'aime pas la liberté; que quiconque n'est pas prêt à tous les sacrifices pour défendre la liberté de l'Église, est mauvais défenseur de toute autre liberté. Quand une société a perdu cet amour, qui est le sens profond de la dignité humaine , nous croyons que cette société mûrit pour la servitude. Heureuse si Dieu lui envoie un maître meilleur
qu'elle-même, et qui, plus sage et plus libéral, maintienne l'Église dans une liberté que la liberté politique ne lui donnerait pas, ou chercherait à lui ravir !
Il y avait en France, le 23 février 184^8, deux tribunes en pleine activité. Une émeute se forme, quelques douzaines de séditieux entourent la tribune élective, et, s'en étant rendus maîtres, envoient un commissionnaire avec un chiffon de papier à l'autre tribune, pour lui ordonner de se taire. Le commissionnaire part, la terreur va plus vite : quand il arrive, l'autre tribune avait disparu. Ceci s'est passé au grand jour, dans une ville de douze cent mille âmes. La tribune se relève plus florissante , souveraine , appuyée sur le suffrage universel. Après trois ans, môme intimation et même obéissance, avec un allégement général. On envoie aux journaux : on signifie aux uns qu'ils n'existent plus, aux autres qu'ils ne parleront plus:
les uns disparaissent, les autres font silence. En trois ans on avait touché à tout, à l'armée, à la magistrature, à la garde nationale, même aux pensions. Point de martyrs î Si parmi ces commotions il s'était élevé un pouvoir qui eût ordonné de fermer les églises et d'abattre les croix , alors , immédiatement , il aurait fallu élargir les prisons et installer les échafauds. Là où se dresse encore ce rempart invincible de inconscience chrétienne, là vit encore la liberté.
Comme le vent de la mer flétrit ce qu'il atteint, l'esprit de révolution souffle sur le monde , détruisant toute liberté. Que fait l'habitant des bords de la mer pour abriter ses moissons? Il sème des arbres qui résistent au vent. Lorsque ces arbres ont atteint leur croissance, l'homme a conquis, et bien loin par delà, toute la terre où s'allonge leur ombre. L'arbre précieux qui résiste au vent des révolu-
tiens et à l'ombre duquel la liberté s*en* racine j c'est l'arbre de la Croix.
Est-ce à dire que nous refusons toute autre liberté et toute autre garantie de liberté? Nous avons mille fois protesté contré cette imputation absurde. Puisque^ à iios yeux, l'un des avantages de la liberté cbrétienne est d'être la source de la liberté civile, c'est sans doute que nous aimons la liberté. Ce que l'on aime, on veut le garder; ce qu^l'on veut garder, on ne saurait le trouver trop garanti. Mais ces autres garanties, où sont-elles? Où seront-elles surtout , si dans les redoutables convulsions de la politique moderne, la liberté de l'Église vient à périr? La simple liberté de l'Église constitue, sous la règle de Dieu, la liberté de l'étude, la liberté des vocations, la liberté de la parole; elle assure aux peuples la magistrature là plus paternelle, la plus populaire et la plus inamovible qu'il soit possible
km I concevoir. Séparer l'Église de la l*orc§ gulière qui la protège et qu'elle adoucit, pour l'associer aux fortunes d'une philosophie et d'une politique qui furent toujours empressées de la trahir, ce serait compromettre à la fois l'Église et la li-
trté.
Nous associons, dit-on, l'Église à une use humaine; et cet argument revient sans cesse. Nous le trouvons inconvenant et frivole. Les catholiques savent que l'Église ne charge personne de contracter pour elle avec les causes humaines. Elle a une règle envers les Gouvernements :
elle les respecte , même lorsqu'ils ne lui [■jpndent pas tout c& qui Ipi est dû; elle Commande aux fidèles de leur obéir en ce
Ijni ne lèse point les droils de Dieu. Hors ^p là, elle laisse aux opinions une latitude H|i ne l'engage jamais. Nous suivons en politique une ligne qui nous paraît sage qui est certainement orthodoxe. Si nous
avons tort, nos adversaires ont le même tort, font la même faute, la font plus grande. Séparant l'Église de la caus^ d'aujourd'hui, ils l'attacheraient à ce qu'ils J supposent être la cause de demain. Leur Fusion, leur parlementarisme, n'est-ce donc pas une cause humaine? Elle a un drapeau, un visage, un nombre limité d'adhérents , un nombre plus considérable d'adversaires ; c'est un parti , et même un petit parti, et, en outre, un parti, tout petit qu'il est, divisé et subdivisé. Quel patronage pour l'Église! Quelle séduction pour les peuples! Voilà bien, certes, la cause humaine dans toute sa faiblesse, avec ses périls immédiats, ses ennemis puissants, ses éventualités obscures.
Soit au point de vue religieux, soit au point de vue politique , la cause du gouvernement établi présente d'autres caractères. Chrétiennement, c'est la cause qu'il faut respecter : Reddite giice sunt Cœsaris,
Cœsari. (Juand Notre-Seigneur disait cette parole^ César était précisément un pouvoir nouveau. Politiquement, c'est la cause de la stabilité, principale condition de toute amélioration générale dans les pays chrétiens; c'est la cause de la paix civile, la cause des multitudes qui travaillent et qui vivent sous la protection du pouvoir que Dieu leur a préposé : Non est enim potestas nisi à Deo. En France, c'est la cause dont le Saint-Pére a accepté les secours, salué les commencements, béni les espérances. Pie IX étend sa main sur le berceau où Dieu a mis pour cette cause une si grande promesse d'avenir. Hier, rassemblés dans la cathédrale de Paris, nos évêques enrichissaient de leurs bénédictions la destinée du filleul de Pie IX. Ce cardinal-légat, ces cent évêques, voilà la tête et les véritables chefs du parti catholique. Que font-ils? Ils se rappellent de religieuses paroles prononcées quelques
jours auparavant (1); ils rendent grâce, ils prient , ils demandent à Dieu de verser dans les conseils du Père et sur le berceau de l'Enfant les inspirations et les dons qui affermissent les causes triomphantes. Leur reprocherez-vous d'associer la cause de l'Église à une cause humaine? Considérez plutôt ce que vous êtes et ce que vous pesez à côté d'eux!
Ce baptême, ce parrain, ces témoins, cette pompe sainte dont le peuple est ému, ces paroles impériales que le monde entend et qui sont des actes de foi , excitent une mauvaise humeur prompte à se décharger sur nous. On ne dira pas que la Providence se trompe, que le pape et les évêques compromettent l'Eglise : la foi y répugnerait, la prudence s'y oppose; mais on écrit que V Univers a amasse contre l'É-
(1) Discours de l'Empereur en réponse au cardinal légat.
» glise toutes les haines qui feront irrup- » tion dans la société! » Passion humaine! faiblesse humaine ! misère humaine !
Pour colorer l'invraisemblance , on ajoute que nous préconisons le despotisme , que nous sommes plus impérialistes que l'Empire, que nous haïssons toute liberté , — et que le monde , écoutant avec stupeur nos doctrines, s'enflamme d'une violente haine contre l'Église. Car le monde ne s'occupe ni du pape, ni des évêques, ni du Correspondant, et n'a d'oreilles que pour V Univers! Un rédacteur de V Univers prend la plume, jette quelques lignes sur le papier, voilà le monde en rumeur :
De Paris au Pérou, du Japon jusqu'à Rome,
tout être pensant demeure convaincu que l'Église, gouvernée par VUîvlvers, va po-^ ser l'éteignoir sur l'esprit humain. De là, dans le monde entier, contre les calholi-
ques, ces persécutions dont le Correspond dant, hélaâ! toujours en vain, a si souvent dévoilé la cause. La preuve, on ne la tire pas de nos paroles, mais deà interprétations de la presse révolutionnaire. Nous avons cent fois signalé cette habileté malséante. Nos dénégations sont enregistrées comme un acte d'audace, et l'on continue. Il importe aux avocats du parlementarisme que nous soyons les avocats de la tyrannie, et tels qu'il plaît au Siècle de nous montrer. Une fois de plus, nous protestons qu'on se trompe.
Nous sommes partisans résolus de l'autorité en politique comme en religion , mais limitée en politique par les droits de la religion. Nous acceptons de 89 tout ce que des catholiques peuvent accepter; nous en rejetons toutes les applications révolutionnaires et anti-chrétiennes. Nous avons lu dans un écrit de M. de Montalembert qu'il s'accommoderait de dix ans,
de vingt ans de dictature, avec le régime parlementaire au bout. Nous, dans les moments les plus périlleux, nous nous sommes bornés à désirer le pouvoir monarchique héréditaire suivant les conditions fondamentales du sacre des rois de France, avec la plus grande liberté de l'Église immédiatement et toujours. Telles sont nos formules. Ceux qui voudront nous en attribuer d'autres ne trouveront jamais que les falsifications du Siècle ou leurs propres inventions.
Enfin, et nous n'en rougissons pas seulement pour nous, après tous ces faits erronés, quoique racontés la main sur la conscience ; après ces allégations tantôt malveillantes, tantôt frivoles, déplorable* ment appuyées de preuves fabuleuses; après ces étranges écarts et ces messéances de langage où trop de rancune se trahit, M. de Falloux va plus loin, et nous force à le reprendre d'une façon plua
sévère. Il faut maintenant lui demander compte d'une injure, la seule peut-être à laquelle nos autres adversaires ne nous aient pas accoutumés, sauf ceux que Ton ne daigne pas lire jusqu'au bout, et auxquels on ne daigne pas répondre lorsqu'on les a lus. Nous citons :
« Le journalisme religieux a d'autres )) alliés que l'ancien parti catholique, et » d'impérieux sans doute, car les condi- » tiens de l'alliance deviennent de plus » en plus visibles. Elles éclatent dans ce » qu'il dit, elles percent dans ce qu'il tait. » Son langage étonne souvent; mais en de » graves circonstances, son silence étonne » davantage. Les torts de certains côtés » sont signalés par une sentinelle vigi- » lante, mais les manœuvres en sens op- » posé ne rencontrent qu'une sentinelle » endormie...
» Ne dites donc plus que vous ne pou- » vez contenir les ardeurs de votre zèle,
» que, le dépensant conlre tout venant, » vous frappez indifféremment amis et ent » nemis. Ce rôle n'échapperait pas à de » justes critiques; mais il n'est pas le vô- » tre. Vous avez vos jours de violences et » vos jours de souplesses, vos rigueurs » excessives et vos complaisances calcu- » lées. Que vos antécédents vous laissent » le droit d'agir ainsi, cela est douteux; » en tout cas, vous n'avez pas celui de le » nier et de faire peser sur vos amis seu- » lemenl la responsabilité de la condes- » cendance et des ménagements en vue » du bien. Nos alliances ont été répu- » diées par vous : avouez du moins que » c'est pour en contracter de nouvelles, » et souffrez qu'on juge et qu'on précise
1» la porlée de votre choix. L'ancien parti » catholique avait fait alliance avec la li- » berté. VUnivers lui a brusquement subï> stitué le culte du despotisme... »
Ces insinuations, répandues dans tout
le travail de M. de Falloux , en sont Tesprit même. On peut, sans les creuser longtemps, trouver ce qu'elles renferment. Un passage brusque (tous les mots sont choisis) du service de la liberté au culte du despotisme; une alliance impérieuse , dont les conditions deviennent de plus en plus visibles ; des silences étonnants, surtout c?an5 le^ circonstances graves; des jours de sommeil profond, des jours de souplesse, des complaisances calculées, et tout le reste, quand il y a d'un côté un gouvernement et de l'autre un journal, c'est ce que l'on appelle un marché. Si M. de Falloux ne l'a point voulu dire, il ne s'est pas exprimé avec sa dextérité ordinaire, car c'est là ce que l'on comprend. Si telle est bien sa pensée, et si sa flèche porte le suc dont il l'a trempée au but qu'il voulait atteindre, nous admirons son habileté, mais elle est d'un ordre chétif. Tout franchement, il nous permettra de lui dire que l'ironie et
les sous-entendus, en pareille matière, sentent trop l'Académie, et ne sont ni d'un gentilhomme ni d'un chrétien.
Ou M. de Falloux est sûr de ce qu'ij avance : alors, qu'il parle en gentilhomme, hautement, hardiment; qu'il publie les conditions de l'alliance impérieuse à laT quelle s'est soumis le journalisme religieux. — Ou M. de Falloux n'a qu'un soupçon, une malheureuse et folle inspiration de haine : alors, ne pouvant écarter le soupçon ni commander à la haine, qu'il éclaircisse ses doutes et qu'il se taise en chrétien, jusqu'au moment de regretter dans son cœur les mauvaises pensées qu'il a conçues contre l'honneur d'autrui.
Et si M. de Falloux n'a ni certitude ni soupçon, si ce trait n'est qu'un des moyens
(e sa polémique, il en joue bien; mais 'est une arme prohibée !
Quoi ! il proteste (ju'il apporte un témoin
qu*il a fait pour s'éclairer tous les efforts de la conscience et de la bonne foi : et il avait ce propos à glisser ! et il se hâte de réimprimer son témoignage et de le répandre, avant de savoir ce que l'on répondra sur un pareil coup ! Les « efforts » de sa conscience et de sa bonne foi paraissent ici quelque chose de léger!
Répondons pourtant. C'est un devoir de ne point passer à M. de Falloux ce que l'on passerait à M. de Mirecourl.
Eh bien ! il est vrai , depuis le 2 décembre 1851, nous avons conclu un marché avec le Gouvernement ; un marché sans débats et sans écritures, mais dont les conditions tacites nous ont paru très acceptables. Il a été convenu que le Gouvernement gouvernerait, administrerait, ferait la paix, ferait la guerre, maintiendrait la propriété, la famille, la religion, protégerait l'ordre public, surveillerait les journaux, etc., et que, de notre côté, nous
paierions l'impôt, nous obéirions nux lois, el, si la chose nous plaisait, à nos risques et périls, nous dirions notre avis sur les événements et sur les opinions de ce monde, même sur l'Académie, môme sur les philosophes, même sur les journaux, et môme sur le Gouvernement.
Un an après, non par la volonté du journal V Univers, mais par le vote de huit millions de Français, il a été ajouté à ces premières conditions que le Gouvernement, qui était une république , deviendrait une monarchie héréditaire. Nous n'avions pas d'objection contre cette clause , et nous l'avons acceptée d'un cœur pacifique, sans qu'aucune protestation de M. de Falloux nous en ait fait connaître le danger.
Depuis lors, nous avons suivi notre chemin, payant fimpôt et disant notre avis, avec prudence sans doute, mais sans nous trouver trop gônés. Tout ne nous a pas déplu. Il nous a semblé que la France ne
faisait pas mauvaise figure dans le monde et portait d'assez bonne grâce son manteau semé d'abeilles. Que nos antécédmts nous laissassent le droit d'agir ainsi, c'està-dire d'être justes, cela n'e^tpas douteux! Fidèles à ces mêmes antécédents, nous croyons n'avoir déserté en aucun cas la cause de l'Église, ni en France, où l'Église est libre , ni dans les pays parlementaires alliés de la France, où malheureusement l'Église est persécutée. C'est V Univers, qui a fait lire les réclamations des Évêques du Piémont et de l'Espagne, et les nobles adhésions données de toutes parts à la glorieuse fermeté du saint Archevêque de Fribourg. C'est V Univers qui a protesté contre la licence donnée aux journaux d'insulter l'autorité et la parole des Évêques. V Univers a même défendu la loi-Falloux, lorsqu'on y a touché d'une manière inquiétante, ou lorsqu'on a voulu en faire des applications et en tirer des consé-
quences qu'elle a l'inconvénient de trop faciliter. M. de Falloux paraît ignorer ce détail. Il se sera trouvé, dans ces momentslà, plus occupé de ses candidatures que des affaires de la religion, et il n'aura rien su de nos efforts , d'ailleurs peu secondés par la presse fusionniste. Nous les avons faits pourtant, et nous continuerons. Nous pensons aussi n'avoir pas abandonné les droits du Saint-Siège. Quelles sont donc ces circonstances graves où notre silence a pu étonner? M. de Falloux se borne à les énoncer; il aurait dû les faire connaître. Mais lui-même, que n'a-t-il parlé, lorsque nous donnions le scandale de nous taire? Les feuilles fusionnistes ont-elles aussi leurs jours de souplesse et de com- , plaisances calculées? Pour ces jours-là , si l'intérêt de la religion est en cause, nous mettons V Univers à la disposition de M. de i Falloux. Qu'il nous écrive, qu'il dénonce ■lu public catholique, dans nos propres
colonnes, et le péril de l'Église, et la lâcheté qui nous ferme la bouche. Ainsi il déjouera notre alliance avec le Gouvernement, et par la même occasion il montrera son zèle. Veut-il faire ce marché? C'est tout ce que nous savons de l'origine des clauses et de l'exécution du traité intervenu entre le journalisme religieux et les alliés impérieux qu'on lui attribue. Si M. de Falloux en sait davantage , nous lui donnons permission de tout mettre au jour et de parler français. « Quand de pareils débats sont entamés, dit-il, ils ne justifient qu'en s'épnisant. » Qu'il épuise donc le débat! A-t-il un document, a-t-il un témoin qui dépose contre nous d'une pensée, d'un mouvement d'intérêt personnel, d'une tendance quelconque à tirer d( la cause que nous servons un profit privé quelconque? Qu'il produise ce document, qu'il amène ce témoin. S'il n'a que t parole, nous donnons la nôtre, et nous eu restons là.
Mais , examinons à notre lour les conditions de l'alliance contractée par quelques débris de l'ancien parti catholique avec ce qu'ils appellent la liberté. D'abord, cette liberté n'est plus la même. Notre liberté, à nous, c'était essentiellement la liberté de l'Église. Nous usions du droit commun pour faire entrer dans le droit commun la religion catholique, que tous les libéraux, sectateurs de 89, voulaient
en exclure. La liberté de ce lemps-là était représentée ou promise par la Charte. La liberté d'aujourd'hui, que nos anciens amis embrassent , est représentée par l'Académie et par le Journal des Débats; c'est bien différent. Elle a pour interprètes et pour pontifes M. Cousin, M. Thiers, M. Villemain, tous ceux que nous trouvions jadis au premier rang de nos adversaires; c'est bien inquiétant. S'ils sont convertis , tant mieux. Les preuves se font attendre.
L'alliance proposée ou conclue avec eux se dislingue de celle que l'on nous reproche par deux caractères frappants. Les conditions morales en sont plus onéreuses, les conditions matérielles en sont plus douces.
Moralement, il faut vivre en paix avec les philosophes et les éclectiques de l'Académie ; avec les universitaires et les semirévolutionnaires du Journal des Débats. En
paix, c'est-à-dire les laisser parler et les laisser faire; ne combattre que de manière à les flatter, leurs idées sur le christianisme ; en avoir soi-même qui méritent parfois leurs éloges ; bref, ne pas se tenir trop loin de cette condescendance « en » vertu de laquelle ce ne sont pas les hé- » rétiques qui se convertissent, mais les » catholiques qui sont pervertis. » Il faut entendre comme ils les entendent les principes de 89, ce qui conduit à les appliquer comme ils les appliquent. Leur orthodoxie ne biaise pas là dessus. M. de Falloux nous trouve en contradiction avec nous-mêmes, parce que nous sommes fa- ^7orables à un gouvernement qui admet les iprincipes de 89. Si le Gouvernement les admet, il y fait des retouches qui nous Mîonsolent; il nous permetde les combattre. ILes alliés de M. de Falloux ne sont pas m tolérants! Tout au plus est-il autorisé à se tirer de peine par une belle distinc-
tion entre principes et conquêtes. Principes ou conquêtes, cela leur est bien égal ! L'un suit l'autre : les principes servent aux conquêtes, les conquêtes sont érigées en principes. M. de Falloux y passe, mais saint Pie V et Louis XVI n'y passent pas. Autre clause: il faut prendre à l'égard du gouvernement une certaine attitude d'hostilité, peu compromettante pour l'individu, mais qui, devenant générale, ne laisserait pas de compromettre beaucoup l'Église. Il faut, enfin, s'associer aux injustices de la passion politique, se séparer de tout ce qui s'y refuse , s'isoler dans les étroites voies de l'esprit de parti. Ce sont là les conditions de l'alliance, conditions de plus en plus visibles, de plus en plus onéreuses, de plus en plus acceptées.
Pour les conditions matérielles, elle;^ sont charmantes. On est loué, célébré poussé, tiré; on monte. De tout ce que l'on peut avoir de mérite, rien n'est per
du. On est reproduit dans les journaux légitimistes et orléanistes, congratulé dans le Journal des Débats; l'encens fume partout dans les feuilles de province ; on est de l'Académie, et s'il plaît à Dieu, l'on sera d'autre chose.
Être de l'Académie, grand honneur!
M. de Falloux a trop d'esprit et il est trop modeste pour ne pas reconnaître que son alliance avec la liberté lui vaut cela. Notre alliance avec le despotisme ne nous vaut absolument qu'une récolte quotidienne d'injures , à laquelle il pouvait se dispenser d'ajouter sa bollelée. Pour jouir des gloires du fauteuil , il a dépensé déjà beaucoup de révérences; il ira en porter une encore au chef de l'État. C'est plus que nous n'avons fait, plus que nos loisirs ne nous permettront jamais de faire. Nous jouissons des mépris que nous attirent nos jours de souplesse, sans avoir jusqu'à présent déposé une carte à aucune
des portes de la faveur, et sans nous être inclinés sous les mains qui donnent aulrè chose que des bénédictions. Nous aurions cru que M. de Falloux n'ignorait pas à ce point notre tempérament, notre situation et nos habitudes. Nous aimons à croire que désormais il s'informera mieux et s'aventurera moins. Un homme de sa sorte doit veiller à ne pas s'attirer les observalions qu'il nous condamne à lui infliger en ce moment. Il comprendra qu'ayant retiré de quinze années de luttes, pour tout gain, la pauvreté, et ne prétendant à aucune autre gloire, nous empêchions le public de s'égarer sur notre compte en des suppositions que les efforts de sa conscience éloigneraient trop de la vérité.
Concluons.
M. de Falloux nous fait, avec un surl'îroîl d'imputations malveillantes, la guerre Mjue nous ont faite tour à tour, depuis h'.852, ceux de nos amis et compagnons (|ui, laissant l'ancienne voie du parti catholique, où nous croyons être restés, ont pris ou repris le^drapeau el Tallure des partis politiques.
Tous onl le même but immcdial.
Ils veulent que le parti catholique se reforme en ordre de bataille pour un combat injuste et impossible sur le terrain politique ; et se dissolve et s'annule dans une alliance incompréhensible et impossible sur le terrain des idées.
Les catholiques, d'après ce système, devraient s'opposer à qui ne leur veut pas de mal, et se lier à qui ne leur veut pas de bien.
Ils se tiendraient dans une hostilité au moins stérile et frivole à l'égard d'un gouvernement qui fait profession de foi à la divinité de Jésus-Christ et qui reconnaît plus haut et plus largement qu'on ne l'a fait depuis longtemps les droits de l'Église; — ils iraient former nous ne savons que pacte avec de vieux politiques et de vieu) sophistes qui ne parlent que pour se séparer de l'Église et de Jésus-Christ;
Et ils feraient ce coup de haute tactiqu(
pour procurer à la religion les avantages du régime parlementaire, lorsque le régime parlementaire aura été restauré par le génie et les forces combinées de la Fusion î
Nous savons ce que c'est que le régime parlementaire. Mais qu'est-ce que la Fusion, c'est ce que l'on ignore. Ou réside la Fusion, c'est ce que l'on ne sait plus. Pendant que M. de Falloux travaillait à nous démontrer Texcellence métaphysique de la Fusion, l'un des éléments nécessaires de cette composition précieuse se déclarait infusible; la Fusion devenait physiquement impraticable, et l'on éteignait les fourneaux.
Eh bien ! tout cela est trop incertain , trop compliqué pour nous, et nous trouvons que les catholiques ont autre chose et mieux à faire.
Ce qu'ils ont à faire, suivant nous, c'est de garder la paix, là où régne la paix;-
c'est de soutenir la lutte, là où ragression n'a pas cessé.
Ainsi agirons-nous pour notre compte, aussi longtemps que nous le pourrons, et avec la même sincérité qui nous a valu jusqu'à ce jour plus de sympathies encore que d'inimitiés.
Avant les arrangements à conclure, il y a les principes à maintenir. Nous pourrons nous accorder un jour avec les parlementaires sur les principes de 89, mais l'arrangement ne sera bon et durable que quand les parlementaires s'accorderont avec nous sur les articles de foi. Jusquelà, de quelle utilité et de quelle valeur seraient tous nos pactes? Ils nous mettraient en bons rapports personnels avec quelques gens d'esprit, qui plaindraient l'Église de n'avoir pas l'intelligence aussi ouverte que la nôtre. Eh ! mon Dieu, nous n'y gagnerions rien, l'Église n'y gagnerait rien, et ces gens d'esprit eux-mêmes y
perdraient beaucoup. Montrons-leur plutôt une intelligence immuable dans les bornes de la croyance. Aucun autre spectacle n'est capable de faire flécbir leur orgueil ; il n'y a pas d'autre école où ils puissent apprendre ce que c'est que la liberté. Tel est le but, tel a été le passée tel doit être l'avenir du parti catholique.