‹ Le parti libéral sous la RestaurationChapitre 106 sur 121 · LES LIBERAUX ET AL UE MA H T IGXAC · texte numérisé non relu

LES LIBERAUX ET AL UE MA H T IGXAC

voyait précipité par les passions contraires, mais en quelque sorte alliées pour le mal, des deux partis opposés. Apportant jusqu'au bout à la tribune, sans découragement bien que sans espoir, l'apologie mélancolique et fière de sa politique, moins en vue du présent, alors irrémédiablement compromis, que pour défendre devant l'histoire son honneur, et avec le sien, celui de tous les modérés, victimes des passions extrêmes, il trouvait, pour cette suprême protestation et pour cet avertissement prophétique, des accents dont, encore aujourd'hui, on n'entend l'écho qu'avec émotion.

Dans cet épilogue d'opposition sans intérêt et sans dignité, il est toutefois un symptôme qu'il importe de noter; car il annonce une situation nouvelle. C'est la réapparition au parlement et dans la presse de la polémique ouvertement antidynastique qui en avait été écartée depuis 1824. Signe que bientôt la parole ne sera plus aux constitutionnels, et que les révolutionnaires s'apprêtent à reprendre aux libéraux le premier rôle. Ceux-ci ont-ils prévu cette conséquence de leur victoire ? En tous cas, ils peuvent en avoir dès lors un avant-goùt. Le Constitutionnel prélude à la campagne que va entreprendre tout à l'heure le Xational, en commençant à jeter comme une menace, dans les discussions quotidiennes, le souvenir de la révolution de 1G88. Et à la veille même de la clôture de la session, le général Lamarque s'écrie à la tribune :

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Deux cents ans se sont écoulés depuis que, de l'autre côté de la Manche, on parlait aussi de violer la grande Charte, de renvoyer les Chambres, de fixer l'impôt par ordonnance. On l'essaya. Vous savez quels furent les résultats. (Violents murmures à droite. Silence à gauche.) Débris échappés à tant de naufrages, nous ne voudrons pas encore tenter une funeste expérience ; elle ne nous a que trop appris que les peuples ont aussi leurs coups d'Etat. (Violente interruption à droite. A l'ordre! Vous prêchez la révolte! A l'ordre!) Je dis que les peuples ont aussi leurs coups d'Etat (A l'ordre!), et que, bouleversant la terre jusque dans ses entrailles, ils ne laissent sur le sol que de sanglantes ruines! (Violente agitation.)

Aussitôt la session finie, le roi répond à ces menaces en congédiant M. de Martignac et ses collègues, sans y mettre ni façon, ni presque politesse, et il appelle M. de Polignac au ministère. Dès lors le champ est ouvert, des deux côtés, aux violents, aux rêveurs de coups d'Etat et aux faiseurs de révolutions. Le dernier effort tenté par les modérés a échoué, et, comme du temps du duc de Richelieu et de M. de Serre, il a échoué en grande partie par le fait des libéraux.

Ceux-ci reconnaîtront après coup la faute qu'ils ont commise, en renversant le ministère Martignac. Presque tous ceux qui ont pris part à cette opposition, et qui plus tard ont été amenés à écrire sur cette époque, ont fait — avec plus ou moins de franchise et d'humilité, suivant le caractère de

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chacun, — leur mea culpa. La confession la plus digne, la plus sincère, est certainement celle du duc de Broglie; nous en avons déjà cité plusieurs fragments. Après avoir rappelé le devoir si simple et si évident qui s'imposait aux libéraux et qu'ils ne surent pas remplir, le noble duc conclut ainsi : « Il fallait être aussi étourdis que nous le fiâmes, pour faire ce que nous fîmes. » M. Dupin dit dans ses Mémoires que « la retraite de M. de Marlignac lui fit une vive peine », et il cite la lettre qu'il lui adressa à celte occasion. Il exprimait le « regret de voir que le Roi se privait de ses services, au moment peut-être où ils allaient lui devenir plus que jamais nécessaires». Puis il ajoutait : « Malgré la contradiction, quelquefois peut être trop vive de ma part, que la différence de nos positions a fait naître entre nous, j'avoue qu'un attrait invincible me rapprochait toujours de votre personne, lors même que je croyais devoir m'éloigner de vos opinions. Peut-être n'étions-nous pas très-loin de nous accorder. » M. Guizot qui, en dehors de la Chambre, avait pris une part active à l'opposition contre la loi départementale, reconnaît, dans ses Mémoires, que le parti libéral avait obéi, en cette circonstance, à « deux esprits très-peu politiques, l'esprit d'impatience et l'esprit de système, la recherche de la popularité et la rigueur de la logique». Ailleurs il déclare « que les libéraux n'avaient qu'à prendre possession du progrès libéral qu'on leur oflrait elàsoutenirdécidémentle ministère

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qui le leur offrait » ; mais, ajoute-t-il , « l'esprit critique étouffa l'esprit politique ». M. Duvergier de Hauranne, qui avait été rédacteur du Globe, dit dans son Histoire parlementaire, tout en insistant sur les fautes du roi : « Aujourd'hui l'opinion la plus accréditée, c'est que les principaux torts sont du côté de la gauche, et qu'elle est inhabilement tombée dans le piège qu'on lui tendait. » AI. Odilon Barrot , fort engagé, en 1829, dans la partie la plus ardente de l'opposition, a écrit dans ses Mémoires : « Peutêtre le parti libéral et constitutionnel eût-il pu détourner l'orage, si, plus politique et moins impatient, il eijt soutenu résolument le ministère Martignac... Au lieu de cela, l'opposition engagea une lutte avec ce ministère, sur l'organisation municipale et départementale dont le gouvernement avait pris l'inilialive dans un sens vraiment libéral. La droite ne manqua pas de profiter de cette faute... » M. Saint-Marc Girardin, qui avait fait, vers la fin de la Restauration, ses débuts dans la presse libérale, a dit en 1869 : « Le ministère Martignac a beaucoup grandi dans sa chute... Nous ne l'avons connu qu'après l'avoir perdu, et nous l'avons regretté plus que nous ne l'avons aimé. »

11 n'est pas, du reste, d'événements sur lesquels l'histoire se soit prononcée avec aussi peu d'hésitation. 11 y a eu comme une intuition universelle que là eût été le salut, et qu'alors avait été commise la faute irréparable. Chaque pas nouveau, descendu

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dans notre voie d'instabilité lévolulionnaire, nous en a convaincus davantage, et Ton s'est reporté, avec une sorte d'attrait plein de charme, mais aussi avec un regret amer, vers celte chance qu'on avait pour toujours laissé échapper. En même temps, la renommée gracieuse du vaincu de 1829 a pris, dans l''es4)ril des générations nouvelles, une sorte de grandeur mélancolique. Repentir inefficace des coupables! Réparation tardive de la postérité! La grande partie commencée en 1814, et qui avait pour enjeu la liberté, la paix et la grandeur de la France, n'en avait pas moins été irrévocablement perdue, le jour où M. de Martignac avait été renversé. Encore si cette expérience cruellement achetée devait servir à notre éducation politique ! Si les libéraux apprenaient, une fois pour toutes, le péril et le crime des oppositions trop exigeantes, des impatiences ambitieuses et surtout des alliances avec les partis de révolution !

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