‹ Le parti libéral sous la RestaurationChapitre 28 sur 121 · LES SUITES DES GOXSPIRATIOX'S · texte numérisé non relu

LES SUITES DES GOXSPIRATIOX'S

En 1820, ail moment où allaient commencer les premières conspirations, la gauche avait fait depuis trois ans de si grands progrès dans la Chambre, grâce aux élections partielles, qu'elle balançait presque en nombre les groupes de droite. Encore un léger effort, et elle se serait trouvée en majorité. Mais après les troubles de juin et le complot de 1820, une réaction électorale qui dépassa du premier coup toutes lés prévisions se produisit eu faveur de la droite. Même résultat en 1821. A mesure qu'une nouvelle conspiration éclatait et échouait, la gauche perdait dans l'opinion un terrain dont ses adversaires s'emparaient aussitôt, il semblait d'ailleurs que la partie la plus ardente des opposants, ayant mis tout son enjeu dans les sociétés secrètes , fût devenue presque indifférente aux vicissitudes de la fortune électorale et parlementaire. Quelques-uns se leurraient même de l'espoir que plus les élections leur seraient défavorables, plus l'esprit public, inquiet du triomphe de la droite, serait disposé à écouter leurs excitations insurrectionnelles.

Celte réaction profitait aux royalistes purs. Les modérés du centre, découragés, impuissants à faire entendre leur voix dans une lutte aussi bruyamment passionnée, étaient écrasés entre les deux partis contraires. MM. de Richelieu et de Serre voyaient avec tristesse et inquiétude diminuer chaque jour le nombre des ministériels. En dépit de leurs efforts pour demeurer dans une ligne moyeime , obligés de

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lutter contre une faction réiolufionnaire, ils étaient de plus en plus à la merci de la droite, et il leur fallait subir ses exigences croissantes. Le triomphe complet et exclusif de ce dernier parti aj)paraissait inévitable et prochain. Les écrivains libéraux seraient mal fondés à reprocher aux minisires d'alors une sorle de palinodie. Aujourd'hui que les projets de la gauche sont connus, qui nierait que le premier devoir du cabinet ne fût de la combadre pour sauver le trône? et le pouvait-il sans les royalistes? Comme l'a dit très-justement un des rédacteurs du Censeur, M. Dunoyer, dans un passage déjà cité, « l'opposition n'a pas le droit de demander au gouvernement d'être confiant, quand elle n'est pas loyale».

Les ministres avaient d'autant moins de force propre, ils étaient d'autant plus livrés au patronage impérieux de la droite, qu'ils n'avaient point rencontré, dans le centre gauche, le concours, ou seulement la justice qu'ils étaient en droit d'espérer. Bien que sincèrement royalistes, les doctrinaires n'avaient pas compris, ou n'avaient pas voulu reconnaître, la nécessité où était le gouvernement, après l'élection de Grégoire, de revenir un peu sur ses pas. Erreur grave que leurs admirateurs mêmes ont dû plus tard confesser'. M. Royer-Collard et ses amis

* Un écrivain dislinjjuc, qui ne paraît pas aujourd'hui opposé de parti pris à toulc alliance avec les <[auclics, M. do Lavcrjpic, s'est étonné que M. Hnyer-Collard, a un des plus en<{a<]és dans la l'oiinonarchique , n'ait pas reconnu un dos premiers cette nécessité ». {Revue lies Deux Mondes du l'"" octobre 1801 , p. 580.)

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étaient-ils d'ailleurs bien convaincus qu'une politique plus conservatrice n'était pas imposée par le péril de la situation? N'étaient-ils pas surtout préoccupés de ne point compromettre personnellement dans cette politique leur renom libéral? Après les élections de 1819, M. Decazes, cherchant à reconstituer un ministère, avait fait des ouvertures à M. Royer-Collard. Celui-ci, rapporte son biographe, M. de Baranle, « voulait surtout ne s'engager dans aucune responsabilité;... tout affligé qu'il était de l'élection de Grégoire et du progrès des opinions révolutionnaires, il blâmait bien haut chaque projet proposé pour arrêter le mal et mettre en sûreté la monarchie; il semblait se complaire à montrer l'inefficacité de tout expédient indiqué, et quand on lui disait que du moins il ne pouvait nier le danger, il répondait: Eh bien, nous périrons, c'est aussi une solution. » En tout cas, n'ayant pas d'autre « solution » à offrir, M. Royer-Collard eût dû , ce semble, être indulgent pour ceux de ses anciens amis qui, par devoir et sans grande illusion, cherchaient, suivant la parole de M. de Serre, « à gouverner raisonnablement, en s'appuyant sur la droite «. Il choisit au contraire ce moment pour rompre publiquement avec le cabinet, en donnant sa démission de président de la commission d'instruction publique'.

• M. Royer-Collard faisait un jour, après 1830, un grand éloge de M. de Serre; se reportant vers l'époque dont nous parlons en ce

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Aussi à peine, quelques semaines plus tard, le 21 février 1820, le duc de Richelieu eul-il formé son second ministère, que les doctrinaires prirent une altitude nettement opposante. Ils se joignirent à la gauche et parlèrent presque son langage, pour attaquer les lois proposées. M. Camille Jordan, avec cette impétuosité facilement émue que l'âge ni la souffrance n'avaient pu ahaltre, et à laquelle s'ajoutait alors un peu d'aigreur et d'irritahilité, suites de la maladie, allait, dans la discussion de la loi électorale, jusqu'à reprocher au ministère de préparer « un nouveau fructidor r) , et il imputait aux provocations des royalistes les troubles dont on n'ignore pas aujourd'hui l'origine absolument opposée. Autant il était sévère et même injuste pour le cabinet et la droite, autant il ménageait la gauche, et, faisant allusion à l'élection de Grégoire, il se bornait à convenir qu'il y avait eu des choix « indiscrets » . L'opposition accueillait avec joie ces alliés inespérés. Il ne lui arrivait pas souvent de retrouver ses arguments dans des bouches si pures, et de voir sa cause soutenue par des orateurs de telle autorité. «La Chambre, disait Benjamin Constant, ne peut accorder sa confiance à des ministres dont les meilleurs amis se séparent la douleur dans le cœur, en

moment : a M. de Serre s'étonna, racontait-il, que je ne le snivissc pas. — Moi, lui ai-je dit, je ne suis pas, je veste. » M. Royer- Collard ajoutait : a Je ne lui eu ai jamais voulu. Il y avait entre nous de VineJJ'açable. »

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les accusant de violer la Charte et de compromettre la dynastie. 5)

Nulle opposition ne devait être plus pénible au duc de Richelieu et surtout à M. de Serre. M. Camille Jordan ayant reproché au cabinet d'être « inévitablement entraîné à des ménagements déplorables envers la droite dont l'appui lui était nécessaire » , le garde des sceaux ripostait avec animation : « Vous cherchez à déconsidérer le ministère, en disant qu'il est courbé sous le joug d'un parli. Xous avons le droit de vous dire à notre tour : C'est vous qui êtes sous le joug d'une faction, et c'est la faction qui vous fait parler. » Pour ceux qui savaient qu'entre ces deux hommes, derrière ce choc d'opinions, il y avait le déchirement d'une étroite et tendre amitié, ce drame intime, s' ajoutant et se mêlant au drame politique, lui donnait quelque chose de plus poignant : émotion analogue à celle qu'avaient dû éprouver les membres des Communes d'Angleterre, quand Burke avait rompu solennellement à la tribune l'amitié de vingt-deux ans qui l'unissait a Fox! Comme pour augmenter le pathétique de la scène dans la Chambre française, les deux acteurs, épuisés par la maladie, ne trouvant de forces que dans leur passion généreuse, portaient l'un et l'autre, sur leurs fronts pâlis, le signe, visible à tous, de la mort prochaine. Toutefois, ce qu'il y avait de plus douloureux encore, n'était-ce pas de voir des âmes si belles, si droites, si lumineuses, ayant même amour.

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mêmes conviclions, tout à l'heure si unies, et maintenant séparées, en quelque sorte rejetées aux deux extrémités contraires, par la malice des parfis et par les obscurités politiques de nos époques troublées? Que, des bancs de la gauche ou de l'extrême droite, on applaudisse ces deux orateurs, quand ils emploient le dernier souffle d'une éloquence qui n'a jamais été si grande, à se combattre l'un l'autre! Pour nous, c'est une raison nouvelle de gémir sur la détestable classification des opinions qui, séparant la Chambre par le milieu, avait creusé un abîme entre des esprits en réalité si proches; et plus que jamais nous déplorons que les passions des uns et la perfidie des autres n'aient pas permis de constituer ce parti nitermédiaire, où les de Serre et les Camille Jordan se fussent naturellement rencontrés et eussent ensemble servi la cause de la liberté et de la monarchie. Regret ressenti d'autant plus profondément, que les modérés de la Restauration ne devaient pas être les derniers dans notre siècle à souffrir de ce mal !

A la différence des députés de la gauche, les doctrinaires n'étaient pas au courant des menées conspiratrices de leurs collègues. Longtemps après, M. Rojer-Collard disait à La Fayette : « On vous calomniait en vous accusant de conspiration, général?— \on , on ne me calomniait pas, on m'outrageait. » AI. Royer-Collard re|)rit sévèrement : « Je vous croyais innocent : je vois que vous n'étiez

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qu'impuni. » Toutefois, quelque illusion que les doctrinaires eussent, en 1821, sur la loyauté de certains députés, ne devait-on pas espérer que les conspirations militaires, en éclatant, les éclaireraient sur le vrai danger du moment? Ne seraient-ils pas ainsi conduits à s'éloigner de la gauche et à se rapprocher du ministère? M. Decazes y travaillait de loin. M. Pasquier, avec qui il était en correspondance, lui écrivait à propos de la récente découverte d'un vaste complot : « Il y a là, pour les libéraux sincères et pour les doctrinaires, une occasion admirable de se rallier au gouvernement; mais, ajoutait-il aussitôt, l'orgueil les empêchera d'en profiter; tout en redoutant la puissance du sabre, ils continueront selon toute apparence à lui venir en aide. » M. Camille Jordan, en effet, repoussait absolument les ouvertures de M. Decazes. « Vous ne me semblez préoccupé, lui écrivait-il, que des complots et du danger du bonapartisme. Eh! sans doute, il y a des bonapartistes qui s'agitent, et il faudra longtemps y veiller. Qui le nie? Mais est-ce donc le siège véritable de notre mal?» Le plus grand danger était, à son avis, dans la politique du cabinet; il déclarait fout rapprochement impossible, si cette politique n'était complètement changée, et si l'on ne formait « un ministère constitutionnel, vraiment national ». Il ajoutait « qu'il faudrait à M. de Serre, avant de remonter à son ancien rang dans l'estime générale, au moins trois ans de pénitence publique et de bonne

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conduite populaire, sur les bancs do la Chambre, comme simple député ».

M. Royer-CoUard n'était pas mieux disposé. Affligé de l'état où il voyait la Restauration, mécontent de tous, en désaccord avec tous, blâmant (out et ne conseillant rien, il se montrait moins empressé à remédier au péril qu'à disserter sur ses causes : « Qu'il y ait parmi nous des factions, disalt-i!, on n'en saurait douter; elles marchent assez à découvert, elles avertissent assez de leur présence. Il y a une faction née de la Révolution, qui cherche vaguement, mais qui cherche toujours l'usurpation , parce qu'elle en a le goût plus encore que le besoin. Il y a une autre faction née des privilèges, que l'égalité indigne et qui a besoin de la détruire. Je ne sais ce que font les factions; mais je sais ce qu'elles veulent, et surtout, j'entends ce qu'elles disent... Elles sont faibles en nombre; mais elles sont ardentes, et, pendant que nous nous divisons , elles marchent à leur but. j? — Voilà le mal : quel remède indique M. Royer- Collard? — « Si notre malheureuse patrie doit encore être déchirée, ensanglantée par ces factions, je prends mes sûretés; je déclare à la faction victorieuse, quelle qu'elle soit, que je délesterai sa victoire; je lui demande dès aujourd'hui de m'inscrire sur les tables de ses proscriptions. » Xoble et fier langage! Mais le moindre conseil, cl surtout le moindre acte de politique pratique, tendant préci-

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sèment à empêcher le triomphe de ces factions, aurait fait bien mieux les affaires tlu pays.

L'intention des doctrinaires eût été de rester dans une région en quelque sorte supérieure, entre la droite et la gauche, sans s'int^éoder à l'une plus qu'à l'autre. Ils tenaient surtout à ne pas être confondus avec les libéraux révolutionnaires dont la conduite répugnait à leur loyauté monarchique. Mais une fois engagé sur certaines pentes , on est facilement entraîné plus loin qu'on n'aurait voulu. }.l. Royer- Collard et ses amis devaient le prouver par leur conduite, lors du renversement du ministère du duc de Richelieu.

La gauche, estimant sans doute que la réaction provoquée par ses fautes n'allait pas encore assez vite, se décida, vers la fin de 1821, à accepter la proposition que lui faisait l'extrême droite d'une coalition ayant pour but de renverser coûte que coûte le cabinet. Avoir au pouvoir des modérés comme AL de Richelieu, AL de Serre, AL Pasquier, AL Siméon, AI. Roy, c'était un vieux reste de la politique du centre; La Fayette et Benjamin Constant étaient aussi impatients que AI. de la Bourdonnaye et AL Delalot de s'en débarrasser, dût la succession passer, ainsi qu'il était prévu, à un ministère de pure droite. On sait comment les coalisés convinrent de voter ensemble un amendement à l'Adresse, insinuant que la politique du gouvernement avait acheté la paix au prix « de sacrifices incompatibles

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avec l'honneur de la nalion » ; phrase entendue par la gauche en ce sens que celte politique avait été trop hostile aux révolutions étrangères; par la droite, qu'elle leur avait été trop favorahle. Il dépendait du centre gauche d'assurer le succès ou l'échec de cette coalition, en se portant d'un côté ou de l'autre. AI. de la Bourdonnaye, le plus passionné des hommes d'extrême droite, entra en pourparlers avec M. Royer-Collard; celui-ci, après quelques hésitations, promit son concours; les doctrinaires furent ainsi du complot, et eurent leur rôle dans ce guet-apcns parlementaire.

Une coalition si malhonnête a-t-elle cependant, par quelque côté, profité aux causes diverses et contraires que prétendait servir chacun des groupes coalisés? Nullement. Par là, les libéraux n'ont pas moins nui à la liberté que les royalistes ultras à la monarchie '. Les députés conspirateurs avaient été déterminés par cette illusion qui, depuis quelque temps, leur faisait désirer l'excès du mal"; ils comptaient sur une explosion générale des sociétés secrètes pour le mois de décembre, et s'imaginaient qu'un triomphe de la droite exagérée irriterait l'opinion; celle-ci, pensaient-ils, se laisserait alors plus

1 Sur le rôle des royalistes dans cetfe coalition, voir nos études sur l'extrême droite (Royalistes et Républicains .

- Quelques mois plus tard, quand M. de \ illèlc était au pouvoir, le général Lamarque écrivait : a Je désire que M. de la Bourdonnaye remplace M. de Villèlc. C'est vouloir l'excès du mal. »

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facilement persuader qu'il n'y avait plus de milieu entre le retour de l'ancien régime ou le renversement des Bourbons. L'avenir prochain se chargera de démontrer ce que valait cette tactique. Quant aux opposants dynastiques, en dehors de l'entraînement de la lutte et de la loi fatale qui , dans les alliances de ce genre, subordonne toujours les modérés aux violents, on chercherait vainement les raisons de leur conduite. Ils donnaient ainsi le dernier coup à ce parti médiateur qui s'était efforcé, depuis l'Ordonnance de 1816, d'unir la liberté et le trône, et de fondre la FVance nouvelle avec l'ancienne; ils chassaient définitivement du pouvoir et presque de la vie publique ceux qui avaient voulu empêcher que la politique, détournée des réformes pacifiques et fécondes, ne se résumât tout entière en une lutte violente et périlleuse entre les fils de l'Emigration et ceux de la Révolution. Peut-être satisfaisaient-ils leurs passions, leurs rancunes du moment; mais l'histoire est Là pour dire qu'en tous cas ces libéraux ne servaient pas les intérêts de la liberté.

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