‹ Le parti libéral sous la RestaurationChapitre 29 sur 121 · LES COXSPIRATIOXS SOUS M. DE VILLÈLE · texte numérisé non relu

LES COXSPIRATIOXS SOUS M. DE VILLÈLE

M. de Villèle est ministre. Étranger à la récente

coalition, il est arrivé au pouvoir, comme l'a dit

170 LKS CO.VSPIRATIO.VS.

AI. Giiizol, « par le grand et iiaJurel chemin m. Il y est pour appliquer le programme de la droite. Bien que la modération et le bon sens personnels du président du conseil soient une garantie contre une réaction excessive, il faut s'attendre à trouver, sur plusieurs points, celte politique moins libérale, moins conciliante que celle des administrations précédentes. La gauche semble peu fondée à s'en plaindre, puisque le changement ministériel est son œuvre. Néanmoins son opposition est plus acharnée, plus perfide, plus emportée encore que dans les sessions, déjà si tumultueuses, de 1820 et de 1821. Ce sont mêmes procédés : évocation systématique des souvenirs irritants; déclarations répétées que la Charte a été violée et que le régime constitutionnel est fini; appels plus ou moins directs à la révolte. « Nous protestons, s'écrie un jour en pleine Chambre La Fayette; nous en appelons à l'énergie du peuple français! " Les déhats prennent d'autant plus facilement un tour passionné, que gauche et droite sont désormais face à face, sans aucun groupe qui s'interpose entre elles. Ceux mêmes des royalistes qui seraient enclins à la modération, blessés dans leurs sentiments par les insolences perfidement provocatrices de Manuel ou de quel(|ue autre, irrités et effrayés des complots qui éclatent chaque jour sous leurs pas, indignés de la déloyauté de certains de leurs collègues, sont portés à traiter tout contradicteur en conspirateur. Quant aux ultras, exaltés par

LES GOXSPIRATIOXS SOUS M. DK VILLl L!v 171

le succès, ils égalent les révolutionnaires en véliémence et parfois en grossièreté. Avec ces dispositions des deux partis en présence, les séances de la Chambre sont une suite, presque non interrompue, de scènes de tumultes qui aboutissent, en 1823, à l'expulsion de Manuel et à la retraite en masse de la gauche.

Du reste, pour la partie la plus agissante de l'opposition, pour celle qui donne le ton et marche en tête, les débals parlementaires ne sont qu'un accessoire. Le principal est l'œuvre des sociétés secrètes, alors en pleine activité; on se croit, dans un certain monde, à la veille du renversement des Bourbons; on en parle comme d'un événement assuré et prochain. Jamais les conspirations n'ont été plus nombreuses. A ce moment, vers la fin de 1821 et en 1822, éclatent les insurrections de Béfort et de Saumur, est découvert le complot de la Rochelle. Ces tentatives échouent les unes après les autres, et n'ont d'autres résultats que de dramatiques procès terminés par des condamnations sévères. Sous le ministère précédent, la cour des pairs, saisie de la conspiration d'août 1820, s'est montrée extrêmement indulgente; les peines ont varié de cinq ans à un an de prison. Mais devant le retour des mêmes entreprises, on juge que la clémence n'est plus de saison. En moins de deux années, dix neuf condamnations à mort sont prononcées, onze sont exécutées. Malheureusement la jus-

172 LES GO\SPIRATIO\S.

tice n'atteignait que les instruments; les véritables meneurs lui échappaient. Il s'est formé autour de ces victimes une sorte de légende de pitié dont on a voulu faire une arme contre la Restauration. On s'est ému sur la jeunesse des quatre sergents de la Rochelle ; on a loué la fermeté généreuse avec laquelle ils avaient refusé de racheter leur vie, au prix de révélations pouvant compromettre ceux qui les avaient si cruellement lancés dans cette aventure; on a raconté la fierté de leur mort et leur dernier embrassement sur l'échafaud, au cri de : \ ive la liberté ! Soit, mais si cette compassion se fait accusatrice, doit-ce être contre le gouvernement qui, si rigoureux qu'il fût, usait de son droit de légitime défense '? Que ce soit plutôt contre ces chefs politiques qui, assez éclairés pour connaître la gravité du crime et pour préjuger l'échec inévitable, s'arrangeant d'ailleurs pour demeurer personnellement à l'abri dans l'enceinte du Parlement, poussaient ces égarés à un supplice certain et inutile! Souvent même n'escomptaient-ils pas d'avance, au profit de leurs haines de parti, l'héroïsme prévu de ces morts?

' Toutefois, il convient de réprouver l'abus des moyens de police «t des agLMits provocateurs qui se manifesta surtout dans l'affaire du lieutenant-colonel Caron à Colmar. Ce n'est pas l'une des conséquences les moins déplorables des sociétés secrètes que d'amener le gouvernement, pour se défendre contre ces attaques ténébreuses, à recourir lui aussi aux procédés secrets : triste ;]uerre des délateurs contre les conspirateurs, où souvent la moralité publi([uc est atteinte!

LES COXSPIRATIOXS SOUS M. DK VILLELi:. 173

Us voyaient là ce cadavre que tout meneur d'émeute tâche de se procurer pour soulever la foule en le promenant par les rues. C'est le mot Iroidement cruel, prononcé par Manuel à propos des sergents de la Rochelle : « Us mourront bien! 5» Aussi M. de Bonald répondait-il à un sentiment vrai quand, faisant allusion à ces meneurs, parmi lesquels élaient plusieurs de ses collègues, il disait à la trihune, dans le style du temps : « Peut-être du sein de l'opulence et des plaisirs, ils assistent, derrière le rideau, à ces jeux sanglants, comme les Romains à leurs combats de gladiateurs; et, sans pitié, sans remords, ils applaudissent aux désespoirs de ces morts volontaires, comme les Romains applaudissaient à la fermeté des malheureuses victimes qui tombaient et mouraient avec grâce. )>

L'issue tragique des procès rendait en effet plus fausse et plus odieuse encore la situation des hommes politiques qui, tout en dirigeant l'œuvre sanglante des conspirations, continuaient à la Chambre leur comédie constitutionnelle. Pendant que leurs infortunés complices, on peut dire leurs victimes, mouraient sur l'échafaud, ces députés jouaient Tinnocence indignée, mettaient en doute l'intégrité de la magistrature, et traitaient de « conspirations factices», de « contes des Mille et une nuits " inventés parle gouvernement avec le concours de délateurs, les complots dont ils savaient, mieux que tous les

autres, la criminelle réalité^ ils cherchaient à échap-

174 LES COXSPIRATIOXS.

per, par l'équivoque ou l'injure, anxaccusalions qui les menaçaient, et criaient à la « calomnie « , h l' «infamie », à la « lâcheté j) , à 1' « assassinat politique » , quand quelque ministre faisait entrevoir la responsabilité qui pourrait bien remonter jusqu'à eux '.

Quelques avocats, orateurs attitrés des procès politiques, où ils cherchaient un renom de parti, pendant que leurs clients y trouvaient souvent la mort, n'étaient pas dans une situation moins fausse. Membres, parfois dignitaires des sociétés secrètes, ils venaient, comme défenseurs des conspirateurs, plaider que ces sociétés n'existaient pas. Tel était alors

* Un jour, pour détruire la valeur d'un ténioigtia;;e qui tendait à établir la coniplicilé de La Fayette et de quelques autres députés, les orateurs de la «jauclie allèrent jusqu'à insinuer (]ue (îraudménil, auteur de ce témoignage et accusé contumace dans le complot de Sauniur, élait un agent provocateur que le ministère s'arrangerait Lieu pour ne jamais faire reparaître. Par uue coïncidence singulière, Grandménil, révolutionnaire fort sincère, qui avait risi|ué sa vie dans le complot, était ce jour-là, avec le fils du général La Fayette, daus une tribune publique de la Chambre. Il était venu au Palais-Bourbon pour voir le général, qui devait l'aider à se procurer un passe-port pour rétranj;er. i'ài s'entcndant ainsi accuser, sou agilalion lut grande. Au moment où un député de la gauche pariait iroui(|uement que le contumace ne reparaîtrait pas, Grandménil n'y tint plus, il se leva et enjamba à demi le rebord de la tribune, pour s'élancer dans la salle et crier à ceux qui le calomniaient afin de se sauver eux-mêmes: « .\'on, je ne suis pas un infiime! Me voilà! • Deux amis n'eurent que le temps de le saisir et de l'entraîner hors de la salle, et l'on obtint de son dévouement au parti qu'il se tût. Grandménil continua à passer, auprès de plusieurs de ses coreligioimaires politiques, pour un a mouchard j, mais, cette fois encore, les députes conspirateurs avaient échappé à la responsabilité juiliciaire de leurs actes. Le déshonneur comme la mort de (pichpics a;jents secondaires n'était pas un prix tropéleié, pour payer la sécurité de ces personnages.

LES COXSPIRATIOXS SOUS M. DE VILLELE. 175

M. Mérilhou, talent surfait par l'esprit de parti, sans originalité, sans chaleur, quoique non sans passion, imbu des préjugés révolutionnaires et sympathique aux souvenirs impériaux. Irrité d'avoir perdu les fonctions qu'il exerçait sous les Cent-Jours, il devait, au grand scandale de ses amis, se retrouver satisfait et conservateur, quand on lui aurait rendu une place après 1830. M. Mauguin avait plus de talent; orateur mélodieux, souple, d'un art si raffiné, que sa parole en était comme énervée, éloignant les amitiés par sa fatuité et sa présomption , il avait ce qu'il fallait pour réussir dans la profession d'avocat qu'il dédaignait, et s'apprêtait à échouer piteusement dans le rôle d'homme politique qu'il avait de tout temps ambitionné. AI. Barthe, l'un des plus ardents, inégal, manquait parfois de sang-froid, mais il était plein de sève et de vigueur; la cour le frappa un jour de suspension à cause de sa violence, en attendant que, plus tard, garde des sceaux du roi Louis-Philippe, il fît poursuivre, à raison de nouvelles conspirations, une partie de ses anciens complices '. Enfin, à un

1 En 1834, M. Barihe étant alors ministre de la justice, le gouvernement proposa une loi sur les associations, a Iiemontez à une date antérieure à 1830, s'écria AI. Berryer; quelles sociétés secrètes étaient alors organisées? (pii y a siégé? (jui s'y est entouré de la jeunesse? qui a oidoctriné ce peuple toujoirs jeune dans sa passion? Et que serait-ce, grand Dieu! s'il se trouvait ([u'un des accusés, cherchant dans los conseils, à la tèle de votre justice, au milieu de vous peut-être, au niilieii de ses juges, reconnût un honiine et lui dît : Sur le même poignard, nous avons juré haine l'un et l'autre à la

170 LES COXSPIKATIOXS.

rang inférieur, quoique souvent aussi engagés dans les complots, on pourrait nommer MM. Mocquart, Boinvilliers, Beriille, et tant d'autres. Relisez, par exemple, le plaidoyer de M. Mérilhou, dans le procès des sergents de la Rochelle; voyez-le accabler des traits de sa rhétorique railleuse ou indignée le gouvernement et le ministère public qui ont, à l'entendre , imaginé méchamment la direction d'un prétendu comité central. Constatez ensuite, par des aveux et des révélations postérieures, que ce même M. Mérilhou était membre du comité dont il déniait l'existence, et qu'il avait, en cette qualité, provoqué les menées pour lesquelles ses malheureux clients allaient porter leurs tètes sur l'échafaud !

Cependant les fautes persistantes et aggravées de la gauche accéléraient, dans l'opinion, la réaction conservatrice qui, déjà provoquée par les mêmes causes, avait amené M. de Villèle au pouvoir. Le ministère, dont l'avenir paraissait incertain au début, et qui, au dire de M. de Serre, « n'en avait pas pour trois mois », sortait fortifié des violences parlementaires et des complots avortés. On put mesurer ses progrès, lors du renouvellement partiel de la Chambre. Les élections de 1822 furent un désastre pour la gauche. Sur quatre-vingt-six nominations, le parti libéral n'en obtint que huit. Trenteroyauté? t — M. Xotteinent affirme, du resie, avoir entendu d;uis le procès des ii)siir;[és de Lyon, eu avril 183+ , un accusé adresser ces paroles à M. Carthe

Page 1