‹ Le parti libéral sous la RestaurationChapitre 3 sur 121 · VI AVA.\T-1M{(H'()S · texte numérisé non relu

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Il s'agil encore , on le voil, d'une étude volontairement partielle. Si nous avions la prétention d'écrire ainsi une histoire complète de la Restauration , on pourrait justement nous reprocher de ne montrer successivement qu'une face des événements et de ne pas donner la vue d'ensemble qui met hommes et choses à leur vraie place. Mais cette histoire complète, il n'est pas question de la tenter ici. Ce serait une tâche trop vaste, et où l'on serait exposé à copier ou à résumer ce que d'autres ont déjà fait avec compétence et succès'. Notre seul dessein est de poursuivre, l'un après l'autre , l'examen de conscience de chaque parti, de l'isoler en quelque sorte, de le placer en saillie et en vue, pour mieux nous rendre compte de ce qu'il a lait et de ce qu'il aurait dû l'aire. La méthode des monographies a été souvent appliquée avec profit aux individus. Pourquoi ne le serait -elle pas également aux groupes politiques?

Le parti que nous voulons cette lois étudiera

' i\ous (aiboiis allusion auv histoires tiès-coniplèles écriles, à des points de luc divers, par MM. Duveroier de llauraiinc, de VicICasIel et AJetlement. Tout en puisant aussi à d'autres sources, nous nous somnies souvent aidé des savantes et conscieucicuses recherches faites par ces historiens, et c'est un devoir d'indiquer dèsie début le proiit (|ue nous en avons tiré.

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reçu, suivant les temps et les points de vue, diverses dénominations. Mais il en est une qu'il a toujours tenu à se donner lui-même. Comme la droite se nommait « royaliste « , la gauche se prétendait «libérale ». II y aurait sans doute à dire sur cette prétention; mais le plus simple, pour l'historien, est d'employer les noms en usage, dans le vocabulaire du temps dont il parle. Il est bien entendu que ses jugements s'appliquent à la conduite des hommes qui se sont attribué telle épithète, et non aux idées que cette épithète devrait naturellement exprimer. Ce qu'on sera amené à reprocher à certains libéraux de la Restauration ne devra donc pas être interprété comme une condamnation générale des partis qui auraient pu, à d'autres époques ou en d'autres pays, mériter plus justement ce titre. Cette réserve indiquée, le sujet de notre travail apparaît clairement. Il s'agit de demander à ces libéraux ce qu'ils ont ("ait de la liberté, comme nous avons demandé naguère aux royalistes ce qu'ils avaient fait de la royauté.

L'intérêt manifeste de la liberté était que la vieille monarchie parvînt à se réconcilier avec la nouvelle France. Dans leurs heures, malheureusement trop rares, de sincérité clairvoyante et

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courageuse, les chefs de l'opposition le reconnaissaient eux-mêmes. Peu de temps avant 1830, Benjamin Constant écrivait à Déranger : « Je crois fermement que la France ne peut, d'ici à longtemps, être libre, qu'eu consolidant, sur les bases actuelles, la dose de liberté qu'elle possède ou doit posséder. Je puis avoir tort ; mais j'ai la conviction que nous devons nous en tenir à la monarchie constitutionnelle. Je sais, ou je crois savoir, que les vieux gouvernements sont plus favorables à la liberté que les nouveaux r a J'en ai la conviction , disait de son côté le général Foy, il ne peut y avoir de véritable gouvernement représentatif, en France, qu'avec la maison de fîourbon. ^

C'est surtout après coup que cette vérité historique est apparue à tous les esprits réfléchis et sincères. Les événements récents, les espérances et les déceptions par lesquelles nous avons passé, la lumière plus vive que les malheurs de la France ont jetée sur les lacunes et les vices de son état politique et social , les efforts, souvent impuissants, hélas! par lesquels nous nous épuisons à chercher, dans des expédients précaires ou périlleux, cette double condition de progrès et de sécurité que nous eussions pu trouver, il y a un

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demi-siècle, dans l'union de la vieille hérédité royale et de la liberté nouvelle, — tout nous fait sentir ce qui nous manque , et le prix de ce que nous avons perdu. Déjà , vers la fin du second Empire , avant même les enseignements douloureux et redoutables des dernières années, un publiciste qui , par ses origines intellectuelles et ses sympathies politiques, ne pouvait être suspect de partialité pour les Bourbons, M. Prévost-Paradol, écrivait : « La Restauration apportait, pour la seconde fois, à notre pays, une chance inestimable pour concilier les principes et les intérêts de la Révolution avec le maintien de cette antique et glorieuse maison de France qui était encore entourée d'assez grands souvenirs pour déjouer toute compétition, et placée assez haut pour affronter sans peur le mouvement des institutions libres. On eut dit qu'une dernière faveur du sort offrait à la France une revanche du grand échec de 89, et la faculté inespérée de reprendre cet admirable ouvrage au moment précis où le désordre intérieur et la guerre l'avaient malheureusement interrompu. Qui empêchait de considérer tout ce qui était arrivé depuis les derniers jours delà Constituante comme un mauvais rêve, heureusement dissipé par le retour de la lumière ?

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Qui empêchait de l'enlever des cœurs, sinon de l'histoire, et d'en garder seulement l'expérience, huit précieux et chèrement payé d'une si cruelle leçon '? »

«Les conseils de la plus simple sagesse» , comme l'a dit encore le même écrivain , engageaient donc les libéraux du commencement du siècle à seconder, à maintenir, dans l'intérêt de la liberté, ce gouvernement qui, suivant le mot très-profond de M. Guizot, «n'était pas assez révolutionnaire pour se dispenser d'être libéral ». Le but à atteindre , M. de Tocqueville l'a défini : « Rapprocher l'un de l'autre et retenir ensemble le principe de la liberté moderne et celui de l'hérédité antique. » Ce but lui paraissait même si noble qu'il regrettait de n'avoir pas vécu à une époque où l'on pouvait se proposer une telle tâche , et faisant un retour sur lui-même, il se plaignait que, de son temps, « la vie publique manquât d'objet ».

Si le dessein était grand et digne en effet d'enflammer les esprits élevés, les difficultés étaient immenses. On sait à quels obstacles se heurtaient ceux qui cherchaient à réconcilier, à fondre

' La France nouvelle, p. 310-311.

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ensemble les deux Frances violemment séparées parla Révolution. Pendant vingt-cinq ans, elles s'étaient combattues , et , ce qui peut-être empêchait plus encore le rapprochement, elles avaient vécu dans deux mondes absolument étrangers l'un à l'autre. Afin d'accomplir cette fusion si malaisée, et cependant jugée si nécessaire pour la paix sociale et pour l'avenir de la liberté, il eût fallu renoncer à toute hostilité de mauvaise foi, à tout parti pris de renversement; mais aussi apporter un grand esprit de mesure, de prudence et de tempérament, éviter toute exigence trop impatiente, se garder d'envenimer des dissentiments déjà si douloureux, s'employer au contraire à les adoucir. Plus que jamais alors, il eût importé de suivre ces règles de conduite que le feu duc de Broglie proposait aux hommes de liberté comme les derniers conseils de son expérience : «Gravir péniblement la montagne au lieu de couper au plus court à travers les précipices;... tenir compte sincèrement, sévèrement, de l'état des hommes et des choses; faire largement la part des droits acquis et des intérêts engagés; ménager les habitudes, traiter discrètement avec les préventions et les préjugés; hors de là, rien qu'utopie. Qui ne sait pas aspirer au possible et s'en

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contenter n'est, en politique, qu'un amateur ou un songe-creux '. -'

Pouvait-on, en 1814, attendre cette sagesse des divers partis? Le passé ancien et récent, qui avait accumulé tant de difficultés devant les hommes de cette époque, les avait en même temps bien mal préparés à les résoudre. Inexpérience absolue de la vie publique, habitudes mauvaises d'esprit et de conduite, intérêts et passions presque inconciliables, illusions et sophismes de tous genres , telles étaient chez eux les conséquences de plusieurs siècles d'ancien régime, de dix ans de révolution ou d'émigration, de quinze ans de césarisme; et ne faudra-t-il pas bientôt y ajouter les malentendus, les ressentiments, les situations fausses dont l'épilogue néfaste des Cent-Jours sera la cause immédiate?

Cette condition générale des esprits qui est l'excuse, non la justification des hommes politiques à cette époque , ne nous fait pas espérer de rencontrer chez les libéraux cette intelligence de leurs intérêts et de leurs devoirs que nous avons trouvée si souvent en défaut, chez les royalistes. — Où donc, nous dira-t-on peut-être,

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sont ceux qui, à votre avis, ont vu clair et ont bien agi? Naguère, vous critiquiez la droite; aujourd'hui, vous vous apprêtez à faire le procès de la gauche. La conclusion de nos annales contemporaines se résume-t-elle donc en cette loi fatale qui semble condamner tous les partis à ruiner, par passion ou maladresse , leurs propres causes ; les républicains, la république ' ; les royalistes, la royauté; les libéraux, la liberté; tandis qu'à côté d'eux, les rares modérés, la petite élite des sages et des clairvoyants, sont malmenés, écrasés, impuissants, quand ils ne sont pas euxmêmes entraînés à la suite des violents? L'histoire est-elle œuvre saine, si elle ne doit produire que cette impression de découragement et de pessimisme? — C'est, en effet, à une autre conclusion que nous prétendons aboutir. La connaissance plus complète des malheurs de nos pères doit inspirer la résolution virile de les réparer. Si, dans le passé, on trouve à blâmer des deux côtés, voyons-y seulement cette indication que, dans le présent, des deux côtés aussi, il faut s'amender. Il ne s'agit pas de fournir, tantôt aux

• Voir dans Royalistes et Républicains V Etude sur la question (le monarchie ou de répitltlique , du 9 thermidor au 18 brumaire.

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uns, tantôt aux autres, l'occasion de contempler, avec une satisfaction maligne, les erreurs de leurs adversaires. Il serait même assez oiseux de comparer les démérites pour établir une sorte d'échelle dans le blâme. Ce que nous voulons, c'est que chaque parti considère surtout ce qu'il a eu autrefois à se reprocher ou à regretter dans sa propre conduite, afin de trouver précisément, dans ce spectacle devenu salutaire , l'expérience qui a manqué à ses devanciers. Telle est la pensée dominante de ces études. La critique d'hier nous paraîtrait bien stérile et, le plus souvent, fort désespérante, si elle n'était la leçon de demain. Sans doute , il serait puéril de rapetisser l'histoire à n'être qu'une allusion aux événements du jour; encore plus doit-on craindre de la fausser dans un intérêt de controverse politique. Néanmoins, c'est l'esprit préoccupé des crises actuelles, et dans l'espérance d'aider à en sortir, que nous avons entrepris de faire passer successivement sous les yeux des royalistes et des libéraux d'aujourd'hui leurs ancêtres de la Restauration.

Lorsqu'il y a deux ans, nous rappelions ce qu'avait été la conduite de l'extrême droite de 1814 à 1830, n'y avail-il pas alors intérêt près-

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sant à tâcher de prévenir , moins de cinquante ans après, le retour des mêmes témérités, des mêmes entraînements, des mêmes passions?

Nous n'oserions certes nous vanter que la leçon ait été entendue par ceux auxquels elle s'adressait plus particulièrement. Toutefois, l'eflort n'est pas à regretter. Maintenant, n'y a-t-il pas une oppoitunité analogue à faire la même étude sur le parti opposé? Quand la droite semblait maîtresse du gouvernement , c'était elle qu'il fallait mettre en face de son passé. Depuis lors, la gauche prétend avoir conquis la prépondérance politique; c'est à elle qu'il est urgent d'apporter, sans passion et sans conjplaisance, à défaut de conseils qu'elle serait peu disposée à accueillir, les enseignements irrécusables d'une expérience toute récente. Si incurables que soient d'ordinaire la surdité et l'aveuglement de l'esprit de parti, ne peut-on, sans présomption ridicule et sans illusion trop naïve, inviter les libéraux de bonne foi et de bonne volonté , non à accepter telle thèse ou telle doctrine, mais à réfléchir eux-mêmes sur les fails qu'on se borne à replacer soas leurs yeux? Ei; k)us cas, à cette heure difficile fntre toutes, c'était un devoir de faire entendre aux passions politiques les avertissements de l'histoire, et

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devant le péril dont la France est menacée par la répétition obstinée des mêmes fautes , ne i'allait-il pas au moins pouvoir se rendre ce témoignage, qu'on n'avait pas été de ^' ces chiens muets qui ne peuvent aboyer «, cotnme parle le prophète : canes muti, non valentes latrare?

Juillet 1876.

LE

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