V. LES LIBÉRAUX SOUS LA PREMIÈRE RESTAURATION
En 1814, les Bourbons n'ont pas dû leur retour aux royalistes. La distribution de cocardes blanches faite par quelques gentilshommes, le jour de l'entrée des alliés dans Paris, n'était qu'un enfantillage. Si les démarches hardies de M. de Vitrolles n'ont pas éié aussi absol'Miient inefficaces, il semble toutefois que ce personnage agité n'ait joué le plus souvent que le rôle de mouche du coche'. La Restauration
1 Après avoir rappelé qui a fait la Reslauralion, Clialeaiibriand ajoute dans ses Mémoires : » Quant à nous, pauvres diables de légitimistes, nous n'étions admis nulle part; ou nous comptait pour rieu. Tantôt ou nous faisait dire dans la rue d'aller nous coucher; tantôt
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n'a pas été davantage i'œuvre des puissances étrangères. En Angleterre seulement, elle avait été prévue et désirée. Le chef le plus influent de la coalition, Alexandre, semblait répugner au rétablissement de la vieille monarchie, et son esprit un peu rèueur cherchait quelque combinaison qui ne fût ni Xapoléon I"", ni Louis XVIII. L'empereur d'Autriche, fort indécis, n'avait pas renoncé à tout espoir de constituer une régence sous le nom de son petit-fils Napoléon II. C'est par la force des choses que les Bourbons ont été rétablis. Seuls ils étaient possibles, parce que seuls ils apportaient à la France la dignité dans la défaite et la liberté à la place de la gloire, parce que seuls ils garantissaient à l'Europe Tordre et la paix.
Aussi quels personnages ont été les instruments de la Restauration? Xe cherchez pas parmi eux ces hommes dont la foi puissante ou Timpérieux génie s imposent aux événements et contraignent la destinée des peuples. C'étaient des esprits moins élevés, mais doués de cette perspicacité qui devine où sont la force et le succès , de ce flair qui découvre d'où vient le vent , de cette souplesse qui sait eu suivre
on nous recoinmaiulait de ne pas crier trop haut : Vive le Roi ! d'autres s'étant churjjés de ce soin... Je n'ai point vu de châtelaine, point de Jeanne d'.Arc proclamer le souverain de droit, un faucon sur le poing ou la lance à la main ; mais madame de Talleyrand , que Bonaparte avait attachée à son mari comme un écrileau, parcourait les rues en calèche, chantant des hymnes sur la pieuse famille des Bourbons. I
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la direction. Le type de ces politiques est Talleyiand qui a été précisément l'acteur princi[)al des événements de 1814. II n'eût pas songea se risquer pour une cause douteuse. Jamais il n'aurait engagé une lutte pour forcer la nation à se diriger là où ne l'eût pas poussée son instinct- mais il était merieilleusement apte à comprendre où elle désirait aller et à l'y conduire, pourvu du moins que lui aussi y trouvât son intérêt. Son grand mérite était de prévoir la veille ce que tout le monde voudrait le lendemain. Nonchalant et léger, il ignorait le courage qui suppose le sacrifice; dans les mo.nents de crise cependant, il joignait à l'mtelligence très-prompte et très-nette de ce qui était possible une sagacité hardie, un sang-froid résolu, un rare savoir-faire. Aucune sympathie ne le portait vers l'ancienne dynastie. II avait vu la chute nécessaire de Napoléon, avant de voir le rétablissement non moins nécessaire des Bourbons. Par goût, il se serait volontiers arrêté à mi-chemin, dans l'expédient d'une régence de Napoléon II, où il eût pu jouer un rôle prépondérant. S'il se prononça résolument pour la Restauration, c'est qu'il saisit bientôt, connue il le disait à Alexandre, que « tout ce qui n'élaii pas Napoléon ou Louis XIIII était une intrigue » . Cette conduite de Talleyrand est la preuve la plus incontestable que le rétablissement de la royauté était imposé par les circonstances, et désiré par la nation.
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Les Bourbons furent donc généralement bien accueillis. Les représentants de l'école libérale, ceux mêmes qu'on verra plus tard à la têle de l'opposition, ne furent pas les moins prompts à se féliciter. Benjamin Constant prononçait le mot de « légitimité j' avant Chateaubriand, affirmait que « tous les partis devaient être également satisfaits « de voir « le sceptre rendu aux mains de la famille incontestée » , et déclarait que " la révolution française de 1814 réunissait les avantages de la révolution anglaise de l()60et de 1G88 r . Il allait même jusqu'à adjurer les princes de la maison de France « de ne pas faire l'immoral abandon de l'oriflamme de leurs pères, pour prendre un drapeau lout sanglant de crimes et dépouillé de l'auréole du succès ". La Fayette, bien que plus engagé par son passé contre les Bourbons, se sentait tout ému en voyant le comte d'Artois dans les rues de Paris ; il écrivait aussitôt à ce prince pour lui faire connaître « la part qu'il prenait à la satisfaction nationale », et il se présentait à la première audience du roi en uniforme et en cocarde blanche. M. Laffilte, écho de la bourgeoisie parisienne, s'était prononcé publiquement en faveur du retour des Bourbons, avant même M. de Talleyrand. M. Bignon écrivait : <; L'n juste espoir nous est permis; nous avons j)Our nous l'expérience du passé, toutes les données de l'avenir, un roi constitutionnel et un Bourbon pour roi. » Madame de Staël avait vu Louis XVIII en Angleterre, et elle se sentait du
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goût pour ce prince qu'elle vanlait à ses amis. Il n'était pas jusqu'aux vieux révolutionnaires et aux récents dignitaires de l'Empire qui ne crussent nécessaire de s'associer au mouvement général , empressés à témoigner de leur dévouement au régime qui s'établissait, et souvent anssi de leur exécration pour celui qui s'écroulait. Carnot, dont on a voulu faire le type de l'austérilé républicaine, se bâtait, en qualité de commandant de la place d'Anvers, d'adhérer publiquement au nouveau gouvernement, déclarant « qu'aucun doute ne pouvait s'élever sur le vœu de la nation française en faveur de la dynastie des Bourbons ». «Ce serait, ajoutait-il, nous mettre en révolte contre l'aulorilé légitime que d'hésiter plus longtemps à la reconnaître, Xous avons dû procéder avec circonspection- nous avons dû nous assurer que le peuple français ne recevait celte grande loi que de lui-même. » Quelques mois plus tard, quand ce personnage, brouillé avec la monarchie , publiait son pamphlet sous forme de « Mémoire au Roi " , il était contraint de reconnaître que le retour des Courbons avait produit un « enthousiasme universel » ; qu'ils avaient été « accueillis avec une effusion de cœur inexprimable » , et que « les cœurs républicains avaient partagé sincèrement les transports de la joie conmiune ». vc Toutes les classes, ajoutait-il, avaient tellement souffert (ju'il ne se trouvait personne qui ne fût véritablement dans l'ivresse. » Il signait : Chevalier de l'ordre royal
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et mililaire de Saint-Louis. Quelques mois plus lard , il était comte de l'Empire.
Si les hommes déjà mêlés depuis quelque temps aux affaires publiques, et qui s'étaient par suite plus ou moins compromis contre les Bourbons, se montraient cependant si bien disposés, qu'était-ce de la jeunesse libérale qu'aucun passé ne gênait? Elle fut unanime à applaudir ce gouvernement qui lui ouvrait des horizons nouveaux en lui apportant la paix et la liberté. Parmi les satisfaits du moment on retrouverait bien des opposants du lendemain, Cousin, Jouffroy, Augustin Thierry, Villemain et tant d'autres. L'un des jeunes hommes de cette génération écrira plus tard en se reportant à ces heures d'espoir et de conti;mce : « Vous tous qui n'avez guère plus que l'âge du siècle, dites, ne vous rappelez- vous pas bien vivement tout ce que vous avez senti, alors que soumis à la plus rude épreuve, livrés en proie à des émotions bien diverses, combattus entre l'humiliation et l'orgueil, vous entendîtes, au bruit des clairons de l'ennemi, retentir quelques premiers mots de liberté? Ne vous sembla-t-il pas que la France relevait un peu son front courbé par la forlune, en conservant quelque chose de meilleur que la gloire '? »
Cette sorte d'(.'mbrassement général ne pouvait durer loujoiiis. Le nouveau gouvernement, entouré
' Préface (!<> l'axsé et Présent , par M. di- I{(imi>at.
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d'amis exaltés et coraprometlanls, placé sans expérience en face des plus difficiles problèmes, devait fatalement commettre des fautes, provoquer des mécontentements, fournir prétexte à des reproches plus ou moins fondés. Comment d'ailleurs le frère de Louis XVI aurait-il pu désarmer les vieux révolutionnaires, les mettre en paix avec la conscience publique et avec leur propre conscience? Comment également satisfaire ceux qui, par intérêt ou par passion, désiraient le rétablissement de l'Empire? Il y avait là le double élément d'une opposition inévitable, en quelque sorte irréductible. Elle pouvait être un moment intimidée par l'explosion du sentiment public; mais elle devait reparaître à la première occasion. Les régicides, manquant de clairvoyance par défaut de sens moral, avaient cru que leur empressement à se rallier au régime nouveau ferait oublier leur passé; illusion promptement dissipée quand ils se virent exclus de la Chanibre des pairs ou des fonctions qu'ils occupaient sous le régime précédent. Ils commencèrent alors à se plaindre. Fouché et Carnot furent leurs principaux interprèles'. Quant aux impérialistes, s'ils n'osaient
' Cliateanbriand se chargeait de répondre : » Par ([uclle imprudence, écriiait-il, des hommes qui devraient siirloiif se faire oisblie." sont-ils les premiers à attirer sur eux rattcntioii publique? Qui pensait à cuï? Qui les accusait? Q.ii les priait de se justifier?... Que veulent ail Tond les auteurs de ces déplorables apolo'jies? I^a Fîépublique? Ils soni guéris de celle chimère. Une monarchie limitée? Ils l'ont. Si nous sondons leur blessure, nous trouverons an fond une conscience
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pas encore arborer leur drapeau et prendre la défense de « l'usurpateur », ils ne s'en remuaient pas moins; ils répandaient dans les casernes et dans les campagnes le bruit que le grand empereur avait succombé par la trahison, et ils annonçaient son retour '. On ne saurait nier les embarras qui pouvaient résulter de cette agitation révolutionnaire et bonapartiste. Mais le mal était prévu et nécessaire. Composée d'ailleurs d'éléments vieux, n'ayant pour
malade qui ne peut se tranquilliser, une vauitii en souffrance,... enfin un desespoir secret né de l'insurmontable obstacle qui s'élève entre Louis XVIII et les jufjes de Louis XVI. Qu'ils jouissent en paix de ce qu'ils ont acquis; qu'ils élèvent tranquillement leur famille. Il n'est pas cependant si dur, lorsqu'on approche de la vieillesse, qu'on a passé l'âge de l'ambition, qu'on a connu les hommes et les choses, qu'on a vécu au milieu du sang, des troubles et dos tempêtes; il n'est pas si dur d'avoir un moment pour se reconnaître avant d'aller où Louis XVI est allé. Louis XVI a fait le voyage, non pas dans la plénitude de ses jours, non pas lentement, non pas environné de ses amis, non pas avec tous les secours et toutes les consolations, mais jeune encore, mais pressé, mais seul, mais nu, et cependant il l'a fait en pais, s Chateaubriand rappelait ensuite (pi'au moins les grands régicides anglais .s'étaient distingués par leur dé.siuléressemcnt et par leur constance, a Mais, ajoutait-il, si des fortuius immenses ont été faites; si après avoir égorgé l'agneau on a caressé le tigre; si Brutus a reçu des pensions de César, il ferait mieux de garder le silence ; l'accent di; la fierté ne lui convient plus. »
1 .\I. Cauchois-Lemaire rédigeait, sous l'inspiration directe du duc de Bassano et du poète .Arnaud, un petit journal satiricpie , le Xain Jaune. Cette feuille ne s'avouait pas impérialiste, mais elle était ardente et habile à exciter le mépris el la haine contre les partisans des Bourbons. Il n'était pas de sobri{|iiet (|u'eile n'inventât sur les royalistes anciens ou nouveaux. Kilo imaginait l'ordre de l'Ktcignoir ou de la (îirouelle, et en distribuait les décorations. Le vieil émigré était livré à la risée sous le type de M. de la Jobardière ou du \'olligeur de Louis XIV. On vantait au contraire les exploits et le patriotisme des « Braves i ; ainsi étaient appelés les soldats de Xapoléon.
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mobile que rintérét de quelques personnages compronais, nullement l'intérêt général, celte double opposition devait aller toujours en s'affaiblissant, si une fois on résistait à ses premiers efforts. Elle représentait beaucoup plus les regrets du passé que les espérances de l'avenir.
Le jeune parti libéral persistait, au contraire, à ne pas se montrer hostile au principe du gouvernement. S'il cherchait à faire sortir de la Charte la plus grande somme de liberté possible, s'il critiquait certains actes qu'il prétendait être en contradiction avec l'esprit des institutions nouvelles, on ne devait en être ni surpris ni alarmé. Mais rien dans sa conduite qui fût anlidynastique, et qui l'associât, fût-ce de loin, aux entreprises des conventionnels ou des impérialistes. Benjamin Constant et la Fayette mettaient même une sorte d'affectation à affirmer leur loyauté monarchique'. Les deux rédacteurs du Cen-
1 Benjamin Conslant blâmait ceux qui s nourrissaient des soupçons injustes, employaient des formes âpres et blessantes ^ . s Reconnaissez, disait-il, qu'à aucune époque, sous aucune forme de gouvernement, la France n'a été aiiûsi libre cju'aujourd'bui. » I*uis il concluait ainsi : t Une double vérité doit pénétrer tous les esprits et diriger toutes
les conduites Les amis de la royauté doivent se convaincre que
sans une liberté conslitiilionuelle, il n'y a point de monaixhic stable, et les amis de la libcrlé doivent reconnaître q;;e sans une monarchie constitulioiinclic, il n'y aura point de liberté assurée. « — La Eayelte écrivait à Jefferson : n Xous convînmes, mes amis et moi, de nous réunir au trône coiistitulionnel des Courbons, en nous efforçant de le rendre aussi national et aussi libéral que possible, j II reprochait certaines fautes au gouvernement : " Cependant, ajoutai t-il aussitôt, on doit reconnaître (jue nous avons plus de chances de liberté «ne
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seur , MM. Comle et Dunoyer, esprits honnêtes, bien qu'étroits et absolus, hostiles par beaucoup de points aux idées de la Restauration, poussant jusqu'à la manie la méfiance contre l'aristocratie et la crainte de la domination ecclésiastique , conseillaient cependant aux partis, par horreur du bonapartisme militaire, de se rallier sans arrière- pensée à la royauté. Béranger lui-même, chez lequel couvait une haine si vive contre les Bourbons, se gardait bien alors de la manifester; il eût été eu contradiction avec le sentiment général , ce que craignait la nature un peu subalterne de son esprit. Il devait attendre la seconde Restauration ; sa chanson politique, avec son libéralisme napoléonien, sera iille des Cent-Jours. Le fait a été remarqué plus tard, et le poëte a cru devoir l'expliquer en 1833, dans une de ses préfaces : Il lui semblait qu'en 1814, a-t-ildit, « l'opinion du peuple n'était pas d'abord décidément contraire aux maîtres qu'on venait d'exhumer pour lui «.
Aussi quand arrive l'heure du péril , quand le monde stupéfait et anxieux apprend que Xapoléon s'est échappé de l'île d'Elbe et a débarqué au golfe Juan , en même temps que les royalistes les plus exaltés sentent le besoin de manifester pour la Charte des sentiments de tendresse qu'ils avaient tenus jus-
jamais on neùt pu eu espérer sous l'habile despotisme et la main de fer de Bonaparte. »