L.\ JELXESSE DE M. THIIRS
rapide des partis au pouvoir, ne s'allachnit pas à regretter ou à défendre les vaincus, était toute aux vainqueurs, et racontait de telle sorte leurs succès, que ceux-ci fascinaient l'imagination au lieu d'indigner la conscience; sur cette thèse littéraire qui mettait au premier rang des qualités de Tliistorien « l'intelligence » et « la faculté de comprendre » , comaie si au-dessus ne devaient pas être la justice et le sens moral. Robespierre lui-même, à force de triompher de ses ennemis, ne s'était-il pas imposé à M. Thiers, et à certains moments ne dirait-ou pas que l'historien a éprouvé pour le dictateur du comité de salut public quelques-uns des sentiments que lui inspirera plus tard Napoléon?
Une telle histoire devait révolter ceux qui avaient été les spectateurs, et plus ou moins les victimes du drame révolutionnaire. Mais ne risquait-elle pas de fausser le jugement des nouvelles générations, d'énerver chez elles le sentiment de la pitié, de la vertu et du droit? Il est précisément un témoignage qui permet de saisir sur le vif l'impression ressentie par les contemporains. En 1826, M. Sainte-Beuve, âgé de vingt-deux ans, jugeait ainsi V Histoire de la /{évolution, alors en cours de publication :
' Jusqu'à présent aucun historien n'avait aussi bien que M. Thiers analysé cette masse confuse de faits, si effrayante à tous égards; il y pénètre sans être arrêté par l'horreur; car son esprit est libre de préocupation et pur de souvenirs. Pour la première fois, nous nous voyons transportés avec
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îiii sur celte forrible Montagne qui ne nous avait jamais apparu ([u'à distance, environnée de tonnerres et d'éclairs; nous en montons tous les degrés, nous l'explorons comme un volcan éteint, et il faut en convenir, bien qu'effrayés nousmêmes de cotte hauteur inaccoutumée, nous comprenons enfin qu'on a pu voir de là les choses sous un aspect particulier et les juger autrement que d'en bas. Sans absoudre les coupables, nous en venons aies expliquer. En le lisant, il est bien vrai qu'on sent naître en soi une idée de nécessité qui subjugue; dans rentraînement du récit, on a peine à concevoir que les événements aient pu tourner d'une autre façon et à leur imaginer un cours plus vraisemblable, ou même des catastrophes mieux motivées. Quant aux hommes, il est vrai, l'historien ne s'occupe guère de les gourmander ou de les louanger h propos de chaque action; il les prend pour ce qu'ils sont, les laisse devenir ce qu'ils peuvent, les quitte, les retrouve, suivant qu'ils s'offrent ou non sur sa route, et se garde surtout de faire d'aucun son héros ou sa victime... Toujours (idèle à la destinée de la patrie qui n'est que la destinée de la Hépubli(|ue, il se range parmi ceux qui défendent et sauvent cette grande cause ; en sont-ils indignes eux-mêmes , il les suit encore par devoir, à travers les maux qu'ils infligent et dont il gémit, sans que sa constance s'ébranle '. "
Voilà donc ce que les jeunes gens trouvaient dans
• Dans un autre article écrit (|ut!(|ue< aiiuccs plus tard, en 1830, M, Saiiite-Ucuie ajoulail : * M\l. Tliicrs etMiyiict, dans leurs admirables iiisloircs, ont fort bien montré, et avec une intrépide fermeté de coup d'œil, dans la Montaj;nc, malgré ses horreurs, dans le Directoire, mulyré ses faiblesses, dans Xapoléon, maljjré sa tyrainiic, les continuateurs plus ou moins »{lorieux, les héritiers suffisamment légitimes de la Révolution de 89. i
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l'histoire de M. Thiers et ce qu'ils en concluaient. Encore avons-nous affaire, avec M. Sainte-Beuve, à un raffiné qui se plaît dans les nuances et sait d'ordinaire y demeurer. Les esprits plus absolus et plus violents devaient recevoir une impulsion qui les mènerait beaucoup plus loin. N'est-ce pas toujours M. Sainte-Beuve qui a écrit que ce livre « produisait un peu l'effet d'une Marseillaise, et faisait aimer passionnément la Révolution » ? Cette explication de 89, de 92 et de 93 a ouvert la voie aux glorifications de la Terreur; c'est la première apparition de « cette branche de notre moderne littérature qu'on pourrait, a dit l'ancien duc de Broglie, nommer l'Apologétique du régime révolutionnaire » , et M. Thiers ne laisse pas que d'être responsable, dans une certaine mesure, de tout ce que nous avons dû subir eu ce genre, depuis les Girondins de Lamartine jusqu'aux histoires de MAI. Louis Blanc et Michelet. Conséquence, soit dit en passant, à laquelle le jeune auteur n'avait sans doute pas songé. Très-perspicace quand il s'agissait de choisir les tactiques du moment, il n'était point, par ses habitudes d'esprit, apte à regarder de loin et de haut. En écrivant son récit, il ne voyait probablement pas au delà des luttes d'alors. Adversaire d'une droite qu'on disait, et qui se disait souvent ellemême, contre-révolutionnaire, il lui semblait utile et naturel de répondre en exaltant quand même la Révolution entière. Celait avant tout, dans sa
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pensée, une machine de guerre contre la Restauration , et comme un article de polémique en dix volumes.
Quoi qu'il en soit, l'œuvre a eu sur l'esprit public une influence considérable et funeste. Tout homme ayant la vue élevée des conditions de notre société aurait reconnu que les habitudes d'esprit et de conduite, les sophisraes et les passions constituant les traditions révolutionnaires, étaient un obstacle peut-être plus redoutable encore à h fondation de la liberté que les regrets des émigrés et les violences du bonapartisme. Le premier effort d'un libéral devait donc tendre autant à dégager l'esprit public de ces traditions qu'à repousser l'ancien régime ou l'Empire. AI. Thiers faisait précisément le contraire, quand, dans cette sorte de Marseillaise historique, il entreprenait en bloc, sans distinction, sans réserve, l'exaltation du tout complexe et grandiose qu'il appelait la Révolution.
Il n'eut malheureusement que trop de succès. La génération nouvelle entra dans ses idées. Désormais, chaque petit bourgeois se serait cru un réactionnaire s'il n'avait parlé avec componction et avec orgueil de « l'immortelle Révolution « , s'il n'avait placé là ses admirations, cherché là ses inspirations et ses exemples. Celte altération du sens politique n'a pas peu contribué à nous empêcher de comprendre les conditions de stabilité, de concorde sociale, de respect des principes et des lois, de mesure et de
tempérament dans les réformes, de souci des traditions et des hiérarchies naturelles, qui seules pouvaient assurer le fonctionnemenl des institutions libres. Ce mal devait sévir longtemps en France. C'est seulement dans ces dernières années, sous les coups redoublés de tant de rudes déceptions, qu'on s'est pris à considérer quels étaient, au point de vue libéral, le sophisme et le péril de ce préjugé révolutionnaire, et que, dans le camp même oii la thèse de M. Thiers avait été si longtemps acceptée, quelques esprits indépendants sont arrivés à reconnaître, non sans un cri de douloureux étonnement, ce qu'ils ont osé nommer « la banqueroute de la Révolution française ».
L'opposition de M. Thiers, c'était, on l'a vu, le vieux jeu continué par un homme de talent jeune et brillant. Mais une partie de la génération nouvelle avait des visées plus hautes et plus originales. En 1823, un personnage remuant, M. Coste, avait créé les Tablettes^ recueil hebdomadaire où il prétendait fondre toutes les nuances de l'opposition libérale. Les chefs avaient consenti à patronner et à inspirer l'œuvre j la besogne quotidienne était faite par les
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jeunes. On avait vu là côte à côte, d'une part, MAI. Thiers, Mignet et Rabbe, désignés par Manuel et représentant ses idées; d'autre part, MM. de Rémusat, de Guizard, Dumon, indiqués par M. Guizot, auxquels s'étaient joints bientôt de jeunes professeurs en disgrâce, MM. Jouffroy, Dubois, Daniiron. Le succès fut assez vif. Mais au bout de quelques mois, M. Coste, à court d'argent , se laissa séduire par les offres brillantes de la caisse d'amortissement des journaux que dirigeait le vicomte de la Rocbefoucauld; les Tablettes furent vendues, et la jeune armée qui s'y était momentanément groupée, se dispersa. Si cet accident n'était survenu, la dissolution de cette coalition artificielle se fût faite d'elle-même. Entre les amis de Manuel et ceux de M. Guizot, il y avait des divergences profondes qui eussent promptement éclaté. Aussi les uns et les autres, après la suppression des Tablettes, suivirent-ils des cbemins différents. Pendant que M. Thiers retournait au Constitutionnel, MM. Jouffroy, Dubois, de Rémusat prirent part à la fondation d'un journal qui devait être un événement dans l'histoire intellectuelle du siècle : c'était le Globe, dont le premier numéro parut le 15 septembre 1824.
L'idée en était venue à un jeune ouvrier typographe, dont rien alors ne faisait prévoir la future et fâcheuse célébrité, M. Pierre Leroux. Celui-ci n'avait songé d'abord qu'à créer une petite feuille d'informations scientifiques, particulièrement des-
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tinée, comme l'indiquait son titre, à des renseignements de voyage et de géographie. Il en parla à un jeune et aident professeur, alors sans emploi, M. Dubois, avec lequel il avait été lié depuis l'enfance. M. Dubois entra dans l'idée, l'élargit et transforma ce bulletin scientifique à peine éclos en un recueil philosophique et îilléraire. Il fit appel à un autre professeur, M. Jouffroy, qui, avec son propre concours, apporta celui déjeunes gens, à la fois ses disciples et ses amis, MM. de Réniusat, Vitet, Duchàtel, Damiron, Duvergier de Hauranne, etc. \ Le nouveau journal n'avait pas de cautionnement et ne pouvait par suite aborder la politique proprement dite; il ne relatait ni ne discutait les événements de chaque jour; mais les questions philosophiques, sociales, religieuses, historiques et même littéraires qu'il traitait aboutissaient en réalité presque toujours à la politique. L'administration d'alors paraît avoir été sur ce sujet au moins fort tolérante.
Après avoir lu le Globe, Gœthe avait fait à ses rédacteurs l'honiieur de les prendre pour des barbes grises. Tous étaient cependant des jeunes gens; en 1824, plusieurs avaient à peine dépassé leurs vingt ans; les plus vieux n'atteignaient pas la trentaine. Aucun d'eux n'avait, à vraiment parler, d'antécé-
' Pour avoir une liste à peu près complète des réi'.acteurs du Globe , il faudrait ajouter à ces noms ceux de AI.\I. Patin, Trognon, Sainte-Beuie , tarcy, Guizard, Aîagnin, Ampère, Lerminier, Cave, Diltmer, Bertrand.
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dents; ce fut moins une faiblesse qu'une condition d'indépfnidance et d'originalité. Ceux de leurs amis plus âgés, et déjà en vue par le rôle qu'ils avaient joué, M. Guizot ou M. Cousin par exemple, considéraient avec bienveillance l'œuvre tentée, l'encourageaient, ne dédaignaient point de passer pour ses protecteurs, sans toutefois y prendre aucune part directe et personnelle. M. Guizot avait à peine dix ans de plus que les écrivains du Globe, et privé à cette époque des fonctions qu'il avait occupées sous le gouvernement du centre, tout entier à ses brochures politiques et à ses travaux historiques, rien ne l'eût empêché de se mêler aux polémiques de presse; mais son caractère, son attitude, l'aspect même de sa belle et grave figure, sou teint pâle, son regard imposant et sévère , sa physionomie un peu hautaine et solennelle, empreinte d'une sorte de rigidité calviniste, tenaient à distance les jeunes gens; il avait parmi eux des admirateurs, peu de disciples proprement dits et aucun camarade. M. Cousin était plus jeune, plus familier. Il ne lui déplaisait pas de paraître à la tête de la génération nouvelle, agitant quelque drapeau, dans la pose d'un Bonaparte s'élantant sur le pont d'.Arcole; mais son impétueuse mobilité ne lui permettait pas de se laisser enrégimenter, fùt-cc en qualité de capitaine. Il aimait avoir des élèves, des clients, leur donner l'élan, à la condition de ne pas être responsable de leurs actes, et en se réservant le droit de les blâmer ou de les
railler, clans la verve parfois peu ménagée de ses éloquentes conversations. Le duc de Broglie, AI. de Barante, sympathiques au journal, ne concouraient pas non plus à la rédaction. C'était donc l'un des caractères du Globe d'être l'œuvre exclusive d'une jeunesse livrée à ses seules forces, et même en réalité à ses propres inspirations. A ce premier point de rue déjà, ces écrivains se distinguaient de MM. Thiers et Mignet qui, à peine arrivés à Paris, s'étaient, sans hésitation et sans scrupule, mêlés aux rangs des vieux combattants du Constitutionnel ou du Courrier français.
Cette différence n'était pas la seule ni la plus importante. Pendant que M. Thiers acceptait en bloc les vieilles doctrines philosophiques , littéraires , politiques du Constitutionnel, l'école du Globe, au lieu de continuer à piétiner dans les ornières du préjugé et de la passion, cherchait des voies nouvelles, croyait marcher à la découverte et à la conquête de mondes inconnus que ses pères n'avaient pu atteindre. Elle prétendait se refaire des principes sur ciiaque chose, goûtait en tout la pensée qui lui apparaissait profonde, neuve, originale, fùt-elle en contradiction avec les données vulgaires, réservant son dédain et son horreur pour ce qu'elle estimait routine de gauche ou de droite C'est ainsi qu'en philosophie elle réagissait contre le sensualisme étroit et stérile du dix-huitième siècle, et trouvait mesquines et superficielles les traditions de Voltaire et de l'Ency-
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clopédie qui, jusque-là, régnaient souverainement chez les libéraux. Sans s'élever jusqu'au christianisme, elle s'arrêtait à mi-chemin dans un spiritualisme rationnel, et témoignait de son respect pour la religion , bien que parfois ce parût être un peu de ce respect qu'on accorde aux ruines. Quand, à la suite de Royer-Collard et de M. Cousin, les jeunes philosophes du Globe prononcèrent les mois presque oubliés, en dehors du petit groupe des croyants, d'àme et de libre arbitre, de mérite et de démérite, de devoir et de responsabilité, ce fut comme un réveil plein de charme et de fraîcheur pour les consciences jusqu'alors engourdies par un sommeil malsain, une délivrance victorieuse des intelligences enchaînées! Chacun dressa la tête en reprenant possession de ces titres de noblesse que l'humanité semblait avoir perdus. Sans doute, dans cette doctrine qui prétendait tout faire aboutir à la seule souveraineté de la raison, il y avait bien des lacunes, et il serait facile d'indiquer par où elle devait échouer. Mais alors on était tout à la joie de l'émancipalion et à l'espoir du premier élan. \e faut-il pas , après tout, savoir gré à cette école de nous avoir débarrassés de resj)rit du dix-huitième siècle? Cela seul n'était-il point un grand progrès? \e comprend-on pas comment des âmes généreuses l'avaient salué avec une joyeuse confiance, et comment celles mêmes qui ont plus lard reconnu ce qui les séparait de la vérité complète n'ont pu cependant reporter leur pensée
vers ce grand effort de leur jeunesse sans une émotion de fierté et de reconnaissance?
C'était, en tout cas, une atmosphère bien différente de celle que trouvait M. Thiers dans les bureaux du Constitutionnel, et il en résultait une divergence marquée dans la conduite quotidienne des deux journaux. La vieille feuille libérale, ne connaissant d'autres commentaires de l'Evangile que les chansons de Béranger, poursuivait contre la religion, et surtout contre le prêtre, une guerre mesquine, terre à terre, odieuse, quoique malheureusement fort efficace; et ce qui paraissait lui être encore le plus étranger était le respect, ou même seulement la notion élémentaire de la liberté religieuse. Le Globe, au contraire, au nom de la jeune génération, répudiait cette intolérance philosophique, et s'apprêtait, au grand scandale du Constitutionnel, à demander la liberté pour tous, même pour les jésuites. Des réserves seraient à faire sur l'espèce d'impartialité hautaine, de neutralité indifférente, que le nouveau journal affectait, même dans l'ordre doctrinal, entre les adversaires et les défenseurs de la vérité dogmatique Mais en fait, ses dispositions étaient autrement équitables et libérales que celles de l'ancienne opposition, et il lui fallait du courage pour rompre ainsi, à un pareil moment, avec les préjugés les plus invétérés et les plus violentes passions.
Ce contraste entre l'esprit novateur du Globe et la routise du Constitutionfiel se manifestait jusque dans
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la littérature : tandis que le second défendait avec une ténacité étroite, souvent même ridicule, les théories de convention qu'on confondait alors avec la tradition classique, le premier, sympathique à la jeune école , ouvert aux littératures étrangères , encourageait le mouvement romantique, tout en tâchant d'y apporter le frein de la mclhode, de la mesure et du goût. De même en économie politique, pendant que M. Thiers soutenait d'ores et déjà, contre la liberté du commerce, « les idées que, disait-il, la nature lui avait données toutes faites », M. Duchâtel vulgarisait, dans le Globe, la science, neuve en France, d'Adam Smith, de Malthus et de Ricardo.
En politique, le nouveau journal n'était pas plus favorable aux idées de la droite que M. Thiers et les autres écrivains du Constitutionnel; mais à la différence de ceux-ci, il prétendait réagir eu même temps contre les souvenirs bonapartistes et, dans une certaine mesure , contre le vieux parti révolutionnaire. Dès 1819, dans un article remarqué, M. Jouffroy s'était hardiment séparé de tous ces libéraux qui comptaient alors les conquêtes de l'Empire parmi les fastes de la liberté, et il avait exprimé ainsi sur ce sujet la pensée de la jeune génération :
:< L'amour do la liberté commença la Rcvoliilioii française. L'Europe, désavouant lapolUique de ses rois, nous accordait son cslinie et son admiration. Mais bienfôl les applaudisse-
ments cessèrent : la justice avait été foulée aux pieds par les factions. La liberté devait périr avec elle : aussi ne la revit-on plus. Le nom seul subsista quelques années, pour accréditer auprès du peuple des chefs ambitieux, et servir d'instrument à l'établissement du despotisme. Le mal passa dans les camps. La Gn de la guerre fut corrompue, et l'héroïsme de nos soldats prostitué. L'épée française devait être plantée sur la frontière délivrée, pour avertir l'Europe de notre justice. On la promena en Allemagne, en Hollande, en Suisse, en Italie. Elle fit partout de funestes miracles. On vit bien qu'elle pouvait tout, mais on ne vit pas ce qu'elle pourrait respecter. >i
Les jeunes gens du Globe étaient de ceux qui avaient accueilli avec enthousiasme les Considérations sur la Révolution française de madame de Staël, et leur jugement sur cette redoutable époque s'était formé d'après ce livre, plutôt que d'après les histoires de leurs contemporains, M. Mignet et M. Thiers'. Pendant que ceux-ci glorifiaient en bloc
• M- Guizot, présentant, en 1818, aux lecteurs des Archives historiques, un travail de M. de Rémusat, alors âgé de vingt et un ans, sur le livre de miulame de Staël, constatait l'influence qu'avait exercée cet ouvrage a surtout dans cette jeune génération, l'espoir de la France, qui naît aujourd'hui à la vie politique, que la Révolution et Bonaparte n'ont ni brisée, ni pervertie, qui aime et qui veut la liberté, sans que les intérêts ou les souvenirs du désordre corrompent ou obscurcissent ses sentiments et son jugement, à (jui, enfin, les grands événements dont fut entouré sou berceau ont déjà donné, sans lui en demander le prix , cette expérience qu'ils ont fait payer si cher à leurs devanciers » . Il apportait conmie exemple « le petit écrit qu'a inspiré à un jeune homme la lecture d'un ouvrage de madame de Staël », et il ajoutait : » Ces sentiments et ces idées forment déjà notre atmosphère morale, et il faut que les jjouvernements s'y placent aussi, car, hors de là, il n'y a point d'air vital. >
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la Révolution dont ils se disaient les fils et acceptaient riiérilage sans bénéfice d'inventaire, les rédacteurs du nouveau journal prétendaient faire un choix dans les hommes, et surtout dans les idées dont, par système et par nature, ils s'occupaient davantage. Ne faisaient-ils pas partie de cette « nation nouvelle » dont AI. Royer-Collard avait déjà salué l'avènement? « Innocente, avait dit le grand orateur, de la Révolution dont elle est née, mais qui n'est pas son ouvrage, elle ne se condamne point à l'admettre ou à la rejeter tout entière; ses résultats seuls lui appartiennent, dégagés de tout ce qui les a rendus irrévocables. >'
Envers le gouvernement existant, l'attitude des écrivains du Globe était complexe. Ils n'étaient pas ses ennemis, bien que quelques-uns d'entre eux, comme Dubois ou Jouffroy, eussent traversé les sociétés secrètes. Rien chez eux du parti pris de renversement qu'on a noté chez M. Thiers ou chez ses alliés àxx.Coiistilutionnel, survivants de rEmj)ire ou de la Révolution. Loin d'être, comme ces derniers, poussés à l'hostilité par leurs antécédents, ces jeunes gens avaient applaudi, en 1814, à la Restauration. Nullement républicains de doctrine , monarchistes constitutionnels, quand ils voulaient préciser leur théorie de gouvernement, ils essayaient, ainsi qu'en philosophie, de s'arrêter à mi-chemin; ils repoussaient à la fois la souveraineté du peuple et le droit permanent de la légitimité royale, cherchant, entre
les deux, quelque principe moyen qu'ils appelaient assez vaguement la souveraineté de la raison. Ils n'avaient pour les îjourbons eux-mêmes ni l'animosité de certains vieux libéraux, ni le dévouement tendre et pieux des royalistes d'origine et de sentiment. Indifférents aux personnes, ils ne se disaient attachés qu'aux institutions, et ne demandaient pas mieux que de conserver les premières, pourvu que les secondes leur fussent garanties. Parmi eux, on eût pu du reste distinguer des nuances diverses : les plus ardents prévoyaient et acceptaient d'avance une rupture avec la dynastie, mais sans la souhaiter et sans y pousser volontairement; les plus modérés désiraient et espéraient éviter une révolution, mais sans avoir pour la famille royale cet attachement de cœur, pour ses droits cette sorte d'adhésion de la conscience et de l'intelligence, qui marquaient, jusque dans l'opposition la plus vive, la conduite et le langage de Royer-Collard. On pouvait pressentir qu'en cas de révolution, les écrivains du Glohe ne porteraient pas, comme le grand doctrinaire, le deuil perpétue! de la monarchie tombée.
S'il leur eût fallu choisir parmi les députés des chefs et des porte-drapeaux, que leur jeune confiance en eux-mêmes n'aurait pas d'ailleurs subis sans répugnance, c'eût été probablement Casimir Périer ou le général Foy. Ils laissaient Manuel et Béranger aux admirations de M. Thiers et de AI. Mignetj ils estimaient peu Benjamin Constant, to'it en
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prisant quelques-unes de ses doctrines; dans la liberté de leurs conversations intimes, quelques-uns ne se gênaient pas pour qualifier La Fayette de « vieille ganache » et M. Thiers de « pelil jacobin » . De leur côté, les anciens libéraux avaient peu de goût pour ces jeunes novateurs; ils les traitaient volontiers de naïfs, de maladroits et de pédants. AI. Thiers, malgré ses relations personnelles avec M. de Rérausat et avec quelques autres rédacteurs du Glohe^, ne pensait guère autrement, et plus tard il écrivait à M. Ampère : « Faites-nous de ces savants articles qui sont savants , sans être insupportables comme ceux de nos amis du Globe, si aimables, si clairs, si modestes. " Que d'amertume dans ces quelques lignes ! Vers la même époque un ami de M. Thiers, M. Stapfer, disait à propos d'un procès du Globe : « Thiers s'est borné à écrire à Dubois quatre lignes sèches et nettes. Ces messieurs avaient pris une habitude de régenter leurs confrères qu'ils ont de la peine à quitter. Bon gré, mal gré, ils en prendront d'autres, ou malheur à eux'. "
1 Les fondateurs du Globe avaient pensé d'abord à s'attaclier M. Thiers, qui écrivit pour ce journal liiiit articles sur le salon de 1824. Mais ce fut tout; on s'aperçut bientôt qu'on ne marchait pas dans la même voie.
- Correspondance d'Ampère. — Ce reproche de pédanterie était du reste assez fréquent; le même AI. .'ampère écrivait le 31 janvier 1825 à madame Récamier : u .Fai dîné aujourd'hui avec l'élite de la jeunesse française, qui me paraît terriblement pédante ! Quels contrôleurs de toutes choses (jue mes jeunes comj)atriotes !... Avec cela, ils ont beaucoup d'esprit. Il est bon de les entendre de temps eu temps pour saioir où en sont les idées, i
Les libéraux de l'ancienne école se vantaient, du reste, que le Constitutionnel, avec sa routine et ses lieux communs, en faisant appel aux préjugés étroits et aux passions vulgaires, avait plus d'action sur la niasse du public que le Globe, avec sa prétention de s'adresser aux intelligences et d'apporter sur tout des solutions neuves. M'était-ce pas l'important pour des hommes aussi pratiques? Béranger, type de ces esprits fins et subalternes qui cherchent, non à diriger la foule, mais à la suivre, pour être toujours bien vus d'elle, écrivait dédaigneusement du nouveau recueil : « Il ne parle qu'à un cercle très- circonscrit qui manque d'écho, et n'a point de retentissement politique. » C'était vrai dans une certaine mesure. Sans doute, le Globe éveillait vivement les curiosités intellectuelles, dans cette élite des écoles où l'on travaille, des cabinets où l'on réfléchit et des salons où l'on cause Sous ce rapport, il avait toutes les apparences d'un grand succès. Mais il n'était pas populaire. C'était œuvre de raffinés, et, même en ce temps de suffrage très-restreint , les raffinés ne dirigeaient pas l'opinion. Ces écrivains formaient moins un parti qu'une école, leurs adversaires disaient une coterie. Encore une différence avec M. Thiers qui n'a jamais fondé d'école, mais qui a souvent et fort habilement donné le branle à bien des partis, et parfois aux plus divers.
Néanmoins, avec quelle singulière confiance dans sa mission et dans ses forces cette jeunesse entrait
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€n lice ! Elle avait même par moments des accents de lyrisme et de prophétie qu'on ne croirait pas contemporains de Paul-Louis, de Déranger ou de M. Thiers. Ecoutez comment, dans une page écrite en 1823, et publiée par le Globe en 1825, M. Jouffroy clianlait l'avènement de sa génération :
« L'nc génération nouvelle s'élève, qui a pris naissance au sein du scepticisme, ... et déjà ces enfants ont dépassé leurs pères et senti le vide de leurs doctrines, l'nc foi nouvelle s'est fait pressentir en eux; ils s'attachent h cette perspective ravissante, avec enthousiasme , avec conviction, avec résolution... Supérieurs, à tout ce qui les entoure, ils ne sauraient être dominés, ni par le fanatisme renaissant, ni par l'égoïsme sans croyance qui couvre la société... lis ont le sentiment de leur mission et rinlolligcnce de leur époque; ils comprennent ce que leurs pères n'ont pas compris, ce que leurs tyrans corrompus n'entendent pas ; ils savent ce que c'est qu'une révolution, et ils le savent parce qu'ils sont venus à propos. »
On ne peut sans doute se défendre aujourd'hui d'un sourire douloureux, en relisant ces lignes. La campagne célébrée par ce cri de triomphe anticipé ne devait qu'ajouter une page nouvelle à l'histoire déjà si longue des déceptions qui ont trompé et puni l'orgueil de la raison humaine. Et cependant, quand on compare les présomptueux chimériques du Globe aux esprits plus habiles et plus pratiques du Constitutionnel, comment ne pas reconnaître la supériorilé