‹ Le parti libéral sous la RestaurationChapitre 36 sur 121 · LA JEUNESSE DE AI. THIEHS · texte numérisé non relu

LA JEUNESSE DE AI. THIEHS

reuses aventures; capable d'oser beaucoup dans les manœuvres de presse ou de tribune, il était de tempérament circonspect du moment qu'il devait braver d'autres périls et encourir des responsabilités d'un autre genre. Sa nature le portait à l'opposition. Fort autoritaire dans ses idées ou ses actes, il était néanmoins incapable de subir et surtout de respecter l'autorité des autres. Une sorte d'espièglerie mutine avait toujours été le fond de son caractère. Vers 1845, étant retourné à Marseille, sa ville natale, on lui fit grand accueil et Ton rechercha au collège ses anciennes notes; on y trouva : « intelligent et insubordonné. » L'homme d'Etat racontait lui-même cette anecdote avec complaisance; ces deux mots étaient comme une vieille devise qu'il était loin de répudier.

A peine arrivé à Paris, M. Thiers s'était mis avec M. Mignet sous le patronage de Manuel, dont il sera jusqu'à la dernière heure le fidèle client. Par lui, il était devenu le commensal assidu de l'hôtel Laffitte et l'ami enthousiaste de Béranger. «Déranger, devaitil dire plus tard, a été un père pour nous\ » Toujours sur la recommandation de Manuel, il était entré au Constitutionnel , qui représentait l'esprit de l'ancienne opposition dans ce qu'elle avait de plus routinier, de plus suspect et de plus perfidement

1 Dans l'intimité cependant, eu ISV7, M. Thiers paraissait, être revenu de cet enthousiasme pour Ijcranger. (V^oir sa conversition avec Sainte-Beuve, citée par nous, cliap, i, § 7.)

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antidynastiqiie. 11 s'y était trouvé mêlé aux écrivains survivants de l'école révolutionnaire et l)onapartiste, MM. Etienne, Tissot, Jay, Evarisle Dumoulin, Cauchois-Leniaire, abbé de Pradt. Ce voisinaf^e ne paraissait pas offusquer un homme qui tenait à orgueil de se dire le fils de la Révolution et ne se défendait pas d'un certain faible pour l'empereur. Sans prétendre réagir contre ce que les doctrines politiques, philosophiques, littéraires du Constitutionnel avaient souvent de vulgaire, de mesquin et de Amé, M. Thiers se bornait à apporter à la vieillesse un peu lasse et épuisée des rédacteurs le concours d'une verve plus fraîche et plus abondante. Les thèses toutes faites, celles qui ont traîné dans tous les esprits, ne lui déplaisaient pas; au contraire, il aimait tant ce qui était simple, on pourrait presque dire, ce qui était banal, qu'il ne reculait pas devant le lieu commun, se contentant de le relever par la vivacité et l'à-propos de la forme'. Du reste, sa nature pratique dédaignait les

1 On plaisantait dès cette époque II. Thiers à cause de son faible pour le lieu commun, et un écrivain jouissant alors d'une certaine notoriété , M. Malitourne , lançait contre lui cette épigramme qui a ia part de vérité et d'cxagéralion de toute caricature : a M. Thiers, c'est IL de la Palisse ayant le courage de ses o|)inions. » Beaucoup plus tard, en 1807, W. John Lcmoiime écrivait dans le Journal des Débats: a Comme M. Thiers est un habile vulgarisateur, il plaît surtout au vulgaire; il donne des airs de sentence aux plus incontestables banalités, et il excelle à mettre l'hisloire à la portée du commun des martyrs. Pour rendre toute notre pensée, qui naturellement ne saurait avoir rien de blessant, AL Thiers est le dictionnaire Bouillet des assemblées... Les auditeurs de AL Thiers, après chacun de ses grands discours, emportent une provision d'histoire toute faite, et la trouvent conunode et portative. >

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scrupules de doctrine. Trouvant Topposilion engagée sur un terrain, il n'imaginait pas qu'il y eût autre chose à faire que de l'y suivre. Les circonstances, en lui donnant accès au Constitutionnel, mettaient entre ses mains l'une des plus puissantes machines de guerre qui eussent été employées jusqu'alors par l'opposition; il lui eût semblé quelque peu niais de perdre son temps à contrôler la valeur, la sincérité et la fraîcheur du libéralisme de ce journal : il ne songeait qu'cà se servir aussitôt d'un tel instrument le plus utilement pour sa cause et pour lui-même. Toutefois, si dès ce moii;ent il menait vivement la bataille contre la Restauration, s'il disait à M, de Rémusat : « Nous sommes la jeune garde » , il ne paraissait cependant pas encore bien fixé, non sur le but, mais sur les moyens. Il hésitait, tâtonnait, se dispersait un peu, brûlant sa poudre à foutes les cibles. C'est seulement plus tard, lors de la fondation du \kUional , qu'il trouvera le point précis d'attaque, celui où il concentrera tous ses coups pour faire brèche.

En attendant , l'œuvre la plus importante de M. Thiers était son Histoire de la Révolution, dont les dix volumes parurent successivement de 1823 à 1827'. Sous l'Empire, la Révolution n'avait pas

1 L'éditeur défiant avait exigé, pour les deux premiers volumes, que l'ouvrage portùt, avant le nom de .AI. Thiers, celui d'un assez médiocre rédacteur de résumés liistoriques, aujourd'hui complètement oublié, AI. Bodin. C'est aussi en 1823 que AI. Alignet publia son Précis delà Récolution fraitçaise , qui obtint un vif succès,

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été en honneur; les souvenirs de sanj{ qu'elle avait laissés n'étaient pas encore effacés, et ils pesaient sur elle. Néanmoins ses résultats matériels ne paraissant pas menacés, ceux qui en avaient profité ne s'inquiétaient pas de cette sorte de condamnation morale, il en fut autrement sous la Restauration, quand une partie de la droite arbora ouvertement le drapeau de la contre-réiolution. Il devint possible alors, en s'appuyant sur les intérêts alarmés, de tenter une réhabilitation, et l'appréciation des événements de la fin du dernier siècle devint un des points, et non le moins important, sur lesquels s'engageait une lutte passionnée entre royalistes et libéraux. Chez ces derniers, la note avait été donnée, jusqu'en 1823, par les Considérations de madame de Staël. Tout imprégné qu'il fût de l'esprit de 89, ce livre n'allait pas au delà, et la répudiation trèsnette de 92 et de 93 en ressortait à chaque page. C'est au contraire la Révolution en général que M. Thiers prétendit défendre , glorifier, faire aimer. Tout a été dit sur cet art d'exposition lucide et de facile récit qui, à force d'expliquer clairement les attentats et les crimes révolutionnaires, de les montrer naturels, logiques, nécessaires, les faisait presque paraître légitimes; sur cette admiration « complice de la fortune » qui, dans la succession

plus lif même (]uc les doux premiers volutnes aKirs parus de M. Tliicrs.

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