LES LIBERAUX SOUS LA PREMIERE RESTAURATIOX
que-là dans l'ombre, les libéraux se serrent aulour de la royauté pour faire face à l'ennemi commun. Presque toute la jeunesse intelligente, étudiants en droit ou en médecine, élèves de l'Ecole normale, se jettent dans les rangs des volontaires royaux à la suite d'un professeur de vingt-deux ans, mais déjà illustre, AI. Cousine La Fayette se distingue par l'énergie de ses conseils, et dans une conférence chez AI. Laîné, il propose de défendre quand raême la capitale. Le Censeur tonne contre «l'usurpateur». Madame de Staël, en s'apprètant à fuir de Paris, s'écrie : « J'aime les Bourbons; je les regrette parce qu'eux seuls, ils peuvent me donner la liberté, et qu'ils sont honnêtes gens. » Benjamin Constant flagelle le terrible revenant; puis, invitant tous les vrais libéraux à s'unir au roi , il ajoute : « Et ceuxlà ne seront pas les derniers qui, dans leur franchise et leur conscience, ont pu censurer quelques mesures ou quelques actes de l'autorité. » Il redouble de véhémence, le 19 mars, la veille même de l'entrée de Bonaparte à Paris. Dans un article fameux publié par le Journal des Débats, il célèbre « l'asso-
' Le 13 mars, l'Ecole de droit envoyait à la Chambre cl(!s députés une adresse où on lisait : « Messieurs, nous nous offrons au Roi et à la patrie. L'Ecole de droit tout entière demande à marcher. iVous n'abandonnerons ni notre souverain, ni notre Constitution... Le sentiment d'amour que nous portons à Louis XVIII vous répond de la constance de notre dévouement. Xons ne voulons plus de fers, nous voulons la liberté. Xous l'avons, on vient nous l'arracher : nous l.i rléfcndrons jusqu'à la mort. Vive le Roi! Vive la Constitution! i
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ciation salutaire qui réunit toutes les opinions, efface les vestiges des partis opposés, et entoure le roi constitutionnel de ses véritables appuis». A l'empereur, (c plus odieux qu'Attila et Gengiskan 5' , il oppose ce roi « dont le règne d'une année n'a pas fait couler autant de larmes qu'un seul jour du règne de Bonaparte 5» . Puis il termine par ce serment solennel : u Je le dis aujourd'hui, sans crainte d'être méconnu : j'ai voulu la liberté sous diverses formes; j'ai vu qu'elle était possible sous la monarchie. Je vois le roi se rallier à la nation. Je n'irai pas, misérable transfuge, me traîner d'un pouvoir à l'autre, couvrir l'infamie par le sophisme, et balbutier des mots profanés pour racheter une vie honteuse. •>•> Oublions que Benjamin Constant sera quelques jours après le confident et le conseiller de l'empereur; celte palinodie, qui donne la mesure du caractère de l'homme, n'empêche pas que l'écrivain n'exprimât alors les sentiments de l'école libérale.
Ces sentiments se retrouvent au barreau, plus tard l'un des foyers de l'opposition. Pendant que Napoléon s'avance, le conseil de l'ordre vient offrir l'hommage de son dévouement « au roi Louis le Désiré et à son auguste famille ». M. Odilon Barrot était fort jeune à cette époque; fils d'un conventionnel, ami, secrétaire et successeur désigné, comme avocat au conseil d'État, d'un régicide qui avait été rapporteur dans le procès du roi, M'. Mailhe, il ne vivait certes point dans un milieu favorable aux Bourbons. Quel zèle
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cependant ne déploie-t-il pas pour les défendre ' ! Il rédige lui-même une sorte d'adresse que son père propose au Corps législatif pour repousser Bonaparte et défendre Louis XVllI au nom de la tradition libérale; il y parle du « vœu général et spontané » qui « a rappelé sur le trône une famille que la France était accoutumée à vénérer «, et invite tous les citoyens à combattre pour le roi et la patrie. La situation s'aggravant, le jeune Barrot se fait inscrire avec ses amis sur les contrôles de la onzième légion qui a la garde des Tuileries. Il y est de service dans la soirée du 19 mars, et assiste désolé au départ précipité du roi ; dans l'ardeur de son dévouement, il offre même de l'accompagner avec ses amis. Contraste singulier! Quinze ans plus tard, le même homme escortera jusqu'à la frontière , non plus comme un défenseur fidèle, mais comme un surveillant désigné par la révolution victorieuse, le successeur de Louis XI III. Toutefois ne devançons pas les événements : en 1814, M. Odilon Barrot quittait « triste » les Tuileries après y avoir vu rentrer Napoléon dont il jugeait la conduite « criminelle »; regrettant de n'avoir pu « comme ami de la liberté » , et « avec la partie de la garde nationale qui partageait son avis 5> , s'opposer au retour de l'empereur. Cet incident, cette conduite d'un jeune homme alors obscur et que rien ne poussait à se mettre en
1 Mémoires d'Oililoii Barrot , I, p. 26-27.
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avant, n'est pas un symptôme moins significatif de l'état de l'esprit public que les déclarations retentissantes des personnages plus en vue.
M'est-il pas dès lors manifeste, — tel est le point important à établir, — qu'avant le retour de Napoléon, la fondation de la liberté, sous les auspices de la royauté, était en bonne voie? Il y avait, de part et d'autre, des tâtonnements, des bésitations trop lentes d'un côté, des exigences trop impatientes de l'autre, accident inévitable avec l'inexpérience de tous; mais l'accord semblait possible, probable. Si la monarchie rencontrait sur son chemin les irréconciliables de la Convention ou de l'Empire, il n'y avait pas chez les libéraux d'opposition antidynastique : nulle trace dans leur langage et dans leur conduite de cette hostilité de parti pris qui fera plus tard désespérer de toute entente. C'est là ce que les Cent- Jours vont complètement changer.